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Full text of "Revue des deux mondes :"

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in  2010  with  funding  from 

University  of  Ottawa 


http://www.archive.org/details/v1revuedesdeuxmond1846brux 


REVUE 


DES 


DEUX  MONDES. 


IMPRIMERIE  DE  LA  SOCIÉTÉ  TYPOGRAPHIQUE  BELGE, 

AD.    WAHLEN    ET    C'c. 


REVUE 


DES 


DEUX  MONDES, 


AUGMENTÉE 

D'ARTICLES  CHOISIS  DANS  LES  MEILLEURS  RECUEILS  ET  REVUES 

PÉRIODIQUES. 


TOME  PREMIER.  —   1846. 


ffirurillfô, 


AU  BUREAU  DE  LA  REVUE  DES  DEUX  MONDES 

lil'F    FOSSbS-Al  X-LOUl'S  ,    N°    74. 


1810 


UN  DERNIER  MOT 


SUK 


BENJAMIN  CONSTANT. 


Le  travail  publié  dans  cette  Revue  (1)  sur  la  jeunesse  de  Benjamin  Constant 
et  ses  relations  avec  Mme  de  Charrière  a  produit  son  effet,  l'effet  que  permet- 
taient d'en  attendre  la  quantité  et  la  qualité  des  documents  intimes  versés  pour 
la  première  fois  dans  le  public.  Il  en  est  résulté  un  jour  de  fond  qui  a  éclairé  le 
devant,  c'est-à  -dire  qui  a  fait  mieux  voir  dans  toute  la  vie  ultérieure  et  dans  les 
mobiles  habituels  de  cet  homme  plus  distingué  qu'heureux  et  plus  intéressant  que 
sage.  Les  personnes  qui  l'ont  particulièrement  connu  ont  retrouvé  dans  ces  pre- 
miers essais  de  sa  nature  et  dans  ces  premiers  jeux  de  sa  destinée  les  indices 
déjà  prononcés  de  ce  qu'elles  avaient  tant  de  fois  observé  en  lui  ;  la  ressemblance 
du  personnage  avec  lui-même  a  paru  fidèle,  bien  qu'à  certains  égards  pou  flat- 
teuse. Pour  nous,  qui  n'avions  été,  dans  cette  affaire,  que  le  rédacteur  ou  plutôt 
l'arrangeur  des  notices,  renseignements  et  pièces  de  toutes  sortes,  si  obligeam- 
ment confiés  à  nos  soins  par  M.  E.-H.  Gaullicur,  nous  pouvions,  ce  semble,  en 
parler  ainsi  sans  nous  y  croire  intéressé,  et  nous  avions  même  tout  fait  pour  nous 
effacer  entièrement.  On  a  bien  voulu  pourtant  nous  mettre  en  cause  :  dans  une 
biographie  de  Benjamin  Constant,  qui  fait  partie  de  la  Galerie  des  Contemporains 
illustres,  par  un  Homme  de  rien,  le  spirituel  auteur  (M.  de  Loménie)  a  cru  devoir, 
en  se  déclarant  le  champion  de  Benjamin  Constant,  faire  de  nous  un  adversaire 
de  l'illustre  publicistc,  et  nous  prendre  à  partie  sur  les  notes  et  réflexions  qui 
accompagnaient  les  lettres  produites,  comme  si  elles  étaient  en  désaccord  criant 
avec  les  textes  mêmes.  S'il  s'était  contenté  de  nous  trouver  un  peu  sévère,  un 

(1)  Livraison  du  15  avril  1844. 

TOME     1.  I 


(>  BENJAMIN     CONSTANT. 

peu  rigoureux  ce  jour-là,  nous  nous  abstiendrions  de  réclamer,  ne  pouvant 
trouver  étonnant  qu'on  nous  rendit  à  nous-méme  ce  dont  nous  usions  envers  un 
autre;  mais  la  manière  dont  M.  de  Loménie  présente  l'ensemble  de  notre  opinion, 
et  dont  il  la  combat  dans  les  moindres  détails,  nous  obligeait  à  dire  tôt  ou  tard 
quelques  mots,  sous  peine  de  paraître  battu,  ce  qui  est  toujours  désagréable  quand 
on  sent  qu'on  ne  l'est  pas.  Hier  encore,  un  estimable  journal,  du  très-petit 
nombre  de  ceux  dont  les  jugements  comptent,  le  Semeur  (1),  tout  ému  de  char- 
mantes lettres  d'amour  écrites  en  181  i  par  Benjamin  Constant,  et  dont  31.  de 
Loménie  a  publié  des  extraits,  semblait  en  conclure  que  nous  avions  perdu  notre 
cause,  comme  si  nous  nous  étions  mêlé  de  cette  délicate  matière,  et  comme  si 
nous  avions  rien  dit  qui  pût  faire  injure  à  ces  tendres  billets.  Et  puis,  l'opinion 
de  M.  de  Loménie  est  une  autorité  en  matière  de  biographie  ;  ses  notices,  si  mo- 
destement commencées  il  y  a  quelques  années,  ont  fait  leur  chemin  ;  elles  sont 
lues  partout,  et  elles  le  méritent.  Dans  cette  voie  si  périlleuse  de  la  biographie 
contemporaine,  il  a  su  éviter  les  écueils  de  plus  d'un  genre,  et  atteindre  le  but 
qu'il  s'était  proposé  :  de  la  loyauté,  de  l'indépendance,  aucune  passion  déni- 
grante, de  bonnes  informations,  la  vie  publique  racontée  avec  intelligence  et  avec 
bon  sens,  la  vie  privée  touchée  avec  tact,  ce  sont  là  des  mérites  dont  il  a  eu  l'oc- 
casion de  faire  preuve  bien  des  fois  en  les  appliquant  à  une  si  grande  variété  de 
noms  célèbres  tant  en  France  qu'à  l'étranger  ;  cela  compense  ce  que  sa  manière 
laisse  à  désirer  peut-être  au  point  de  vue  purement  littéraire,  et  ce  qui  doit  man- 
quer aussi  à  ses  jugements  en  qualité  originale,  car  l'étendue  même  de  son  cadre 
lui  impose  un  éclectisme  mitigé.  Pourtant  tout  biographe  contemporain  a,  quoi 
qu'il  fasse,  ses  complaisances  ;  nous  le  savons  mieux  que  personne,  et  nous  savons 
bien  aussi  que  les  complaisances  de  M.  de  Loménie  seraient  volontiers  les  nôtres. 
Pourquoi  nous  oblige-t-il  cette  fois  à  risquer  de  les  contrarier,  quand  nous  ne 
faisons  que  nous  défendre? 

Benjamin  Constant  a  été  un  grand  esprit,  et  il  a  eu  un  assez  grand  rôle  ;  poli- 
tiquement et  à  travers  quelques  inconséquences  singulières,  il  a  rendu  des  ser- 
vices à  une  cause  qui  était,  en  somme,  celle  de  la  France.  Par  sa  parole,  par  ses 
écrits,  il  a  contribué  à  répandre  des  vérités  ou  théories  constitutionnelles  qui 
avaient  alors  tout  leur  prix  et  qui  peuvent  avoir  encore  leur  utilité.  Je  ne  suis 
pas  de  ceux  qui  oublient  ces  services,  et  qui  sont  tellement  absorbés  dans  le  point 
de  vue  psychologique,  que  tout  souvenir  patriotique  s'y  anéantit.  Je  ne  me  suis 
jamais  proposé  pour  sujet  d'embrasser  par  une  étude  la  carrière  publique  de 
Benjamin  Constant,  d'autres  (et  M.  Loève-Veimars  par  exemple)  l'ayant  fait  avant 
moi  et  de  manière  à  m'en  dispenser.  Que  si  vous  me  replacez  le  spirituel  tribun 
dans  les  chambres  passionnées  de  la  restauration,  en  face  de  cette  meute  d'en- 
nemis acharnés  et  intelligents  qu'il  déconcerte  et  qu'il  irrite  par  ses  ironies, 
je  sais  bien  lequel  j'applaudissais.  Mais  il  vient  un  moment  où  l'on  a  droit  de 
juger  à  son  tour  ceux  qui  vous  ont  précédé  et  guidé,  surtout  si  tout  le  monde  les 
juge,  et  si  eux-mêmes,  hommes  de  publicité  et  de  parole,  ils  ont  provoqué  ce 
regard  scrutateur  par  toutes  sortes  d'éclats,  d'indiscrétions  moqueuses  et  de  con- 
lîdences  à  haute  voix.  Il  est  très-permis  alors  de  pénétrer  dans  les  coulisses  de 
cette  scène  où  l'acteur  tout  le  premier  vous  a  introduit,  et  de  lire,  s'il  se  peut. 
:ivcc  l'impartialité  du  moraliste,  sous  le  masque,  de  tout  temps  très-mal  attaché, 

(1)  8  octobre  1845. 


BENJAMIN     CONSTANT.  7 

de  celui  que  la  popularité  proclama  un  grand  citoyen,  et  qui  fut  seulement  u:i 
esprit  supérieur  et  fin  uni  à  un  caractère  faible  et  à  une  sensibilité  maladive. 
J'ignore  s'il  est  quelqu'un  de  nos  amis  qui  ait  su  garder,  à  travers  les  épreuves 
diverses,  cette  fleur  de  libéralisme  primitif,  de  libéralisme  pour  ainsi  dire  plato- 
nique et  en  dehors  de  toute  action,  et  cette  tendresse  extrême  de  conscience  qui 
ne  souffre  examen  ni  doute  à  l'endroit  des  anciennes  idoles  ;  s'il  en  est  de  tels,  je 
les  admire  et  je  les  envie.  Quant  à  moi,  qui  suis  loin  d'un  tel  bonheur,  je  veux 
profiter  du  moins  des  bénéfices  de  l'expérience  en  même  temps  que  des  amer- 
tumes, et  je  ne  me  croirai  jamais  réduit  à  un  point de  vue  exclusif,  comme  on  m'en 
accuse,  parce  que  je  m'appliquerai  de  mon  mieux  à  voir  réellement  les  choses  et 
les  hommes  tels  qu'ils  sont. 

Qu'avons-nous  donc  fait  avec  Benjamin  Constant  ?  Une  masse  de  pièces  authen- 
tiques, de  révélations  directes,  nous  était  confiée;  nous  ne  pouvions  tout  pro- 
duire, et  nous  nous  en  remettions  de  ce  soin  à  qui  de  droit.  En  attendant,  nous 
en  avons  tiré,  à  l'usage  de  notre  public,  un  simple  choix,  tâchant  de  le  rendre  le 
plus  agréable  qu'il  était  possible  à  la  lecture,  et  aussi  de  le  rapporter  à  une  idée 
d'étude  et  d'analyse.  Il  nous  a  semblé  que,  sans  faire  violence  à  la  lettre  et  à 
l'esprit  de  ces  documents,  il  n'était  pas  difficile  d'y  surprendre,  d'y  noter  déjà 
dans  leurs  origines  et  leurs  principes  la  plupart  des  misères,  des  contradictions 
et  des  défaillances  qui  n'avaient  que  trop  éclaté  plus  tard,  au  su  et  vu  de  tous, 
dans  cette  fine  nature.  Nous  avons,  dans  ce  but,  comme  souligné  ou  articulé  plus 
fortement  au  passage  les  endroits  qui  nous  semblaient  tenir  à  quelque  veine 
secrète,  faisant  exactement  ce  qu'on  pratique  en  anatomie,  lorsqu'on  injecte  quel- 
que petit  vaisseau  pour  le  rendre  plus  saillant  et  le  soumettre  à  l'étude.  Nous 
sommes-nous  complètement  trompé,  comme  le  veut  M.  de  Loménie?  A  côté  des 
choses  aimables  et  que  nous  donnions  pour  telles,  avons-nous  pris  pour  de  la 
sécheresse  ce  qui  était  de  la  passion,  pour  du  persiflage  ce  qui  n'était  que  de  la 
jeune  gaieté,  pour  des  habitudes  plus  que  périlleuses  ce  qui  n'était  que  d'heu- 
reux instincts?  Avons-nous,  en  réussissant  trop  bien  à  rendre  le  choix  des  lettres 
agréable,  fait  ressortir  encore  mieux  cet  agrément  par  nos  commentaires  maus- 
sades ci  jansénistes,  c'est  tout  dire?  Enfin  avons-nous  fait  (ce  qui  est  l'histoire  de 
tant  d'éditeurs)  comme  cet  âne  de  la  fable,  qui  porte  des  roses  au  marché  et  qui 
n'en  mange  pas? 

Pour  ne  pas  nous  perdre  ici  en  des  apologies  de  détail  dont  le  lecteur  n'a  que 
faire,  nous  poserons  tout  d'abord  un  principe,  et  ce  principe  est  celui-ci  : 

Il  faut  avoir  l'esprit  de  son  âge,  dit-on;  cela  est  vrai  en  avançant  ;  mais  sur- 
tout et  d'abord  il  faut  en  avoir  la  vertu  :  des  mœurs  et  de  la  pudeur  dans  l'en- 
fance, de  la  chevalerie,  de  la  chaleur  de  conviction  et  de  la  générosité  de  pensée 
dans  la  jeunesse.  La  vie,  en  allant,  se  gâte  assez.  L'âge  mur,  trop  souvent,  hélas! 
n'a  plus  cette  chevalerie  et  cette  première  fleur  d'honneur,  de  même  que  la  jeu- 
nesse avait  foulé  elle-même  cette  première  fleur  de  pudeur.  Si  l'on  commençait 
par  une  enfance  ou  une  adolescence  souillée,  par  une  jeunesse  égoïste  ou  trop 
sceptique  et  ironique,  et  faisant  bon  marché  de  tout,  où  n'irait-on  pas?  et  lors- 
qu'on voudrait  ensuite  réparer  et  se  reprendre  aux  nobles  idées,  aux  sentiments 
vrais,  le  pourrait-on  ?  —  C'est  en  ce  sens  que  ButTon  disait  :  •  Je  nYstimerais 
pas  un  jeune  homme  qui  n'aurait  point  commencé  par  l'amour.  » 

Quelqu'un  de  très-spirituel  l'a  dit  encore  :  on  doit  faire  dans  la  vie  comme  pour 
un  voyage;  il  faut  toujours  se  mettre  en  route  avec  trop  de  provisions,  au  moral 


X  BENJAMIN     CONSTANT. 

aussi  ;  on  ne  saurait  être  trop  en  fonds  au  départ,  on  a  bien  assez  d'occasions  de 
perdre  et  de  dépenser.  Si  Ton  n'emporte  que  juste  le  nécessaire,  on  se  trouve 
bientôt  aux  expédients. 

Or,  dans  ces  extraits  de  correspondance  de  Benjamin  Constant  qui  ont  été 
publiés,  on  a  pu  apprécier  et  peser  le  bagage  du  jeune  homme  au  début,  évaluer 
la  quantité  de  fonds,  au  moral,  qu'il  emportait  en  se  mettant  en  route  dans  la 
vie.  Cette  pacotille  nous  a  semblé  des  plus  légères.  L'enfance,  chez  lui,  ce  qui  es! 
toujours  un  malheur,  fut  comme  supprimée.  On  le  voit,  dès  l'âge  de  douze  ans, 
dans  une  lettre  pleine  de  grâce  (et  à  laquelle  je  n'ai  attaché  d'ailleurs  qu'une 
importance  secondaire,  car  l'authenticité  ne  m'en  est  pas  complètement  démon- 
trée), on  le  voit  allant  dans  le  monde  avec  son  gouverneur,  comme  un  petit  mon- 
sieur, l'épée  au  côté,  et  déjà  très-attentif  aux  louis  d'or  qui  roulent  sur  les  tables 
de  jeu.  Mais  son  adolescence  surtout  est  très-compromise  ;  on  aperçoit  par  de  trop 
clairs  aveux  comment  il  l'employa  dans  ce  premier  séjour  à  Paris,  avant  l'âge  de 
vingt  ans;  et  les  lettres  qu'il  écrit  durant  son  escapade  en  Angleterre,  que  mon- 
trent-elles? que  sont-elles?  Elles  sont  assez  gracieuses,  vives  et  spirituelles  sans 
doute,  mais  d'une  exaltation  nerveuse  et  comme  fébrile,  sans  velouté,  sans  fraîcheur 
à  travers  ces  vertes  campagnes.  Jean-Jacques,  au  même  âge  et  avec  tous  ses  défauts, 
avait  le  sentiment  passionné  de  la  nature  ;  il  faisait,  on  s'en  souvient,  cette  char- 
mante promenade,  qu'il  nous  a  si  bien  décrite,  avec  Mlles  Galley  et  de  Graffen- 
ried.  Je  sais  bien  qu'à  vingt  ans  on  sent  ces  choses  mieux  qu'on  ne  les  décrit, 
et  la  peinture  que  retraçait  Jean-Jacques,  il  ne  l'aurait  pas  faite  ainsi  le  soir 
même  de  la  délicieuse  journée.  Quoi  qu'on  puisse  dire,  il  ne  se  découvre  pas 
même  trace  de  ce  genre  de  sentiment,  si  conforme  à  la  jeunesse,  dans  les  lettres 
qu'écrit  d'Angleterre  Benjamin  Constant  :  en  revanche,  il  cite  le  Pauvre  Diable 
de  Voltaire,  et  il  s'en  revient  au  gîte  en  se  souvenant  beaucoup  de  Pangloss. 

Je  suis  presque  honteux  d'avoir  à  revenir  ainsi  pas  à  pas  sur  des  choses  que 
je  croyais  comprises,  et  de  me  trouver  obligé  de  remettre  le  doigt  sur  chaque 
trait.  Ai-je  d'ailleurs  fait  un  crime  au  jeune  Benjamin  de  ce  malheur  de  sa  vie 
première?  N'ai-je  pas  remarqué  tout  le  premier  qu'il  lui  avait  manqué,  aussi 
bien  qu'à  Jean-Jacques,  les  soins  et  la  tendresse  d'une  mère?  N'ai-je  pas  cité  le 
passage  d'Adolphe  où  il  nous  peint  le  caractère  de  son  père,  si  contraire  à  toute 
confiance  et  ne  permettant  aucune  ouverture  à  l'affection?  Puis,  durant  ces 
quelques  semaines  qu'il  passe  auprès  de  Mrae  de  Charrière,  n'ai-je  pas  fait  valoir 
aussitôt  l'influence  heureuse  de  cette  première  tendresse  que  rencontre  le  jeune 
homme,  influence  balancée,  il  est  vrai,  par  l'excès  d'analyse  et  par  la  nature  aride 
de  certaines  doctrines?  N'ai-je  pas  fait  apprécier  plus  tard  ce  je  ne  sais  quel  enno- 
blissement soudain,  au  moins  de  ton  et  d'intention,  qu'il  dut  sensiblement,  dès 
le  premier  jour,  à  l'ascendant  de  3Ime  de  Staël?  —  Mais  entre  tous  mes  torts  de 
détail,  pour  couper  court,  je  choisirai  l'un  de  ceux  que  M.  de  Loménie  me 
reproche  le  plus,  et  sur  lequel  il  s'égaie  vraiment  un  peu  trop.  Parlant  des 
romans  de  Rétif,  Benjamin  Constant  écrivait  :  «  Il  (le  romancier)  met  trop  d'im- 
portance aux  petites  choses.  On  croirait,  quand  il  vous  parle  du  bonheur  con- 
jugal et  de  la  dignité  d'un  mari,  que  ce  sont  des  choses  on  ne  peut  pas  plus 
sérieuses,  et  qui  doivent  nous  occuper  éternellement.  Pauvres  petits  insectes  ! 
qu'est-ce  que  le  bonheur  ou  la  dignité?  »  Et  sur  ce  dernier  mot  je  me  suis  permis 
-d'ajouter  que  c'étaitlà  une  fatale  parole,  quand  on  la  prononçait  à  vingt  ans,  et 
qu'on  courait  risque  de  ne  s'en  guérir  jamais.  Selon  M.  de  Loménie,  il  n'est  pas 


BENJAMIN     CONSTANT.  0 

un  Grandisson  de  vingt  ans  qui  n'ait  dit  de  telles  choses.  Mais  il  semble  vraiment 
n'avoir  pas  bien  lu.  Qu'un  jeune  homme  dise  :  Qu'est-ce  que  le  bonheur?  il  n'y  a 
rien  là-dedans  de  bien  rare  ni  de  bien  alarmant.  Ce  qui  l'est  davantage,  c'est  qu'il 
ajoute  :  le  bonheur  ou  la  dignité  !  Ceci  devient  plus  sérieux.  La  jeunesse  ne 
saurait  être  trop  à  cheval  sur  ce  chapitre  de  la  dignité  ;  il  est  trop  aisé,  plus  tard, 
d'en  rabattre.  Un  excès  de  délicatesse  est  de  rigueur,  surtout  à  cet  âge.  Benjamin 
Constant  n'éprouva  que  trop  les  inconvénients  de  n'avoir  pas  de  bonne  heure 
pensé  ainsi. 

Et  tout  d'abord,  par  exemple,  sans  sortir  de  cette  relation  même  avec  Mme  de 
Charrière,  il  y  avait  un  mari,  très-peu  gênant  et  très-peu  visible  comme  la  plu- 
part des  maris ,  pourtant  il  y  en  avait  un ,  bonhomme ,  obligeant  j  on  voit,  par 
une  lettre  de  Benjamin,  que  celui-ci  lui  avait  emprunté  quelque  argent  à  son 
départ  pour  Brunswick  et  qu'il  devait  lui  envoyer  un  billet  ;  rien  de  plus  simple  ; 
mais,  si  on  lit  des  lettres  de  Mme  de  Charrière  à  Benjamin  Constant  publiées  depuis, 

on  y  trouve  ce  passage  (I)  :  « Vous  fâcherez-vous,  sire,  si  je  vous  demande 

encore  le  billet  que  M.  de  Ch.  m'avait  chargée,  il  y  a  quelques  mois,  de  vous 
demander?  un  billet  en  peu  de  mots,  pur  et  simple?  Vous  ne  sauriez  croire  ce  que 
je  souffre,  quand  il  me  semble  que  vous  n'êtes  pas  en  règle  avec  les  gens  que  je  vois. 
Ils  ont  beau  ne  rien  dire,  je  les  entends.  »  Avec  un  scrupule  un  peu  plus  marqué 
à  l'endroit  de  la  dignité,  le  jeune  homme  ne  se  serait  pas  fait  dire  deux  fois  ces 
choses  dont  souffrait  pour  lui  une  femme  délicate 5  il  se  serait  mis  au  plus  vite 
en  règle  avec  le  mari.  Mais,  en  général,  un  certain  genre  de  position  fausse  n'était 
pas  assez  insupportable  à  Benjamin  Constant  j  on  en  retrouverait  trace,  avec  plus 
ou  moins  de  variantes,  en  d'autres  circonstances  de  sa  vie,  et  le  contre-coup  de 
cette  mauvaise  habitude  se  fît  bien  péniblement  sentir  à  l'extrémité  de  sa  car- 
rière, lorsque,  dans  ses  derniers  jours,  il  subit  l'inconvénient,  lui,  homme  d'op- 
position, de  ne  pas  se  trouver  en  règle  avec  un  personnage  auguste  encore  plus 
obligeant  que  M.  de  Charrière,  et  qui  ne  lui  demandait  pas  de  billet.  —  Puisque 
31.  de  Loménie  a  contesté  si  fort  notre  premier  commentaire  sur  le  qu'est-ce  que  la 
dignité?  nous  avons  dû  y  ajouter  ce  supplément. 

Nous  regrettons  qu'une  contradiction  aussi  directe,  et  partie  d'un  écrivain  qui 
s'appuie  à  des  autorités  imposantes,  nous  oblige  à  pousser  plus  avant  encore  et 
à  développer  quelques-uns  de  nos  motifs  5  car,  quoi  que  le  critique  ait  pu  dire, 
nous  n'avions  aucun  parti  pris  à  l'avance  contre  un  esprit  aussi  charmant  que 
celui  de  Benjamin  Constant.  Adolphe  est  un  des  livres  que  nous  aimons  le  plus 
dans  leur  tristesse;  en  mainte  occasion  nous  avons  parlé  de  l'auteur  avec  intérêt, 
avec  sympathie,  et  comme  étant  nous-mênic  de  ceux  qui  entrent  le  plus  dans 
quelques-unes  de  ses  faiblesses.  Il  nous  a  été  impossible  seulement,  à  la  lecture 
de  ces  lettres  premières,  de  ne  pas  remarquer,  ne  fût-ce  que  pour  la  décharge  de 
l'homme,  que,  par  le  malheur  de  l'éducation  et  des  circonstances,  son  adolescence 
dissipée  et  déjà  gâtée  tivait  fait  place  aussitôt  à  une  jeunesse  toute  fanée  et  sans 
ardeur. 

Un  certain  nombre  des  lettres  écrites  par  lui  de  Brunswick  à  Mmc  de  Chari  ière 
contiennent  des  détails  singuliers,  des  expressions  dont  l'initiale  seule  est  très- 
étonnante  et  plus  que  difficile  à  reproduire.  Ce  ne  sont  pas  seulement   de  ces 

(1)  Dans  le  volume  intitulé  :  Culistc,  ou  Lettres  de  Lausanne,  chez  Jules  Labitte;  Paris, 
1845,  page  521. 


10  BENJAMIN    CONSTANT. 

petits  jurons  comme  il  en  voltigeait  sur  le  bec  du  libertin  Ver-Vert.  On  m'as- 
sure que  le  xvme  siècle  était  coutumier  de  ces  sortes  de  propos  dans  les  correspon- 
dances familières,  même  entre  hommes  et  femmes  ;  ainsi  je  trouve  un  de  ces 
mots  un  peu  gros  dans  une  lettre  que  l'aimable  et  tendre  chevalier  d'Aydie 
(l'amant  de  M"6  Aïssé)  écrivait  à  Mme  Du  Dcffand.  A  la  bonne  heure  5  mais  je 
puis  dire  qu'une  de  ces  expressions  de  Benjamin  Constant  à  Mme  de  Charrière 
passe  tout  et  ne  se  pourrait  représenter  qu'en  latin,  comme  lorsque  Horace,  par 
exemple,  parle  d'Hélène  :  Nam  fuit  ante Helenam.. .  Le  principal  tort  sans  doute, 
en  ces  incidents,  est  à  la  femme  qui  souffre  de  tels  oublis  de  plume;  pourtant 
cette  affectation  de  cynisme  sert  à  juger  aussi  les  qualités  de  jeunesse  et  le  degré 
de  conservation  de  celui  qui  se  donne  licenee. 

Durant  les  années  de  séjour  à  Brunswick  et  vers  le  mois  de  janvier  1795, 
Benjamin  Constant  avait  fait  la  connaissance  d'une  femme  dès  lors  mariée,  et 
qu'il  devait  retrouver  plus  tard  dans  la  vie.  Cette  personne  était  en  train  de  pour- 
suivre son  propre  divorce,  tandis  que  Benjamin,  de  son  côté,  accomplissait  le 
sien.  On  était  alors  par  toute  l'Europe  dans  une  effervescence  sociale  et  morale 
qui  n'a  d'analogue  qu'en  certaines  époques  romaines  :  «  Les  femmes  de  haut  lieu 
et  de  grand  nom,  disait  Sénèque,  comptent  leurs  années  non  par  les  consulats, 
mais  par  les  mariages  ;  elles  divorcent  pour  se  marier,  elles  se  marient  pour 
divorcer  (i).  »  Benjamin,  dans  ses  lettres  à  Mme  de  Charrière,  dans  celles  de  la 
fin  sur  lesquelles  nous  n'avons  fait  que  courir,  parle  fréquemment  de  cette 
femme  et  de  plusieurs  autres  encore;  suivant  son  incurable  usage,  il  ne  pouvait 
s'empêcher  de  persifler,  de  plaisanter  de  l'une  ou  des  unes  avec  l'autre.  Par  mo- 
ments il  lui  venait  bien  quelques  petits  scrupules  de  tout  ce  manège  compliqué, 
dans  lequel  il  pouvait  sembler  jouer  un  rôle  si  peu  digne  et  de  son  esprit  et 
même  de  son  cœur  ;  un  jour  donc,  il  écrivit  à  Mme  de  Charrière  une  lettre  dont 
je  n'ai  gardé  que  l'extrait  suivant,  l'original  est  aux  mains  de  M.  Gaullieur  : 

Ce  26  fructidor  (probablement  1795). 

«...  Votre  dernière  lettre  m'a  donné  de  grands  scrupules  relativement  à  C 

Je  trouve  que  je  suis  avec  cette  femme  sur  un  pied  qui  jette  sur  ma  conduite,  à 
mes  propres  yeux,  un  air  de  fausseté,  de  perfidie  et  d'ingratitude  qui  me  pèse. 
Pendant  que  je  me  moque  d'elle  avec  vous,  je  lui  écris,  de  temps  en  temps,  par 
honnêteté,  de  tendres  ou  pompeux  galimatias,  et,  si  quelqu'un  comparait  mes 
lettres  à  elle  avec  mes  lettres  sur  elle,  on  me  regarderait  avec  raison  comme 
un  fou  méchant  et  faux.  Il  faut,  ou  ne  plus  avoir  de  relation  avec  elle,  ou  ne  plus 
me  moquer  d'elle  ni  avec  vous,  ni  avec  personne.  Or,  comme  il  ne  me  plaît  pas 
de  rompre,  il  ne  me  reste  que  le  dernier  parti  à  prendre.  Je  vous  prie  donc,  et 
je  crois  que  j'ai  presque  un  droit  de  le  demander,  de  brûler  ce  que  je  vous  ai  écrit 
sur  elle.  Je  suis,  grâce  à  mon  bavardage  sur  moi-même,  tellement  décrié  que  je 
n'ai  pas  besoin  de  l'être  plus  ;  et  si  mes  lettres,  qui  nagent  dans  vos  appartements, 
échouaient  en  quelques  mains  étrangères,  cela  donnerait  le  coup  de  grâce  à  ma 
mourante  réputation...  » 

Je  n'avais  pas  jugé  utile  dans  le  premier  travail  de  faire  entror  ce  fragment, 
qui  en  dit  plus  que  nous  ne  voulons,  qui  en  dit  trop,  car  certainement  Benjamin 

(1)  De  Pnie.Jiciis,  ni,  16. 


BENJAMIN     CONSTANT.  1  I 

Constant  valait  infiniment  mieux  que  la  réputation  qu'il  s'était  faite  alors  ;  mais 
enfin  il  se  Tétait  faite,  comme  lui-même  il  en  convient  :  étais-je  donc  si  en  erreur 
et  si  loin  du  compte  quand  j'insistais  sur  certains  traits  avec  précaution,  avec 
discrétion  ? 

Ce  singulier  fragment  nous  apprend  bien  des  choses,  et  d'abord  qu'il  ne  fau- 
drait pas  absolument  se  fier  aux  lettres  d'amour  qu'il  écrivait,  pour  y  trouver 
l'expression  toute  vraie  de  sa  pensée  ;  car  enfin  ce  qu'il  appelle  ici  du  tendre  gali- 
matias pourrait  bien,  si  on  le  retrouvait  sans  commentaire,  paraître  tout  simple- 
ment de  la  tendresse  exaltée.  En  général,  il  ne  faut  jamais  croire  aux  correspon- 
dances que  dans  une  certaine  mesure,  car  on  se  modèle  toujours,  à  quelques 
égards,  sur  la  personne  à  laquelle  on  écrit.  Tout  homme  d'esprit,  d'esprit  rompu 
et  mobile,  quand  il  prend  la  plume  pour  correspondre,  est  un  peu  comme  Alci- 
biade,  et  revêt  plus  ou  moins  les  nuances  de  la  personne  à  laquelle  il  s'adresse. 
Qu'est-ce  donc  si  le  désir  est  en  jeu  et  si  l'on  veut  plaire  ?  Avec  Mme  de  Charrière. 
sur  laquelle  il  n'avait  nul  dessein  pareil,  et  qui  l'avait  recueilli  malade,  qui  l'avait 
soigné  et  guéri  chez  elle,  Benjamin  se  montre  sans  gêne  et  dans  un  complet  dés- 
habillé (i)  ;  avec  d'autres,  ou  princesses  ou  bergères,  il  sera  tout  le  contraire  du 
déshabillé,  il  se  jettera  (et  plus  sincèrement  qu'il  ne  le  dit)  dans  les  nuages,  dans 
l'encens,  dans  la  quintessence  allemande  sentimentale.  Avec  la  noble  personne 
dont  la  beauté  ne  se  sépara  point  des  grâces  décentes,  il  saura  trouver  les  délica- 
tesses exquises,  tout  en  s'efforçant  d'attendrir  chez  elle  et  d'appitoyer  la  clémence. 
Avec  Mm0  de  Krûdner,  il  fut  en  vapeurs  mystiques,  en  confession  et  presque  en 
oraison  permanente.  Si  jamais  on  publie  ses  lettres  à  cette  Julie  Talma  dont  il  a 
tracé  un  si  charmant  portrait,  je  suis  certain  qu'elles  seront  charmantes  elles- 
mêmes,  et  ici  elles  pourraient  avoir,  sans  mentir  en  rien,  les  couleurs  de  l'atta- 
chement continu  et  du  dévouement.  Avec  ses  amis  hommes,  il  sera,  dès  qu'il  le 
pourra,  un  honnête  homme  malheureux  et  presque  attachant  :  tel  il  se  dessine- 
rait, je  suis  sur.  dans  sa  correspondance  avec  M.  de  Barante  jeune  alors,  et  dont 
le  sérieux  aimable  l'invitait  ;  tel  nous  l'avons  entrevu  dans  sa  relation  avec  Fau- 
riel.  et  nous  n'avons  pas  omis,  à  son  honneur,  de  le  remarquer.  Voilà  bien  des 
germes  de  qualités,  dira-t-on  ;  nous  ne  nions  par  les  germes,  nous  ne  nions  pas 
les  velléités  en  lui  et  la  multitude  des  demi-métamorphoses.  Mais  qu'est-ce  que 
tout  cela  prouve  avant  tout  et  après  tout?  De  l'esprit,  encore  de  l'esprit,  et  tou- 
jours de  l'esprit. 

L'histoire  d'un  cœur  est  celle  de  beaucoup  ;  une  âme  d'élite  hors  de  ses  voies, 
si  elle  est  bien  étudiée  et  connue,  donne  la  ciel*  de  bien  des  âmes.  C'est  même  là 
Tunique  raison  qui  puisse  faire  excuser  de  la  creuser  si  à  fond  et  cTen  rechercher 
jusqu'au  bout  les  misères.  Ces  misères  ne  sont  autres  que  celles  de  la  nature 
humaine  jusque  dans  ses  échantillons  les  plus  distingués.  Quand  je  dis  que  ce 
qui  dominait  chez  Benjamin  Constant  à  travers  tant  de  diversités  et  de  formes 
spécieuses,  c'était  l'esprit,  je  n'oublie  pas  l'espèce  de  sensibilité  dont  il  fournit  un 
si  singulier  exemple,  et  qu'il  a  personnifiée  dans  Adolphe.  Mais  qu'en  avait-il 
fait,  et  qu'en  fait-on  toutes  les  fois  qu'on  ne  la  ménage  pas  mieux  que  lui?  De 
très-bonne  heure,  à  Brunswick  et  depuis,  on  peut  remarquer  que  L'émotion  et  le 
malin  plaisir  de  sa  sensibilité  consistaient  à  se  partager,  à  se  jeter  dans  des  com- 

(l)  Celte  femme  aimable  lui  disait  un  jour  avec  un  sourire  iriste,  en  le  voyant  devenir 
muscadin  :  «  Benjamin,  vous  faites  votre  toilette,  vous  ne  m'aimez  plus' 


J2  BENJAMIN     CONSTANT. 

plications  trop  réelles,  dont  les  embarras,  les  tiraillements  et  les  déchirements 
même  ravivaient  pour  lui  l'ennui  de  l'existence  ;  il  affectionna  en  un  mot,  de 
tout  temps,  cette  situation  entre  les  trois  déesses,  comme  la  définissait  très-heu- 
reusement Mme  de  Charrière.  C'est  un  poëte  grec  qui  a  dit  :  «  Il  y  a  trois  Grâces, 
il  y  a  trois  Heures  (1).  vierges  aimables  5  et  moi,  trois  désirs  de  femmes  me  frap- 
pent de  fureur.  Est-ce  donc  qu'Amour  a  tiré  trois  flèches,  comme  pour  blesser, 
non  pas  un  seul  cœur  en  moi,  mais  trois  cœurs?  »  Prolonger  de  telles  situations, 
les  créer  par  amusement,  tout  en  se  flattant  d'avoir  trois  cœurs,  c'est  le  sûr 
moyen  de  n'en  avoir  bientôt  plus  un  5  à  un  tel  régime  la  sensibilité  véritable 
s'épuise,  la  volonté  se  ruine  et  s'use,  l'être  moral  intérieur  arrive  vite  à  un  com- 
plet délabrement.  Quand,  pour  plus  de  liberté  et  de  politesse,  nous  parlons  de 
Benjamin  Constant  sous  le  nom  d'Adolphe,   nous   n'entendons  pas  borner  cet 
Adolphe  à  la  situation  qu'il  a  dans  le  roman,  nous  le  transportons  en  idée  ail- 
leurs avec  la  nature  que  nous  lui  connaissons  ;  nous  ne  lui  prêtons  pas,  nous  lui 
attribuons  sous  ce  type  ce  que  lui  et  ses  semblables  ont  pratiqué  bien  réellement 
à  travers  la  vie.  Une  conséquence  de  ce  capricieux  et  subtil  détournement  de  la 
sensibilité  dans  la  jeunesse,  c'est  de  produire,  jusque  dans  un  âge  assez  avancé, 
des  retours  simulés,  des  chaleurs  factices,  des  excitations  énervées  :  on  dirait  par 
moments  que  l'orage  de  la  passion  se  retrouve  et  s'amasse  tel  qu'il  n'a  jamais  été 
aux  années  les  plus  belles,  et  que  le  vrai  tonnerre,  la  foudre  divine  enfin,  va 
éclater.  Mais,  prenez  garde,  ce  n'est  qu'un  réseau  superficiel  qui  fait  illusion,  une 
forte  crise  nerveuse  sous  le  nuage,  ce  ne  sont  que  des  soubresauts  galvaniques  à 
la  suite  desquels  il  ne  restera  que  plus  de  fatigue  et  de  néant.  On  accuse  la 
fatalité,   on  voit  à  chaque  coup  le  destin  marqué  dans  les  phases  successives 
d'une  vie  qui  revient  opiniâtrement  se  briser  aux  mêmes  écueils.  Cette  fatalité  en 
effet  existe,  elle  est  écrite  désormais  dans  nos  entrailles,  dans  la  trame  même  et 
la  substance  entière  de  notre   être,   dans  tout  ce  qui  en  ressort   d'habitudes 
violentes,  sans  cesse  irritées,  qui  sont  devenues  leur  propre  aiguillon,  et  qui  n'ont 
plus  qu'à  se  réveiller  d'elles-mêmes.  La  raison,  éclairée  par  l'expérience,  avertie 
par  les  revers,  a  beau  dire,  elle  a  beau  faire  l'éloquente  et  la  souveraine  à  de  cer- 
tains moments  solennels,  elle  n'a  plus  à  ses  ordres  la  volonté.  Au  moment  où  elle 
se  croyait  remise  en  possession,   la  voilà  jouée  sous  main  par  les  plus  aveugles 
mouvements  5  et  il  ne  lui  reste  alors  d'autre  ressource,  pour  se  venger  des  tours 
qu'on  lui  joue  chez  elle  et  des  affronts  journaliers  qu'elle  subit,  que  de  s'en  railler 
et  de  se  railler  de  tout,  avec  légèreté  et  bonne  grâce,  s'il  se  peut,  avec  un  sourire 
d'ironie  universelle  :  triste  rôle,  qui  fut  celui  que  l'histoire  attribue  à  ce  Gaston 
d'Orléans,  à  la  fois  spectateur,  complice  et  fin  railleur  de  toutes  les  intrigues  qui 
se  brisaient  et  se  renouaient  sans  cesse  autour  de  lui.  La  raison  en  est  réduite  à 
ce  rôle  de  Gaston  en  bien  des  âmes. 

Ce  ne  fut  là  que  l'un  des  côtés  de  la  raison  supérieure  de  Benjamin  Constant, 
mais  ce  côté  est  hors  de  doute;  sa  conversation  s'y  tournait  le  plus  volontiers. 
Dès  qu'il  avait  à  expliquer  quelque  circonstance  embarrassante  et  un  peu  humi- 
liante de  son  passé,  les  cent-jours,  cette  folie  la  plus  irréparable  des  siennes  et 
qui  faussa  toute  sa  fin  de  carrière,  les  motifs  qui.  la  veille  encore,  le  poussaient, 
la  burlesque  tergiversation  qui  avait  suivi,  ou  même  lorsqu'il  touchait  quelques 
souvenirs  plus  anciens  de  sa  vie  romanesque  et  des  scènes  orageuses  qui  avaient 

(1)  Heures  ou  saisons.  —  L'épigramme  est  de  Mélcagre. 


BENJAMIN    CONSTANT.  15 

- 

fait  bruit,  sa  raison  toute  honteuse  prenait  les  devants,  et  il  s'en  tirait  à  force 
d'esprit,  de  verve  à  ses  dépens,  de  moquerie  fine  :  le  genre  humain  à  son  tour 
n'y  perdait  rien.  Que  de  folles  anecdotes  alors!  quelle  grêle  de  gaietés  mali- 
cieuses, acérées!  que  d'amusement!  Nous  ne  savons  en  vérité  pourquoi  M.  de 
Loménie  a  l'air  de  douter  de  l'authenticité  de  certains  mots  que  nous  avons 
cités.  Ces  propos  piquants  et  familiers  de  Benjamin  Constant  sont  aussi  insépara- 
bles de  l'esprit  et  du  caractère  de  l'homme,  que  le  peuvent  être,  par  exemple,  les 
mots  de  M.  Royer-Collard  dans  un  sens  si  différent.  Quand  un  personnage 
public  passe  sa  vie  dans  le  monde  et  dans  les  salons,  ce  qu'il  y  dit  soir  et  matin 
est  tout  aussi  authentique  que  le  discours  écrit  qu'il  apporte  une  fois  par  mois  à 
la  tribune.  Et  surtout,  si  la  différence  entre  ce  qu'il  dit  comme  causeur  et  ce  qu'il 
professe  comme  orateur  est  frappante,  on  ne  saurait  s'empêcher  de  le  remarquer. 
La  différence  entre  ces  deux  rôles  chez  Benjamin  Constant  passait  même  le 
contraste,  et  allait  d'ordinaire  jusqu'à  la  contradiction.  L'orateur  était  solennel  de 
geste,  de  chevelure  ;  il  avait  l'accent  généreux,  et  revendiquait  les  droits  du 
genre  humain.  Lui  qui,  comme  homme,  s'en  prenait  si  volontiers  à  une  fatalité 
désastreuse,  il  était  l'avocat  le  plus  intrépide  et  le  moins  hésitant  de  toute  liberté 
publique  5  une  fois  à  la  Minerve  ou  à  la  tribune,  il  croyait  et  il  disait  qu'en  lais- 
sant beaucoup  faire  aux  hommes,  aux  individus  dans  la  société,  il  en  résulte- 
rait le  plus  grand  bien,  la  plus  grande  justice,  et  la  meilleure  conduite  de  l'en- 
semble. Au  moment  où  il  parlait  de  la  sorte,  il  était  sincère,  ou  il  se  le  persuadait; 
son  esprit,  constamment  nourri,  à  travers  tout,  d'études  sérieuses,  avait  puisé 
ses  premiers  instincts  politiques  dans  l'exemple  des  États-Unis  d'Amérique  et 
dans  les  institutions  de  l'Angleterre.  Il  avait  compris  de  bonne  heure  que  la 
société  moderne  ne  serait  pas  satisfaite  en  son  mouvement  de  révolution  avant 
d'avoir  appliqué  en  toute  matière  le  principe  de  liberté  ;  il  se  rattacha  à  cette 
idée,  et,  à  part  les  inconséquences  personnelles,  il  en  demeura  le  fidèle  organe. 
C'est  là  son  honneur.  Quand  son  esprit  rentrait  dans  cette  large  sphère  de  discus- 
sion et  qu'il  échappait  à  ses  misères  intestines,  il  retrouvait  vigueur,  netteté,  et 
une  sérénité  incontestable;  son  talent  facile  se  déployait.  Mais  l'homme  public  en 
lui  ne  put  jamais,  à  l'image  de  certains  politiques  célèbres  de  la  Grande-Bretagne, 
se  dégager,  s'affermir,  et  prendre  assez  le  dessus  pour  recouvrir  les  faiblesses 
et  les  disparates  de  l'autre.  A  un  certain  degré,  cette  mêlée,  cette  lutte  de 
diverses  natures  en  une  seule,  aurait  pu  paraître  intéressante,  et  elle  a  certaine- 
ment paru  telle  à  quelques  personnes  qui  l'ont  connu  ;  je  sais  une  femme  distin- 
guée qui  a  écrit  :  «  On  sent  dans  Benjamin  Constant  un  besoin  d'être  aimé,  dirigé, 
soigné,  qui  charme  à  côté  de  si  grandes  facultés....  »  Pourtant,  à  moins  d'être 
femme  peut-être,  et  avec  la  meilleure  volonté  du  monde,  il  n'y  a  pas  moyen  de 
n'être  point  ici  frappé  de  ce  choc  d'éléments  inconciliables  et  d'un  désaccord  qui 
crie.  J'ai  pensé  qu'on  en  saisirait  la  cause  profonde  dans  le  tableau  de  cette  sin- 
gulière jeunesse  et  de  ces  premières  années  qui  se  dévoilaient  soudainement  à 
nous  :  de  là  mon  analyse  (1). 

(I)  Ce  genre  d'explication  rentre  tout  à  tait  dans  l'opinion  de  Fauriel  telle  que  je  l'ai 
trouvée  exprimée  dans  ses  papiers;  celui-ci  comparait  Benjamin  Constant  à  La  Rochefou- 
cauld en  un  sens  :  il  attribuait  le  manque  de  principes  qu'on  lui  voyait,  et  ce  mépris  des 
hommes  qui  s'affichait  jusqu'à  travers  son  républicanisme  d'alors,  au  premier  monde  dans 
lequel  il  avait  vécu. 


i  \  BENJAMIN     CONSTANT. 

Quand  on  traite  le  portrait  d'un  pur  homme  de  lettres,  d'un  romancier  comme 
Charles  ISodier  par  exemple,  qui  n'était  pas  sans  de  certaines  ressemblances  de 
sensibilité  avec  Benjamin  Constant,  je  conçois  de  l'indulgence.  Que  si  l'on  a 
affaire  à  un  homme  politique,  à  l'un  de  ceux  qui  ont  professé  hautement  la 
science  sociale,  et  qui,  de  leur  vivant,  ont  joui  tant  bien  que  mal  des  honneurs 
et  du  renom  de  grand  citoyen,  oh!  alors  on  se  sent  porté  à  plus  de  rigueur  d'exa- 
men. Aux  hommes  vraiment  politiques,  à  ceux  qui  auraient  gardé  quelque  chose  du 
grand  art  de  conduire  et  de  gouverner  les  autres,  il  serait  par  trop  simple  et  peut- 
être  injuste  de  demander  l'exacte  moralité  du  particulier  :  ils  ont  la  leur  aussi, 
réglée  sur  la  grandeur  et  l'utilité  de  l'ensemble  ;  mais  à  tous  ceux  qui  prétendent 
encore  à  ce  titre  d'hommes  politiques,  ne  fussent-ils  toute  leur  vie  que  des 
hommes  d'opposition,  on  a  droit  de  demander  du  sérieux,  et  c'est  là  le  côté 
faible ,  qui  saute  aux  yeux  d'abord ,  dans  la  considération  du  rôle  de  Benjamin 
Constant  :  une  trop  grande  moitié  y  parodiait  l'autre. 

Au  reste,  il  ne  s'agit  point,  dans  tout  ceci,  de  blâmer  ou  de  louer  5  je  suis 
moins  disposé  et  moins  autorisé  que  personne  à  ce  genre  de  morale  qui  con- 
damne, je  crois  très-suflisant  pour  mon  compte  de  me  tenir  à  celle  qui  observe 
et  qui  montre.  Pline  le  jeune  a  écrit  une  très-belle  lettre  (1)  sur  l'indulgence  qui 
n'est  qu'une  partie  de  la  justice,  et  il  cite  un  mot  habituel  de  Thraséas,  ce  per- 
sonnage à  la  fois  le  plus  austère,  dit-il,  et  le  plus  humain  :  Qui  vitia  odit, 
hommes  odit,  voulant  faire  entendre  que  pas  un  de  nous  n'est  hors  de  cause,  et 
que  la  sévérité  qu'on  témoigne  contre  les  défauts  passe  trop  aisément  à  la  haine 
même  des  hommes.  Loin  de  moi  de  haïr  Benjamin  Constant!  je  craindrais  bien 
plutôt,  en  relisant  ses  défauts  dans  Adolphe,  de  les  aimer.  Et,  pour  prouver  que 
je  n'ai  aucun  parti  pris  après  non  plus  qu'avant,  je  veux  citer  de  lui  une  lettre 
encore,  mais  toute  différente  de  celles  qu'on  connaît,  une  lettre  fort  simple  en 
apparence,  et  qui  a  cela  de  remarquable  à  mon  sens,  qu'entre  toutes  les  autres 
que  j'ai  vues,  elle  est  la  seule  où  il  témoigne  avoir  un  peu  de  calme  et  de  con- 
tentement dans  la  tète  et  dans  le  cœur.  Après  les  orages  terribles  qui  avaient 
rempli  les  premières  années  de  son  mariage,  et  dont  il  a  noté  les  accidents  les 
plus  singuliers  dans  son  projet  de  mémoires,  il  quitte  Lausanne  et  part  pour 
l'Allemagne.  Ce  moment  est  indiqué  dans  le  curieux  carnet  autrefois  cité  par 
M.  Loève-Vcimars,  et  dont  il  existe  plus  d'une  copie;  voici  les  termes:  «  Départ 
pour  l'Allemagne,  15  mai  1811.— #»  tout  autre  atmosphère.  —  Plus  de  luttes.  — 
Charlotte  contente.  Plus  d'opinion  contre  nous.  —  Je  me  remets  à  mon  ouvrage. 
Je  joue  et  je  perds  mon  argent  à  la  roulette.  —  Établissement  à  Gôtiingue, 
8  novembre.  Dispositions  politiques  des  étudiants.  —  Études  sérieuses.  —  Vie 
sociale  assez  douce.  »  Or,  c'est  dans  ce  court  intervalle  de  retraite,  de  douceur 
inespérée  et  de  sagesse  (sauf  un  reste  de  roulette),  qu'il  écrivait  à  Fauriel  la  lettre 
suivante  où  se  confirment  les  mêmes  impressions  : 

Au  Hardenberg,  près  Gôllingue,  ce  10  septembre  181 1. 

c<  11  faut  pourtant  que  je  vous  écrive,  cher  Fauriel,  après  un  silence  de  six 
mois.  Je  me  le  suis  souvent  reproché,  mais  j'ai  tant  couru  le  monde,  surtout 
depuis  le  printemps,  (pie  je  ne  savais  où  je  pourrais  recevoir  votre  réponse,  et 

(1)  Liv.  vm.  22. 


BENJAMIN    CONSTANT.  1-3 

c'est  bien  dans  l'espoir  d'obtenir  de  vos  nouvelles,  et  par  le  besoin  de  cœur  que 
j'en  ai,  que  je  vous  écris.  J'ai  donc  attendu  d'être  fixé  pour  quelque  temps.  Je 
le  suis  maintenant,  je  crois,  pour  tout  l'hiver,  dans  la  famille  de  ma  femme,  et  dans 
un  antique  château,  dominé  par  les  ruines  de  deux  châteaux  plus  antiques  encore, 
au  milieu  d'un  assez  beau  pays,  chez  des  gens  qui  ont  beaucoup  plus  d'affection 
de  famille  qu'il  n'est  de  mode  chez  nous  d'en  avoir,  avec  une  femme  à  laquelle  je 
suis  chaque  jour  plus  attaché,  parce  qu'elle  est  chaque  jour  meilleure  pour  moi. 
et  près  de  la  plus  belle  bibliothèque  de  l'Europe.  Tout  cela  compose  une  situa- 
tion beaucoup  plus  douce  qu'il  ne  semble  qu'on  ait  le  droit  de  l'avoir  dans  le 
temps  où  nous  vivons.  J'en  profite  pour  me  reposer  de  tant  d'agitations  passées 
et  pour  travailler  autant  que  je  le  puis.  J'espère  finir  cet  hiver  l'ouvrage  qui  m'a 
occupé  tant  d'années.  J'ai  ici  tout  ce  qu'il  faut  pour  cela.  Il  n'y  a  pas  un  livre  un 
peu  utile  qui  ne  soit  à  ma  disposition,  et  les  bibliothécaires  sont  les  gens  les  plus 
prévenants  du  monde. 

»  Cette  université,  je  veux  dire  Gottingue,  a,  sous  le  rapport  matériel,  plutôt 
gagné  que  perdu  à  toutes  les  révolutions  qui  ont  agité  ce  coin  de  l'Europe.  Le 
gouvernement  actuel  a  consacré  des  sommes  très-considérables  à  compléter  la 
bibliothèque  dans  toutes  ses  parties.  On  travaille  à  séparer  le  plus  qu'on  peut  les 
sciences  et  les  lettres  de  tout  ce  qui  tient  à  la  politique  et  à  toute  espèce  d'idée 
d'organisation  sociale  :  je  ne  dis  rien  sur  ce  système;  mais  on  agit  ensuite  comme 
si  ce  but  était  déjà  atteint,  et  on  protège  les  lettres,  comme  si  elles  étaient  déjà 
dans  ce  bienheureux  état  d'indépendance  de  toutes  les  agitations  humaines.  Ainsi, 
les  établissements  sont  superbes  comme  dépôts  d'instruction.  C'est  là  pour  mes 
vieilles  recherches  sur  mes  vieilles  religions  tout  ce  qui  m'intéresse,  et  je  jouis  de 
l'effet  sans  m'inquiéter  de  la  cause. 

»  J'ai  trouvé  Villers  dans  son  nouvel  état  de  professeur.  Il  arrive  de  Paris,  où 
les  inquiétudes  qu'il  a  eues  l'ont  fait  aller,  et  d'où  il  est  revenu  assez  satisfait. 
Quand  je  passerai  quelque  temps  de  suite  à  Gottingue,  ce  que  je  compte  faire  à 
la  fin  de  l'automne,  j'espère  le  voir  beaucoup.  Il  est  doublement  aimable  au 
fond  de  l'Allemagne,  où  il  est  rare  de  rencontrer  ce  que  nous  sommes  accou- 
tumés à  trouver  à  Paris  en  fait  de  gaieté  et  d'esprit,  et  Villers,  qui  est  distingué 
sous  ce  rapport  à  Paris  même,  l'est  encore  bien  plus  parmi  les  érudits  de  Got- 
tingue. 

»  Je  ne  vous  parlerai  pas  d'affaires  publiques,  parce  que  je  ne  lis  et  ne  vois 
aucun  journal.  Il  n'y  a  pas  ici  ni  même  à  Gottingue  le  plus  petit  bout  d'une 
feuille  française,  à  l'exception  du  Moniteur  qu'on  fait  venir  en  ballots  tous  les  six 
mois,  ce  qui  ne  rend  pas  les  nouvelles  qu'il  contient  très-fraîches.  J'en  vis  d'au- 
tant plus  avec  mes  Égyptiens  et  mes  Scandinaves,  qui,  quelquefois,  me  paraissent 
des  contemporains,  quand  je  trouve  chez  eux  des  opinions  absurdes  ou  du  moins 
grossières.  Sous  ce  rapport,  il  y  a  toujours  moyen  de  se  retrouver  dans  son  pays. 

»  Si  le  démon  de  la  procrastination  ne  vous  saisit  pas,  vous  devriez  bien  me 
donner  de  vos  nouvelles  le  plus  vite  que  vous  pourrez.  Vous  devriez  m'en  donner 
aussi  de  MIUC  de  Condorcet,  au  souvenir  de  laquelle  je  vous  prie  île  me  rappeler. 
Ma  femme  vous  salue,  et  vous  recommande  son  Shakspeare  anglais.  .Moi.  je  vous 
recommande  tous  mes  livres  allemands.  Je  ne  sais  quand  j'en  ferai  usage,  car  je 
me  crois  ici  pour  tout  cet  hiver  ;  et  qui  sait  aujourd'hui  ce  qu'il  sera  et  où  il  sera 
dans  six  mois,  sans  compter  la  comète,  qui,  dit-on,  va  réduire  notre  petit 
globe  en  cendres?  En  attendant  qu'elle  nous  réunisse,  cher  Fauriel.  songez  que 


16  BENJAMIN     CONSTANT. 

nous  sommes  séparés,  que  je  vous  aime,  et  que  vous  me  ferez  un  vif  plaisir  de 
m'écrire.  Voici  mon  adresse  : 

A    M.  B.   Constant  de  Rcbccque,  chez  M.  le  comte  de 
Hardenberg }  grand-veneur   de  la    Couronne,    etc. 

Au  Hardenberg, 

Près  Gottingue. 

IVestphalie. 
»  Adieu.  » 

Nous  aurions  bien,  si  nous  le  voulions,  à  ajouter  quelques  petites  choses  encore; 
il  serait  facile,  à  l'aide  du  carnet  dont  on  a  parlé,  de  contrôler,  sans  trop  de 
désavantage,  quelques-unes  des  pièces  les  plus  triomphantes  dont  s'est  armé 
M.  de  Loménie,  ou  du  moins  les  inductions  morales  dont  elles  lui  ont  fourni  le 
thème;  mais  qui  oserait  le  poursuivre  de  ce  côté  gracieux?  qui  oserait  discuter 
de  près  ou  de  loin  ce  qui  touche  aux  roses  immortelles  ?  C'est  assez  de  nous  être 
mis  avec  lui  sur  la  défensive  ;  l'estime  même  qu'on  fait  de  son  opinion  nous  y 
obligeait.  En  finissant  d'ailleurs,  il  n'est  pas  tellement  éloigné,  ce  semble,  des 
conclusions  qui  ressortent  de  nos  propres  récits.  Etait-ce  donc  la  peine,  en 
débutant,  de  venir  intenter  un  procès  en  forme  contre  un  travail  par  lequel, 
M.  Gaullieur  certainement,  et  moi  peut-être  après  lui  (puisqu'on  veut  m'y  mêler), 
nous  pouvions  croire  avoir  bien  mérité  de  l'histoire  littéraire  contemporaine  et 
des  futurs  biographes  de  Benjamin  Constant  en  particulier? 

Sainte-Beuve. 


—   .—  -^  • 


IL  FAUT  QU'UNE  PORTE 


SOIT 


OUVERTE  OU  FERMÉE 


PROVERBE. 


Un  petit  salon. 
LE  COMTE,  LA  MARQUISE. 

LE  COMTE. 

Je  ne  sais  pas  quand  je  me  guérirai  de  ma  maladresse,  mais  je  suis  d'une 
cruelle  ctourderie.  Il  m'est  impossible  de  prendre  sur  moi  de  me  rappeler  votre 
jour,  et,  toutes  les  fois  que  j'ai  envie  de  vous  voir,  cela  ne  manque  jamais  d'être 
un  mardi. 

LA  MARQUISE. 

Est-ce  que  vous  avez  quelque  chose  à  me  dire? 

LE  COMTE. 

Non  ;  mais,  en  le  supposant,  je  ne  le  pourrais  pas,  car  c'est  un  hasard  que  vous 
soyez  seule,  et  vous  allez  avoir  d'ici  à  un  quart  d'heure  une  cohue  d'amis  intimes 
qui  me  fera  sauver,  je  vous  en  avertis. 

LA  MARQUISE. 

Il  est  vrai  que  c'est  aujourd'hui  mon  jour,  et  je  ne  sais  trop  pourquoi  j'en  ai 
un.  C'est  une  mode  qui  a  pourtant  sa  raison.  Nos  mères  laissaient  leur  porte 
ouverte;  la  bonne  compagnie  n'était  pas  nombreuse,  et  se  bornait,  pour  chaque 
cercle,  à  une  fournée  d'ennuyeux  qu'on  supportait  à  la  rigueur.  Nous  sommes 


18  IL    FAUT    QU'UNE    PORTE    SOIT    OUVERTE     OU    FERMÉE. 

tombés  dans  la  société;  dès  qu'on  reçoit,  on  reçoit  tout  Paris,  et  tout  Paris,  au 
temps  où  nous  sommes,  c'est  bien  réellement  Paris  tout  entier,  ville  et  faubourgs. 
Quand  on  est  chez  soi,  on  est  dans  la  rue.  Il  fallait  bien  trouver  un  remède  ;  de  là 
vient  que  chacun  a  son  jour.  C'est  le  seul  moyen  de  se  voir  le  moins  possible,  et 
quand  on  dit  :  Je  suis  chez  moi  le  mardi,  il  est  clair  que  c'est  comme  si  on  disait  : 
Le  reste  du  temps,  laissez-moi  tranquille. 

LE  COMTE. 

Je  n'en  ai  que  plus  de  tort  de  venir  aujourd'hui,  puisque  vous  me  permettez 
de  vous  voir  dans  la  semaine. 

LA  MARQUISE. 

Prenez  votre  parti  et  mettez-vous  là.  Si  vous  êtes  de  bonne  humeur,  vous  par- 
lerez ;  sinon  chauffez-vous.  Je  ne  compte  pas  sur  grand  monde  aujourd'hui,  vous 
regarderez  défiler  ma  petite  lanterne  magique.  Mais  qu'avez-vous  donc?  vous  me 
semblcz... 

LE  COMTE. 

Quoi  ? 

LA  MARQUISE. 

Pour  ma  gloire,  je  ne  veux  pas  le  dire. 

LE  COMTE. 

Ma  foi,  je  vous  l'avouerai  ;  avant  d'entrer  ici,  je  l'étais  un  peu. 

LA  MARQUISE. 

Quoi  ?  je  le  demande  à  mon  tour. 

LE  COMTE. 

Vous  fâcherez-vous  si  je  vous  le  dis  ? 

LA  MARQUISE. 

J'ai  un  bal  ce  soir  où  je  veux  être  jolie  ;  je  ne  me  fâcherai  pas  de  la  journée. 

LE  COMTE. 

Eh  bien  !  j'étais  un  peu  ennuyé.  Je  ne  sais  ce  que  j'ai  ;  c'est  un  mal  à  la  mode, 
comme  vos  réceptions.  Je  me  désole  depuis  midi  ;  j'ai  fait  quatre  visites  sans 
trouver  personne.  Je  devais  dîner  quelque  part;  je  me  suis  excusé  sans  raison. 
Il  n'y  a  pas  un  spectacle  ce  soir.  Je  suis  sorti  par  un  temps  glacé;  je  n'ai  vu  que 
des  nez  rouges  et  des  joues  violettes.  Je  ne  sais  que  faire;  je  suis  bête  comme  un 
feuilleton. 

LA  MARQUISE. 

Je  vous  en  offre  autant  ;  je  m'ennuie  à  crier.  C'est  le  temps  qu'il  fait,  sans 
aucun  doute. 

LE  COMTE. 

Le  fait  est  que  le  froid  est  odieux  ;  l'hiver  est  une  maladie.  Les  badauds  voient 
le  pavé  propre,  le  ciel  clair,  et  quand  un  vent  bien  sec  leur  coupe  les  oreilles,  ils 
appellent  cela  une  belle  gelée.  C'est  comme  qui  dirait  une  belle  fluxion  de  poitrine. 
Bien  obligé  de  ces  beautés-là. 


IL    FAUT    QU'UNE    PORTE    SOIT    OUVERTE    OU    FERMÉE.  19 

LA  MARQUISE. 

Je  suis  plus  que  de  votre  avis.  Il  nie  semble  que  mon  ennui  me  vient  moins 
de  l'air  du  dehors,  tout  froid  qu'il  est,  que  de  celui  que  les  autres  respirent.  C'est 
peut-être  que  nous  vieillissons  5  je  commence  a  avoir  trente  ans,  et  je  perds  le 
talent  de  vivre. 

LE  COMTE. 

Je  n'ai  jamais  eu  ce  talent-là,  et  ce  qui  m'épouvante,  c'est  que  je  le  gagne.  En 
prenant  des  années  on  devient  plat  ou  fou,  et  j'ai  une  peur  atroce  de  mourir 
comme  un  sage. 

LA  MARQUISE. 

Sonnez  pour  qu'on  mette  une  bûche  au  feu  ;  votre  idée  me  gèle. 

(On  entend  le  bruit  d'une  soîinctte  au  dehors.) 

LE  COMTE. 

Ce  n'est  pas  la  peine,  on  sonne  à  la  porte,  et  votre  procession  arrive. 

LA  MARQUISE. 

Voyons  quelle  sera  la  bannière,  et  surtout  tâchez  de  rester. 

LE  COMTE. 

ÎVon  ;  décidément  je  m'en  vais. 

LA  MARQUISE. 

Où  allez-vous? 

LE  COMTE. 

Je  n'en  sais  rien.  (//  se  levé,  salue,  et  ouvre  la  porte.)  Adieu,  madame,  à 
jeudi  soir. 

LA  MARQUISE. 

Pourquoi  jeudi  ? 

le  comte,  debout,  tenant  le  bouton  de  la  porte. 
N'est-ce  pas  votre  jour  aux  Italiens  ?  J'irai  vous  faire  une  petite  visite. 

LA  MARQUISE. 

Je  ne  veux  pas  de  vous;  vous  êtes  trop  maussade.  D'ailleurs,  j'y  mène 
M.  Camus. 

le  comte. 

M.  Camus,  votre  voisin  de  campagne? 

LA  MARQUISE. 

Oui  ;  il  m'a  vendu  des  pommes  et  du  foin  avec  beaucoup  de  galanterie,  et  je 
\  eux  lui  rendre  sa  politesse. 

LE  COMTE. 

C'est  bien  vous,  par  exemple.  L'être  le  plus  ennuyeux  !  on  devrait  le  nourrir 
de  sa  marchandise.  Et  à  propos,  savez-vous  ce  qu'on  dit  ? 

1  \  MARQUISE. 

Non.  Mais  on  ne  vient  pas  :  ((ni  avait  donc  sonné? 


20  il  faut   qu'une  porte  soit   ouverte   ou  fermée. 

le  comte  regarde  par  la  fenêtre. 

Personne  ;  une  petite  fille,  je  crois,  avec  un  carton,  je  ne  sais  quoi  ;  une  blan- 
chisseuse. Elle  est  là,  dans  la  cour,  qui  parle  à  vos  gens. 

LA  MARQUISE. 

Vous  appelez  cela  je  ne  sais  quoi  ;  vous  êtes  poli,  c'est  mon  bonnet.  Eh  bien  ! 
qu'est-ce  qu'on  dit  de  moi  et  de  M.  Camus?  Fermez  donc  cette  porte  ;  il  vient  un 
vent  horrible. 

le  comte,  fermant  la  porte. 

On  dit  que  vous  pensez  à  vous  remarier,  que  M.  Camus  est  millionnaire,  et 
qu'il  vient  chez  vous  bien  souvent. 

la  marquise. 
En  vérité  ?  pas  plus  que  cela  ?  Et  vous  me  dites  cela  au  nez  tout  bonnement  ? 

LE  COMTE. 

Je  vous  le  dis  parce  qu'on  en  parle. 

LA  MARQUISE. 

C'est  une  belle  raison.  Est-ce  que  je  vous  répète  tout  ce  qu'on  dit  de  vous  aussi 
par  le  monde? 

LE  COMTE. 

De  moi,  madame?  Que  peut-on  dire,  s'il  vous  plaît,  qui  ne  puisse  pas  se 
répéter  ? 

LA  MARQUISE. 

Mais  vous  voyez  bien  que  tout  peut  se  répéter,  puisque  vous  m'apprenez  que 
je  suis  à  la  veille  d'être  annoncée  Mme  Camus.  Ce  qu'on  dit  de  vous  est  au  moins 
aussi  grave,  car  il  paraît  malheureusement  que  c'est  vrai. 

LE  COMTE. 

Et  quoi  donc  ?  Vous  me  feriez  peur. 

LA  MARQUISE. 

Preuve  de  plus  qu'on  ne  se  trompe  pas. 

LE  COMTE. 

Expliquez-vous,  je  vous  en  prie. 

LA    MARQUISE. 

Ah  !  pas  du  tout  5  ce  sont  vos  affaires. 

le  comte  revient  près  de  la  marquise  et  se  rassoit. 

Je  vous  en  supplie,  marquise  5  je  vous  le  demande  en  grâce.  Vous  êtes  la  per- 
sonne du  monde  dont  l'opinion  a  le  plus  de  prix  pour  moi. 

LA  MARQUISE. 

L'une  des  personnes,  vous  voulez  dire. 

LE   COMTE. 

Non.  madame,  je  dis  :  la  personne;  celle  dont  l'estime,  le  sentiment,  la... 


IL    FAUT    QU  UNE    PORTE    SOIT    OUVERTE    OU    FERMÉE.  21 

LA  MARQUISE. 

Àh  !  ciel  !  vous  allez  faire  une  phrase. 

LE  COMTE. 

Pas  du  tout.  Si  vous  ne  voyez  rien,  c'est  qu'apparemment  vous  ne  voulez 
rien  voir. 

LA   MARQUISE. 

Voir  quoi  ? 

LE  COMTE. 

Cela  s'entend  de  reste. 

LA  MARQUISE. 

Je  n'entends  que  ce  qu'on  me  dît,  et  encore  pas  des  deux  oreilles. 

LE  COMTE. 

Vous  riez  de  tout  ;  mais,  sincèrement,  serait-il  possible  que  depuis  un  an,  vous 
voyant  presque  tous  les  jours,  faite  comme  vous  êtes,  avec  votre  esprit,  voire 
grâce  et  votre  beauté... 

LA  MARQUISE. 

Mais,  mon  Dieu  !  c'est  bien  pis  qu'une  phrase,  c'est  une  déclaration  que  vous 
me  fabriquez  là.  Avertissez  au  moins  :  est-ce  une  déclaration  ou  un  compliment 
de  bonne  année? 

LE   COMTE. 

Et  si  c'était  une  déclaration  ? 

LA  MARQUISE. 

Oh  !  c'est  que  je  n'en  veux  pas  ce  matin.  Je  vous  ai  dit  que  j'allais  au  bal,  je 
suis  exposée  à  en  entendre  ce  soir  ;  ma  santé  ne  me  permet  pas  ces  choses-là 
deux  fois  par  jour. 

LE  COMTE. 

En  vérité,  vous  êtes  décourageante,  et  je  me  réjouirai  de  bon  cœur  quand  vous 
y  serez  prise  à  votre  tour. 

LA  MARQUISE. 

Moi  aussi,  je  m'en  réjouirai.  Je  vous  jure  qu'il  y  a  des  instants  où  je  donnerais 
de  grosses  sommes  pour  avoir  seulement  un  petit  chagrin.  Tenez,  j'étais  comme 
cela  pendant  qu'on  me  coiffait,  pas  plus  tard  que  tout  à  l'heure.  Je  poussais  des 
soupirs  à  me  fendre  l'àmc  de  désespoir  de  ne  penser  à  rien. 

LE   COMTE. 

Raillez,  raillez,  vous  y  viendrez. 

LA   MARQUISE. 

C'est  bien  possible;  nous  sommes  tous  mortels.  Si  je  suis  raisonnable,  à  qui 
la  faute  ?  Je  vous  assure  que  je  ne  me  défends  pas. 

LE  COMTE. 

Vous  ne  voulez  pas  qu'on  vous  fasse  la  cour. 

I  A   MARQUISE. 

Non.  Je  suis  très-bonne  personne;  mais,  quant  à  cela,  c'est  par  trop  bêle.  Ditcs- 

TOME   I.  - 


22  IL    FAUT    QU'UNE    PORTE    SOIT    OUVERTE    OU    FERMÉE. 

moi  un  peu,  vous  qui  avez  le  sens  eommun,  qu'est-ce  que  signifie  cette  chose-là  : 
faire  la  cour  à  une  femme  ? 

LE  COMTE. 

Cela  signifie  que  cette  femme  vous  plaît,  et  qu'on  est  bien  aise  de  le  lui  dire. 

LA  MARQUISE. 

A  la  bonne  heure  ;  mais  cette  femme,  cela  lui  plaît-il,  à  elle,  de  vous  plaire? 
Vous  me  trouvez  jolie,  je  suppose,  et  cela  vous  amuse  de  m'en  faire  part.  Eh 
bien,  après?  Qu'est-ce  que  cela  prouve?  Est-ce  une  raison  pour  que  je  vous  aime? 
J'imagine  que,  si  quelqu'un  me  plaît,  ce  n'est  pas  parce  que  je  suis  jolie.  Qu'y 
gagne-t-il,  à  ses  compliments?  La  belle  manière  de  se  faire  aimer  que  de  venir  se 
planter  devant  une  femme  avec  un  lorgnon,  de  la  regarder  des  pieds  à  la  tête, 
comme  une  poupée  dans  un  étalage,  et  de  lui  dire  bien  agréablement  :  Madame, 
je  vous  trouve  charmante  !  Joignez  à  cela  quelques  phrases  bien  fades,  un  tour  de 
valse  et  un  cornet  de  bonbons,  voilà  pourtant  ce  qu'on  appelle  faire  la  cour.  Fi 
donc  !  comment  un  homme  d'esprit  peut-il  prendre  goût  à  ces  niaiseries-là  ?  Cela 
me  met  en  colère  quand  j'y  pense. 

LE  COMTE. 

Il  n'y  a  pourtant  pas  de  quoi  se  fâcher. 

LA   MARQUISE. 

Ma  foi,  si.  Il  faut  supposer  à  une  femme  une  tête  bien  vide  et  un  grand  fonds 
de  sottise,  pour  se  figurer  qu'on  la  charme  avec  de  pareils  ingrédients.  Croyez- 
vous  que  ce  soit  bien  divertissant  de  passer  sa  vie  au  milieu  d'un  déluge  de 
fadaises,  et  d'avoir  du  matin  au  soir  les  oreilles  pleines  de  balivernes  ?  Il  me 
semble,  en  vérité,  que,  si  j'étais  homme  et  si  je  voyais  une  jolie  femme,  je  me 
dirais  :  Voilà  une  pauvre  créature  qui  doit  être  bien  assommée  de  compliments  ; 
je  l'épargnerais,  j'aurais  pitié  d'elle,  et,  si  je  voulais  essayer  de  lui  plaire,  je  lui 
ferais  l'honneur  de  lui  parler  d'autre  chose  que  de  son  malheureux  visage.  Mais 
non,  toujours  :  «  vous  êtes  jolie,  »  et  puis  «  vous  êtes  jolie,  »  et  encore  jolie. 
Eh!  mon  Dieu,  on  le  sait  bien.  Voulez-vous  que  je  vous  dise?  vous  autres 
hommes  à  la  mode,  vous  êtes  des  confiseurs  et  des  perruquiers. 

LE  COMTE. 

Eh  bien!  madame,  vous  êtes  charmante,  prenez-le  comme  vous  voudrez.  {On 
entend  la  sonnette.)  On  sonne  de  nouveau,  adieu,  je  me  sauve. 

(Il  se  lève  et  ouvre  la  porte.) 

LA  MARQUISE. 

Attendez  donc,  j'avais  à  vous  dire...  je  ne  sais  plus  ce  que  c'était...  Ah!  passez- 
vous  par  hasard  du  côté  de  Fossin,  dans  vos  courses? 

LE  COMTE. 

Ce  ne  sera  pas  par  hasard,  madame,  si  je  puis  vous  être  bon  à  quelque  chose. 

LA  MARQUISE. 

Encore  un  compliment  !  Mon  Dieu,  que  vous  m'ennuyez  !  C'est  une  bague 
que  j'ai  cassée  ;  je  pourrais  bien  l'envoyer  tout  bonnement,  mais  c'est  qu'il  faut 
que  je  vous  explique.  (Elle  aie  sa  bagne  de  son  doigt.)  Tenez,  voyez-vous,  c'est  le 


XL    FAUT    QU'UNE    PORTE    SOIT    OUVERTE    OU    FERMÉE.  23 

chaton.  Il  y  a  là  une  petite  pointe,  vous  voyez  bien,  n'est-ce  pas  ?  Ça  s'ouvrait  de 
côté,  par  là  ;  je  l'ai  heurté  ce  matin  je  ne  sais  où,  le  ressort  a  été  forcé. 

LE  COMTE. 

Dites  donc,  marquise,  sans  indiscrétion,  il  y  avait  des  cheveux  là-dedans  ? 

LA  MARQUISE. 

Peut-être  bien.  Qu'avez-vous  à  rire? 

LE  COMTE. 

Je  ne  ris  pas  le  moins  du  monde. 

LA  MARQUISE. 

Vous  êtes  un  impertinent  ;  ce  sont  des  cheveux  de  mon  mari.  Mais  je  n'entends 
personne.  Qui  avait  donc  sonné  encore? 

le  comte,  regardant  à  la  fenêtre. 

Une  autre  petite  fille,  et  un  autre  carton.  Encore  un  bonnet,  je  suppose.  A 
propos,  avec  tout  cela,  vous  me  devez  une  confidence. 

la  marquise. 

Fermez  donc  cette  porte,  vous  me  glacez. 

LE  COMTE. 

Je  m'en  vais.  Mais  vous  me  promettez  de  me  répéter  ce  qu'on  vous  a  dit  de 
moi,  n'est-ce  pas,  marquise? 

LA  MARQUISE. 

Venez  ce  soir  au  bal,  nous  causerons. 

LE  COMTE. 

Ah  !  parbleu  oui ,  causer  dans  un  bal  !  Joli  endroit  de  conversation ,  avec 
accompagnement  de  trombones  et  un  tintamarre  de  verres  d'eau  sucrée.  L'un 
vous  marche  sur  le  pied,  l'autre  vous  pousse  le  coude,  pendant  qu'un  laquais 
tout  poissé  vous  fourre  une  glace  dans  votre  poche.  Je  vous  demande  un  peu  si 
c'est  là... 

LA  MARQUISE. 

Voulez-vous  rester  ou  sortir?  Je  vous  répète  que  vous  m'enrhumez.  Puisque 
personne  ne  vient,  qu'est-ce  qui  vous  chasse? 

le  comte  ferme  la  porte  et  revient  se  rasseoir. 

C'est  que  je  me  sens,  malgré  moi,  de  si  mauvaise  humeur,  que  je  crains  vrai- 
ment de  vous  excéder.  Il  faut  décidément  que  je  cesse  de  venir  chez  vous. 

LA  MARQUISE. 

C'est  honnête  ;  et  à  propos  de  quoi  ? 

LE  COMTE. 

Je  ne  sais  pas,  mais  je  vous  ennuie,  vous  nie  le  disiez  vous-même  tout  à 
l'heure,  et  je  le  sens  bien;  c'est  très-naturel.  C'est  ce  malheureux  logement  que 
j'ai  là  en  face;  je  ne  peux  pas  sortir  sans  regarder  vos  fenêtres,  et  j'entre  ici  ma- 
chinalement sans  réfléchir  à  ce  que  j'y  viens  faire. 


24  IL    FAUT    QU'UNE    PORTE    SOIT    OUVERTE    OU    FERMÉE. 

LA  MARQUISE. 

Si  je  vous  ai  dit  que  vous  m'ennuyez  ce  matin,  c'est  que  ce  n'est  pas  une  habi- 
tude. Sérieusement,  vous  me  feriez  de  la  peine;  j'ai  beaucoup  de  plaisir  à 
vous  voir. 

LE  COMTE. 

Vous?  Pas  du  tout.  Savez-vous  ce  que  je  vais  faire?  Je  vais  retourner  en  Italie. 

LA  MARQUISE. 

Ah  !  qu'est-ce  que  dira  mademoiselle  ?... 

LE  COMTE. 

Quelle  demoiselle,  s'il  vous  plaît? 

LA  MARQUISE. 

Mademoiselle  je  ne  sais  qui,  mademoiselle  votre  protégée.  Est-ce  que  je  sais  le 
nom  de  vos  danseuses  ? 

LE  COMTE. 

Ah  !  c'est  donc  là  ce  beau  propos  qu'on  vous  a  tenu  sur  mon  compte  ? 

LA  MARQUISE. 

Précisément.  Est-ce  que  vous  niez? 

LE  COMTE. 

C'est  un  conte  à  dormir  debout. 

LA   MARQUISE.  . 

Il  est  fâcheux  qu'on  vous  ait  vu  très-distinctement  au  spectacle  avec  un  certain 
chapeau  rose  à  fleurs  comme  il  n'en  fleurit  qu'à  l'Opéra.  Vous  êtes  dans  les 
chœurs,  mon  voisin  ;  cela  est  connu  de  tout  le  monde. 

LE  COMTE. 

Comme  votre  mariage  avec  M.  Camus. 

LA  MARQUISE. 

Vous  y  revenez?  Eh  bien  !  pourquoi  pas  ?  M.  Camus  est  un  fort  honnête  homme, 
il  est  plusieurs  fois- millionnaire;  son  âge,  bien  qu'assez  respectable,  est  juste 
à  point  pour  un  mari.  Je  suis  veuve,  et  il  est  garçon  ;  il  est  très-bien  quand  il  a 
des  gants. 

LE  COMTE. 

Et  un  bonnet  de  nuit;  cela  doit  lui  aller. 

LA  MARQUISE. 

Voulez-vous  bien  vous  taire,  s'il  vous  plaît?  Est-ce  qu'on  parle  de  choses 
pareilles  ? 

LE  COMTE. 

Dame,  à  quelqu'un  qui  peut  les  voir. 

LA   MARQUISE. 

Ce  sont  apparemment  ces  demoiselles  qui  vous  apprennent  ces  jolies  façons-là. 


IL    FAUT    QU'UNE    PORTE    SOIT    OUVERTE    OU    FERMÉE.  25 

le  comte  se  lève  et  prend  so?i  chapeau. 
Tenez,  marquise,  je  vous  dis  adieu.  Vous  me  feriez  dire  quelque  sottise. 

LA  MARQUISE. 

Quel  excès  de  délicatesse  ! 

LE  COMTE. 

]\on;  mais,  en  vérité,  vous  êtes  trop  cruelle.   C'est  bien  assez  de  défendre 
qu'on  vous  aime,  sans  m'accuser  d'aimer  ailleurs. 

LA  MARQUISE. 

De  mieux  en  mieux.  Quel  ton  tragique!  Moi,  je  vous  ai  défendu  de  m'aimer? 

LE  COMTE. 

Certainement,  de  vous  en  parler,  du  moins . 

LA  MARQUISE. 

Eh  bien  !  je  vous  le  permets  ;  voyons  votre  éloquence. 

LE  COMTE. 

Si  vous  le  disiez  sérieusement.... 

LA   MARQUISE. 

Que  vous  importe?  pourvu  que  je  le  dise. 

LE  COMTE. 

C'est  que,  tout  en  riant,  il  pourrait  bien  y  avoir  quelqu'un  ici  qui  courût  des 
risques. 

LA   MARQUISE. 

Oh  !  oh  !  de  grands  périls  ?  monsieur. 

LE  COMTB. 

Peut-être,  madame  ;  mais,  par  malheur  le  danger  ne  serait  que  pour  moi. 

LA  MARQUISE. 

Quand  on  a  peur,  on  ne  fait  pas  le  brave.  Eh  bien  !  voyons.  Vous  ne  dites 
rien?  Vous  me  menacez,  je  m'expose,  et  vous  ne  bougez  pas?  Je  m'attendais  à 
vous  voir  au  moins  vous  précipiter  à  mes  pieds  comme  Rodrigue  ou  M.  Camus 
lui-même.  Il  y  serait  déjà,  à  votre  place. 

LE  COMTE. 

Cela  vous  divertit  donc  beaucoup  de  vous  moquer  du  pauvre  monde  ? 

LA    MARQUISE. 

Et  vous,  cela  vous  surprend  donc  bien,  de  ce  qu'on  ose  vous  braver  en  face  ? 

LE  COMTE. 

Prenez  garde  5  si  vous  êtes  brave,  j'ai  été  hussard,  moi,  madame,  je  suis  bien 
aise  de  vous  le  dire,  et  il  n'y  a  pas  encore  si  longtemps. 

LA  MARQUISE. 

Vraiment!  Eh  bien!  à  la  bonne  heure  :  une  déclaration  de  hussard,  cela  doit 
être  curieux  ;  je  n'ai  jamais  vu  cela  de  ma  vie.  Voulez-vous  que  j'appelle  nia 


26  IL    FAUT    QU'UNE    PORTE    SOIT    OUVERTE    OU    FERMEE. 

femme  de  chambre?  Je  suppose  qu'elle  saura  vous  répondre.  Vous  me  donnerez 
une  représentation.  (On  entend  In  sonnette.) 

LE   COMTE. 

Encore  cette  sonnerie  !  Adieu  donc,  marquise.  Je  ne  vous  en  tiens  pas  quitte, 
au  moins.  (Il  ouvre  la  porte.) 

LA   MARQUISE. 

A  ce  soir,  toujours,  n'est-ce  pas  ?  Mais  qu'est-ce  donc  que  ce  bruit  que  j'en- 
tends ? 

LE  COMTE. 

C'est  le  temps  qui  vient  de  changer.  Il  pleut  et  il  grêle  à  faire  plaisir.  On  vous 
apporte  un  troisième  bonnet,  et  je  crains  bien  qu'il  n'y  ait  un  rhume  dedans. 

LA  MARQUISE. 

Mais  ce  tapage-là,  est-ce  que  c'est  le  tonnerre?  en  plein  mois  de  janvier  !  Et 
les  almanachs  ? 

LE  COMTE. 

Non;  c'est  seulement  un  ouragan,  une  espèce  de  trombe  qui  passe. 

LA   MARQUISE. 

C'est  effrayant.  Mais  fermez  donc  la  porte  ;  vous  ne  pouvez  pas  sortir  de  ce 
temps-là.  Qu'est-ce  qui  peut  produire  une  chose  pareille? 

le  comte  ferme  la  porte. 

Madame,  c'est  la  colère  céleste  qui  châtie  les  carreaux  de  vitre,  les  parapluies, 
les  mollets  des  dames  et  les  tuyaux  de  cheminée. 

la  marquise. 

Et  mes  chevaux  qui  sont  sortis  ! 

LE    COMTE. 

Il  n'y  a  pas  de  danger  pour  eux,  s'il  ne  leur  tombe  rien  sur  la  tête. 

LA  MARQUISE. 

Plaisantez  donc  à  votre  tour!  Je  suis  très-propre,  moi,  monsieur;  je  n'aime 
pas  à  crotter  mes  chevaux.  C'est  inconcevable  :  tout  à  l'heure  il  faisait  le  plus 
beau  ciel  du  monde. 

LE  COMTE. 

Vous  pouvez  bien  compter,  par  exemple,  qu'avec  cette  grêle  vous  n'aurez  per- 
sonne. Voilà  un  jour  de  moins  parmi  vos  jours. 

LA    MARQUISE. 

Non  pas,  puisque  vous  êtes  venu.  Posez  donc  votre  chapeau,  qui  m'impatiente. 

LE  COMTE. 

Un  compliment,  madame!  Prenez  garde  :  vous  qui  faites  profession  de  les  haïr, 
on  pourrait  prendre  les  vôtres  pour  la  vérité. 

LA   MARQUISE. 

Mais  je  vous  le  dis,  et  c'est  très-vrai,  vous  me  faites  grand  plaisir  en  venant 
me  voir. 


IL    FAUT    QU'UNE    PORTE    SOIT    OUVERTE    OU    FERMÉE.  27 

le  comte  se  rassoit  près  de  la  marquise. 
Alors  laissez-moi  vous  aimer. 

LA  MARQUISE. 

Mais  je  vous  le  dis  aussi,  je  le  veux  bien  ;  cela  ne  me  fàchc  pas  le  moins  du 
monde. 

LE    COMTE. 

Alors  laissez-moi  vous  en  parler. 

LA    MARQUISE. 

A  la  hussarde,  n'est- il  pas  vrai  ? 

LE  COMTE. 

Non,  madame;  soyez  convaincue  qu'à  défaut  de  cœur  j'ai  assez  d'esprit  pour 
vous  respecter;  mais  il  me  semble  qu'on  a  bien  le  droit,  sans  offenser  une  per- 
sonne qu'on  respecte.... 

LA  MARQUISE. 

D'attendre  que  la  pluie  soit  passée,  n'est-ce  pas?  Vous  êtes  entré  ici  tout  à 
l'heure  sans  savoir  pourquoi,  vous  l'avez  dit  vous-même;  vous  étiez  ennuyé, 
vous  ne  saviez  que  faire,  vous  pouviez  même  passer  pour  assez  grognon.  Si 
vous  aviez  trouvé  ici  trois  personnes,  les  premières  venues,  là  au  coin  de  ce  feu. 
vous  parleriez  à  l'heure  qu'il  est  littérature  ou  chemins  de  fer,  après  quoi  vous 
iriez  diner.  C'est  donc  parce  que  je  me  suis  trouvée  seule  que  vous  vous  croyez 
tout  à  coup  obligé,  oui,  obligé,  pour  votre  honneur,  de  me  faire  cette  même 
cour,  cette  éternelle,  insupportable  cour,  qui  est  une  chose  si  inutile,  si  ridicule, 
si  rebattue.  Mais  qu'est-ce  que  je  vous  ai  donc  fait?  Qu'il  arrive  ici  une  visite, 
vous  allez  peut-être  avoir  de  l'esprit  ;  mais  je  suis  seule,  vous  voilà  plus  banal 
qu'un  vieux  couplet  de  vaudeville;  et  vite,  vous  abordez  votre  thème,  et,  si  je 
voulais  vous  écouter,  vous  m'exhiberiez  une  déclaration,  vous  me  réciteriez 
votre  amour.  Savez-vous  de  quoi  les  hommes  ont  l'air  en  pareil  cas  ?  De  ces  pau- 
vres auteurs  siffles  qui  ont  toujours  un  manuscrit  dans  leur  poche,  quelque  tra- 
gédie inédite  et  injouable,  et  qui  vous  tirent  cela  pour  vous  en  assommer  dès 
que  vous  êtes  seul  un  quart  d'heure  avec  eux. 

LE  COMTE. 

Ainsi,  vous  me  dites  que  je  ne  vous  déplais  pas,  je  vous  réponds  que  je  vous 
aime,  et  puis  c'est  tout,  à  votre  avis? 

LA    MARQUISE. 

Vous  ne  m'aimez  pas  plus  que  le  Grand-Turc. 

LE  COMTE. 

Oh!  par  exemple,  c'est  trop  fort.  Écoutez-moi  un  seul  instant,  et  si  vous  ne 
me  croyez  pas  sincère — 

LA  MARQUISE. 

Non,  non,  et  non.  Mon  Dieu  !  croyez-vous  que  je  ne  sache  pas  ce  que  vous 
pourriez  me  dire?  J'ai  très-bonne  opinion  de  vos  études  ;  mais,  parce  que  vous 
avez  de  l'éducation,  pensez-vous  que  je  n'ai  rien  lu?  Tenez,  je  connaissais  un 
homme  d'esprit  qui  avait  acheté,  je  ne  sais  où,  une  collection  de  cinquante  lettres. 


28  IL    FAUT    QU'UNE    PORTE    SOIT    OUVERTE    OU    FERMÉE. 

assez  Lien  faites,  très-proprement  écrites;  des  lettres  d'amour,  bien  entendu. 
Ces  cinquante  lettres  étaient  graduées  de  façon  à  composer  une  sorte  de  petit 
roman  où  toutes  les  situations  étaient  prévues.  11  y  en  avait  pour  les  déclarations, 
pour  les  dépits,  pour  les  espérances,  pour  les  moments  d'hypocrisie  où  l'on  se 
rabat  sur  l'amitié,  pour  les  brouilles,  pour  les  désespoirs,  pour  les  instants  de 
jalousie,  pour  la  mauvaise  humeur,  même  pour  les  jours  de  pluie,  comme  aujour- 
d'hui. J'ai  lu  ces  lettres.  L'auteur  prétendait,  dans  une  sorte  de  préface,  en  avoir 
fait  usage  pour  lui-même,  et  n'avoir  jamais  trouvé  une  femme  qui  résistât  plus 
tard  que  le  trente-troisième  numéro.  Eh  bien  !  j'ai  résisté,  moi,  à  toute  la  collec- 
tion; je  vous  demande  si  j'ai  de  la  littérature,  et  si  vous  pourriez  vous  flatter  de 
m'apprendre  quelque  chose  de  nouveau. 

LE  COMTE. 

Vous  êtes  bien  blasée,  marquise. 

LA  .MARQUISE. 

Des  injures?  J'aime  mieux  cela;  c'est  moins  fade  que  vos  sucreries. 

LE  COMTE. 

Oui,  en  vérité,  vous  êtes  bien  blasée. 

LA    MARQUISE. 

Vous  le  croyez?  Eh  bien  !  pas  du  tout. 

LE  COMTE. 

Comme  une  vieille  Anglaise,  mère  de  quatorze  enfants. 

LA  MARQUISE. 

Comme  la  plume  qui  danse  sur  mon  chapeau.  Vous  vous  figurez  donc  que 
c'est  une  science  bien  profonde  que  de  vous  savoir  tous  par  cœur?  Mais  il  n'y  a 
pas  besoin  d'étudier  pour  apprendre;  il  n'y  a  qu'à  vous  laisser  faire.  Réfléchissez; 
c'est  un  calcul  bien  simple.  Les  hommes  assez  braves  pour  respecter  nos  pauvres 
oreilles,  et  pour  ne  pas  tomber  dans  la  sucrerie,  sont  extrêmement  rares.  D'un 
autre  côté,  il  n'est  pas  contestable  que,  dans  ces  tristes  instants  où  vous  tâchez 
de  mentir  pour  essayer  de  plaire,  vous  vous  ressemblez  tous  comme  des  capucins 
de  cartes.  Heureusement  pour  nous,  la  justice  du  ciel  n'a  pas  mis  à  votre  dispo- 
sition un  vocabulaire  très-varié.  Vous  n'avez  tous,  comme  on  dit,  qu'une  chan- 
son, en  sorte  que  le  seul  fait  d'entendre  les  mêmes  phrases,  la  seule  répétition 
des  mêmes  mots,  des  mêmes  gestes  apprêtés,  des  mêmes  regards  tendres,  le 
spectacle  seul  de  ces  figures  diverses  qui  peuvent  être  plus  ou  moins  bien  par 
elles-mêmes,  mais  qui  prennent  toutes,  dans  ces  moments  funestes,  la  même 
physionomie  humblement  conquérante,  cela  nous  sauve  par  l'envie  de  rire,  ou 
du  moins  par  le  simple  ennui.  Si  j'avais  une  fille,  et  si  je  voulais  la  préserver 
de  ces  entreprises  qu'on  appelle  dangereuses,  je  me  garderais  bien  de  lui  défendre 
d'écouter  les  pastorales  de  ses  valseurs.  Je  lui  dirais  seulement  :  «  N'en  écoute 
pas  un  seul,  écoute-les  tous  ;  ne  ferme  pas  le  livre  et  ne  marque  pas  la  page  ; 
laisse-le  ouvert,  laisse  ces  messieurs  te  raconter  leurs  petites  drôleries.  Si,  par 
malheur,  il  y  en  a  un  qui  te  plaît,  ne  t'en  défends  pas,  attends  seulement;  il  en 
viendra  un  autre  tout  pareil  qui  te  dégoûtera  de  tous  les  deux.  Tu  as  quinze 
ans,  je  suppose;  eh  bien  !  mon  enfant,  cela  ira  ainsi  jusqu'à  trente,  et  ce  sera 


IL    FAUT    QU'UNE    PORTE    SOIT    OUVERTE    OU    FERMÉE.  29 

toujours  la  même  chose.  »  Voilà  mon  histoire  et  ma  science  ;  appelez-vous  cela 
être  blasée  ? 

LE  COMTE. 

Horriblement,  si  ce  que  vous  dites  est  vrai  ;  et  cela  semble  si  peu  naturel,  que 
le  doute  pourrait  être  permis. 

LA  MARQUISE. 

Qu'est-ce  que  cela  me  fait  que  vous  me  croyiez  ou  non  ? 

LE  COMTE. 

Encore  mieux.  Est-ce  bien  possible?  Quoi  !  à  votre  âge,  vous  méprisez  l'amour? 
Les  paroles  d'un  homme  qui  vous  aime  vous  font  l'effet  d'un  méchant  roman  ? 
Ses  regards,  ses  gestes,  ses  sentiments,  vous  semblent  une  comédie?  Vous  vous 
piquez  de  dire  vrai,  et  vous  ne  voyez  que  mensonge  dans  les  autres  ?  Mais  d'où 
revenez-vous  donc,  marquise  ?  Qu'est-ce  qui  vous  a  donné  ces  maximes-là  ? 

LA  MARQUISE. 

Je  reviens  de  loin,  mon  voisin. 

LE  COMTE. 

Oui,  de  nourrice.  Les  femmes  s'imaginent  qu'elles  savent  toute  chose  au 
monde  ;  elles  ne  savent  rien  du  tout.  Je  vous  le  demande  à  vous-même,  quelle 
expérience  pouvez-vous  avoir?  Celle  de  ce  voyageur  qui,  à  l'auberge,  avait  vu 
une  servante  rousse ,  et  qui  écrivait  sur  son  journal  :  Les  femmes  sont  rousses 
dans  ce  pays-ci. 

LA  MARQUISE. 

Je  vous  avais  prié  de  mettre  une  bûche  au  feu. 

le  comte,  mettant  la  bûche. 

Etre  prude,  cela  se  conçoit;  dire  non,  se  boucher  les  oreilles,  haïr  l'amour, 
cela  se  peut  ;  mais  le  nier,  quelle  plaisanterie  !  Vous  découragez  un  pauvre 
diable  en  lui  disant  :  Je  sais  ce  que  vous  allez  me  dire.  Mais  n'est-il  pas  en  droit 
de  vous  répondre  :  Oui,  madame,  vous  le  savez  peut-être  ;  et  moi  aussi,  je  sais 
ce  qu'on  dit  quand  on  aime,  mais  je  l'oublie  en  vous  parlant.  Rien  n'est  nouveau 
sous  le  soleil;  mais  je  dis  à  mon  tour  :  Qu'est-ce  que  cela  prouve? 

LA  MARQUISE. 

A  la  bonne  heure  au  moins!  vous  parlez  très-bien;  à  peu  de  chose  près, 
c'est  comme  un  livre. 

LE  COMTE. 

Oui,  je  parle,  et  je  vous  assure  que,  si  vous  êtes  telle  qu'il  vous  plaît  de  le 
paraître,  je  vous  plains  très-sincèrement. 

LA  MARQUISE. 

A  votre  aise;  faites  comme  chez  vous. 

LE  COMTE. 

Il  n'y  a  rien  là  qui  puisse  vous  blesser.  Si  vous  avez  le  droit  de  nous  atta- 
quer, n  "avons-nous  pas  raison  de  nous  défendre?  Quand  vous  nous  comparez  à 


30  IL    FAUT    QU'UNE    PORTE    SOIT    OUVERTE    OU    FERMEE. 

des  auteurs  siffles,  quel  reproche  croyez-vous  nous  faire?  Eh!  mon  Dieu,  si 
L'amour  est  une  comédie... 

LA  MARQUISE. 

Le  feu  ne  va  pas  ;  la  bûche  est  de  travers. 

le  comte,  arrangeant  le  feu. 

Si  l'amour  est  une  comédie,  cette  comédie,  vieille  comme  le  monde,  sifflée  ou 
non,  est,  au  bout  du  compte,  ce  qu'on  a  encore  trouvé  de  moins  mauvais.  Les 
rôles  sont  rebattus,  j'y  consens  ;  mais,  si  la  pièce  ne  valait  rien,  tout  l'univers 
ne  la  saurait  pas  par  cœur;  et  je  me  trompe  en  disant  qu'elle  est  vieille.  Est-ce 
être  vieux  que  d'être  immortel  ? 

LA  MARQUISE. 

Monsieur,  voilà  de  la  poésie. 

LE  COMTE. 

Non,  madame  ;  mais  ces  fadaises,  ces  balivernes  qui  vous  ennuient,  ces  com- 
pliments, ces  déclarations,  tout  ce  radotage,  sont  de  très-bonnes  anciennes 
choses,  convenues,  si  vous  voulez,  fatigantes,  ridicules  parfois,  mais  qui  en 
accompagnent  une  autre,  laquelle  est  toujours  jeune. 

LA  MARQUISE. 

Vous  vous  embrouillez  ;  qu'est-ce  qui  est  toujours  vieux,  et  qu'est-ce  qui  est 
toujours  jeune? 

LE  COMTE. 

L'amour. 

LA    MARQUISE. 

Monsieur,  voilà  de  l'éloquence. 

LE  COMTE. 

Non,  madame;  je  veux  dire  ceci  :  que  l'amour  est  immor tellement  jeune,  et 
que  les  façons  de  l'exprimer  sont  et  demeureront  éternellement  vieilles.  Les 
formes  usées,  les  redites,  ces  lambeaux  de  romans  qui  vous  sortent  du  cœur  on 
ne  sait  pas  pourquoi,  tout  cet  entourage,  tout  cet  attirail,  c'est  un  cortège  de 
vieux  chambellans,  de  vieux  diplomates,  de  vieux  ministres,  c'est  le  caquet  de 
l'antichambre  d'un  roi  ;  tout  cela  passe,  mais  le  roi  ne  meurt  pas  ;  l'amour  est 
mort,  vive  l'amour  ! 

LA  MARQUISE. 

L'amour  ? 

LE  COMTE. 

L'amour.  Et  quand  même  on  ne  ferait.... 

LA   MARQUISE. 

Donnez-moi  l'écran  qui  est  là. 

LE  COMTE. 

Celui-là  ? 

LA  MARQUISE. 

Non,  celui  de  talîetas  j  voilà  votre  feu  qui  m'aveugle. 


IL    FAUT    QU'UNE    PORTE    SOIT    OUVERTE    OU    FERMÉE.  5  1 

le  comte,  donnant  l'écran  à  la  marquise. 

Quand  même  on  ne  ferait  que  s'imaginer  qu'on  aime  !  Est-ce  que  ce  n'est  pas 
une  chose  charmante  ? 

LA  MARQUISE. 

Mais,  je  vous  dis,  c'est  toujours  la  même  chose. 

LE  COMTE. 

Et  toujours  nouveau,  comme  dit  la  chanson.  Que  voulez-vous  donc  qu'on 
invente?  Il  faut  apparemment  qu'on  vous  aime  en  hébreu.  Cette  Vénus  qui  est  là 
sur  votre  pendule,  c'est  aussi  toujours  la  même  chose 5  en  est-elle  moins  belle, 
s'il  vous  plaît?  Si  vous  ressemblez  à  votre  grand'mère,  est-ce  que  vous  en  êtes 
moins  jolie? 

LA  MARQUISE. 

Bon,  voilà  le  refrain  :  jolie.  Donnez-moi  le  coussin  qui  est  près  de  vous. 

le  comte,  se  levant,  prenant  le  coussin  et  le  tenant  à  la  main. 

Cette  Vénus  est  faite  pour  être  belle,  pour  être  aimée  et  admirée,  cela  ne  l'ennuie 
pas  du  tout.  Si  le  beau  corps  trouvé  à  Milo  a  jamais  eu  un  modèle  vivant,  assu- 
rément cette  grande  gaillarde  a  eu  plus  d'amoureux  qu'il  ne  lui  en  fallait,  et  elle 
s'est  laissé  aimer  comme  une  autre,  comme  sa  cousine  Astarté,  comme  Aspasie 
et  Manon  Lescaut. 

la  marquise. 

Monsieur,  voilà  de  la  mythologie. 

le  comte,  tenant  toujours  le  coussin. 

Non,  madame  5  mais  je  ne  puis  dire  combien  cette  indifférence  à  la  mode,  cette 
froideur  qui  raille  et  dédaigne,  cet  air  d'expérience  qui  réduit  tout  à  rien,  me 
font  peine  à  voir  à  une  jeune  femme.  Vous  n'êtes  pas  la  première  chez  qui  je  les 
rencontre;  c'est  une  maladie  qui  court  les  salons;  on  se  détourne,  on  baille, 
comme  vous  en  ce  moment,  on  dit  qu'on  ne  veut  pas  entendre  parler  d'amour. 
Alors  pourquoi  mettez-vous  de  la  dentelle?  Qu'est-ce  que  ce  pompon-là  fait  sur 
votre  tête  ? 

la  marquise. 

Et  qu'est-ce  que  ce  coussin  fait  dans  votre  main  ?  Je  vous  l'ai  demandé  pour 
le  mettre  sous  mes  pieds. 

le  comte. 

Eh  bien  !  l'y  voilà,  et  moi  aussi,  et  je  vous  ferai  une  déclaration,  bon  gré,  mal 
gré,  vieille  comme  les  rues  et  bête  comme  une  oie  ;  car  je  suis  furieux  contre  vous. 
(Il pose  le  coussin  à  terre  devant  la  marquise,  et  se  met  àyenoux  dessus.) 

LA  MARQUISE. 

Voulez-vous  me  faire  la  grâce  de  vous  ôter  de  là,  s'il  vous  plaît  ? 

LE  COMTE. 

Non;  il  faut  d'abord  que  vous  m'écoutiez. 

LA  MARQUISE. 

Vous  ne  voulez  pas  vous  lever  ? 


5ïi  IL    FAUT    QU'UNE    PORTE    SOIT    OUVERTE    OU    FERMÉE. 

LE  COMTE. 

Non,  non,  et  non,  comme  vous  disiez  tout  à  l'heure,  à  moins  que  vous  ne 
consentiez  à  m'entendre. 

LA  MARQUISE. 

J'ai  bien  l'honneur  de  vous  saluer.  (Elle  se  lève  et  ouvre  la  porte.) 

le  comte,  toujours  à  genoux. 

Marquise,  au  nom  du  ciel!  cela  est  trop  cruel.  Vous  me  rendrez  fou,  vous 
me  désespérez. 

LA    MARQUISE. 

Cela  vous  passera  au  Café  de  Paris. 

le  comte,  de  même. 

Non,  sur  l'honneur,  je  parle  du  fond  de  l'âme.  Je  conviendrai,  tant  que  vous 
voudrez,  que  j'étais  entré  ici  sans  dessein  ;  je  ne  comptais  que  vous  voir  en  pas- 
sant, témoin  cette  porte  que  j'ai  ouverte  trois  fois  pour  m'en  aller,  et  que  je 
vous  supplie,  à  mon  tour,  de  fermer.  La  conversation  que  nous  venons  d'avoir, 
vos  railleries,  votre  froideur  même,  m'ont  entraîné  plus  loin  que  je  ne  le  devais 
peut-être;  mais  ce  n'est  pas  d'aujourd'hui  seulement,  c'est  du  premier  jour  où 
je  vous  ai  vue,  que  je  vous  aime,  que  vous  adore  ;  je  n'exagère  pas  en  m'expri- 
mant  ainsi;  oui,  depuis  plus  d'un  an,  je  vous  adore,  je  ne  songe.... 

LA    MARQUISE. 

Adieu. 

(La  marquise  sort,  et  laisse  la  porte  ouverte.)  —  Le  comte,  demeuré  seul,  reste  un 
moment  encore,  à  genoux,  le  front  appuyé  sur  sa  main,  puis  il  se  lève  et  dit  : 
C'est  la  vérité  que  cette  porte  est  glaciale. 

(Il  va  pour  la  fermer,  et  voit  la  marquise.) 
le  comte. 
Ah  !  marquise,  vous  vous  moquez  de  moi. 

la  marquise,  appuyée  sur  la  porte  entr' ouverte. 
Vous  voilà  debout? 

LE  COMTE. 

Oui,  et  je  m'en  vais  pour  ne  plus  jamais  vous  revoir. 

la  marquise. 
Venez  ce  soir  au  bal,  je  vous  garde  une  valse. 

le  comte. 
Jamais,  jamais  je  ne  vous  reverrai;  je  suis  au  désespoir,  je  suis  perdu. 

la  marquise. 
Qu'avez-vous  ?  * 

LE  C03ITE. 

Je  suis  perdu,  je  vous  aime  comme  un  enfant.  Je  vous  jure  sur  ce  qu'il  y  a  de 
plus  sacré  au  monde... 


XL    FAUT    QU  UNE    PORTE    SOIT    OUVERTE    OU    FERMEE.  55 

LA  MARQUISE. 

Adieu.  (Elle  veut  sortir.) 

LE  COMTE. 

C'est  moi  qui  sors,  madame;  restez,  je  vous  en  supplie.  Ah!  je  sens  combien 
je  vais  souffrir  ! 

LA  MARQUISE,  d'utl  toïl  sériCUX. 

Mais,  enfin,  monsieur,  qu'est-ce  que  vous  me  voulez  ? 

LE  COMTE. 

Mais,  madame,  je  veux...  je  désirerais... 

LA  MARQUISE. 

Quoi?  car  enfin  vous  m'impatientez.  Vous  imaginez-vous  que  je  vais  être 
votre  maîtresse,  et  hériter  de  vos  chapeaux  roses?  Je  vous  préviens  qu'une 
pareille  idée  fait  plus  que  me  déplaire,  elle  me  révolte. 

LE  COMTE. 

Vous,  marquise  !  grand  Dieu  !  s'il  était  possible,  ce  serait  ma  vie  entière  que 
je  mettrais  à  vos  pieds  5  ce  serait  mon  nom,  mes  biens,  mon  honneur  même  que 
je  voudrais  vous  confier.  Moi,  vous  confondre  un  seul  instant,  je  ne  dis  pas  seu- 
lement avec  ces  créatures  dont  vous  ne  parlez  que  pour  me  chagriner,  mais  avec 
aucune  femme  au  monde  !  L'avez -vous  bien  pu  supposer?  me  croyez-vous  si 
dépourvu  de  sens?  mon  étourderie  ou  ma  déraison  a-t-elle  donc  été  si  loin  que 
de  vous  faire  douter  de  mon  respect?  Vous  qui  me  disiez  tantôt  que  vous  aviez 
quelque  plaisir  à  me  voir,  peut-être  quelque  amitié  pour  moi  (n'est-il  pas  vrai, 
marquise?),  pouvez- vous  penser  qu'un  homme  ainsi  distingué  par  vous,  que 
vous  avez  pu  trouver  digne  d'une  si  précieuse,  d'une  si  douce  indulgence,  ne 
saurait  pas  ce  que  vous  valez?  Suis-je  donc  aveugle  ou  insensé?  Vous,  ma  mai- 
tresse  !  non  pas,  mais  ma  femme  ! 

LA  MARQUISE. 

Ah  !  —  Eh  bien  !  si  vous  m'aviez  dit  cela  en  arrivant,  nous  ne  nous  serions 
pas  disputés.  —  Ainsi,  vous  voulez  m'épouser  ? 

LE  COMTE. 

Mais  certainement,  j'en  meurs  d'envie,  je  n'ai  jamais  osé  vous  le  dire,  mais 
je  ne  pense  pas  à  autre  chose  depuis  un  an  5  je  donnerais  mon  sang  pour  qu'il  me 
fût  permis  d'avoir  la  plus  légère  espérance... 

LA  MARQUISE. 

Attendez  donc,  vous  êtes  plus  riche  que  moi. 

LE  COMTE. 

Oh  !  mon  Dieu,  je  ne  crois  pas,  et  qu'est-ce  que  cela  vous  fait  ? 

LA  MARQUISE. 

Quelle  est  votre  fortune?  Voyons. 

LE  COMTE. 

Je  ne  sais  pas  au  juste;  je  vous  en  supplie,  ne  parlons  pas  de  ces  choses-là  ! 
Votre  sourire,  en  ce  moment,  me  fait  frémir  d'espoir  et  de  crainte.  Un  mot.  par 
grâce  !  ma  vie  est  dans  vos  mains. 


54  IL    FAUT    QU  UNE    PORTE    SOIT    OUVERTE    OU    FERMÉE. 

LA  MARQUISE. 

Je  vais  vous  dire  deux  proverbes  :  le  premier,  c'est  qu'il  n'y  a  rien  de  tel  que 
de  s'entendre.  Par  conséquent,  nous  causerons  de  ceci. 

LE  COMTE. 

Ce  que  j'ai  osé  vous  dire  ne  vous  déplaît  donc  pas? 

LA  MARQUISE. 

Mais  non.  Voici  mon  second  proverbe  :  c'est  qu'il  faut  qu'une  porte  soit  ouverte 
ou  fermée.  Or,  voilà  trois  quarts  d'heure  que  celle-ci,  grâce  à  vous,  n'est  ni 
l'un  ni  l'autre,  et  cette  chambre  est  parfaitement  gelée.  Par  conséquent  aussi, 
vous  allez  me  donner  le  bras  pour  aller  dîner  chez  ma  mère.  Après  cela,  vous 
irez  chez  Fossin. 

LE  COMTE. 

Chez  Fossin,  madame?  pourquoi  faire? 

LA  MARQUISE. 

Ma  bague. 

LE  COMTE. 

Ah!  c'est  vrai,  je  n'y  pensais  plus.  Eh  bien  !  votre  bague,  marquise? 

LA    MARQUISE. 

Marquise,  dites-vous?  Eh  bien!  à  ma  bague,  il  y  ajustement  sur  le  chaton  une 
petite  couronne  de  marquise,  et  comme  cela  peut  servir  de  cachet...  Dites  donc, 
comte,  qu'en  pensez-vous  ?  il  faudra  peut-être  changer  les  fleurons  ?  Allons,  je  vais 
mettre  un  chapeau.         (Elle  s'en  va,  le  comte  la  suit  et  laisse  la  porte  ouverte.) 

le  comte,  dans  la  coulisse. 

Vous  me  comblez  de  joie;  comment  vous  exprimer... 

la  marquise,  de  même. 

Mais  fermez  donc  cette  malheureuse  porte  !  cette  chambre  ne  sera  plus  habi- 
table. {Le  comte  ferme  la  porte.) 

Alfred  de  Musset. 


SITUATION 


POLITIQUE 


DE  L'ALLEMAGNE 


EN  1845. 


h.1 
le  parti  constitutionnel  en  prusse. 

FRÉDÉRIC-GUILLAUME    IV,    LE    PRINCE     DE    METTERNICH. 


La  question  constitutionnelle  qui  préoccupe  si  vivement  la  Prusse,  et,  avec  la 
Prusse,  l'Allemagne  tout  entière,  présente  en  ce  moment  un  objet  d'étude  assez 
sérieux  pour  qu'on  puisse  l'examiner  avec  fruit.  Ce  ne  sont  plus  seulement  des 
vœux  lointains,  de  vagues  désirs,  qu'il  s'agit  de  signaler  ;  ce  sont  aussi  des  faits, 
des  événements  graves.  Il  y  a  longtemps  sans  doute  que  la  Prusse  convoite  ces 
destinées  constitutionnelles  qui  lui  ont  été  annoncées  en  1 S 1 5  ;  jusqu'ici  pourtant, 
die  attendait  sans  trop  de  peine.  Tant  que  l'ancien  roi  vivait,  elle  semblait  craindre 
de  troubler  la  vieillesse  d'un  monarque  vénérable  et  qui  avait  dignement  partagé, 
aux  plus  mauvais  jours,  les  souffrances  de  la  patrie;  elle  ajournait  donc  depuis 
vingt-cinq  ans  ses  libres  espérances.  Aujourd'hui,  tout  est  bien  changé  :  à  ces 

(I)  Voyez,  dans  la  livraison  du  15  octobre,  le  premier  article  de  cct'.e  série,  Histoire  de 
l'Agitation  religieuse. 


56  SITUATION    POLITIQUE 

désirs  patients  ont  succédé,  depuis  l'avènement  de  Frédéric-Guillaume  IV,  les 
réclamations  les  plus  énergiques.  Or,  ces  demandes  sont  si  pressantes,  la  cer- 
titude de  triompher  est  si  forte,  que  déjà,  devançant  l'époque  où  la  constitution 
prussienne  sera  enfin  publiée,  les  différents  partis  se  préparent;  bien  plus,  ils 
sont  formés  dès  à  présent,  ils  sont  en  armes,  et  la  discussion  s'est  ouverte  comme 
au  sein  d'une  assemblée  représentative. 

C'est  en  1840  que  Frédéric-Guillaume  IV  est  monté  sur  le  trône.  On  com- 
prend que  tout  ce  qui  s'est  passé  depuis  cette  date  ait  dû  singulièrement  encou- 
rager les  publicistes.  Quand  un  pays  entier  est  mûr  pour  une  de  ces  révolutions 
intérieures,  les  événements  qui  surviennent,  grands  ou  petits,  ne  font  que  hâter 
le  dénoûment  inévitable  vers  lequel  tout  conduit  les  intelligences.  En  ce  moment 
même,  l'agitation  religieuse  et  les  problèmes  infinis  qu'elle  soulève  au  sein  des 
églises  catholique  et  protestante  ne  semblent-ils  pas  être  une  circonstance  déci- 
sive, un  avertissement  irrésistible  ?  Le  ministère  saxon  ne  peut  conjurer  tous  les 
périls  qui  menacent  le  culte  évangélique  qu'en  s'adressant  aux  chambres,  en 
délibérant  avec  elles,  en  leur  soumettant  les  pétitions  qui  se  succèdent  sans 
relâche.  La  situation  de  la  Prusse  est  plus  difficile  encore;  c'est  dans  l'Allemagne 
du  nord,  c'est  à  Berlin,  à  Halle,  à  Breslau,  à  Kœnigsberg,  qu'a  éclaté,  avec  le 
soulèvement  des  nouveaux  catholiques,  la  discorde  des  églises  protestantes. 
Assurément,  si,  depuis  un  an  surtout,  on  a  pu  croire  et  annoncer  très-haut 
qu'une  constitution  serait  prochainement  octroyée  à  la  Prusse,  ces  bruits  sont 
maintenant  plus  fondés  que  jamais.  Aussi,  voyez  comme  les  différents  partis  se 
dessinent  avec  plus  de  netteté  !  Le  monde  des  publicistes  offre  tout  l'aspect  d'une 
assemblée  politique;  celui-ci  représente  le  centre  droit,  celui-là  est  le  chef  du 
centre  gauche.  Il  n'est  plus  permis,  à  Berlin,  de  demeurer  neutre  en  ces  vives 
questions.  Des  voyageurs  qui  viennent  de  passer  un  an  loin  de  leur  pays  retrou- 
vent, au  retour,  une  société  émue,  passionnée,  et  sont  obligés  de  choisir  leur 
drapeau.  En  un  mot,  la  vie  politique,  avec  ses  mouvements  et  ses  inquiétudes, 
existe  enfin  dans  ce  pays,  et  peut-être  est-il  permis  de  répéter,  à  propos  des 
libertés  nouvelles,  ce  que  M.  Mignet  a  dit  de  la  convocation  des  états  généraux 
en  89  :  Quand  le  ministère  prussien  déclarera  que  la  Prusse  est  un  pays  consti- 
tutionnel, il  ne  fera  que  décréter  une  révolution  déjà  faite. 

Je  dis  que  cette  révolution  est  déjà  faite  dans  les  esprits  ;  je  dis  que  les  partis 
se  forment  et  se  combattent,  comme  si  la  chambre  était  ouverte  à  Berlin  et  que 
les  chefs  eussent  déjà  inauguré  la  tribune.  Cela  n'empêche  pas  assurément  de 
reconnaître  les  difficultés  sérieuses  qui  s'opposent  encore  à  l'accomplissement  du 
vœu  public.  Quelles  sont  les  dispositions  de  Frédéric-Guillaume  IV?  Quel  obstacle 
le  parti  constitutionnel  doit-il  rencontrer  dans  l'influence  de  l'Autriche,  dans 
l'habileté  si  redoutable  du  prince  de  Mettcrnich?  Voilà,  certes,  des  questions 
graves.  J'essaierai  d'indiquer  où  en  est  aujourd'hui  l'Allemagne;  j'essaierai  de 
découvrir  dans  le  caractère  de  Frédéric-Guillaume,  dans  la  politique  du  cabinet 
de  Vienne,  les  chances  diverses  qui  peuvent  préparer  ou  retarder  le  succès  du 
parti  constitutionnel.  Examinons  d'abord  ce  parti  lui-même,  sachons  bien  quelles 
sont  ses  forces,  donnons-nous  enfin  ce  spectacle  que  j'annonçais  tout  à  l'heure, 
le  spectacle  d'un  pays  qui,  impatient,  avide  des  libertés  promises,  n'attend  pas 
l'heure  où  ces  libertés  doivent  lui  être  accordées,  et  suscite  par  avance  des  repré- 
sentants pour  délibérer  comme  à  la  tribune.  C'est  là  l'intérêt  véritable  de  la  situa- 
tion. Je  n'ignore  pas  quelle  large  part   est  laissée  à  l'action  de  la  diplomatie; 


de  l'Allemagne.  57 

mais,  ne  l'oublions  pas  cependant,  nous  ne  sommes  plus  au  temps  où  la  diplo- 
matie toute  seule  règle  et  conduit  les  affaires  humaines.  Ce  n'est  qu'avec  le  con- 
cours de  l'opinion  qu'elle  peut  agir  efficacement  ;  il  lui  est  ordonné  de  tenir  un 
compte  sérieux  des  idées,  de  l'esprit  public,  du  mouvement  de  la  société.  C'est 
ce  mouvement,  toujours  plus  vif,  plus  hardi,  que  je  veux  interroger  à  Berlin, 
avant  de  connaître  ses  chances  de  succès  ou  de  discuter  les  oppositions  qui  le 
menacent. 

L'avènement  de  Frédéric-Guillaume  IV,  en  1840,  est  une  date  féconde  dans 
l'histoire  contemporaine  de  la  Prusse.  L'esprit  public,  longtemps  endormi,  se 
réveilla;  il  y  eut  comme  un  frémissement  généreux  dans  toute  l'Allemagne  du 
nord,-  mille  espérances,  mille  projets  animèrent  les  cœurs;  on  eût  dit  l'aurore 
d'une  journée  glorieuse.  D'où  venait  ce  réveil  joyeux,  cette  vie  soudaine?  De 
deux  causes  particulièrement.  D'abord  le  nouveau  roi  devait  s'attendre  aux 
sérieuses  réclamations  que  le  respect  du  peuple  avait  épargnées  à  son  père.  Si 
la  nation  prussienne  avait  craint  d'affliger  les  derniers  jours  d'un  vieillard  éprouvé 
si  souvent,  les  demandes,  longtemps  contenues,  pouvaient  enfin  se  faire  enten- 
dre ;  1840  devait  acquitter  les  promesses  de  1815.  Ce  n'est  pas  tout  :  au  moment 
où  le  roi  de  Prusse  montait  sur  le  trône,  des  bruits  de  guerre  se  répandaient  ; 
la  France,  trahie  par  l'Europe,  lui  jetait  un  défi  par  les  voix  irritées  de  la  presse, 
et  l'Allemagne  se  croyait  menacée.  Au  milieu  de  cette  crise,  le  souvenir  de  1813 
se  réveilla  avec  plus  de  vivacité  :  or,  quand  on  vit  bientôt  que  la  paix  européenne 
ne  serait  pas  troublée,  l'enthousiasme  si  ardemment  excité  ne  fut  pas  perdu  ;  les 
esprits  se  tournèrent  vers  le  gouvernement  prussien  pour  réclamer  d'une  voix 
plus  ferme  les  libertés  intérieures  qu'attendait  le  pays.  Cette  coïncidence  de  l'avé- 
nement  du  nouveau  roi  et  de  la  crise  politique  de  1840  n'est  pas  un  fait  de 
médiocre  importance  et  qu'il  soit  permis  de  négliger.  Aussi  bien  Frédéric-Guillaume 
parut  se  prêter  de  bonne  foi  à  ce  rôle  qu'on  exigeait  de  lui  ;  il  aimait  à  rappeler 
lui-même  ces  guerres  de  1815  dont  le  souvenir  est  si  cher  à  nos  voisins;  les 
noms  des  hommes  éminents  de  cette  époque,  les  noms  de  Munster,  de  Slein,  de 
Hardenberg,  étaient  continuellement  dans  sa  bouche,  et  il  avait  prononcé,  en 
des  occasions  solennelles,  cinq  ou  six  discours  très-vagues,  très-indécis,  mais 
dont  l'éclat,  dont  les  formes  religieuses  avaient  singulièrement  séduit  la  candeur 
allemande.  Il  disait  à  la  ville  de  Kœnigsberg  :  «  Je  m'engage  à  la  face  de  Dieu, 
et  devant  tous  les  témoins  qui  m'entendent,  je  m'engage  à  fonder  le  bien-être, 
la  prospérité,  l'honneur  de  tous  les  états  qui  composent  mon  royaume.  Tournons- 
nous  donc  vers  Dieu,  ajoutait-il,  vers  ce  Dieu  qui  sacre  les  princes,  qui  leur 
concilie  le  cœur  des  peuples,  et  qui  en  fait  des  hommes  selon  sa  volonté  suprême, 
propices  aux  bons,  terribles  aux  méchants.  »  Quelques  jours  après,  à  Berlin,  il 
s'écriait,  en  présence  des  nobles  du  royaume  venus  pour  le  féliciter  :  «  Je  sais, 
messieurs,  que  je  tiens  ma  couronne  de  Dieu  seul,  et  qu'il  m'appartient  de  dire  : 
Malheur  à  qui  la  touche!  mais  je  sais  aussi,  et  je  le  proclame  devant  vous  tous, 
je  sais  que  cette  couronne  est  un  dépôt  confié  à  ma  maison  par  ce  Dieu  tout- 
puissant  ;  je  sais  que  je  dois  lui  rendre  compte  de  mon  gouvernement,  jour  par 
jour,  heure  par  heure.  Si  quelqu'un  d'entre  vous  demande  une  garantie  à  sou 
roi,  je  lui  donne  ces  paroles;  il  n'aura  ni  de  moi,  ni  de  personne  sur  la  terre, 
une  caution  plus  solide.  Oui,  ces  paroles  me  lient  plus  fortement  que  toutes  les 
promesses  gravées  sur  le  bronze  ou  inscrites  sur  les  parchemins,  car  elles  sortent 
d'un  cœur  qui  bat  pour  vous,  et  elles  prendront  racine  dans  la  loi  de  votre  âme." 

TOME   I.  7) 


58  SITUATION    POLITIQUE 

Ces  accents  très-germaniques,  ces  paroles  assez  indécises,  comme  on  voit,  et  peut- 
être  un  peu  trop  bruyantes,  mais  empreintes  d'une  loyauté  sincère,  enthousias- 
mèrent les  esprits.  L'enthousiasme  fut  bien  plus  vif  encore  le  jour  où  le  roi, 
sur  le  balcon  de  son  palais,  s'adressa  a  toute  la  foule,  et  sembla  résumer  tous  ses 
précédents  discours  dans  une  allocution  solennelle  adressée  au  pays  tout  entier. 
Il  terminait  ainsi  :  «  Que  de  sources  de  larmes  dans  le  chemin  des  rois!  et  qu'ils 
sont  dignes  de  pitié,  si  le  cœur  et  l'esprit  de  leur  peuple  ne  leur  prêtent  une 
vigoureuse  assistance  !  Aussi,  messieurs,  dans  la  ferveur  de  l'amour  que  je  porte 
à  ma  noble  patrie  et  à  mon  glorieux  peuple,  je  vous  adresse  à  tous,  en  cette 
heure  si  sérieuse,  cette  sérieuse  question.  Si  vous  le  pouvez,  comme  je  l'espère, 
répondez-y  en  votre  nom  et  au  nom  de  ceux  qui  vous  ont  envoyés.  Chevaliers, 
bourgeois,  paysans,  et  vous  tous,  parmi  cette  foule  innombrable,  vous  tous  qui 
pouvez  m'entendre,  voici  la  question  que  je  vous  adresse  :  Voulez-vous,  en  cœur 
et  en  esprit,   en  paroles  et  en  actes  ;  voulez-vous,  avec  la  fidélité  sainte  d'un 
cœur  allemand,   avec  l'amour  plus  saint  encore  d'une  âme  chrétienne,  voulez- 
vous  m'aider  à  maintenir  la  Prusse  telle  que  je  l'ai  décrite  tout  à  l'heure,  telle 
qu'elle  doit  être  pour  ne  pas  périr?  Voulez-vous  m'aider  à  développer  plus  riche- 
ment chaque  jour  les  ressources  vivaces  qui  ont  fait  de  ce  pays,  malgré  son  petit 
nombre  d'habitants,  une  des  grandes  puissances  de  la  terre?  Ces  ressources, 
vous  les  connaissez;  c'est  le  sentiment  de  l'honneur,  la  loyauté,  l'amour  de  la 
lumière,  l'amour  du  droit  et  de  la  vérité,  et  l'ardent  désir  de  toujours  marcher 
en  avant,  avec  l'expérience  de  l'âge  mûr  et  l'héroïque  intrépidité  de  la  jeunesse.  Or, 
êtes-vous  bien  résolus  à  ne  point  m'abandonner  dans  cette  tâche,  à  y  persé- 
vérer au  contraire,  à  vous  y  obstiner  avec  moi  dans  les  bons  et  dans  les  mauvais 
jours?  Répondez-moi  donc  par  le  son  le  plus  clair  et  le  plus  joyeux  de  la  langue 
maternelle,  répondez-moi  avec  acclamations  :  Oui  !  »  Les  acclamations  si  fran- 
chement sollicitées  éclatèrent;  la  foule  immense  qui  se  pressait  sous  le  balcon,  sur 
la  place  et  dans  toutes  les  rues  d'alentour,  répéta  au  loin  ce  oui  solennel  dont  le 
roi  lui  donnait  le  signal.  Cette  joie  naïve  se  propagea  rapidement;  les  journaux 
en  furent  remplis  ;  les  esprits  les  plus  sévères  cédèrent  à  l'enivrement  universel,  et 
un  publiciste,  moins  confiantaujourd'hui,  M.  Charles  Brûggemann,  faisait  remar- 
quer très-gravement  que  ce  chiffre  40  avait  toujours  été  favorable  à  la  Prusse  : 
c'est  en  164-0  que  le  grand  électeur  est  monté  sur  le  trône;  en  1740,  ce  fut  le 
jeune  et  brillant  prince  qui  devait  être  Frédéric-le-Grand;  que  ne  devait-on  pas 
attendre  de  1840  et  de  l'avènement  du  nouveau  roi!  Je  m'arrête.  Ce  singulier 
rapprochement  montre  assez  avec  quelle  candeur  s'éveillaient  les  espérances 
publiques. 

Ces  espérances  étaient-elles  bien  légitimes!  les  paroles  même  que  nous  venons 
de  rapporter  justifient-elles  complètement  cette  ferveur  de  l'opinion?  Non,  sans 
doute.  Les  esprits,  plus  calmes  aujourd'hui,  ne  trouvent  guère,  en  relisant  ces 
discours,  qu'un  mélange  assez  confus  de  principes  qui  se  combattent.  Le  roi  parle 
très-bien  des  ressources  vivaces  de  la  Prusse,  de  sa  mission,  qui  est  de  marcher 
dans  les  voies  du  monde  moderne  :  il  fait  sonner  courageusement  ces  mots  de 
jeunesse,  d'intrépidité,  d'héroïsme  ;  mais  en  même  temps  il  n'oublie  pas  de  pro- 
clamer que  sa  couronne  lui  vient  de  Dieu,  et  quand  il  s'écrie  :  «  Malheur  à  qui 
la  touche  !  »  il  semble  donner  une  promesse  formelle  aux  envoyés  de  la  noblesse, 
et  ajourner  indéfiniment  les  projets  de  constitution.  Ou  bien,  s'il  n'y  renonce 
pas  tout  à  fait,  l'affectation  avec  laquelle  il  apostrophe  ces  trois  ordres,  chevaliers, 


DE     L  ALLEMAGNE.  59 

bourgeois,  paysans,  fait  pressentir  sa  pensée  secrète  et  semble  annoncer  l'espèce 
d'organisation  féodale  qu'il  voudrait  établir.  Quand  nous  parcourons  à  présent 
ces  documents  de  1840,  nous  y  découvrons  surtout  des  révélations  sur  l'esprit 
du  roi  ;  cet  esprit,  nous  le  voyons  déjà  très-élevé,  très-distingué  à  coup  sûr. 
brillant  et  original,  mais  imprudent,  mobile,  fantasque,  et,  s'il  faut  le  dire- 
peu  propre  au  maniement  de  la  chose  publique.  Nous  reviendrons  tout  à 
l'heure  sur  ce  sujet,  quand  les  actes  du  nouveau  gouvernement  auront  mieux 
éclairé  pour  nous  le  caractère  de  Frédéric-Guillaume  IV.  A  cette  date  de  1840, 
on  n'était  pas  si  instruit,  et,  grâce  à  la  sympathie  populaire,  grâce  à  cette  ouver- 
ture de  cœur,  si  prompte  encore  chez  les  Allemands,  on  ne  vit  d'abord  que  le 
côté  éclatant,  le  ton  sincère  et  généreux  des  promesses  royales. 

Certes,  les  paroles  du  nouveau  monarque  étaient  pleines  de  séductions;  mais 
quand  il  fallut  s'entendre,  quand  on  prétendit  réaliser  ces  espérances  si  belles, 
on  fut  bien  vile  désabusé  ;  les  difficultés  éclatèrent  presque  aussitôt.  Le  7  sep- 
tembre 1840,  dans  l'assemblée  extraordinaire  convoquée  pour  rendre  hommage  à 
Frédéric-Guillaume,  les  députés  de  kœnigsberg,  après  avoir  remercié  le  roi  de  sa 
généreuse  ardeur,  lui  rappelaient  respectueusement  les  promesses  de  4815,  et  ils 
ajoutaient  :  *  Fidèle,  comme  toujours,  à  sa  royale  parole,  Frédéric-Guillaume  III. 
le  père,  l'ami  du  peuple,  commença  l'œuvre  qu'il  avait  annoncée,  et,  donnant  à 
la  Prusse  des  états  provinciaux,  il  légua  à  son  successeur  l'accomplissement  de 
sa  tâche.  Confiants  dans  la  bienveillance  auguste  de  votre  majesté,  nous  sommes 
sûrs  qu'elle  ne  tardera  pas  à  constituer  le  développement  des  états  provinciaux, 
et  que,  marchant  dans  les  voies  de  son  père,  elle  donnera  à  ses  fidèles  sujets  cette 
représentation  nationale  qui  leur  a  été  promise.  »  La  demande  était  claire  ;  il 
n'était  guère  possible,  à  ce  qu'il  semble,  d'éluder  la  question;  pourtant  la  réponse 
du  roi  prolongea  quelque  temps  encore  l'erreur  et  la  confiance  de  l'assemblée. 
Le  roi  répondit,  il  est  vrai,  qu'il  n'entendait  point  ce  développement  des  états 
provinciaux  dans  le  sens  d'une  représentation  générale  du  peuple.  Il  n'admettait, 
disait-il,  qu'une  constitution  dont  les  bases  seraient  empruntées  aux  traditions 
de  l'Allemagne;  mais  il  ajoutait  que  sa  volonté  était  de  donner  «à  cette  constitu- 
tion, ainsi  fondée  sur  les  souvenirs  historiques  et  sur  le  droit  du  pays,  tous  les 
développements  qu'elle  comportait  et  les  libertés  les  plus  sûres.  L'assemblée  des 
états  accueillit  avec  empressement  cette  réponse;  elle  y  vit  la  promesse  d'une 
représentation  sérieuse,  bien  différente,  par  conséquent,  de  ces  états  provinciaux, 
lesquels  ne  devaient  être,  selon  l'ordonnance  de  1815,  qu'un  essai,  un  achemi- 
nement vers  une  constitution  réelle  et  tout  à  fait  sincère.  La  joie  ne  fut  pas  de 
longue  durée.  Trois  semaines  après,  le  4  octobre  I8i0,  une  circulaire  ministé- 
rielle rejetait  absolument  cette  interprétation  des  paroles  royales.  Tel  fut  le 
signal  des  hostilités  qui  allaient  s'envenimer  chaque  jour.  La  circulaire  ne  disait 
pas  quelle  devait  être  l'interprétation  véritable,  elle  n'expliquait  pas  ce  que  le 
roi  avait  promis  à  son  peuple  quand  il  avait  parlé  du  développement  des  institu- 
tions représentatives.  Il  était  clair  toutefois  que  le  roi  et  les  états  provinciaux, 
malgré  ces  longs  discours  si  brillants,  ou  plutôt  à  cause  de  cela  même,  ne  s'en- 
tendaient pas,  et  la  défiance  remplaça  peu  à  peu  la  foi  si  enthousiaste  des  pre- 
miers jours. 

Le  ministère  cependant  s'occupait  avec  activité  du  projet  annonré  par  le  roi 
en  termes  si  obscurs.  Puisqu'on  avait  rejeté  l'interprétation  faite  par  les  états. 
il  importait  de  ne  pas  laisser  trop  longtemps  l'opinion  dans  l'incertitude  j  une 


40  SITUATION    POLITIQUE 

décision  était  urgente.  Rappelons  ici,  en  peu  de  mots,  ce  qu'avait  fait  l'ancien 
règne,  et  sachons  dans  quel  état  Frédéric-Guillaume  trouvait  la  question  consti- 
tutionnelle. 

Jusque-là,  les  seuls  titres  importants  des  espérances  libérales  en  Prusse,  c'était 
«l'abord  l'article  15  du  pacte  fédéral,  et  puis  l'ordonnance  du  22  mai  1815.  On 
connaît  la  teneur  de  l'article  15  :  «  Il  y  aura  des  assemblées  d'état  dans  tous  les 
pays  de  la  confédération.  »  Rien  n'est  plus  vague  à  coup  sûr,  et  cette  prudente 
indécision  engageait  peu  les  gouvernements.  L'ordonnance  du  22  mai  1815  est 
tout  autrement  expressive.  Cette  ordonnance,  publiée  par  Frédéric-Guillaume  III 
et  contre-signée  par  le  prince  de  Hardenbcrg,  proclame  ouvertement  qu'une  repré- 
sentation sera  donnée  au  peuple  prussien.  Toutefois  il  y  est  dit  que  le  gouverne- 
ment veut  agir  avec  lenteur,  avec  circonspection.  Les  états  provinciaux  seront 
formés  d'abord,  puis  de  ces  états  sortira  (on  ne  dit  pas  comment)  l'assemblée  qui 
doit  représenter  non  plus  telle  ou  telle  province,  mais  le  royaume  tout  entier. 
Les  derniers  articles  de  l'ordonnance  annonçaient  en  outre  qu'une  commission 
allait  être  réunie  sans  délai;  c'était  à  elle  que  serait  confiée  cette  double  tâche,  la 
formation  des  états  provinciaux  d'abord,  puis  de  l'assemblée  qui  siégerait  à 
Berlin.  La  commission  fut  nommée  le  50  mars  1817;  elle  se  réunit  sous  la  pré- 
sidence du  roi  actuel,  alors  prince  royal.  Les  travaux  se  prolongèrent  beaucoup 
plus  qu'on  n'avait  pensé,  et  ce  n'est  que  six  années  après,  le  5  juin  1825,  que 
fut  promulguée  enfin  la  loi  des  états  provinciaux. 

Tels  sont,  sur  ce  point,  les  seuls  actes  de  Frédéric-Guillaume  III.  Ainsi,  des 
deux  promesses  du  22  mai  1815,  la  première  seulement  avait  été  remplie;  il  y 
avait  des  états  provinciaux,  mais  la  représentation  générale  n'existait  pas  encore. 
>îous  avons  vu  tout  à  l'heure  comment,  dès  les  premiers  jours  du  nouveau  règne,  l'o- 
pinion avait  sollicité  et  espéré  avec  enthousiasme  l'accomplissement  de  cette  œuvre 
si  grave.  Eh  bien  !  le  29  février  1841,  parut  un  décret,  une  proposition,  qui  forme 
aujourd'hui,  avec  l'ordonnance  du  22  mai  1815,  le  document  le  plus  considé- 
rable, la  base  du  droit  public  en  Prusse.  Le  roi  avait  promis  d'étendre,  de  déve- 
lopper l'institution  des  états  conformément  à  l'ordonnance  de  1815;  or,  c'est  le 
décret  de  février  1841  qui  allait  réaliser  cet  engagement.  On  voit  quelle  est  l'im- 
portance de  ce  titre;  il  convient  de  l'examiner  avec  attention. 

Les  premiers  articles  du  décret  s'occupaient  d'abord  des  états  provinciaux  et 
proposaient  plusieurs  mesures  qui  devaient  assurer  et  étendre  leurs  droits.  La 
publication  des  débats  était  autorisée  :  il  n'était  pas  permis  encore  de  proclamer 
les  noms  des  orateurs  ;  mais  les  opinions,  les  discours,  pouvaient  être  rapportés 
dans  les  journaux,  et  ce  commencement  de  publicité  était  déjà  une  précieuse  con- 
quête dans  un  pays  où  les  tribunaux  même  sont  secrets.  Cette  excellente  mesure 
donnait  enfin  aux  états  provinciaux  une  importaneequi  leur  avait  manqué  trop 
longtemps;  ces  assemblées  devenaient  ainsi. plus  populaires,  la  nation  était  initiée 
à  leurs  travaux,  et  l'on  pouvait  espérer  qu'il  s'établirait  entre  elles  et  l'esprit 
public  quelques-unes  de  ces  sympathies  efficaces  sans  lesquelles  il  n'y  a  pas  de 
représentation  sérieuse.  Les  travaux  des  états  devaient  être  aussi  plus  fréquents, 
plus  rapprochés;  les  assemblées  étaient  appelées  à  se  réunir  tous  les  deux  ans, 
tandis  que,  depuis  1815,  il  y  avait  au  moins  un  intervalle  de  trois  ans  entre 
chaque  session.  Le  décret  de  1841  s'appliquait  particulièrement,  comme  on  voit, 
à  fortifier  l'institution  des  états  provinciaux.  Ce  n'est  pas  tout.  On  n'avait  pas 
seulement  promis  d'accroître  l'importance  des  états,  on  avait  annoncé  le  projet  de 


de   l'Allemagne.  41 

former,  du  sein  de  ces  états  provinciaux,  une  représentation  générale  du  royaume, 
(l'était  là  la  question  brûlante,  c'était  le  problème  dont  on  attendait  impatiemment 
la  solution.  Le  décret  de  1 84 i  ne  pouvait  s'abstenir  d'en  parler.  Voici  quelles 
furent  les  propositions  du  gouvernement.  On  instituait  une  dicte  où  les  états 
provinciaux  envoyaient  chacun  un  certain  nombre  de  délégués;  cette  assemblée 
siégeait  à  Berlin,  et  ses  attributions  étaient  de  deux  sortes  :  d'abord,  sur  tous 
les  points  où  les  états  provinciaux  avaient  émis  des  vœux  qui  se  combattaient, 
c'était  à  la  diète  générale  de  Berlin  de  clore  le  débat  ;  elle  devait  oublier  les  inté- 
rêts particuliers  et  ne  songer  qu'au  bien  de  la  patrie  commune.  La  diète  pouvait 
aussi  être  consultée  par  le  gouvernement  sur  toutes  les  questions  qui  intéres- 
saient le  bien  de  tous  et  dans  tous  les  cas  où  le  roi  voudrait  s'appuyer  sur  l'avis 
des  hommes  éclairés  du  pays. 

II  c^t  facile  de  voir  ce  que  vaut  le  décret  de  1841,  ses  mérites  et  ses  incon- 
vénients, les  avantages  qu'il  apporte  et  les  immenses  lacunes  qu'il  laisse  subsister 
dans  le  droit  public.  A  vrai  dire,  on  n'avait  fait  qu'une  chose  :  on  fortifiait  les 
états  provinciaux;  une  demi-publicité  leur  était  accordée,  et  l'institution  pouvait 
jeter  dans  le  pays  des  racines  solides.  Ce  n'était  là  pourtant  qu'un  intérêt  secon- 
daire. Le  point  capital,  la  question  urgente,  c'était  celle  de  la  représentation  du 
royaume;  or,  que  faisait-on  des  promesses  publiées  si  haut  en  deux  occasions 
solennelles?  Qu'est-ce  que  cette  diète  de  Berlin?  Qu'est-ce  que  cette  assemblée 
occupée  seulement  à  mettre  d'accord  les  décisions  de  chaque  province?  Les  objec- 
tions naissent  en  foule  ;  elles  se  présentèrent  immédiatement  à  tous  les  esprits, 
et  on  ne  les  épargna  guère  à  l'œuvre  de  Frédéric-Guillaume  IV.  D'abord,  quand 
on  réclamait  la  constitution  promise  en  1815.  on  avait  le  droit  de  penser  que 
les  députés  du  pays  ne  seraient  pas  choisis,  comme  le  sont  ceux  des  états  provin- 
ciaux,  d'après  les  principes  ridicules  qui  président  à  la  formation  de  ces 
assemblées.  On  ne  réclamait  pas  trop  fortement  contre  ces  divisions  de  castes, 
contre  les  élections  par  états,  contre  cette  absurde  distribution  des  députés 
qui  ne  repose  ni  sur  le  nombre  de  la  population,  ni  sur  l'importance  du  pays, 
mais  seulement  sur  une  division  géographique;  on  ne  réclamait  pas  avec 
trop  de  colère  contre  ces  formes  surannées,  parce  qu'on  espérait  que  la  consti- 
tution serait  établie  sur  d'autres  bases,  et  que  l'esprit  moderne  pénétrerait 
enfin  dans  cette  monarchie  qui  veut  commander  à  l'Allemagne.  Eh  bien!  non, 
toutes  ces  espérances  étaient  trompées;  cette  assemblée  des  représentants  de  la 
Prusse  n'était  autre  chose  qu'une  commission  choisie  dans  les  différents  états 
provinciaux,  et  chargée  de  se  décider  entre  les  propositions  contraires  émanées 
des  états.  Du  reste,  point  de  droits,  aucune  garantie,  nulle  autorité.  Le  roi  pou- 
vait aussi  la  consulter  quand  il  le  jugeait  convenable;  mais  la  principale  attri- 
bution de  la  diète  était  toujours  de  réconcilier,  s'il  y  avait  lieu,  les  états  pro- 
vinciaux de  la  Poméranie  et  les  étals  provinciaux  du  Rhin,  les  députés  de  Posen 
et  les  députés  de  Kœnigsbcrg.  C'était  pour  arriver  à  ce  grand  résultat  que  le 
nouveau  souverain  avait  dépensé  dans  ses  longs  discours  tant  d'onction,  d'ardeur, 
d'enthousiasme  et  une  si  complaisante  éloquence! 

Le  décret  de  1811  fut  soumis  aux  états  provinciaux  et  souleva,  pour  toute  la 
seconde  partie,  une  opposition  très-vive.  Les  villes  réclamèrent  auprès  tics  étals  ; 
elles  demandèrent  par  des  pétitions  que  les  promesses  de  1816  et  de  1840  tussent 
rappelées  au  pouvoir.  Brcslau,  Posen,  kœnigsbcrg  surtout,  s'exprimèrent,  par 
l'organe  du  magistrat,  avec  une  netteté  singulière:  elles  disaient  sans  périphrases 


42  SITUATION     POLITIQUE 

qu'il  était  impossible  d'admettre  que  le  décret  du  22  février  satisfit  aux  engage- 
ments de  la  royauté.  L'attitude  prise  à  cette  époque  par  les  villes  et  les  états  est 
un  fait  très-grave  dans  l'histoire  du  règne  actuel.  Il  importait  de  savoir  si  l'esprit 
politique  était  réellement  né  en  Prusse;  en  proposant  aux  états  l'étrange  décret 
du  22  février,  la  couronne  semblait  mettre  en  doute  cet  esprit  politique,  ce  senti- 
ment de  la  vie  publique.  L'expérience  ne  lui  réussit  pas  :  il  fut  constaté,  pour 
tous  les  esprits  clairvoyants,  que  le  parti  constitutionnel  existait  très-sérieuse- 
ment, et  qu'il  n'était  guère  disposé  à  se  payer  d'apparences.  Les  protestations 
de  Breslau  et  de  Kœnigsberg  resteront  comme  un  des  titres  importants  de  la 
cause  libérale:  elles  auraient  empêché  la  prescription  des  droits  du  pays,  si  cette 
prescription  était  possible.  Appuyés  ainsi  sur  l'opinion,  les  états  purent  discuter 
avec  plus  de  franchise;  on  ne  ménagea  pas  les  critiques  au  projet  de  loi,  des 
amendements  nombreux  et  très-significatifs  furent  votés;  c'était  beaucoup.  Je 
sais  bien  que  ces  amendements  (cela  devait  être)  furent  supprimés  par  le  pou- 
voir, et  qu'un  an  après,  en  1842,  une  ordonnance  royale,  datée  du  21  juin, 
établissait  la  diète  de  Berlin  telle  que  l'avait  proposée  le  décret  dont  nous  venons 
de  parler;  mais  enfin  le  pays  avait  vu  se  former  une  opposition  intelligente,  et 
l'invention  du  roi  de  Prusse  était  jugée  sans  appel. 

Que  va-t-il  arriver?  Quand  il  verra  son  œuvre  critiquée  avec  une  vivacité  si 
ferme,  quelle  sera  l'attitude  du  roi  de  Prusse?  Certes,  un  si  rude  échec  lui  sera 
pénible;  on  peut  dire  qu'il  en  sera  doublement  blessé,  car  chez  Frédéric-Guil- 
laume il  y  a  toujours  le  savant,  le  lettré,  l'artiste  même,  sous  le  roi  absolu. 
Frédéric-Guillaume  comptait  sur  le  succès  de  sa  proposition,  comme  un  poëte  sur 
le  succès  de  sa  pièce  nouvelle  ;  or,  la  pièce,  il  faut  bien  le  dire,  venait  d'être  fort  mal 
accueillie.  Cette  blessure  faite  à  son  amour-propre  lui  sera  plus  cruelle  que  l'at- 
teinte portée  à  l'autorité  royale.  Dès  ce  moment,  la  politique  du  cabinet  va  chan- 
ger; une  résistance  active  s'organisera;  à  ces  communications  si  bienveillantes 
de  la  couronne  et  du  peuple  succéderont  peu  à  peu  la  défiance  et  l'aigreur.  Le 
12  mars  1841,  quelques  jours  après  une  discussion  très-vive  soulevée  aux  états 
de  Posen  par  le  décret  du  22  février,  le  roi  répondait  aux  états  en  des  termes 
presque  menaçants;  il  commençait  ainsi  :  «La  précipitation  avec  laquelle  vous 
avez  jugé  le  décret  qui  vous  a  été  soumis  n'est  guère  propre  à  exercer  une  influence 
heureuse  sur  les  dispositions  bienveillantes  qui  nous  ont  inspiré  ce  projet  de 
loi.  »  On  saisit  ici,  dès  les  premiers  mots,  le  ton  de  ces  communications  singu- 
lières. Les  états  ont  blâmé  l'œuvre  du  roi;  le  roi  reproche  aux  états  la  légèreté 
de  leur  jugement.  Pure  querelle  d'amour-propre,  discussion  de  poëte  à  critique  : 

Et  moi,  je  vous  soutiens  que  mes  vers  sont  fort  bons. 

De  telles  scènes  sont  bien  loin  de  nous,  bien  loin  aussi  des  habitudes  des  gouver- 
nements du  Nord.  Cette  manière  étrange  de  découvrir  la  couronne,  cette  promp- 
titude à  se  montrer,  cette  candeur  même  d'un  souverain  absolu  qui  discute  sans 
intermédiaires  avec  son  peuple,  et  ne  craint  pas  de  laisser  éclater  publique- 
ment son  naïf  dépit,  tout  cela  était  bien  nouveau  alors.  Il  y  a  quelques  semaines, 
Frédéric-Guillaume  discutait  encore  de  la  même  façon,  il  s'engageait  directement 
dans  une  controverse  théologique  avec  la  municipalité  de  Berlin.  Ces  discussions 
qui  nous  ont  si  fort  étonnés  ne  datent  pas  d'hier,  comme  on  voit;  elles  ont  tou- 
jours été  familières  à  Frédéric-Guillaume,  et,  parmi  tant  de  controverses  publi- 


de   l'Allemagne.  45 

qucs,  celle  du  12  mars  1841  n'est  pas  la  moins  curieuse.  Nous  reviendrons  tout 
à  l'heure  sur  ces  singulières  habitudes  du  roi,  sur  l'influence  qu'elles  peuvent 
avoir.  Continuons  d'abord  le  récit  que  nous  avons  commencé,  achevons  rapide- 
ment cette  histoire  de  la  cause  constitutionnelle  en  Prusse. 

Après  avoir  renvoyé  à  ses  critiques  le  dédain  qu'on  avait  témoigné  pour  son 
œuvre,  le  royal  auteur  du  décret  terminait  par  des  paroles  bien  dures,  bien 
sèches,  bien  inattendues  surtout.  Il  annonçait  résolument  que  l'ordonnance  pro- 
mulguée par  son  père  en  1815  n'était  pas  obligatoire  pour  lui.  La  question 
mûrement  étudiée,  il  déclarait  n'y  avoir  rien  découvert  qui  pût  l'engager  envers 
son  peuple;  il  niait  même  que  ce  titre  pût  avoir  une  valeur  quelconque,  et  être 
invoqué  désormais.  «  L'ordonnance  de  1815  a  été  abrogée,  disait-il,  et  la  loi  du 
5  juin  1825,  en  constituant  les  états  provinciaux,  lui  a  enlevé  à  jamais  l'autorité 
qu'on  s'obstine  faussement  à  lui  attribuer  encore.  «  Une  telle  décision,  après 
tant  de  paroles  contraires,  est  un  événement  bien  grave;  c'est  presque  un  coup 
d'état.  Ainsi,  au  bout  de  six  mois  de  règne,  tout  était  changé  !  les  engagements 
acceptés  étaient  rompus!  et  le  parti  constitutionnel,  si  vivement  réveillé  par 
l'avéncment  du  roi,  si  encouragé  par  ses  pathétiques  promesses,  voyait  tout  à 
coup  déchirer  entre  ses  mains  les  titres  qu'on  avait  reconnus  la  veille  î 

La  question  était  de  savoir  si  ce  coup  d'état  s'accomplirait  sans  résistance. 
Chose  singulière!  à  cette  date  où  nous  sommes,  au  mois  de  mars  1841,  le  parti 
libéral,  en  Prusse,  se  trouve  exactement  dans  la  même  situation  où  il  était  vers 
1825.  C'est  à  partir  de  1815  que  les  réclamations  se  font  entendre,  l'année  1817 
surtout  est  signalée  par  des  manifestes  très-explicites,  puis  arrive  la  réaction 
anti-libérale  qui  éclate  à  la  diète  en  1819,  et  s'impose  à  toute  l'Allemagne; 
Frédéric-Guillaume  III  retire  peu  à  peu  ses  promesses,  et,  le  5  juin  1825,  la 
loi  qui  établit  les  états  provinciaux  semble  le  plus  grand  cfl'ort  de  ce  gouverne- 
ment; la  constitution  promise  est  indéfiniment  ajournée.  Voyez  maintenant  ce 
qui  s'est  passé  depuis  le  nouveau  règne.  Les  espérances  se  réveillent  en  1840;  le 
roi  et  les  députés  des  villes  s'entretiennent  avec  confiance  ;  de  part  et  d'autre,  on 
parle  de  concourir  à  la  grande  œuvre  commune,  au  développement  politique  de 
la  patrie;  l'ordonnance  de  1815  est  rappelée  avec  enthousiasme;  six  mois  à 
peine  s'écoulent,  et  voilà  cette  ordonnance  de  1815  contestée  par  la  couronne, 
voilà  la  loi  de  1825  proclamée  comme  l'unique  engagement  qu'elle  accepte!  Qu'est- 
ce  à  dire?  et  que  va-t-il  se  passer?  Après  la  loi  de  1825,  l'opinion  publique  avait 
consenti  à  garder  le  silence,  on  respectait  l'âge  du  vieux  roi  ;  l'événement  de 
Francfort,  la  fête  de  Hambach,  attestaient  bien  la  colère  qui  grondait  sourdement, 
mais  les  bons  esprits,  les  sérieux  défenseurs  de  la  cause  libérale,  avaient  ajourné 
leurs  réclamations.  Eh  bien!  Frédéric-Guillaume  IV  a-t-il  compté,  en  1841,  sur 
un  nouvel  effort  de  la  patience  publique?  a-t-il  espéré  que  l'opinion,  si  vivement 
remuée,  contiendrait  ses  justes  plaintes,  comme  elle  avait  pu  les  contenir,  il  y  a 
vingt  ans,  en  présence  d'un  roi  vénérable  par  son  âge  et  sacré  de  nouveau  par 
l'infortune?  S'il  a  eu  cette  pensée,  il  n'a  pu  la  garder  longtemps  :  l'attitude  des 
partis,  certainement,  l'aura  détrompé  bien  vite. 

Une  nouvelle  période  s'ouvre  ici  pour  l'histoire  de  la  Prusse  sous  le  règne  de 
Frédéric-Guillaume  IV.  Ce  parti  constitutionnel  qui,  en  1825,  s'était  résigné  au 
silence,  il  sera  moins  modeste  cette  fois,  et  une  opposition  très-vive,  très-nom- 
breuse, éclatera  de  jour  en  jour.  Celte  opposition  est  encore  bien  confuse,  elle 
ne  sait  pas  très-nettement  ce  qu'elle  désire,  elle  commet  r;i  et  là  des  fautes  graves. 


44  SITUATION    POLITIQUE 

clic  est  surtout  compromise  par  les  partis  extrêmes  ;  peu  à  peu  cependant,  du 
milieu  de  cette  mêlée  tumultueuse,  quand  la  poussière  du  premier  choc  est 
tombée,  on  voit  se  dégager  plusieurs  partis,  modérés,  intelligents,  et  qui  s'avan- 
cent en  assez  bon  ordre.  C'est  dans  les  premiers  mois  de  1842  que  la  presse 
multiplie  ses  organes,  et  commence  h  devenir  une  force  sérieuse.  Voici  d'abord 
la  Nouvelle  Gazette  du  Rhin  (Neue  Jiheinische  Zeitung),  qui  parait  au  mois  de 
janvier  avec  un  singulier  éclat  ;  c'était  chose  bien  imprévue,  en  Allemagne,  qu'un 
journal  si  décidé,  une  polémique  si  hautaine,  si  implacable.  La  Gazette  de 
Kœnigsberg  donna,  vers  la  même  époque,  un  article  très-remarque  sur  l'état  de  la 
Prusse  (Uber  inlandische  Zustànde),  et  ouvrit  une  série  d'attaques  qui  se  succé- 
dèrent avec  vigueur.  C'est  aussi  à  ce  moment  que  les  Annales  de  Halle,  redou- 
blant de  colère,  furent  obligées  de  quitter  la  Prusse,  et  allèrent  se  reconstituer 
en  Saxe  sous  le  nom  d'Annales  allemandes.  La  presse,  depuis  1842  surtout,  occu- 
pait donc  une  place  considérable  dans  l'Allemagne  du  nord;  en  dépit  de  la 
censure,  elle  s'était  conquis,  à  force  d'audace,  une  incontestable  influence. 

Or,  si  l'on  cherche  dans  tous  ces  journaux  quel  a  été  le  fond  de  cette  vive 
polémique,  sur  quels  principes  a  vécu  cette  ardente  opposition,  on  rencontre 
aussitôt  la  querelle  fameuse  de  l'école  historique  et  de  l'école  philosophique.  Il  a 
été  souvent  parlé  de  ces  querelles  en  France,  mais  on  n'a  guère  réussi  à  les 
rendre  moins  confuses  ;  il  a  été  répété  plus  d'une  fois  que  le  roi  de  Prusse  appar- 
tenait à  l'école  historique,  mais  on  a  oublié  de  dire  ce  que  cela  signifiait  et 
quelle  était  la  valeur  de  ces  classifications.  Le  parti  philosophique,  c'est  celui 
qui  se  rattache  aux  sévères  traditions  de  Kant  et  de  Fichte.  Or,  la  philosophie 
enseignée  par  ces  deux  maîtres,  l'importance  immense,  exclusive,  la  vertu  sou- 
veraine qu'ils  attribuent  à  la  raison  pure,  tous  ces  principes  sublimes  et  hau- 
tains se  traduisent,  en  politique,  dans  la  théorie  qui  soumet  toutes  les  formes 
de  la  société  aux  pures  conceptions  de  l'esprit.  Fichte,  continuant  l'œuvre  de 
Kant,  abolit  la  nature,  le  monde,  Dieu  lui-même;  dans  ce  grand  et  effrayant 
système,  il  ne  reste  plus  que  l'esprit,  la  pensée,  qui  refait  le  monde  en  vertu  de 
l'énergie  qui  lui  est  propre.  Eh  bien!  transportez  dans  les  questions  politiques 
ces  étonnantes  doctrines,  ces  superbes  singularités,  comme  parle  Bossuet,  et 
vous  aurez  le  radicalisme  absolu  qui  veut  abolir  la  société  et  la  refaire  d'après 
le  type  idéal  de  la  raison.  Il  importe  de  se  rappeler  que  Fichte  philosophait  ainsi 
au  moment  où  92  bouleversait  l'ancien  monde,  et  qu'il  a  salué  dans  les  œuvres 
de  la  convention  l'accomplissement  de  sa  doctrine.  Avec  Kant,  avec  Fichte,  le 
radicalisme  philosophique  était  allé  aussi  loin  que  possible  ;  une  réaction  était 
nécessaire.  On  sait  comment  elle  se  fît  ;  on  sait  comment  M.  de  Schelling  réclama 
au  nom  de  la  nature,  au  nom  de  l'histoire,  contre  la  doctrine  de  Fichte.  Le 
même  mouvement  s'accomplit  dans  la  science  politique.  Il  se  forma  une  école 
historique  qui  substitua  aux  spéculations  de  la  pensée,  à  la  recherche  d'un  type 
absolu,  l'étude  attentive  du  passé.  Cette  école  se  rattachait  d'abord  à  M.  de 
Schelling,  mais  bientôt  elle  marcha  toute  seule,  et,  dans  sa  violente  réaction 
contre  le  rationalisme  qu'elle  combattait,  elle  tomba  dans  l'erreur  contraire, 
elle  en  vint  k  professer  l'aversion  la  plus  résolue  pour  toutes  les  spéculations  de 
la  pensée.  L'école  historique  supprimait  la  philosophie,  comme  le  rationalisme 
avait  supprimé  l'histoire.  Cette  distinction  des  deux  écoles  s'appliqua  bientôt  à 
toute  chose,  à  la  jurisprudence,  à  la  religion,  à  la  politique.  En  théologie,  il 
s'agissait  de  savoir  si  l'on  admettait  le  Christ  absolu  ou  le  Christ  historique  ;  je 


DE     L  ALLEMAGNE,  4 1> 

me  sers  des  termes  consacrés.  Le  christianisme  historique,  c'est  l'attachement  à 
de  certains  symboles  une  fois  admis,  à  certaines  traditions  reconnues  comme 
sacrées  ;  les  adversaires  de  ce  christianisme,  au  contraire,  s'attachaient  à  l'idée 
même  du  Christ,  et  se  souciaient  peu  de  la  lettre,  des  traditions,  de  l'histoire; 
ils  la  niaient  même,  et  l'effaçaient  sans  pitié,  comme  le  docteur  Strauss  dans  son 
fameux  livre.  En  politique,  il  y  avait  aussi  l'état  historique  et  l'état  absolu  ;  la 
querelle  était  la  même  :  ici,  on  étudiait  les  traditions,  on  avait  foi  en  elles,  on 
s'efforçait  de  les  développer  comme  un  germe  fécond,  on  espérait  en  faire  sortir 
des  richesses  inconnues  ;  là,  on  méprisait  ces  vaines  expériences,  et  c'était  à  la 
raison  seule  que  l'on  demandait  le  type  souverain,  le  divin  modèle  de  l'idéale 
société  qu'on  imaginait.  Ces  détails  peuvent  sembler  assez  étranges  dans  la  ques- 
tion qui  nous  occupe;  mais  nous  sommes  en  Allemagne,  et  il  faut  bien  nous 
résigner  à  entendre  parler  une  langue  qui  n'est  pas  la  nôtre.  Que  le  lecteur 
veuille  bien  ne  pas  trop  sourire;  tout  cela  d'ailleurs  a  un  côté  instructif.  Cha- 
cune de  ces  questions  bizarres  cachait  un  système,  et. ces  systèmes  vont  bientôt 
se  montrer  à  visage  découvert.  Seulement,  n'est- il  pas  curieux  de  voir  combien 
cette  Allemagne  nouvelle,  malgré  tant  d'efforts  pour  atteindre  à  la  vie  pratique, 
reste  longtemps  emprisonnée  dans  les  formules  de  l'école?  On  mettait  de  la  pas- 
sion à  ces  querelles  d'académie  :  pour  qui  tenez-vous?  pour  le  parti  historique? 
pour  l'école  rationaliste?  C'était  là,  il  y  a  trois  ans,  toute  la  question.  Entre  celte 
cocarde  blanche  et  cette  cocarde  rouge,  il  fallait  choisir.  Ces  querelles  duraient 
depuis  plusieurs  années,  mais  elles  se  réveillèrent  surtout  en  1842.  On  se  rap- 
pela que  Frédéric-Guillaume  IV  protégeait  l'école  historique,  et  aussitôt  on 
attribua  à  cette  secrète  influence  les  changements  dont  le  pays  avait  à  se  plaindre. 
Un  des  chefs  de  l'école  historique,  un  de  ceux  qui  avaient  appliqué  ses  principes 
à  la  science  du  droit,  M.  Slahl,  professeur  à  Erlangcn,  avait  été  appelé  à  l'uni- 
versité de  Berlin,  et  placé  dans  la  chaire  d'Edouard  Gans,  qui  venait  de  mourir. 
Quelques  mois  après,  c'était  M.  de  Schclling  lui-même  à  qui  le  ministère  s'adres- 
sait pour  combattre  l'école  hégélienne.  Tout  cela  semblait  le  résultat  d'une 
réaction  complète,  d'un  plan  sérieusement  concerté,  et  la  colère  des  feuilles 
libérales  devint  plus  vive  que  jamais.  On  sait  les  difficultés  qui  attendaient 
M.  Stahl  à  Berlin  :  sifflets,  charivaris,  émeutes  d'université,  rien  n'y  manqua  ;  les 
étudiants  de  Berlin  prenaient  parti  contre  l'état  historique,  et  M.  Stahl  fut  obligé 
de  capituler  avant  de  monter  en  chaire.  Si  M.  de  Schclling  n'eût  pas  été  une  des 
gloires  de  l'Allemagne,  l'illustre  rival  de  Hegel  courait  peut-être  les  mêmes 
dangers  que  le  successeur  d'Edouard  Gans.  C'est  ainsi  que  les  divisions  politi- 
ques s'irritaient  chaque  jour  sous  ces  termes  d'école.  Imaginez  un  étranger  sans 
guide,  sans  préparation,  lisant  la  Gazette  du  Rhin  ou  la  Gazette  de  Kœnigslwrg  : 
il  n'y  voit  que  de  savantes  discussions  sur  le  christianisme  historique,  et  il 
admire  ce  peuple  chez  qui  les  questions  de  chaque  jour  sont  si  sérieuses,  si  dés- 
intéressées. Quelle  erreur!  Ce  peuple  est  émancipé  de  la  veille,  et  derrière  ces 
théologiens  qui  semblent  si  graves,  derrière  ces  jurisconsultes  dont  le  style  est 
si  pesant,  il  y  a  des  partis  furieux  qui  sont  aux  prises.  Ce  sont  ces  partis  que 
nous  allons  voir  enfin,  quand  toute  cette  fumée  peu  à  peu  se  dissipera. 

A  l'extrémité  d'abord,  sous  le  drapeau  de  la  réaction,  sous  la  bannière  du 
droit  divin,  je  place  les  chefs  de  ce  parti  historique  dont  je  viens  de  parler, 
M.  Haller,  M.  Hacvernick,  M.  Stahl  surtout.  M.  Stahl,  avant  d'être  appelé  à 
Berlin,  professait  à  Erlangcn,  où  il  enseignait  la  philosophie  du  droit.  Celte 


4f)  SITUATION    POLITIQUE 

prétendue  philosophie  était  surtout  dirigée  contre  les  philosophes  ;  c'était  une 
critique  extrêmement  vive  des  doctrines  hégéliennes,  et  cette  vivacité,  souvent 
spirituelle,  plus  souvent  fantasque,  très-amusante  toujours,  excita  singulière- 
ment l'attention.  Depuis  son  arrivée  à  Berlin,  M.  Stahl  s'était  occupé  particu- 
lièrement de  questions  religieuses  ;  ces  questions,  il  les  traitait  dans  une  forme 
qui  devait  plaire  au  roi  :  la  tentative  épiscopale  faite  il  y  a  quelques  années  à 
Jérusalem  n'a  pas  trouvé  d'approbation  plus  ardente  que  celle  du  jurisconsulte 
piétiste.  Autour  de  M.  Stahl  se  rangent  les  publicistes  conservateurs,  lesquels, 
comme  lui,  ne  veulent  pas  entendre  parler  d'une  constitution.  J'ai  sous  les  yeux 
un  manifeste  très-singulier  de  ce  parti  ;  en  voici  le  titre  :  la  Voix  des  fidèles 
sujets  de  Sa  Majesté  le  Roi,  Profession  de  foi  des  bons  Prussiens.    L'auteur  com- 
mence par  poser  en  principe  que  le  roi  tient  sa  couronne  de  Dieu  seul,  et  n'en 
doit  compte  qu'à  Dieu.   «  Vouloir  mettre  des  bornes  à  ce  pouvoir  absolu,  lui 
demander  de  se  limiter  lui-même,  c'est  agir  contre  la  volonté  divine.  »  Il  est 
impossible  d'être  plus  clair,  et  la  conséquence  est  facile  à  tirer.  Le  parti  conser- 
vateur, qui  se  recrute  surtout  dans  la  noblesse  et  les  fonctionnaires,  a  produit 
plusieurs  manifestes  de  ce  genre  ;  le  fond  est  toujours  le  même,  la  forme  seule 
varie.   Tantôt  c'est  une  théorie  bénigne,  insinuante  :   «  Le  roi  est  le  père  du 
peuple,  dit  l'auteur  ;  est-il  nécessaire  que  le  père  de  famille  partage  avec  son  fils 
le  gouvernement  de  la  maison?  et  convient-il  que  les  enfants  exigent  des  garanties 
contre  l'administration  paternelle?  »  Tantôt  c'est  une  sorte  de  sermon  métho- 
diste :  «  Défiez-vous  de  ces  désirs  de  liberté,  ce  sont  les  conseils  de  Satan.  Vous 
habitez  le  paradis  terrestre  ;  prenez  garde  au  péché  d'Eve.  Une  constitution  ! 
c'est  l'œuvre  du  diable.  »  Les  publicistes  du  parti  conservateur,  hâtons-nous  de 
le  dire,  ne  tombent  pas  tous  dans  de  pareilles  sottises  ;  il  y  en  a  qui  défendent 
avec  beaucoup  d'habileté  cette  mauvaise  cause  de  l'ancien  régime.  M.  Streckfuss, 
dans  un  livre  estimable,  les  Garanties  de  la  Prusse  (Garantien  der  preussischen 
Zustânde),  a  combattu  le  parti  constitutionnel  avec  un  talent  sérieux.  Il   fait 
rapidement  l'histoire  de  la  monarchie  prussienne,  et  montre  les  ancêtres  de 
Frédéric-Guillaume  marchant  toujours  avec  la  pensée  publique  et  la  guidant 
quelquefois  dans  les  chemins  de  l'avenir.  Le  règne  du  grand  Frédéric  lui  fournit 
à  ce  sujet  des  réflexions  pleines  de  sagacité.  Voilà,  selon  lui,  les  véritables  garan- 
ties de  la  Prusse;  c'est  cette  politique  élevée,  c'est  cette  situation  de  la  monarchie 
prussienne,  laquelle  s'est  fait  un  besoin  de  l'intelligence,  du  progrès  des  lumières, 
du  développement  de  la  philosophie.    «   La  maison   de  Hohenzollern,   s'écrie 
]VI.  Streckfuss,  vaut  pour  la  Prusse  une  charte  et  une  république.  »  L'auteur 
conclut  en  repoussant  tout  projet  de  constitution  ;  les   états  provinciaux  lui 
suffisent.  C'est  aussi   la   conclusion  d'un   travail  que   M.  Stahl   a  publié  tout 
récemment  sous  ce  titre  :  le  Principe  Monarchique  {das  Monarchische  Prinzip). 
La  pensée  de  M.  Stahl  a  cependant  subi  depuis  cinq  ans  quelques  modifications 
assez  graves;   elle  est  devenue  plus  libérale.  Le  brillant  publiciste   repousse 
aujourd'hui  les  excès  de  Haller,  son  piétisme  politique,  son  fanatisme  jaloux  pour 
le  droit  divin,  et  ne  craint  pas  de  reconnaître  la  légitimité  des  espérances  qui 
s'éveillent  par  toute  la  Prusse.  Ces  concessions  ont  leur  importance  ;  elles  sont 
un  indice  sérieux  et  presque  un  document  officiel.  M.  Stahl  est  trop  bon  cour- 
tisan pour  hasarder  des  paroles  qui  engageraient  mal  à  propos  l'école  historique 
et  le  gouvernement  qui  la  protège.   Seulement,  prenons  garde  de  nous  réjouir 
trop  vite  ;  si  nous  demandons  à  l'écrit  de  M.  Stahl  quelques  renseignements  sur 


DE     L  ALLEMAGNE.  4/ 

ia  secrète  pensée  du  pouvoir,  la  réponse  est  triste.  M.  Stahl  admet  bien  une 
constitution,  il  veut  bien  une  chambre  élue  par  le  peuple,  mais  ce  sera  tout 
simplement  une  assemblée  consultative,  ce  sera  une  constitution  moins  libérale 
que  la  constitution  de  Bavière.  Berlin  ressemblera  à  Munich;  l'auteur  n'a  pas 
plus  d'ambition  pour  la  capitale  de  Frédéric-le-Grand!  Selon  M.  Stahl,  les  insti- 
tutions représentatives  ne  conviennent  qu'aux  pays  tourmentés  par  les  guerres 
civiles  et  bouleversés  par  les  révolutions  ;  c'est  le  vigoureux  remède  des  mala- 
dies dont  ils  ont  souffert.  ■  Un  tel  régime,  ajoute-t-il,  serait  fatal  à  la  pacifique 
Allemagne.  » 

Tandis  que  M.  Stahl  parle  ainsi,  écoutez  ce  bruit,  ces  cris  violents,  ces  décla- 
mations forcenées  :  c'est  le  parti  démagogique  qui  répond  au  parti  de  la  réaction 
par  un  déchaînement  sans  exemple.  Plus  les  doctrines  de  Stahl.  de  Haller  et  de 
la  noblesse  de  Prusse  s'opposaient  au  légitime  développement  de  la  société  con- 
stitutionnelle, plus  la  colère  des  démocrates  s'enhardissait  chaque  jour.  Il  n'y  a 
pas  de  pays  au  monde  où  l'on  sache,  comme  en  Allemagne,  se  jeter  éperdument 
dans  les  conséquences  extrêmes  d'un  principe  une  fois  admis.  C'est  là  qu'on  se 
grise  avec  des  formules,  comme  ailleurs  avec  des  Mcwseillaises.  L'ancien  parti 
révolutionnaire,  je  le  sais  bien,  celui  qui  s'était  montré  à  Francfort  et  à  Ham- 
bach.  est  presque  entièrement  dispersé,  à  l'heure  qu'il  est.  M.  Wirth  écrit  une 
histoire  d'Allemagne;  M.  Yenedey  s'est  converti  aux  doctrines  pacifiques.  Cepen- 
dant la  fièvre  s'est  portée  ailleurs;  elle  agite  aujourd'hui  les  questions  religieuses, 
et  c'est  là  qu'elle  produit  une  opposition  inconnue  jusque-là,  et  qui  ne  peut 
exister  que  chez  nos  voisins.  Les  écrits  de  Bruno  Bauer  et  de  Louis  Feuerbach 
sont  bien  tristes  sans  doute  dans  leur  nudité;  eh  bien  !  figurez-vous  les  disciples 
exaltés,  les  partisans  fanatiques  de  ces  grossiers  systèmes;  figurez-vous-les 
surtout  en  présence  de  ce  parti  du  droit  divin  que  je  signalais  tout  à  l'heure.  De 
part  et  d'autre,  ces  excès  incroyables  se  valent,  et  ces  hommes,  séparés  par  des 
abîmes,  finissent  par  se  rencontrer  sur  un  point.  M.  Stahl  ne  veut  pas  d'une 
constitution;  eux  aussi,  ils  la  repoussent.  Que  serait  une  constitution,  je  vous 
prie,  pour  ce  radicalisme  absolu,  bien  décidé  à  changer  la  face  des  sociétés 
humaines? 

Je  viens  d'indiquer  les  deux  partis  extrêmes;  c'est  dans  un  milieu  plus  calme 
et  plus  intelligent  que  se  place  le  mouvement  sérieux  des  bons  esprits,  la  vraie 
discussion  des  idées.  Il  y  a  plus  de  trois  ans,  dans  les  premiers  mois  de  18iw2, 
un  publicistc  peu  connu  jusque-là,  M.  Bùlow-Cummerow.  fit  paraître  sur  la 
Prusse  et  sur  toutes  les  questions  du  jour  un  travail  important  qui  fut  très- 
remarque.  La  Prusse,  sa  constitution ,  soji  administration  et  ses  rapports  avec 
l'AUcynafjne.  tel  était  le  titre  de  ce  livre.  M.  Bùlow-Cummerow  s'est  placé,  par 
ce  manifeste,  à  la  tête  de  ce  qu'on  a  appelé  le  centre  droit.  C'est  un  Prussien 
dévoué  :  il  a  une  foi  vive  dans  les  destinées  de  son  pays,  il  souhaite  une  consti- 
tution pour  la  Prusse,  et  pour  l'Allemagne  une  forte  unité  politique  ;  mais,  quand 
il  expose  son  système,  quand  il  discute  les  théories  diverses  qui  se  présentent, 
sa  pensée  est  incertaine,  il  hésite,  et  se  contredit  trop  souvent.  Après  avoir  fait 
preuve  des  intentions  les  plus  libérales,  il  finit  par  redouter  l'influence  des 
assemblées  .  il  craint  que  le  principe  monarchique  ne  soit  entamé  et  bientôt 
envahi,  si  la  constitution  accorde  aux  chambres  une  part  effective  du  pouvoir. 
M.  Bùlow-Cummerow  ne.  partage  pas  les  opinions  de  M.  Stahl,  et  les  combat 
même  avec  vivacité;  cependant  il  arrive  presque  au  même  résultat  que  le  pro- 


48  SITUATION     POLITIQUE 

fcsseur  de  Berlin  :  les  chambres  ne  doivent  être,  selon  lui,  que  des  assemblées 
consultatives.  Hâtons-nous  d'ajouter  que  M.  Bùlow-Cummerow  étend  beaucoup 
les  attributions  de  ces  chambres,  et  qu'en  cela  du  moins  il  est  bien  plus  libéral 
•lue  M.  Stahl.  Les  chambres,  il  est  vrai,  ne  pourront  que  donner  leur  avis,  mais 
cet  avis  devra  leur  être  demandé,  et  non  pas  seulement  dans  les  questions  de 
finances,  dans  les  affaires  du  budget,  mais  pour  tous  les  grands  problèmes  qui  inté- 
ressent le  pays.  M.  Bùlow-Cummerow  s'est  recommandé  surtout,  dans  ces  der- 
niers temps,  par  l'intelligente  sollicitude  avec  laquelle  il  a  suivi  les  délibérations 
des  états  provinciaux.  Il  a  publié  l'année  dernière,  sous  le  titre  de  Dissertations 
politiques  et  financières,  des  résumés  fort  instructifs,  où  sont  nettement  exposés 
les  travaux  des  états  dans  les  différentes  provinces  du  royaume.  Pour  tout  ce  qui 
concerne  l'administration  et  les  finances,  les  écrits  de  M.  Bùlow-Cummerow,  à 
ce  qu'on  m'assure,  font  autorité  désormais.  Je  regrette  seulement,  dans  les  ma- 
tières politiques,  l'indécision  de  sa  pensée. 

Malgré  cette  indécision,  bien  excusable  sans  doute  chez  des  publicisles  qui  vien- 
nent de  naître  à  la  vie  politique,  malgré  ces  hésitations  très-naturelles,  M.  Bùlow- 
Cummerow  est  digne  de  représenter  le  centre  droit  au  milieu  des  partis  récem- 
ment formés  à  Berlin.  Or,  il  devait  rencontrer  des  adversaires,  qui,  en  effet,  ne  lui 
ont  pas  manqué.  Voici  d'abord  M.  Steinacker.  M.  Steinacker  n'est  pas  sujet  de 
la  Prusse,  il  est  le  chef  de  l'opposition  libérale  à  la  chambre  des  députés  du 
duché  de  Brunswick;  mais  la  part  qu'il  a  prise  à  ces  débats,  l'influence  sérieuse 
qu'il  a  exercée,  m'autorisent  à  citer  son  nom  dans  ce  tableau  politique  de  la 
société  prussienne.  D'ailleurs,  cette  sollicitude  d'un  étranger  pour  les  questions 
qui  s'agitent  à  Berlin  est  un  indice  expressif  de  la  situation  des  choses.  Ce  ne 
sont  pas  seulement  les  destinées  particulières  de  la  Prusse  qui  sont  en  cause  dans 
ces  discussions,  ce  sont  les  destinées  de  toute  l'Allemagne.  Une  constitution  peut 
être  octroyée,  puis  retirée  à  Brunswick,  à  Hanovre,  à  Munich,  à  Cassel,  sans  que 
l'événement  ait  de  grandes  conséquences;  à  Berlin,  la  question  est  plus  sérieuse. 
Berlin  est  la  vraie  capitale  des  états  germaniques,  et  ce  qu'on  y  décidera  sera 
décidé  tôt  ou  tard  pour  le  pays  tout  entier.  Voilà  pourquoi  on  ne  s'étonne  pas, 
au  delà  du  Rhin,  que  le  pays  le  plus  intelligent  et  le  plus  libéral  de  la  confédéra- 
tion n'ait  pas  reçu  encore,  comme  la  Bavière  et  le  Hanovre,  des  institutions 
représentatives;  encore  une  fois,  ce  sera  là  un  événement  décisif,  et,  pourvu 
qu'il  ne  tarde  pas  trop,  cette  lenteur  circonspecte  convient  à  la  gravité  de  la 
situation.  Ne  nous  étonnons  pas  non  plus  que  M.  Steinacker  se  mêle  à  la  polé- 
mique engagée  entre  les  publicistes  de  Berlin,  et  qu'il  combatte  avec  talent  les 
vues  de  M.  Bùlow-Cummerow.  Il  représente  à  ce  congrès  les  désirs  de  l'Allemagne 
elle-même. 

Si  H.  Bùlow-Cummerow  est  le  chef  du  centre  droit,  les  écrits  de  M.  Steinacker 
sont  cités  comme  l'expression  du  centre  gauche.  A  côté  de  ces  écrits,  il  faudrait 
surtout  signaler  les  adresses  des  étals  provinciaux,  les  réclamations,  les  remon- 
trances des  magistrats  de  Berlin,  de  Krenigsberg,  de  Coblenlz,  de  Brcslau,  de 
Dùsseldorf.  Un  recueil  qui  contiendrait  tous  ces  précieux  documents  formerait 
un  excellent  manuel  bien  propre  à  entretenir  dans  l'esprit  public  des  traditions 
fécondes.  On  a  publié  récemment  un  petit  livre,  fort  curieux  aussi,  où  se  trou- 
vent réunies,  selon  l'ordre  des  dates,  les  lois  et  les  ordonnances  qui  concernent 
la  question  constitutionnelle.  Les  pétitions,  les  adresses  des  villes,  de  1815  à 
1825.  y  ont  également  leur  place,  ainsi  que  les  opinions  de  plusieurs  hommes 


DE    L  ALLEMAGNE,  40 

d'état,  des  lettres,  des  fragments  de  Munster,  de  Stein,  de  Hardenbcrg.  Seule- 
ment, pourquoi  la  dernière  partie  de  ce  recueil  est-elle  si  incomplète?  Pourquoi 
ces  mêmes  documents,  depuis  18i0,  nous  sont-ils  communiqués  d'une  main  si 
avare?  Encore  une  fois,  ce  sont  là  les  titres  les  plus  sacrés  de  la  cause  libérale. 
Ces  remontrances,  toujours  respectueuses,  mais  fermes,  composent  en  quelque 
sorte  un  concert  grave  et  puissant;  c'est  la  voix  publique  qui  chaque  jour  monte 
et  s'enhardit.  A  cette  voix  des  villes  si  l'on  ajoute  celle  des  universités,  quelle 
autorité  n'aura  point  cette  opposition  ainsi  appuyée  sur  les  foyers  les  plus  actifs 
et  les  plus  intelligents  du  pays  !  Or.  les  universités,  si  endormies  il  y  a  quelques 
années,  commencent  à  se  ranimer  enfin.  Ce  fait  est  grave  et  vaut  la  peine  qu'on 
le  signale  avec  quelque  détail  ;  c'est  par  là  que  je  terminerai  ce  tableau  des  forces 
du  parti  libéral. 

Oui,  dans  ce  travail  politique  qui  agite  l'Allemagne,  on  a  pu  s'étonner  à  bon 
droit  que  les  universités  aient  gardé  si  longtemps  le  silence.  Ces  grandes  écoles 
occupent  une  place  sérieuse  dans  le  pays;  elles  renferment  l'élite  de  la  nation; 
des  hommes  éminents  vont  porté  très-haut  l'histoire  et  la  philosophiedu  droit;  il  y 
a  là  ce  qui  manque  en  France,  des  facultés  des  sciences  morales,  des  cours  d'études 
administratives,  mille  ressources  vraiment  précieuses.  Ne  scinble-t-il  pas  que 
tant  d'éléments  de  force  et  de  vie  devraient  être  plus  féconds?  Personne  n'ignore 
le  rôle  actif  et  glorieux  des  universités  dans  le  soulèvement  de  1813.  Fichte  est 
le  héros  de  cette  époque,  et  ses  discours  à  la  nation  allemande,  prononcés  au 
milieu  de  nos  baïonnettes,  resteront  comme  un  des  plus  fiers  monuments  de  l'in- 
trépidité nationale.  Cette  tâche,  commencée  en  1813,  pourquoi  les  universités 
n'osent-elles  plus  la  continuer  aujourd'hui?  Faut-il  de  si  terribles  secousses  pour 
qu'elles  se  réveillent  à  la  vie?  Il  est  beau,  quand  un  peuple  est  écrasé,  de  changer 
sa  chaire  en  tribune,  et  de  ressusciter  ce  peuple  par  une  parole  toute  puissante  ; 
mais,  dans  les  luttes  pacifiques  de  la  civilisation,  n'est-ce  pas  un  devoir  aussi 
impérieux  pour  les  gardiens  de  la  science  de  surveiller,  aux  jours  difficiles,  le 
libre  mouvement  du  dehors,  d'éclairer  le  travail  inquiet  des  esprits,  de  lui 
prêter  le  secours  de  la  pensée  et  l'autorité  d'une  direction  efficace? 

Quand  les  Annales  de  Halle,  en  1841,  soumirent  les  travaux  des  universités 
à  une  critique  si  vive  et  si  impitoyable,  les  ardents  rédacteurs  de  ce  recueil  signa- 
lèrent avec  raison  un  mal  très-sérieux  en  effet,  le  silence  des  hautes  écoles,  leur 
dédain  de  la  vie  pratique  et  l'action  énervante  qu'elles  pouvaient  exercer.  Peut- 
être  y  avait-il  quelque  imprudence  dans  celte  levée  de  boucliers,  car  si  M.  Arnold 
Ruge  et  ses  amis  avaient  réussi,  s'ils  avaient  appelé  à  la  vie  politique  les  hommes 
éminents  des  universités,  il  est  probable  que  ces  hommes  n'auraient  pas  défendu 
les  doctrines  des  annales  de  Halle.  Les  opinions  extrêmes  auraient  trouvé,  au 
contraire,  en  face  d'elles  un  groupe  naturellement  sérieux  et  modéré.  Quoi  qu'il 
en  soit,  la  plupart  de  ces  critiques  étaient  justes,  sensées,  elles  allaient  directe- 
ment à  leur  adresse,  elles  indiquaient  un  mal  très-réel,  et  on  ne  peut  nier  l'heu- 
reuse influence  qu'elles  produisirent. 

Quelques  mois  après  la  brillante  campagne  des  Annales  de  Halle,  M.  de  Schel- 
ling,  appelé  à  Berlin,  ouvrait  son  cours  par  ces  remarquables  paroles  :  &  Je  ne 
viens  point  diviser  les  esprits,  je  viens  les  réconcilier;  j'arrive  en  messager  de 
paix  dans  ce  inonde  déchiré.  Ce  n'est  pas  pour  détruire  que  je  suis  ici,  c'est  pour 
édifier,  pour  construire  une.  forteresse  où  la  philosophie  habitera  sans  rien 
craindre.  Or.  j'entreprends  celte  lâche  à  une  époque  où  la  philosophie  a  cessé 


50  SITUATION    POLITIQUE 

d'être  le  travail  de  Fccole  pour  devenir  l'affaire  de  tous.  Je  suis  Allemand,  je 
porte  au  fond  de  mon  cœur  le  bonheur  et  la  prospérité  de  ma  patrie  ;  c'est  pour 
cela  que  je  suis  à  Berlin,  car  le  salut  de  l'Allemagne  est  dans  la  science.  La 
philosophie  est  engagée  désormais  dans  toutes  les  questions  du  jour,  dans  ces 
vivants  problèmes  où  il  est  interdit,  où  il  est  impossible  de  demeurer  neutre.  « 
Voilà  de  belles  paroles,  voilà  de  magnifiques  promesses  ;  seulement  l'illustre  phi- 
losophe a-t-il  rempli  son  programme?  Hélas  !  non.  On  ne  reproche  pas  sans 
doute  à  l'éloquent  professeur  d'être  resté  dans  ces  hautes  régions  de  l'étude  où 
son  imagination  et  sa  pensée  se  jouent  en  de  brillants  systèmes  ;  on  remarque 
cependant  qu'il  n'a  pas  tenu  ce  qu'il  avait  annoncé  avec  tant  d'enthousiasme.  De 
profondes  études  sur  la  mythologie  antique  n'étaient  pas  sans  doute  ce  qu'on 
attendait  de  lui  après  cette  généreuse  profession  de  foi,  et  au  moment  où  les 
esprits  aspiraient  à  une  nourriture  plus  fortifiante.  M.  de  Schelling  était  arrivé 
à  Berlin,  il  y  a  quatre  ans  déjà,  au  milieu  des  passions  philosophiques  les  plus 
vives  ;  toute  l'école  de  Hegel  avait  frémi  en  voyant  reparaître,  après  le  règne  du 
maître,  le  chef  d'un  système  qu'on  avait  dépassé;  il  fallait  se  concilier  les  esprits, 
il  fallait  se  créer  un  auditoire.  M.  de  Schelling  prononça  alors  les  enivrantes 
paroles  qu'on  vient  de  lire,  à  peu  près  comme  les  souverains  de  l'Allemagne, 
en  1813,  avaient  inscrit  sur  leurs  drapeaux  les  mots  de  liberté  et  de  constitution 
afin  de  rallier  les  peuples  contre  l'ennemi.  Le  lendemain  de  la  victoire,  on  ne  se 
souvenait  plus  du  contrat  de  la  veille;  une  fois  établi  dans  sa  chaire,  M.  de 
Schelling  oublia  facilement  son  discours,  et  la  philosophie  ne  quitta  pas  l'étude 
du  passé  pour  les  périlleuses  épreuves  de  la  vie  active. 

Ce  que  M.  de  Schelling  avait  promis  et  ce  qu'il  n'a  osé  faire,  un  philosophe 
de  l'école  ennemie  vient  de  l'entreprendre  avec  une  singulière  franchise. 
M.  Hinrichs  a  donné,  l'an  dernier,  dans  sa  chaire  de  philosophie,  à  l'université 
de  Halle,  une  série  de  leçons  sur  les  intérêts  présents,  sur  les  questions  les  plus 
vives  de  la  politique  allemande.  M.  Hinrichs  appartient  à  l'école  de  Hegel,  non 
pas  à  la  gauche  hégélienne,  à  la  faction  irritée  que  conduit  tant  bien  que  mal 
M.  Arnold  Ruge.  Non  ;  il  est  de  la  première  école,  il  fait  partie  de  ce  groupe 
éclairé  sérieux,  ardent  toutefois,  qui  s'était  formé  autour  du  maître,  et  qui,  dans 
toutes  les  universités  prussiennes,  à  Berlin,  à  Halle,  à  Kœnigsberg,  établissait 
solidement  ses  doctrines.  C'est  aussi  là  ce  qui  donne  un  intérêt  nouveau  à  son 
curieux  livre.  Malgré  la  vivacité  toujours  croissante  de  ces  luttes,  cette  ancienne 
école  de  Hegel  avait  jusqu'ici  gardé  le  silence  ;  elle  ne  sortait  pas  du  cercle  que 
le  maître  lui  avait  tracé  ;  elle  craignait  de  résumer  ses  conclusions  pour  les 
appliquer  courageusement  à  la  société  moderne,  et  les  journaux  de  la  gauche 
hégélienne,  les  Annales  de  Halle  et  les  Annales  allemandes,  la  frappaient  comme 
une  ennemie.  La  Montagne,  ce  sont  les  écrivains  même  dont  je  parle  qui  s'attri- 
buaient ces  noms  orgueilleux ,  la  Montagne  croyait  avoir  écrasé  la  Gironde. 
Aujourd'hui  cependant  voici  un  girondin  qui  prend  la  parole.  Le  livre  de 
M.  Hinrichs  ne  mérite  donc  pas  seulement  l'attention  à  cause  des  curieux  docu- 
ments qu'il  renferme,  il  a  un  attrait  plus  vif,  c'est  le  manifeste  d'une  grande 
école  qui  se  taisait  on  ne  sait  pourquoi,  et  abandonnait  une  trop  facile  victoire 
à  ses  turbulents  successeurs.  Que  ferait  Hegel  aujourd'hui?  On  se  le  demande 
souvent  avec  regret.  Certes,  on  peut  le  croire,  il  n'aurait  pas  reculé  dans  ce 
développement  nouveau  des  idées,  il  n'eût  pas  refusé  de  donner  à  la  philosophie 
une  direction  plus  active  ;  puisqu'il  avait  commencé  en  1815  une  critique  très- 


DE     LALLEMAGNE.  51 

ferme  et  très-élevéc  de  la  constitution  du  royaume  de  Wurtemberg,  il  aurait  repris 
avec  plus  d'autorité  ces  fortes  études.  Edouard  Gans  aussi,  bien  moins  circonspect 
que  son  glorieux  maître,  Edouard  Gans,  si  généreux,  si  ardent,  si  avide  de  la  vie 
politique,  n'eût  pas  manqué  à  la  tâche  nouvelle  imposée  par  les  événements. 
M.  Hinrichs,  qui  entreprend  aujourd'hui  cette  tâche,  n'a  sans  doute  ni  la  pensée 
souveraine  de  Hegel,  ni  l'ardeur  enthousiaste  de  Gans  ;  mais  la  bonne  volonté  et 
le  talent  ne  lui  manquent  pas,  et  il  s'efforce  de  relever  un  héritage  abandonné. 
Voilà  quel  est  l'intérêt  de  son  travail. 

L'ouvrage  de  M.  Hinrichs  est  une  histoire  rapide  et  assez  complète  de  tous  les 
mouvements  d'opinion  qui  se  sont  produits  en  Allemagne  depuis  le  xvnie  siècle. 
Comment  l'éducation  du  peuple  s'est-elle  faite  sous  la  discipline  des  événements? 
Quelle  action  ont  subie  les  doctrines  religieuses?  Quel  a  été  le  rôle  de  la  science 
dans  ces  révolutions  intérieures?  Telles  sont  les  questions  auxquelles  M.  Hinrichs 
s'est  efforcé  de  répondre.  La  politique,  l'église,  la  philosophie,  voilà  le  triple 
objet  de  ses  curieuses  leçons.  L'auteur,  il  est  vrai,  remonte  un  peu  plus  haut 
dans  son  introduction;  il  commence  en  Orient,  il  continue  avec  l'antiquité 
grecque,  avec  Platon  et  Aristote,  puis  il  passe  de  là  à  Alexandrie  ;  il  arrive 
enfin  au  christianisme,  traverse  à  grands  pas  tout  le  moyen  âge,  et  salue  avec 
Frédéric  H  l'avénemcnt  du  xvme  siècle.  Il  faut  pardonner  quelque  chose  à 
l'ambition  de  la  science  allemande.  La  plus  humble  cité,  au  moyen  âge,  quand 
elle  écrivait  son  histoire,  ne  manquait  jamais  de  remonter  à  la  guerre  de  Troie. 
Un  écrivain  allemand  qui  veut  raconter  la  révolution  de  Saxe  ou  de  Brunswick 
croirait  aussi  déroger,  s'il  ne  cherchait  les  premiers  titres  de  son  récit  dans  les 
archives  de  Babylone  ou  de  Pcrsôpolis.  Je  regrette  pour  M.  Hinrichs  cette  longue 
et  pénible  introduction;  je  crains  qu'elle  ne  nuise  à  son  travail,  et  que  le  lec- 
teur ne  s'effarouche  aux  premières  pages.  La  moitié  d'un  volume,  dix  ou  onze 
leçons  pour  un  résumé  parfaitement  inutile,  c'est  un  peu  plus  qu'il  ne  convenait 
à  l'économie  du  livre.  Le  moindre  inconvénient  de  ces  dissertations,  c'est  d'être 
publiées  pour  la  centième  fois.  Si  elles  n'apportent  rien  qui  ne  soit  connu  déjà, 
à  quoi  bon  en  charger  son  travail?  Si  elles  révèlent  un  point  de  vue  nouveau, 
une  lumière  inattendue,  n'est-il  pas  vraiment  dommage  de  réduire  à  la  mince 
condition  de  préface  une  si  belle  histoire  universelle? 

L'ouvrage  commence  sérieusement  à  la  onzième  leçon,  consacrée  presque  tout 
entière  à  Frédéric  II  ;  cette  leçon  est  excellente.  11  y  a  là  un  portrait  irrépro- 
chable du  grand  capitaine,  et  surtout  du  hardi  penseur,  du  roi  philosophe. 
M.  Hinrichs  montre  fort  bien  tout  ce  qu'il  y  a  d'audace  dans  la  politique  de  ce 
souverain  révolutionnaire,  qui  a  fait  asseoir  le  libre  esprit  sur  le  trône;  il 
explique  parfaitement  la  glorieuse  originalité  de  ce  grand  règne.  C'est  par  lui, 
c'est  par  Frédéric  11  que  la  Prusse  a  été  liée  à  ce  système  vivace  qui  lui  fait  une 
loi  de  s'associer  à  tous  les  progrès  de  l'intelligence.  En  face  de  l'Autriche,  qui 
redoute  la  lumière  et  le  mouvement,  la  Prusse  a  grandi  par  son  respect  de  la 
pensée,  par  sa  foi  dans  l'action.  Or,  à  qui  doit-elle  ces  traditions,  ces  nécessités 
fécondes,  et,  en  quelque  sorte,  cette  charte  souveraine?  A  celui  qui  écrivait 
en  1751  :  «  Je  souhaite  à  cette  maison  royale  de  Prusse  de  sortir  complètement 
de  la  poussière  où  elle  est  restée  jusqu'ici,  je  souhaite  qu'elle  devienne  le  refuge 
des  malheureux,  l'appui  des  opprimés,  la  providence  des  pauvres,  l'effroi  des 
méchants;  mais  si  le  contraire  arrivait,  si  (ce  qu'à  Dieu  ne  plaise!)  l'injustice 
et  l'hypocrisie  devaient  y  triompher  de  la  vertu,  alors  je  lui  souhaite,  à  cette 


52  SITUATION    POLITIQUE 

maison  royale,  une  chute  plus  prompte,  plus  rapide,  que  ne  Ta  été  son  éléva- 
tion, r.  M.  Ilinrichs  a  bien  fait  île  rappeler  avec  force  ces  beaux  souvenirs.  Cette 
ferme  et  intelligente  étude  sur  le  règne  de  Frédéric  est  une  des  meilleures 
parties  de  son  livre,  et  un  excellent  point  de  départ  pour  tous  les  développe- 
ments qui  vont  suivre.  En  effet,  les  événements  des  années  qui  se  succèdent  ne 
santqucla  conséquence  de  cette  politique  hardie.  Quand  la  philosophie  prend  un 
si  libre  essor  à  Iéna  et  à  Berlin,  quand  Fichte  écrit  les  Discours  à  la  nation 
allemande,  n'est-ce  pas  l'esprit  du  grand  Frédéric  qui  se  perpétue  dans  la 
monarchie?  M.  Hinrichs  suit  avec  beaucoup  d'attention  les  phases  diverses  de  cet 
esprit  ;  tantôt  on  lui  lâche  la  bride,  tantôt  il  est  comprimé,  menacé.  L'auteur 
arrive  bientôt  à  l'histoire  contemporaine.  Quoique  les  questions  soient  brûlantes, 
il  ne  redoute  pas  les  détails  les  plus  rapprochés  de  nous,  il  n'a  pas  peur  des 
noms  propres.  Depuis  1815  jusqu'en  1845,  le  mouvement  de  l'opinion  publique 
en  Prusse  est  longuement  indiqué  avec  ses  alternatives  de  succès  et  de  revers. 
Nous  avons  là  un  tableau  complet  de  ces  trente  dernières  années.  Ce  tableau, 
sans  doute,  pourrait  être  plus  net;  l'auteur  n'a  pas  toujours  distribué  avec  art 
les  intéressants  matériaux  dont  il  dispose;  tel  qu'il  est  pourtant,  avec  ses 
défauts,  ses  longueurs,  sa  confusion,  c'est  un  travail  utile,  plein  d'indications 
précieuses,  et  le  plus  curieux  des  documents  pour  l'histoire  contemporaine  de 
l'Allemagne  du  nord. 

Voilà  pour  le  mérite  de  l'auteur  :  ceci  n'est  rien  cependant;  le  véritable  intérêt 
de  ce  livre,  c'est  que  ce  n'est  pas  un  livre,  mais  une  série  de  leçons  professées 
dans  une  université  prussienne  en  présence  d'un  jeune  et  ardent  auditoire. 
Voyez-vous  le  professeur,  le  philosophe,  discutant  en  chaire  sur  les  événements 
de  l'année  qui  vient  de  finir,  le  voyez-vous  délibérant  sur  les  paroles  de  Frédéric- 
Guillaume,  commentant  les  décrets,  les  ordonnances,  les  discours  de  la  couronne? 
Quand  il  ne  professe  pas.  il  public  des  brochures  ;  à  Pâques,  à  la  Pentecôte, 
toutes  les  fois  que  les  salles  de  l'université  sont  vides,  il  publie  sous  ce  titre  : 
Ecrits  de  Vacances  (Ferienschriften).  quelques  feuilles  rapides  qui  seront  bientôt 
dans  les  mains  de  ses  élèves.  Il  ne  se  lasse  point  de  leur  distribuer  cette  nourri- 
ture, et  d'engager  son  jeune  auditoire  dans  les  problèmes  de  la  vie  politique. 
Singulier  pays,  où  peuvent  se  rencontrer,  à  côté  des  institutions  de  la  monarchie 
absolue,  des  franchises  si  grandes  et  de  si  étranges  libertés!  L'Allemagne  est 
aujourd'hui  ce  qu'était  la  France  au  xvme  siècle.  Quand  la  pensée  s'éveille  au 
sein  d'une  nation  tout  entière,  quand  ce  besoin  d'indépendance  est  entré  dans 
la  conscience  d'un  peuple,  ces  libres  désirs  se  font  jour  par  toutes  les  issues. 
quo  data  porta.  A-t-on  jamais  pensé  plus  librement  qu'au  temps  de  Voltaire, 
sous  le  régime  du  droit  divin,  sous  le  gouvernement  du  bon  plaisir?  La  tribune 
alors,  c'étaient  ces  brillants  salons  où  se  dépensait  chaque  soir  tant  d'esprit  et  de 
hardiesse.  En  Allemagne,  la  fermentation  sourde  qui  agite  les  peuples  éclate,  à 
l'heure  qu'il  est,  partout  où  elle  peut,  dans  la  chaire  du  philosophe,  dans  le 
sermon  d'un  pasteur  rationaliste,  dans  le  discours  d'un  corps  municipal.  Tout 
cela  nous  paraît  étrange;  soit.  C'est  pourtant  la  conséquence  obligée  de  l'état  où 
est  arrivé  le  pays.  Le  seul  moyen  de  rétablir  l'ordre,  ce  sera  d'accorder  la  liberté 
véritable.  Donnez  à  ce  libre  esprit  qui  s'emporte  la  place  qu'il  doit  occuper, 
faites-lui  sa  part,  établissez  enfin  les  institutions  fécondes  qui  permettent  à  ces 
forces  vives  de  se  développer  régulièrement,  sans  troubles,  sans  conflit*.  Eu 
attendant,  il  est  bien  que.  les  universités  prennent  ainsi  la  pnrole;  l'intervention 


de   l'Allemagne.  53 

de  ces  hautes  assemblées  paraît,  à  coup  sûr,  plus  opportune  que  celle  de  tant 
d'écrivains  sans  mission. 

Il  convient  surtout  que  les  jurisconsultes  surveillent  d'une  manière  plus  efficace 
ces  questions  législatives  qui  se  rattachent  si  étroitement  à  la  cause  constitu- 
tionnelle. C'est  à  eux  qu'il  appartient  de  demander  la  publicité  des  tribunaux, 
l'indépendance  des  juges,  la  liberté  de  la  défense.  Dans  une  de  ses  meilleures 
leçons,  dans,  une  étude  sur  Fichte,  après  avoir  rappelé  les  intrépides  travaux  de 
ce  grand  citoyen,  M.  Hinrichs  s'écrie  fièrement  :  «  Dans  ces  heures  de  crise,  les 
savants  s'occupaient  de  leur  science  5  les  théologiens  songeaient,  comme  aujour- 
d'hui, au  salut  des  âmes,  sans  jamais  se  soucier  de  la  liberté  de  l'esprit  ;  les 
jurisconsultes  enseignaient  le  droit  romain  ou  exposaient  l'ancienne  constitution 
impériale  qui  n'existait  plus,  c'est-à-dire  que  tout  le  monde  se  taisait  :  le  philo- 
sophe seul  osa  prendre  la  parole.  «  Eh  bien  !  quelle  sera  la  réponse  des  juriscon- 
sultes? Ne  relèveront-ils  pas  ce  défi  ?  Je  sais  bien  qu'il  y  a  deux  ans  la  chambre  des 
députés  du  royaume  de  Saxe  a  été  surtout  occupée  de  ces  questions  si  urgentes; 
je  sais  bien  que  le  ministère,  en  Wurtemberg,  a  proposé  aux  chambres  un  nou- 
veau projet  de  loi,  approprié  aux  lumières  de  l'Allemagne.  Dans  le  grand-duché 
de  Bade  aussi,  les  chambres,  l'année  dernière,  ont  eu  à  examiner  un  projet  de 
législation  conçu  dans  cet  esprit  libéral,  et  un  homme  éminent  de  ce  pays, 
M.  Mittermaier,  publiait,  il  y  a  quelques  mois,  un  ouvrage  approfondi  sur  cette 
matière.  C'est  beaucoup  déjà  ;  ce  n'est  point  encore  assez  :  la  Prusse  surtout  se 
doit  à  elle-même  de  protester  sans  trêve  contre  l'incroyable  administration  de  la 
justice.  Tandis  que  les  philosophes  commentent  en  chaire  les  promesses  de  1815 
et  de  184-0,  n'est-ce  pas  aux  jurisconsultes  de  Berlin,  de  Bonn,  de  Halle,  de 
Kœnigsberg,  qu'il  appartient  de  combattre  efficacement  la  barbarie  d'une  légis- 
lation inique  et  de  faire  entendre,  comme  nos  vieux  parlements,  de  vigoureuses 
remontrances?  Les  universités,  nous  l'avons  dit,  sont  déjà  entrées  dans  cette  voie 
féconde;  elles  s'y  avanceront  davantage,  toujours  calmes  et  fortes.  Dételles  har- 
diesses peuvent  sembler  bizarres,  irrégulières;  mais,  si  l'on  examine  la  situation 
des  choses,  il  faut  bien  reconnaître  le  droit  de  ces  savantes  assemblées.  Ce  droit 
ne  cessera  que  le  jour  où  il  y  aura  une  tribune  à  Berlin.     « 

Ce  ne  sont  pas  seulement  les  partis  libéraux  de  la  Prusse  qui  réclament  ces 
fortes  institutions  ;  toute  l'Allemagne  s'y  intéresse  comme  à  une  cause  nationale. 
Nous  avons  vu  tout  à  l'heure  un  étranger,  un  membre  de  la  chambre  des  députés 
du  duché  de  Brunswick,  31.  Stcinacker,  prendre  une  part  active  aux  discussions 
ouvertes  à  Berlin;  croit-on  que  dans  tous  les  états  constitutionnels  il  n'y  ait  pas 
des  milliers  de  cœurs  qui  battent,  et  qui  désirent  pour  la  Prusse  une  situation 
meilleure?  Pourquoi  donc,  malgré  les  défiances,  malgré  les  antipathies  de  l'homme 
du  sud  contre  l'homme  du  nord,  pourquoi  donc  les  problèmes  qui  s'agitent  ;'i 
Berlin  éveillent-ils  par  toute  l'Allemagne  une  sollicitude  si  empressée?  II  suifit 
de  jeter  les  yeux  sur  les  états  constitutionnels  au  delà  du  Rhin  pour  comprendre 
quel  est  leur  intérêt  dans  ces  grands  débats.  Sous  Frédéric-Guillaume  III,  dès 
que  la  réaction  de  la  diète  contre  les  idées  nouvelles  eut  entraîné  le  gouverne- 
ment prussien,  les  libéraux  des  pays  voisins,  découragés  et  à  demi  vaincus,  recu- 
lèrent presque  aussitôt.  Qu'auraient-ils  fait  sans  l'appui  de  la  Prusse?  C'est  là 
seulement  qu'ils  trouvaient  les  traditions  vigoureuses  dont  leur  inexpérience  avait 
besoin;  c'était  de  Berlin  qu'étaient  sortis,  avec  Stcin  et  Hardenherg,  les  vœux 
et  les  principes  de  l'Allemagne  régénérée.  La  Prusse  conduisait  l'armée  libérale; 

TOME    I.  4 


O  \  SITUATION     POLITIQUE 

si  ce  chef  passait  à  l'ennemi,  la  déroute  était  inévitable.  Aussi  qu'arriva-t-il  ? 
Rappelez-vous  l'histoire  des  chambres  allemandes  pendant  tout  le  règne  de  Fré- 
déric-Guillaume III.  Elles  se  laissèrent  enlever,  l'une  après  l'autre,  les  garanties 
qu'on  leur  avait  d'abord  accordées.  On  les  vit  même  s'annuler  à  un  tel  point, 
qu'elles  permirent  aux  gouvernants  d'abolir,  non  plus  telle  ou  telle  liberté,  mais 
la  constitution  même.  C'est  ce  qu'on  osa  faire,  il  y  a  huit  ans  à  peine,  dans  le 
royaume  de  Hanovre.  Les  sept  professeurs  qui  protestèrent  contre  ce  coup  d'état, 
et  qui  y  perdirent  leurs  chaires,  ont  sauvé  l'honneur  de  Goettingue  ;  mais  les 
chambres  de  Hanovre,  dont  l'indifférence  encouragea  l'audace  du  roi  Ernest, 
lurent  plus  coupables  sans  doute  que  le  gouvernement  qui  violait  la  loi.  Or, 
imaginez  une  tribune,  à  Berlin,  imaginez  la  vie  publique  régulièrement  consti- 
tuée, et  l'esprit  parlementaire  se  développant  avec  force  au  sein  d'une  cité  savante 
et  libérale  :  pensez-vous  que  les  députés  du  Hanovre  se  seraient  endormis  si 
volontiers,  et  qu'il  n'y  aurait  eu  que  sept  voix  dans  tout  le  royaume  pour  dénon- 
cer l'iniquité  commise  ?  Ces  chambres,  si  découragées  jadis,  semblent  se  réveiller 
depuis  quelque  temps 5  d'où  vient  ce  réveil?  Il  date  précisément  de  l'époque  où 
les  espérances  constitutionnelles  ont  reparu  en  Prusse.  C'est  depuis  4840,  c'est 
depuis  les  discours  de  Frédéric-Guillaume  IV,  que  les  réunions  des  chambres,  à 
Carlsruhe,  à  Stuttgard,  à  Dresde,  ont  présenté  un  intérêt  sérieux.  A  Carlsruhe, 
en  4842,  M.  Welcker  osa  entrer  en  lutte  avec  la  diète  elle-même;  cette  vive 
et  brillante  campagne  était  impossible  il  y  a  dix  ans.  Le  parti  libéral  doit 
donc  trouver  encore  dans  les  vœux  de  toute  l'Allemagne  un  secours  direct,  une 
assistance  efficace.  Cette  force  nouvelle  s'ajoutera  aux  ressources  dont  il  dispose, 
et  légitimera  de  plus  en  plus  son  avènement. 

Nous  avons  indiqué  les  forces  du  parti  constitutionnel  ;  que  faut-il  conjecturer 
sur  le  succès  de  sa  cause?  Nous  avons  signalé  le  travail  de  l'opinion,  le  mouvement 
des  différents  groupes  5  voilà,  certes,  des  garanties  sérieuses  :  quels  sont  main- 
tenant les  obstacles?  D'où  sortiront  les  difficultés?  Des  dispositions  personnelles 
de  Frédéric-Guillaume  IV  et  de  l'hostilité  déclarée  du  prince  de  Metternich  ?  Je 
n'ai  que  deux  mots  à  dire  sur  ce  point. 

On  a  vu  suffisamment  par  tout  ce  qui  précède  quel  est  le  caractère  du  roi,  et 
le  genre  de  difficultés  ou  de  secours  que  la  cause  libérale  rencontrera  sur  les  mar- 
ches du  trône.  Frédéric-Guillaume  IV  n'est  certainement  pas  un  esprit  ordinaire  5 
c'est  une  intelligence  tout  à  fait  distinguée,  une  nature  riche,  douée  des  qualités 
les  plus  brillantes,  ornée  de  l'instruction  la  plus  variée  ;  seulement,  est-ce  bien 
un  homme  d'état?  Pour  parler  net,  il  est  permis  d'en  douter.  Ce  roi  artiste,  ce 
brillant  dilettante,  qui  donne  des  leçons  à  ses  architectes,  des  conseils  à  31cyer- 
bcer,  des  inspirations  à  Cornélius,  est  en  même  temps  un  érudit,  un  philosophe, 
un  théologien.  On  assure  qu'il  lit  Platon  et  Aristophane  dans  leur  belle  langue 3 
il  suit  sans  peine  M.  de  Schelling  dans  ses  spéculations  mystiques,  et,  s'il  faut 
traiter  un  point  de  théologie,  il  cite  les  Pères,  il  cite  Luther  et  Melanchton, 
comme  feraient  M.  Hengstemberg  ou  M.  Tholuck.  C'est  dans  les  questions  poli- 
tiques, c'est  dans  la  pratique  des  affaires  qu'il  est  moins  sûr  de  sa  pensée.  Il  saura 
enthousiasmer  Ticck  et  Cornélius,  Meycrbeer  et  Schelling;  ses  ministres  seront 
moins  contents  de  lui  et  le  quitteront  l'un  après  l'autre.  En  réunissant  à  Berlin 
cette  illustre  assemblée  de  poètes  et  de  peintres,  d'artistes  et  de  philosophes,  il  a 
obéi  à  ses  nobles  instincts,  à  ses  délicates  sympathies  pour  toutes  les  distinctions  de 
In  pensée  ;  toutefois  cet  entourage  glorieux  et  si  conforme  à  ses  goûts  sert  en  même 


DE    L  ALLEMAGNE .  S  ï'j 

temps  sa  politique  ;  on  ne  saurait  accuser  de  tendances  illibérales  un  souverain 
absolu  qui  introduit  à  sa  cour  le  droit  démocratique  du  talent.  D'ailleurs,  bien 
qu'il  appartienne,  nous  l'avons  dit,  à  ce  qu'on  nomme  le  parti  historique  ;  bien 
qu'il  se  serve  de  M.  de  Schelling  contre  les  hégéliens,  de  M.  Eichhorn  et  de  M.  de 
Savigny  contre  les  rationalistes  ;  bien  que  la  direction  un  peu  mystique  de  sa 
pensée  l'ait  rendu  favorable  aux  piétistes,  il  est  loyal,  sincère,  impétueux;  il 
voudrait  convaincre  au  lieu  de  régner.  Les  rois  régnent;  lui,  il  parle;  il  fait  de 
longs  discours,  il  engage  des  controverses  sur  les  plus  graves  sujets,  se  fiant  à 
la  facilité  brillante  de  son  esprit  et  à  la  générosité  de  ses  intentions.  Il  lui  est 
arrivé  plus  d'une  fois,  m'assure-t-on,  d'écrire  de  sa  main  à  des  journalistes  qui 
attaquaient  sa  politique  et  de  les  réfuter  dans  le  meilleur  style.  Il  discutait,  il  y 
a  quatre  ans,  la  question  constitutionnelle  avec  les  états  provinciaux  de  Posen  : 
il  a  débattu  hier  un  point  de  théologie  avec  la  municipalité  de  Berlin  ;  ce  n'est 
pas  la  dernière  thèse  qu'il  soutiendra.  C'est  un  roi  très-allemand.  Cependant  nos 
voisins  deviennent  moins  Allemands  chaque  jour,  je  veux  dire  moins  naïfs,  moins 
confiants,  plus  difficiles  à  conduire  :  or,  un  roi  qui  parle  si  volontiers  ne  donne- 
t-il  pas  des  armes  contre  lui?  J'entrevois  donc  ici  deux  chances  contraires  :  d'un 
côté  les  dispositions  fort  équivoques  du  roi,  de  l'autre  les  encouragements  qu'il 
donnera,  sans  y  songer,  au  parti  qu'il  veut  contenir. 

Il  est  certain,  en  effet,  que  Frédéric-Guillaume  est  peu  disposé  à  établir  dans 
ses  états  une  constitution  vraiment  sérieuse.  Le  rêve  de  l'école  historique,  c'est 
d'organiser  l'édifice  de  telle  façon,  que  les  différentes  époques  du  passé,  depuis 
Arminius  jusqu'à  Frédéric  Barberousse,  s'y  trouvent  comme  représentées  par 
étages;  temps  primitifs,  droit  coutumier,  féodalité,  monarchie,  il  faudrait  unir 
tout  cela  et  en  former  l'œuvre  que  l'Allemagne  réclame.  La  constitution  vraiment 
germanique  serait  enfin  découverte  ;  elle  ne  serait  ni  anglaise,  ni  américaine,  ni 
française  surtout  ;  ses  pères,  ses  législateurs,  ce  seraient  les  héros  de  la  Walhalla  ; 
on  n'oublierait  que  Luther  et  Frédéric-le-Grand.  Nous  parlons  sérieusement,  et 
nous  serons  bien  surpris  si  quelques-unes  de  ces  étranges  idées  ne  se  retrouvent 
pas  dans  le  projet  de  constitution  qui  se  prépare;  elles  ont  déjà  percé  visiblement 
dans  les  discours  de  1840.  Seulement,  les  difficultés  seront-elles  résolues  alors? 
Aura-t-on  réussi  par  là  à  calmer  les  exigences  de  l'opinion  ?  Il  faudrait  une  sin- 
gulière confiance  pour  l'espérer.  Cependant,  comme  Frédéric-Guillaume  aura 
donné  par  ses  discours  les  gages  les  plus  sérieux,  l'opposition,  enhardie,  pour- 
suivra toujours  son  but.  Peu  importe  donc  que  les  dispositions  du  roi  soient 
aujourd'hui  défavorables  à  la  cause  constitutionnelle;  les  engagements  qu'il  a  pris, 
ceux  qu'il  prendra  encore,  devront  modifier  tôt  ou  tard  sa  pensée,  et  le  mouve- 
ment de  l'opinion  publique  l'entraînera ,  nous  l'espérons,  dans  les  voies  fécondes 
de  la  société  moderne. 

Le  plus  redoutable  adversaire  du  parti  constitutionnel,  c'est  bien  évidemment 
le  cabinet  autrichien,  et  surtout  le  politique  éminent  qui  dirige  ce  cabinet.  Per- 
sonne n'ignore  en  Europe  quelle  est  l'influence  de  M.  le  prince  de  Mcttcrnich. 
Voilà  trente-six  ans  que  le  prince  est  aux  affaires  ;  pendant  ces  trente  dernières 
années,  si  l'on  regarde  au  fond  des  choses,  c'est  lui  qui  a  gouverné  L1  Allemagne. 
Arrivé  au  pouvoir  en  1800,  M.  de  Metternich  a  assisté  à  l'enthousiasme  popu- 
laire de  1815,  aux  promesses  généreuses  des  souverains,  au  soulèvement  de  toute 
l'Allemagne  ;  il  est  même  un  de  ceux  qui  ont  dirigé  ce  mouvement  des  peuples,  et 
on  sait  qu'il  reçut  le  titre  de  prince  après  la  bataille  deLeipsig.  Puis,  dès  le  tende* 


:  :  7  r  x  t  :  c  x 


de  la  vk t«ûnr .  il  a  laissé  à  cette  noble  ferveur  le  temps  4e  se  calmer, 
secrètement,  sans  éclat,  il  s'est  nus  à  lutter  pied  à  pied  contre  cet  esprit  libéral. 
Il  y  a  nne  phrase  curieuse  prononcée  par  l'empereur  François  à  l'une  des  dictes 
de  Hongrie  :  Toms  wmmméms  sfarificitef,  cf  cooT  Auftcrc  —cor  court  ifnfi—i  i  ;  serf  no 

;  ,■--.    '  ;-.;■-  •■  •    .  ,    .    ■;  .-■.:•.■  .  :■.   «..:    .        "■...■..  ^   ,.      ;  •    ■■  '  '-....<    ■■■■.:    •■.■     ■  ;.-■  ■■:- 

granit.  Eh  bien  !  M.  de  Metternieh  poursuivait  cette  folie  de  constitution,  et  vou- 
lait, par  dbariîé.  en  guérir  r  Allemagne.  Sunefllant  à  la  mis  les  souverains  et 
les  peuples,  tantôt  il  faisait  retirer  par  la  dicte  les  libertés  accordées,  tantôt  il 
arrêtait  les  gouvernements  dans  leurs  concessions  trop  généreuses,  H  a  habile- 
ment mis  à  profit  la  terreur  inspirée  par  le  Tkynioarf  en  1S19  ;  révénement  de 
?:•.::'  :\  .  :  :'■;-■:  :  :  Hi:_:  i-:i.  ::.'  eî  :■:  _:  '.  ..  -'...:-  •  77-.  l?  :_"..  r- 
le  plus  naturellement  du  monde,  et  en  dissimulant  sa  joie.  11  s'agissait  de  lutter 
:-.:i77f  •:  .  \  -.  :  -~<  7  l.*».::::'.  :t  *.•:<  i  ::---:;.*  :■:  ' .  :  ;  : .  -  _ ...  :  _  -.  :  -  .  ...  -■  _ .  .  '; 
par  de  grands  ministres;  il  fallait  ruiner  HnAnence  de Stein  et  de  Hardenberg ; 
il  a  réussi  à  force  d'habileté  et  de  ruse.  Or,  voilà  maintenant  que  l'esprit  de  Stein 
:  5  :  _  -  .  '  :  :  :  :  -  :  -  -  .  :  -  -  -  ~  5  s:  :. :  i  z .  :■?.? .  L  -.  s-i ~  i  '  .  '  ;.*;■:■:.  i  .  -  .  •  .  7  ; ■■: 
sur  rennemi;  il  a  fait  semblant  do  ne  pas  le  voir,  attendant  roceasimi  de  le  frap- 
per. L'occasion  est  venue  bientôt,  due  émeute  religieuse  éclate,  l'église  évangé- 
lîque  est  tourmentée  par  une  crise  profende  :  c'est  alors  que  M.  de  Hetiernieh  a 
vu  Frédéric-Guillaume  F 

Certes,  la  position  de  M.  de  Metternieh  parait  puissante,  sa  politique  semble 
solidement  assurée  ;  eh  bien  3  non  :  malgré  tant  de  victoires  remportées  depuis 
le  congrès  de  vienne  sur  le  mouvement  huerai  des  esprits,  M .  de  Metternieh  a 
*_::.  ..  ;  h  ■  .. .  :  .  .;  .  .  :  -•  -  -  -v  '.-.  :  -:  -  "  ~  :  :'.  '-.  t>:  :  ■:  .  -  .  ::.  ;  -•:.-:  :  :  -- 
sion  décisive,  et,  si  le  vieux  diplomate  se  réveille  si  vivement  aujourd'hui.  <: 
qu'il  croit  voir  chanceler  rouvre  de  toute  sa  vie,  Quelle  a  été  cette  oeuvre  mum 
,.:?..':■■'..  _;  -::.:.-::.-.  -::  :  ::..:  :■:: ..-:  7_,     .-I' ....  '  '. .  :lz:  '.-.  i  :■-.  fi  :  7_  i~  il:;* 

X.  de  Metternieh,  en  misant  une  guerre  si  vive  aux  idées  nouveOes.poursui- 
vait  manifestement  deux  buts  :  fl  voulait  rainer  la  cause  fincrale,  et  en  même 

-..t  ZL  7  ;    7L7  i  :      r-7    7     .'-.     7      -  ;  -       -  '-    :  -  .   '  :  7-      '  ■  '     "_'i..:    L777  I  7:   T  7"    I_  '.     •  7_  7L1       '  '  77.  .  ><  . 

La  Prusse,  depuis  Fréuerïe-le-€aano%  représentait  la  science,  la  pensée;  elle 
était  comme  le  coeur  énergique  de  F  Allemagne  ;  eh  bien  !  que  le  gouvernement 

::_::.:.:".;   il  :.l;    _  :   : .  _  i   ici.  5  :  .  '  :  -■'.-'.   :_....  i  :■  :•  :  ri  t  :  z  : .-.  :  : .:  _l  ■: .   -.  :  5  i-  :  ;  •: .  ; 

,;5  -_:-:•-    .7;    1-:  T:-.-L.:.:   '.'.  -i     ~z.-:.:  . .-;   ::.::5    i:  :A..-:l  zz:.i   :-:l5'.:;l;  :l- 

.-:.-.    L:   .  -f  de  Metternieh,  c'était  d'empêcher  cet 

;-;;.:_.:..'     v  •  -  .■  .  ..  -z.- .  .5.- .:   i-  l.-:  _.■  ■:    ::l:    ~;  '.ï.ï  7:5;  7-L7  :-.t:f  ■:_  '.■'-: ':.•-.  n. 

et  nnfuence  iature  de  la  nairam  de  Brandebourg.  tN  'est-ce  pas  là  ce  qui  arriva 
•-.  -;  7 .  '  N  li  '■--  ..'  -.;  -  :i  i  .':. i . :?■-.  :  -  ■•  7  ■:  v .  -. . :  .  :  *:-,  _ i  .  .  : 7:5  :  :  i  :  5  zr.i- 
;._-,.;  -_-_ -l7* .  :  •:...—      .::.;--..:..   7  :  .  i   y  7  _  -  - .  - ;   i    ' ...  -  L.       —. 

*—— t  Tesprit  libéral  recula  dans  le  Hanovre,  dans  la  Hesse  électorale,  en 
E-:-  .:;■■:.  •- 

— ^w^  M.  de  Metternieh  triomphait  donc,  et,  je  le  répète,  il  triomphait  deux 
:   .  «     . .        ".•...•..•.-.-:  .7-     ;  7 .  -    ■  7  7 .  ;  . •:    :.•  ;  .l  ::_••:  î    7 . .      C: ;■{-:. - 

dant,  chose  singulière!  cette  seconde  victoire,  si  adroitement  obtenue,  lui 
échappa  presque  au  même  instant.  Soit  hasard,  soit  habileté  supérieure,  au 
momuit  même  où  le  gouvernement  prussien  cédait  à  Uni uenee  autrichienne 
cette  direction  de  r  Allemagne  à  laquelle  il  pouvait  prétendre,  il  regagnait  sur 
un  autre  terrain  tout  ce  qu'il  sacrifiait  ici.  Cest  en  i  £19  surtout  que  Frédéric- 


DE    LALLSMAGXF.  a7 

Guillaume  III  a  commencé  d'abandonner  la  cause  libérale  pour  entrer  dans  cette 
voie  de  réaction  où  l'engageait  la  politique  du  cabinet  de  Vienne.  Eh  bien!  c'est 
aussi  en  1819  que  commença  obscurément,  dans  l'ombre,  une  œuvre  très- 
sérieuse,  très-féconde,  par  où  devait  être  rendue  au  royaume  de  Prusse  la  pré- 
éminence qu'il  abandonnait  ;  je  parle  de  l'union  douanière.  Le  premier  traité 
conclu  en  1819  avec  la  principauté  de  Schwarzbourg-Sondcrshausen  fut  le  signal 
de  cette  nouvelle  politique.  Quelques  années  après,  c'étaient  des  états  plus 
importants,  la  Hesse-Darmstadt.  la  H  esse  électorale,  que  la  Prusse  attirait  à  elle  ; 
ses  conquêtes  s'étendaient  chaque  jour.  et.  en  1830.  les  grands  étals  du  centre 
et  du  midi,  la  Saxe,  la  Bavière,  le  Wurtemberg,  faisaient  partie  du  ZoUverem. 
Il  y  eut  alors  un  véritable  commencement  d'unité  dans  cette  Allemagne  si  avide 
de  ce  bien  suprême.  Depuis  lors,  des  accessions  importantes  ont  eu  lieu,  et  il 
faut  aujourd'hui  compter  plus  de  vingt-sept  millions  d'hommes  que  ce  grand 
système  réunit  pour  une  cause  commune  sous  la  présidence  de  la  Prusse.  On 
comprend  quelle  a  dû  être  l'inquiétude  de  l'Autriche,  en  voyant  la  fortune 
nouvelle  de  son  altière  rivale.  Quelle  défaite  pour  la  politique  du  cabinet  de 
Vienne  ! 

Eh  bien  !  si  M.  de  Metternich.  repoussé  déjà  sur  ce  point  où  il  croyait  avoir 
triomphé,  voit  reparaître  les  idées  libérales  auxquelles  il  a  déclaré  une  guerre  à 
outrance,  les  deux  résultats  qu'il  poursuit  depuis  trente  ans,  et  qu'il  avait  cru 
atteindre,  lui  échapperont  à  la  fois.  Il  aura  perdu  l'une  après  l'autre  la  double 
conquête  dont  il  pouvait  se  glorifier;  l'œuvre  de  toute  sa  vie  croulera.  Cette 
situation  de  31.  de  Metternich  est  bien  grave:  elle  fait  pressentir  les  mille 
obstacles  que  sa  politique  opposera  au  mouvement  constitutionnel.  Il  est  mani- 
feste que  l'Autriche  est  aujourd'hui  plus  intéressée  que  jamais  à  combattre  les 
idées  de  réforme  ;  battue  dans  la  question  du  Zollvercin,  dépassée  par  la  Prusse, 
qui  s'est  placée  à  la  tète  de  l'unité  commerciale,  si  elle  laissait  sa  rivale  s'em- 
parer aussi  de  la  direction  politique  et  devenir  le  centre  de  l'Allemagne  consti- 
tutionnelle, elle  descendrait  au  second  rans;.  Elle  luttera  donc  avec  une  vigueur 
désespérée,  et  le  chef  du  cabinet  de  Vienne,  à  un  âge  où  le  repos  est  précieux, 
sera  forcé  d'entreprendre  une  périlleuse  campagne  pour  défendre  l'œuvre  de  sa 
vie  entière,  ébranlée  déjà  profondément  et  menacée  peut-être  d'une  ruine 
prochaine. 

Je  le  répète,  c'est  là  pour  les  défenseurs  du  parti  constitutionnel  l'ennemi  le 
plus  terrible;  c'est  aussi  de  ce  côté  que  l'attention  se  tourne  désormais.  On 
remarque  déjà,  en  Allemagne,  que  le  prince  de  Metternich  est  bien  âgé  ;  comme 
on  se  défie  du  présent,  on  espère  dans  l'avenir;  on  se  dit  enfin  que  le  président 
actuel  de  la  diète,  l'élève,  le  confident  du  prince,  M.  de  Mùneh-Billinghausen.  n'a 
pas  et  n'aura  jamais  sans  doute  l'autorité  du  maître  qu'il  doit  remplacer.  Je  ne 
sais  s'il  est  besoin  d'ajourner  de  la  sorte  les  espérances  de  la  Prusse.  Si  nous 
avons  tracé  exactement  le  portrait  de  Frédéric-Guillaume,  il  est  très-possible 
que  toute  l'habileté  du  prince  de  .Metternich  vienne  échouer  contre  les  incerti- 
tudes du  roi.  On  assure  que  Frédéric-Guillaume,  dans  les  réunions  de  Stolzen- 
fels,  a  fait  de  grandes  concessions  en  matière  religieuse,  mais  que.  sur  la  ques- 
tion constitutionnelle,  il  s'est  réservé  sa  liberté  tout  entière.  Frédéric-Guillaume 
s'accoutume  peu  à  peu  à  l'idée  d'une  constitution,  et  il  ne  lui  déplaît  pas  que 
l'Autriche  en  ait  peur.  S'il  est  retenu,  d'un  coté,  par  la  crainte  d'accorder  plus 
qu'il  ne  doit,  de  l'autre,  l'attention  de  l'Europe  dirigée  vers  lui.  reflet  produit 


:>8  SITUATION    POLITIQUE    DE    ^ALLEMAGNE. 

déjà  par  les  bruits  vagues  qui  se  sont  répandus,  le  désir  enfin  d'assurer  la  pré- 
éminence politique  de  la  Prusse,  tout  en  ce  moment  flatte  son  amour-propre  et  le 
dispose  à  agir. 

Je  m'arrête  :  ce  terrain  des  conjectures  est  toujours  glissant  ;  qu'il  nous  suffise 
d'avoir  indiqué  les  chances  possibles.  Aussi  bien,  quelles  que  soient  les  incerti- 
tudes du  roi,  si  habile  que  puisse  être  l'opposition  du  cabinet  de  Vienne,  il  y  a 
un  fait  certain,  manifeste,  et  je  crois  l'avoir  mis  en  lumière,  c'est  que  le  parti 
constitutionnel  en  Prusse  est  désormais  une  puissance  tout  à  fait  sérieuse.  Le 
grand  changement  qui  se  prépare  est  déjà  consacré  au  fond  des  esprits.  Quand 
un  peuple  est  arrivé  à  ee  point  de  maturité  vigoureuse,  les  libres  institutions 
que  réclame  ce  peuple  peuvent  bien  ne  pas  lui  être  accordées  sans  délai;  mais  il 
les  obtiendra  bientôt  et  nécessairement.  En  assistant  avec  émotion,  avec  intelli- 
gence, aux  discussions  de  ses  publicistes,  en  suivant  ces  débats  d'une  tribune 
qui  n'existe  pas  encore,  la  Prusse  a  conquis  la  tribune  qu'on  lui  donnera  demain. 
Que  l'opposition  continue  donc  ces  luttes  politiques,  qu'elle  redouble  de  modé- 
ration et  de  fermeté,  qu'elle  grandisse  en  talent  et  en  persévérance  ;  le  jour  où 
elle  réussira,  ce  ne  sera  pas  seulement  la  Prusse,  ce  sera  l'Allemagne  entière 
qui  entrera  décidément  dans  les  voies  d'une  civilisation  nouvelle. 

Saint-René  Taillandier. 


UN 


HUMORISTE  EN  ORIENT. 


EOTHEN. 


M.  do  Forbin  s'étonnait,  en  1827,  de  rencontrer  au  pied  des  pyramides  l'om- 
brelle rose  d'une  dame  anglaise.  Depuis  cette  époque,  le  phénomène  est  devenu 
vulgaire;  les  touristes  anglais  en  Orient  se  sont  si  prodigieusement  multipliés, 
qu'on  ferait  de  leurs  volumes  une  autre  pyramide  de  Giseh.  Grâce  à  eux,  il  n'y 
a  plus  rien  à  dire  sur  l'Orient;  le  mystère  manque  au  pays  du  mystère.  Le  sphinx 
est  sans  énigme,  le  temple  de  Denderah  ne  possède  plus  de  secrets,  les  tombes 
des  rois  ont  été  fouillées,  les  images  des  prêtres  expliquées,  la  source  du  Nil  est 
connue,  et  la  statue  de  Memnon  elle-même  s'est  dépouillée  de  son  prestige.  Qui 
ne  sait  sur  le  bout  du  doigt  la  colonne  de  Pompée,  le  Delta,  les  chameaux  du 
désert,  Karnak  et  Medinet-Abou?  L'obélisque  de  Louqsor  est  notre  proche  voisin, 
et  l'un  des  touristes  dont  je  parle  raconte  qu'un  colosse  de  granit,  à  demi  ense- 
veli sous  les  sables,  n'appartient  ni  à  Ibrahim-Pacha,  ni  à  Méhémet-Ali,  mais  au 
«  musée  britannique,  «  lequel  n'a  pas  eu  le  temps  de  le  faire  enlever.  Si  cette 
invasion  continue,  l'Orient  n'offrira  plus  à  l'album  des  Anglaises  un  seul  pilastre 
digne  d'elles,  un  coin  dont  elles  puissent  dire:  «  ft  is  higldy  satisfactory  i  — 
c'est  bien  satisfaisant!  »  le  dernier  terme  de  l'enthousiasme  chez  la  touriste 
anglaise. 

.Nous  n'avons  pas  la  prétention  de  passer  en  revue  les  trois  ou  quatre  cents 
volumes  anglais  dont  l'Orient  a  été  le  prétexte  depuis  une  dizaine  d'années,  et  que 

(I)  Eolhen,  un  vol.  în-8  ;  Londres.  1843. 


GO  UN    HUMORISTE 

certes  nous  n'avons  pas  lus  et  ne  nous  promettons  pas  de  lire.  Le  courage  nous 
manquerait  pour  soulever  seulement  la  gerbe  de  l'année  dernière.  Toute  une 
mission  de  voyageurs  s'est  mise  à  l'œuvre;  nos  voisins  ont  couvert  l'Egypte, 
l'Arabie,  la  Palestine,  la  Turquie,  la  Grèce  et  la  Mésopotamie.  Seigneurs,  com- 
mis, étudiants,  capitaines,  marchands,  ecclésiastiques,  des  dames,  des  demoi- 
selles, et,  ce  qui  atteste  une  fièvre  orientale  bien  singulière,  des  personnes  qui, 
n'ayant  jamais  quitté  Londres,  leur  home  et  leur  coin  du  feu,  veulent  voyager 
au  moins  en  imagination  dans  le  pays  de  leurs  rêves,  publient  résolument, 
comme  miss  Plimley,  le  récit  d'un  voyage  qu'elles  ont  fait  ou  désireraient  faire  (i). 
Parmi  les  plus  sérieux  de  ces  voyageurs,  certains  visitent  l'Orient  pour  leur 
libraire,  et  d'autres  pour  leur  église.  M.  Dawson  Borrcr  (2)  calcule  exactement 
les  mètres  et  les  toises  de  colonnades  et  de  statues;  M.  Whitc  (3)  fait  l'inventaire 
des  boutiques  de  Stamboul  et  de  ce  qu'elles  contiennent  ;  M.  Cameron  (4)  en- 
tonne les  louanges  de  sa  majesté  l'empereur  Nicolas,  et  M.  Hill  (5),  animé  d'une 
indignation  véhémente  contre  le  pape,  auquel  il  préfère  hautement  le  chef  des 
mollahs,  n'a  d'autre  but  que  de  démontrer  la  supériorité  de  l'islamisme  sur  la 
foi  catholique  ;  lord  Nugcnt,  au  contraire,  visite  les  lieux  saints  (C)  pour  s'as- 
surer de  remplacement  exact  et  des  localités  précises  de  Bethléem  et  du  Gol- 
gotha  ;  enfin  M.  Urquhart,  homme  très-spirituel  et  quelquefois  éloquent,  mais  fort 
passionné,  ne  perd  jamais  de  vue  sa  vieille  rancune  contre  lord  Palmerston  ;  il 
se  la  rappelle  en  face  de  Misitra  ou  lorsque,  vêtu  d'une  robe  de  chambre  perse, 
il  prend  son  thé  dans  un  bocage  sur  les  bords  de  l'Ilyssus. 

On  voit  bien  que  l'excentricité  anglaise  ne  fait  faute  à  pas  un  de  ces  voyageurs. 
Chacun  a  son  parti  priS  et  son  idée  fixe,  quelquefois  assez  triste,  comme  chez 
M.  Hill,  que  poursuit  en  tous  lieux  le  fantôme  du  papisme,  et  qui  se  ferait  plutôt 
renégat  et  circoncis  que  chrétien  catholique.  Ni  M.  Hill,  ni  lord  Nugent,  ne  nous 
ont  captivé,  tout  respectables  qu'ils  soient.  Nous  nous  sommes  laissé  attirer  et 
séduire  par  des  originalités  plus  capricieuses  et  plus  douces.  Nous  avons  lu 
M.  Cameron  par  exemple,  le  chevalier  errant  de  l'empereur  de  Russie;  M.  White, 
l'observateur  infatigable  des  rues  de  Constantinople  ;  enfin  l'auteur  anonyme 
d'Eothen,  railleur  sans  pitié  des  splendeurs  et  des  ruines  orientales.  Ceux-là, 
nous  les  avons  suivis,  nous  les  avons  étudiés,  nous  les  aimons,  l'auteur  d'Eothen 
surtout,  qui  est  un  humoriste  pur,  et  qui  appartient  à  une  famille  d'esprits 
libres,  penseurs  que  rien  ne  discipline,  poètes  que  rien  n'entrave,  obéissant 
à  leurs  impressions  vraies.  Montaigne  n'était  pas  d'une  autre  race,  et  c'est  un 
des  plus  aimables  chefs  de  cette  famille  que  nous  estimons  tant. 

Plus  les  affaires,  le  business,  comme  disent  énergiquement  les  Anglais,  pèsent 
d'une  lourde  masse  sur  leurs  intelligences  et  envahissent  les  heures  du  premier 
ministre  comme  de  l'ouvrier,  plus  c'est  chose  piquante  de  voir  leurs  humoristes 
en  voyage  se  livrer  à  toute  leur  verve  d'indépendance.  Leur  caprice  déchaîné  ne 
respecte  rien.  Ils  s'expatrient  avec  délices,  s'amusent  comme  de  grands  écoliers, 

(1)  Days  and  Nights  in  the  East;  2  volumes,  1845. 

(2)  A  Joumey  from  Naples  lo  Jérusalem,  by  Dawson  Borrer;  1  vol.,  1844. 

(3)  Three  years  in  Constantinople,  or  Domestic  Mail  tiers  of  the  Turks  in  1844,  by 
C.  Wtnle;3  vol.,  1845. 

(4)  Personal  Adventures  and  Excursions...,  by  G.  P.  Cameron;  2  vol.,  1845. 

(5)  The  Tiara  ani  the  Turban,  by  W.  Hill;  2  vol.,  1845. 

(6)  Visits  to  sacred  f.ands,  by  lord  Nugent;  2  vol.,  1845. 


EN     ORIENT.  6J 

hument  Pair  libre  à  pleine  poitrine,  et  rient  au  nez  de  tous.  Dès  l'époque  d'Eli- 
sabeth, un  certain  Thomas  Coryate  ou  Tum  Coryalt,  comme  l'appelaient  ses 
contemporains,  courut  l'Europe  et  l'Asie,  et  consigna  ses  mélancoliques  facéties 
dans  un  petit  volume  plein  de  naïvetés  grotesques,  publié  sous  le  titre  allitératif 
et  gothique  de  Crudités  de  Coryalt. 

Au  xvme  siècle,  Sterne,  bien  plus  savant  qu'on  ne  le  pense,  et  qui  puisait, 
comme  Rabelais,  une  partie  de  ses  inventions  dans  de  vieux  bouquins  oubliés, 
mit  à  profit  ce  prédécesseur  sentimental  et  burlesque.  Coryatt.  Sterne  connais- 
sait son  siècle,  il  comprit  que  les  grossières  plaisanteries  de  Coryatt  n'étaient  plus 
de  mise;  il  flatta  les  voluptés  sentimentales  de  ses  contemporains,  et  fît  accepter 
ses  lubies  sous  cette  étiquette  raffinée  et  menteuse.  Voyez  à  quel  point  les  hommes 
sont  dupes  des  mots  !  c'est  un  éternel  sujet  d'étonnement  :  le  Sentimental  Jaurney 
de  ce  malin  Sterne  a  toujours  passé  pour  un  «  voyage  de  sentiment.  »  Qu'y 
voit-on,  je  vous  prie,  de  sentimental,  si  ce  n'est  le  caprice  ironique,  sensuel  et 
même  cynique  d'un  voyageur  qui  s'amuse,  se  repose,  rêve,  flâne,  se  moque  de 
lui-même  et  de  vous  aussi? 

Depuis  quelques  années,  les  voyageurs  humoristes  les  plus  gracieux  et  les  plus 
piquants  qui  aient  suivi  la  piste  de  Sterne  sont  Halliburton,  juge  de  la  Nouvelle- 
Ecosse,  qui,  sous  le  nom  de  Sam  Slick,  marchand  de  pendules  de  bois  (i).  a 
vivement  parodié  le  patois  et  décrit  les  mœurs  de  certains  cantons  reculés  de 
l'Amérique  septentrionale;  Charles  Dickens,  dont  les  spirituelles  Xotcs  sur  les 
Etats-Unis  ont  eu  un  grand  succès  de  gaieté  (2)  ;  enfin  l'auteur  anonyme  des 
Bubbles  from  Nassau  [Brunnen  von  Nassau),  que  l'on  croit  être  Samuel  Taylor 
Coleridge.  Chez  Halliburton,  la  plaisanterie  est  plus  sèche  et  plus  originale; 
Dickens  est  plus  pittoresque  et  plus  vif;  les  mœurs  et  les  ridicules  des  petites 
villes  d'eaux  allemandes  n'ont  pas  de  meilleur  peintre  que  l'auteur  des  Brunnen 
von  Nassau,  homme  du  monde,  leste,  pimpant  et  de  bon  ton.  Tout  à  côté  d'eux,  un 
peu  plus  incorrect,  mais  aussi  plus  brillant,  se  place  l'auteur  anonyme d'Eothen. 

Le  seul  pédantisme  du  livre  est  sur  la  couverture  :  Eothen,  cela  veut  dire 
«  des  pays  de  l'aurore.  »  —  Un  beau  jour,  l'auteur  s'est  dit  à  lui-même  que 
l'Occident  lui  déplaisait,  que  la  civilisation  le  fatiguait,  que  ces  femmes  pâles, 
ces  hommes  noirs,  cette  régulière  activité  de  l'Europe,  le  faisaient  périr  d'ennui. 
«  0  vieille  Europe  !  s'est-il  écrié,  j'en  ai  bien  assez  de  toi  !  0  notre  pauvre  chère 
vieille  pédante  !  laborieuse  et  fastidieuse  ménagère,  excellente  fabricante  et  bou- 
tiquière  adorable,  tes  vices  sont  plus  insupportables  que  tes  vertus  !  Je  vais 
chercher  un  pays  qui  possède  encore  quelque  chose  d'imprévu,  un  pays  barbare, 
sans  cafés  et  sans  tribunaux,  sans  passe-ports  et  sans  aidermen,  d'où  la  gendar- 
merie soit  absente,  comme  les  chemins  de  fer  et  les  journaux.  Si  l'on  m'y  pend 
ou  que  l'on  m'y  empale,  ce  ne  sera  pas  comme  atteint  et  convaincu  de  vagabon- 
dage, mais  pour  me  punir  de  ne  pas  suivre  la  coutume  générale  et  les  lois  du  pays, 
de  ne  pas  être  un  bandit,  et  de  ne  pas  aller  tout  nu.  Je  trouverai  du  nouveau, 
je  me  sentirai  vivre;  mon  sang  circulera  plus  vite,  et  je  secouerai  la  torpeur 
européenne,  l'oscillation  monotone  d'un  pendule  aux  mouvements  réguliers  !  n 
II  dit.  et  il  part.  Comment  il  arrive  jusqu'à  Semlin,  sur  les  bords  de  la  Save,  il 

(1)  Voyez,  dans  la  Revue  du  13  avril  1841,  ParUcle  de  M.  Chastes  sur  cet  écrivain. 

{"2)  Voyez,  dans  la  livraison  du  ôl  janvier  1843,  les  Américains  en  Europe  et  les  Euro- 
péens en  Amérique. 


62  l'N    HUMORISTE 

ne  nous  le  dit  pas.  Une  fois  arrivé  là,  il  se  met  en  tête  de  pousser  jusqu'en  Pa- 
lestine par  la  Grèce,  l'Egypte  et  le  désert.  Jeune  et  gai,  rien  ne  lui  importe  ou 
ne  l'arrête  ;  il  n'a  point  de  but  politique,  il  se  laisse  aller  à  toute  impression 
nouvelle.  Il  ne  cherche  pas  de  médailles,  s'inquiète  peu  de  monuments,  ne  tient 
pas  grand  compte  des  souvenirs  classiques;  la  bonne  humeur  et  la  santé  sont  les 
meilleures  parties  de  son  bagage. 

Le  premier  personnage  qu'il  rencontre  sur  son  chemin ,  c'est  la  peste ,  ou 
plutôt  le  fantôme  de  la  peste.  Il  ne  recule  pas  devant  cette  grande  terreur  de 
l'Orient,  et  plus  tard,  la  rencontrant  au  Caire  et  à  Constantinople,  il  joue  avec 
elle,  la  brave,  la  défie,  et  finit  par  la  nier  totalement.  Une  douzaine  de  bandits 
enturbannés  l'accueillent,  il  s'engage  dans  le  labyrinthe  obscur  de  la  première 
rue  musulmane,  et  foule  aux  pieds,  sans  le  moindre  respect,  les  ruines  friables 
de  ce  vieux  sol  formé  de  débris  ;  partout  silence,  immobilité,  ennui,  misère,  une 
misère  drapée,  il  est  vrai,  dans  ses  haillons,  et  qui  voudrait  passer  pour  mysté- 
rieuse. Le  voyageur  nouveau  ne  s'y  laisse  pas  prendre.  Le  premier  pacha  qu'il 
salue  ne  lui  impose  pas;  il  voit  ce  que  M.  Urquhart  a  si  bien  fait  observer,  le 
peu  de  rapports  qui  se  trouvent  entre  l'Orient  et  l'Europe,  le  vide  et  l'inanité  de 
ces  rapports,  et  la  singulière  mystification  subie  par  les  voyageurs  et  le  public. 
Avez-vous  lu,  dans  le  voyage  de  quelque  honnête  gentleman,  après  sa  tournée 
d'Orient,  le  pompeux  récit  de  l'entrevue  qu'un  pacha  lui  a  courtoisement  accor- 
dée? Y  avez-vous  trouvé  le  panégyrique  de  ce  Turc  parfaitement  au  courant  des 
choses  de  l'Europe,  et  qui  n'ignore  rien  des  relations  des  états  européens  entre 
eux,  ni  des  progrès  admirables  de  notre  industrie?  Cette  entrevue,  prise  au  grand 
sérieux,  orne  presque  tous  les  voyages  modernes.  L'auteur  (TEothen  en  fait  bon 
marché,  et,  réduisant  à  la  réalité  vulgaire  cette  magnifique  entrevue,  il  l'abaisse 
aux  proportions  d'une  facétie,  et  la  fait  même  descendre  jusqu'à  la  farce. 

Voici  l'Anglais ,  escorté  de  son  drogman,  qui  se  présente  et  pénètre  chez  le 
pacha,  siégeant  avec  sa  pipe  dans  une  salle  blanche  meublée  de  cinq  tapis  et  de 
douze  esclaves.  —  «  L'Anglais,  dît  gravement  le  pacha,  est  le  bienvenu;  bénie  entre 
toutes  les  heures  est  l'heure  de  son  arrivée  !  »  Le  drogman,  qui  se  retourne,  dit 
au  voyageur  :  «  Le  pacha  vous  salue.  —  Saluez-le  de  ma  part,  interrompt  l'An- 
glais, et  répondez  que  je  suis  enchanté  de  l'honneur  de  le  voir.  »  Le  drogman 
prend  alors  une  attitude  diplomatique,  et,  les  bras  croisés  sur  sa  poitrine, 
entame  le  grand  discours  suivant,  qui  se  reproduit  avec  des  variantes  à  l'occa- 
sion de  tous  les  voyageurs  :  «  Sa  seigneurie,  cet  Anglais,  seigneur  de  Londres, 
vainqueur  de  la  France,  suppresseur  de  l'Irlande,  a  quitté  ses  gouvernements,  et 
permis  à  ses  ennemis  de  respirer  un  moment  ;  franchissant  les  vastes  mers  sous 
un  incognito  sévère,  escorté  de  quelques  serviteurs,  en  petit  nombre,  mais  éter- 
nellement fidèles,  il  est  venu  arrêter  ses  regards  sur  la  figure  éclatante  du  plus 
magnifique  des  pachas,  le  maître  de  l'admirable  et  miraculeux  pachalik  de  Karago- 
kougoldour  !  «  Cette  tirade  syrienne,  arabe  ou  persane,  selon  la  circonstance, 
ayant  paru  interminable  au  voyageur,  celui-ci  craint  que  son  interprète  n'ait 
commis  quelque  sottise,  et  se  retourne  vivement  :  «  —  Que  diable  dites-vous  au 
pacha  !  je  crois  que  vous  lui  parlez  de  Londres.  Il  va  me  prendre  pour  un  cockney. 
Je  vous  ai  toujours  recommandé  de  répéter  que  je  suis  gentilhomme  de  l'Yorkshirc, 
appartenant  à  l'une  des  branches  de  la  famille  Bowklackwow,  propriétaire  du 
parc  et  du  château  du  même  nom  ;  j'ai  eu  l'intention  de  devenir  juge  de  paix  de 
mon  comté,  et  le  pair  d'Angleterre  lord  Grcatprose  m'avait  assuré  de  son  patro- 


EN    ORIENT.  60 

nage  auprès  des  ministres  relativement  à  une  belle  sinécure,  mais  il  a  manqué 
de  parole  ;  enfin  j'ai  figuré  comme  candidat  aux  élections  de  Goldborouglr  et 
mon  élection  aurait  certainement  eu  beaucoup  de  succès,  si  mon  rival  n'avait  pas 
acheté  mon  comté  tout  entier.  Entendez-vous?  quand  vous  parlez  de  moi.  ne  dites 
jamais  que  la  vérité  stricte!  «  Le  drogman  se  tait,   et  le  pacha,   reprenant  la 
parole  :  «  Que  dit  notre  ami.  le  soleil  levant  de  Londres?  Y  a-t-il  quelque  chose 
que  je  puisse  lui  accorder  dans  le  pachalik  de  Karagokougoldour  ?  *  Le  drogman 
très-mécontent  :    «  Cet  Anglais,  venu  du  parc  de  Bowklackwow,  membre  de  la 
susdite  famille,  et  qui  aurait  été  quelque  chose  dans  son  pays  s'il  avait  pu.  vient 
d'énumérer  ses  titres  et  ses  exploits.  —  La  fin  de  ses  honneurs  est  plus  éloignée 
que  les  limites  de  la  terre,  s'écrie  le  pacha  en  caressant  sa  barbe,  et  le  catalogue 
de  ses  qualités  est  plus  nombreux  que  celui  des  étoiles  du  firmament.  — Que  dit 
le  pacha?  —  Le  pacha  vous  félicite.  —  De  quoi  ?  de  n'être  pas  membre  des  com- 
munes? Moi.  ce  que  je  désire  connaître,  ce  sont  les  vues  et  les  intentions  du  pacha 
relativement  à  l'Europe,  ses   observations    personnelles  sur  l'empire  ottoman. 
Dites-lui  que  nos  chambres  ont  été  convoquées,  et  que  le  discours  du  trône  ren- 
ferme la  promesse  solennelle  de  maintenir  l'intégrité  des  domaines  du  sultan.  — 
Hautesse,  dit  le  drogman,  cet  Anglais,  qui  aurait  été  quelque  chose  dans  son 
pays  s'il  avait  pu,  avertit  votre  hautesse  que  les  chambres  parlantes  et  la  chaise 
de  velours  de  l'Angleterre  ont  juré  de  maintenir  l'immortalité  du  trône  du  sultan. 
—  Merveilleuse  chaise  de  velours  !   s'écrie  le  pacha  ;  merveilleuses  chambres  ! 
(Imitant  la  machine  à  vapeur)  :  Toujours  de  la  fumée  !  Ouizz  !  ouizz  !  Toujours 
des  roues  qui  tournent  !  Bit  î  brr  !  Tout  se  fait  comme  cela  en  Angleterre.  Mer- 
veilleux peuple  !  machines  merveilleuses!  —  Ah'çà!  dit  le  voyageur  anglais  au 
drogman,  qu'est-ce  qu'a  donc  le  pacha,  qu'il  fait  des  gestes  et  répète  :  Ouizz! 
ouizz  !   brr  !  brr?  Croit-il  que  notre  gouvernement  veut  être  infidèle  a  ses  pro- 
messes ?  —  Non,  excellence  ;  le  pacha  dit  qu'il  n'y  a  chez  vous  que  des  roues  et 
de  la  fumée.  —  C'est  exagéré,  reprend  gravement  le  voyageur,  qui  est  un  homme 
positif.  La  vérité  est  que  nous  avons  poussé  très-loin  l'industrie  des  machines, 
dites-le  bien  au  pacha,  et  que.  par  le  moyen  de  la  vapeur,  nous  faisons  voyager 
des  armées  avec  la  rapidité  de  l'éclair.  —  Le  drogman.  qui  aime  les  choses  mer- 
veilleuses, se  retrouvant  dans  son  élément,  élève  de  nouveau  la  voix  :   —  Le 
seigneur  anglais  dit  à  votre  hautesse  que.  du  premier  moment  où  un  mot  dés- 
agréable pour  l'Angleterre  est  prononcé  dans  quelque  lieu  du  monde  que  ce  soit, 
il  ne  s'agit  que  de  jeter  dans  un  grand  trou,  pratiqué   au  milieu  de  Londres, 
d'innombrables  armées  qui  reparaissent  en  une  minute  avec  armes  et  bagages  à 
l'autre  extrémité  du  globe.  —  Je  sais  tout  cela,  dit  le  pacha  sans  s'étonner.  Les 
locomotives  me  sont  parfaitement  connues.  Je   sais   que  les  armées  anglaises 
vovaaient  sur  des  charbons  ardents.  C'est  merveilleux  !  Ouizz  !  ouizz  !  brr  !  brr  ! 
des  roues  et  de  la  fumée  !  Oui.   les  Anglais  couvrent  le  monde  d'un  océan  de 
calicot  et  d'une  moisson  de  coutellerie.  Toujours  des  roues  !  toujours  de  la  fumée  ! 
—  Le  pacha,  dit  le  drogman,  fait  ses  compliments  aux  couteliers  anglais  et  à  vos 
fabricants  de  calicot.  —  A  la  bonne  heure,  réplique  l'Anglais.  Dites  bien  au  pacha 
que  je  le  remercie  de  son  hospitalité,  et  qu'il  faut  que  je  parte.  —  Alors  le  pacha 
se  lève  gravement  s'il  croit  son  hôte  d'un  rang  égal  au  sien,  et  lui  dit  :  —  Or- 
gueilleux sont  les  étalons  et  fières  les  juments  qui  ont  mis  au  monde  les  chevaux 
qui  vont  porter  votre  excellence  et  la  conduire  au  terme  de  son  heureux  voyage. 
Puisse  la  selle  sur  laquelle  il  va  s'asseoir  lui  être  doute  comme  la  barque  du  pro- 


04  UN     HUMORISTE 

phète  sur  la  troisième  rivière  du  paradis  !  Puisse-t-il  dormir  du  sommeil  d'un 
enfant,  entouré  de  ses  amis  !  et  puissent,  quand  ses  ennemis  se  présenteront,  ses 
prunelles  flamboyer  dans  l'obscurité  comme  les  prunelles  de  quarante  tigres  en 
fureur  !  —  Ce  que  le  drogman  traduit  par  ces  simples  paroles  :  —  Le  pacha  vous 
souhaite  le  bonjour.  » 

Telle  est,  s'il  faut  en  croire  notre  voyageur,  l'influence  ordinaire  du  drogman 
oriental  sur  la  conversation.  Interprète  qui  n'interprète  rien,  intermédiaire  infi- 
dèle, il  ne  sert  qu'à  jeter  entre  la  civilisation  de  l'Europe  et  la  barbarie  asiatique 
les  nuages  de  ses  périodes  sonores.  Bien  déterminé  à  n'être  dupe  de  rien,  pas 
même  de  son  drogman,  Eothen,  nous  le  nommerons  ainsi,  puisqu'il  a  choisi  ce 
nom  grec  comme  étiquette  de  son  livre,  se  met  en  route  avec  ses  drogmans  et 
ses  Tatars,  traverse  la  Servie  et  la  Bulgarie,  atteint  Andrinople,  puis  Stamboul 
ou  Constantinople,  et  réduit  au  même  taux  vulgaire  la  splendeur  et  la  magnifi- 
cence de  tout  voyage  oriental.  On  monte  à  cheval,  parce  que  les  autres  moyens 
de  locomotion  manquent;  on  emporte  ses  provisions,  faute  d'hôtelleries;  on 
marche  en  troupe  bien  armée  pour  faire  peur  aux  bandits  ;  on  s'accoutume  à 
l'air  froid  du  matin,  à  la  selle  turque,  qui  vous  perche  sur  un  trône  périlleux,  à 
dormir  à  la  belle  étoile,  et  à  ne  faire  grand  cas  ni  de  sa  propre  vie  ni  de  la  vie 
des  autres.  Ce  sont  là,  selon  lui,  les  résultats  les  plus  clairs  d'un  voyage  asiatique. 

Victor  Jacquemont,  notre  compatriote,  avait  porté  dans  l'Inde  un  peu  de  cette 
propension  au  dédain,  de  ce  sarcasme  facile  et  froid,  de  ce  nil  admirari  qui  rend 
Eothen  si  amusant  ;  celui-ci  a  plus  de  gaieté,  moins  de  science,  plus  de  jeunesse, 
moins  de  raison,  plus  de  laisser-aller,  moins  de  vigueur  et  de  pensée.  Arrivé  à 
Constantinople,  ce  n'est  plus  du  drogman  qu'il  se  moque,  mais  encore  de  la 
peste  ;  il  ne  veut  pas  croire  à  la  contagion  ;  sous  le  rapport  du  costume  et  de  la 
couleur  locale,  son  avis  est  que  la  peste  ne  va  pas  mal  à  cette  ruine  de  la  gran- 
deur, à  cette  ombre  de  la  puissance  qu'on  nomme  l'empire  ottoman,  et  il  serait, 
je  crois,  fâché  que  l'on  privât  l'Asie  de  cet  accessoire  funèbre  et  splendide,  qu'il 
regarde  comme  souverainement  oriental.  Il  raille  de  tout  son  cœur  les  terreurs 
européennes;  il  méprise  ces  Francs,  qui  s'enveloppent  de  vastes  draperies,  s'y 
tapissent,  s'y  ensevelissent,  glissent  inaperçus  dans  les  rues,  et  rampent  timide- 
ment sous  le  dôme  de  plomb  d'un  ciel  pestiféré,  tandis  que  le  vrai  croyant,  la 
tête  haute,  le  front  serein,  marche  dans  les  places  publiques,  accueillant  d'un 
grave  sourire  la  vie  ou  la  mort,  l'arrêt  de  la  destinée  !  La  première  fois  qu'il  se 
trouve  face  à  face  avec  une  beauté  orientale,  la  peste  règne  ;  quant  à  lui,  l'humo- 
riste, il  ne  se  dépouille  pas  de  son  rôle  d'observateur;  il  prend  même  fort  bien 
la  plaisanterie  funèbre  dont  la  promeneuse  imagine  de  l'épouvanter.  Il  raconte  à 
la  troisième  personne,  avec  une  tranquillité  parfaite,  comme  s'il  ne  s'agissait 
pas  de  lui-même,  cette  bonne  fortune  : 

«  Vous  êtes  engagé,  dit-il,  dans  une  étroite  allée  tortueuse,  sombre,  encaissée 
entre  deux  grandes  murailles  blanches,  et  tout  à  coup  vous  rencontrez  une  de 
ces  masses  de  mousseline  et  de  cachemire  qui  représentent  une  dame  à  la  pro- 
menade. A  ses  trousses  marchent  les  esclaves  de  son  service,  et  vous  la  voyez  se 
dépêtrer  de  son  mieux,  se  traîner  gauchement,  rouler,  avancer,  sous  le  fardeau 
des  draperies  incommodes  qui  la  surchargent.  Avec  ses  grosses  bottes  et  ses  deux 
paires  de  pantoufles,  elle  se  traîne,  plus  semblable  à  un  cercueil  qu'à  une  sul- 
tane. La  femme  se  trahit  cependant  ;  une  certaine  conscience  de  pouvoir  et  de 
beauté  se  fait  jour  sous  sa  lourde  et  ridicule  armure  ;   vous  n'apercevez  que 


EN     ORIENT.  6Î5 

deux  bouts  de  doigts  roses  et  deux  trous  lumineux  et  noirs  qui  vous  éblouissent. 
Elle  regarde,  se  retourne,  regarde  encore,  observe,  cherche  s'il  y  a  là  quelque 
musulman  qui  l'épie  ;  puis  tout  à  coup,  soulevant  ce  jupon  solide  qu'elle  porte 
sur  la  figure,  le  yachmak,  elle  apparaît  dans  sa  splendeur,  dans  l'éclatant  orgueil 
de  ses  deux  lèvres  serrées  et  de  ses  sourcils  arqués  et  fins  comme  le  premier  arc 
de  la  lune  naissante.  Vous  êtes  frappé,  étonné,  vous  devenez  pâle,  c'est  la  grande 
marque  de  l'émotion.  Elle  le  voit,  et  elle  sourit  ;  ses  doigts  roses  s'avancent  vers 
vous  5  ils  vous  touchent,  vous  vous  sentez  troublé  jusqu'au  fond  de  l'âme  ; 
bientôt  ses  lèvres  majestueuses  s'entr'ouvrent,  et  elle  s'écrie  :  a  Youmourdjak ! 
—  Chrétien,  j'ai  la  peste  !  et  je  te  la  donne  !  »  Cela  dit.  elle  disparait  en  riant, 
son  grand  œil  noir  attaché  sur  vous,  qui  restez  immobile  et  éperdu.  Pourvu  que 
vous  soyez  poltron  ou  seulement  timide,  vous  êtes  perdu.  Vous  restez  sous  le 
coup  de  cette  fascination  épouvantable  ;  la  fièvre  vous  gagne,  la  fièvre  vous  saisit, 
vous  vous  enfermez  dans  votre  cabinet  le  plus  caché,  vous  ne  voulez  voir  per- 
sonne ;  le  médecin  vous  apporte  ses  drogues,  le  crieur  des  morts  fait  retentir 
dans  la  rue  votre  glas  funèbre,  et  huit  jours  après  vous  expirez,  l'œil  noir  de  la 
musulmane  toujours  fixé  sur  vous.  C'est  comme  cela  qu'elle  entend  la  plaisan- 
terie. Quant  à  moi,  qui  ne  prétendais  par  mourir  encore,  je  me  mis  à  éclater 
de  rire,  ce  qui  déconcerta  un  peu  la  dame;  elle  releva  son  yachmak  d'un  air  de 
colère,  et  continua  majestueusement  le  tangage  et  le  roulis  de  sa  démarche.  Ses 
femmes,  qui  d'abord  avaient  ri  de  la  facétieuse  idée  de  leur  maîtresse,  retombè- 
rent dans  un  triste  silence;  elles  étaient  toutes  désolées  de  n'avoir  pu  mystifier 
un  chrétien.  » 

Il  parait  qu'avec  ce  fonds  de  bonne  humeur  on  n'a  jamais  la  peste.  En  vain  les 
chars  funèbres  circulent  dans  les  ruelles  obscures  de  Péra.  en  vain  la  o  corne 
d'or  «  vomit  des  cercueils  de  toutes  les  dimensions,  en  vain  banquiers  européens 
et  interprètes  arméniens  tombent  malgré  leurs  précautions  de  tout  genre,  comme 
les  mouches  en  automne  :  Eothen  voit  les  morts  s'entasser  autour  de  lui,  sans 
que  le  fléau  l'atteigne  et  sans  qu'il  le  redoute  ;  il  observe  la  grave  éloquence  des 
marchands,  le  mouvement  des  rues,  la  terreur  des  Francs,  la  résignation  des 
Turcs;  puis,  saisi  d'une  fantaisie  classique,  il  va  se  rafraîchir  en  lonie  et  en 
Grèce,  et  saluer  tour  à  tour  les  vieux  tombeaux  d'Hector.  d'Achille.  d'Homère  et 
de  Miltiade.  Au  milieu  de  cette  atmosphère  pure  delà  beauté  hellénique,  l'humo- 
riste ne  se  laisse  pas  plus  entraîner  aux  séductions  du  génie  grec  qu'il  ne  s'est 
laissé  accabler  par  l'effroi  de  la  contagion  de  Stamboul.  Il  conserve  dans  sa  pri- 
mitive bizarrerie  et  dans  sa  verve  «  gothique  »  son  esprit  d'analyse,  de  détail  et 
de  fantaisie  plein  de  petits  détours  curieux.  Loin  de  jouer  au  classique  et  à 
l'homérique,  il  ébauche  en  passant  les  moines  latins,  les  marins  grecs,  les  voya- 
geurs irlandais,  et  sculpte  en  deux  coups  leurs  caricatures.  Quant  aux  faunes  et 
aux  bacchantes,  quant  aux  citations  de  Théocrite  et  de  Pindare,  il  n'en  a  cure, 
et  vraiment  il  a  raison,  puisque  sa  fantaisie  l'appelle  ailleurs;  j'aime  mieux  un 
Charlet  naïf  qu'un  >lichel-Angc  manqué.  La  Troade.  Homère  et  le  sépulcre  de 
Patrocle  le  conduisent  bien  vite  à  Djiaour-Izmir  ou  Smyrnc  l'infidèle,  où  il  ne 
s'occupe  ni  de  Smyrne  ni  des  infidèles,  mais  d'un  profil  de  femme  et  de  son  ami 
l'Irlandais  Carrigaholt. 

C'est  l'Irlandais  par  excellence  :  il  ne  marche  pas,  il  bondit;  il  ne  parle  pas.  il 
chante  ;  il  ne  chante  pas,  il  éclate.  Tous  ses  goûts  sonf  des  passions  ;  il  en  change 
incessamment,  et  passe  d'une  fureur   pour  les  tulipes   à  une   fièvre  pour  les 


G6  UN    HUMORISTE 

instruments  à  vent.  Eotlien  venait  d'arriver  à  Smyrne  quand  une  espèce  de  cri 
particulier  à  Carrîgaholt,  pénétrant  jusqu'au  voyageur  et  traversant  trois  salles 
et  six  portes,  lui  annonça  la  présence  de  l'Irlandais,  qui  bientôt  lui  apparut  dans 
sa  gloire.  La  nouvelle  fantaisie  de  Carrigaholt  était  matrimoniale,  et,  plein  de 
confiance  dans  son  aptitude  au  bonheur  conjugal,  il  était  venu  tenir  à  Smyrne 
son  quartier  général,  vers  lequel  affluaient  et  les  marchands  d'esclaves,  et  les 
juifs  vendeurs  de  bijoux,  et  les  pauvres  consuls,  possesseurs  d'une  chaumière,  de 
trois  poules  qui  les  aidaient  à  vivre,  et  de  deux  filles  à  marier,  qui  pesaient  fort 
à  leur  cœur  paternel.  Au  lever  de  cet  Européen,  si  ardent  à  chercher  une  fiancée 
à  travers  le  monde,  et  venu  de  l'ile  verte,  green  Erin,  pour  faire  battre  tous  les 
cœurs  féminins  de  la  mer  d'Ionic,  se  trouvaient  les  marchands  de  pantoufles 
dorées,  les  brodeurs  de  voiles  nuptiaux,  les  graveurs  de  cassolettes  orientales,  les 
fabricants  de  narghilés,  tous  ceux,  en  un  mot,  qui  pouvaient  concourir  aux 
desseins  conjugaux  de  Carrigaholt,  à  l'éclat  de  son  costume,  et  à  la  séduction  de 
sa  magnificence.  Un  vieux  pappas  à  la  barbe  blanche  lui  apprenait  à  prononcer 
pur  ionien  les  paroles  d'amour  :  Philê  moû,  sas  agapô!  et  un  petit  Italien  bossu 
plaçait  sur  les  cordes  de  la  mandoline  les  doigts  rebelles  de  l'écolier.  Dans  un 
coin,  sous  des  voiles  mystérieux  et  ne  se  révélant  aux  regards  de  Carrigaholt 
qu'à  la  fin  de  l'audience,  la  marieuse  juive  se  tenait  debout;  quand  elle  se  trou- 
vait seule  avec  lui,  tous  les  marchands  ayant  quitté  la  place,  c'était  son  tour  de 
charmer  cette  imagination  avide  de  songes,  et  d'offrir  au  rêveur  éveillé,  dans  le 
nuage  des  descriptions  les  plus  ravissantes,  un  harem  oriental  d'une  perspective 
infinie  et  d'une  variété  sans  bornes.  Carrigaholt  et  ses  rêves,  toujours  légitimés 
par  l'espoir  du  mariage,  font  pendant  plus  d'une  semaine  le  bonheur  d'Eothen, 
qui,  de  compagnie  avec  lui,  se  met  à  étudier  les  Smyrniotes,  leur  profil,  leurs 
traits,  leurs  lèvres,  les  lignes  de  leur  front,  les  souplesses  de  leur  taille,  et  qui 
arrive  à  des  conclusions  assez  précises.  «  Rien  n'est  plus  complètement  classique, 
dit-il,  que  ces  filles  de  la  race  antique,  qui  portent  leur  dot  mêlée  à  leurs  che- 
veux, et  mettent  ainsi  leurs  adorateurs  à  même  de  savoir  exactement  ce  qu'elles 
valent.  Je  les  tiens  toutes  pour  impératrices  nées.  Il  n'y  a  pas  une  Smyrniote,  si 
pauvre  qu'elle  soit,  qui,  sous  la  croisée  rustique  de  sa  cabane,  ne  soit  une  vraie 
Junon  ;  reine  de  l'Ionie,  la  Smyrniote  trône  pendant  les  beaux  jours  à  toutes  les 
fenêtres  de  l'ile,  portant,  entrelacées  dans  l'ébène  de  sa  chevelure,  ses  richesses, 
médailles,  piastres,  ducats.  Ce  visage  antique,  ces  lignes  droites  et  sévères,  ce 
front  large,  massif  et  menaçant,  ces  yeux  profondément  enfoncés  dans  leurs 
larges  orbites,  tout  cet  ensemble  imposant  et  calme  annonce  une  existence  sûre 
de  sa  force,  qui  n'attend  rien  de  personne  et  se  fie  dans  son  énergie  individuelle. 
La  narine  est  dilatée,  fine  et  altièrej  la  lèvre  mince,  aux  lignes  délicates  et 
voluptueuses  ;  le  col  et  les  épaules  annoncent  la  passion  et  la  puissance.  La 
coquetterie  d'un  pinceau  barbare  a  rougi  la  commissure  de  ces  grands  yeux 
redoutables,  et  réuni  le  double  arc  de  ces  sourcils  impérieux.  Une  immobilité 
royale  et  sauvage  respire  dans  cette  statue  animée,  qui  ne  bouge  pas,  qui  vous 
regarde  fixement,  qui  vous  suit  comme  une  menace,  pendant  que  votre  cheval 
vous  porte  d'un  bout  à  l'autre  de  la  rue.  0  majestueuse  Smyrniote,  je  crois 
vous  voir  encore  assise  à  votre  fenêtre  !  Que  vous  ressemblez  peu  aux  pâles  fleurs 
de  l'Angleterre  !  A  quoi  pensez-vous  donc?  A  quoi  vous  servent  les  contours 
féminins  de  ces  lèvres  pourpres  comme  la  grenade  et  si  délicatement  accusées? 
Seriez- vous,  par  hasard,  non  pas  une  femme,   mais  l'imnior telle  Perséphone, 


EN     ORIENT.  67 

souveraine  des  royaumes  sombres?  Il  faudra  donc,  non  pas  vous  aimer,  mais 
vous  obéir  et  trembler  !  a 

Carrigaholt  n'épouse  point  Perséphone.  sa  monomanie  de  recherche  conjugale 
cède  la  place  à  une  ardente  passion  pour  les  yachts,  les  yoles  et  les  chaloupes. 
Eothen.  qui  se  remet  en  mer  avec  lui.  fait  voile  sur  TÀmphitrite,  brigantin  grec, 
à  équipage  grec,  où  saint  Nicolas  est  fort  en  honneur,  et  où  l'image  du  saint, 
pendue  comme  un  baromètre,  devient  tour  à  tour,  sous  sa  vitre  protectrice, 
l'objet  des  prières,  des  fureurs  et  des  remerciments  des  matelots.  Ils  sont  con- 
teurs, orateurs,  poètes,  turbulents,  en  définitive  les  moins  disciplinés  du  monde 
et  les  moins  capables  de  diriger  un  navire  et  de  tenir  la  mer.  On  rase  les  côtes, 
on  donne  à  peu  près  sur  tous  les  bancs  de  sable  et  tous  les  rochers  5  on  crie,  on 
chante,  on  boit,  et  l'on  invoque  le  patron  ;  puis  le  ciel  se  couvre,  et  l'émeute, 
qui  s'empare  du  navire,  éveille  le  vieux  démos  d'Aristophane,  qui  veut  jeter  le 
capitaine  à  l'eau  ;  enfin  Eothen.  que  cette  scène,  digne  de  l'Agora  d'Athènes, 
intéresse  fort,  débarque,  toujours  riant,  à  Limesol,  dans  l'île  de  Chypre.  Là  il 
est  accueilli  par  un  pauvre  diable  de  vice-eonsul  qui  massacre  ses  poulets  pour 
lui  donner  à  dîner,  et  le  fait  asseoir  entre  Socrate  ou  Zocrâiie.  Aspasie  ou 
Azpàhzle,  et  Alcibiade  ou  Alkibiades,  ses  trois  enfants;  puis  la  conversation 
s'engage  sur  la  terrasse  de  sa  maison,  le  salon  ordinaire  des  Orientaux,  à  l'effet 
de  savoir  ■  pourquoi  M.  de  Rothschild  n'est  pas  roi  d'Angleterre.  « 

Eothen,  après  avoir  rendu  sa  visite  à  Paphos.  qu'on  appelle  Balïo.  continue  ses 
études  féminines,  et  déclare  que  le  prix  de  la  grâce  appartient,  entre  toutes  les 
femmes  de  la  Grèce,  à  la  Cypriote.  «  Elle  a  le  je  ne  sais  quoi  des  Parisiennes,  ce 
charme  que  les  Hellènes,  dans  la  souplesse  de  leur  idiome  fécond,  essaient  en 
vain  d'exprimer  ;  ils  les  nomment  «  les  plus  politiques  des  femmes,  politikôtatai, 
reines  des  sourires  et  des  fantaisies.  »  Le  balancement  d'une  taille  svelte.  les 
lignes  onduleuses  d'un  col  finement  attaché,  l'invention  élégante  d'un  costume 
moitié  classique,  moitié  ottoman,  la  liberté  d'une  chevelure  qui  baigne  de  ses  flots 
leurs  épaules  blanches,  tremblaient  ou  captivaient  encore  l'imagination  de  notre 
humoriste,  lorsque  la  ville  deLarnecca  disparut  à  ses  yeux,  et  son  vaisseau  l'em- 
porta vers  Beyrouth,  devenu  si  célèbre  dans  ces  derniers  temps. 

Il  était  destiné  à  rencontrer  là.  ou  tout  à  cote,  une  humeur  plus  sauvage  et 
une  originalité  plus  dominante  que  les  siennes  propres.  Lady  Stanhope.  dont  il 
avait  connu  la  famille,  l'accueillit  bien,  et  déploya  pour  lui  plaire  ou  le  subju- 
guer tous  ses  frais  de  magnificence  en  détresse  et  de  magie  orientale  ;  elle  lui  fit 
ses  plus  beaux  récits,  lui  montra  l'avenir,  le  berça  de  ses  songes,  et  le  laissa 
tout  à  fait  sous  le  charme,  comme  le  prouve  ce  long  chapitre  (le  plus  grave  et  le 
plus  mauvais  du  récit),  où  il  est  question  de  la  sorcière,  et  où.  déposant  sa  ma- 
rotte et  sa  grâce  naturelle,  l'auteur  devient  sérieux  pour  son  malheur  et  pour  le 
nôtre.  Passons  vite.  C'est  à  Beyrouth  qu'il  fait  connaissance  de  Démétri.  son 
nouvel  interprète,  une  des  bonnes  silhouettes  du  livre,  et  qui  vaut  mieux  encore 
que  Carrigaholt. 

Il  était  de  Zante.  fort  laid  de  sa  nature,  pourvu  d'un  visage  plus  accidenté 
que  tous  les  Tatares  et  les  Kosacks  du  Don  et  du  Dnieper,  orné  de  pommettes 
pointues  plutôt  que  saillantes,  d'un  nez  se  projetant  du  fond  d'une  sorte  de 
gouffre,  où  disparaissaient,  perdus,  ses  petits  yeux,  et  d'une  crinière  hérissée  à 
la  fois  et  rare  comme  les  poils  d'un  jeune  sanglier.  A  celte  tournure  hétéroclite 
et  démoniaque  venaient  se  joindre  les  habitudes  d'un  costume  étrange.  Démétri 


08  UN    HUMORISTE 

s'affublait  do  provisions  sans  nombre  et  de  paquets  de  toutes  dimensions,  dont 
il  chargeait  ses  épaules,  sa  taille,  sa  ceinture,  et  qui  l'embarrassaient  fort  quand  sa 
mule,  musulmane  indocile,  s'arrêtait  en  route,  et,  pliant  gravement  les  jambes, 
prenait  ses  ébats  dans  la  poussière. 

C'était  un  chrétien  enthousiaste.  Passé  maître  dans  le  savoir-vivre  oriental,  ne 
parlant  à  ses  hôtes  que  d'Ibrahim-Pacha  qui  va  leur  couper  la  tète,  de  bour- 
reaux et  de  vengeance,  et  comprenant  aussi  bien  que  lady  Esther  Stanhope  le 
respect  passionné  des  Asiatiques  pour  le  pal,  le  lacet,  le  gibet,  et  tout  au  moins 
le  bâton  dont  on  les  assomme,  cet  honnête  Dthémétri  (c'est  l'orthographe  des 
uns)  ou  Thdémétri  (ainsi  l'appellent  les  autres),  que  nous  pourrions  appeler 
Démétrius  sans  inconvénient,  nous  plaît  on  ne  peut  davantage.  Avec  ses  deux 
petites  moustaches  dures  et  dressées  comme  les  poils  qui  ornent  la  lèvre  supé- 
rieure d'un  chat,  avec  sa  vigilance  d'épagneul  et  son  système  d'intimidation, 
toujours  au  guet  pour  son  maître,  devinant  le  vol  qu'on  prépare,  flairant  d'une 
lieue  le  mensonge  juif  ou  arabe,  il  établit  autour  de  l'Anglais  un  rempart  per- 
pétuel et  une  défense  triomphale.  Tailleur  dans  sa  jeunesse,  saint  de  profession. 
Démétri  avait  erré  trente  ans  dans  les  domaines  de  la  Turquie,  et  savait  le  fort 
et  le  faible  de  ces  petites  principautés  oppressives  et  indigentes.  Notre  homme 
avait  conçu  la  plus  active  haine  pour  le  nom  turc  et  la  foi  de  Mahomet.  Comme 
il  avait  appris  à  lire  dans  les  vies  des  saints,  leurs  grandes  actions  et  leurs  cou- 
rageux dévouements  lui  avaient  porté  à  la  tête  ;  il  ne  cherchait  que  les  moyens 
d'imiter,  de  venger  ses  héros  et  de  faire  triompher  ses  idées  ;  —  enfin  l'Orient 
possède  encore  un  véritable  don  Quichotte  chrétien,  monté  sur  une  maigre  mule, 
et  le  plus  cruel  ennemi  de  l'islam.  C'est  son  bonheur  de  terrifier  les  Arabes,  sa 
joie  de  voir  les  cheikhs  se  soumettre,  son  orgueil  d'insulter  les  pachas.  De  vio- 
lence en  violence,  de  menace  en  menace,  il  promenait  triomphalement  son  An- 
glais, lequel,  étonné  et  presque  honteux  de  ce  qu'on  disait  et  faisait  en  son  nom, 
essayait  en  vain  de  faire  baisser  le  ton  de  son  guide,  et  trouvait  que  sa  marche 
à  travers  les  populations  ressemblait  trop  à  celle  d'Alexandre,  que  c'était 
pousser  trop  loin  l'orientalisme,  et  que  l'on  faisait  de  lui  un  trop  haut  et  trop 
puissant  seigneur. 

Démétri  ne  se  laissait  point  vaincre  par  les  intercessions  de  son  maître  5  il 
jetait  la  terreur  sur  le  passage  de  la  caravane,  que  l'on  adorait  à  cause  de  cela 
même,  et  dont  on  prévenait  les  moindres  désirs.  Bientôt  on  pénètre  en  Galilée 
et  l'on  visite  les  couvents  latins,  Bethléem,  Cana,  le  Jourdain,  sans  que  l'élasti- 
cité de  pensée  et  la  verve  de  caprice  dont  l'auteur  est  doué  puissent  cédera  l'im- 
pression de  respect  produite  par  de  si  vénérables  lieux;  il  essaie  quelquefois  de 
devenir  grave,  et  n'y  parvient  guère.  Entre  Tibériade  et  Jérusalem,  une  nou- 
velle fureur  contre  la  civilisation  s'empare  de  lui,  et  il  se  trouve  si  bien  dans  le 
désert,  au  milieu  de  ces  roches  rouges  et  calcinées,  éclairé  des  feux  de  son  bi- 
vouac et  entouré  de  ses  bandits,  dont  Salvator  Rosa  aurait  copié  les  haillons, 
qu'il  entonne  un  nouvel  hymne  contre  la  ville  de  Londres  et  la  discipline  de  la 
vie  ordinaire.  Il  a  un  peu  froid  et  un  peu  faim;  mais  qu'importe?  Démétri  l'a- 
vertit de  prendre  garde;  on  délibère  là-bas,  et  l'on  se  demande  s'il  ne  serait  pas 
convenable  de  voler  et  d'assassiner  le  voyageur.  L'avis  de  Démétri,  avis  que 
notre  Anglais  ne  veut  pas  suivre,  serait  de  prendre  les  devants  et  de  couper  le 
cou  au  guide,  qui,  par  parenthèse,  a  égaré  son  maître.  Ces  inconvénients  de  la 
\ic  nomade  n'empêchent  pas  l'Anglais  de  la  trouver  charmante;  fidèle  à  son  ori- 


EN    ORIENT.  09 

ginalité,  il  continue  à  maudire  les  salons,  les  affaires,  la  vie  publique,  la  vie 
privée  d'Europe,  et  ce  monde  policé  où  l'on  a  le  malheur  de  dormir  en  sécurité 
ou  à  peu  près.  «  Pardonnez -moi,  s'écrie-t-il,  ô  hommes  honorables  et  civilisés! 
Qui  de  vous  n'a  pas  ses  caprices  et  ses  petits  goûts  particuliers  ?  Quelque  bien 
taillés  et  proprement  polis  par  l'Europe  et  la  civilisation  que  vous  soyez,  vous 
retrouverez  toujours,  dans  un  coin  mystérieux  de  votre  être,  quelque  veine  sau- 
vage. Quel  est  celui  d'entre  vous  que  n'ont  pas  sollicité  et  aiguillonné  cet  amour 
de  l'indépendance,  cette  soif  du  repos  et  du  désert?  Précisément  les  plus  sérieux 
et  les  plus  occupés  éprouvent  ardemment  le  dédain  et  l'ennui  des  places  publi- 
ques et  des  grandes  villes,  des  bals  et  des  orchestres,  des  palais  et  des  boutiques 
resplendissantes  sous  les  flots  du  gaz.  Il  ne  faut  pas  être  homme  de  génie  pour 
ressentir  ces  émotions  byronniennes.  Jusqu'aux  plus  honorables  chancery-men 
de  Londres  et  avoués  de  Paris,  jusqu'aux  graves  conseillers  auliques  de  Vienne 
se  trouvent,  pendant  leurs  vacances,  dévorés,  comme  moi,  d'une  ardeur  de  liberté 
furieuse,  s'élancent  à  cheval,  s'embarquent  en  canot,  vont  gravement  jusqu'au 
Hartz  ou  à  Bade,  jusqu'à  Rouen  ou  aux  Verrières  suisses,  et  secouent  leurs 
chaînes  !   » 

Ainsi  disant,  il  poursuit  sa  route,  cuit  sa  farine  de  maïs  entre  deux  fragments 
de  roche,  atteint  la  mer  Morte  où  il  se  baigne,  en  ressort  tout  incrusté  de  sel 
blanc,  enfin  traverse  le  Jourdain,  soutenu  par  des  outres  gonflées  d'air,  radeau  . 
singulier,  qu'une  tribu  arabe  improvise  pour  lui  sous  l'inspection  du  fidèle  Dé- 
métri,  et  que  ces  hommes  dirigent  en  nageant  autour  de  l'embarcation.  C'est 
ainsi  qu'il  arrive  jusqu'à  la  Terre-Sainte,  écarté  de  temps  à  autre  de  sa  route 
par  Démétri,  qui  a  plus  d'un  saint  à  prier,  plus  d'une  relique  à  baiser,  et  qui 
n'épargne  pas  les  pieux  mensonges  pour  aller  trouver  les  objets  de  sa  dévotion. 
Enfin  il  entre  à  Jérusalem,  et  ce  qui  l'étonné  le  plus,  c'est  que  la  ville  s'est  dé- 
placée. «  Je  demandai  le  Calvaire,  on  me  répondit  :  Montez  au  premier.  En 
effet,  le  Calvaire  était  au  premier  étage.  «  Le  mont  sacré  étant  devenu  le  point 
central  de  Jérusalem,  la  ville  a  marché,  a  grandi,  elle  s'est  concentrée  autour 
de  la  montagne  sainte.  En  définitive,  c'est  au  premier  étage  de  la  grande  église 
que  se  trouvent  les  traces  du  martyre  et  les  trous  d'or  dans  lesquels  s'enfoncè- 
rent jadis  les  clous  du  divin  supplice. 

Personne  n'a  mieux  reproduit  qu'Eothen  la  physionomie  réelle  de  Jérusalem, 
ville  chrétienne  et  juive,  arabe  et  musulmane,  les  querelles  et  les  combats  des 
races  ennemies  qui  l'habitent,  la  diversité  des  costumes  et  l'aflluenec  bariolée 
des  étrangers  qui  la  visitent.  L'auteur  d'Eothen  ne  se  permet  pas  ces  impiétés 
passées  de  mode  dont  le  moindre  défaut  est  d'être  de  mauvais  goût;  mais  il  est 
naïf  et  ne  se  perd  pas,  comme  lord  Nugcnt,  dans  des  dissertations  infinies  et 
stériles  sur  le  véritable  emplacement  de  la  crèche  et  les  faits  et  gestes  de  la  prin- 
cesse Hélène.  Il  oublie  son  protestantisme  pour  dire  du  bien  des  franciscains 
catholiques,  de  leur  bienfaisance  et  de  leurs  aumônes,  et  esquisse  en  passant  la 
singulière  figure  que  fait  aujourd'hui  en  Judée  l'évèque  protestant  anglais,  qui 
est  venu  l'habiter  avec  sa  jeune  femme,  ses  nourrices  anglaises,  ses  petits  enfants 
roses,  et  tout  le  confortable  gommé  de  la  nursery  britannique. 

A  Bethléem,  il  devient  plus  joyeux  que  de  coutume,  grâce  à  une  rencontre 

inattendue.  Longtemps  la  gravité  des  femmes  orientales,  «  qui  marchent  comme 

des  cercueils  enveloppés  tic  mousseline,  »  et  dont  on  ne  voit  que  a  les  prunelles 

dévorantes,  »  L'extrême  disgrâce  des  «  Bédouines  du  désert,  a  peu  fidèles,  dit-il. 

TOME  I.  \i 


70  UN     HUMORISTE 

•  au  premier  devoir  do  leur  sexe,  qui  est  de  plaire,  »  l'avaient  impatienté.  Le 
voiei  à  Bethléem;  quels  sont  ces  cris?  Des  femmes  rient!  des  femmes  chantent! 
—  Les  Bethléémites  mahométans  avaient  provoqué  la  colère  d'Ibrahim-Pacha  ; 
son  sabre  vengeur  massacra  la  population  musulmane  de  la  ville.  Aussitôt  dis- 
parurent la  sombre  décence  et  la  moralité  sévère  que  les  mahométans  imposent 
à  leurs  femmes  5  ce  fut  une  révolution.  Après  des  années  de  silence,  les  filles 
chrétiennes  de  Bethléem  eurent  enfin  le  droit  d'être  gaies.  Elles  en  profitèrent  à 
merveille,  et  le  premier  éclat  de  cette  émancipation  féminine  accueillit  notre 
voyageur.  Pour  lui,  qui  venait  de  parcourir  ces  villes  sans  femmes,  dont  un  dé- 
corum rigoureux  fait  autant  de  déserts  et  de  prisons,  mille  petites  voix  gazouil- 
lantes venant  chatouiller  son  oreille  furent  un  miracle.  D'abord  un  bruit  confus 
les  annonce  à  distance,  puis  se  rapproche,  grandit,  s'élève,  grossit,  et,  en  deux 
minutes,  la  troupe  rieuse  et  timide  l'environne  ;  vingt  de  ces  petites  Bethléémites, 
brunes,  vives  et  sveltcs,  fixent  sur  lui  de  grands  yeux  noirs,  si  graves  et  si 
brûlants,  qu'ils  pénétraient,  dit-il,  «  au  fond  de  son  cerveau.  » 

Au  premier  geste,  au  premier  mouvement  de  l'étranger,  avant  même  qu'il  eût 
pensé  à  mal,  l'essaim  tout  entier  s'était  enfui.  Comme  cependant  il  savait  se 
donner  un  air  assez  raisonnable  pour  n'effrayer  personne,  et  qu'il  était  »  assez 
vicieux,  dit-il,  pour  ne  pas  paraître  trop  innocent,  »  cet  heureux  mélange  ras- 
sura les  curieuses,  qui,  revenant  à  petits  pas  et  par  degrés,  se  groupèrent  autour 
de  lui,  et  finirent  par  se  trouver  tout  près,  mais  tout  près  de  cet  animal  nou- 
veau, venu  des  régions  lointaines.  Alors  la  plus  brave,  riant  du  danger  et  assez 
hardie  pour  l'affronter,  s'empare  de  la  basque  de  l'habit  qu'elle  considère  avec 
attention,  et,  rassurées  par  une  témérité  si  décisive,  les  autres  resserrent  leur 
cercle,  enlèvent  à  l'Anglais  tout  moyen  de  s'échapper,  et  entament  une  contro- 
verse aussi  aiguë  que  brillante  sur  la  conformation  merveilleuse  de  ce  que  nous 
appelons  «  chapeau,  »et  sur  le  tissu  extraordinaire  de  cette  triste  enveloppe  que 
nous  appelons  «  habit.  »  Bientôt  de  ces  matières  elles  passent  à  de  plus  profondes 
et  non  moins  philosophiques  ;  comment  un  homme  peut-il  avoir  cinq  pieds  six 
pouces,  des  cheveux  châtains,  bouclés,  soyeux  comme  ceux  d'une  femme,  et  des 
joues  roses  sous  lesquelles  circule  l'ardente  fraîcheur  du  sang  saxon?  Puis,  aper- 
cevant des  mains  non  gantées,  un  nouveau  miracle  !  des  mains  si  blanches ,  si 
européennes,  aux  ongles  roses,  qui,  comparées  aux  mains  des  Syriennes  et 
même  à  leur  visage  brûlés  du  soleil,  paraissent  inexplicables,  elles  se  perdent  en 
cris  d'admiration  ;  la  pensée  d'un  nouveau  crime  s'éveille  chez  la  plus  hardie, 
qui,  tremblante  et  étonnée,  s'empare  de  la  main  anglaise,  la  place  entre  ses  deux 
mains,  la  palpe  et  la  retourne  comme  nous  faisons  de  la  patte  d'un  gros  chien  pa- 
cifique que  nous  rencontrerions.  Chacune  en  étudie  curieusement  la  couleur  et  la 
structure,  comme  si  c'était  de  la  soie  de  Damas  ou  un  tissu  de  Kachemire.  Quant 
à  l'Anglais,  à  qui  ce  manège  ne  déplaît  pas,  il  demeure  fort  paisible,  sage  et 
immobile,  si  bien  qu'elles  deviennent  infiniment  plus  vives  et  plus  bruyantes,  et 
l'une  explique  à  l'autre,  avec  des  cris  et  des  rires  prolongés,  que  c'est  bien  sûre- 
ment quelque  animal  apprivoisé  qui  ne  fait  de  mal  à  personne,  un  sanglier  sans 
défenses,  un  être  dont  on  ne  doit  rien  craindre,  un  lion  sans  griffes. 

Chacune  à  son  tour  prétend  examiner  cette  main  passive,  la  tenir,  la  palper  et 
en  expliquer  les  détails  ;  mais,  derrière  ce  groupe  bruyant,  deux  yeux  étincel- 
lent  et  se  cachent,  et  ce  sont  les  plus  noirs,  les  plus  beaux,  les  plus  doux  de  toute 
la  bande.  La  plus  timide  et  la  plus  jolie  ne  veut  pas  être  aperçue  5  elle  se  fait  un 


EN     ORIENT.  71 

voile  des  longues  manches  de  mousseline  de  ses  sœurs;  ces  dernières  ne  veulent 
pas  souffrir  cette  timidité  et  cette  honte  ;  on  la  tire,  on  l'entraîne,  on  veut  une 
complice  5  il  faut  qu'elle  partage  les  dangers  des  autres,  et  ce  petit  poignet  délicat 
et  rose  que  la  plus  violente  de  ses  compagnes  a  étreint,  et  ces  longs  cils  noirs  qui 
s'abaissent  comme  pour  cacher  sa  terreur,  ne  peuvent  rien  pour  sa  défense. 
Tout  agitée  et  rougissante,  elle  cède;  on  place  la  petite  main  brune  et  effilée 
dans  la  main  anglaise,  objet  d'une  étude  si  soutenue.  Le  mariage  est  conclu,  la 
voilà  fiancée  du  voyageur;  le  sang  bat  plus  rapide  au  cœur  de  la  Bethléémite  et 
du  Saxon.  Un  moment  ces  grands  yeux  noirs  s'arrêtent  sur  l'étrange  conquête, 
puis  ils  retombent  et  demeurent  cachés  sous  la  longue  frange  de  leurs  paupières 
brunes,  et  toutes  les  chrétiennes  se  taisent,  comme  effrayées  de'  leur  audace.  Alors 
l'essaim  reprend  sa  volée,  revient  encore,  s'éparpille  de  nouveau,  comme  une 
troupe  d'oiseaux  sauvages  qui  ne  demanderaient  pas  mieux  que  de  s'apprivoiser. 
L'auteur  d'Eothen  excelle  dans  ces  aquarelles  qu'il  ébauche  avec  une  légèreté 
gracieuse  et  une  ironie  d'heureux  effet. 

A  peine  échappé  aux  Bcthléémites,  il  se  lance  dans  le  désert,  et  là  se  trouve 
dans  sa  gloire.  On  le  suit  dans  ses  campements,  perché  sur  la  citadelle  de  son 
dromadaire,  éclairé  des  feax  de  son  bivouac  nocturne,  avec  ses  bagages  jetés  sur 
le  sable,  une  hyène  assez  pacifique  montrant  le  bout  de  son  museau  par  les  fentes 
de  la  tente,  et  ses  Bédouins  confabulant  au  dehors  sur  les  meilleurs  moyens  de 
le  dépouiller.  Vous  comprenez,  après  l'avoir  lu,  l'énorme  différence  qui  sépare 
la  vie  asiatique  de  la  nôtre  ;  seulement,  il  ne  faut  pas  demander  à  cet  agréable 
successeur  de  Sterne  de  savant  itinéraire,  rien  sur  l'archéologie,  la  philologie  ou 
la  géographie  ;  il  faut  se  contenter  des  caprices  et  des  reflets  qu'il  fait  ondoyer 
devant  nous.  Le  soleil  le  cuit,  le  sable  l'aveugle,  et  tout  est  pour  le  mieux,  selon 
lui,  dans  le  meilleur  des  mondes.  Son  rôle  d'humoriste  et  d'Anglais  dandy  ou 
exclusive  ne  l'abandonne  pas,  et  sa  rencontre  avec  l'un  de  ses  compatriotes  au 
milieu  du  désert  en  est  une  preuve  curieuse. 

Cet  autre  Anglais,  venu  à  peu  près  en  droite  ligne  de  Calcutta  en  Palestine, 
traversait  les  mêmes  plaines  de  sable  pour  se  rendre  à  Jérusalem;  vers  le  milieu 
de  la  solitude,  les  voyageurs  se  rencontrent,  montés  sur  leurs  chameaux  respec- 
tifs. Allemands,  Français,  Italiens,  se  fussent  dirigés  l'un  vers  l'autre,  empressés 
de  iier  connaissance  et  de  parler  de  leurs  aventures;  le  souvenir  de  la  patrie,  la 
communauté  du  langage,  ce  long  espace  de  temps  passé  parmi  les  tribus  sau- 
vages ou  les  nations  étrangères,  tout  les  eût  portés  à  fraterniser  dans  le  désert. 
Ceux-ci,  Anglais  et  gens  de  la  fashion,  se  regardent,  se  toisent,  s'examinent  et 
passent  leur  chemin.  Dans  le  désert  même,  ils  ne  pensent  qu'à  sauver  les  intérêts 
de  leur  petit  orgueil,  à  se  couper,  comme  on  dit  là-bas.  ou,  comme  on  dit  en 
France,  «  à  se  brûler  la  politesse.  »  «  Je  pensais  bien  à  lui  parler,  s'il  m'accos- 
tait ;  mais  que  lui  aurais-je  dit  après  tout  ?  Je  trouvais  ridicule  de  lier  conversa 
tion  sur  le  sable  d'Arabie,  comme  si  l'on  était  dans  Picadilly  en  visite  du  matin. 
Je  me  trouvais  dans  mes  humeurs  indolentes.  Je  continuai  doue  nia  route, 
grimpé  sur  mon  chameau,  sans  aucun  signe  de  reconnaissance  envers  mon 
eo-voyageur.  si  ce  n'est  un  léger  salut  qu'il  me  rendit,  —  connue  quand  on  se 
rencontre  dans  le  parc.  »  L'autre  salua  aussi  et  passa  ;  niais  les  domestiques, 
moins  bien  élevés  que  leurs  maîtres  et  séduits  par  le  plaisir  d'une  petite  causerie 
dans  le  désert,  laissèrent  les  gentilshommes  tout  seuls  et  en  avant.  11  se  trouva 
que  les  deux  chameaux  des  deux  maîtres,  ne  se  voyant   pas  suivis,  s'arrêtèrent. 


7'2  UN     HUMORISTE 

Ces  animaux,  plus  sociables  que  ceux  qu'ils  portaient,  forcèrent  les  voyageurs 
isolés  à  revenir  sur  leurs  pas.  L'Anglais  qui  venait  de  l'Inde  prit  la  parole  et  dit 
«à  son  compatriote  :  «  Vous  êtes  curieux  sans  doute  de  savoir  comment  la  peste 
se  comporte  au  Caire?  »  La  glace  ainsi  brisée  par  une  ingénieuse  entrée  en  ma- 
tière, la  conversation  prit  son  essor  à  la  satisfaction  de  tous  les  deux. 

En  Egypte,  où  il  arrive,  Eotben  trouve  la  peste,  les  pyramides  et  les  célèbres 
sorciers  du  Caire.  Les  derniers  lui  font  grand  plaisir,  et  il  est  tenté  d'embrasser 
leur  vénérable  barbe;  quant  à  la  peste,  il  soutient  encore  que  c'est  une  fiction 
pure,  bien  qu'il  voie  mourir  successivement  son  banquier,  son  médecin,  son  chi- 
rurgien et  tous  ses  domestiques,  à  l'exception  de  Démétri;  «  tous  sont  morts  de 
peur,  »  dit-il.  Les  pyramides  sont  «  d'énormes  triangles  de  pierre,  «  que  per- 
sonne ne  regarderait  s'ils  n'étaient  a  si  gros  et  si  vieux.  »  Après  avoir  ainsi 
diminué  des  trois  quarts  les  admirations  convenues,  Eothen  remonte  sur  son  dro- 
madaire, se  dirige  vers  Suez,  juge  que  Démétri  marche  trop  lentement,  le  quitte, 
s'égare  et  se  trouve  seul  au  milieu  des  sables,  sans  eau,  sans  pain,  sans  provi- 
sions et  sans  guide.  La  situation  est  romanesque  assurément;  Eothen  la  trouve 
assez  agréable.  Il  aperçoit  deux  Bédouins  sur  des  chameaux,  va  droit  à  eux,  des- 
cend, saisit  une  gourde  gigantesque  pendue  au  cou  de  l'un  des  animaux,  la  porte 
à  ses  lèvres,  se  désaltère  sans  mot  dire,  remonte  sur  sa  bête  et  laisse  les  Bédouins 
stupéfaits  ;  c'est  un  des  exploits  qu'il  raconte  avec  la  plus  vive  satisfaction. 

Le  soleil  contre  lequel  il  a  tant  crié  lui  sert  de  guide,  et  après  avoir  sauté, 
malgré  lui,  par-dessus  la  tête  desa  monture  mécontente  et  harassée,  il  arrive  épuisé 
de  fatigue  à  Suez,  où  il  se  refait  un  peu,  et  où  il  retrouve  son  monde  ;  puis  il  se 
dirige  vers  Gaza  et  Naplouze,  sans  que  son  amour  du  désert  se  soit  amorti.  A 
Xaplouze,  grand  foyer  de  l'orthodoxie  musulmane,  il  espère  se  reposer  quelque 
temps  :  espérance  vaine;  bientôt  une  députation  solennelle  des  chrétiens  de  la 
ville  vient  déranger  sa  quiétude,  et  le  force  de  prendre  part  aux  agitations  et  aux 
intrigues  dont  elle  est  le  théâtre,  et  qui  eut  pour  centre  et  pour  objet  une  belle 
personne,  Mariam,  veuve  et  fiancée,  chrétienne  et  musulmane,  dont  l'histoire 
ne  manque  pas  d'intérêt,  et  caractérise  assez  bien  les  mœurs  de  ces  pays  peu 
connus  et  de  ces  populations  mêlées. 

Elle  avait  quinze  ans  et  demi,  la  beauté  la  plus  délicate  et  la  plus  parfaite,  et 
pour  mari  un  chrétien  de  la  ville,  qui  la  traitait  bien.  Pendant  les  fêtes  du  ma- 
riage, qui  réunissent  et  confondent  les  populations  de  croyances  diverses,  un 
cheikh  arabe,  fort  riche  et  considéré  dans  le  pays,  vit  la  fiancée,  et  s'éprit  d'une 
passion  tellement  vive,  qu'il  résolut  de  tout  hasarder  pour  devenir  maître  de  la 
proie  qu'il  convoitait.  Sa  moralité  mahométane  ne  lui  permettait  pas  d'espérer 
raccommodement  adultère  dont  les  habitudes  européennes  se  font  un  jeu  ;  en 
Orient,  on  ne  se  résigne  pas  au  partage  des  voluptés.  Notre  cheikh  était  d'ail- 
leurs un  homme  pratique.  Il  reconnut  qu'une  seule  voie  de  succès  lui  était  ouverte, 
que,  s'il  faisait  de  la  chrétienne  une  mahométane,  le  mariage  chrétien  serait  nul, 
et  qu'il  fallait  attaquer  ce  cœur  du  côté  de  la  théologie.  11  ouvrit  donc  ses  batte- 
ries résolument,  et  se  servit  pour  cela  de  l'intermédiaire  accoutumé  que  l'auteur 
espagnol  de  la  Cèlestine  a  minutieusement  décrit,  et  qui.  dans  tous  les  pays  du 
monde,  sert  au  même  emploi,  d'une  vieille  femme.  Ce  fut  elle  que  l'on  chargea 
de  la  conversion.  Aucun  iman  ne  fut  député  à  la  jeune  fille  pour  lui  faire  com- 
prendre la  magnifique  beauté  du  chapitre  de  la  Table  et  les  éternelles  vérités 
contenues  dans  celui  de  la  Vache.  Des  syllogismes  convaincants  remplissaient 


EN    ORIENT.  73 

plusieurs  corbeilles  sous  forme  d'écharpes  de  soie,  de  châles  de  cachemire  et  d'ai- 
grettes de  diamants  tout  à  fait  persuasifs;  le  cheikh  avait  bien  deviné,  et  la  con- 
version s'opéra  sans  peine.  Mariam  découvrit  dans  un  miroir  incrusté  de  nacre 
les  vérités  de  l'islamisme,  et  ne  put  rester  sourde  à  l'éloquence  des  topazes  mon- 
tées en  boucles  d'oreilles  pnr  les  orfèvres  de  Damas;  les  plis  moelleux  de  ses 
nouveaux  cachemires  l'enveloppèrent,  la  foi  mahométanc  fut  son  asile,  et  elle 
déclara  qu'elle  cessait  d'être  chrétienne.  Mais,  comme  toute  propagande  reli- 
gieuse est  prohibée  par  la  loi  du  pays,  il  fallut  que  de  nouveaux  présents  pour  les 
juges  aplanissent  les  autres  difficultés.  Au  lieu  de  la  remettre  aux  bras  de  son 
amant,  à  qui  elle  coûtait  déjà  cher,  on  déposa  Mariam  dans  une  mosquée,  où  elle 
devait  recevoir  les  instructions  religieuses  du  Coran.  Sa  famille  et  ses  amis 
criaient  au  scandale,  répétaient  à  qui  mieux  mieux  que  cette  conversion  n'était 
pas  sincère,  qu'ils  en  appelleraient  aux  autorités  supérieures,  et  qu'ils  auraient 
raison  de  la  violence  exercée  par  les  mahométans  sur  une  chrétienne.  Pour 
mettre  fin  à  ces  réclamations,  un  rendez-vous  fut  fixé;  au  milieu  des  deux 
familles  convoquées  et  réunies  dans  la  mosquée,  Mariam,  prenant  la  parole,  pro- 
nonça la  formule  consacrée  de  l'islamisme  :  Dieu  est.  Dieu,  et  Mahomet  est  le  pro- 
phète de  Dieu,  et  toi,  ma  mère,  tu  es  un  chien  infidèle  du  sexe  féminin  !  Le  mari 
ne  se  tenait  pas  pour  battu.  Malgré  une  déclaration  si  clairement  énoncée,  la 
fiancée,  devenue  musulmane,  restait  en  dépôt  dans  sa  mosquée,  pendant  que  les 
chrétiens  de  la  ville  dépêchaient  au  gouverneur  de  Jérusalem  leur  prêtre  grec, 
chargé  de  réclamer  la  restitution  de  l'épouse;  ce  gouverneur  était  célèbre  par  ses 
artifices,  qui  lui  ont  valu  le  surnom  arabe  d'Abou-Goush  {père  des  mensonges). 
Ulysse  de  la  Palestine,  il  justifiait  ce  titre  d'honneur. 

Les  choses  en  étaient  là,  et  les  curiosités,  excitées  par  le  départ  du  prêtre, 
attendaient  impatiemment  le  dénoûment,  lorsque  notre  Anglais  et  son  ciceronr 
Démétri  arrivèrent  à  Naplouze,  et  trouvèrent  la  ville  en  rumeur  et  l'Hélène 
chrétienne  dans  sa  mosquée.  Ménélas  se  tenait  tranquille,  et  paraissait  d'avis 
qu'une  femme  qui  avait  abandonné  si  lestement  lui  et  la  foi  chrétienne  ne  valait 
pas  la  peine  d'être  reconquise;  il  laissait  agir  les  parents,  qui  se  hâtèrent  de 
députer  à  Eothen  une  solennelle  ambassade,  lis  lui  représentèrent  l'atrocité  du 
fait,  l'indignité  qu'il  y  aurait  à  céder  aux  passions  brutales  du  cheikh,  surtout  le 
devoir  d'un  chrétien.  Ému  d'indignation,  il  fut  tenté  de  faire  un  peu  de  cheva- 
lerie en  faveur  du  christianisme  outragé  et  de  l'époux  privé  de  sa  compagne.  Son 
guide  Démétri,  fanatique  comme  au  temps  de  la  première  croisade,  l'y  excitait 
vivement.  Par  malheur,  les  envoyés  chrétiens  chargés  de  solliciter  son  interven- 
tion laissèrent  échapper  une  parole  imprudente.  «  Si  nous  la  tenons  une  fois, 
s'écria  le  plus  furieux,  nous  la  rosserons  d'importance  !  »  L'auteur  d'Eothcn 
perdit  toute  envie  de  solliciter  pour  un  mari  indifférent  et  des  parents  furieux. 

Quant  à  Démétri,  il  voulait  absolument  que  l'honneur  chrétien  fût  vengé,  et 
il  agissait  dans  ce  sens  avec  un  zèle  extrême.  Lorsque  Abou-Goush,  «  le  père 
des  mensonges,  «  qui  avait  été  persuadé  parles  ducats  et  les  piastres  du  cheikh, 
eut  opposé  aux  parents  chrétiens  des  fins  de  non-recevoir,  ceux-ci  dépêchèrent 
à  l'Anglais  une  seconde  députation  plus  pressante  que  la  première.  Celui  qui 
prit  la  parole  se  montra  encore  plus  courroucé  que  le  premier  orateur  de  la 
réclamation.  L'Anglais  répondit  qu'il  avait  bien  réfléchi  à  cette  affaire  et  qu'il 
lui  était  impossible  de  penser  comme  eux  ,  que  cette  jeune  fille  si  prompte  à 
quitter  sa  famille  et  sa  religion  pour  quelques  bijoux  ne  lui  semblait  ni  calho- 


74  UN    HUMORISTE 

lique  ni  mahomélane,  et  qu'il  ne  fallait  pas  attacher  d'importance  aux  caprices 
d'une  enfant  trop  avide  de  beaux  atours  ;  que,  si  l'on  envisageait  la  question  sous 
le  point  de  vue  temporel,  les  intérêts  de  Mariam  seraient  plus  efficacement  pro- 
tégés par  son  époux  musulman  que  par  son  époux  chrétien  ;  que  le  premier  des 
deux  était  mieux  placé  dans  le  monde,  plus  riche,  plus  considéré  que  son  rival. 
Enfin,  à  la  grande  horreur  de  ceux  qui  ['écoutaient,  le  voyageur  déclara  que, 
selon  lui.  le  cheikh  amoureux  ferait  un  très-bon  mari. 

Ce  qu'il  ignorait,  c'est  que  Démélri  avait  détruit  d'avance  tous  ses  efforts; 
notre  drogman  s'était  rendu  chez  le  gouverneur,  qu'il  avait  menacé  de  la  colère 
de  l'Angleterre,  de  celle  de  la  France  et  de  la  Russie  combinées.  Il  lui  avait  mon- 
tré l'Europe  entière  prenant  fait  et  cause  pour  la  chrétienne;  à  force  de  menaces, 
d'invectives  et  de  mensonges,  il  avait  arraché  la  promesse  de  la  restitution  con- 
jugale, et  son  maître,  qui  s'y  était  si  fort  opposé,  n'en  fut  averti  que  long- 
temps après  le  départ  de  Naplouzc.  Pauvre  Mariam  !  quels  traitements  ont  dû 
l'accueillir  à  son  retour  chez  son  mari  chrétien  !  à  quels  chagrins  a  dû  l'exposer 
l'amour  trop  vif  des  topazes  montées  en  boucles  d'oreilles  et  des  colliers  d'éme- 
raudes  ! 

Démétri,  on  le  voit,  commençait  à  l'emporter  sur  son  maître  ;  la  foi  vive 
triomphe  toujours  de  l'indifférence.  Entre  Naplouze,  Damas  et  Balbek,  il  nous 
semble  même  que  le  facétieux  Eothen  s'est  définitivement  converti  aux  doctrines 
de  son  interprète,  et  que  sa  philanthropie  européenne  s'est  accoutumée  à  ce  sys- 
tème de  terreur  universelle  que  Démétri  n'a  pas  cessé  de  lui  prêcher.  Vers  la  fin 
du  vo5'age,  Eothen  rançonne  assez  lestement  les  paysans,  parle  haut,  fait  le  fier, 
et  joue  son  rôle  de  tyran  asiatique  avec  une  grâce  et  une  aisance  dont  il  n'a  plus 
l'air  de  s'apercevoir.  Enfin,  quand  il  a  passé  le  Liban  et  qu'il  fait  voile  pour 
Smyrne  avec  un  général  russe  boiteux  et  fanfaron,  dont  il  a  soin  de  taire  le  nom 
et  les  titres,  il  semble  parfaitement  aguerri  aux  manières  conquérantes  ;  il  a  des 
airs  de  pourfendeur,  et  se  promène  en  maître  dans  le  pays.  Un  jour,  il  veut  dé- 
barquer à  Satalieh  ;  le  pacha  lui  envoie  son  généralissime  pour  lui  intimer  la  dé- 
fense de  mettre  pied  à  terre  avant  d'avoir  accompli  la  quarantaine.  Le  général 
russe  et  lui  ne  font  pas  la  moindre  attention  à  ces  ordres  suprêmes.  On  débarque, 
le  drapeau  russe  à  la  main,  en  face  d'une  trentaine  de  gardes-côtes  rangés  en 
ligne  sur  la  grève,  et  Ton  prend  d'assaut  la  maison  du  pacha  de  Satalieh  ;  le 
canon  du  brigantin  épouvante  la  population  ottomane,  met  en  fuite  toute  la 
ligne  de  fantassins  en  tarbouch,  et  nos  conquérants  pénètrent,  enseignes  dé- 
ployées, jusque  dans  le  palais  du  despote  asiatique.  La  scène  est  excellente,  j'en 
conviens,  et  ce  pacha  qui  commence  par  s'entourer  d'une  trentaine  de  janissaires, 
dont  l'œil  lance  la  menace  et  la  mort,  puis  qui  finit  par  demander  aux  Euro- 
péens excuse  et  pardon  de  l'insulte  qu'ils  lui  ont  faite,  qui  leur  donne  un  bon 
repas  et  des  chevaux,  et  se  persuade  à  lui-même  qu'il  a  eu  très-grand  tort  et 
qu'il  est  l'offenseur,  me  semble  un  personnage  assez  comique;  mais  enfin  qu'est 
devenue  la  modération  habituelle  de  l'auteur?  La  pureté  de  ses  sentiments  ne 
semble  pas  avoir  résisté  à  son  contact  avec  le  vieux  pays  du  despotisme. 

Après  la  surprise  de  Satalieh,  qui  est  son  coup  de  maître,  Eothen,  qui  nous 
est  apparu  sur  les  boi'ds  de  la  Save  sans  que  nous  eussions  la  moindre  idée  de 
ses  antécédents  de  voyage,  disparaît  dans  les  défilés  du  mont  Taurus.  et  ne  dit 
adieu  à  personne  ;  il  s'évanouit  comme  on  se  glisse  hors  d'un  salon,  sans  faire 
de  bruit  en  sans  rien  dire.  On  regrette  un  peu  ce  facétieux  voyageur,  qui  a  du 


EN     ORIENT.  75 

sens  malgré  son  accent  nonchalant  et  bizarre,  et  qui  laisse  apercevoir  dans  ses 
légères  causeries  la  vraie  situation  des  populations  orientales  :  la  misère  et  l'a- 
vilissement des  Juifs,  la  promptitude  avec  laquelle,  à  la  voix  du  premier  pro- 
phète, on  les  pille  et  on  les  massacre;  l'ascendant  progressif  du  nom  chrétien; 
l'étrange  sentiment  de  décadence  qui  a  pénétré  les  plus  obscurs  pays  de  l'islam  ; 
enfin  l'estime  que  l'on  a  pour  l'esprit  et  la  ruse  des  Grecs,  sans  que  cette  estime 
s'étende  plus  loin  ;  —  mais  surtout  la  grande  ombre  que  projette  sur  l'Orient  le 
nom  gigantesque  du  tzar.  A  lui  seul  se  rapportent  toutes  les  communions  grec- 
ques du  christianisme  asiatique;  les  Ottomans  ont  senti  le  poids  de  son  épée  ;  il 
suffit  de  l'uniforme  ou  de  l'aigle  russe  pour  faire  trembler  les  pachas. 

Au  seul  froncement  de  sourcil  d'un  voyageur  russe  sans  caractère  et  sans  suite, 
cheikhs,  Bédouins,  et  toutes  les  magnifiques  altesses,  et  tous  les  barbares  du 
désert,  rentrent  dans  le  néant.  Il  n'y  a  pas  de  pauvre  fellah  tout  nu  sous  le  so- 
leil d'Egypte,  pas  de  chef  arabe  enveloppé  de  son  bournous,  qui  ne  comprenne 
vaguement  que  là-bas,  dans  quelque  cabinet  de  Vienne  ou  de  Paris,  de  Saint- 
Pétersbourg  ou  de  Londres,  deux  ou  trois  hommes  pâles  et  presque  sans  voix, 
assis  au  bout  d'une  table  verte,  vont,  avec  un  chiffon  de  papier  et  un  peu  d'encre, 
bouleverser  la  Grèce  et  la  Palestine,  renverser  les  trônes,  et  changer  la  face  de 
l'Asie.  Cet  horrible  «  chapeau,  »  si  justement  dédaigné  des  Asiatiques,  n'a  qu'à 
se  montrer,  les  fronts  s'abaissent,  et  l'opprimé  lui  demande  protection  contre  h' 
turban.  On  l'a  souvent  dit,  la  prophétie  est  évidente  et  certaine  :  l'avenir  pro- 
chain verra  une  grande  guerre,  celle  de  la  Russie  et  de  l'Angleterre  à  propos  de 
l'Orient. 

Aussi  est-ce  un  personnage  très-bizarre  que  celui  de  M.  Cameron,  Anglais  qui 
se  déclare  pour  l'empereur  de  Russie  contre  l'Angleterre,  et  qui  raconte  avec 
assez  de  feu  et  de  verve  ses  voyages  aventureux  en  Circassic  ;  il  invite  résolu- 
mont  le  monde  oriental  à  venir  au-devant  du  joug  moscovite.  Il  ne  voit  pas  une 
tache  dans  la  conduite  et  la  personne  de  l'autocrate  :  pour  la  boauté,  c'est 
Apollon;  pour  la  force,  Hercule;  pour  le  génie,  César.  Quant  à  la  Russie,  c'est 
le  plus  beau  de  tous  les  pays,  et  surtout  le  plus  libre.  Selon  ce  point  de  vue  ori- 
ginal, il  n'y  a  aucune  estime  à  faire  de  la  Circassie  et  de  la  Géorgie,  qui  opposent 
aujourd'hui  même  une  résistance  héroïque  à  leurs  envahisseurs.  On  ne  sait  pas 
trop  comment  concilier  avec  ces  panégyriques  perpétuels  de  tristes  anecdotes 
que  M.  Cameron  rapporte,  et  qui  en  disent  plus  long  que  tous  les  discours,  celle 
de  Bogdan,  par  exemple,  qui  offre  un  roman  plein  d'intérêt.  Ce  petit  propriétaire 
de  la  Crimée,  homme  charitable  et  d'un  cœur  sympathique,  avait  éveillé  l'envie 
du  suzerain  par  ses  qualités  même,  l'usage  qu'il  en  faisait  et  l'espèce  d'autorité 
qu'elles  lui  donnaient  dans  le  pays.  On  lui  suscita  je  ne  sais  quelle  chicane,  on 
brûla  son  domaine,  on  outragea  ses  filles,  on  le  battit  de  verges.  Il  se  réfugia 
dans  les  steppes,  arma  des  paysans,  joua  le  Spartacus,  pendant  quinze  années 
brûla  les  châteaux  des  seigneurs,  vécut  de  pillage,  et  mourut  en  les  maudissant. 

A  cette  passion  moscovite  de  M.  Cameron,  l'on  peut  opposer  L'enthousiasme 
que  M.  Urquhart,  écrivain  très-remarquable,  a  conçu  pour  la  Turquie,  et  la  per- 
suasion où  il  est  resté  que  l'Europe  a  beaucoup  à  apprendre  de  ce  côté.  L'étude 
passionnée  et  circonstanciée  à  laquelle  M.  White  a  soumis  la  métropole  de  l'isla- 
misme n'est  pas  moins  bizarre,  dans  sa  consciencieuse  rigueur.  Nos  voisins  ap- 
pellent d'un  mot  singulier  cette  sorte  de  plaisanterie,  qui  n'en  est  pas  une.  el 
qui  réussit  surtout  en  Angleterre;  ils  disent  que   c'est  de  la  plaisanterie  sèche. 


7G  UN     HUMORISTE    EN     ORIENT. 

dry  humour.  M.  White,  l'auteur  des  Mœurs  domestiques  de  Constantinople,  ne  se 
doute  guère  de  l'attrait  comique  attaché  à  ses  chapitres  de  «  la  pipe,  »  de  *  la 
bougie,  »  des  o  épiciers  de  Stamboul,  »  des  «  vendeurs  de  lait,  «  des  «  balais 
et  des  balayeurs,  «  des  «  lanternes  »  et  des  «  sorbets.  «  Il  n'y  a  pas  d'algébristc, 
pas  de  statisticien,  pas  de  monographe  qui  le  vaillent  pour  la  description  des 
plus  menus  détails.  Il  a  compté  les  allées  de  Stamboul,  il  a  mesuré  les  murailles 
du  harem,  il  sait  combien  de  tombeaux  élèvent  à  Scutari  leurs  têtes  blanches,  il 
sait  la  police  de  la  ville  mieux  que  l'cffendi  qui  en  est  chargé. 

Pour  nous  autres  voyageurs  casaniers,  gens  du  coin  du  feu,  modestement  assis 
près  de  nos  pénates,  ces  récits,  qui  font  vagabonder  l'esprit  et  l'emportent  aux 
rives  lointaines,  sont  choses  tout  à  fait  charmantes.  Dans  le  nombre  de  ces  livres, 
ceux  que  nous  préférons  sont  les  plus  simples  comme  Eotken  ;  nous  sommes  las 
de  choses  et  d'hommes  sublimes.  «  J'ai  du  regret,  dit  quelque  part  l'auteur  d\£V 
then,  de  n'être  pas  plus  sublime,  plus  enthousiaste,  plus  vertueux  et  plus  lyrique. 
Je  ne  peux  atteindre  ces  hautes  régions,  et  c'est  un  chagrin  pour  moi.  »  Nous 
l'aimons  tel  qu'il  est  :  la  vertu  éclôra  sans  doute  en  lui  quelque  jour  ;  l'enthou- 
siasme viendra  quand  il  pourra.  Puisse  son  exemple  nous  délivrer  enfin  des  faux 
enthousiasmes  et  des  faux  sublimes,  qui  sont  aux  enthousiasmes  réels  ce  que  la 
galanterie  est  à  l'amour  ! 

La  mode  vient  de  le  couronner  à  Londres  de  cinq  éditions  successives.  Nous 
serions  assez  de  l'avis  de  la  mode,  tant  la  vérité  nous  plaît,  tant  nous  préférons 
aux  solennelles  draperies  dont  la  gravité  enveloppe  souvent  la  sottise  un  peu  de 
naïveté  familière,  d'agréable  humeur  et  de  simplicité  moqueuse.  Ces  gens  de  bon 
caractère,  dont  le  sourire  console,  dont  la  présence  égaie,  qui  ne  songent  ni  à 
nous  endoctriner  ni  à  nous  éclipser,  se  font  pardonner  beaucoup  ;  on  n'a  pas  le 
courage  de  critiquer  un  compagnon  de  route  tel  qu'Eothen,  et  de  demander 
compte  ou  du  but  de  son  voyage  ou  de  la  fin  de  ses  phrases  à  ce  dernier  rejeton 
d'une  race  qui  se  perd  en  Europe  et  même  en  Angleterre  5  —  infatigable  causeur 
qui  babille  sur  ce  qu'il  a  vu  ou  imaginé  en  Syrie  et  en  Palestine,  et  qui,  ne  vi- 
sant ni  à  la  rêverie  ni  à  l'érudition,  nous  fait  des  contes  à  dormir  debout,  se 
moque  des  pachas,  nie  les  pyramides,  et  respecte  médiocrement  le  soleil.  Il  ar- 
rive au  bout  de  son  livre,  sans  que  ce  livre  ait  eu  de  commencement,  et  sans  trop 
savoir  s'il  a  une  fin.  Lui  demanderons-nous  une  théorie,  un  système,  une  phi- 
losophie? Il  n'achève  pas  toujours  ses  périodes.  Exigerons-nous  qu'il  parle  des 
pyramides  comme  Napoléon,  de  la  Grèce  comme  Byron,  de  la  Judée  comme 
Chateaubriand,  lui  qui  entre  en  Palestine  et  contemple  Jérusalem  sans  pousser 
de  dithyrambe,  campe  chez  les  Bédouins  sans  fanfaronnades,  et  passe  le 
Jourdain  sans  explosion  lyrique  ?  Par  le  temps  de  fausses  imitations  qui  court, 
on  doit  un  doux  accueil  et  de  la  reconnaissance  à  cet  écrivain  naturel  5  il  a  l'ex- 
trême complaisance  de  ne  pas  être  poétique.  C'est  un  mortel  tout  uni  et  tout 
simple,  qui  veut  bien  n'être  pas  demi-dieu,  tant  il  a  de  bonté  pour  nous. 

F.  de  Lagémeyais. 


k: 


DE 


LA  CRISE  MINISTÉRIELLE 


EN  ANGLETERRE. 


A  la  fin  de  la  dernière  session,  le  ministère  de  sir  Robert  Peel  était  dans  toute 
sa  force.  Les  deux  chambres  du  parlement  lui  accordaient  des  majorités  triom- 
phantes ;  la  confiance  générale  s'attachait  à  ses  plans  et  devançait  ses  actes. 
Depuis  M.  Pitt,  jamais  gouvernement  en  Angleterre  n'avait  disposé  d'un  pouvoir 
plus  étendu  ni  moins  contesté. 

L'Irlande  devait  être  sa  difficulté  capitale.  Placé  entre  des  amis  fanatiques  et 
des  adversaires  irréconciliables,  ayant  à  désarmer  les  passions  d'un  peuple  aigri 
par  la  persécution  et  par  la  misère,  et  se  posant  le  problème  de  faire  vivre  sous 
les  mêmes  lois  deux  races  d'une  civilisation  inégale  et  d'une  origine  différente, 
les  conquérants  et  les  vaincus,  on  lui  avait  prédit  qu'il  échouerait  sans  gloire. 
Le  procès  d'O'Connell,  cette  brutalité  arrachée  à  M.  Peel  par  l'impatience  d'un 
ministre  qui  est  resté  soldat,  avait  failli  justifier  la  prédiction  en  compromettant 
tout  ensemble  la  bonne  foi  et  l'autorité  du  cabinet  ;  mais  presque  aussitôt 
M.  Peel  avait  rétabli  et  amélioré  sa  situation  par  une  politique  aussi  hardie 
qu'elle  était  grande.  Il  avait  compris  que,  pour  rattacher  les  Irlandais  à  l'Angle- 
terre, il  fallait  s'attaquer  à  la  fois  à  leur  ignorance  et  à  leur  pauvreté  incurable, 
leur  donner  l'instruction  et  le  travail.  La  première  partie  de  ce  plan  avait  été 
réalisée  par  l'acte  qui  porte  à  50,000  livres  sterling  la  dotation  du  séminaire  de 
Maynooth,  ainsi  que  par  un  système  d'instruction  secondaire  et  académique  qui 
a  pour  point  de  départ  en  matière  de  croyances  religieuses  une  tolérance  absolue; 
la  seconde  partie  le  sera,  quand  une  loi  équitable  aura  réglé  les  relations  des 
fermiers  avec  les  propriétaires,  et  lorsqu'un  réseau  de  chemins  de  fer.  dont  les 


78  DE     LA     CRISE    MINISTÉRIELLE 

principaux  attendent  la  sanction  de  la  chambre  des  communes,  aura  mis  en 
valeur  le  territoire  ainsi  que  les  richesses  minérales  et  les  ressources  indus- 
trielles de  l'Irlande. 

En  proposant  de  telles  réformes,  le  ministère  avait  contraint  les  membres  de 
l'opposition  à  l'appuyer  de  leur  parole  et  de  leurs  votes;  il  avait  fait  violence 
aux  préjugés  de  ses  propres  amis  ;  il  avait  dompté  enfin  les  répugnances  du  pays 
tout  entier.  Bien  que  dix  mille  pétitions  portant  pins  de  douze  cent  mille  signa- 
tures eussent  protesté  contre  le  bill  qui  relevait  d'une  trop  longue  dégradation 
le  séminaire  catholique,  et  que  tout  membre  des  communes  favorable  à  ce  bill 
eût  eu  à  subir  les  injonctions  menaçantes  de  ses  commettants,  en  qui  revivait, 
avec  tout  son  fanatisme,  le  vieux  levain  protestant  de  1G40,  le  premier  ministre 
tenant  bon  et  imposant  par  sa  fermeté  aux  deux  chambres,  la  mesure  avait 
obtenu  dans  les  communes  517  voix  contre  184,  et  dans  la  chambre  des  lords, 
en  présence  des  évoques  qui  sont  les  piliers  de  l'église  anglicane,  181  voix  sur 
251  votants.  Pour  la  première  fois,  un  gouvernement  conservateur  s'était  placé 
en  avant  de  l'opinion,  qui  cédait  malgré  elle  à  l'ascendant  d'une  raison  éclairée 
se  faisant  l'organe  d'une  nécessité  publique. 

Dans  l'ordre  des  intérêts  matériels,  les  succès,  quoique  moins  disputés, 
n'avaient  pas  été  moins  éclatants.  Lord  Stanley  et  sir  J.  Graham  faisaient  peut- 
être  regretter  l'habileté  administrative  des  whigs  ;  mais,  en  revanche,  les  finances 
de  l'état  se  trouvaient  placées  dans  une  condition  beaucoup  plus  satisfaisante. 
Sir  Robert  Pecl  avait  proposé  et  obtenu  du  parlement  une  série  de  mesures  dont 
l'expérience  n'avait  pas  tardé  a  confirmer  le  mérite,  et  qui  avaient  eu  pour  effet 
de  rétablir  l'équilibre  entre  les  recettes  et  les  dépenses,  de  mettre  le  crédit  et  la 
circulation  monétaire  à  l'abri  des  crises,  enfin  d'affranchir  en  grande  partie  des 
entraves  du  fisc  les  relations  commerciales  du  pays.  Vincomc-tax,  ce  legs  de 
l'état  de  guerre  à  l'état  de  paix,  sans  peser  trop  lourdement  sur  les  contribua- 
bles, rendait  annuellement  au  trésor  près  de  150  millions  de  francs.  La  sépara- 
tion de  la  banque  d'Angleterre  en  deux  départements  distincts  avait  réussi  à  ce 
point  que,  dans  le  courant  du  mois  de  juin,  la  circulation  des  billets  ne  s'élevant 
pas  au-dessus  de  20  millions  sterling,  la  banque  avait  dans  ses  coffres  une  valeur 
de  1C  millions  sterling  en  lingots  ou  en  espèces.  Le  5  pour  100  avait  atteint  et 
dépassé  le  pair  ;  le  commerce  et  l'industrie  étaient  dans  la  situation  la  plus 
prospère.  La  suppression  du  droit  de  10  pour  100,  qui  frappait  le  coton  en  laine 
h  l'entrée  du  royaume,  avait  donné  un  nouvel  essor  au  travail  dans  les  comtés 
manufacturiers.  De  tous  côtés,  on  voyait  s'élever  de  nouvelles  usines.  Pour 
l'année  1844,  les  exportations  de  l'Angleterre  représentaient  la  somme  énorme 
de  58,oS4,292  livres  sterling  5  le  salaire  des  ouvriers  était  en  voie  de  hausse, 
et,  comme  ils  ne  payaient  pas  encore  le  pain  trop  cher  (1).  les  classes  laborieuses 
montaient  d'un  degré  dans  l'échelle  sociale.  Les  sommes  déposées  dans  les  caisses 
d'épargne  figuraient  pour  un  total  approximatif  de  800  millions  de  francs,  et  le 
nombre  des  pauvres,  dans  une  contrée  où  le  paupérisme  est  invétéré  et  s'attache 
à  la  société  comme  une  lèpre  indélébile,  avait  diminué,  sous  l'influence  de  cette 
prospérité  générale,  de  six  ou  de  sept  pour  cent.  Enfin  la  liste  des  crimes  et  des 
délits,  qui  marquait  depuis  dix  ans  une  effrayante  progression,  avait  présenté 

(1)  En  juin  1845,  le  prix  moyen  du  blé  en  Angleterre  étail  de  45  shillings  par  quarter. 
soit  environ  20  îr.  par  hectolitre;  il  est  aujourd'hui  de  65  shillings. 


EN     ANGLETERRE  79 

en  1844  trois  mille  accusés  de  moins,  pour  l'Angleterre  seule;  avec  l'aisance  du 
peuple  s'améliorait  encore  sa  moralité. 

Même  résultat  dans  les  relations  extérieures.  Si  le  cabinet  britannique  se  ren- 
dait, quant  à  sa  politique  générale,  plus  solidaire  qu'il  ne  convenait  à  un  gou- 
vernement libre  des  tendances  manifestées  par  les  cours  du  Nord,  en  revanche 
il  n'avait  rien  de  capricieux  ni  de  cassant  dans  ses  rapports  diplomatiques.  Le 
traité  négocié  par  lord  Ashburton,  pour  la  délimitation  des  frontières  entre  le 
Canada  et  les  États-Unis,  avait  fait  disparaître  de  ce  côté  les  chances  de  guerre, 
et  le  traité  par  lequel  la  Grande-Bretagne  modifiait  le  droit  de  visite  sur  les 
navires  français  tendait  à  calmer  l'irritation  qu'avaient  produite,  dans  l'affaire  de 
Taïti,  les  déclarations  téméraires  et  déplacées  de  sir  Robert  Peel.  Une  seule 
éventualité  menaçante  apparaissait  dans  le  lointain  :  la  possession  du  territoire 
de  l'Orégon  pouvait  donner  lieu  à  des  difficultés  sérieuses,  qu'aggravait  encore 
l'humeur  envahissante  des  États-Unis,  encouragée  par  l'adjonction  du  Texas  ; 
mais  le  gouvernement,  en  vue  du  conflit  que  l'on  redoutait,  avait  fait  les  plus 
formidables  préparatifs,  et  derrière  lui  l'Angleterre  était  unanime. 

Grâce  à  la  position  insulaire  du  Royaume-Uni,  à  la  prépondérance  de  ses  forces 
navales  et  au  développement  qu'ont  pris  ses  intérêts  coloniaux,  les  questions  exté- 
rieures n'y  occupent  que  très-médiocrement  l'attention  publique.  On  les  abandonne 
au  gouvernement  avec  une  confiance  qui  ne  peut  tenir  qu'à  l'absence  du  danger. 
Ce  détachement  à  peu  près  absolu  de  la  politique,  dans  son  application  aux 
affaires  du  dehors,  permet  au  peuple  anglais  d'intervenir  plus  activement  et 
avec  plus  d'efficacité  dans  la  conduite  de  ses  affaires  intérieures.  Ailleurs,  on 
dirige  peut-être  l'opinion  publique  ;  en  Angleterre,  l'aristocratie,  le  gouverne- 
ment, la  presse,  à  très-peu  d'exception  près,  tout  le  monde  la  suit.  Après 
l'émancipation  des  catholiques  et  la  réforme  électorale  de  1832,  la  question  des 
céréales  va  bientôt  confirmer,  par  un  exemple  nouveau,  ce  principe  du  gouver- 
nement parlementaire. 

La  gravité  de  la  question  est  dans  la  scission  profonde  qu'elle  fait  naître  entre 
les  intérêts  de  la  propriété  foncière  et  les  intérêts  industriels.  Des  deux  côtés, 
ces  intérêts  sont  organisés  pour  la  lutte.  Les  propriétaires  fonciers,  n'admettant 
pas  que  l'on  puisse  abolir  ni  même  réduire  les  droits  établis  à  l'importation  des 
grains  étrangers,  sans  diminuer  par  contre-coup  leurs  revenus  et  la  valeur  des 
terres,  ont  formé,  en  vue  du  maintien  des  lois  sur  les  céréales,  des  associations 
agricoles  qui  s'intitulent  sociétés  de  protection.  Les  manufacturiers,  considérant 
la  législation  qui  leur  interdit  d'échanger  leurs  produits  contre  les  blés  du  Nou- 
veau-Monde ou  de  la  Baltique  comme  un  instrument  de  cherté  et  comme  un 
obstacle  au  développement  des  relations  commerciales  ,  insistent  au  contraire 
pour  que  ces  lois  soient  effacées  au  plus  vite  d'un  tarif  de  douanes  qui  a  déjà 
remplacé  le  principe  de  la  prohibition  par  celui  de  la  liberté.  Pendant  quelque 
temps,  leurs  réclamations  ont  gardé  un  caractère  individuel  ;  mais,  depuis  deux 
ans,  l'association  qui  s'est  formée  à  Manchester  sous  le  titre  de  ligue  contre  les 
lois  sur  les  céréales  {anti-corn -la w  Icaguc)  a  compris  qu'elle  ne  pouvait  gagner 
sa  cause  qu'à  la  faveur  de  l'agitation  qu'elle  imprimerait  à  L'opinion  publique. 
Brochures,  journaux,  réunions  solennelles,  prédications  ambulantes,  souscrip- 
tions fabuleuses,  elle  a  tout  mis  en  œuvre j  ni  l'enthousiasme  ni  l'argent  ne  lui 
ont  manqué.  Depuis  l'union  politique  de  Birmingham,  cette  formidable  démon- 
stration qui  intimida    l'aristocratie  au    point    de  décider    l'adoption   du  bill  de 


80  SE    LA     CRISE    MINISTERIELLE 

réforme,  l'Angleterre  n'avait  rien  vu  de  comparable.  Pourtant  la  ligue  est  plus 
savamment  et  plus  fortement  conçue  :  elle  a  un  principe  de  vie  et  de  durée,  elle 
est  à  la  fois  politique  et  industrielle  j  c'est  la  protestation  d'une  classe  de 
citoyens  qui  aspire  du  chef  de  la  richesse,  comme  d'autres  du  chef  de  la  propriété 
territoriale,  à  l'influence  et  au  pouvoir. 

Le  ministère,  placé  entre  les  deux  camps,  s'était  efforcé  de  rester  neutre.  Il 
tenait  au  parti  agricole  par  son  origine  et  par  les  sympathies  bien  connues  de  la 
plupart  de  ses  membres  ;  il  tenait  au  parti  industriel  par  les  mesures  qu'il  avait 
déjà  prises  en  faveur  de  la  réforme  commerciale,  et  laissait  dériver  sa  barque  au 
courant  des  idées.  Il  n'avait,  du  reste,  d'engagements  avec  personne.  La  loi  exis- 
tante, qui  est  l'ouvrage  de  sir  Robert  Peel,  est  une  atténuation  du  système  pro- 
hibitif, tel  que  les  lois  de  1815  et  de  1828  l'avaient  institué  ;  mais,  quoique  lié 
à  cette  mesure  par  un  amour-propre  d'auteur,  le  premier  ministre,  mis  en  de- 
meure par  ses  partisans  de  la  déclarer  définitive,  avait  refusé  hautement  de  leur 
donner  cette  garantie.  La  situation,  à  ce  moment,  ne  présentait  aucun  sym- 
ptôme d'urgence  ;  le  jour  du  succès  ou  de  la  défaite  ne  semblait  prochain  pour 
aucun  des  deux  partis.  Dans  la  chambre  des  communes,  la  motion  annuelle  de 
M.  Villiers  avait  été  repoussée  par  une  majorité  de  deux  contre  un  (l).  En  dehors 
du  parlement,  la  ligue  agissait  vigoureusement  sur  les  esprits  ;  elle  gagnait  du 
terrain,  mais  sans  acquérir  cette  force  d'impulsion  qui  annule  la  résistance.  Le 
parti  manufacturier  était  en  voie  de  faire  des  conversions,  tandis  que  les  argu- 
ments de  ses  adversaires  se  montraient,  selon  l'expression  de  lord  John  Russell, 
de  plus  en  plus  faibles.  Il  travaillait  encore,  non  sans  résultat,  à  fabriquer  des 
électeurs,  en  se  prévalant  de  la  disposition  légale  qui  permet  à  tout  possesseur 
d'une  propriété  (freehold)  de  40  shillings  de  revenu  de  prendre  rang  dans  les 
listes  électorales  ;  mais  l'action  des  ligueurs  ne  s'exerçait  que  sur  les  grandes 
villes  et  sur  les  comtés  les  plus  voisins  des  centres  industriels.  Après  deux 
années  d'efforts,  ils  avaient  tout  au  plus  la  perspective  de  déplacer  vingt  à  vingt- 
cinq  voix  dans  les  élections  prochaines.  Ayant  voulu  aborder  trop  tôt  ce  rôle  po- 
litique et  faire  dès  à  présent  acte  de  puissance,  ils  avaient  échoué  dans  plusieurs 
épreuves,  et  notamment  à  Sunderland,  où  l'éloquence  de  M.  Cobden,  combinée 
avec  la  célébrité  du  candidat  radical,  le  colonel  Thompson,  n'avait  pas  empêché 
le  triomphe  de  M.  Hudson,  qui  réunissait  à  la  qualité  de  riche  propriétaire  celle 
non  moins  séduisante  d'heureux  spéculateur.  Ajoutons  que,  si  les  fermiers  ne  se 
déclaraient  pas  partout  favorables  au  système  protecteur,  les  ouvriers  des  manu- 
factures ne  se  passionnaient  en  aucune  façon  pour  la  liberté  du  commerce.  Le 
peuple  imitait  la  conduite  du  gouvernement  5  il  demeurait  neutre  et  il  attendait. 
On  pouvait  donc  croire,  sans  fermer  les  yeux  aux  progrès  des  esprits,  que  l'heure 
de  l'émancipation  n'avait  pas  sonné,  et  que  le  cabinet  avait  encore  tout  le  temps 
d'y  préparer  l'Angleterre. 

Une  mauvaise  récolte  en  Irlande,  une  récolte  médiocre  dans  la  Grande-Bre- 
tagne, ont  suffi  pour  hâter  la  maturité  de  cette  situation.  Le  dieu  est  intervenu 
au  dénoùment  comme  dans  la  tragédie  antique  5  pour  employer  une  métaphore 
qui  est  familière  aux  orateurs  de  la  ligue,  les  saisons  ont  combattu  contre  l'aris- 
tocratie. 

A  la  première  nouvelle  de  l'épidémie  qui  avait  frappé  les  pommes  de  terre  et 

(1)  2"î4  conlre  h2>. 


EN     ANGLETERRE.  Si 

qui  enlevait  ainsi  à  une  partie  de  la  population  la  base  de  sa  subsistance,  lors- 
qu'on eut  constaté  que  le  rendement  des  céréales,  qui  devaient  combler  le  dé- 
ficit, était  inférieur  à  celui  d'une  année  moyenne,  chacun  vit  venir  de  loin  cette 
nécessité  qui  renverse  les  combinaisons  des  hommes.  Le  gouvernement  s'y  rési- 
gnait tout  le  premier,  et  il  y  a  lieu  de  croire  que,  dès  ce  moment,  sir  Robert  Peel 
méditait  une  réforme  quelconque  dans  les  lois  qu'il  avait  récemment  défendues  ; 
mais  toute  situation  a  ses  entraînements,  dans  la  faiblesse  comme  dans  la  force. 
Les  réformes  dont  on  n'a  pas  voulu  quand  elles  étaient  un  progrès,  on  a  mau- 
vaise grâce  à  les  reprendre  quand  elles  ne  peuvent  plus  être  qu'un  temps  d'arrêt. 
Les  partis  ne  tardèrent  pas  à  soupçonner  les  embarras  du  ministère,  et,  les 
ayant  reconnus,  ils  cherchèrent  à  les  exploiter. 

La  lettre  de  lord  John  Russell  aux  électeurs  de  la  Cité  est  le  point  de  départ 
de  cette  attitude  nouvelle.  En  tacticien  consomné,  lord  John  Russell  a  reconnu 
qu'il  ne  manquait  plus  au  mouvement  qu'un  chef  politique  et  qu'une  direction 
parlementaire,  et  il  a  pris  en  main  le  drapeau  que  la  ligue  avait  arboré.  Avant 
cette  démonstration  décisive,  les  whigs  formaient  un  parti  intermédiaire  qui  se 
refusait  également  à  conserver  le  système  protecteur  dans  son  intégrité,  et  à  le 
renverser  de  fond  en  comble.  Comme  moyen  de  transaction,  ils  avaient  proposé 
d'établir,  à  l'importation  des  blés  étrangers,  un  droit  fixe  de  8  shillings  d'abord, 
et,  plus  tard,  de  5  shillings.  C'était  une  position  analogue  à  celle  que  sir  Robert 
Peel  occupait  dans  le  parti  conservateur,  où  il  travaillait  à  modérer  les  tendances 
restrictives,  comme  les  whigs  les  tendances  libérales.  En  quittant  ce  terrain  de 
la  transaction,  lord  John  Russell  venait  proclamer  que  le  temps  des  demi- 
mesures  était  passé,  et  il  déjouait  par  avance  toute  tentative  du  gouvernement 
pour  s'y  maintenir. 

La  démarche  d'un  homme  d'état  qui  dirigeait  depuis  onze  ans  la  fraction  libé- 
rale dans  la  chambre  des  communes  ne  pouvait  pas  être  un  acte  individuel  ni 
isolé.  Pourtant  cet  acte  avait  encore  une  portée  plus  grande  que  celle  d'un  simple 
engagement  de  parti,  car  il  impliquait  l'adhésion  d'une  fraction  de  l'aristocratie 
aux  doctrines  de  liberté  que  l'aristocratie  avait  considérées  jusqu'alors  comme 
fatales  à  son  pouvoir  et  à  sa  richesse.  C'est  au  nom  des  grandes  familles  whigs 
que  lord  John  Russell  a  dit  :  «  La  lutte  que  l'on  soutient  pour  rendre  le  pain  rare 
et  cher,  quand  il  est  évident  qu'une  partie  au  moins  de  ce  prix  additionnel  sert 
à  augmenter  le  taux  des  fermages,  ne  peut  que  faire  le  plus  grand  tort  à  une 
aristocratie  qui,  cette  semence  de  division  une  fois  écartée,  resterait  forte  par  la 
propriété,  forte  par  la  constitution  du  parlement,  forte  par  L'appui  de  l'opinion 
publique,  forte  par  l'ancienneté  de  ses  relations,  et  par  la  mémoire  de  ses  im- 
mortels services.  « 

C'est  un  des  caractères  distinctifs  du  gouvernement  en  Angleterre  que  le  parti 
conservateur,  le  parti  qui  ne  sépare  pas  l'église  de  l'état,  le  parti  aristocratique 
par  excellence,  prend  volontiers  pour  alliés  et  pour  chefs  des  hommes  qui  sem- 
blaient devoir  être  les  organes  naturels  de  la  bourgeoisie,  et  qui  portent  encore 
sur  leur  front  la  rouille  de  la  roture.  La  noblesse  de  lord  Lyndhurst  lui  est  per- 
sonnelle; celle  de  sir  Robert  Peel  date  à  peine  de  deux  générations.  En  revanche, 
le  parti  libéral  n'est  capable  que  d'une  agitation  plus  ou  moins  stérile,  tant  qu'il 
n'a  pas  à  sa  tète  quelques  membres  de  la  classe  privilégiée;  il  rappelle,  trait  pour 
trait,  ces  milices  du  moyen  âge,  qui  ne  savaient  combattre  que  lorsqu'un  cheva- 
lier apportait  la  discipline  dans  leurs  rangs  et  les   menait  au  combat.  Sous  ce 


82  DE     LA     CRISE    MINISTERIELLE 

rapport,  la  lettre  de  lord  John  Russell  a  fait  plus  que  la  propagande  organisée 
par  la  ligne  ;  elle  a  déterminé  l'adhésion  de  lord  Morpcth,  de  lord  Kinnaird,  et 
la  résignation  de  beaucoup  d'autres  ;  elle  a  décidé  la  haute  banque  et  le  haut 
commerce;  elle  a  rendu  possible  ce  meeting  vraiment  extraordinaire,  dans  lequel 
M.  Cobden  a  porté  la  parole  devant  le  lord-maire  et  sous  les  voûtes  de 
Guildhall. 

Il  n'y  a  qu'une  voix  parmi  les  whigs  sur  l'opportunité  d'une  démarche  qui 
atteste  la  prévoyance  et  la  résolution  de  leur  général  en  chef;  mais  les  plus  po- 
litiques en  ont  blâmé  la  forme.  La  lettre  de  lord  John  Russell  était  écrite  avec 
une  amertume,  et  elle  avait  un  caractère  agressif,  qui  ont  dû  blesser  profondé- 
ment le  premier  ministre.  Les  circonstances  semblaient  indiquer  la  convenance, 
la  nécessité  même  d'un  rapprochement  entre  les  deux  fractions  modérées  de  la 
chambre  des  communes.  Le  temps  ayant  effacé  les  plus  graves  dissentiments  qui 
les  séparaient,  la  distance  était  désormais  peu  sensible  entre  les  opinions,  et 
n'existait  plus  que  de  personne  à  personne.  Cette  coalition,  à  laquelle  tout  le 
inonde  songeait,  excepte  peut-être  les  deux  hommes  qui  pouvaient  seuls  la 
former,  la  lettre  de  lord  John  Russell  l'a  rendue  tout  à  fait  impossible  ;  elle  a 
rouvert  et  agrandi  le  fossé  qui  allait  être  comblé.  Les  destinées  de  l'Angleterre 
seront  certainement  affectées  par  cet  incident,  mais  les  whigs  y  perdront  plus 
que  l'Angleterre. 

Lord  John  Russell  calcule  trop  bien  la  portée  de  ses  démarches  pour  que  l'on 
ait  le  droit  de  supposer  qu'il  a  fait  ici  autre  chose  que  ce  qu'il  voulait  faire.  Le 
chef  des  whigs  a  su  évidemment  ce  qu'il  acceptait  et  ce  qu'il  repoussait  :  il  a  pré- 
féré l'alliance  des  radicaux  à  celle  des  tories  modérés;  il  a  déplacé  l'avenir  de 
son  parti,  et  peut-être  aussi  l'avenir  du  gouvernement.  Quant  à  sir  Robert  Peel, 
il  n'était  pas  maître  de  suivre  l'exemple  qu'on  lui  donnait,  ni  de  se  rejeter  dans 
la  résistance  aussi  loin  que  ses  adversaires  allaient  à  l'avant-garde.  Il  arrive  un 
moment,  dans  l'histoire  des  sociétés,  où  les  préjugés  et  les  intérêts  des  vieux 
partis  ne  peuvent  plus  trouver  d'organes.  Sir  Robert  Peel  a  dû  juger  que  ce 
moment  était  venu. 

Dans  les  derniers  jours  de  novembre,  il  porta  la  difficulté  au  conseil  des  mi- 
nistres. Le  cabinet  était  partagé  sur  la  question  des  céréales.  Lord  Aberdeen,' 
sir  J.  Graham  et  M.  Sidney  Herbert  formaient,  avec  le  premier  ministre,  le 
parti  des  concessions  ;  le  reste  du  ministère  y  répugnait  plus  qu'il  n'y  résistait, 
lord  Stanley  faisant  valoir  des  scrupules  plutôt  que  des  arguments,  et  le  duc  de 
Wellington  entrevoyant  dans  le  lointain  seulement  des  nécessités  que  sir  Robert 
Peel  croyait  pressantes.  Dans  cette  disposition  des  esprits,  les  conseils  de  cabinet 
se  succédaient  sans  conclure.  L'on  attendait  avec  anxiété  la  décision  du  minis- 
tère, lorsque  le  Times,  qui  semble  avoir  le  privilège  des  révélations  opportunes, 
publia  un  article  dont  voici  les  premières  lignes,  et  qui  fit  une  prodigieuse  sen- 
sation : 

«  La  détermination  du  cabinet  n'est  plus  un  secret.  On  assure  que  le  parle- 
ment doit  être  convoqué  pour  la  première  semaine  de  janvier,  et  que  le  discours 
du  trône  recommandera  aux  chambres  d'examiner  sans  délai  les  lois  sur  les 
céréales,  afin  d'en  préparer  l'abrogation  complète.  Sir  Robert  Peel  dans  la  cham- 
bre des  communes,  et  le  duc  de  Wellington  dans  la  chambre  des  lords,  se  dispo- 
sent, dit-on,  à  mettre  à  exécution  le  vœu  exprimé  par  la  couronne.  »  La  nouvelle, 
présentée  dans  ces  termes  absolus,  excita  d'abord  autant  d'incrédulité  que  de 


EN    ANGLETERRE.  83 

surprise.  Comment  admettre,  non  pas  seulement  que  sir  Robert  Peel  eût  brûlé 
ses  vaisseaux  (car  le  même  homme  qui  s'était  déjà  fait  v.hig  pouvait  tout  aussi 
bien  aller  jusqu'au  radicalisme),  mais  que  le  duc  de  Wellington,  l'auteur  de  la 
loi  de  1828,  un  membre  de  cette  trinité  de  ducs  en  qui  se  personnifiait  le  système 
protecteur,  abjurant  les  croyances  de  toute  sa  vie,  se  rendit  volontairement  et 
sans  transition  complice  d'un  revirement  que  l'aristocratie  foncière  allait  regar- 
der comme  une  trahison?  Cependant  le  Times  insistait,  malgré  les  démentis  et 
les  clameurs  de  la  presse  ministérielle,  et  il  faut  avouer  que  les  événements  qui 
suivirent  semblent  lui  avoir  donné  raison. 

Il  y  aurait  quelque  témérité  à  prétendre  que  la  proposition  faite  au  conseil  par 
le  premier  ministre,  et  adoptée  par  la  majorité  dans  les  premiers  jours  de  décem- 
bre, fût  la  suppression  immédiate  et  absolue  de  tout  droit  d'importation  sur  les 
grains  provenant  de  l'étranger;  mais  que  la  résolution,  arrêtée  un  moment  entre 
les  membres  du  cabinet,  ait  impliqué  l'abrogation  complète  des  lois  sur  les 
céréales  ou  seulement  une  modification  importante  dans  l'économie  de  ces  lois,  il 
n'en  est  pas  moins  certain  que  le  ministère  avait  résolu  d'abandonner  la  politique 
qu'il  avait  jusque-là  défendue  dans  cette  question,  et  que  le  duc  de  Wellington 
s'était  d'abord  rallié  au  vœu  de  ses  collègues.  La  publicité  prématurée  donnée 
par  le  Times  aux  projets  du  conseil  parait  avoir  ébranlé  la  résolution  du  duc, 
résolution  qui  avait  dû  lui  coûter  beaucoup,  et  qui  était  trop  récente  pour  être 
fermement  assise.  Craignant  de  se  voir  en  butte  aux  reproches  de  ses  amis  poli- 
tiques avant  l'heure  où  le  pays  recueillerait  les  fruits  de  ce  douloureux  sacrifice, 
il  crut  sans  doute  qu'il  ne  lui  était  permis  ni  d'appuyer  ni  de  combattre  une 
détermination  à  laquelle  il  avait  eu  part,  et  il  envoya  sa  démission  à  sir  Robert 
Peel.  La  retraite  du  duc  de  Wellington  entraînait  la  dissolution  du  ministère.  Le 
cabinet  avait  besoin,  pour  vivre  et  pour  agir,  de  la  majorité  dans  les  deux 
chambres.  Sir  Robert  Peel  était  tout-puissant  à  la  chambre  des  communes,  mais 
le  duc  de  Wellington  disposait  de  la  chambre  haute  ;  et  comment  gouverner, 
quand  on  relevait  des  intérêts  aristocratiques,  sans  le  concours  de  l'homme  qui 
avait  la  confiance  de  l'aristocratie  ?  Lord  John  Russell,  représentant  du  mouve- 
ment populaire,  aurait  pu  se  passer  de  cet  appui,  et  l'on  verra  qu'il  ne  l'a  pas 
osé;  mais  sir  Robert  Peel  le  pouvait  moins  qu'un  autre,  et  il  ne  le  tenta  point. 
Dès  que  la  détermination  du  vieux  guerrier  lui  fut  connue,  le  premier  minisire 
adressa  l'offre  de  sa  démission  à  la  reine  qui  passait  les  derniers  jours  de  l'au- 
tomne dans  sa  résidence  de  l'île  de  Wight.  La  retraite  du  ministère  devint  pu- 
blique le  10  décembre  ;  ce  jour-là,  un  cabinet  éprouvé  par  de  longues  et  glo- 
rieuses luttes,  rompu  aux  difficultés,  habitué  au  succès,  et  dont  l'habileté  égalait 
peut-être  la  fortune,  tomba  sous  le  poids  d'un  dissentiment  intérieur. 

La  reine  fit  quelques  efforts  pour  changer  la  résolution  de  sir  Robert  Peel  ; 
mais,  comme  elle  se  pique,  avant  tout,  de  rester  scrupuleusement  dans  les  limites 
tracées  par  la  constitution  à  sa  prérogative,  le  chef  des  tories  se  retirant,  elle 
manda  le  chef  des  whigs  pour  lui  confier  les  pouvoirs  que  la  royauté,  dans  ces 
moments  difficiles,  doit  reprendre,  mais  qu'elle  ne  doit  pas  garder,  même  pour 
un  jour.  Lord  John  Russell  se  trouvait  à  Edimbourg  lorsque  éclata  la  crise  minis- 
térielle; le  10  décembre,  il  arrivait  à  Osborne-House.  ayant  laisse  derrière  lui  le 
bruit  des  changements  qui  se  préparaient.  Le  11,  de  retour  à  Londres,  il  annon- 
çait à  ses  amis  que  la  reine  lui  avait  confié  la  mission  à  la  fois  délicate  et  ardue 
déformer  un  gouvernement. 


8i  DE    l'A    CRISE    MINISTÉRIELLE 

Après  l'avortcmcnt  de  cette  combinaison,  Ton  a  cherché  à  expliquer  la  décon- 
venue des  whigs  par  l'intervention  d'une  influence  élrangère.  L'échange  assez 
actif  de  courriers  qui  se  faisait  entre  les  Tuileries  et  Windsor  a  donné  lieu  à  des 
suppositions  qu'il  serait  dangereux  d'accréditer.  Nous  avons  voulu  remonter  à  la 
source  de  ces  bruits.  Il  paraît  qu'une  lettre  a  été  en  effet  adressée  à  la  reine 
Victoria,  lettre  conçue  dans  les  termes  de  la  plus  parfaite  réserve,  et  qui  se  bor- 
nait à  des  vœux  pour  que  l'œuvre  de  conciliation  commencée  par  lord  Aberdeen 
entre  la  France  et  l'Angleterre  fût  continuée  par  son  successeur  présumé.  La  reine 
a  dû  en  donner  communication  à  lord  John  Russell,  qui  n'y  a  vu,  dit-on,  qu'un 
acte  de  courtoisie.  Au  reste,  l'on  a  montré  des  deux  côtés  une  prudence  pareille. 
Lord  Palmcrslon  n'a-t-il  pas  fait  connaître  aux  chefs  du  centre  gauche,  à 
M.  Guizot,  qui  s'en  est  vanté,  et  même  ailleurs,  où  l'on  ne  s'en  vantera  pas,  à 
quel  point  ses  dispositions  étaient  changées  à  l'égard  delà  France?  Nous  vivons 
dans  un  temps  où  l'on  ne  sait  pas  toujours  avoir  des  amis  et  leur  rester  fidèle, 
mais  où  l'on  craint  surtout  d'avoir  des  ennemis. 

Quoi  qu'il  en  soit,  les  obstacles  étaient  assez  nombreux,  et  la  situation  assez 
grave  pour  justifier  l'hésitation  que  les  whigs  firent  d'abord  paraître.  Sir  Robert 
Pcel  se  retirait,  bien  qu'il  eût  la  majorité  dans  la  chambre  des  communes.  Le 
chef  de  la  minorité  n'allait-il  pas  se  placer  dans  une  situation  moins  enviable 
encore  et  plus  précaire,  en  acceptant  un  pouvoir  que  des  courants  contraires 
devaient  annuler?  Le  seul  avantage  des  whigs  consistait  dans  la  netteté  de  leur 
conduite.  Moralement,  ils  étaient  mieux  placés  que  les  tories  pour  entreprendre 
la  réforme  des  lois  sur  les  céréales;  car  ce  principe,  à  des  degrés  divers,  avait 
toujours  fait  partie  de  leur  bagage  politique  :  ils  n'avaient  ni  passé  à  renier,  ni 
engagements  à  rétracter,  et  ils  ne  partaient  pas  de  la  prohibition  pour  aboutir, 
à  force  de  métempsycoses,  au  giron  de  la  liberté.  Leurs  intentions  n'étant  pas 
suspectes,  leurs  actes  devaient  eu  avoir  plus  de  force,  et  l'opinion  publique 
enflait  leurs  voiles  longtemps  délaissées. 

Mais  le  gouvernement  est,  avant  tout,  une  question  de  majorité,  c'est-à-dire 
de  nombre.  Sur  ce  point,  les  whigs  n'avaient  qu'à  ouvrir  les  yeux  pour  aperce- 
voir les  plus  tristes  réalités.  Dans  la  chambre  des  communes,  ils  n'avaient  pas 
la  majorité,  et  ils  n'étaient  pas  certains  de  l'obtenir  pour  cette  réforme  spéciale, 
même  avec  l'appui  de  sir  Robert  Peel.  Enfin  une  dissolution,  en  la  supposant 
prochaine,  ne  pouvait  pas  leur  faire  gagner  plus  de  vingt  à  trente  voix.  Quelle 
que  fût  l'énergie  avec  laquelle  se  prononçât  l'opinion  publique,  il  n'y  avait  pas 
lieu  d'espérer,  dans  les  élections,  des  résultats  comparables  à  ceux  que  l'on  avait 
emportés  d'assaut,  à  la  veille  et  en  vue  du  bill  de  réforme.  Les  convictions  se 
modifient,  mais  on  ne  convertit  pas  des  intérêts. 

La  plus  vulgaire  des  prévoyances  conseillait  donc  de  poser  la  question  à  la 
chambre  actuelle,  et  de  la  mettre  en  demeure;  mais  il  fallait  d'abord  connaître 
les  intentions  de  ceux  des  ministres  démissionnaires  qui  avaient  paru  pencher 
pour  une  réforme  des  lois  sur  les  céréales  :  aurait -on  le  concours  de  sir  Robert 
Peel,  et  détacherait-il  de  la  majorité  un  certain  nombre  de  voix?  Voudrait-il,  en 
un  mot,  faciliter  ou  embarrasser  la  marche  du  ministère  dont  sa  retraite  pro- 
voquait la  formation  ?  Il  parait  que,  dans  une  entrevue  de  lord  John  Russell 
avec  sir  James  Grahain,  le  chef  des  whigs  demanda  des  explications  qui  ne  lui 
turent  pas  données  complètes  ni  très-rassurantes.  Cependant  la  réserve  dans 
laquelle  se  renfermaient  M.  Pcel  et  ses  amis  n'impliquait  pas  nécessairement  un 


EN     ANGLETERRE.  85 

refus  de  concours.  Lord  John  Russell  considéra  sans  doute  la  situation  des  tories 
modérés  indépendamment  de  leurs  dispositions  personnelles;  il  jugea  que.  si 
le  ministère  whig  n'avait  pas  à  compter  sur  leur  alliance  ,  il  n'avait  pas  non 
plus  à  redouter  leur  hostilité,  et,  sans  s'arrêter  à  l'étude  de  leurs  mouvements* 
il  crut  devoir  passer  outre. 

Au  moment  où  lord  John  Russell,  pour  répondre  à  la  confiance  de  la  reine  ef 
pour  ne  pas  négliger  un  retour  de  fortune,  entreprenait  de  renouer  les  anneaux 
brisés  du  ministère  whig.  les  principaux  membres  de  cette  combinaison  étaient 
presque  tous  absents.  Lord  Palmerston  se  trouvait  seul  à  Londres,  et.  depuis  le 
premier  instant  des  négociations  jusqu'au  dernier,  il  fut  aussi  le  seul  qui  encou- 
ragea le  premier  ministre  désigné  dans  la  pensée  de  relever,  malgré  les  difficultés 
des  circonstances  .  l'espèce  de  défi  jeté  au  parti.  Il  fallait  mander  lord  Lans- 
downe  ,  lord  Morpeth.  lord  >"ormanby,  lord  Grey.  M.  Macaulay.  M.  Baring. 
M.  Labouchère.  sir  J.  Hobhouse,  lord  Cottenham.  dispersés  aux  quatre  coins  de 
l'Angleterre.  De  là,  les  lenteurs  de  cet  enfantement  qui  ne  devait  pas  arriver  à 
terme.  Après  plusieurs  réunions  à  Chesham-Place.  résidence  de  lord  John 
Russell,  réunions  entremêlées  de  voyages  à  Windsor,  où  la  reine  s'était  rendue 
pour  faciliter  les  communications  qu'exigeait  le  dénoùment  de  la  crise,  lord 
John  Russell,  effrayé  sans  doute  de  la  désunion  et  de  la  froideur  qu'il  aperce- 
vait autour  de  lui.  fit  savoir  à  sir  Robert  Peel  que.  dans  le  cas  où  le  premier 
ministre  consentirait  à  garder  ou  à  reprendre  la  direction  des  affaires  publi- 
ques, il  pourrait  compter  sur  l'appui  de  l'opposition.  Sir  Robert  Peel  déclina 
l'ouverture  ;  il  ne  voulait  pas  gouverner  par  la  permission  ni  sous  le  patronage 
des  whigs.  et.  si  l'opposition  devait  renoncer  au  gouvernement,  il  entendait  que 
ce  fût  non  par  un  acte  de  déférence  pour  lui,  mais  par  un  aveu  bien  constaté 
d'impuissance. 

Ce  calcul  égoïste  ne  dut  pas  échapper  à  lord  John  Russell  ;  il  comprit  sans 
doute  aussi  que  l'occasion  qui  s'offrait  aux  whigs  était  une  trêve  inespérée  à 
l'espèce  d'ostracisme  qui  avait  pesé  sur  eux  depuis  quatre  ans.  et  qu'en  renon- 
çant à  la  saisir,  ils  allaient  passer  condamnation  dans  leur  propre  cause.  Les 
ouvertures  de  conciliation  adressées  à  sir  Robert  Peel  remontent  au  17  décem- 
bre; le  18,  après  avoir  consulté  ses  futurs  collègues,  et  après  avoir  obtenu  que 
le  duc  de  Wellington,  quoique  étranger  à  la  combinaison,  conservât  le  comman- 
dement de  l'armée,  lord  John  Russell  acceptait  publiquement  la  mission  décom- 
poser un  ministère  ;  ce  qui  est  la  formule  consacrée  en  Angleterre  pour  annoncer 
l'existence  d'une  nouvelle  administration.  Deux  jours  plus  tard,  le  premier 
ministre  en  expectative  se  présentait  à  Windsor  pour  remettre  entre  les  mains 
de  la  reine  les  pouvoirs  qu'il  avait  reçus. 

Que  s'était-il  passé  dans  l'intervalle  ?  Les  whigs  avaient  le  champ  libre  :  la 
reine  les  souhaitait  peut-être;  les  tories  s'écartaient  pour  leur  faire  place;  le 
parti  radical  les  appelait  ;  O'Connell  applaudissait  à  leur  rentrée.  Les  obstacles 
ne  pouvaient  donc  venir  et  ne  vinrent  en  effet  que  d'eux-mêmes.  Parmi  les 
membres  désignés  pour  composer  le  futur  cabinet,  les  uns.  envisageant  princi- 
palement le  côté  sombre  de  la  situation,  ne  se  prêtaient  qu'à  regret  à  une  com- 
binaison qui  avait  peu  de  chances  de  durée;  les  autres,  plus  préoccupés  de  la 
position  faite  ou  à  faire  aux.  personnes,  adressaient  leurs  objections  aux  éléments 
dont  se  formait  cet  embryon  de  ministère.  Une  partie  des  whigs.  ceux  qui  repré- 
sentaient plus  particulièrement  la  tradition  aristocratique  et  qui.  en  leur  qua- 

TOSE    I.  t) 


86  DE     LA     CRISE    MINISTÉRIELLE 

lité  de  grands  propriétaires,  conservaient  un  fonds  de  tendresse  pour  le  système 
protecteur,  ne  concevaient  pas  que  l'on  élargît  le  cadre  un  peu  étroit  dans  lequel 
s'était  traînée  l'ancienne  administration;  ils  n'admettaient  pas  que  les  hommes 
qui  avaient  gagné  la  bataille  en  recueillissent  les  résultats,  et  ils  voyaient  toute 
une  révolution  dans  le  fait  de  l'adjonction  de  M.  Cobden,  agitateur  populaire 
et  manufacturier,  qui  n'avait  d'autre  noblesse  que  son  incontestable  capacité. 
Cependant  l'insistance  de  lord  John  Russcll  avait  emporté  ce  point,  et  M.  Cobden 
serait  entré  dans  le  cabinet,  s'il  l'avait  voulu. 

La  position  de  lord  John  Russell  lui-même  soulevait  des  résistances  plus 
sérieuses.  Il  était  impossible  de  lui  disputer  la  direction  politique,  car,  selon  les 
usages  de  l'Angleterre,  la  reine  l'avait  fait  premier  ministre  en  l'appelant.  La 
supériorité  de  talent  justifiait  d'ailleurs  un  pareil  choix  non  moins  que  l'éminence 
du  caractère.  Ajoutons  que  l'état  des  affaires  et  des  esprits  en  Angleterre  exige 
impérieusement  aujourd'hui  que  le  premier  lord  de  la  trésorerie  appartienne  à 
la  chambre  des  communes,  et  que  dans  la  chambre  des  communes  tous  les  mem- 
bres du  parti  whig  reconnaissent  l'autorité  de  lord  John  Russell.  Assurément, 
lorsque  le  duc  de  Wellington,  malgré  la  célébrité  qui  s'attache  à  son  nom,  et  bien 
qu'il  ait  commandé  le  gouvernement  ainsi  que  les  armées,  cède  à  sir  Robert  Pcel 
la  direction  de  son  parti,  on  chercherait  vainement  dans  les  rangs  des  whigs  une 
illustration  devant  laquelle  les  droits  de  lord  John  Russell  dussent  s'effacer. 
Toutefois  une  société  aristocratique  comporte  des  prétentions  que  l'on  s'expli- 
querait difficilement  en  Fiance.  Il  ne  faudrait  pas  trop  s'étonner  si  lord  Lans- 
doM  ne,  déjà  chancelier  de  l'échiquier  en  1807,  ministre  de  l'intérieur  en  1827, 
président  du  conseil  privé  en  1850,  héritier  d'un  grand  nom  et  possesseur  d'une 
immense  fortune,  avait  vu  avec  déplaisir  les  préférences  de  la  couronne  porter 
sur  un  cadet  de  famille  doté  d'un  revenu  assez  mince,  et  comparativement 
nouveau  dans  la  carrière  politique.  Le  caractère  de  lord  Lansdowne  est  trop 
honorable  pour  que  l'on  ait  le  droit  de  supposer  qu'il  a  poussé  la  logique  du 
mécontentement  jusqu'à  dissoudre  de  propos  délibéré  la  combinaison  à  laquelle  il 
était  appelé  à  concourir  ;  mais  la  froideur  qu'il  y  apportait  a  dû  très-certaine- 
ment réagir  sur  les  dispositions  de  ses  collègues. 

Au  reste,  le  malentendu  qui  existait  entre  les  membres  présumés  du  minis- 
tère, ce  n'est  pas  lord  Lansdowne,  c'est  lord  Grey  (lord  Howick)  qui  l'a  fait 
éclater.  Lord  Grey  passe  pour  avoir  un  caractère  difficile,  pour  être  le  dissolvant 
de  toute  combinaison  dans  laquelle  on  l'admet.  Il  s'était  séparé,  en  1859,  du 
rabinet  présidé  par  lord  Melbourne,  et  lord  John  Russell  n'ignorait  pas,  en  lui 
demandant  son  concours,  qu'il  désapprouvait  la  politique  suivie  en  1840  à 
l'égard  de  la  France.  Il  y  avait  là  des  incompatibilités  que  l'on  pouvait  prévoir, 
ou  dont  il  fallait  prendre  son  parti  ;  lord  John  Russell  n'a  fait  ni  l'un  ni  l'autre. 

Dans  la  distribution  des  portefeuilles,  lord  John  Russell  ayant  offert  à  lord 
Grey  le  ministère  des  colonies,  celui-ci  s'empressa  d'accepter;  mais  il  demanda 
à  savoir  à  qui  serait  confié  le  ministère  des  affaires  étrangères.  Le  premier  mi- 
nistre ayant  fait  connaître  que  ce  poste  était  réservé  à  lord  Palmerston.  lord 
Grey  déclara  qu'il  verrait  avec  plaisir  lord  Palmerston  au  nombre  de  ses 
collègues,  mais  qu'il  ne  pouvait  pas  siéger  dans  un  cabinet  où  le  ministre  qui 
dirigeait  les  relations  extérieures  en  1840  se  trouverait  appelé  à  remplir  les 
mêmes  fonctions.  Nous  avons  lieu  de  croire  que  l'objection  soulevée  par  lord 
Grey  existait  dans  la  pensée  de  la  plupart  de  ses  collègues;  il  a  eu  seul  le  cou- 


EN     ANGLETERRE,  87 

rage  de  dire  toul  haut  ce  que  d'autres  se  contentaient  de  penser  tout  bas. 
Laissons  de  côte  les  impressions  que  le  nom  de  lord  Palmerston  a  pu  produire 
en  France.  Ne  recherchons  pas  même  si  les  craintes  manifestées  par  les  capita- 
listes en  Angleterre  et  si  l'exclusion  donnée  par  des  membres  du  même  parti  à 
l'homme  qui  les  servit  si  longtemps  étaient  une  expiation  nécessaire  de  ses  fautes. 
Lord  Grey  ne  considère  pas  comme  viable  un  ministère  dont  lord  Palmerston  fait 
partie,  et  lord  John  Russell,  en  dehors  de  lord  Palmerston,  ne  voit  pas  de  mi- 
nistère possible.  Si  la  difficulté  qui  vient  de  se  présenter  a  suffi  pour  arrêter  les 
whigs  dans  cette  circonstance,  elle  les  arrêtera  dans  un  an,  dans  plusieurs  années, 
pour  bien  longtemps  sans  doute.  La  retraite  de  lord  John  Russell  est  donc  la 
plus  grande  faute  qu'il  ait  pu  commettre;  ce  n'est  pas  la  démission  du  ministère 
qu'il  a  donnée,  c'est  la  démission  du  parti. 

Les  whigs  se  mettant  désormais  hors  de  cause,  et  les  vieux  tories  n'essayant 
pas  même  de  concourir,  sir  Robert  Peel  restait  maître  de  la  situation.  Les  cir- 
constances allaient  l'investir  de  cette  dictature  qu'il  avait  souhaitée,  et  en  vue  de 
laquelle  il  avait,  pour  quelques  jours,  brisé  ou  suspendu  l'existence  du  minis- 
tère. Une  sorte  de  baptême  nouveau  le  dégageait  plus  complètement  des  liens  de 
parti.  Après  s'être  fait  de  tory  conservateur,  il  pouvait  de  conservateur  devenir 
un  instrument  d'innovations,  un  ministre  populaire.  Sur  l'appel  que  vient  de 
lui  adresser  la  reine,  sir  Robert  Peel  a  retiré  sa  démission.  Il  rentre,  triomphant 
de  ses  adversaires  politiques  et  de  ses  collègues.  La  mort  Ta  délivré  d'un  dissi- 
dent, lord  Wharnclifîc  ;  il  le  remplace,  dans  la  présidence  du  conseil  privé,  par 
le  duc  de  Buccleugh,  qui  remet  lui-même  la  présidence  du  bureau  de  contrôle, 
c'est-à-dire  le  gouvernement  de  l'Inde,  à  lord  Ellenborough.  Lord  Stanley  quit- 
tant l'administration  des  colonies,  ce  poste  est  confié  à  M.  Gladstone,  une  des  es- 
pérances et  des  lumières  du  parti.  Le  duc  de  Wellington  reprend  son  siège  dans 
le  cabinet,  comme  si  aucun  dissentiment  grave  n'avait  existé  entre  lui  et  le  pre- 
mier ministre  ;  le  ministère  continue  à  diriger  les  affaires,  comme  s'il  n'y  avait 
jamais  eu  de  déchirement  dans  son  sein,  en  sorte  que  l'on  se  demande  s'il  était 
bien  nécessaire  de  faire  ce  grand  éclat,  et  de  laisser  l'Angleterre  pendant  quinze 
jours  sans  gouvernement. 

Nous  ne  sommes  pas  de  ceux  qui  pensent  que  sir  Robert  Peel  a  joué  la  co- 
médie, et  que  l'intérêt  de  sa  situation  personnelle  a  été  l'unique  mobile  de  sa 
conduite  ;  mais  nous  croyons  aussi  qu'il  n'avait  qu'à  vouloir  pour  épargner  au 
gouvernement  et  au  pays  la  crise  que  l'on  ne  sait  encore  comment  caractériser. 
Avec  l'autorité  qu'il  exerce  sur  le  cabinet,  des  explications  nettes  et  sincères 
auraient  peut-être  calmé  les  scrupules  et  désarmé  les  ombrages.  Malheureusement 
le  premier  ministre  ne  condescend  jamais  à  s'expliquer.  Il  ne  cherche  pas  à  in- 
spirer la  confiance,  il  la  commande.  Mystérieux  dans  ses  plans  et  réservé  dans 
ses  formes  jusqu'à  la  hauteur,  il  tient  tout  le  monde  à  distance.  Sir  Robert  Peel 
a  des  collègues  et  des  alliés  politiques,  mais  il  n'a  pas  d'amis.  De  là  vient  que, 
dans  toutes  les  circonstances  où  il  faudrait  agir  par  la  persuasion,  il  est  réduit 
aux  coups  de  tonnerre. 

A  peine  rentré  au  pouvoir,  le  premier  ministre  a  déjà  repris  ses  allures  de 
sphinx.  On  ne  savait  pas  très-clairement  ce  qu'il  voulait  avant  la  crise;  on  sait 
encore  moins  ce  qu'il  se  propose  de  faire  depuis.  I)emandcra-t-il  au  parlement 
l'abolition  complète  et  immédiate  de  tout  droit  d'importation  sur  les  grains  étran- 
gers, ou  bien  se  ralliera-t-il.  comme  l'annoncent  quelques  journaux,  à  un  sys- 


<S8  DE    X.A     CRISE    MINISTÉRIELLE    EN     ANGLETERRE. 

tème  d'abolition  graduelle?  Ses  collègues  l'ignorent  peut-être  encore,  et  en  son  5 
là-dessus  au  même  point  que  le  public.  Cependant,  le  caractère  de  sir  Robert 
Peel  étant  donné,  on  peut  raisonnablement  conjecturer  qu'il  ne  s'arrêtera  pas  à 
moitié  chemin,  et  que  ses  plans  pécheront  moins  par  la  timidité  que  par  la  har- 
diesse. Ajoutons  que  la  retraite  de  lord  Stanley  n'aurait  pas  de  sens  dans  le  cas 
où  sir  Robert  Peel  voudrait  laisser  subsister,  ne  fût-ce  que  pour  un  temps,  la 
législation  acluelle.  Le  représentant  de  la  maison  de  Derby  quitte  évidemment 
le  cabinet  pour  ne  prendre  aucune  part  à  une  mesure  que  l'aristocratie  juge  fu- 
neste à  ses  intérêts,  et  cette  mesure  ne  peut  être  que  la  liberté  du  commerce  des 
grains. 

Dans  la  pensée  de  sir  Robert  Peel,  l'abrogation  des  lois  sur  les  céréales  paraît 
se  lier  à  un  remaniement  complet  de  l'assiette  de  l'impôt.  Le  premier  ministre 
veut  donner  des  compensations  à  la  propriété  foncière  en  la  dépouillant  de  ses 
privilèges  ;  on  parle  de  la  suppression  de  la  taxe  sur  la  drêchc,  ou  des  taxes  de 
comtés,  qui  seraient  désormais  imputées  sur  les  fonds  généraux  de  l'état.  D'autres 
supposent  que  sir  Robert  Peel  va  faire  main  basse  sur  Vexcise,  affranchir  par  con- 
séquent de  tout  impôt  les  boissons  spiritueuses,  pour  augmenter  en  revanche  le 
tarif  de  Yincome-tax  ;  mais  on  ne  raie  pas  ainsi  d'un  trait  de  plume  des  res- 
sources dont  le  produit  annuel  s'élève  à  500  millions  de  francs.  Quoi  qu'il  en  soit 
des  détails,  la  pensée  est  certaine.  La  réforme,  telle  que  sir  Robert  Peel  la  con- 
çoit, a  deux  parties  essentielles  pour  chacune  desquelles  il  compte  apparemment 
sur  une  majorité  différente,  espérant  faire  passer  l'abolition  des  lois  sur  les  cé- 
réales à  l'aide  des  whigs,  et  les  mesures  de  compensation  à  l'aide  des  tories.  Au 
fond,  le  problème  qu'il  se  pose  est  celui-ci  :  rendre  hommage  aux  principes, 
sans  irriter  ni  froisser  les  intérêts.  Pour  cela,  il  faut  rendre  à  l'aristocratie  d'une 
main  ce  qu'on  lui  enlèvera  de  l'autre  :  le  gouvernement  de  bascule  devient  une 
nécessité  de  la  situation  dans  laquelle  le  premier  ministre  s'est  placé. 

Cependant  la  ligue  garde  une  attitude  de  défiance  et  de  menace.  La  campagne 
va  commencer  5  les  armes  et  les  munitions  sont  prêtes.  Les  chefs  de  cette  croi- 
sade, qui  ont  déjà  levé,  dans  l'intérêt  de  leur  propagande,  une  contribution  de 
100,000  livres  sterling,  en  demandent  aujourd'hui  250,000,  et  Manchester,  en 
un  seul  jour,  vient  d'en  souscrire  00,000  pour  sa  part.  Quelles  convictions  ou 
quels  intérêts  que  ceux  qui  inspirent  de  tels  sacrifices  !  M.  Cobden  déclarait  la 
semaine  dernière,  à  Manchester,  que  l'abrogation  des  lois  sur  les  céréales  suffirait 
pour  dissoudre  la  ligue;  mais  il  ajoutait  en  même  temps  que,  dans  le  cas  où  l'a- 
ristocratie toucherait  à  l'assiette  de  l'impôt,  elle  ferait  naître  une  autre  ligue,  et 
obligerait  la  classe  moyenne  à  soulever  les  classes  laborieuses  contre  cette  nou- 
velle forme  d'oppression.  Le  moment  est  donc  solennel  et  l'occasion  décisive;  il 
dépend  de  sir  Robert  Peel  d'étouffer  ou  de  semer  dans  les  esprits  les  germes  de 
la  guerre.  On  ne  doit  pas  escamoter  les  réformes,  quand  on  veut  éviter  les  révo- 
lutions. 

Léon  Faucher. 


CONVENTION 


DU  29  MAI  1845. 


NOTRE    COMMERCE    EST-IL    REPLACE    SOUS    LA    SURVEILLANCE    EXCLUSIVE 
DE    NOTRE     PAVILLON  ? 


Les  conventions  de  1831  et  1853  avaient  soumis  le  pavillon  français  à  l'exer- 
cice d'un  droit  de  visite.  Ce  droit  ne  pouvait  être  exercé  que  dans  certains  pa- 
rages  et  par  certains  croiseurs.  Une  convention  nouvelle,  signée  le  20  décembre 
18-41,  donna  plus  d'étendue  aux  parages  dans  lesquels  les  navires  français  pour- 
raient être  visités,  en  diminuant  les  garanties  attachées  au  nombre  comme  au 
choix  des  croiseurs. 

Cette  convention  venait  à  peine  d'être  signée,  lorsqu'une  vive  discussion  s'é- 
leva, à  ce  sujet,  au  sein  de  la  chambre  des  dépulés.  M.  Billault,  qui  provoqua 
cette  discussion  et  y  prit  la  part  principale,  montra  que  les  inconvénients  déjà 
attachés  à  l'exercice  du  droit  de  visite  établi  par  les  traités  de  1851  et  1855 
allaient  être  aggravés  par  la  convention  nouvelle.  Le  cabinet  chercha  vainement 
à  justifier  cette  convention  ;  un  paragraphe  spécial,  voté  à  la  presque  unanimité, 
fut  ajouté  au  projet  d'adresse,  el  empêcha  le  ministère  de  ratifier  la  convention 
du  20  décembre  1841. 

L'opinion  publique,  éclairée  par  cette  discussion  et  frappée  par  la  saisie  illé- 
gale d'un  navire  français,  se  prononça  énergique  ment  contre  le  droit  de  visite 
dans  les  élections  générales  qui  eurent  lieu  au  mois  de  juillet  suivant.  Dès  la 
première  session  de  la  législature  qui  va  bientôt  finir,  la  chambre'  des  députés, 
pénétrée  elle-même  du  sentiment  publie,  renouvela,  dans  son  adresse  à  la  çou- 


00  DE    LA    CONVENTION 

ronne,  le  vœu  émis  déjà  l'année  précédente.  11  n'élait  plus  question  de  la  conven- 
tion de  1841  ;  le  gouvernement  avait  refusé  de  la  ratifier.  11  s'agissait  d'abolir 
totalement  le  régime  des  conventions  primitives,  et  le  cabinet,  placé  dans  l'alter- 
native de  se  retirer  ou  d'accéder  au  vœu  de  la  chambre,  prit  rengagement  d'ou- 
vrir une  négociation  à  l'effet  de  replacer  notre  commerce  sous  la  surveillance  ex- 
clusive de  noire  pavillon. 

Les  traités  de  1851  et  1855  ont  été,  en  effet,  abrogés  par  la  convention  du 
29  mai  1845.  Le  système  de  cette  convention  consiste  à  remplacer  l'ancienne 
visite,  qui  avait  pour  but  de  vérifier  la  nature  des  opérations,  par  une  visite 
d'un  nouveau  genre  effectuée  pour  vérifier  la  nationalité  des  navires  marchands 
el  la  réalité  de  leurs  pavillons.  On  a  proclamé  que  ce  système,  rendant,  selon  le 
vœu  formel  des  chambres,  la  police  de  notre  commerce  à  notre  propre  marine, 
était  d'ailleurs  conforme  aux  principes  généralement  reconnus  du  droit  des  gens 
et  à  la  pratique  constante  des  nations  maritimes.  Cette  affirmation,  inscrite  dans 
la  convention  même,  a  été  reproduite  dans  un  article  officiel  du  Moniteur  (1), 
développée  à  la  tribune  de  la  chambre  des  députés  par  M.  le  ministre  des  affaires 
étrangères,  et  récemment  enfin  répétée  dans  le  discours  de  la  couronne. 

Le  droit  établi  par  les  instructions  du  29  mai  paraissait  tellement  innocent, 
qu'on  ne  s'inquiéta  guère,  dans  le  premier  moment,  d'en  éclaircir  les  consé- 
quences. On  était  fondé  à  le  considérer  comme  parfaitement  conforme  à  tous  les 
précédents  en  matière  de  droit  des  gens  et  de  police  maritime.  Comment  supposer 
que  des  déclarations  aussi  positives  et  renouvelées  sous  tant  de  formes  fussent 
contraires  à  la  vérité?  11  est  résulté  de  là  que  tout  le  monde  a  cru  pouvoir  se  fé- 
liciter de  cette  convention,  et  la  considérer  comme  une  victoire  diplomatique. 

L'Angleterre  attachait  un  grand  prix  au  maintien  des  traités  de  1851  et  1855. 
La  France,  au  contraire,  en  désirait  vivement  l'abrogation.  Ces  traités  sont 
abrogés,  et  les  choses  replacées,  nous  assure-t-on,  sous  la  règle  du  droit  des  gens, 
c'est-à-dire  sur  le  pied  où  elles  devaient  être  antérieurement  au  50  novembre 
1851. 

Toutes  les  concessions  sont  donc  en  apparence  faites  par  l'Angleterre. 

En  réalité,  il  en  a  été  bien  autrement. 

On  a  transigé. 

L'Angleterre  a  consenti  à  abroger  les  traités  de  1851  et  1855.  La  France  a 
consenti  à  modifier  le  droit  des  gens.  On  a  aboli  le  droit  de  visite  fondé  sur  les 
traités,  et  on  a  institué,  en  le  déclarant  conforme  au  droit  des  gens  et  à  la  pra- 
tique constante  des  nations  maritimes,  le  droit  de  visite  pour  vérification  de  la 
nationalité  des  navires.  Ainsi,  par  la  convention  du  29  mai  1845,  il  y  a  eu  con- 
cessions de  part  et  d'autre  5  mais  elles  sont  fort  inégales. 

L'Angleterre  a  beaucoup  gagné  en  paraissant  tout  concéder  et  ne  rien  obtenir. 
La  France  a  beaucoup  perdu  en  paraissant  tout  obtenir  et  ne  rien  concéder. 

Un  célèbre  publiciste  anglais,  Jérémie  Bentham,  a  dit  :  «  Dans  les  traités  entre 
nations,  si  l'une  fait  une  concession  à  l'autre,  il  est  d'usage,  pour  sauver  le  point 

(1)  «  Quant  à  l'article  8,  lorsque  les  instructions  qui  y  sont  annexées  seront  publiées, 
il  sera  évident  qu'elles  ne  font  que  régler  l'exécution  d'un  principe  du  droit  des  ger.s 
conforme  à  la  pratique  constante  de  la  marine  française,  aux  précédents  de  notre  légis- 
lation, et  établi  dans  la  même  forme,  dans  les  mêmes  termes,  par  les  documents  officiels 
du  gouvernement  des  États-Unis.  »  (Moniteur,  $  juin  1845  ) 


SUR.    LE     DROIT    DE    VISITE.  91 

d'honneur,  de  donner  aux  articles  un  air  de  réciprocité.  L'objet  serait-il,  par 
exemple,  de  permettre  en  Angleterre  l'importation  des  vins  de  France,  on  stipu- 
lerait que  les  vins  des  deux  contrées  peuvent  réciproquement  s'importer,  en 
payant  les  mêmes  droits.  »  Il  n'y  a  pas  un  des  traités  conclus  par  l'Angleterre 
sur  le  droit  de  visite  réciproque  avec  les  nations  diverses,  qui  n'offre  un  exemple 
frappant  de  ce  genre  de  sophisme. 

Il  me  semble  donc  important  d'établir  le  sens  et  la  portée  de  la  convention  du 
29  mai  184-S.  Je  me  propose  de  montrer  :  1°  que  le  droit  de  vérifier  le  pavillon 
des  navires  marchands,  loin  d'être  conforme  aux  principes  du  droit  des  gens,  est 
une  véritable  innovation  ;  2°  que  l'exercice  de  ce  nouveau  droit,  loin  de  replacer 
notre  commerce  sous  la  surveillance  exclusive  de  notre  pavillon,  doit  entraîner, 
pour  notre  marine  marchande  et  pour  le  maintien  des  bons  rapports  de  la  France 
avec  les  autres  états  maritimes,  des  inconvénients  plus  nombreux  et  plus  graves 
que  ceux  qui  résultaient  du  système  récemment  abrogé;  3°  que  ce  même  ch'oit. 
sans  être  d'aucune  utilité  pour  la  France,  sert  uniquement  à  constituer  la  police 
maritime  exercée  par  l'Angleterre. 


1. 


Pour  arriver  à  démontrer  que  la  convention  du  29  mai  est  une  innovation, 
j'examinerai  successivement  :  1°  les  doctrines  des  différents  états  sur  ce  point; 
2°  les  décisions  des  tribunaux  compétents  ;  3°  la  pratique  des  nations  maritimes. 

Voyons  quelle  a  été,  relativement  au  droit  qui  nous  occupe,  la  doctrine  des 
différentes  nations,  et  spécialement  de  la  France  et  de  l'Angleterre. 

Depuis  1815,  l'Angleterre  a  voulu  fonder  un  système  de  police  maritime  en 
temps  de  paix  pour  la  répression  de  la  traite  des  nègres.  Ce  système  a  donné  lieu 
à  des  négociations  collectives  dans  les  congrès,  et  à  des  négociations  séparées  de 
puissance  à  puissance.  Tous  les  états  maritimes  y  ont  pris  part  dans  une  forme  ou 
dans  l'autre  ;  presque  tous  ont  conclu  des  conventions  spéciales  à  ce  sujet.  11  a  été 
clairement  entendu  en  toutes  circonstances,  et  par  tous  les  états,  qu'aucune  nation 
ne  pouvait  exercer,  en  temps  de  paix  et  en  pleine  mer,  aucun  droit  de  police  sur 
les  navires  des  autres  nations,  à  moins  d'y  être  autorisée  par  un  traité  qui  déter- 
mine dans  quels  cas  et  dans  quelles  formes  un  pareil  droit  peut  être  exercé. 

Ainsi,  il  est  resté  établi  en  principe  que  les  navires  des  nations  qui  n'ont 
conclu  aucun  traité  de  ce  genre,  qui  n'ont  délégué  volontairement  à  une  autre 
nation  aucune  part  de  leur  souveraineté,  ont  droit  à  une  indépendance  absolue, 
à  l'affranchissement  complet  de  toute  police  exercée  en  mer  par  des  étrangers. 

Avant  1841,  personne  n'avait  prétendu  qu'indépendamment  du  droit  de  vi- 
site conventionnel  il  existât  un  droit  de  visite  naturel  et  général,  ayant  pour  objet 
la  vérification  de  la  nationalité  des  navires,  donnant  à  tous  les  bâtiments  de 
guerre  le  pouvoir  d'aborder  indistinctement  tous  les  navires  marchands,  et  de 
visiter  les  papiers  de  ces  navires,  sur  le  soupçon  qu'ils  auraient  arboré  un  faux 
pavillon.  Dans  les  occasions  où  la  France  et  l'Angleterre  ont  solennellement  re- 
connu la  complète  indépendance  des  pavillons  en  temps  de  paix,  à  l'égard  de 
toute  police  étrangère,  ces  puissances  n'ont  jamais  admis,  par  une  exception 
implicite,  le  droit  de  visite  pour  vérification  de  la    nationalité  des   navires,  de 


9*2  DE    LA    CONVENTION 

même  que  Ton  exceptait  implicitement  la  police  exercée  en  matière  de  piraterie. 

Dans  le  mémoire  communiqué  le  27  octobre  1818  par  lord  Castlereagh  au 
duc  de  Richelieu,  au  congrès  d'Aix-la-Chapelle,  le  plénipotentiaire  anglais,  pour 
décider  la  France  à  concéder  le  droit  de  visite  réciproque,  s'attache  à  démontrer 
que.  le  gouvernement  français  demeurant  étranger  à  tout  système  de  droit  de 
visite  conventionnel,  la  croisière  française  établie  sur  la  côte  d'Afrique  pour  la 
répression  de  la  traite  des  nègres  sera  entièrement  ineflicace,  même  a  l'égard  des 
navires  français,  parce  qu'ils  échapperont  à  la  surveillance  en  hissant  un  pa- 
villon étranger,  sous  lequel  il  deviendra  impossible  de  les  découvrir,  à  moins 
d'y  être  autorisé  par  des  traités  spéciaux. 

Au  congrès  de  Vérone,  le  duc  de  Wellington,  dans  le  mémoire  adressé  le 
24  novembre  1822  aux  plénipotentiaires  des  autres  états,  déclara  que  l'ineffica- 
cité de  la  police  maritime  exercée  par  l'Angleterre  pour  la  répression  delà  traite 
des  fïoirs  tenait  à  la  facilité  avec  laquelle  les  navires  négriers  échappaient  à  la 
poursuite  des  croiseurs  britanniques  en  arborant  le  pavillon  français,  et  il  fon- 
dait, sur  la  nécessité  de  pourvoir  à  cet  inconvénient,  la  demande  d'un  droit  de 
visite  réciproque  établi  par  des  conventions  spéciales.  Il  est  évident  que  lord 
Castlereagh  et  le  duc  de  Wellington  n'auraient  pas  employé  de  tels  arguments, 
s'ils  eussent  considéré  la  vérification  du  pavillon  des  navires  marchands  comme 
autorisée  par  le  droit  des  gens.  Les  déclarations  de  ces  deux  hommes  d'état  con- 
statent suffisamment  la  doctrine  du  gouvernement  britannique  à  cette  époque. 

De  son  côté,  le  gouvernement  français  a  eu  maintes  fois  l'occasion  d'exposer 
sa  doctrine  maritime  5  il  l'a  exposée  en  1815  à  Vienne,  en  1818  à  Aix-la-Cha- 
pelle, en  1822  à  Vérone.  En  ces  diverses  circonstances,  il  a  déclaré,  dans  une 
forme  générale  et  absolue,  qu'il  n'admettait  aucun  droit  de  visite,  aucune  inter- 
vention, aucune  police  étrangère  envers  nos  navires  marchands. 

En  1851,  les  déclarations  du  gouvernement  français  furent  tout  à  fait  expli- 
cites en  ce  qui  touche  la  vérification  du  pavillon.  A  cette  époque,  l'Angleterre 
reproduisit,  avec  un  redoublement  d'insistance,  la  demande,  qu'elle  nous  avait 
souvent  adressée,  d'établir  un  d.*oit  de  visite  réciproque.  Six  mois  avant  d'être 
accueillie  et  consacrée  par  la  convention  du  50  novembre  1851,  cette  demande 
fut  repoussée  par  le  gouvernement  français.  M.  le  maréchal  Sébastiani,  alors  mi- 
nistre des  affaires  étrangères,  signifia  ce  refus  dans  une  dépêche  adressée,  le 
7  avril  1851,  à  lord  Granville,  ambassadeur  d'Angleterre  à  Paris.  Dans  cette 
dépêche,  M.  le  maréchal  Sébastiani  ne  se  borna  pas  à  reproduire  les  déclarations 
générales  qui  avaient  été  faites  précédemment;  il  déclara  formellement  qu'à  la 
France  seule  appartenait  le  droit  de  vérifier  si  le  pavillon  français  était  fraudu- 
leusement usurpé.  L'importance  de  cette  dépêche  m'oblige  à  en  citer  le  passage 
suivant  : 

«  Le  gouvernement  français,  dit  M.  le  maréchal  Sébastiani,  a  déjà  fait  con- 
naître à  plusieurs  reprises  les  motifs  qui  ne  lui  permettaient  pas  d'adhérer  à  de 
semblables  propositions.  Ces  considérations  n'ont  rien  perdu  de  leur  force  ni  de 
leur  importance.  L'exercice  d'un  droit  de  visite  sur  mer  en  pleine  paix  serait, 
malgré  la  réciprocité  qu'offre  l'Angleterre,  essentiellement  contraire  à  nos  prin- 
cipes, et  blesserait  de  la  manière  la  plus  vive  l'opinion  publique  en  France.  Il 
pourrait  en  outre  avoir  les  plus  fâcheuses  conséquences,  en  faisant  naître  entre 
les  marins  des  deux  nations  des  différends  susceptibles  de  compromettre  les  rela- 


SUR    LE     DROIT    DE    VISITE.  95 

tions  qui  unissent  si  intimement  ta  France  et  l'Angleterre.  Il  est  bien  évident, 
monsieur  l'ambassadeur,  que  les  étrangers  qui  osent  emprunter  le  pavillon  fran- 
çais pour  se  livrer  à  un  trafic  que  réprouvent  à  la  fois  les  lois  divines  et  humaines 
ne  peuvent  être  régulièrement  découverts  et  saisis  en  mer  que  par  nos  croisières  ; 
mais  il  y  a  lieu  d'espérer  que  les  efforts  constants  des  officiers  de  notre  marine 
auront,  à  cet  égard,  tout  le  succès  désirable.  » 

Je  puise  une  nouvelle  démonstration  des  sentiments  du  gouvernement  français 
à  cette  époque  dans  le  simple  examen  du  premier  traité  conclu  en  1831  entre 
l'Angleterre  et  la  France.  11  est  dit  expressément  que  les  papiers  des  navires 
marchands  de  l'une  des  nations  ne  peuvent  être  examinés  par  les  croiseurs  de 
l'autre,  avant  que  ces  croiseurs  aient  produit  le  mandat  spécial  qui  leur  confère 
le  droit  exceptionnel  de  visite.  Aurait-on  pris  cette  précaution,  si  l'on  avait  cru 
consacrer  un  droit  naturel  et  universellement  reconnu? 

De  la  part  de  l'Amérique  .  la  protestation  contre  le  droit  de  visiter  en  pleine 
mer  la  nationalité  des  navires  est  formelle,  décisive;  elle  retentit  encore.  Les 
Etats-Unis  soutiennent  que  le  pavillon  américain  confère  au  vaisseau  qui  le  porte 
une  sorte  d'inviolabilité,  hors  le  cas  de  piraterie;  ils  refusent  h  toute  autre 
puissance  le  droit  de  vérifier  si  le  pavillon  américain  a  été  frauduleusement 
arboré.  Depuis  que  le  gouvernement  britannique  a  prétendu  ériger  en  droit  la 
pratique  que.  lui-même  avait  longtemps  reconnue  abusive,  les  Etats-Unis  n'ont 
pas  cessé  de  défendre  les  véritables  principes  du  droit  des  gens,  à  Londres  par 
leurs  représentants,  en  Amérique  par  les  déclarations  et  les  actes  des  dépositaires 
du  pouvoir. 

Ce  fut  le  27  août  184-1,  précisément  la  veille  du  jour  où  le  cabinet  whig  fut 
renversé  par  91  voix  de  majorité  dans  la  chambre  des  communes,  à  la  suite  d'un 
débat  qui  avait  occupé  quatre  séances  consécutives,  que  lord  Palmerston 
réclama,  pour  la  première  fois,  au  nom  de  l'Angleterre,  le  droit  de  visiter  la 
nationalité  des  navires  sous  pavillon  américain.  Le  ministre  des  Etats-Unis  à 
Londres,  M.  Stevenson,  protesta  immédiatement,  et  sur  le  ton  de  la  surprise- 
contre  cette  prétention    inouïe.   Les   réponses   de  M.   Stevenson,    en   date   du 

10  septembre  et  du  21  octobre  18il,  parvinrent  à  lord  Aberdcen.  successeur 
de  lord  Palmerston  au  Foreign  Office.  De  son  côté,  lord  Aberdeen,  après  avoir 
maintenu  dans  deux  dépêches  du  13  octobre  et  du  20  décembre  de  la  même 
année,  adressées  à  M.  Everett  (qui  venait  de  succéder  à  31.  Stevenson),  la  posi- 
tion prise  par  l'Angleterre,  mit  iin  lui-même  à  cette  correspondance  en  infor- 
mant le  ministre  d'Amérique  que  lord  Ashburton  allait  être  envoyé  à  Washington 
avec  de  pleins  pouvoirs  pour  régler  toutes  les  questions  débattues  entre  l'Angle- 
terre et  les  Étals-Unis,  et  qu'ainsi  il  serait  inutile  de  discuter  à  Londres  les 
points  au  sujet  desquels  une  négociation  spéciale  devait  être  ouverte  auprès  du 
gouvernement  américain. 

Celle  négociation  a  eu  pour  résultat  le  traité  signé  à  Washington  le  0  aoùl  1842. 

11  a  été  convenu  que  chacune  des  puissances  contractantes  entretiendrait  une 
croisière  sur  la  côte  d'Afrique  pour  la  répression  de  la  traité  dès  nègres  ;  niais  rien 
n'a  été  réglé  relativement  aux  pouvoirs"  que  ces  croiseurs  seraient  appelés  à  exer- 
cer (Mi  vertu  du  droit  des  gens,  de  telle  sorte  que  la  grave  question  qui  divisait 
l'Angleterre  et  les  Etats-Unis  est  demeurée  indécise.  Voici  maintenant  ce  qui  s'est 
passé  depuis  la  conclusion  du  traité. 


0  {  DE    LA     CONVENTION 

Dans  son  message  annuel  du  8  décembre  1842,  le  président  des  Etals-Unis 
s'exprima  ainsi  au  sujet  du  différend  qui  nous  occupe  : 

9  Bien  que  lord  Aberdcen,  dans  sa  correspondance  avec  l'envoyé  américain  à 
Londres,  repousse  expressément  toute  prétention  au  droit  d'arrêter  un  navire 
américain  en  haute  mer,  lors  même  que  ce  navire  aurait  des  esclaves  à  bord,  et 
restreigne  toutes  les  prétentions  de  l'Angleterre  à  celle  de  visiter  et  de  s'en- 
quérir, le  pouvoir  exécutif  des  Etats-Unis  ne  peut  pas  bien  comprendre  comment 
une  visite  et  une  enquête  pourraient  être  faites  sans  arrêter  un  navire  au  milieu 
de  son  voyage,  et  par  suite  sans  interrompre  son  commerce.  Cette  visite  et  cette 
enquête  ont  été  regardées  comme  un  droit  de  recherche  présenté  sous  une  nou- 
velle forme,  avec  un  nouveau  nom.  En  conséquence,  j'ai  cru  de  mon  devoir  de 
déclarer  d'une  manière  positive,  dans  mon  message  annuel  au  congrès,  que 
pareille  concession  ne  serait  pas  faite,  et  que  les  Etats-Unis  ont  la  volonté  et  le 
pouvoir  de  faire  exécuter  leurs  propres  lois  et  d'empêcher  que  leur  pavillon  soit 
employé  dans  des  vues  formellement  interdites  par  ces  mêmes  lois.  » 

Lord  Aberdcen,  en  recevant  ce  message,  craignit  que  le  langage  tenu  par  le 
président  de  l'Union  américaine  ne  fît  supposer  que  la  question  du  droit  de  visite 
avait  été  résolue  par  les  plénipotentiaires  anglais  et  américains,  et  que  l'Angle- 
terre avait  fait  des  concessions  sur  ce  point.  Dans  cette  appréhension,  lord  Aber- 
dcen écrivit  à  M.  Fox,  ministre  d'Angleterre  aux  États-Unis,  une  dépêche  en  date 
du  18  janvier  1845,  qui  devait  être  communiquée  au  secrétaire  d'état  de  l'Union, 
et  où  il  maintient  les  principes  développés  dans  la  dépêche  du  20  décembre  1841, 
à  savoir  que  l'Angleterre  avait  droit  de  faire  visiter  par  ses  croiseurs  les  navires 
sous  pavillon  américain,  quand  il  y  aurait  apparence  que  ce  pavillon  serait  arboré 
frauduleusement,  et  que  des  instructions  avaient  été  données  en  conséquence 
aux  croiseurs  anglais.  Lord  Aberdcen  ajoutait  d'ailleurs  qu'en  cas  de  visite  faite 
sans  motifs  suffisants,  et  en  cas  de  préjudice  souffert  par  les  navires  américains 
par  suite  de  ces  visites,  réparation  serait  faite. 

M.  Webster,  secrétaire  d'état  de  l'Union  américaine,  ayant  reçu  communica- 
tion de  cette  pièce,  y  répondit,  le  28  mars  1843,  par  une  dépêche  adressée  à 
M.  Everett,  et  destinée  à  être  communiquée  à  lord  Aberdeen.  Développant  à  son 
tour  les  principes  énoncés  en  1841  par  M.  Stevenson,  M.  Webster  déclare  que  la 
visite  pour  vérification  de  nationalité  n'offre  pas  moins  d'inconvénients  que  celle 
qui  a  pour  but  de  vérifier  la  nature  des  opérations,  et  que  les  réparations  offertes 
en  certains  cas  par  lord  Aberdeen  seraient  toujours  insuffisantes  et  tardives  ;  il 
maintient  qu'à  moins  de  soupçons  graves  de  piraterie,  aucun  navire  américain 
ne  doit  être  ni  interrompu  dans  sa  navigation,  ni  abordé,  ni  visité,  même  pour 
vérification  de  la  nationalité  ;  que  tout  navire  marchand  américain  a  droit  de  s'y 
refuser  ;  que,  si  l'on  veut  l'y  contraindra,  ce  navire  sera  dans  le  cas  de  légitime 
défense,  et  qu'ainsi  la  responsabilité  de  toutes  les  conséquences  que  cette  résis- 
tance peut  entraîner  pèsera  sur  le  croiseur. 

Les  États-Unis,  par  suite  du  traité  de  Washington,  entretiennent  une  croisière 
sur  les  côtes  d'Afrique.  Les  instructions  données  par  M.  Upshur,  ministre  de  la 
marine  américaine,  en  date  du  15  mars  1843,  aux  croiseurs  américains,  leur 
prescrivent  de  ne  pas  vérifier  la  nationalité  des  navires  sous  pavillon  étranger. 

On  peut  donc  affirmer,  d'après  tout  ce  qui  précède,  que  la  doctrine  de  tous 


SUR    LE    DROIT    DE    VISITE.  95 

les  états  maritimes,  et  particulièrement  de  la  France,  de  l'Amérique  et  même  de 
l'Angleterre  avant  1841.  a  été  positivement  contraire  au  droit  que  la  convention 
de  1815  vient  d'instituer,  à  ce  droit  qui  nous  est  présenté  comme  un  principe 
absolu  et  universellement  accepté. 

J'aborde  un  second  genre  de  preuves.  Je  vais  démontrer  que  l'ancien  et  véri- 
table droit  des  gens,  en  ce  qui  concerne  l'inviolabilité  du  pavillon,  est  confirmé 
par  la  jurisprudence  maritime.  Il  n'est  pas  nécessaire  de  multiplier  les  exemples, 
encore  moins  de  les  emprunter  à  tous  les  tribunaux  du  monde.  Il  suffira  de  faire 
connaître  quelle  a  été.  sur  la  matière  qui  nous  occupe,  et  jusqu'aux  prétentions 
élevées  en  ces  derniers  temps  .  la  jurisprudence  de  la  Grande-Bretagne.  Les 
arrêts  de  la  haute  cour  d'amirauté  et  des  tribunaux  mixtes,  institués  pour  la 
répression  de  la  traite  des  nègres,  vont  me  fournir  quelques  exemples  saisissants. 

Le  1 1  mars  1816.  un  bâtiment  de  guerre  anglais,  la  Reine  Charlotte,  ren- 
contre un  navire  marchand  français,  le  Louis,  près  du  cap  Mesurado.  sur  la  côte 
d'Afrique.  Le  commandant  de  la  Reine  Charlotte  somme  le  capitaine  du  Louis 
de  s'arrêter,  de  se  laisser  aborder  et  visiter.  Le  capitaine  du  Louis  s'y  refuse  : 
une  lutte  s'engage.  A  bord  du  Louis,  un  homme  est  tué.  trois  sont  blessés.  A 
bord  de  la  Reine  Charlotte,  huit  hommes  sont  tués  et  douze  blessés.  Après  le 
combat,  le  commandant  anglais  procède  à  la  visite;  il  vérifie  la  nationalité,  il 
constate  la  nature  des  opérations.  Ayant  trouvé  que  le  navire  le  Louis  était  fran- 
çais et  engagé  dans  la  traite  des  nègres,  il  saisit  le  navire  et  le  traduit  devant  la 
cour  de  vice-amirauté  de  Sierra-Leone.  La  demande  en  condamnation  de  ce  na- 
vire est  fondée  sur  deux  motifs  distincts  :  1°  le  navire  le  Louis  est  français  et  il 
fait  la  traite  des  nègres  contrairement  aux  traités  du  31  mai  181-4.  du  20  no- 
vembre 1813.  par  lesquels  la  France  s*est  engagée  envers  la  Grande-Bretagne  à 
abolir  ce  trafic  :  "2°  le  navire  a  résisté  par  la  force  à  la  visite  d'un  croiseur  anglais 
dûment  commissionné.  La  cour  de  vice-amirauté  de  Sierra-Leone  déclara  que. 
ces  deux  motifs  étant  fondés,  la  prise  était  valable.  La  condamnation  du  Louis 
ainsi  que  de  sa  cargaison  fut  prononcée  ;  mais  les  choses  n'en  restèrent  ;  as  là. 
Les  propriétaires  du  Louis  appelèrent  de  ce  jugement  devant  la  haute  cour  d'a- 
mirauté anglaise. 

Sir  William  Scott,  depuis  lord  Stowell.  que  les  Anglais  regardent  comme  la 
plus  grande  autorité  en  matière  de  droit  maritime,  était  alors  juge  d'amirauté; 
il  s'agissait  d'un  cas  dans  lequel  le  sang  anglais  avait  coulé  à  grands  flots,  et  d'un 
fait  de  traite,  c'est-à-dire  d'un  acte  universellement  odieux  aux  Anglais.  Néan- 
moins sir  William  Scott  décida  que  le  navire  le  Louis  avait  été  mal  à  propos 
condamné  sur  l'un  et  l'autre  point  :  «  1°  parce  que.  bien  que  la  France  se  lut 
engagée  envers  l'Angleterre,  par  les  traités  du  51  mai  181-4  et  du  20  novembre 
181  j.  à  abolir  la  traite,  elle  n'avait  conféré  à  l'Angleterre,  ni  par  ces  traités,  ni 
par  aucune  convention  spéciale,  aucun  droit  de  police  sur  les  navires  français; 
2°  parée  qu'en  temps  de  paix,  et  hors  des  cas  de  piraterie,  aucun  bâtiment  de 
guerre  ou  autre,  de  quelque  commission  qu'il  puisse  être  muni  par  son  |  ropre 
gouvernement,  ne  possède  aucun  droit  d'intervenir  en  pleine  mer,  d'une  WUOtièrê 
quelconque,  à  l'égard  des  navires  d'une  nation  étrangère,  ni  pour  le  saisir,  ni 
pour  le  visiter,  ni  pour  l'aborder,  ni  pour  l'obliger  à  s'arrêter,  ni  pour  l'inter- 
rompre en  quoi  que  ce  puisse  être  dans  sa  navigation,  à  moins  d'y  être  auto- 
risé par  un  traité  spécial  conclu  avec  la  nation  à  laquelle  ce  navire  appartient.  - 

Il  est  curieux  de   remarquer  que,  dans  cette  affaire,  le  navire  le  Louis  a  eu 


06 


DE    LA     CONVENTION 


pour  défenseur  le  docteur  Lushingtou,  aujourd'hui  juge  d'amirauté  de  la  Grande- 
Bretagne  et  l'un  des  négociateurs  de  la  convention  de  1845.  Le  docteur 
Lushingtou  soutint  qu'en  temps  de  paix,  sur  la  haute  nier,  la  Grande-Bretagne 
n'a  aucun  droit  de  visiter  les  navires  des  autres  nations;  il  ajouta  que,  pour 
justifier  le  procédé  du  commandant  de  la  Heine  Charlotte,  pour  montrer  qu'il 
était  en  droit  de  contraindre  le  Louis  à  se  laisser  arrêter,  aborder  et  visiter,  il 
fallait  prouver  qu'un  droit  de  visite  quelconque  existait  naturellement  en  temps 
de  paix,  et  il  dit  : 

fe  Si  ce  droit  existe,  il  doit  être  fondé  ou  sur  le  droit  des  gens  ou  sur  un  traité 
spécial.  S'il  existe  en  vertu  du  droit  des  gens,  il  faut  prouver  qu'il  se  fonde  sur 
un  principe  qui  n'admette  aucune  contestation  •  et  où  trouvera-t-on  ce  principe  ? 
Il  y  a  une  entière  absence  de  toute  autorité  dans  les  écrivains  sur  le  droit  public  ; 
on  ne  peut  citer  aucun  cas  où  un  tel  droit  ait  été  exercé  de  temps  immémorial; 
l'on  ne  montre  même  pas  que  ce  droit  ait  été  invoqué  ni  par  l'Angleterre  ni  par 
aucune  autre  nation.  C'est  une  preuve  décisive  contre  l'existence  de  ce  droit; 
si  ce  droit  est  fondé  sur  une  convention  spéciale,  il  faut  montrer  cette  con- 
vention. » 

Cet  exemple  prouve  bien  clairement  que  les  principes  sur  lesquels  est  fondée 
la  convention  de  1845  sont  une  innovation  véritable.  Supposez  que  cette  con- 
vention eût  été  en  vigueur  alors,  la  solution  de  l'affaire  eût  été  bien  différente. 
La  Reine  Charlotte  aurait  eu  le  droit  d'arrêter  le  Louis,  de  l'aborder  et  de  visiter 
ses  papiers  ;  elle  aurait  eu  le  droit  de  l'y  contraindre  ;  la  résistance  du  Louis 
aurait  été  illégitime.  L'arrêt  de  la  cour  de  vice-amirauté  de  Sicrra-Leone  eût  été 
indubitablement  confirmé.  Loin  de  là.  cet  arrêt  est  cassé;  le  Louis  et  sa  cargaison 
sont  restitués,  et,  si  sir  William  Scott  ne  condamne  pas  le  commandant  de  la 
Reine  Charlotte  à  des  dommages-intérêts,  il  déclare  que  c'est  parce  que  le  cas  du 
Louis  est  le  premier  de  ce  genre,  et  parce  que  le  capteur  a  agi  de  bonne  foi  ;  mais 
il  annonce  en  même  temps  que,  si  un  cas  pareil  se  présentait  de  nouveau,  des 
dommages-intérêts  seraient  prononcés  contre  le  capteur. 

Le  C  juillet  18:21.  sir  William  Scott  rendit  un  second  arrêt,  fondé  exactement 
sur  les  mêmes  principes.  Il  s'agissait  d'un  navire  espagnol,  le  San  Juan  ÎS'epo- 
muceno,  abordé,  visité  et  capturé  le  7  décembre  1817  par  le  croiseur  anglais  le 
Prince  régent,  antérieurement  à  la  ratification  du  traité  conclu  entre  la  Grande- 
Bretagne  et  l'Espagne  pour  la  suppression  de  la  traite  des  nègres.  Le  San  Juan 
Nepomuccno  lut  encore  défendu  par  le  docteur  Lushingtou,  qui  reproduisit  en 
cette  circonstance  les  principes  qu'il  avait  déjà  développés  dans  l'affaire  du  Louis. 

Les  tribunaux  mixtes  (i).  institués  pour  juger  les  navires  saisis  en  conséquence 

(1)  Les  juridictions  dont  je  veux  parler  ici  sont  instituées  en  vertu  des  traités  conclus 
par  l'Angleterre  avec  l'Espagne,  le  Portugal  et  le  Brésil.  Par  (  xemple,  en  vertu  du  (railé 
conclu  avec  l'Espagne,  deux  tribunaux  mixtes  ont  été  établis,  l'un  à  Sierra-Leone.  l'autre 
à  la  Havane.  Ils  sont  composés  d'un  juge  anglais  et  d'un  juge  espagnol;  indépendamment 
de  ces  deux  juges,  il  y  a  un  arbitre  anglais  et  un  arbitre  espagnol.  Quand  les  deux  juges 
sont  du  même  avis,  le  jugement  est  rendu  sans  le  concours  des  arbitres;  dans  le  cas  où 
tes  deux  juges  ne  sont  pas  du  même  avis,  le  sort  décide  si  la  question  sera  tràncnee  par 
l'arbitre  anglais  ou  par  l'arbitre  espagnol.  —  Les  tribunaux  mixtes  anglo-portugais  sont 
au  nombre  de  trois   depuis  le  traité  de   1842.  Ils  siègent,  l'un  à  Sierra-Leone,  l'autre  à 


SUR    LE    D2\OIT    DE    VISITE»  97 

des  traités  spéciaux  obtenus  par  l'Angleterre,  ont,  pendant  beaucoup  d'années, 
et  je  puis  dire  jusqu'à  la  fin  de  1858,  appliqué  la  doctrine  consacrée  à  la  fois  par 
la  jurisprudence  de  la  haute  cour  de  l'amirauté  britannique,  et  par  les  déclarations 
des  hommes  d'état  anglais.  Cette  remarque  s'applique  à  l'affaire  du  navire  Dona 
Maria  da  Gloria,  jugée  en  1834,  et  à  celle  des  navires  américains  Mary-Anne  Cas- 
sant, Florida,  Eayle,  Hazard,  lago,  déférés  en  1858  au  tribunal  mixte  de  Sierra- 
Leonc. 

Le  jugement  prononcé  le  50  octobre  1858  à  l'occasion  du  navire  la  Mary- 
Anne  Cassard  mérite  d'être  mentionné  spécialement.  Ce  navire  avait  été  arrêté 
sous  pavillon  des  Etats-Unis  5  quoique  ses  papiers  fussent  en  apparence  améri- 
cains, il  était  évident  que  la  Mary-Anne  Cassard  était  une  propriété  espagnole 
déguisée  sous  le  caractère  américain.  Néanmoins  le  tribunal  mixte  anglo-espa- 
gnol de  Sierra-Leone  se  déclara  incompétent,  et  les  deux  commissaires  anglais, 
MM.  Macaulay  et  Doherty,  adressèrent  à  lord  Palmcrston  un  rapport  explicatif 
de  cette  décision.  Dans  ce  rapport,  qui  a  été  publié  et  communiqué  au  parlement 
britannique,  on  trouve  le  passage  suivant  : 

«  Premièrement,  l'Amérique  n'ayant  concédé  sous  aucune  forme  le  droit  de 
visite  à  la  Grande-Bretagne,  le  lieutenant  Kellett  n'avait  aucun  droit,  en  temps 
de  profonde  paix,  d'aborder  la  Mary-Anne  Cassard,  naviguant  sous  le  pavillon 
des  Etats-Unis,  à  moins  qu'il  n'ait  eu  de  bonnes  raisons  pour  soupçonner  que 
ledit  navire  était  un  pirate,  occupé  à  commettre  une  offense  contre  la  loi  des 
nations.  Secondement,  le  lieutenant  Kellett,  n'ayant  ainsi  aucun  droit  d'aborder 
la  Mary-Anne  Cassard,  n'était  point  autorisé  à  visiter  ni  à  saisir  ledit  navire;  il 
n'était  point  fondé  à  se  prévaloir  des  renseignements  obtenus  par  une  visite 
illégitime,  pour  constater  la  qualité  de  négrier,  et  le  déguisement  de  la  pro- 
priété espagnole  sous  le  caractère  américain.  » 

Ainsi  la  jurisprudence  delà  haute  cour  d'amirauté  d'Angleterre,  celle  des  tri- 
bunaux mixtes  institués  pour  la  répression  de  la  traite  des  nègres,  sont  entière- 
ment d'accord  avec  la  doctrine  émise  à  Aix-la-Chapelle  par  lord  Castlercagh,  et 
à  Vérone  par  le  duc  de  Wellington,  qui  a  d'ailleurs  soutenu,  en  1859,  les  mêmes 
principes  devant  le  parlement. 

Je  pourrais  à  la  rigueur  me  dispenser  de  rechercher  quelle  a  été  la  pratique 
des  nations  maritimes  en  ce  qui  touche  le  droit  qui  nous  occupe,  car  la  pratique, 
pour  être  légitime,  doit  être  conforme  à  la  doctrine;  mais  comme  on  a  cherché 
à  se  prévaloir  des  abus  commis  par  la  marine  anglaise,  et  comme  on  a  imputé  à 
la  marine  française  des  abus  qu'elle  n'a  pas  commis,  pour  ériger  ensuite  ces  abus 
en  droits  consacrés  par  l'usage,  il  importe  d'éclaircir  tous  les  doutes  qui  pour- 
raient s'élever  à  cet  égard. 

Dans  la  discussion  du  27  juin  dernier,  à  l'occasion  du  crédit  extraordinaire 
demandé  aux  chambres  pour  la  formation  et  L'entretien  de  la  croisière  française 
sur  la  côte  d'Afrique,  l'argumentation  de  M.  le  ministre  des  affaires  étrangères 
a  porté  sur  ce  point,  que,  aux  termes  de  la  loi  de  1SW2<>,  le  fait  de  naviguer  sans 

Boavisla,  dans  une  des  îles  du  cap  Vert,  le  troisième  au  cap  de  lionne-Espérance.  C'est  à 
Sierra-Leone  cl  à  Rio-Janeiro  que  sont  établis  les  tribunaux  mixtes  anglo-brésiliens. 
D'ailleurs,  les  uns  et  les  autres  sont  organisés  et  fonctionnent  de  la  même  manière. 


98  DE    LA    CONVENTION 

papiers  de  bord  ou  avec  des  papiers  de  bord  délivrés  par  plusieurs  puissances 
devenant  un  cas  de  piraterie,  la  marine  française  a  visité,  depuis  1825,  sur  le 
soupçon  de  piraterie,  les  navires  étrangers  dans  tous  les  cas  où  elle  sera  appelée 
à  les  visiter  aujourd'hui  en  vertu  de  la  convention  nouvelle,  c'est-à-dire  sur  le 
simple  soupçon  d'avoir  arboré  un  faux  pavillon.  Le  ministre  ajouta  que  la  même 
pratique  existe  chez  les  autres  grandes  nations  maritimes. 

Si  nos  bâtiments  de  guerre  ont  commis  l'énorme  abus  que  leur  impute  M.  le 
ministre  des  affaires  étrangères,  les  instructions  données  par  le  département  de 
la  marine  pour  la  répression  de  la  piraterie  doivent  en  faire  foi,  car  c'est  par  ces 
^îstructions  que  nos  bâtiments  de  guerre  ont  été  guidés  relativement  à  la  con- 
duite à  tenir  envers  les  navires  étrangers. 

.l'ai  désiré  connaître  les  instructions  données  par  le  département  de  la  marine 
à  nos  croiseurs  avant  la  conclusion  des  traités  de  1851  et  1855.  Il  m'a  paru  que 
ces  instructions,  à  cause  de  leur  objet  et  à  raison  de  leur  ancienneté,  n'étaient 
pas  de  nature  à  demeurer  secrètes.  J'ai  eu  l'honneur  d'écrire  à  M.  le  ministre 
de  la  marine  pour  lui  demander  d'en  prendre  connaissance.  Il  a  bien  voulu 
donner  des  ordres  pour  que  ces  documents  me  fussent  communiqués. 

J'ai  reçu  copie  des  instructions  données,  le  14-  septembre  1851,  pour  la 
répression  de  la  traite  des  noirs  et  de  la  piraterie,  à  M.  le  capitaine  de  vaisseau 
Brou,  au  moment  où  il  allait  partir  sur  la  frégate  l'Hermione,  pour  prendre  le 
commandement  de  la  croisière  française  sur  la  côte  d'Afrique.  La  lecture  de  ces 
instructions  m'a  prouvé  que  nos  croiseurs  n'étaient  nullement  autorisés  à  consi- 
dérer comme  soupçon  de  piraterie  et  comme  donnant  ouverture  au  droit  de  visite 
la  simple  présomption  que  des  navires  étrangers  arboraient  un  faux  pavillon, 
qu'au  contraire  il  leur  était  même  expressément  interdit  de  visiter  les  navires 
étrangers  pour  vérifier  leur  nationalité.  Les  passages  que  voici  le  montreront 
avec  la  dernière  évidence  : 

«  La  France  a  constamment  refusé  de  reconnaître  à  aucune  nation  le  droit 
de  visiter,  dans  l'intérêt  de  la  répression  de  la  traite,  les  navires  couverts  de 
son  pavillon,  et  en  conséquence  elle  s'abstient  elle-même  de  faire  visiter  les  bâti- 
ments portant  pavillon  étranger. 

»  On  ne  peut  méconnaître  que  cette  situation  de  choses  fournit  aux  navires 
négriers  des  facilités  pour  échapper  à  la  surveillance  des  croisières  ;  ces  navires 
trouvent  une  protection  en  arborant  pavillon  français  devant  les  croiseurs  anglais, 
et  en  arborant  pavillon  étranger  devant  les  croiseurs  français.  » 

Enfin  ces  instructions  ajoutent  : 

«  Un  moyen  assuré  pour  déjouer  fréquemment  les  précautions  des  coupables 
serait  de  se  concerter  avec  les  croiseurs  anglais  pour  croiser  de  conserve,  autant 
que  les  dispositions  personnelles  des  officiers  pourraient  le  permettre  sans  porter 
la  moindre  atteinte  à  l'indépendance  du  pavillon. 

»  Quelle  que  fût  la  couleur  qu'arborât  le  navire  négrier,  il  serait  en  présence 
d'un  bâtiment  de  guerre  ayant  sur  lui  droit  de  visite  (l'Angleterre  a  conclu  des 
traités  avec  l'Espagne,  le  Portugal,  le  Brésil,  la  Hollande,  au  sujet  de  la  visite 
réciproque).  » 

On  voit,  contrairement  à  l'assertion  de  M.  le  ministre  des  affaires  étrangères. 


SUR    LE    DROIT     DE    VISITE.  99 

que  la  visite  des  navires  sous  pavillon  étranger  pour  vérifier  leur  nationalité  a 
été  expressément  interdite  à  nos  bâtiments  par  les  instructions  émanées  du  dé- 
partement de  la  marine.  Loin  d'être  conforme  à  la  pratique  constante  de  la  ma- 
rine française,  le  droit  reconnu  en  1845  lui  est  donc  formellement  opposé. 

Relativement  à  la  pratique  de  la  marine  anglaise,  la  question  est  plus  délicate 
et  mérite  d'être  examinée  avec  attention. 

Il  est  bien  vrai  que  les  croiseurs  britanniques  ont  fréquemment  abordé  les 
navires  portant  pavillon  d'une  nation  qui  n'avait  concédé  aucun  pouvoir  à  l'An- 
gleterre pour  examiner  les  papiers  de  ces  navires  et  vérifier  leur  nationalité  ;  ils 
ont  fait  plus,  ils  ont  fréquemment  vérifié  la  nature  de  leurs  opérations  et  même 
opéré  la  saisie. 

De  ces  abus  on  ne  peut  induire  l'existence  d'un  droit. 

Il  faut  observer,  d'ailleurs,  que,  si  la  plupart  des  gouvernements  étrangers 
n'ont  pas  réclamé  contre  de  semblables  abus  dans  tous  les  cas,  et  aussi  énergi- 
quement  qu'ils  auraient  dû  le  faire,  ces  gouvernements  ont  réclamé  souvent,  et 
que  leurs  réclamations  ont  été  quelquefois  admises  ;  que  l'Angleterre  elle-même 
a  souvent  reconnu  et  réprimé,  comme  une  illégalité,  l'intervention  de  ses  croi- 
seurs à  l'égard  des  nations  qui  n'avaient  pas  concédé  un  droit  de  visite  conven- 
tionnel. 

Je  rappellerai  seulement  ce  qui  s'est  passé,  en  deux  circonstances,  entre  l'An- 
gleterre d'une  part,  la  France  et  les  Etats-Unis  de  l'autre. 

Le  4- juin  1830,  M.  le  duc  de  Laval-Montmorency,  alors  ambassadeur  de  France 
à  Londres,  adressa  à  lord  Aberdeen,  qui  était  comme  aujourd'hui  ministre  des 
affaires  étrangères,  une  dépêche  dans  laquelle  il  demandait  au  gouvernement 
anglais  de  prescrire  à  ses  croiseurs  plus  de  réserve  dans  l'exercice  de  leurs  fonc- 
tions. Cette  réclamation  ne  fut  pas  adressée  vainement  ;  des  ordres  furent  en- 
voyés au  commandant  de  la  croisière  anglaise  sur  la  côte  d'Afrique  pour  que  les 
croiseurs  eussent  à  s'abstenir  de  toute  intervention  à  l'égard  du  pavillon  français. 

En  voici  la  preuve.  Le  commodore  Hayes,  commandant  la  croisière  anglaise 
sur  la  côte  d'Afrique,  écrit  de  Sierra-Leonc,  en  date  du  20  janvier  183 1 ,  à 
M.  G.  Elliot,  secrétaire  de  l'amirauté  britannique,  une  dépêche  dans  laquelle  il 
développe  les  raisons  qui  s'opposent  à  la  répression  efficace  de  la  traite  des  noirs. 
On  y  trouve  le  passage  suivant  : 

«  La  seconde  raison  est  dans  les  ordres  qui  me  sont  donnés  et  qui  m'inter- 
disent toute  intervention  à  l'égard  du  pavillon  français.  Comme  il  est  facile,  pour 
quelques  centaines  de  dollars,  de  se  procurer  des  pavillons  et  des  papiers  fran- 
çais, la  seule  chose  qui  doive  surprendre,  c'est  que  l'on  trouve  sur  cette  côte  un 
autre  pavillon  employé  à  faire  la  traite  ;  lorsque  les  ordres  que  j'ai  reçus  seront 
plus  généralement  connus,  il  n'y  en  aura  pas  d'autres.  » 

De  leur  côté,  les  Etats-Unis  ne  se  résignaient  pas  non  plus  à  l'intervention 
illégitime  de  la  marine  britannique.  Plus  d'une  fois  ils  obtinrent  satisfaction  ;  je 
le  prouverai  par  l'exemple  suivant. 

Le  navire  américain  VEdivin  ayant  été  fort  maltraité  par  le  croiseur  britannique 
la  Colombine,  capitaine  George  Elliot,  dans  une  visite  effectuée  le  12  juillet  1830. 
M.  Stevenson,  ministre  des  États-Unis  à  Londres,  s'en  plaignit  vivement  ;  voici 
la  réponse  que  lui  adressa  lord  Palmerston.  le  15  février  1840  : 


100  DE    LA    CONVENTION 

«  Le  soussigné  a  reçu  la  note  qui  lui  a  été  adressée  par  M.  Stevenson,  et  por- 
tant plainte  de  la  conduite  tenue  par  le  lieutenant  Elliot  dans  l'examen  des  pa- 
piers de  bord  du  bâtiment  américain  VEdwin.  Le  soussigné  a  voulu  qu'une  en- 
quête lût  immédiatement  instituée  sur  cette  affaire,  et  il  s'empressera  d'en  faire 
connaître  sans  délai  le  résultat  à  M.  Stevenson. 

»  Le  soussigné  a  l'honneur  en  même  temps  d'informer  M.  Stevenson  que  des 
ordres  stricts  de  ne  pas  intervenir  à  l'égard  des  navires  appartenant  à  des  états 
qui  n'ont  conclu  avec  la  Grande-Bretagne  aucun  traité  portant  concession  d'un 
droit  de  visite  réciproque  ont  été  donnés  aux  croiseurs  de  sa  majesté  employés  à 
la  répression  de  la  traite » 

Des  faits  postérieurs  prouvent  que  les  ordres  dont  parle  lord  Palmerston  ont 
été  effectivement  donnés.  Jusqu'en  18-il.  les  abus  commis  par  les  croiseurs  an- 
glais sur  le  pavillon  américain  étaient  secrètement  tolérés  peut-être,  mais  non 
pas  autorisés  officiellement  par  l'amirauté  anglaise.  Tant  qu'un  grand  nombre  de 
puissants  états  sont  demeurés  en  dehors  des  traités  conclus  par  l'Angleterre  pour 
la  répression  de  la  traite  des  nègres,  le  gouvernement  britannique  s'est  borné  à 
ne  pas  réprimer  sévèrement  les  abus  commis  par  ses  croiseurs  5  mais  lorsque 
l'Autriche,  la  Prusse  et  la  Russie  se  montrèrent  disposées  à  entrer  dans  le  sys- 
tème du  droit  de  visite  réciproque  et  à  conclure  le  traité  qui  fut  signé  le  20  dé- 
cembre 1841,  les  États-Unis  se  trouvant  alors  la  seule  puissance  considérable  en 
dehors  des  traités,  on  crut  pouvoir  se  dispenser  d'user  déménagement  à  leur  égard. 

Après  quelques  actes  transitoires,  dont  il  serait  trop  long  d'exposer  ici  le 
développement  graduel,  éclata  la  fameuse  déclaration  du  27  août  1841,  lancée 
par  lord  Palmerston.  Le  7  décembre  de  la  même  année  ont  été  envoyées,  pour 
la  première  fois,  aux  commandants  en  chef  des  croisières  britanniques  au  cap 
de  Bonne-Espérance,  sur  la  côte  d'Afrique,  aux  Indes  occidentales  et  sur  les 
côtes  du  Brésil,  des  instructions  qui  leur  prescrivent  de  vérifier  la  nationalité 
des  navires  sous  pavillon  américain.  On  sait  déjà  comment  l'Amérique  accueillit 
cette  prétention. 

Je  crois  avoir  pleinement  démontré  que  le  droit  de  vérifier  la  nationalité  des 
navires  n'est  fondé  ni  sur  les  principes  du  droit  des  gens,  ni  sur  la  pratique  des 
nations  maritimes.  Aucun  publiciste.  aucun  jurisconsulte,  aucun  tribunal, 
aucun  gouvernement  n'avait  jamais  reconnu  l'existence  d'un  pareil  droit.  L'An- 
gleterre l'a  proclamé  pour  la  première  fois  le  27  août  1841  ;  la  marine  anglaise 
ne  l'exerce  régulièrement  que  depuis  le  7  décembre  de  la  même  année.  Elle  ne 
l'exerçait  auparavant  qu'à  litre  d'abus,  toujours  reconnus  tels,  et  plusieurs  fois 
réprimés.  La  France  vient  de  consacrer  ces  abus,  et  de  les  ériger  en  droits  par 
la  convention  du  29  mai,  contrairement  à  la  doctrine  qu'elle  avait  toujours  pro- 
fessée, et  que  la  marine  française  avait  constamment  observée. 


II. 


Il  nie  reste  à  démontrer  maintenant  que  la  convention  du  29  mai  18io.  au 
lieu  d'améliorer  le  régime  introduit  par  le  système  de  1851  et  1855,  aura  pour 
effet  de  l'aggraver  ;  que  notre  commerce,  bien  loin  d'être  replacé  sous  la  surveil- 


SUR    LE    DROIT    DE    VISITE.  101 

lance  exclusive  de  notre  pavillon,  aura  à  subir  au  contraire  une  inquisition  plus 
générale,  une  servitude  plus  réelle  ;  que  les  occasions  de  conflit  entre  la  marine 
française  et  celles  des  autres  peuples  seront  nécessairement  multipliées. 

La  convention  de  1845  a  pour  résultat,  je  le  répète,  de  remplacer  le  droit  de 
visite,  que  la  France  et  l'Angleterre  s'étaient  accordé  réciproquement,  par  la 
vérification  de  la  nationalité. 

Le  mot  est  nouveau  :  la  chose  est-elle  nouvelle?  Y  a-t-il  dans  la  pratique  une 
différence  possible  entre  la  visite  d'un  bâtiment  pour  découvrir  s'il  fait  la  traite,  et 
l'enquête  nécessaire  pour  vérifier  si  le  bâtiment  suspect  appartient  en  réalité  à 
la  nation  dont  il  porte  le  pavillon  ? 

Les  Américains  n'ont  pas  compris  cette  distinction  :  on  peut  s'en  convaincre 
en  relisant  le  message  du  président  des  États-Unis,  que  j'ai  cité  plus  haut.  Les 
instructions  données  aux  croiseurs  anglais,  en  vertu  de  la  convention  que 
j'examine,  disent  assez  vaguement  qu'au  besoin  on  engagera  le  vaisseau  soup- 
çonné à  amener,  afin  de  pouvoir  vérifier  sa  nationalité,  qu'on  sera  même  autorisé 
à  l'y  contraindre,  que  l'officier  qui  abordera  le  navire  étranger  devra  se  borner 
à  s'assurer  de  la  nationalité  de  ce  navire  par  l'examen  des  papiers  de  bord  ou 
par  toute  autre  preuve.  Or,  après  l'examen  des  papiers  et  l'enquête  orale,  il  n'y 
a  qu'un  genre  de  preuve,  c'est  celle  qui  consiste  dans  la  visite  de  la  cargaison  (1). 
C'est  là  précisément  ce  qui  constituait  l'ancien  droit  de  visite,  et  c'est  ce  qui  Ta 
rendu  intolérable.  Les  recherches  faites  pour  discerner  si  un  bâtiment  de  com- 
merce ne  cache  pas  sa  nationalité  sous  un  faux  pavillon  pourront  donc  avoir  les 
mêmes  formes,  les  mêmes  inconvénients  que  les  recherches  faites  pour  découvrir 
si  un  bâtiment  suspect  fait  la  traite. 

On  se  demandera  sans  doute,  d'après  ce  qui  précède,  comment  il  a  été  possible 
de  soutenir  que  notre  commerce  allait  être  à  l'avenir  replacé  sous  la  surveil- 
lance exclusive  de  notre  pavillon.  Une  phrase  des  instructions  données  aux  croi- 
seurs anglais  semble,  à  la  vérité,  justifier  cette  assertion  :  «  Vous  no  devez, 
leur  dit-on,  ni  capturer,  ni  visiter  les  navires  français,  ni  exercer  à  leur  égard 
aucune  intervention,  et  vous  donnerez  aux  officiers  sous  votre  commandement 
l'ordre  formel  de  s'en  abstenir;  »  mais  celte  prétendue  concession  est  aussitôt 
détruite  par  la  phrase  suivante  que  je  transcris  :  «  En  même  temps,  vous  vous 
rappellerez  que  le  roi  des  Français  est  loin  d'exiger  que  le  pavillon  français 
assure  aucun  privilège  à  ceux  qui  n'ont  pas  le  droit  de  l'arborer,  et  que  la  Grande- 
Bretagne  ne  permettra  pas  aux  vaisseaux  des  autres  nations  d'ée/tapper  à  la 
visite  et  à  l'examen  en  hissant  un  pavillon  français,  ou  celui  de  toute  autre 
nation,  sur  laquelle  la  Grande-Bretagne  n'aurait  pas,  en  vertu  d'un  traité  exis- 
tant, le  droit  de  visite.  »  Cette  prétention  de  l'Angleterre,  longtemps  rcpoussrc 
par  la  France,  a  été  admise  par  la  convention  de  1815.  et  inscrite  en  ces  termes 
dans  l'article  8  :  «  Si  le  pavillon  est  prima  fade  le  signe  de  la  nationalité  d'un 
navire,   cette  présomption  ne  saurait  être  considérée  comme   suffisante  pour 

(\)  Les  instructions  données  en  1844  par  le  gouvernement  anglais  pour  la  visite  des 
navires  soupçonnés  d'arborer  un  faux  pavillon  ne  laissent  aucun  doute  à  ect  égard.  Il  y 
*'st  dit  formellement  :  «  Si  les  investigations  donnaient  des  motifs  suffisants  de  penser  que 
le  pavillon  arboré  par  le  navire  a  été  frauduleusement  pris  par  lui,  vous  procéderez  à 
l'examen  du  bdthm-nt  et  de  la  cargaison.  » 

TOMI     ••  7 


102  DE    LA     CONVENTION 

interdire,  dans  tons  les  cas,  de  procéder  à  la  vérification.  »  Il  résulte  de  ces 
deux  citations  que  l'Angleterre  s'abstiendra  de  faire  visiter  les  bâtiments  protégés 
par  le  pavillon  de  la  France,  quand  il  y  aura  certitude  qu'ils  sont  français;  niais 
comment  acquérir  celle  certitude  autrement  qu'en  pratiquant  une  visite?  Voilà 
ce  qu'on  aurait  dû  dire.  Comment  constater  l'origine  d'un  bâtiment  en  pleine 
mer  sans  l'arrêter  dans  sa  course,  sans  l'aborder,  sans  le  soumettre  à  une  inqui- 
sition plus  ou  moins  blessante?  Le  navire  français  qui  n'éveillera  aucun  soupçon 
ne  sera  pas  arrêté;  mais,  s'il  a  le  malheur  de  paraître  suspect,  il  sera  liélé  par  un 
croiseur  anglais,  sommé  de  s'arrêter  et  de  se  laisser  aborder,  contraint  par  la  force, 
s'il  refuse.  Si  l'examen  de  ses  papiers  de  bord  ne  satisfait  pas  l'officier  étranger,  il 
devra  laisser  inspecter  sa  cargaison  ;  il  pourra  être  saisi  et  conduit  devant  un  tri- 
bunal étranger  ;  il  sera  exposé,  en  un  mot,  aux  mêmes  vexations  dont  le  commerce 
fiançais  a  eu  à  se  plaindre  sous  l'empire  des  conventions  de  1851  et  1855,  et 
au  sujet  desquelles  la  chambre  des  députés  s'est  énergiquement  prononcée. 

Si  l'on  doulait  que  la  visite  opérée  pour  vérification  de  nationalité  eût  les 
mêmes  caractères  et  entraînât  les  mêmes  abus  que  la  visite  opérée  pour  réprimer 
la  traite,  il  suffirait  de  comparer  les  instructions  données  par  l'amirauté  anglaise, 
le  12  juin  1844,  aux  officiers  chargés  spécialement  de  poursuivre  les  négriers, 
avec  les  instructions  données  le  même  jour  pour  la  visite  des  navires  soupçonnés 
d'arborer  un  pavillon  qu'ils  n'ont  pas  le  droit  de  prendre.  C'est  qu'en  effet  il  n'y 
a  pas  plusieurs  manières  d'exercer  la  police  en  pleine  mer.  La  police  maritime, 
sous  quelque  prétexte  qu'on  l'exerce,  doit  consister  nécessairement  dans  une 
série  d'investigations  et  de  mesures  préventives  :  1°  l'enquête  orale  qui  se  fait  à 
bord  des  navires  ;  2°  la  visite  des  papiers  ;  5°  la  recherche  à  bord,  comme  disent 
les  Anglais,  c'est-à-dire  la  visite  du  bâtiment  et  de  la  cargaison;  4°  la  saisie  pro- 
visoire, sauf  réparation  en  cas  d'abus. 

Il  arrivera  le  plus  souvent  que  la  visite  opérée  pour  vérification  de  la  nationa- 
lité se  bornera  à  l'enquête  orale  et  à  l'examen  des  papiers.  11  ne  faut  pas  croire 
que  ces  formalités  soient  insignifiantes  :  le  simple  interrogatoire  que  le  capitaine 
et  l'équipage  du  navire  abordé  sont  obligés  de  subir  présente  des  inconvénients 
réels.  C'est  chose  grave  que  de  mettre  fréquemment  les  équipages  de  nos  navires 
marchands  en  présence  d'une  sorte  de  gendarmerie  étrangère,  qui  peut,  à  part 
les  malentendus  produits  par  la  différence  de  langage,  apporter  dans  cette  formalité 
des  façons  plus  rudes,  un  ton  plus  impérieux,  que  ne  le  comportent  nos  mœurs, 
et  faire  naître  des  conflits  dangereux.  La  présence  d'un  détachement  envoyé  par  un 
bâtiment  de  guerre  sur  un  navire  marchand,  l'appareil  dominateur  avec  lequel 
les  visites  s'effectuent,  sont,  en  quelque  sorte,  une  occupation  armée  de  ce  navire.- 

Un  des  principaux  inconvénients  des  instructions  du  29  mai,  c'est  qu'elles  ne 
prescrivent  aucune  règle  relativement  à  la  manière  dont  les  navires  marchands 
seront  abordés  et  relativement  au  déploiement  de  force  avec  lequel  la  visite 
s'effectuera.  C'était  bien  le  moins,  il  me  semble,  de  prescrire  en  cette  matière,  et 
pour  un  droit  de  visite  qui  doit  être  exercé  en  temps  de  paix,  l'ensemble  des 
précautions  que  la  France  et  les  États-Unis  d'Amérique  sont  convenus  d'appli- 
quer, par  le  fameux  traité  de  1778,  au  droit  de  visite  exercé  en  temps  de  guene; 
on  peut  voir,  dans  l'article  7  de  ce  traité,  qu'il  est  prescrit  aux  bâtiments  de 
guerre  et  aux  armateurs,  afin  d'éviter  tout  désordre,  de  se  tenir  hors  de  la  portée 
du  canon,  d'envoyer  une  chaloupe  à  bord  du  navire  marchand,  et  d'y  faire  en- 
trer (Uur  o>»  trois  hommes  seulement. 


SUR    LE    DROIT    DE    VISITE.  103 

Le  second  degré  d'investigation,  l'examen  des  papiers,  est  une  opération  plus 
grave  encore.  Parmi  les  papiers  de  bord  d'un  navire,  il  en  est  dont  la  communi- 
cation faite  à  tous  les  bâtiments  de  guerre  que  l'on  peut  rencontrer  est  un  véri- 
table inconvénient  pour  le  commerce.  Les  connaissements  des  navires  et  les 
instructions  données  par  les  armateurs  à  leurs  capitaines  sont  de  ce  nombre.  Il 
est  à  remarquer,  en  outre,  que  dans  la  pratique  on  ne  se  borne  même  pas  à 
l'examen  des  papiers  de  bord  proprement  dits  ;  les  croiseurs  anglais  sont  dans 
l'usage  d'examiner  également  les  lettres  particulières  et  les  écrits  qu'ils  peuvent 
trouver  ;  il  leur  est  même  prescrit  d'en  agir  ainsi  par  les  instructions  de  l'ami- 
rauté, à  qui  ils  doivent,  en  certains  cas,  rendre  compte  de  tous  les  documents, 
lettres  et  écrits  (documents,  letters  and  writings)  qu'ils  ont  eu  occasion  de  vérifier. 

En  1778,  la  France  et  les  États-Unis  ayant  senti  les  inconvénients  qu'entraîne 
Pexamen  des  papiers  d'un  navire,  quand  on  ne  prescrit  aucune  limite  à  cet 
examen,  convinrent  (et  il  s'agissait  alors  du  droit  de  visite  en  temps  de  guerre) 
de  borner  la  vérification  de  la  nationalité  des  navires  sous  pavillon  neutre  à  la 
simple  présentation  d'un  passeport  dont  la  formule  était  annexée  au  traité 
même.  La  convention  récente  n'offre  à  notre  commerce  aucune  garantie  sem 
blablcj  il  semble,  au  contraire,  qu'on  ait  pris  soin  de  ne  prescrire  en  cela  aucun 
limite. 

En  ce  qui  touche  la  visite  de  la  cargaison  des  navires,  on  est  tenté,  au  premi 
abord,  de  se  figurer  que  la  convention  du  29  mai  offre  de  grands  avantages 
commerce  français.  Il  importe  d'examiner  ce  point  de  très-près. 

J'ai  déjà  eu  occasion  de  faire  remarquer  que  les  instructions  annexées 
convention  du  29  mai  n'interdisent  pas  la  visite  de  la  cargaison  ;  elles  autori 
au  contraire  les  croiseurs  anglais   à  constater  la  nationalité  des  navires  frai  -v 
par  tous  les  moyens,  tous  les  genres  de  preuves  qui  peuvent  concourir  à  la 
stater.  Or,  l'examen  de  la  cargaison  d'un  navire  est  le  moyen  le  plus  sûr  d    1 
rificr  la  réalité  des  papiers  de  bord.  Comme  les  instructions  annoncent  qi 
papiers  sont  souvent  contrefaits,  il  est  certain  que  les  croiseurs  anglais  \  ' 
vont  la  cargaison  de  nos  navires  marchands  toutes  les  fois  qu'après  examen  fait 
«les  papiers,  la  nationalité   française  ne  paraîtra  pas  suffisamment  constatée.  Il 
est  à  craindre  que  cela  n'arrive  souvent,  soit  parce  que  les  papiers  seront  irré- 
guliers, à  raison  de  quelque  accident  ou  de  quelques  négligences,  soit  parce  que, 
les  papiers   étant  réguliers,  on  les   croira  contrefaits,  soit  enfin  à  raison  dc^ 
erreurs  ou  des  abus  commis  par  les  officiers  qui  procéderont  à  la  visite. 

Sous  l'empire  des  conventions  de  1831  et  1833,  lorsqu'il  s'agissait  seulement 
de  découvrir  si  les  navires  suspects  étaient  engagés  dans  le  commerce  illicite  de 
la  traite,  il  n'y  avait  pas  de  raisons  pour  que  la  visite  intérieure  des  bâtiments 
fiançais  fût  plus  fréquente  qu'aujourd'hui.  La  nationalité  française  une  fois  con- 
statée, la  visite  de  la  cargaison  devenait  inutile  et  abusive,  car  il  était  à  la  con- 
naissance de  tous  les  officiers  étrangers  que  les  navires  réellement  français  ne 
font  plus  la  traite.  Depuis  1831  jusqu'à  ce  jour,  on  ne  cite  que  deux  navires 
français,  le  Marabout  et  la  Scnc'ganibie,  arrêtés  sur  le  soupçon  d'être  engagés 
dans  le  trafic  des  noirs.  Quant  au  Marabout,  il  a  été  prouvé  qu'il  ne  faisait  pas 
la  traite,  et  la  cour  royale  de  Caycnnc  a  déclaré  son  arrestation  illégale.  En  ce 
qui  touche  la  Sënëgambie,  elle  a  été  saisie  sur  le  territoire  anglais  en  vertu  des 
lois  anglaises  :  il  a  été  également  prouve  que  ce  n'était  pas  un  navire  négrier; 
c'était  un  navire  commissionné  pa^  le  gouverneur  d'un  de  nos  établissements  sur 


101  SE    LA    CONVENTION 

la  côte  d'Afrique,  et  frété  par  lui  pour  le  transport  de  quelques  nègres  destinés  au 
recrutement  des  troupes  noires  que  nous  entretenons  dans  nos  colonies  d'Amérique. 
Il  est  évident  que,  sous  le  précédent  régime,  la  visite  de  la  cargaison  ne  devait 
être  opérée  que  dans  le  cas  où  l'examen  des  papiers  de  bord  d'un  navire  n'éta- 
blissait pas  d'une  manière  satisfaisante  la  qualité  de  français.  Or,  c'est  précisé- 
ment dans  le  même  cas  que  la  recherche  à  bord  deviendra  nécessaire  à  l'avenir. 
La  convention  de  1845  ne  procure  donc  aucun  avantage  au  commerce  français 
en  ce  qui  touche  la  visite  de  la  cargaison. 

Je  crois  avoir  établi  que  la  visite  pour  la  vérification  de  la  nationalité  n'est 
pas  moins  menaçante  pour  le  commerce  français  que  l'ancienne  visite,  spéciale- 
ment destinée  à  la  répression  du  trafic  des  esclaves.  Je  vais  démontrer  que  ce 
nouveau  droit  de  visite  sera  exercé  bien  plus  fréquemment  que  l'ancien,  et 
qu'ainsi  les  abus,  les  violences,  les  récriminations  auxquels  la  chambre  des  dé- 
putés voulait  mettre  un  terme,  seront  au  contraire  infiniment  plus  nombreux. 

Sous  le  régime  institué  par  les  conventions  de  1831  et  1855,  la  visite  était 
exercée  en  vertu  d'un  droit  volontairement  et  réciproquement  consenti  par  la 
France  et  l'Angleterre.  Elle  ne  pouvait  être  opérée  que  par  des  officiers  d'un 
grade  au  moins  égal  à  celui  de  lieutenant  de  vaisseau,  munis  en  outre  de  man- 
dats spéciaux  et  agréés  personnellement  par  le  gouvernement  français,  conditions 
qui  leur  conféraient  en  quelque  sorte  un  caractère  national.  Cette  visite,  n'ayant 
pour  but  que  la  répression  du  trafic  des  esclaves,  était  limitée  aux  lieux  où  ce 
trafic  s'exerce  le  plus  ordinairement  ;  elle  n'était  autorisée  que  dans  les  parages 
suivants  :  1°  entre  la  côte  d'Afrique  et  le  30e  degré  de  longitude  à  l'ouest  du  mé- 
ridien de  Paris,  mais  seulement  depuis  le  parallèle  du  cap  Vert  jusqu'au  10edegré 
de  latitude  méridionale  ;  2°  dans  une  zone  de  vingt  lieues  de  largeur  le  long  des 
cotes  du  Brésil  et  autour  de  chacune  des  trois  îles  de  Madagascar,  de  Cuba  et  de 
Porlo-Rico. 

Il  en  sera  tout  autrement  sous  le  régime  nouveau.  D'abord,  la  visite  pour  vé- 
rification de  nationalité  étant  admise,  non  plus  en  vertu  d'une  convention  spé- 
ciale et  volontaire,  mais  comme  découlant  d'un  principe  général  du  droit  des 
gens,  cette  visite  se  trouve,  par  le  fait,  généralisée.  A  l'avenir,  il  sera  licite  à 
tout  bâtiment  de  guerre,  anglais  ou  autre,  d'aborder  un  navire  du  commerce 
français  et  de  s'enquérir  de  sa  nationalité  par  les  moyens  indiqués  ci-dessus.  Je 
sais  bien  que  les  autres  nations  maritimes  seront  plutôt  portées  à  protester  contre 
le  nouveau  droit  qu'à  s'en  prévaloir  pour  le  mettre  en  pratique,  et  qu'en  défini- 
tive la  difficulté  reste  engagée  entre  la  France  et  l'Angleterre.  Voyons  donc  la 
situation  faite  au  commerce  français  par  les  derniers  arrangements. 

Bien  que  les  instructions  annexées  à  la  convention  du  29  mai  ne  soient  adres- 
sées qu'aux  commandants  des  deux  croisières  française  et  anglaise,  il  résulte  du 
texte  de  l'art.  1er  de  cette  convention  que  des  instructions  semblables  doivent 
être  également  envoyées  au  commandant  de  la  croisière  anglaise  sur  la  côte  orien- 
tale d'Afrique. 

En  ce  qui  touche  la  croisière  occidentale,  nous  voyons  bien  qu'elle  sera  établie 
depuis  le  cap  Vert  jusqu'au  16°  50' de  latitude  méridionale,  c'est-à-dire  qu'elle 
embrasse  six  degrés  de  plus  ;  mais  aucune  limite  dans  le  sens  des  longitudes  n'est 
assignée  à  l'action  des  croiseurs,  de  telle  sorte  qu'elle  peut  s'étendre  indéfiniment 
entre  l'Afrique  et  l'Amérique. 


SUR    LE    DROIT     DE    VISITE»  1 0-5 

En  ce  qui  touche  la  croisière  orientale,  l'action  des  bâtiments  qui  la  compo- 
sent n'est  limitée  ni  en  longitude  ni  en  latitude  ;  elle  peut  ainsi  s'étendre  indé- 
finiment dans  les  mers  orientales. 

De  plus,  si  l'on  considère  que  le  droit  de  vérifier  la  nationalité  des  navires  est 
motivé  par  la  nécessité  de  rendre  efficace,  non-seulement  la  répression  de  la  pi*- 
raterie  et  de  la  traite  des  noirs,  mais  celle  de  tout  commerce  illicite,  il  en  ré- 
sulte que  le  nouveau  droit  de  visite  ne  s'applique  pas  seulement  aux  parties  de 
l'Océan  fréquentées  par  les  négriers,  mais  qu'il  peut  être  également  exercé  par- 
tout où  s'étend  la  navigation  européenne,  soit  pour  le  commerce  proprement  dit, 
soit  pour  la  pêche.  Les  navires  français  se  trouvent  exposés  à  être  visités  dans 
toutes  les  mers  du  monde  par  tous  les  bâtiments  de  guerre  qui  soupçonneraient, 
à  tort  ou  à  raison,  que  le  pavillon  français  a  été  frauduleusement  usurpé  par  un 
navire  marchand  de  leur  propre  nation,  pour  violer  impunément  les  lois  et  rè- 
glements établis  sur  la  navigation,  sur  le  commerce  et  sur  la  pêche. 

Remarquons  enfin  qu'aucune  condition  de  grade  n'est  imposée  aux  croiseurs 
anglais,  et  qu'ils  n*ont  plus  besoin  d'être  munis  de  mandats  spéciaux  et  d'être 
agréés  par  le  gouvernement  français.  Ils  pourront  tous  visiter  nos  navires  mar- 
chands, ou  les  faire  visiter  par  l'un  de  leurs  officiers.  Le  dernier  midshipman 
pourra  légalement  procéder  à  la  visite  des  navires  de  toutes  les  nations. 

Ainsi,  droit  de  visite  conféré  à  tout  bâtiment  de  guerre,  de  quelque  nation 
qu'il  soit,  extension  illimitée  des  zones  où  la  visite  peut  être  exercée,  abolition 
de  la  double  garantie  du  mandat  spécial  et  de  la  condition  du  grade  exigé  de 
l'officier  admis  à  faire  la  visite,  telles  sont  les  véritables  conséquences  de  la  con- 
vention de  i845.  N'avais-je  pas  raison  de  dire  que,  sous  le  nouveau  droit,  la 
visite  de  nos  bâtiments  serait  exercée  beaucoup  plus  souvent  et  avec  des  garan- 
ties moindres  que  sous  le  régime  précédent?  Si  ce  résultat  n'a  pas  été  suffisam- 
ment senti  en  France,  les  hommes  d'état  de  l'Angleterre  ne  s'y  sont  pas  trompés, 
et  sir  Robert  Pccl  a  pu  dire  avec  conviction,  dans  la  séance  du  8  juillet  1845, 
que  «  l'Angleterre  n'a  renoncé  à  aucun  des  avantages  sérieux  des  anciennes  con- 
ventions. » 

Le  nouveau  droit  de  visite  devant  être  exercé  beaucoup  plus  fréquemment  que 
l'ancien,  les  saisies  abusives  deviendront  plus  fréquentes,  et  il  sera  beaucoup 
plus  difficile  d'obtenir  la  réparation  des  dommages  éprouvés. 

Lorsque  le  droit  de  visite  résultait  d'une  convention  spéciale  et  volontaire,  le 
gouvernement  français  avait  stipulé  des  garanties  qui  n'existeront  plus  désor- 
mais. Ainsi,  en  cas  de  saisie  des  navires  français  sous  l'empire  des  conventions 
précédentes,  nous  avions  la  garantie  qui  tenait  au  maintien  de  la  juridiction 
française  et  au  droit  qu'avaient  les  tribunaux  français  de  prononcer  des  dom- 
mages-intérêts. 

En  reconnaissant  comme  un  principe  général  du  droit  des  gens  le  pouvoir  de 
constater,  par  une  visite  en  pleine  mer,  la  nationalité  des  navires,  on  aliène  en 
quelque  sorte  le  droit  de  protéger  ceux  de  ces  navires  dont  le  caractère  national 
ne  serait  pas  pleinement  justifié. 

En  cas  de  saisie  évidemment  abusive,  en  cas  de  violences,  de  préjudice  maté- 
riel, le  gouvernement  français  conservera,  sans  aucun  doute,  la  faculté  de  de- 
mander réparation  à  l'Angleterre;  mais  les  réclamations  de  ce  genre  sont  loin 
d'avoir  l'efficacité  désirable.  Les  réparations  pour  cause  de  mauvais  traitements 


106  DE    LA    CONVENTION 

ne  sont  pas  faciles  à  obtenir.  II  s'agit  d'actes  qui  tiennent  le  plus  souvent  à  un 
langage  grossier,  à  des  formes  rudes,  à  des  procédés  insultants  auxquels  les 
Français  sont  excessivement  sensibles,  mais  qu'il  n'est  pas  toujours  possible  de 
constater,  parce  que,  dans  les  enquêtes,  les  faits  sont  attestés  en  sens  inverse 
par  l'équipage  du  navire  marchand  et  par  l'équipage  du  bâtiment  de  guerre. 

Quant  au  préjudice  matériel  causé  par  les  visites  et  par  les  saisies,  on  pourra 
souvent  les  constater  ;  mais  les  indemnités  obtenues  seront  en  général  insuffi- 
santes et  beaucoup  trop  tardives  pour  être  des  réparations  véritables. 

Le  meilleur  moyen  d'apprécier  les  inconvénients  que  le  régime  nouveau  va  en- 
traîner pour  notre  marine  marchande,  c'est  assurément  de  rappeler  les  résultats 
que  la  vérification  du  pavillon  a  eus  pour  la  marine  marchande  de  l'Union  amé- 
ricaine. Nous  avons  vu  que  depuis  le  moment  où  les  conventions  de  1851  et  4853 
ont  été  mises  à  exécution  jusqu'à  ce  jour,  c'est-à-dire  dans  un  intervalle  d'en- 
viron douze  années,  un  seul  navire  français,  le  Marabout,  a  été  capturé  par  les 
croiseurs  anglais.  L'usage  de  vérifier  la  nationalité  des  navires  sous  pavillon  amé- 
ricain a  produit  des  résultats  bien  différents.  Je  trouve,  dans  les  documents  com- 
muniqués au  parlement  anglais  sur  la  répression  de  la  traite  des  nègres,  que 
dans  un  intervalle  d'environ  deux  années  les  navires  américains  dont  voici  la 
liste  ont  été  capturés  par  des  croiseurs  anglais  : 

La  Mary- Anne  Cassard,  saisie  sur  les  côtes  d'Afrique,  le  27  octobre  1858, 
par  le  Brisk. 

Le  Hazard,  saisi  le  4  janvier  1859,  par  le  Forcster. 

La  Florida,  saisie  le  15  janvier  1859,  par  le  Sarracen,  à  l'embouchure  de  la 
rivière  Gallinas. 

VEagle,  saisi  devant  Lagos,  le  14  janvier  1859,  par  le  Lily. 

Lelago,  saisi  le  21  février  1859,  sur  la  côte  d'Afrique,  par  le  Termagant. 

La  Clara,  saisie  le  18  mars  1859,  à  l'embouchure  de  la  rivière  de  Nun,  par  le 
Duzzard. 

Le  Wyoming,  saisi  à  l'embouchure  de  la  rivière  Gallinas,  le  17  mai  1859,  par 
Y II arlequin, 

La  Catherine,  saisie  le  15  août  1859,  à  douze  milles  de  Quittah,  par  le 
Dolphin. 

Le  Butterfly,  saisi  également  par  le  Dolphin,  en  septembre  1839. 

Le  Hero,  saisi  le  9  juin  1840,  près  de  la  côte  d'Afrique,  par  le  Lynx. 

Le  Jones,  saisi  le  10  septembre  1840,  devant  Sainte-Hélène,  par  le  Dolphin. 

Le  Tigris,  saisi  le  7  octobre  1840,  devant  Ambriz,  par  le  Forester. 

Le  Seamew,  saisi  le  7  octobre  1840,  par  le  Pcrsian,  aussi  devant  Ambriz. 

Le  Douglas,  saisi  sur  la  côte  d'Afrique,  le  21  octobre  1840,  par  le  Termagant. 

Parmi  les  navires  ainsi  capturés,  quelques-uns,  tels  que  la  Mary-Anne  Cas- 
sard, la  Florida,  le  Hazard,  VEagle,  etc.,  étaient  à  la  vérité  des  navires  étran- 
gers munis  de  faux  papiers  américains  et  cherchant  à  éluder  la  surveillance  des 
croiseurs  anglais,  en  naviguant  sous  le  pavillon  américain  ;  mais  le  plus  grand 
nombre  des  navires  saisis  dont  je  viens  de  donner  la  liste,  tels  que  la  Cathe- 
rine, le  Butterfly,  le  Joncs,  le  Tigris,  le  Seamew  et  le  Douglas,  étaient  des  navires 
réellement  américains,  quelques-uns  même  avaient  leurs  papiers  parfaitement 
en  règle,  et  ont  été  purement  et  simplement  victimes  de  l'abus  ou  de  l'erreur. 


SUR    LE    DROIT    DE    VISITE.  107 

Je  vais  raconter  avec  quelques  détails  ce  qui  s'est  passé  relativement  à  un  de 
ces  navires,  le  Scamcw.  Il  fut  saisi  le  7  octobre  Î840  devant  Ambriz,  comme  je 
l'ai  dit,  par  le  brick  anglais  le  Pcrsimi,  commandé  par  le  capitaine  Quin.  On  le 
prit  pour  un  négrier  espagnol,  et  il  fut  conduit  à  Sierra-Lcone  pour  y  être  con- 
damné par  le  tribunal  mixte  anglo-espagnol.  Ce  tribunal  ayant  reconnu  que  ce 
navire  était  américain,  on  le  relâcha  en  rétablissant  le  capitaine  dans  l'exercice 
de  ses  droits  ;  mais  il  était  résulté  de  cette  détention  illégale  de  grands  dommages 
pour  le  capitaine,  pour  l'équipage  et  pour  les  propriétaires  du  navire.  Je  laisse 
de  côté  les  mauvais  traitements  qui  ont  cependant  motivé  de  vives  plaintes, 
pour  n'insister  que  sur  le  préjudice  positif  et  matériel  causé  par  cette  arresta- 
tion. Le  Seamew,  occupé  dès  le  7  octobre  I8i0  par  un  détachement  armé  du 
Persian,  est  conduit  à  Sainte-Hélène,  où  l'on  mit  à  terre,  en  les  abandonnant  à 
eux-mêmes,  tous  les  hommes  composant  l'équipage,  à  l'exception  du  capitaine  et 
de  deux  matelots.  Privés  de  leurs  ressources,  ces  hommes  se  trouvèrent  bientôt 
dispersés  par  la  nécessité;  les  uns  revinrent  directement  en  Amérique,  les  autres 
allèrent  à  Amsterdam  ou  à  Liverpool,  selon  les  occasions  qui  se  présentèrent. 
Pendant  cent  vingt-cinq  jours  que  le  navire  capturé  reste  au  pouvoir  du  croiseur 
anglais,  il  est  obligé  d'abandonner  sur  la  côte  d'Afrique  une  partie  de  son  charge- 
ment, qu'on  ne  lui  permet  pas  d'embarquer  ;  en  un  mot,  ses  opérations  commer- 
ciales manquent  totalement  par  suite  du  retard  et  des  obstacles  qui  l'empêchent 
d'arriver  à  temps  sur  les  lieux  où  sa  cargaison  peut  être  vendue  avec  avantage. 
Cependant  il  a  été  reconnu  par  le  gouvernement  anglais  que  ce  navire,  saisi  comme 
négrier  espagnol,  était  une  propriété  réellement  américaine,  et  qu'il  appartenait  à 
deux  citoyens  du  Massachusetts,  MM.  Robert  Brookhouse  et  William  Hunt;  que 
le  capitaine,  le  second  et  tout  l'équipage  étaient  également  Américains  ;  que  les 
papiers  du  navire  étaient  parfaitement  en  règle,  sauf  quelques  planches  qui  se 
trouvèrent  abord  et  qui  ne  figuraient  pas  sur  le  connaissement,  où  elles  auraient 
dû  être  mentionnées  ;  enfin  que  ce  navire  était  employé  dans  un  commerce  légi- 
time, car  il  portait  principalement  du  café,  des  étoffes  de  coton,  sur  la  côte  d'A- 
frique, où  il  allait  chercher  de  l'ivoire  et  différents  objets. 

Maintenant  que  s'est-il  passé  relativement  à  la  réparation  due  pour  une  saisie 
aussi  abusive  ? 

Le  16  avril  1841,  plus  de  six  mois  après  l'arrestation  du  Scamcw,  la  demande 
en  réparation  est  adressée  à  lord  Aberdeen  par  M.  Stevenson,  ministre  des  Etats- 
Unis  à  Londres.  C'est  seulement  le  C  juin  1842,  après  un  délai  de  plus  d'un  an, 
que  lord  Aberdeen  admet  le  principe  de  l'indemnité  due  aux  propriétaires  lésés. 
Le  débat  s'engage  alors  sur  la  fixation  du  chiffre  de  cette  indemnité.  J'ignore  si, 
au  moment  où  je  parle,  la  réparation  est  faite;  tout  ce  que  je  puis  dire,  c'est 
que  le  51  décembre  18-44-,  c'est-à-dire  plus  de  quatre  ans  après  la  saisie  de  ce 
navire,  le  chiffre  de  l'indemnité  n'était  pas  encore  fixé.  J'ajouterai  que  pour  le 
TigriSj  arrêté  le  même  jour  que  le  Scamcw,  et  pour  lequel  le  principe  de  l'indem- 
nité a  été  également  reconnu  par  le  gouvernement  anglais,  le  chiffre  de  cette 
indemnité  n'avait  pas  été  fixé  non  plus  le  31  décembre  1814.  et  qu'enfin  pour  le 
Jones,  saisi  le  10  septembre  1840,  le  point  de  savoir  si  une  indemnité  est  duc  en 
principe  aux  propriétaires  de  ce  navire  n'était  pas  encore  réglé  à  la  même 
époque. 

Si,  depuis  1831,  la  marine  marchande  de  France,  visitée  sous  le  prétexte  de 
répression  de  la  traite,  a  eu  beaucoup  inoins  à  souffrir  que  la  marine  marchande 


108  DE    LA    CONVENTION 

«le  l'Amérique,  visitée  sous  prétexte  de  vérifier  le  pavillon,  ce  ne  doit  pas  être 
lin  sujet  d'étonnement.  Il  est  plus  épineux  qu'on  ne  le  croit  généralement  d'éta- 
blir le  caractère  national  d'un  bâtiment  saisi  en  pleine  mer.  La  pratique  anglaise, 
en  cette  matière,  est  pleine  de  subtilités  et  de  rigueurs.  Afin  de  prévenir  les 
conséquences  de  la  facilité  avec  laquelle  certains  états  neutres  délivrent  des 
papiers  de  bord  aux  navires  marchands  des  puissances  belligérantes,  les  cours 
d'amirauté  de  la  Grande-Bretagne  ont  consacré  par  leurs  arrêts  successifs  une 
jurisprudence  extrêmement  menaçante  pour  les  autres  états  maritimes.  Celte 
jurisprudence  est  une  arme  de  guerre,  dont  il  est  imprudent  de  légitimer  l'usage 
en  temps  de  paix. 

Je  vais  exposer,  pour  me  faire  bien  comprendre,  quelques-uns  des  principes 
consacrés  eu  cette  matière  par  la  haute  cour  d'amirauté  de  la  Grande-Bretagne. 

11  a  été  décidé  en  plusieurs  cas,  et  notamment  le  28  janvier  1812,  dans  l'affaire 
du  navire  le  Success,  saisi  le  7  janvier  1807,  que  la  nationalité  d'un  navire  pou- 
vait être  fixée  arbitrairement,  soit  à  raison  de  son  caractère  apparent,  c'est-à-dire 
conformément  à  ses  papiers  de  bord,  soit  à  raison  de  son  caractère  réel,  que  les 
Anglais  font  consister  dans  la  propriété  du  navire. 

La  haute  cour  d'amirauté  a  encore  jugé  que,  lorsqu'un  navire  appartient  à 
plusieurs  propriétaires,  et  que  ces  propriétaires  sont  de  diverses  nations,  on  est 
libre  de  considérer  ce  navire  comme  appartenant  en  totalité  à  l'une  quelconque 
de  ces  nations,  de  telle  sorte  que,  si  l'un  des  co-propriétaircs  du  navire  appar- 
tient à  une  nation  ennemie,  le  navire  est  de  bonne  prise.  Ceci  montre  toute  la 
gravité  de  l'innovation  introduite  l'année  dernière  par  la  loi  des  douanes,  inno- 
vation par  laquelle  nous  avons  admis  les  étrangers  à  entrer  pour  moitié  dans  la 
propriété  des  navires  français. 

Ce  n'est  pas  tout  :  la  haute  cour  d'amirauté  anglaise  a  décidé,  notamment  dans 
l'affaire  de  VIndian  Chicf,  qu'un  navire  sous  pavillon  neutre,  avec  des  papiers 
parfaitement  en  règle,  et  ayant  pour  propriétaire  un  négociant  qui  appartient 
en  réalité  à  la  nation  neutre  dont  ce  navire  porte  le  pavillon,  doit  être  considéré 
comme  ennemi,  si  ce  négociant  réside  en  pays  ennemi,  et  s'il  y  a  son  établisse- 
ment commercial. 

La  même  cour  a  jugé,  en  d'autres  circonstances,  que,  si  un  négociant  a  des 
établissements  commerciaux  en  plusieurs  pays,  on  peut  le  considérer  à  volonté 
comme  appartenant  à  l'un  ou  à  l'autre  de  ces  pays,  quel  que  soit,  en  réalité,  le 
lieu  de  sa  résidence,  et  que  les  navires  qui  appartiennent  à  ce  négociant  peuvent 
être  considérés  comme  ennemis,  si  l'une  de  ces  nations  est  en  guerre  avec  l'An- 
gleterre. Ce  principe  a  été  consacré  par  plusieurs  jugements,  notamment  dans 
l'affaire  de  Vlongc-Klassina. 

Enfin,  lors  même  qu'un  négociant  réside  dans  son  propre  pays  et  n'a  d'établis- 
sement commercial  nulle  part  ailleurs,  si  les  navires  qui  lui  appartiennent  font 
un  commerce  qui  puisse  être  considéré,  à  raison  du  port  d'où  part  l'expédition 
des  navires  et  où  ils  reviennent  après  leur  voyage,  comme  faisant  un  commerce 
ennemi,  ces  navires  peuvent  être  traités  comme  ennemis  et  déclarés  de  bonne 
prise.  Cette  règle  a  été  fréquemment  appliquée,  et  notamment  aux  navires  amé- 
ricains la  Susa  et  la  Vigilantia. 

Il  m'a  paru  nécessaire  de  citer  ces  nombreux  exemples,  parce  que  la  jurispru- 
dence anglaise,  en  matière  de  vérification  de  nationalité  en  temps  de  guerre,  a 
servi  de  règle  à  la  jurisprudence  des  tribunaux  qui  ont  été  chargés,  en  temps  de 


SUR.    LE    DROIT    DE     VISITE.  109 

paix,  de  prononcer  sur  la  saisie  des  navires  arrêtés  en  exécution  dos  traités  pour 
la  suppression  de  la  traite  des  nègres,  et  parce  que  les  croiseurs  anglais  ont 
agi  conformément  à  cette  jurisprudence  dans  l'exercice  du  droit  de  visite  et  de 
saisie. 

Rien  ne  montre  mieux  à  quel  point  les  usages  de  la  marine  anglaise  en  matière 
de  vérification  de  nationalité  sont  arbitraires  et  menaçants  que  ce  qui  s'est  passé 
pendant  plusieurs  années  relativement  aux  navires  portugais,  de  la  part  des 
croiseurs  anglais,  et  de  la  part  des  tribunaux  mixtes  institués  pour  prononcer 
sur  le  sort  des  navires  saisis. 

Par  les  conventions  de  1815  et  1817,  le  Portugal  n'avait  conféré  à  l'Angle- 
terre lo  droit  de  saisie  sur  les  navires  portugais  que  lorsqu'ils  étaient  rencontrés 
au  nord  de  l'équateur.  et  qu'on  les  trouvait  chargés  de  nègres.  La  position  de 
l'Angleterre  était  tout  à  fait  différente  reiativement  à  l'Espagne  depuis  le  traité 
du  28  juin  1835,  et  relativement  au  Brésil  par  suite  de  l'interprétation  donnée 
au  traité  du  23  novembre  182G.  Les  croiseurs  anglais  avaient  le  droit  de  saisir 
partout  les  navires  espagnols  ou  brésiliens  hors  des  mers  d'Europe,  au  sud  comme 
au  nord  de  l'équateur,  avec  ou  sans  nègres  à  bord,  pourvu  qu'ils  fussent  équipés 
pour  la  traite.  — Pendant  plusieurs  années,  on  a  vu  avec  étonnement  presque 
tous  les  navires  portugais  qui  faisaient  la  traite  arrêtés  par  les  croiseurs  anglais, 
même  au  sud  de  l'équateur,  sans  avoir  de  nègres  à  bord,  parce  que  la  jurispru- 
dence anglaise,  en  matière  de  nationalité,  permettait  de  considérer  les  navires 
portugais  tantôt  comme  espagnols  et  tantôt  comme  brésiliens,  et  de  les  faire 
condamner  en  cette  qualité  par  les  tribunaux  mixtes  anglo-espagnols  ou  anglo- 
brésiliens. 

Je  n'en  finirais  pas  si  je  voulais  présenter  ici  le  tableau  de  tous  ces  faits.  Un 
seul  exemple  suffira  pour  montrer  que  la  vérification  de  la  nationalité  en  temps 
de  paix  n'est  pas  moins  périlleuse  qu'en  temps  de  guerre. 

Le  navire  portugais  Sirsc,  sous  pavillon  portugais,  est  rencontré  en  pleine 
mer,  à  dix-sept  lieues  au  sud  de  Sierra-Leone,  par  le  brick  anglais  Buzzard, 
commandé  par  le  lieutenant  Fitz-Gérald.  Le  navire  est  abordé,  ses  papiers  sont 
examinés;  on  les  trouve  parfaitement  en  règle.  Le  propriétaire  est  Portugais  : 
il  réside  aux  iles  du  cap  Vert,  à  Sant-Iago  de  Praïa,  c'est-à-dire  dans  une  des 
possessions  portugaises;  il  n'a  aucun  établissement  ni  dans  les  colonies  espa- 
gnoles ni  au  Brésil.  Mais  le  lieutenant  Fitz-Gérald  découvre,  en  examinant  les 
papiers  de  bord,  que  ce  propriétaire  a  habité,  plusieurs  années  auparavant,  la 
ville  de  la  Havane.  Cela  suffit  pour  que  le  croiseur  anglais  se  croie  en  droit  d'ar- 
rêter ce  navire  comme  équipé  pour  la  traite  et  comme  espagnol,  ce  qu'il  n'aurait 
pas  pu  faire  s'il  l'eût  regardé  comme  portugais,  attendu  qu'il  n'y  avait  pas  de 
nègres  à  bord.  Le  tribunal  mixte  anglo-espagnol  de  Sierra-Leone,  devant  qui  ce 
navire  fut  conduit,  déclara,  le  22  décembre  1838,  la  prise  valable,  et  prononça 
la  confiscation  du  navire  et  de  sa  cargaison.  A  la  vérité,  l'arrêt  n'est  pas  fondé 
sur  ce  que  le  propriétaire  du  Sirsc  résidait  à  la  Havane,  mais  sur  ce  que  le  Sirse 
faisait  un  voyage  qui  avait  pour  point  de  départ  et  pour  terme  un  port  espagnol, 
la  Havane.  Les  considérants  de  cet  arrêt  sont  appuyés  sur  les  jugements  rendus 
par  la  haute  cour  d'amirauté  britannique  en  pareil  cas  et  en  temps  de  guerre. 

Si  l'on  voit  les  croiseurs  anglais  attacher  arbitrairement  tantôt  une  nationalité 
et  tantôt  une  autre  aux  navires  qu'ils  saisissent.ee  n'est  pas  seulement  pour 
placer  ces  navire*  sous  le  poids  d'une  convention  plus  rigoureuse ,  ils  ont  égard 


110  DE    LA    CONVENTION 

aussi  aux  chances  de  condamnation  qu'offrent  les  différents  tribunaux  en  raison 
de  la  manière  dont  ils  sont  composés.  Par  exemple,  pendant  plusieurs  années, 
l'Espagne  n'a  pas  entretenu  de  commissaires  à  Sierra-Lcone,  de  telle  sorte  que  le 
tribunal  mixte  anglo-espagnol  ne  se  composait  en  réalité  que  de  deux  commis* 
saires  anglais.  Les  croiseurs,  intéressés  à  la  condamnation  des  navires  saisis  et 
se  croyant  plus  sûrs  de  faire  déclarer  la  prise  valable  par  un  tribunal  composé 
de  deux  juges  anglais  que  par  un  tribunal  réellement  mixte,  cherchaient  à  atta- 
cher la  nationalité  espagnole  à  tous  les  navires  capturés,  pour  peu  que  les  cir- 
constances s'y  prétassent.  Je  choisis,  entre  beaucoup  d'exemples,  un  des  plus 
récents.  Le  navire  Aguia,  sous  pavillon  brésilien,  fut  saisi  le  10  septembre  1845 
par  le  croiseur  anglais  l'Espoir.  Ce  navire  était  équipé  pour  la  traite.  Ses  papiers, 
parfaitement  en  règle,  prouvaient  qu'il  était  brésilien,  et  qu'il  avait  pour  pro- 
priétaire un  Brésilien.  Il  était  naturel  de  le  traduire  devant,  le  tribunal  mixte 
anglo-brésilien.  Cependant  le  capteur,  intéressé  à  choisir  le  tribunal  anglo-espa- 
gnol établi  dans  le  même  lieu,  y  réussit,  parce  que  le  propriétaire  de  Y  Aguia 
résidait  à  la  Havane.  La  prise  fut  déclarée  valable.  Mention  fut  encore  faite,  dans 
les  considérants  de  l'arrêt,  des  jugements  rendus  en  des  cas  analogues  par  la 
haute  cour  d'amirauté  britannique  en  temps  de  guerre. 

La  convention  du  29  mai  ne  consiste  pas  seulement  dans  la  servitude  qu'elle 
impose  à  notre  marine  marchande,  dans  les  périls  qu'elle  lui  prépare  ;  elle  fait 
quelque  chose  de  plus  :  les  instructions  qui  y  sont  annexées  prescrivent  à  notre 
marine  militaire  de  vérifier  la  nationalité  des  navires  sous  pavillon  étranger, 
rs'otre  marine  va  ainsi  exercer  un  droit  abusif  qui  n'est  encore  admis  par  aucun 
gouvernement  étranger,  et  que  certaines  puissances  repoussent  formellement. 

Les  peuples  se  soumettront-ils,  d'un  commun  accord,  à  la  servitude  qu'on 
prétend  généraliser  en  vertu  du  droit  des  gens  ?  On  connaît  à  cet  égard  les  sen- 
timents de  la  nation  américaine.  Avant  1841,  le  gouvernement  des  États-Unis  a 
souvent  protesté  lorsque  la  marine  anglaise  a  violé  l'indépendance  du  pavillon 
américain  pour  vérifier  la  nationalité  des  navires.  Depuis  que  l'abus  a  été  érigé 
en  principe,  les  Américains  ont  repoussé  le  principe  de  même  qu'ils  avaient  ré- 
clamé contre  l'abus.  Seront-ils  disposés  à  subir,  de  la  part  de  la  France,  ce  qu'ils 
repoussent  de  la  part  de  l'Angleterre? 

De  ce  que  l'Angleterre  n'a  de  contestations  qu'avec  les  États-Unis  pour  la  vé- 
rification du  pavillon,  il  ne  faut  pas  conclure  que  la  France  n'aurait  de  démêlés 
semblables  qu'avec  cette  même  république.  L'Angleterre  est  parvenue  à  faire 
avec  toutes  les  puissances  maritimes  des  traités  spéciaux,  qui  l'autorisent  à  pra- 
tiquer la  visite,  soit  pour  l'examen  de  la  nationalité,  soit  pour  la  répression  de 
la  traite  ;  mais  la  France  n'a  conclu  de  traités  semblables  qu'avec  un  petit  nombre 
de  puissances,  et  par  conséquent  elle  est  exposée  à  rencontrer  de  la  part  de  beau- 
coup de  nations,  parmi  lesquelles  on  peut  citer  les  principaux  états  de  l'Europe, 
une  résistance  semblable  à  celle  que  les  États-Unis  opposent  à  l'Angleterre. 


III. 


Les  inconvénients  que  doit  entraîner  la  convention  du  29  mai  1845  ne  pèse- 
ront pas  sur  le  commerce  britannique  comme  sur  le  commerce  français,  et  nos 


SUR    LE    DROIT    DE    VISITE.  1  1  1 

bâtiments  de  guerre  ne  pourront,  en  aucun  cas,  exercer  utilement  le  droit  de 
vérifier  la  nationalité  des  navires.  Ce  droit  ne  peut  d'abord  nous  servir  à  rien 
pour  la  répression  de  la  piraterie,  qui  n'est  ici  nullement  en  question.  Si  un  na- 
vire, par  des  actes  positifs  d'agression  ou  par  des  démonstrations  menaçantes  et 
non  équivoques,  a  donné  lieu  de  penser  qu'il  se  livre  à  la  piraterie,  le  droit  non- 
seulement  de  vérifier  sa  nationalité,  mais  de  le  visiter  à  fond  et  de  le  saisir,  de 
quelque  pavillon  qu'il  soit  couvert,  est  concédé  à  tous  les  bâtiments  de  guerre 
indistinctement,  par  le  consentement  unanime  des  peuples.  Comme  d'ailleurs  on 
reconnaît  que  toutes  les  nations  ont  également  le  droit  de  juger  selon  leurs 
propres  lois  tous  les  pirates,  à  quelque  pays  qu'ils  appartiennent,  on  a  fait, 
quant  à  la  police  de  la  mer,  les  exceptions  nécessaires  au  maintien  de  la  sûreté 
générale  de  la  navigation.  11  s'agit  donc  seulement  d'examiner  de  quelle  utilité 
peut  être  le  nouveau  droit  pour  la  répression  de  la  traite  des  noirs  ou  de  tout 
autre  commerce  illicite. 

La  police  pour  l'exécution  de  nos  lois  et  règlements  à  l'égard  du  commerce  et 
de  la  navigation  s'exerce  avec  une  entière  efficacité  dans  nos  ports,  dans  nos 
rades,  sur  nos  côtes,  et  dans  la  zone  maritime  sur  laquelle  s'étendent  notre  ju- 
ridiction et  notre  souveraineté.  C'est  là  que  nous  pouvons,  autant  que  nous 
jugeons  à  propos  de  le  faire,  multiplier  nos  moyens  de  police  et  aggraver  les 
peines  attachées  à  la  violation  de  nos  lois  ;  c'est  là,  dis-je,  que  s'exerce  la  police 
véritablement  efficace.  Je  n'ai  entendu  citer  aucune  de  nos  lois,  aucun  de  nos 
règlements  sur  le  commerce  ou  sur  la  navigation  qui  exigeât,  pour  en  assurer 
l'exécution,  l'établissement  d'une  police  nouvelle  en  pleine  mer;  et,  si  l'on  pou- 
vait citer  quelques  exemples,  je  suis  convaincu  que  l'on  y  pourvoirait  efficacement 
en  multipliant  les  moyens  de  police  territoriale,  et  en  aggravant  les  dispositions 
pénales  qui  s'y  rapportent  :  il  se  passerait  alors  ce  qui  est  arrivé  pour  la  traite 
des  nègres.  Tant  que  la  police  exercée  en  France  et  dans  nos  colonies  par  nos 
diverses  administrations,  tant  que  la  police  faite  par  nos  consuls  et  par  nos  bâti- 
ments de  guerre  dans  les  ports  étrangers  sur  nos  nationaux  ont  été  peu  actives, 
et  tant  que  nos  lois  pénales  contre  la  traite  ont  été  peu  rigoureuses  et  n'ont  pas 
embrassé  tous  les  cas  qu'elles  pouvaient  atteindre,  on  a  introduit  des  nègres  dans 
nos  colonies,  et  la  navigation  française  a  pris  part  à  l'importation  des  esclaves 
dans  les  pays  étrangers  ;  mais  depuis  que  des  moyens  de  police  plus  complets 
ont  été  pris,  et  depuis  que  la  loi  de  1831  a  établi  des  dispositions  pénales  suffi- 
samment rigoureuses,  d'une  part  l'importation  des  esclaves  dans  nos  colonies  a 
totalement  cessé,  d'autre  part  la  navigation  française  est  demeurée  entièrement 
en  dehors  de  toute  opération  de  traite.  Quoi  qu'en  dise  le  préambule  de  la  con- 
vention du  29  mai,  les  résultats  que  je  viens  de  signaler  étaient  obtenus  deux 
ans  avant  que,  par  l'échange  des  premiers  mandats,  à  la  fin  de  1833,  les  con- 
ventions conclues  avec  l'Angleterre  fussent  mises  à  exécution. 

Ce  que  je  viens  de  dire  s'applique  également  aux  autres  nations.  Toutes  colles 
qui  ont  voulu  sérieusement  abolir  la  traite  y  sont  depuis  longtemps  parvenues, 
indépendamment  de  toute  police  exercée  en  pleine  mer,  par  le  seul  effet  de  leur 
police  territoriale  et  de  la  sévérité  des  lois  pénales  qu'elles  ont  promulguées. 
Ainsi  l'importation  des  noirs  ne  se  fait  plus  dans  les  colonies  anglaises,  suédoises, 
danoises,  hollandaises,  c'est-à-dire  dans  aucune  des  colonies  européennes,  à  l'ex- 
ception des  colonies  espagnoles;  elle  ne  se  fait  plus  dans  aucun  des  états  de 
l'Amérique,  à  l'exception  du  Brésil,  et  la  navigation  d'aucun  pays,  à  l'exception 


112  DE    LA    CONVENTION 

de  l'Espagne,  du  Portugal  et  du  Brésil,  ne  prend  part  au  transport  des  nègres 
d'Afrique  en  Amérique. 

A  la  vérité,  les  croiseurs  anglais  ont  capturé,  il  y  a  peu  d'années,  comme 
suspects  de  traite,  deux  navires  sous  pavillon  anséatique  :  l'un,  la  Louise,  a  été 
capturé  en  1841  ;  l'autre,  le  Jules-Edouard,  en  1842  ;  le  premier  était  de  Ham- 
bourg, l'autre  de  Brème.  Les  tribunaux  compétents  ont  décidé  que  ni  l'un  ni 
l'autre  ne  faisaient  la  traite.  Nos  croiseurs  ont  bien  capturé  deux  navires  sardes, 
le  Pocha  en  1840  et  la  Maria- Annctta  en  1842;  mais  ces  deux  navires  n'étaient 
pas  des  négriers  :  c'étaient  des  pirates,  c'est  en  qualité  de  pirates  que  le  conseil 
d'état  en  a  déclaré  la  prise  valable,  et  que  leurs  équipages  ont  été  jugés  par  nos  tri- 
bunaux maritimes.  A  l'exception  de  quelques  faits  de  traite  commis,  il  y  a  plusieurs 
années,  par  des  navires  américains  et  à  raison  desquels  le  gouvernement  des  Etats- 
Unis  a  pris  des  mesures  qui  en  ont  prévenu  le  retour,  on  peutdire  que,  depuis  douze 
ans,  les  Portugais,  les  Brésiliens  et  les  Espagnols  sont  les  seuls  qui  fassent  la  traite. 

Nos  croiseurs  n'ont  le  droit  de  réprimer  la  traite  que  sur  les  navires  français, 
qui  ne  la  font  pas,  et  sur  les  navires  des  puissances  avec  qui  nous  avons  conclu 
des  traités  spéciaux  sur  le  droit  de  visite,  telles  que  la  Sardaigne,  le  Danemark, 
la  Toscane,  la  Suède,  N'aplcs  et  les  villes  anséatiques,  qui  ne  la  font  pas  davan- 
tage. Comme  nous  n'avons  aucun  traité  ni  avec  l'Espagne,  ni  avec  le  Portugal,  ni 
avec  le  Brésil,  il  s'ensuit  que  nos  croiseurs  ne  peuvent  rien  pour  la  suppression 
du  trafic  des  noirs.  A  quoi  servira-t-il  qu'un  croiseur  français,  rencontrant  un 
négrier,  vérifie  sa  nationalité?  Cette  vérification  lui  procurera  le  plaisir  d'ap- 
prendre si  le  navire  suspect  est  espagnol,  portugais  ou  brésilien  ;  mais,  n'ayant 
aucun  droit  de  saisir  ce  négrier,  il  sera  obligé  de  lui  laisser  continuer  son  voyage, 
cùt-il  500  nègres  à  bord. 

La  position  de  l'Angleterre  est  toute  différente.  L'Angleterre  est  la  seule  puis- 
sance qui  ait  conclu  avec  l'Espagne,  le  Portugal  et  le  Brésil  des  conventions 
spéciales  pour  la  répression  de  la  traite.  En  vertu  de  ces  conventions,  non-seule- 
ment elle  a  droit  de  visite  et  de  saisie  sur  les  navires  de  ces  trois  nations,  mais 
elle  siège,  par  ses  commissaires,  dans  les  tribunaux  établis  pour  statuer  sur  la 
validité  des  prises  faites  par  ses  croiseurs  sur  les  négriers  portugais,  espagnols  et 
brésiliens.  L'Angleterre  se  trouve  donc  par  le  fait  la  seule  puissance  en  mesure 
d'exercer,  pour  la  répression  du  commerce  des  esclaves,  une  action  réelle  et 
sérieuse.  Un  document  officiel,  communiqué  l'année  dernière  au  parlement, 
montre  que.  depuis  l'établissement  des  tribunaux  mixtes,  429  navires  portugais, 
brésiliens  ou  espagnols  ont  été  traduits  devant  eux  après  avoir  été  saisis  par  les 
croiseurs  anglais,  que  381  ont  été  condamnés  et  confisqués,  ainsi  que  leurs  car- 
gaisons, et  que  depuis  l'époque  où  les  conventions  de  1831  et  1833  ont  été  mises 
à  exécution,  c'est-à-dire  depuis  le  commencement  de  1834,  548  navires  portugais, 
brésiliens  ou  espagnols  ont  été  capturés  par  les  croiseurs  anglais  et  conduits 
devant  les  tribunaux  compétents,  tandis  que  les  croiseurs  français  n'ont  pas 
effectué  une  seule  saisie. 

La  position  des  officiers  de  notre  marine  et  des  équipages  des  bâtiments  de  guerre 
que  nous  envoyons  depuis  tant  d'années  sur  la  côte  d'Afrique,  pour  exercer  un 
simulacre  de  répression,  est  véritablement  intolérable.  On  les  retient  dans  une 
situation  inégale  et  inférieure  à  l'égard  des  croiseurs  anglais,  qui  saisissent  des 
certaines  de  bâtiments  et  partagent  entre  leurs  équipages  les  primes  qu'on  leur 
accorde,  indépendamment  du  produit  de  la  vente  des  navires  capturés  et  de  leurs 


SUR    LE    DROIT    DE    VISITE.  113 

cargaisons.  Il  nVst  pas  bon  de  placer  la  marine  française  en  de  telles  conditions, 
et  de  la  faire  assister  au  spectacle  de  cette  magistrature  exclusive  et  suprême 
exercée  par  la  marine  anglaise  sur  les  navires  marchands  de  toutes  les  nations. 

Je  ne  conteste  nullement  les  sentiments  généreux  qui  ont  dicte  les  mesures 
prises  par  l'Angleterre  pour  la  suppression  de  la  traite;  je  suis  loin  de  croire  que 
tout  ce  qu'elle  a  fait  dans  cette  pensée  ait  été  une  combinaison  machiavélique 
pour  établir  sa  suprématie  maritime.  Toutefois,  quand  je  considère  non  plus 
l'intention  de  ces  mesures,  mais  leurs  effets,  j'éprouve  de  sérieuses  inquiétudes. 
L'adhésion  de  la  France  au  système  qui  tend  à  restreindre  l'indépendance  des 
pavillons  est  un  mauvais  exemple  et  un  grand  danger.  Supposons  que  l'union  de 
la  France  et  de  l'Angleterre  soit  assez  imposante  pour  prévenir  toute  résistance 
de  la  part  des  autres  états  maritimes;  supposons  même  que  la  convention  du 
29  mai  ait  pour  effet  de  mettre  fin  à  la  résistance  des  Etats-Unis  :  pense-t-on 
qu'après  avoir  ainsi  contribué  à  faire  prévaloir  des  principes  contraires  à  la 
liberté  des  mers  et  à  l'indépendance  des  pavillons  par  le  concours  donné  à  l'An- 
gleterre contre  les  États-Unis,  la  position  de  la  France,  comme  puissance  mari- 
time, ne  soit  pas  profondément  changée? 

Je  remarquerai,  en  terminant,  que  la  convention  de  184b"  n'était  pas  même 
nécessaire  pour  mettre  fin  au  régime  institué  par  les  traités  de  1831  et  1833. 
Ces  traités  avaient  été  conclus,  de  l'aveu  du  ministre  anglais  qui  les  a  signés, 
à  titre  d'expérience.  Une  expérience  de  douze  années  ayant  prouvé  que  l'action 
des  croisières  françaises  est  entièrement  illusoire,  la  France  était  en  droit  de 
s'abstenir  d'employer  des  croiseurs  pour  la  suppression  de  la  traite  des  nègres  : 
elle  pouvait  légitimement  faire  usage  du  droit  que  lui  réserve  l'article  3  de  la 
convention  de  1831 ,  et  s'abstenir  de  renouveler  les  mandats  des  croiseurs 
anglais.  Elle  eût  trouvé  ainsi,  dans  une  interprétation  légitime,  loyale,  nécessaire, 
des  traités  de  1831  et  1833,  les  moyens  de  mettre  fin  aux  inconvénients  qui  en 
résultaient  pour  elle,  sans  être  obligée  d'introduire  dans  le  droit  des  gens  et  dans 
les  usages  maritimes  la  grave  innovation  que  la  convention  du  29  mai  1845  a 
légitimée. 

Cette  convention  tend  à  consacrer,  dans  le  droit  des  gens,  une  seconde  inno- 
vation dont  je  n'ai  pas  parlé,  et  qui  sera  l'objet  d'un  examen  spécial. 

CTE  Mathieu  de  la  Redofite. 


CHRONIQUE  DE  LA  QUINZAINE. 


14  janvier  1 S  Ï6 . 


L'effet  des  premiers  scrutins  a  été  d'écarter  pour  le  moment  la  question  mi- 
nistérielle et  défaire  passer  les  choses  avant  les  personnes.  L'existence  du  cabinet 
ne  paraît  plus  en  question,  et  c'est  désormais  à  l'opinion  publique  et  au  corps 
électoral  que  vont  s'adresser  les  orateurs.  Les  élections  générales,  hautement 
annoncées  pour  l'été  prochain  par  les  membres  du  cabinet,  qui  paraissent  avoir 
triomphé,  sur  ce  point,  de  la  résistance  de  la  couronne,  sont  devenues  la  préoc- 
cupation de  tous  les  esprits  ;  elles  détermineront  seules  les  opérations  de  la 
chambre  et  la  marche  de  ses  débats.  Jusqu'à  ce  jour,  les  partis  ont  pu  faire, 
pour  se  rapprocher  du  pouvoir,  des  sacrifices  qui  deviennent  impossibles  en  face 
des  opinions  qu'ils  représentent,  et  avec  lesquelles  ils  vont  avoir  directement  à 
compter.  On  peut  donc  s'attendre  à  des  débats  d'autant  plus  vifs  qu'ils  seront 
plus  désintéressés,  et  à  une  sorte  de  reconstitution  des  partis  au  sein  de  la 
chambre,  en  vue  du  scrutin  électoral. 

C'est  dans  ces  circonstances  qu'il  a  été  beaucoup  question  d'une  fusion  entre 
le  centre  gauche  et  la  gauche  constitutionnelle.  Une  telle  union  n'est  pas  sans 
péril,  mais  on  a  pu  penser  qu'elle  était  devenue  nécessaire  en  raison  des  circon- 
stances actuelles.  Elle  n'est  pas  sans  péril,  car  elle  aurait  pour  effet  de  contraindre 
le  centre  gauche  à  prendre,  sur  des  questions  politiques  aujourd'hui  ouvertes, 
des  engagements  de  nature  à  gêner  son  action,  si  la  grande  épreuve  que  tentera 
le  ministère  tourne  contre  lui-même.  Ce  parti,  essentiellement  gouvernemental  et 
qui  n'a  toute  sa  valeur  que  dans  le  maniement  des  affaires,  se  trouverait  néces- 
sairement amené,  par  une  alliance  officiellement  déclarée  avec  la  gauche,  à  pro- 
clamer certains  principes  «à  la  discussion  desquels  il  s'est  refusé  jusqu'ici.  Lors- 
qu'on se  croyait  en  mesure  de  renverser  le  cabinet  du  29  octobre,  il  était  naturel 
et  légitime  que  toutes  les  nuances  s'effaçassent  devant  le  grand  intérêt  commun 
aux  diverses  fractions  de  l'opposition  ;  mais,  si  l'on  aspire  à  se  reconstituer  en 
vue  des  élections  générales  et  dans  l'espoir  d'agir  fortement  sur  l'opinion  du 
dehors,  n'cst-il  pas  à  craindre  que  l'extension  de  quelques  incompatibilités  et 
radjonction  de  la  seconde  liste  du  jury  ne  suffisent  pas  pour  atteindre  un  pareil 


REVUE.  —  CHRONIQUE.  1 1  Y> 

résultat  et  secouer  l'indifférence  de  l'opinion  endormie  dans  les  intérêts  de  l'ordre 
le  plus  vulgaire  ? 

Le  seul  sentiment  vif  encore  dans  le  pays,  celui  qu'il  serait  du  moins  facile  de 
développer,  e'est  la  croyance  à  une  corruption  politique  qui  fausse  le  mouvement 
naturel  et  tous  les  ressorts  du  gouvernement  représentatif.  L'invasion  des  dé- 
putés dans  l'administration,  les  exigences  des  électeurs,  dont  l'influence  indivi- 
duelle est  d'autant  plus  grande  que  la  circonscription  électorale  est  plus  petite, 
la  transformation  d'un  mandat  politique  en  mandat  d'intérêt  privé,  tel  est  le 
thème  exagéré  sans  doute,  mais  spécieux,  qui  rencontre  le  plus  de  faveur  dans 
le  pays.  Si  l'élection  de  clocher  est  chère  à  d'innombrables  intérêts,  elle  est  diffi- 
cile à  défendre  en  théorie,  et  le  jour  plus  ou  moins  prochain  où  le  pays  se  ré- 
veillera pour  discuter  des  théories,  l'idée  de  l'extension  des  circonscriptions 
électorales  sera  probablement  celle  qui  rencontrera  le  plus  de  faveur  à  ses  yeux. 

Le  vote  au  chef-lieu  sera  donc,  selon  toute  apparence,  la  première  question 
mise  à  l'ordre  du  jour  par  la  gauche  dirigée  par  M.  Odilon  Barrot,  et  il  est  à 
croire  que  dès  le  débat  de  l'adresse,  et  pendant  tout  le  cours  de  cette  dernière 
session,  des  manifestations  éclatantes  seront  faites  dans  ce  sens.  Jusqu'à  quel 
point  le  centre  gauche  voudra-t-il  s'associer  à  la  tribune,  et  par  ses  organes  dans 
la  presse,  à  une  mesure  dont  l'effet  certain  serait  de  rendre  impossible  l'élection 
delà  moitié  de  la  chambre?  Nous  inclinons  à  croire  que  rien  n'est  encore  bien 
arrêté  sur  tout  cela,  et  que  la  fusion  annoncée  d'une  manière  éclatante  et  préci- 
pitée par  certains  journaux  n'aura  aucunement  pour  effet  d'enlever  à  chacune 
des  fractions  de  l'opposition  constitutionnelle  le  caractère  particulier  qui  la  dis- 
tingue. 

Ce  n'est  pas  vers  la  gauche  que  des  intérêts  d'ambition  et  d'avenir  peuvent 
faire  incliner  le  parti  qui  suit  l'impulsion  de  l'honorable  M.  Thiers  ;  si  une  telle 
alliance  avait  pour  effet  de  lui  donner  un  programme  plus  populaire  et  mieux 
défini,  elle  «tirait  aussi  pour  conséquence  de  lui  créer  d'insurmontables  embarras 
au  jour  de  la  victoire.  Un  programme  réformiste,  utile  peut-être  pour  faire  des 
élections  en  ce  qu'il  réveillerait  quelques  passions  au  cœur  du  pays  et  permet- 
trait de  compter  sur  l'appoint  d'une  partie  des  voix  légitimistes,  serait  une  diffi- 
culté sérieuse  à  laquelle  le  centre  gauche  ne  voudra  pas  s'exposer.  D'ailleurs,  le 
premier  effet  de  ce  programme  serait  de  détacher  de  lui  les  vœux  et  les  sympathies 
d'un  certain  nombre  de  membres  du  parti  conservateur,  rentrés  pour  la  plupart, 
il  est  vrai,  dans  les  rangs  de  la  majorité,  mais  auxquels  leur  infructueuse  tenta- 
tive de  la  session  dernière  a  fait  une  place  à  pari,  et  qui  demeureront  vis  à-vis  du 
cabinet,  même  lorsqu'ils  l'appuieront  de  leurs  votes,  dans  un  état  de  réserve  sur 
lequel  personne  ne  saurait  prendre  le  change.  Ces  honorables  députés  avaient 
cru  utile  et  possible,  au  début  de  la  session  de  18i;>,  d'élargir  les  bases  de  l'opi- 
nion conservatrice  par  une  extension  de  la  majorité  et  une  recomposition  du  ca- 
binet sous  un  nom  respecté  de  tous.  Cette  pensée  n'ayant  pas  été  agréée  par 
leurs  amis  politiques,  dont  ils  n'avaient  pas  entendu  se  séparer  entièrement,  leur 
position  se  trouve  modifiée,  du  moins  dans  les  circonstances  présentes.  Sans  se 
confondre  avec  les  amis  du  ministère,  et  sans  s'engager  dans  une  opposition  sys- 
tématique, ils  jugeront  les  questions  en  elles-mêmes,  en  conservant  l'entier  usage 
de  leur  indépendance  et  de  leur  liberté,  et  il  est  telle  occasion  inattendue  qui 
peut  leur  assurer  une  prépondérance  véritable  au  sein  du  parlement. 

La  chambre  des  pairs  a  discuté  l'adresse  avec  des  développements  que  ses  dé- 


1  1G  REVUE.  CHRONIQUE. 

bats  politiques  n'avaient  jamais  eus  jusqu'ici  :  peut-être  ces  débats  approfondis 
et  l'empressement  que  le  public  a  mis  à  les  suivre  tiennent-ils  à  ce  que  la  ques- 
tion ministérielle  se  trouve  écartée  pour  le  moment,  et  à  ce  qu'on  ne  prévoit 
encore  aucun  incident  de  nature  à  agrandir  l'intérêt  de  la  lutte  au  sein  de  la 
chambre  élective. 

Relativement  à  l'administration  intérieure  du  royaume,  une  seule  question 
était  à  Tordre  du  jour,  et  il  était  naturel  que  l'ordonnance  du  7  décembre  dernier, 
sur  la  reconstitution  du  conseil  de  l'instruction  publique,  préoccupât  exclusive- 
ment l'attention  de  la  noble  chambre.  La  présence  du  membre  le  plus  illustre 
de  l'ancien  conseil,  et  sa  résolution  connue  d'avance  de  combattre  l'acte  émané 
de  M.  de  Salvandy  avec  l'autorité  de  sa  position  et  de  son  talent,  donnaient  à 
cette  discussion  un  intérêt  à  la  fois  politique  et  personnel,  que  les  luttes  parle- 
mentaires ont  eu  bien  rarement  au  Luxembourg.  L'attente  publique  n'a  pas  été 
trompée,  et  le  débat  a  été  digne  des  hommes  éminents  qui  y  ont  pris  une  part  si 
brillante.  M.  Cousin  a  établi  d'une  manière  irréfragable  qu'il  était  impossible  de 
remettre  en  vigueur,  par  une  simple  ordonnance,  un  titre  particulier  du  décret 
de  1808,  et  qu'il  fallait  ou  ressusciter  le  décret  en  entier,  en  attribuant  une 
force  obligatoire  à  ses  dispositions  les  plus  manifestement  inapplicables,  ou  recon- 
naître que  le  conseil  royal  existait  régulièrement  en  vertu  des  ordonnances 
royales  qui  l'ont  constitué  sous  la  restauration.  Jamais  légiste  discutant  devant 
la  cour  souveraine  n'a  apporté  plus  de  netteté  et  plus  d'abondance  dans  l'appré- 
ciation d'une  question  controversée,  et  tant  d'éloquence  et  de  passion  mise  au 
service  d'un  point  de  droit  offrait  un  spectacle  nouveau  qui  a  beaucoup  intéressé 
la  chambre.  Elle  a  été  saisie  non  moins  vivement,  lorsque  M.  Villemain  est  monté 
à  la  tribune  pour  accomplir  un  grand  devoir.  Jamais  discours  n'a  été  écouté 
avec  une  plus  religieuse  émotion,  et  rarement  la  tribune  française  a  entendu  des 
paroles  plus  graves,  plus  mesurées,  plus  politiques.  Sans  contester  la  convenance 
d'augmenter  le  personnel  du  conseil,  et  en  rappelant  les  efforts  tentés  par  lui 
dans  cette  intention,  M.  Villemain  a  défendu  l'organisation  sortie  des  ordonnances 
de  1815  et  de  1829  contre  le  reproche  de  contrarier  la  libre  action  ministérielle, 
et  il  a  maintenu  que  l'université  allait  se  trouver  affaiblie  dans  l'opinion  lors- 
qu'on déclarait  avoir  voulu  la  fortifier.  M.  le  ministre  de  l'instruction  publique  a 
déployé  dans  la  défense  de  la  mesure  dont  il  a  pris  l'initiative  un  talent  qu'on  ne 
peut  méconnaître.  Quittant  habilement  le  terrain  de  la  légalité  et  des  textes,  il 
a  revendique  la  plénitude  de  son  droit  d'agir  par  voie  d'ordonnance,  et  s'est 
efforcé  d'établir  qu'une  intervention  constante  de  conseillers  inamovibles  dans 
la  gestion  des  intérêts  universitaires  créait  pour  les  ministres  responsables  des 
difficultés  auxquelles  ils  n'échappaient  pas  complètement  par  la  réserve  d'un 
simple  droit  de  veto.  11  a  fait  de  grands  efforts  pour  élever  le  débat  à  la  hauteur 
d'une  question  d'attributions  constitutionnelles,  et  il  est  à  croire  que  ce  sera  sous 
celte  face  qu'il  se  présentera  sous  peu  de  jours  à  l'autre  cliambre.  M.  Thiers 
paraît  décidé  à  attaquer  la  mesure  de  M.  de  Salvandy  au  nom  même  des  tradi- 
tions impériales,  sous  l'égide  desquelles  M.  le  ministre  de  l'instruction  publique 
s'est  efforcé  de  la  placer.  Quel  que  puisse  être  le  résultat  de  ce  nouveau  débat, 
la  nécessité  d'une  loi  organique  pour  reconstituer  le  conseil  royal  et  régler 
les  conditions  du  libre  enseignement  privé  paraît  désormais  démontrée,  et, 
lorsque  M.  Cousin  terminait  son  discours  en  s'écriant  qu'il  demandait  une  loi, 
il  exprimait  l'opinion  de  tous  les  hommes  politiques,  quelle  que  soit  leur  ma- 


REVUE .  CHRONIQUE .  117 

nière  de  résoudre  les  problèmes  qui  se  rapportent  à  ce  grand  intérêt  de  l'avenir. 

M.  le  comte  de  Montalembert,  qui  avait  eu  la  prudence  de  ne  pas  offrir  à  M.  le 
ministre  de  l'instruction  publique  un  concours  dangereux,  a  trouvé  une  occa- 
sion plus  heureuse  d'entrer  dans  la  discussion  de  l'adresse.  Il  a  vivement  inter- 
pellé M.  le  ministre  des  affaires  étrangères  sur  le  sort  des  chrétiens  de  Syrie,  et 
provoqué  des  explications,  données  par  M.  Guizot  d'une  manière  tellement  pré- 
cise, que  le  cabinet  s'est  mis  dans  la  nécessité  de  triompher  sous  peu  de  temps  à 
Constantinople,  ou  de  venir  confesser  devant  les  chambres  l'impuissance  avérée 
de  la  France.  M.  le  ministre  des  affaires  étrangères  a  cru  devoir  rappeler  les 
phases  diverses  traversées  par  cette  longue  et  stérile  négociation.  En  les  énon- 
çant après  lui.  on  pourra  se  convaincre  de  l'hésitation  et  de  l'incertitude  déplo- 
rable qui  ont  présidé  aux  conseils  de  la  diplomatie  de  Péra. 

Lorsque  le  bombardement  de  Beyrouth  et  la  défaite  des  Égyptiens  eurent  amené 
la  chute  de  l'administration  fondée  en  ce  pays  depuis  près  de  quarante  ans  par 
l'un  des  hommes  les  plus  habiles  qu'ait  produits  l'Orient  moderne,  on  vit  se  ré- 
véler deux  tendances,  l'une  que  M.  Guizot  a  qualifiée  de  dessein  chràtieti,  l'autre 
qu'il  a  appelée  le  dessein  turc.  Il  s'agissait  d'un  côté  de  maintenir  en  Syrie,  sous 
un  membre  de  la  famille  qui  gouvernait  traditionnellement  le  pays,  une  admi- 
nistration chrétienne  ;  de  l'autre,  de  soumettre  ces  malheureuses  provinces  a 
l'administration  directe  de  la  Porte  ottomane.  Parmi  les  plus  funestes  consé- 
quences du  traité  du  15  juillet,  on  peut  assurément  citer  celle-ci.  Il  était  diflicile, 
en  effet,  que  l'Europe,  qui  venait  d'arracher  par  la  force  la  Syrie  à  la  domination 
égyptienne,  refusât  de  rendre  au  gouvernement  turc  l'usage  des  droits  pour  le 
rétablissement  desquels  elle  avait  failli  compromettre  la  paix  du  monde.  La  Porte 
ne  tarda  pas  à  paralyser  aux  mains  de  l'émir  Kassem  le  pouvoir  qu'elle  avait  un 
moment  consenti  à  lui  confier  sitôt  après  les  événements  de  1840,  et  elle  se  mit 
en  mesure  de  gouverner  la  Syrie  par  ses  pachas.  D'après  l'exposé  de  M.  le  mi- 
nistre des  affaires  étrangères,  la  France  ne  se  serait  fait  aucune  illusion,  dès 
l'origine,  sur  les  funestes  résultats  d'une  pareille  tentative  ;  elle  aurait  sinon  pro- 
testé, du  moins  demandé  que  le  régime  auquel  allaient  être  soumises  ces  tristes 
contrées  ne  fût  que  provisoire.  On  comprend,  du  reste,  qu'à  cette  époque  la  di- 
plomatie française  eût  peu  de  crédit  à  Constantinople,  et  l'humilité  de  ses  récla- 
mations s'explique  par  la  modestie  obligée  de  son  attitude  après  le  traité  de  Lon- 
dres. Entre  l'opinion  française,  alors  impuissante,  mais  toujours  prononcée  en 
faveur  de  l'administration  unique  et  chrétienne  du  Liban,  et  l'opinion  turque, 
qui  triomphait  d'une  manière  si  fatale  et  si  sanglante,  une  opinion  intermédiaire 
se  produisit,  et  l'Autriche  fit  prévaloir,  en  1842,  la  pensée  d'une  administration 
mixte  qui  plaçait  les  Druses  sous  un  magistrat  druse  et  les  .Maronites  sous  un 
magistrat  chrétien.  Cette  transaction  fut  acceptée  par  la  diplomatie  chrétienne, 
et  la  France,  alors  tourmentée  du  besoin  de  rentrer  par  toutes  les  portes  dans 
le  concert  européen,  eut  le  tort  grave  de  présenter  comme  une  victoire  éclatante 
de  sa  propre  politique  ce  qui  n'en  était  pas  même  l'expression,  d'après  la  décla- 
ration de  M.  le  ministre  des  affaires  étrangères.  La  chambre  nouvelle,  à  laquelle 
on  présentait  la  convention  de  1842  comme  un  grand  succès  diplomatique,  rciu^ 
l'approbation  qui  lui  était  demandée,  et  prévit  que  le  régime  auquel  on  allait 
soumettre  les  populations  du  Liban  n'aurait  d'autre  effet  que  d'y  constituer  l'a- 
narchie. 

L'échec  parlementaire  raque)  on  s'exposa  dan?  cette  circonstance  lut  d'autant 
tome  i.  8 


118  REVUE.  CHRONIQUE. 

plus  gratuit,  que  M.  le  ministre  des  affaires  étrangères  a  déclaré  à  la  chambre 
des  pairs  que  dès  l'origine  la  France  avait  manifesté  ses  doutes  sur  la  bonté 
d'une  pareille  transaction,  et  qu'elle  en  avait  pressenti  le  vice  fondamental.  Il 
convient,  d'ailleurs,  d'ajouter  avec  lui  qu'on  ne  regagne  pas  en  un  jour  tout  le 
terrain  qu'on  a  perdu,  et  c'est  dans  les  circonstances  malheureuses  amenées  par 
le  bombardement  de  Beyrouth  et  les  vaines  protestations  de  la  France  que  peut 
se  rencontrer  l'excuse  la  plus  plausible  :  il  était  naturel  qu'elle  fût  alors  sans 
crédit  à  Constantinoplc.  Le  tort  de  son  gouvernement  est  d'avoir  voulu  se  donner 
à  Paris  l'apparence  d'un  succès,  et  d'avoir  assumé,  aux  yeux  du  pays,  la  respon- 
sabilité d'une  mesure  qu'il  combattait  alors  comme  insuffisante  et  dangereuse. 

L'administration  mixte  fut  mise  en  pratique  au  commencement  de  1845.  Un 
homme  intelligent  et  modéré,  Essad -Pacha,  fut  chargé  d'appliquer  ce  régime 
impossible,  et,  malgré  la  loyauté  de  ses  intentions,  il  fut  contraint  d'y  renoncer 
bientôt.  Dans  les  districts  mixtes,  le  mélange  des  deux  populations  et  l'associa- 
tion intime  de  leurs  intérêts  ne  permirent  pas  à  deux  magistrats  étrangers  l'un  à 
l'autre  de  fonctionner,  chacun  de  son  côté,  sur  leurs  coreligionnaires  respectifs  ; 
de  plus,  l'organisation  féodale  du  Liban  créait  entre  les  populations  et  les  sei- 
gneurs territoriaux  certaines  relations  complètement  indépendantes  de  la  religion 
et  de  la  race  elle-même,  de  telle  sorte  que  l'administration  mixte  aurait  néces- 
sairement amené  la  rupture  de  ces  relations  féodales ,  et  mis  en  question  la  pro- 
priété des  terres  elles-mêmes.  Il  fallut  donc  suspendre  comme  impossible  l'appli- 
cation du  système,  émané  du  cabinet  de  Vienne,  et  auquel  s'était  ralliée  toute  la 
diplomatie.  On  vit  alors  la  France  dans  une  étrange  situation,  car  elle  poursuivait 
avec  chaleur  à  Constantinoplc,  dans  l'intérêt  de  ses  protégés,  —  M.  le  ministre 
le  déclare  lui-même,  —  la  mise  en  pratique  d'un  régime  qu'elle  n'avait  accepté 
qu'avec  répugnance  et  qu'elle  estimait  mauvais.  En  s'appuyant  sur  la  convention 
de  4842,  l'ambassade  de  France  fit  décider  que,  dans  tous  les  districts  où  les 
races  et  les  religions  seraient  mêlées,  les  chrétiens,  sans  aucune  acception  des 
droits  féodaux  et  de  l'ancienne  juridiction  des  chefs  druses,  seraient  placés  sous 
la  juridiction  exclusive  d'un  magistrat  de  leur  croyance. 

Cette  décision,  rendue  au  mois  de  mars  de  l'année  dernière,  a  pousséà  l'insurrec- 
tion les  Druses  dépouillés  par  là  de  toute  autorité  sur  leurs  vassaux.  Alors  a  com- 
mencé dans  le  Liban  cette  série  de  massacres  et  d'actes  exécrables  signalés  par  M .  de 
Montalembert,  et  qui  sont  enfin  parvenus  à  éveiller  l'opinion  publique.  Ainsi,  en 
résumé,  la  France  a  paru  accepter  avec  satisfaction  une  combinaison  contre 
laquelle  on  nous  révèle  aujourd'hui  qu'elle  avait  protesté  dès  l'origine  ;  et  lorsque, 
sur  ses  instances,  ce  système  a  été  appliqué  en  Syrie,  lorsqu'il  est  devenu  pour 
les  chrétiens  l'occasion  d'une  oppression  et  de  calamités  sans  exemple,  avec  une 
patience  qui  pourrait  être  qualifiée  d'un  autre  nom,  la  diplomatie  do  Péra  a  vu 
soumettre  le  pays,  pendant  quatre  années,  aux  expérimentations  les  plus  diverses. 
De  l'administration  de  l'émir  Kassem,  on  est  passé  à  celle  des  deux  kaïmacans 
druse  et  maronite  pour  retomber  sous  la  sauvage  tyrannie  d'un  ancien  ministre 
des  affaires  étrangères  envoyé  en  Syrie  dans  la  pensée  que  ce  choix  serait  agréa- 
ble à  l'Europe,  et  constaterait  la  volonté  de  la  Porte  de  marcher  dans  les  voies  de 
la  civilisation. 

Aujourd'hui,  grâce  au  ciel,  toutes  les  expérimentations  sont  terminées,  et, 
soutenue  par  l'énergique  mouvement  qui  se  manifeste  enfin  dans  l'esprit  publie, 
la  France  reprend  la  pensée  qu'elle  avait  malheureusement  abandonnée  au  mo- 


REVUE. CHRONIQUE.  119 

ment  où  elle  se  croyait  trop  faible  pour  la  faire  prévaloir.  M.  le  ministre  des 
affaires  étrangères  a  déclaré  que  l'Autriche  s'était  récemment  ralliée  à  l'adminis- 
tration unique  et  chrétienne  devenue  la  base  des  réclamations  françaises  :  la  con- 
fiance qu'il  a  paru  exprimer  dans  le  résultat  des  négociations  encore  pendantes 
ne  permet  pas  de  douter  que  l'Angleterre  n'incline  aussi  de  ce  côté.  Si  cet  accord 
est  obtenu,  le  vieux  fanatisme  turc  sera  vaincu,  et  les  restes  de  ces  malheureuses 
populations  seront  enfin  sauvés.  Un  tel  résultat  suffira  pour  couvrir  bien  des 
hésitations  et  bien  des  fautes,-  mais  que  M.  Guizot  ne  l'oublie  pas  :  il  est  désor- 
mais engagé  d'une  manière  si  formelle  sur  la  question  d'une  administration  chré- 
tienne du  Liban,  que,  si  ce  point  n'est  pas  emporté,  il  restera  sous  le  coup  d'un 
échec  grave  et  irréparable. 

Un  intérêt  plus  nouveau  a  vivement  aussi  préoccupé  la  chambre,  et  se  repro- 
duira nécessairement  au  Palais-Bourbon.  M.  le  comte  Pelet  de  la  Lozère  a  sévè- 
rement critiqué  la  conduite  du  cabinet  dans  l'affaire  de  l'annexion  du  Texas  ;  il 
a  établi  qu'en  acceptant  un  rôle  actif  dans  cette  négociation,  où  il  lui  aurait  été 
loisible  de  décliner  toute  intervention,  la  France  était  allée  gratuitement  chercher 
une  défaite  diplomatique,  et  qu'elle  s'était  aliéné  d'une  manière  peut-être  irré- 
parable la  bienveillance  des  États-Unis  pour  une  cause  dans  laquelle  elle  était 
complètement  désintéressée.  M.  le  ministre  des  affaires  étrangères  ne  déploie 
jamais  plus  de  talent  que  dans  les  questions  difficiles  à  défendre,  et  l'on  sait  que 
les  théories  ingénieuses  ne  lui  manquent  pas  plus  que  l'éloquence  pour  détour- 
ner le  cours  naturel  des  idées.  Nous  doutons  fort  qu'il  ait  été  lui-même  pleine- 
ment convaincu  par  les  brillants  développements  auxquels  il  s'est  livré  eu  répon- 
dant à  M.  Pelet  de  la  Lozère;  il  sait  trop  bien  que  l'intérêt  commercial  est  nul 
dans  ce  débat,  et  qu'il  n'avait  rien  de  contraire  à  l'annexion.  Que  Galveston  soit 
la  capitale  d'une  république  indépendante  ou  la  ville  principale  de  l'un  des  états 
de  l'Union,  cela  n'augmentera  ni  ne  diminuera  l'importance  de  nos  transactions  ; 
et,  si  le  Texas  se  couvre  d'une  population  abondante,  il  fournira  à  la  France  un 
marché  non  moins  utile,  quelle  que  soit  la  condition  politique  du  pays.  En  ce 
qui  touche  à  l'esclavage,  il  y  avait  quelque  imprudence  à  en  parler,  lorsque,  dans 
la  négociation  ouverte  avec  le  Mexique  pour  obtenir  la  reconnaissance  du  Texas 
comme  état  indépendant,  aucune  allusion  n'a  été  faite  à  ce  grand  intérêt  moral. 
Reste  la  grande  théorie  de  l'équilibre  américain,  qui  ne  saurait  être  sérieuse  dans 
la  pensée  de  M.  le  ministre  des  affaires  étrangères.  Il  ne  peut  pas  se  faire  qu'un 
esprit  aussi  éminent  croie  que  le  Mexique  et  la  Nouvelle-Grenade  soient  en  balance 
de  loi-ces  avec  l'Union  américaine,  et  prenne  pour  l'avenir  la  charge  d'équilibrer 
la  race  ei>pagnole  avec  la  race  anglo-américaine.  Vouloir  persuader  à  la  France 
qu'elle  a  un  intérêt  permanent  à  maintenir  au  delà  de  l'Atlantique  ua  équilibre 
indépendant  de  ses  propres  intérêts  en  Europe,  c'est  là  une  tentative  qui  ne  sur- 
\ivra  pas  au  besoin  de  la  cause.  La  France  n'a  qu'un  seul  et  même  intérêt  dans 
le  monde,  et  elle  aura  plusieurs  siècles  encore  à  s'inquiéter  de  l'Angleterre  avant 
d'avoir  à  s'alarmer  du  progrès  des  Etats-Unis,  se  fussent-ils  étendus  jusqu'à  la 
mer  Pacifique  et  même  jusqu'à  l'isthme  de  Panama.  La  conséquence  naturelle 
des  paroles  de  M.  le  ministre  des  affaires  étrangères  serait  de  taire  prendre  à  la 
France  couleur  et  parti  dans  l'affaire  de  l'Orégon,  Comme  elle  l'a  fait  si  infruc- 
tueusement dans  celle  du  Texas.  Est-ce  là  ce  que  voudrait  le  cabinet.'  Nous  en 
doutons  fort  ;  nous  doutons  surtout  qu'il  vienne  le  confesser  à  la  tribune.  Le  dis- 
cours de  M.  Guizot  rend  impossible  la  médiation  de  la  France,  dont  on  avait  un 


120  REVUE.  CHRONIQUE. 

moment  entretenu  l'espoir.  Quoi  qu'il  en  soit,  de  nouveaux  développements  sont 
nécessaires,  et  il  est  urgent  que  les  deux  chambres  tracent  d'une  manière  précise 
la  ligne  de  parfaite  neutralité  où  le  pays  entend  se  maintenir  dans  les  complica- 
tions qui  peuvent  survenir  prochainement  entre  l'Amérique  du  Nord  et  l'Angle- 
terre. L'attitude  du  parti  whig  dans  le  sénat,  les  discours  de  ses  principaux 
orateurs,  sont  de  nature  à  laisser  redouter  de  graves  difficultés,  et  il  ne  faudrait 
pas  que,  par  une  sorte  d'amour  platonique  pour  l'équilibre  américain,  la  ques- 
tion de  l'Orégon  ou  de  la  Californie  nous  mit  un  jour  dans  le  cas  de  rompre  une 
alliance  plus  nécessaire  à  la  balance  politique  de  l'Europe  que  l'indépendance  du 
Texas  n'est  nécessaire  à  celle  du  nouveau  continent. 

Les  notes  françaises  contre  l'annexion  ont  payé  la  convention  du  29  mai  sur 
la  révocation  du  droit  de  visite.  Cela  n'est  douteux  pour  personne,  et,  bien  loin 
d'en  faire  un  grief  contre  M.  le  ministre  des  affaires  étrangères,  nous  reconnais- 
sons volontiers  que  c'était  là  une  nécessité  de  sa  position.  On  n'obtient  rien  pour 
rien  en  ce  monde,  et  l'alliance  de  la  France  et  de  l'Angleterre,  par  sa  nature 
même,  ne  peut  vivre  que  de  tempéraments  et  de  concessions  réciproques  ;  mais 
encore  faut-il  que  celles-ci  soient  sincères,  et  lorsque  pour  prix  de  la  convention 
qui  révoque  les  traités  de  1851  et  de  1855  nous  avons  consenti  à  compromettre 
nos  anciens  et  précieux  rapports  avec  les  États-Unis,  il  faut  que  cette  convention 
réponde  à  tout  ce  qu'en  attend  la  France,  et  que  celle-ci  ne  soit  pas  dupe  d'un 
leurre.  Notre  commerce  est-il  désormais  replacé  sous  la  surveillance  exclusive  de 
notre  pavillon,  selon  le  vœu  de  la  chambre  et  du  pays  ?  C'est  ce  que  conteste  avec 
une  grande  autorité  31.  le  comte  Mathieu  de  La  Redorte.  Les  précédents  mis  en 
lumière  dans  son  discours  et  dans  son  écrit  si  substantiel,  les  abus  possibles  si- 
gnalés par  lui  dans  la  pratique  de  la  visite  en  mer  pour  constater  la  nationalité, 
pratique  officiellement  reconnue  pour  la  première  fois,  l'extension  donnée  par  les 
instructions  au  crime  de  piraterie,  des  assertions  si  graves  et  des  faits  si  pé- 
remptoires  ont  jeté  dans  l'esprit  public  des  doutes  et  des  hésitations  qu'il  devient 
nécessaire  de  dissiper.  Un  débat  nouveau  et  plus  approfondi  est  désormais  indis- 
pensable devant  la  chambre  des  députés. 

La  pairie,  fatiguée  de  ce  long  débat,  n'a  pas  permis  qu'une  discussion  quelque 
peu  sérieuse  s'établit  sur  les  autres  paragraphes  du  projet  d'adresse.  M.  le  comte 
de  Sainl-Priest  seul  est  parvenu  à  fixer  pour  quelques  moments  l'attention,  en 
traitant  la  question  de  Buenos-Ayres,  qu'il  a  éclairée  par  des  développements 
curieux.  Les  affaires  de  l'Océanie,  celles  beaucoup  plus  importantes  de  l'Algérie 
et  du  Maroc,  ont  été,  d'un  commun  accord,  réservées  pour  le  débat  qui  s'ouvrira 
vendredi  à  la  chambre  des  députés. 

Les  plus  récentes  nouvelles  de  Londres  annoncent  que  les  whigs  ont  repris 
confiance,  et  se  regardent  comme  sur  le  point  de  ressaisir  le  pouvoir  dans  des 
conditions  plus  favorables  que  celles  dans  lesquelles  il  a  été  offert  à  lord  John 
Russell.  La  résolution  du  cabinet  tory  est  aujourd'hui  connue  j  on  sait  que  sir 
Robert  Peel  ne  proposera  pas  le  rappel  des  corn-laws,  et  se  bornera  à  demander 
la  fixation  d'un  droit  de  8  shillings,  qui  devrait  être  réduit  chaque  année  de  2sh., 
de  telle  sorte  que  la  libre  importation  serait  ainsi  retardée  de  quatre  années.  Il 
est  à  remarquer  que  ce  droit  fixe  est  précisément  celui  qui  fut  proposé  par  lord 
John  Russell  en  1811,  et  contre  lequel  sir  Robert  Peel  fit  prévaloir  son  échelle 
mobile,  qu'il  déclarait  définitive.  Une  telle  proposition  ne  satisfera  ni  la  ligue 
ni  les  tories,   et,  dans  cette  réprobation  unanime,  les  whigs  se   flattent  que  le 


REVUE. CHRONIQUE.  121 

pouvoir  pourrait  bien  leur  revenir.  Il  est  certain  que  le  mouvement  en  faveur 
de  la  révocation  des  lois-céréales  se  développe  chaque  jour  avec  une  rapidité  pro- 
digieuse dans  les  classes  moyennes  et  populaires,  et  qu'on  peut  évaluer  les  in- 
scriptions électorales  provoquées  par  les  agents  de  la  ligue  à  près  du  tiers  de  la 
totalité  des  listes.  D'un  autre  côté,  il  est  constant  que  la  majorité  appartient 
encore  à  l'aristocratie  territoriale  dans  le  corps  électoral  aussi  bien  que  dans  les 
deux  chambres  du  parlement,  et  les  difficultés  que  plusieurs  membres  du  cabinet 
éprouvent  pour  leur  réélection  ne  permettent  pas  d'en  douter.  La  Grande-Bre- 
tagne est  donc  placée  entre  deux  forces  qui  semblent  devoir  se  paralyser  l'une 
par  l'autre,  et,  en  face  d'une  pareille  situation,  il  est  plus  naturel  de  prévoir 
l'impuissance  du  cabinet  de  sir  Robert  Peel  que  de  compter  sur  la  formation  de 
celui  de  lord  John  Russcll.  Dans  huit  jours,  le  parlement  sera  assemblé,  et  le 
grand  problème  sera  posé,  sinon  résolu. 

L'Allemagne  est  toujours  dans  une  agitation  stérile  et  une  fermentation  sans 
résultat  qui  semblent  passer  à  l'état  chronique.  On  dirait  qu'elle  est  condamnée 
à  être  toujours  à  la  veille  d'une  révolution,  mais  jamais  au  lendemain.  La  Ga- 
zette Universelle  de  Prusse  a  publié  les  résolutions  royales  relatives  aux  diverses 
demandes  formées  par  les  états  provinciaux,  et  l'attente  générale  d'une  consti- 
tution pour  le  royaume  a  été  encore  une  fois  trompée.  Pendant  que  les  corres- 
pondants des  divers  journaux  disputaient  déjà  sur  le  siège  des  états,  que  les  uns 
plaçaient  l'assemblée  représentative  à  Berlin,  les  autres  à  Brandebourg,  le  roi 
préparait  une  manifestation  qui  ne  laisse  plus  aucun  doute  sur  sa  résolution  de 
maintenir  l'état  de  choses  existant.  Ce  prince  a  remercié  la  minorité  des  états  de 
la  province  de  Prusse  de  ce  qu'elle  s'est  refusée  à  s'associer  à  la  manifestation 
constitutionnelle  émanée  de  la  majorité,  et  de  ce  qu'elle  a  remis  avec  une  pleine 
confiance  tout  l'avenir  du  pays  et  des  institutions  entre  les  mains  du  roi.  Toutes 
les  propositions  tendant  à  la  publicité  des  débats  provinciaux,  à  la  liberté  de  la 
presse  périodique,  à  l'établissement  du  jury,  ont  été  repoussées,  et,  si  ces  réso- 
lutions royales  ont  trompé  de  nombreuses  espérances,  elles  ne  paraissent  pas  avoir 
provoqué  une  agitation  menaçante  pour  l'ordre  public. 

La  Prusse  essaie,  en  matière  de  religion,  ce  qu'elle  a  si  heureusement  exécuté 
en  matière  de  douanes,  et  elle  a  formé  a  Berlin  une  sorte  de  Zollvcrein  protes- 
tant. Malheureusement  pour  le  cabinet  prussien,  les  croyances  sont  plus  récalci- 
trantes que  les  intérêts,  et  il  n'y  a  rien  à  attendre,  pour  l'unité  religieuse  de  l'Al- 
lemagne réformée,  de  ce  synode  où  les  discussions  paraissent  avoir  été  non  moins 
amères  que  stériles.  Le  parti  piétistc  reprend,  dit-on,  le  terrain  qu'il  avait 
perdu,  et  le  roi  paraît  s'abandonnera  cette  tendance  avec  un  redoublement  d'é- 
nergie. —  En  Saxe,  la  lutte  parlementaire,  engagée  avec  tant  de  vivacité,  a  déjà 
perdu  la  plus  grande  partie  de  son  ardeur.  D'importantes  publications  périodiques 
ont  été  défendues,  et  la  publicité  des  débats  judiciaires  sera  probablement  le 
seul  résultat  de  cette  session,  qui  semblait  s'ouvrir  à  la  veille  d'une  crise  sé- 
rieuse. Le  Wurtemberg  est  toujours  occupé  de  l'état  alarmant  de  la  saute  de  son 
ioi,  et  L'Autriche  a  reçu  la  visite  de  l'empereur  de  Russie  avec  une  sorte  d'indif- 
férence et  de  froideur  qui  a,  dit-on,  vivement  blessé  le  lier  monarque.  L'archiduc 
Etienne  étant  reparti  pour  Prague  sans  avoir  attendu  l'arrivée  du  tsar,  pu  en  a 
conclu  que  les  négociations  du  mariage  entre  ce  prince  et  la  grande-duchesse 
Olga  étaient  rompues,  et  cette  résolution  de  la  cour  impériale  a  été  accueillie 
par  l'opinion  publique  avec  une  satisfaction  marquée.   En  résumé,  ni  à  Rome, 


122  REVUE.  CHRONIQUE. 

où  l'empereur  s'est  incliné  devant  un  vieillard,  ni  en  Italie,  où  il  a  étonné  plutôt 
que  charmé  les  populations,  ni  dans  l'Allemagne,  qu'il  a  traversée  avec  rapidité, 
le  tsar  n'a  rencontré  les  sympathies  officielles  ou  populaires  qu'il  avait  espérées. 
On  assure  que  cet  accueil  l'a  d'autant  plus  péniblement  surpris,  que  le  prince 
de  Melternieh  aurait  joué  vis-à-vis  de  lui  un  double  jeu,  en  lui  garantissant  une 
réception  cordiale  à  Rome,  tandis  qu'il  engageait  d'un  autre  côté  le  pape  à  mettre 
à  profit  l'occasion  pour  plaider  énergiquement  la  cause  des  catholiques  polonais. 
Ainsi  s'expliquent  l'embarras  qu'ont  trahi  les  réponses  de  l'empereur  au  pape  et 
l'impression  de  mécontentement  qu'il  rapporte  de  son  voyage. 

Une  révolution  vient  d'éclater  au  Mexique.  C'est  chose  commune  dans  ce  mal- 
heureux pays.  On  serait  tenté  de  croire  que  le  besoin  de  renverser  chaque  année 
le  gouvernement  établi  est  passé,  pour  les  Mexicains,  à  l'état  de  principe. 
L'année  dernière,  à  pareille  époque,  Santa-Anna  quittait  le  continent,  expulsé 
par  les  armes  et  par  un  décret  du  congrès  national.  Aujourd'hui  c'est  le  tour  du 
président  Herrcra.  Parcdes,  qu'on  pourrait  à  juste  titre  surnommer  le  faiseur 
de  présidents,  vient  de  lever  de  nouveau  l'étendard  de  la  révolte  à  San-Luiz  Potosi. 
Pour  tous  ceux  qui  ont  suivi  la  marche  du  gouvernement  élevé  en  1845,  ce  ré- 
sultat était  prévu.  En  divisant,  dès  les  premiers  jours  de  son  entrée  au  pouvoir, 
l'armée  mexicaine  en  quatre  cantonnements  placés  sous  les  ordres  de  quatre  des 
généraux  les  plus  influents  du  pays,  le  président  Herrera  avait  signé  sa  déchéance. 
On  pouvait  deviner  dès  lors  qu'au  moindre  sujet  de  mécontentement,  les  géné- 
raux divisionnaires,  ayant  leurs  troupes  sous  la  main,  se  prononceraient  contre 
l'autorité,  et,  sous  un  gouvernement  sans  principes  arrêtés,  sans  patriotisme 
comme  sans  énergie,  le  prétexte  ne  devait  pas  se  faire  attendre.  Paredes  a  su  le 
trouver  dans  les  susceptibilités  froissées  de  l'amour-propre  national.  Recourant  à 
un  mot  magique  qu'il  avait  souvent  exploité  contre  Santa-Anna,  la  défense  de 
l'intégrité  du  territoire,  il  s'est  dirigé  sur  Mexico  à  la  tête  de  huit  mille  hommes. 
Paredes  compte  sur  l'appui  du  parti  fédéraliste,  «  pour  empêcher,  dit-il,  le  con- 
grès de  signer  avec  les  États-Unis  une  convention  humiliante.  *  En  réalité,  on  ne 
pouvait  mieux  servir  les  intérêts  de  l'Union.  Les  Etats-Unis  n'en  posséderont 
pas  moins  la  Californie,  et  ils  courent  la  chance  d'obtenir  davantage.  Les  deux 
alternatives  qui  se  présentent  aujourd'hui  leur  sont  également  favorables.  Si 
Herrera,  secouru  par  Santa-Anna,  qu'il  vient  de  rappeler,  triomphe  de  Paredes, 
le  traité  dont  ils  pressent  la  conclusion  sera  signé.  Si  Paredes,  au  contraire, 
parvient  à  renverser  le  gouvernement  actuel,  les  embarras  de  finances,  les  trou- 
bles sans  fin  qui  suivent  les  révolutions,  le  défaut  de  ressources  militaires,  l'em- 
pêcheront de  soutenir  efficacement  la  guerre  contre  les  Etats-Unis,  à  supposer 
qu'il  ait  vraiment  l'intention  de  la  faire,  ce  dont  il  est  permis  de  douter.  Les 
départements  septentrionaux  du  Mexique,  qui  ne  peuvent  déjà  plus  résister  aux 
sauvages,  résisteraient  encore  bien  moins  aux  troupes  américaines,  et  la  république 
perdrait  non-seulement  la  Californie,  mais  toutes  ses  provinces  du  nord.  De  toute 
manière,  cette  crise,  en  interrompant  les  relations  amicales  des  deux  pays,  ne 
fera  qu'exalter  l'ambition  des  États-Unis,  et  mettra  le  Mexique  dans  une  situation 
pire  (pie  la  situation  actuelle.  Quant  au  parti  fédéraliste,  que  Paredes  a  déjà 
trahi  dans  trois  occasions,  il  faudrait  qu'il  fût  réduit  aux  derniers  expédients 
pour  accorder  encore  sa  confiance  au  général  rebelle.  Paredes  est  la  personnifi- 
cation la  plus  complète  du  despotisme  militaire  ;  son  caractère  même  le  porte  à 
combattre  les  idées  libérales.  Fcra-t-il  tout  à  coup  abnégation  de  ses  principes  ? 


REVUE. CHRONIQUE.  123 

Nous  avons  peine  à  le  croire.  Quoi  qu'il  en  soit,  la  république  mexicaine  se  trouve 
placée,  par  cette  dernière  révolte,  entre  la  dictature  de  Santa-Anna  et  celle  de 
Paredes,  entre  la  guerre  civile  et  la  guerre  étrangère,  entre  le  démembrement 
et  la  dissolution.  En  présence  de  ces  éventualités  menaçantes,  il  est  triste  de 
penser  à  ceux  de  nos  compatriotes  qu'elles  peuvent  atteindre  directement.  Quel- 
que confiance  que  nous  ayons  dans  la  fermeté  du  ministre  espagnol  auquel  sont 
remis  provisoirement  nos  intérêts,  nous  ne  pouvons  que  déplorer  les  événements 
qui  privent  les  Français  établis  au  Mexique  de  la  protection  si  urgente  en  ce  mo- 
ment du  représentant  de  la  France. 


LES  ANCIENS 


COUVENTS  DE  PARIS, 


PREMIER    RECIT. 

LE  CADET  DE  COLOBRIÈRES. 


DERNIÈRE   PARTIE  1. 


VI. 


Un  matin,  vers  l'heure  où  la  population  active  commence  à  circuler  sur  les 
pavés  éternellement  boueux  du  centre  de  Paris,  une  chaise  de  poste  tourna  brus- 
quement l'angle  de  la  rue  du  Vieux-Colombier,  et  s'arrêta  devant  le  couvent  de 
Notre-Dame  de  la  Miséricorde.  Les  passants  s'étaient  rangés  pour  faire  place  au 
poudreux  équipage,  et  les  petites  gens  du  voisinage,  entendant  claquer  le  fouet 
du  postillon,  parurent  au  seuil  de  leur  boutique.  Comme  les  novices  et  les  pen- 
sionnaires qu'on  amenait  au  couvent  de  la  Miséricorde  n'y  arrivaient  pas  d'habi- 
tude en  carrosse,  tous  les  regards  plongèrent  avec  curiosité  dans  l'intérieur  de 
la  chaise  de  poste,  dont  les  stores  à  demi  relevés  laissaient  apercevoir  le  visage 
plein,  coloré,  encore  régulièrement  beau  d'un  homme  sur  le  retour  de  l'âge,  et  le 

(1)  Voyez  les  livraisons  des  15  et  30  novembre,  et  des  15  el  31  «iéoMubie  1845. 

TOME    1.  9 


126  LE     CADET     DE     COI OBRIERES , 

profil  délicat  d'une  toute  jeune  fille  blonde,  mignonne,  jolie  et  fraîche  comme  une 
fleur.  A  l'aspect  de  ces  deux  figures,  une  sorte  de  murmure  s'éleva  parmi  les  voisins 
et  les  passants.  Ce  fut  comme  une  sourde  explosion  des  idées  qui,  à  cette  époque, 
fermentaient  dans  toutes  les  têtes.  —  Oh  !  le  monstre  de  père  qui  mène  cette 
belle  enfant  au  couvent  !  s'écria  une  bonne  femme  avec  indignation;  elle  est  trop 
grandelette  pour  y  entrer  comme  pensionnaire  ;  certainement  elle  vient  prendre  le 
voile  de  novice. 

—  Autant  vaudrait  dire  que  ce  père  dénaturé  va  l'enterrer  vivante,  ajouta  un 
vieux  rentier  célibataire;  quelle  barbarie!  Ravir  à  la  société  ces  jeunes  vierges  que 
la  nature  destinait  à  devenir  de  tendres  épouses,  de  vertueuses  mères  de  famille; 
les  ensevelir  dans  la  solitude  glacée  d'un  cloître!  Malheur  à  l'homme  qui  accom- 
plit de  crime  abominable,  le  crime  de  lèse-humanité!... 

—  Combien  de  victimes  ont  déjà  disparu  dans  ce  sépulcre  !  s'écria  un  monsieur 
tout  habillé  de  noir  en  se  tournant  vers  le  vieux  rentier  comme  pour  lui  donner 
la  réplique,  combien  d'innocentes  beautés  immolées  au  fanatisme  !... 

—  Levez-vous  à  ma  voix,  victimes  malheureuses  ! 
Levez-vous!  entendez  mes  plaintes  douloureuses! 
Accablez  avec  moi  l'oppresseur  abhorré, 
Dont  je  n'ai  pu  fléchir  le  cœur  dénaturé! 

déclama  emphatiquement,  en  jetant  des  regards  furieux  sur  l'oncle  Maragnon,  un 
jeune  commis  bel  esprit  qui  avait  lu  la  Mélanie  de  La  Harpe. 

Pendant  cette  explosion  de  propos  interrompus,  la  chaise  de  poste  avait  tourné; 
elle  entra  dans  la  petite  cour  qui  précédait  les  bâtiments  claustraux,  et  la  lourde 
porte  du  couvent  se  referma  sans  bruit  au  nez  des  curieux. 

Une  sœur  converse  se  présenta,  aida  les  voyageurs  à  descendre,  leur  fit  une 
révérence  discrète,  et  les  invita  à  entrer.  Ils  la  suivirent  dans  les  demi-ténèbres 
d'un  escalier  étroit  et  raide  qui  aboutissait  à  une  salle  où  elle  les  laissa.  Cette 
pièce  était  la  partie  extérieure  du  parloir,  l'endroit  réservé  aux  personnes  sécu- 
lières qui  venaient  visiter  les  recluses.  Le  rideau  noir  tiré  devant  la  grille  con- 
trastait d'une  façon  lugubre  avec  la  blancheur  des  murailles,  et  donnait  un  certain 
air  sépulcral  à  cette  petite  salle,  où  une  croisée  à  vitres  en  losanges  répandait  un 
jour  faux  et  verdâtre.  Le  mobilier  était  à  l'avenant  de  cette  espèce  de  décoration: 
une  douzaine  de  chaises  massives  alignées  devant  la  grille  semblaient  attendre  les 
visiteurs,  et  une  lamentable  figure  de  saint  Laurent  martyr,  accrochée  en  face  de 
la  porte,  les  regardait  éternellement  du  haut  de  son  gril  :  dans  quelque  endroit 
du  parloir  qu'on  se  plaçât,  on  rencontrait  toujours  son  œil  fixe,  contracté,  hagard, 
qui  étincelait  sous  sa  paupière  immobile. 

L'oncle  Maragnon  s'assit  sur  une  des  chaises  de  paille  de  manière  à  tourner  le 
dos  au  tableau  de  saint  Laurent;  il  aspira  une  large  prise  de  tabac,  et  considéra 
tout  ce  qui  l'environnait  avec  un  certain  malaise.  Éléonore  se  tourna  de  tous 
côtés,  joignit  ses  petites  mains,  et  s'écria  d'un  air  de  Contentement  profond  :  — 

Enfin!  nous  voici   au   couvent  de  la  Miséricorde! Quelle  tranquillité!  quel 

silence! Comme  on  doit  vivre  doucement  ici!...  C'est  un  séjour  béni!...  C'est 

bien  véritablement  la  maison  du  bon  Dieu  ! 

L'oncle  Maragnon  la  regarda  avec  étonnement  et  haussa  les  épaules  ;  il  trouvait 
l'atmosphère  du  parloir  humide,  le  carreau  glacé,  l'ameublement  des  plus  mes- 


LE     CADET    DE     COLOBRIERES.  127 

quins,  la  ligure  de  saint  Laurent  épouvantable,  et  l'aspect  général  du  couvent 
horriblement  triste. 

—  Que  je  suis  impatiente  de  voir  le  reste  de  la  maison  !  continua  Éléonore;  je 
me  figure  d'avance  la  cellule  de  ma  chère  Anaslasie,  et  le  cloître,  et  le  jardin. 
Peut-être  peut-on  apercevoir  un  petit  coin  du  jardin  par  cette  fenêlre. 

Elle  y  courut  avec  une  vivacité  d'enfant,  approcha  son  visage  des  vitres  opaques, 
et  ne  vit  rien  qu'une  grande  muraille  borgne,  dont  l'œil  unique  était  une  lucarne 
grillée. 

En  ce  moment,  un  léger  bruit  annonça  qu'on  entrait  dans  l'autre  partie  du 
parloir;  presque  aussitôt  le  rideau  noir  s'ouvrit,  et  deux  figures  voilées  parurent 
derrière  la  grille.  Éléonore  s'était  retournée  avec  un  léger  cri  ;  elle  s'approcha 
tremblante  de  joie ,  et  murmura,  en  passant  ses  mains  mignonnes  à  travers  les 
.barreaux  : 

—  Chère  cousine!...  enfin  me  voici,  me  voici  près  de  vous!...  Que  je  suis 
heureuse  ! 

—  Chère  Éléonore!  moi  aussi,  je  suis  heureuse  de  vous  voir,  répondit  M1Ie  de 
Colobrières  à  voix  basse  et  en  tirant  à  moitié  la  main  de  sa  large  manche  de  bure 
pour  toucher  du  bout  des  doigts  la  main  de  la  jeune  fille.  Celle-ci  ne  parut  ni  sur- 
prise ni  contristée  de  cet  accueil,  qui  ne  répondait  pas  tout  à  fait  à  l'empresse- 
ment, à  la  joie  qu'elle  manifestait,  et  elle  reprit  avec  un  enjouement  mêlé  de  sen- 
sibilité : 

—  Je  viens  m'enfermer  avec  vous  pour  une  année  entière;  je  viens  d'avance 
faire  pénitence  des  péchés  que  je  pourrai  commettre  plus  tard  dans  le  monde. 
Mon  cher  oncle  a  bien  voulu  me  conduire  lui-même  jusqu'au  seuil  de  cette 
maison... 

—  Mademoiselle  Maragnon  est  la  bienvenue  ici,  dit  alors  la  mère  Angélique 
en  s'adressant  à  l'oncle  aussi  bien  qu'à  la  jeune  fille;  mais,  avant  que  je  lui  fasse 
ouvrir  la  porte  du  cloître,  il  faut  qu'elle  sache  bien  la  vie  qu'on  mène  parmi 
nous,  il  faut  qu'elle  connaisse  la  règle  un  peu  sévère  à  laquelle  elle  sera  soumise 
temporairement. 

—  Oui,  madame,  cela  est  en  effet  prudent,  dit  M. Maragnon  en  considérant  à  tra- 
vers la  grille  l'austère  tableau  qu'offrait  la  partie  intérieure  du  parloir,  et  en 
cherchant  à  deviner  sous  l'épais  voile  noir  les  traits  de  la  supérieure. 

—  Ma  chère  ûlle,  reprit  celle-ci  en  s'adressant  à  Éléonore  avec  cet  accent  plein 
d'onction  et  de  fermeté  sévère  qui  lui  était  particulier,  nos  pensionnaires  sout  assu- 
jetties à  des  devoirs  presque  aussi  pénibles  que  ceux  des  novices  ;  vous  partagerez 
votre  temps  entre  la  prière  et  un  travail  assidu.  Le  travail  est  ici  la  principale 
obligation  après  ce  que  l'on  doit  à  Dieu. 

—  Je  m'y  soumettrai  avec  joie  pour  réparer  tant  d'heures  perdues  dans  de  fri- 
voles occupations,  répondit  gaiement  Éléonore. 

—  La  maîtresse  des  pensionnaires  aura  sur  vous  une  autorité  absolue,  reprit 
la  mère  Angélique;  elle  éprouvera  continuellement  votre  soumission. 

—  Ah!  madame,  j'ai  tant  fait  ma  volonté,  que  vraiment  je  ne  m'en  soucie 
plus,  s'écria  la  jeune  li l le  en  riant;  ceci  ne  peut  donc  pas  s'appeler  un  sacrifice. 

—  Vous  serez  vêtue  d'une  robe  d'étamine  noire  fort  grossière,  reprit  la  mère 
Angélique  en  appuyant  sur  chaque  mot;  vous  vous  lèverez  chaque  jour  au  premier 
Angélus,  vous  n'aurez  que  l'ordinaire  de  la  communauté,  laquelle  fait  un  carême 
perpétuel;  enfin  vous  serez  entièrement  séparée  des  novices  pendant  le  travail,  la 


128  LE     CADET    DE    COLOBRIÈRES. 

récréation,  et  vous  ne  verrez  votre  cousine  Anastasie  que  dans  le  chœur  ou  au 
parloir.... 

—  Cette  dernière  privation  me  sera  pénible,  dit  Ëléonore  avec  émotion;  mais 
je  la  supporterai,  puisque  j'aurai  l'espérance  de  voir  quelquefois  ici  ma  chère 
Anastasie. 

—  Ainsi  vous  persistez,  ma  fille,  continua  la  mère  Angélique;  vous  persistez 
dans  votre  dessein  d'entrer  comme  pensionnaire  dans  notre  pauvre  couvent? 

—  Oui,  madame,  j'y  persiste,  répondit  MIle  Maragnon. 

—  C'est  inconcevable!  murmura  l'oncle,  qui  depuis  le  commencement  de  ce 
dialogue  disait  tout  bas  à  sa  nièce  :  —  Voyons,  ça  n'est  pas  gai,  la  vie  du  cou- 
vent... Veux-tu  que  je  te  ramène  vite  à  Marseille?... 

—  Monsieur,  lui  dit  alors  la  mère  Angélique,  embrassez  mademoiselle  votre 
nièce.  Je  vais  lui  faire  ouvrir  la  porte  du  cloître  :  nous  vous  la  rendrons  dans 
un  an. 

—  J'y  compte!  s'écria  le  gros  bonhomme  d'un  ton  presque  rogue;  car,  bien 
qu'il  n'eût  pas  un  grand  fonds  de  sensibilité,  il  était  affecté  de  cette  séparation,  et 
certains  préjugés  qu'il  avait  toujours  nourris  contre  l'état  monastique  se  réveil- 
laient violemment  dans  son  esprit.  Il  alla  vers  sa  nièce,  lui  prit  la  tête  dans  ses 
deux  larges  mains,  la  baisa  au  front,  et  lui  dit  à  demi  voix  :  —  Vrai  Dieu  !  je  ne 
conçois  pas  pourquoi  tu  es  venue,  pourquoi  tu  t'obstines  à  rester...  Enfin,  puisque 
tu  es  décidée,  puisque  ta  mère  y  a  consenti,  fais  ta  volonté...  Mais  souviens-toi 
bien  de  ceci  :  Tu  es  la  fille  unique  de  mon  pauvre  frère,  qui  a  travaillé  toute  sa 
vie  pour  te  laisser  plusieurs  millions  de  dot  ;  tu  es  jolie,  charmante,  tu  as  été  élevée 
pour  vivre  dans  le  monde;  ta  mère  ni  moi  ne  souffririons  jamais  que  tu  te  fisses 
religieuse.  Dans  un  an,  je  viendrai  te  chercher,  dans  un  an  jour  pour  jour,  et  en 
arrivant  à  Marseille  tu  épouseras  Dominique.  C'est  dit,  c'est  décidé,  c'est  promis, 
c'est  une  affaire  faite.  Adieu,  ma  nièce. 

Il  salua  la  mère  Angélique,  et  sortit  brusquement  du  parloir. 

—  Mon  oncle  s'en  va  tout  chagrin,  dit  Ëléonore  en  soupirant.  C'est  un  bien 
digne  homme;  mais  ce  qu'il  veut,  il  le  veut  ! 

—  Comme  mon  père,  murmura  MUe  de  Colobrières,  à  laquelle  cette  simple 
réflexion  suggéra  une  foule  de  pensées  mélancoliques. 

Mlle  Maragnon  revint  bientôt  de  la  tristesse  où  l'avaient  jetée  les  dernières  pa- 
roles de  son  oncle  ;  elle  suivit  joyeusement  la  sœur  converse,  qui  l'accompagna 
jusqu'à  la  porte  de  clôture,  et  la  remit  aux  mains  de  la  tourière  chargée  de  l'in- 
troduire dans  l'intérieur  du  couvent.  La  mère  Angélique  et  Anastasie  la  reçurent 
à  l'entrée  du  cloître;  toutes  deux  avaient  relevé  leur  voile.  Ëléonore  considéra  un 
moment  la  supérieure,  et  lui  dit  naïvement  : 

—  Ah  !  madame,  vous  devriez  toujours  vous  laisser  voir;  pourquoi  donc  bais- 
sez-vous votre  voile  devant  votre  beau  visage  quand  vous  venez  à  la  grille? 

—  Parce  que  la  règle  me  l'ordonne ,  répondit  la  mère  Angélique  avec  un  léger 
sourire  ;  les  religieuses  de  la  Miséricorde  ne  peuvent  paraître  à  visage  découvert  que 
devant  leurs  proches  parents. 

—  C'est  grand  dommage,  en  vérité!  répliqua  vivement  Mlle  Maragnon,  car 
l'habit  religieux  sied  très-bien  aux  belles  personnes. 

—  Voilà  une  petite  demoiselle  qui  comprend  tout  à  fait  les  renoncements  de  la 
vie  monastique!  dit  la  supérieure  d'un  ton  de  douce  ironie.  Jésus!  comme  elle 
scandaliserait  nos  chères  sœurs,  comme  elle  serait  admonestée  par  la  maîtresse 


LE    CADET    SE     COLOBRIÈRES.  129 

des  classes,  si  elle  parlait  ainsi  devant  la  communauté!  Je  vois  bien  qu'il  faut 
l'instruire  un  peu  de  nos  usages  avant  qu'elle  se  rende  au  quartier  des  pensionnaires. 

—  Ma  cbère  mère,  dit  Anastasie,  si  voire  charité  me  charge  de  ce  soin,  je  m'en 
acquitterai  avec  tout  le  zèle  imaginable,  et  aussi  avec  une  satisfaction  infinie. 

—  Je  n'en  doute  pas,  ma  fille,  répondit  la  supérieure  avec  bonté;  c'est  à  vous 
que  je  confie  notre  jeune  pensionnaire  :  vous  la  guiderez  dans  tous  les  exercices 
de  cette  journée,  mais  prenez  d'abord  un  moment  de  récréation,  et,  en  attendant 
l'heure  du  dîner,  faites-lui  visiter  la  maison.  Allez,  je  vous  le  permets. 

Celte  heure  de  liberté  était  une  faveur  rare,  une  concession  inappréciable,  dont 
Anastasie  se  hâta  de  profiter  ;  elle  emmena  Mlle  Maragnon  à  travers  un  labyrinthe 
de  salles  et  de  corridors,  où  elles  ne  rencontrèrent  personne,  car  toute  la  commu- 
nauté était  dans  la  salle  de  travail,  et  enfin  elle  s'arrêta  à  l'entrée  du  jardin. 

—  Voici  un  endroit  assez  agréable,  dit  Mlle  Maragnon. 

—  Décidément,  cousine,  vous  avez  la  vocation  de  trouver  que  tout  est  bien  au 
couvent!  fit  Anastasie  avec  un  faible  sourire  ;  ces  lieux,  dont  l'aspect  vous  charme 
m'ont  toujours  paru  extrêmement  tristes;  on  ne  s'y  aperçoit  pas  du  retour  de  la 
belle  saison. 

En  effet,  les  douces  influences  du  printemps  n'avaient  pas  égayé  la  sévère  per- 
spective de  ce  séjour.  Les  tilleuls  qui  formaient  deux  longues  allées  parallèles  au 
mur  de  clôture  s'étaient  à  peine  couverts  d'un  grêle  feuillage,  à  travers  lequel  on 
apercevait  leurs  branches  tortues,  leurs  rameaux  enchevêtrés  et  noirâtres.  A  l'abri 
de  ces  tristes  ombrages  croissaient  quelques  lis  indolents,  quelques  roses  de 
Gueldre  sans  parfum.  Le  parterre  était  un  terrain  vague  où  croissaient  d'aventure 
de  chélives  touffes  de  girofliers,  et,  véritablement,  il  n'y  avait  qu'un  seul  espace 
bien  verdoyant  dans  cette  enceinte  :  c'était  le  bassin,  lequel  était  couvert  de  larges 
nappes  de  mousse  et  de  lentilles  d'eau.  Quelques  misérables  poissons  rouges  fré- 
tillaient sous  cette  végétation  marécageuse,  qui  recelait  aussi  des  grenouilles  au 
cri  rauque  et  perçant.  Les  deux  cousines  s'assirent  sur  un  banc  isolé  au  fond  de 
l'allée,  et  demeurèrent  un  instant  silencieuses,  les  mains  unies  et  serrées  dans  une 
mutuelle  étreinte,  les  larmes  aux  yeux.  Mlle  de  Colobrières  était  en  proie  à  cette 
joie  fatale  qui  s'empare  de  notre  âme,  lorsque  de  nouvelles  agitations  succèdent 
à  ces  douleurs  mornes,  indolentes,  dans  lesquelles  nos  facultés  se  sont  longtemps 
engourdies.  La  pauvre  fille  sentait  ses  souvenirs  se  raviver  ;  la  présence  d'Éléonore 
lui  rendait  les  ardentes  émotions,  les  souffrances,  les  félicités  de  cette  époque  si 
courte  et  si  regrettée,  qui  semblait  remplir  tout  le  passé,  et  comptait  seule  dans 
sa  vie. 

—  Oh!  ma  chère  Ëléonore  ,  dit-elle  enfin,  quelle  preuve  de  votre  amitié  vous 
me  donnez  en  venant  vous  enfermer  avec  moi  dans  cette  retraite,  en  acceptant 
les  privations,  les  obligations  étroites,  les  austérités  perpétuelles  auxquelles  l'on 
est  soumis  ici  !... 

—  Ce  sacrifice  n'est  pas  si  grand  que  vous  le  pensez,  répondit  Mlle  Maragnon  ; 
plût  au  ciel  qu'il  me  fût  permis  de  le  continuer  toute  ma  vie! 

—  Vous  voudriez  prendre  le  voile!  s'écria  Mlle  de  Colobrières;  ah!  vous  ne 
savez  pas  ce  qu'il  en  coule  pour  renoncer  aux  joies  comme  aux  peines  de  ce 
monde!...  Il  faut  être  une  prédestinée,  une  sainte,  ou  ne  plus  entrevoir  que  des 
afflictions  sur  la  terre  pour  venir  s'enfermer  ici. 

—  Il  n'y  a  plus  pour  moi  dans  cette  vie  aucun  espoir  de  bonheur,  dit  la  jeune 
fille  avec  un  soupir  profond,  et  j'ai  déjà  souffert  de  grandes  peines. 


150  LE    CADET     DE    COLOBRIERES. 

—  Vous,  Ëléonore!  s'écria  Mlle  de  Colobrières  en  considérant  d'un  air  surpris, 
presque  incrédule,  ce  frais  visage,  ces  yeux  brillants  et  doux,  cette  bouche  sou- 
riante qui  venait  de  proférer  de  si  tristes  paroles.  Ah!  chère,  chère  enfant,  pour 
vous  le  malheur  est  impossible! 

—  C'est  ce  que  tout  le  monde  doit  penser  en  effet,  dit-elle  d'un  ton  concentré  ; 
ma  mère  elle-même  le  croit.... 

—  Hélas!  reprit  Mlle  de  Colobrières,  vous  vous  exagérez  à  vous-même  quelques 
chagrins  passagers,  quelques  amertumes  dont  ne  sont  pas  exemptes  les  destinées 
les  plus  heureuses.  Ma  chère  Ëléonore,  ne  soyez  pas  ingrate  envers  la  Providence; 
considérez  les  biens  dont  elle  vous  a  comblée.  De  quelles  peines  pouvez-vous  parler? 
Jusqu'ici  vous  avez  vécu  comme  une  jeune  fille  sur  laquelle  le  ciel  a  répandu 
toutes  ses  bénédictions.  Votre  mère  vous  a  élevée  avec  une  tendresse  infinie,  allant 
au-devant  de  tous  vos  désirs,  de  tous  vos  caprices.  En  vérité,  elle  a  dû  vous 
regarder  jusqu'à  présent  comme  une  enfant  gaie,  insouciante,  et  surtout  heureuse 
entre  toutes. 

Ëléonore  la  regarda  fixement,  et  répondit:  —  Ni  ma  mère  ni  personne  au  monde 
ne  se  doute  de  ce  qui  se  passe  au  fond  de  mon  âme  et  de  ma  pensée.... 

Elle  baissa  la  tête  a  ces  mots;  sa  physionomie  avait  pris  une  autre  expression; 
quelque  chose  de  sérieux ,  de  profond ,  se  révélait  tout  à  coup  sur  ses  traits 
enfantins. 

—  Ma  chère  Anastasie,  reprit-elle  d'une  voix  grave,  on  dit,  on  croit  que  je  suis 
une  enfant...  On  n'a  jamais  soupçonné  ce  que  j'ai  senti,  ce  que  j'ai  souffert... 
Il  a  bien  fallu  le  cacher  pour  ne  pas  affliger  ceux  qui  m'aiment,  ceux  qui  veulent 
que  je  sois  heureuse  et  qui  sont  près  de  faire  mon  malheur  éternel...  C'est  ce 
mariage,  ce  fatal  mariage.... 

—  Pourquoi  ne  l'avez-vous  pas  déclaré  à  votre  mère,  ma  chère  Ëléonore  ?  inter- 
rompit M1,e  de  Colobrières  d'une  voix  oppressée;  elle  aurait  rompu  cet  engage- 
ment, elle  vous  aurait  rendu  à  tout  prix  la  tranquillité,  le  bonheur. 

—  Elle  n'aurait  pas  pu,  répondit  Mlle  Maragnon  avec  un  soupir....  Puis  elle 
ajouta  avec  véhémence  :  —  Allez  !  je  sais  bien  que  tout  était  inutile  et  qu'il  fallait 
se  résigner  comme  Dominique....  Ma  mère  et  mon  oncle  s'imaginent  savoir  mieux 
que  nous  ce  qui  peut  assurer  notre  bonheur,  et  ils  ne  se  départiront  jamais  de 
leurs  idées.  Dans  un  an,  il  faudra  que  mon  sort  s'accomplisse...  J'obéirai;  j'épou- 
serai un  homme  dont  le  cœur  est  plein  d'un  autre  amour... 

—  Que  dites-vous?  murmura  Anastasie  d'une  voix  faible  et  troublée. 

—  Il  aime,  je  le  sais,  je  l'ai  deviné,  répondit  Ëléonore;  c'est  son  secret,  je  ne 
dois  pas  le  révéler....  Hélas!  il  est  bien  malheureux....  Nous  subirons  tous  deux 
notre  mauvaise  destinée.  Nous  nous  laisserons  marier...  Alors  fasse  le  ciel  que  je 
ne  reste  pas  longtemps  en  ce  monde,  que  je  meure  bientôt  de  douleur!  —  Et, 
après  un  silence,  elle  ajouta  avec  un  soupir  :  —  Enfin!  j'ai  encore  une  année 
devant  moi,  une  année  de  vie.... 

Elle  passa  son  mouchoir  sur  son  visage  pour  essuyer  ses  pleurs,  et  parut  faire 
un  effort  pour  refouler  les  impressions  qui,  comme  malgré  elle,  avaient  débordé 
de  son  cœur.  Anastasie  soupirait  et  lui  serrait  les  mains  en  silence  :  ses  propres 
sentiments  l'éclairaient  sur  ceux  d'Ëléonore  et  achevaient  de  lui  faire  comprendre 
les  secrets  de  cette  âme  naïve  et  tendre,  qui  gardait  un  si  fidèle  amour  au  cadet 
de  Colobrières.  Elle  n'eut  pas  besoin  d'une  plus  entière  confidence  pour  concevoir 
sa  douleur  et  ses  regrets.  M,le  Maragnon  parvint  à  se  remettre  cependant;  la  trace 


LE     CADET    DE     COLOBRIÈRES.  131 

de  ses  larmes  s'effaça  sur  sa  joue  veloutée,  ses  yeux  reprirent  leur  limpide  séré- 
nité, et  après  un  long  silence  elle  dit  tout  à  coup  :  —  Chère  cousine,  donnez-moi 
donc  des  nouvelles  de  ce  brave  Lambin  qui  vous  a  suivie  jusqu'à  Paris? 

Si  Anastasie  ne  s'était  point  doutée  de  ses  secrets  sentiments,  elle  lui  en  eût 
certainement  voulu  de  parler  de  Lambin  avant  de  s'être  seulement  informée  du 
cadet  de  Colobrières  ;  mais  elle  comprit  cette  singulière  réticence  et  répondit  en 
souriant  :  —  Lambin  se  porte  très-bien,  il  est  avec  mon  frère;  certainement  nous 
les  verrons  tous  deux  ce  soir.  Gaston  vien,t  tous  les  jours  au  parloir,  chère  cousine. 

—  Je  Lavais  bien  pensé,  dit  ingénument  Mlle  Maragnon.  —  Puis  elle  ajouta 
comme  se  parlant  à  elle-même  :  —  Qui  sait  s'il  s'est  quelquefois  souvenu  de  nos 
promenades  à  la  Roche  du  Capucin  ! 

La  cloche  sonna  en  ce  moment.  —  Allons!  dit  Anastasie  en  se  levant;  c'est  le 
dîner  déjà...  Il  va  vous  sembler  bien  maigre  en  comparaison  de  ceux  que  vous 
aviez  dans  la  maison  de  votre  mère. 

—  Que  fait  cela?  répliqua  vivement  Éléonore;  quand  on  a  le  cœur  content,  on 
dîne  bien  avec  un  morceau  de  pain  et  une  pomme!....  et  aujourd'hui  je  me  sens 
bien  heureuse! 

Elles  gagnèrent  le  réfectoire.  Déjà  les  religieuses  étaient  debout  à  leurs  places; 
elles  attendaient  en  silence  que  la  supérieure  dît  le  Bencdicite.  Celle-ci  entra  la 
dernière,  jeta  un  coup  d'œil  sur  son  troupeau,  s'assura  qu'il  était  entièrement 
réuni,  frappa  un  léger  coup  sur  la  table,  et,  avant  de  s'asseoir,  récita  la  prière  qui 
précède  le  repas.  Au  réfectoire  comme  dans  les  salles,  elle  avait  un  siège  particu- 
lier, une  espèce  de  chaire  plus  élevée  que  les  bancs  de  ses  religieuses.  Elle  fit 
mettre  un  siège  à  son  côté  pour  Mlle  Maragnon  ;  Anastasie  s'assit  près  de  sa  cou- 
sine. Les  sœurs  converses,  après  avoir  apporté  le  dîner,  se  tenaient  debout  pour 
le  service,  lequel  n'était  pas  difficile,  attendu  la  simplicité  exiguë  du  repas.  Les 
tables,  très-étroites  et  très-longues,  étaient  couvertes  d'un  linge  blanc  et  grossier  ; 
la  vaisselle  était  des  plus  communes,  et  les  carafes  opaques  qui  accompagnaient 
les  gobelets  d'étain  ne  contenaient  que  de  l'eau  claire.  L'ordinaire  était  le  même 
pour  toute  la  communauté;  la  supérieure,  comme  la  dernière  sœur  converse, 
n'avait  qu'un  plat  à  son  dîner.  Le  silence  était  d'obligation  au  réfectoire,  et  une 
religieuse  faisait  tout  haut,  pendant  le  repas,  la  lecture  de  quelque  livre  de  piété  ; 
pourtant  l'on  tolérait  les  conversations  à  voix  basse  et  les  petites  distractions  que 
se  permettaient  les  novices. 

—  Cousine,  dit  Éléonore  un  peu  étonnée  a  l'aspect  de  cet  austère  banquet,  est-ce 
que  ces  dames  ne  parleront  pas  non  plus  en  sortant  de  table? 

—  Vous  verrez  pendant  la  récréation,  répondit  en  souriant  MUe  de  Colobrières. 

—  Dites-moi,  cousine,  reprit  Éléonore,  quelle  est  cette  grande  fille  pâle  qui 
sert  à  la  première  table,  et  qui  fait  une  génuflexion  si  dévote  chaque  fois  qu'elle 
passe  devant  le  crucifix? 

—  C'est  la  Rousse,  répondit  Anastasie  à  demi-voi\;  c'est  une  pauvre  servante 
que  nous  avions  au  château,  et  qui  est  venue  trouver  Gaston  à  Paris  parce  qu'elle 
se  figurait  qu'il  avait  besoin  de  ses  services.  La  brave  fille  ne  se  doutait  pas  de 
l'embarras  où  le  mettrait  au  contraire  son  arrivée  ;  il  l'a  tout  de  suite  amenée  ici... 

—  Et  elle  a  consenti  sans  difficulté  à  devenir  sœur  converse?  demanda 
Éléonore. 

Anastasie  fit  un  geste  négatif  et  reprit  :  —  D'abord  elle  ne  se  plaisait  pas  du 
tout  au  couvent.  C'est  un  esprit  violent,  obstiné,  qu'il  n'était  pas  aisé  de  réduire. 


|Ô2  LE    CADET     DE    COLOBRIÈRES. 

L'on  aurait  en  vain  entrepris  de  la  persuader,  si  d'elle-même  elle  ne  se  fût  tournée 
vers  Dieu;  mais  tout  à  coup  la  grâce  Ta  touchée,  et,  comme  dit  notre  maîtresse 
des  novices,  elle  court  en  plein  dans  la  voie  de  la  perfection.  Si  on  la  laissait 
faire,  elle  pratiquerait  des  mortifications  au-dessus  de  ses  forces  ;  dernièrement, 
elle  s'est  jetée  aux  pieds  de  notre  mère,  la  suppliant  de  lui  permettre  de  porter  le 
cilice  et  de  prendre  la  discipline  l'espace  d'un  Miserere  tous  les  vendredis. 

—  Et  Mme  la  supérieure  y  a  consenti?  interrompit  Éléonore. 

—  Non  pas,  ma  chère  enfant,  répondit  la  mère  Angélique  en  intervenant  dans 
cet  entretien  ;  ces  austérités  sont  contre  l'esprit  de  la  règle;  j'ai  refusé  à  la  sœur 
Madeleine  la  permission  qu'elle  sollicitait,  et  je  l'ai  renvoyée  à  son  travail  en  dou- 
blant sa  tâche. 

A  ces  mots,  elle  se  leva  pour  dire  les  grâces.  Le  dîner  était  déjà  fini.  Les  reli- 
gieuses, à  peine  sorties  du  réfectoire,  se  dispersèrent  dans  le  jardin.  Tandis  que 
les  vieilles  se  promenaient  au  soleil  et  donnaient  à  manger  aux  poissons  rouges, 
les  jeunes  entourèrent  la  nouvelle  venue  avec  celle  curiosité,  cette  bienveillance 
familière  qui  est  naturelle  aux  enfants  et  aux  personnes  absolument  séparées  du 
monde.  On  lui  adressa  mille  questions,  on  lui  prodigua  les  témoignages  d'amitié, 
les  petites  flatteries.  Toutes  formaient  des  vœux  pour  qu'elle  prît  le  voile.  Ce  qui 
les  charmait  et  les  étonnait  surtout,  c'était  la  sérénité,  le  contentement  qu'expri- 
mait la  physionomie  de  Mn°  Maragnon. 

—  Elle  s'est  tout  d'un  coup  habituée  ici,  disait  l'une;  jamais  novice  n'eut  un 
visage  aussi  gai  le  jour  de  son  entrée  au  couvent  ;  on  croirait  qu'elle  y  a  passé  toute 
sa  vie. 

—  C'est  ce  que  j'ai  pensé  dès  qu'elle  est  entrée  dans  le  réfectoire,  dit  une 
autre  ;  à  voir  l'appétit  avec  lequel  elle  mangeait  nos  lentilles,  j'ai  jugé  qu'elle  avait 
la  vocation. 

—  Vous  aviez  bien  raison,  murmura  Éléonore  à  l'oreille  de  sa  cousine;  elles 
parlent,  elles  parlent,  ces  bonnes  sœurs! 

Au  moment  de  venir  s'enfermer  pour  une  année  au  couvent,  Mlle  Maragnon  avait 
changé  son  costume  et  sa  coiffure.  Un  humble  déshabillé  d'indienne  violette  avait 
remplacé  ses  robes  de  soie.  Elle  avait  quitté  la  poudre,  et  ses  cheveux,  qui  naguère 
étaient  galamment  crêpés  et  relevés  en  hérisson,  débordaient  maintenant  en 
boucles  blondes  et  soyeuses  de  dessous  sa  petite  coiffe  de  gaze,  ornée  d'un  pompon 
bleu  de  ciel.  Elle  était  ravissante  dans  celte  simple  toilette,  et,  par  une  naïve 
intention  de  coquetterie,  elle  demanda  à  la  garder  toute  cette  journée,  différant 
jusqu'au  lendemain  de  prendre  la  robe  noire  et  le  béguin  tout  uni  des  pension- 
naires. 

A  mesnre  que  le  soir  approchait,  la  belle  Éléonore  devenait  rêveuse;  elle 
éprouvait  le  trouble  ineffable,  les  tressaillements  intérieurs  que  donne  l'attente 
d'un  bonheur  longtemps  désiré.  Quelque  chose  de  ce  qui  se  passait  dans  son  âme 
rayonnait  sur  son  visage  et  lui  donnait  une  expression  indicible  de  douce  félicité. 
Après  le  travail,  elle  alla  dire  l'office  avec  la  communauté  et  prit  place  dans  le 
chœur  à  côté  d'Anastasie.  Les  religieuses  qui  l'observaient  admiraient  la  prompte 
vocation  qu'elle  semblait  manifester.  Ordinairement  le  premier  aspect  de  cette 
froide  enceinte  glaçait  les  âmes  les  plus  ferventes;  elles  étaient  saisies  de  tristesse 
et  d'effroi  en  présence  de  l'autel  où  s'était  tant  de  fois  accompli  le  même  sacrifice; 
elles  songeaient  à  celles  qui  les  avaient  précédées,  et  qui,  après  avoir  passé  leur 
vie  entre  les  murs  du  couvent,  reposaient  pour  l'éternité  dans  les  caveaux  de 


LE     CADET     DE     COLOBRIÈRES.  135 

l'église.  M1Ie  Maragnon,  loin  de  paraître  sous  l'influence  de  ces  lugubres  impressions, 
considérait  d'un  air  heureux  tout  ce  qui  l'environnait,  et  souriait  de  temps  en 
temps  derrière  le  formulaire  qu'on  lui  avait  mis  entre  les  mains. 

En  sortant  du  chœur,  les  deux  cousines  et  la  mère  Angélique  montèrent  au  par- 
loir. Déjà  le  cadet  de  Colobrières  attendait  à  la  grille.  Mlle  Maragnon  s'avança  en 
rougissant,  leva  à  peine  les  yeux  sur  lui,  et  dit  d'une  voix  faible  :  —  Bonjour,  mon 
cousin.  —  Puis  elle  se  mit  à  caresser  le  lévrier,  qui  s'était  dressé  conlre  la  grille 
et  passait  son  museau  fauve  entre  les  barreaux.  Gaston  répondit  à  ces  paroles  laco- 
niques par  un  salut  respectueux,  et  se  rassit  en  retenant  Lambin,  qui,  ayant  re- 
connu Ëléonore,  témoignait  sa  joie  par  des  élans  désordonnés.  L'entretien  n'était 
pas  allé  plus  loin,  lorsqu'un  autre  visiteur  entra  inopinément  dans  le  parloir  et 
s'approcha  de  la  grille;  c'était  l'oncle  Maragnon.  Le  digne  homme  avait  voulu 
revoir  encore  une  fois  Ëléonore  avant  son  départ;  il  ne  concevait  rien  à  sa  prédi- 
lection pour  la  vie  cloîtrée,  et  se  figurait  qu'elle  regrettait  déjà  d'être  venue  au 
couvent.  Aussitôt  la  mère  Angélique  et  Mlle  de  Colobrières  baissèrent  leur  voile 
et  firent  une  mystique  révérence  à  M.  Maragnon. 

—  Monsieur,  dit  la  mère  Angélique  après  l'avoir  invité  à  s'asseoir,  permettez- 
moi  de  vous  présenter  M.  le  chevalier  Gaston  de  Colobrières. 

L'oncle  Maragnon  salua  le  jeune  gentilhomme  et  toussa  dans  sa  cravate,  ce 
qui  chez  lui  était  un  signe  que  quelque  idée  subite  fermentait  dans  son  cerveau. 
Ensuite  il  prit  place  à  côté  de  Gaston  et  lui  dit  avec  une  nouvelle  inclination  de 
tête  :  —  Enchanté,  monsieur,  d'avoir  le  plaisir  de  vous  rencontrer.  Y  a-t-il  long- 
temps que  vous  êtes  à  Paris. 

—  Non,  monsieur,  quelques  mois  seulement,  répondit  Gaston  ;  j'y  suis  venu 
pour  accompagner  ma  sœur,  Mlle  Anastasie  de  Colobrières. 

—  Celte  chère  cousine  dont  Ëléonore  a  tant  pleuré  l'absence,  qu'elle  est  venue 
retrouver  ici  ?  dit  le  vieux  Maragnon  d'un  air  de  bonhomie  ;  je  commence  mainte- 
nant à  concevoir  pourquoi  ma  nièce  trouve  le  couvent  un  séjour  si  agréable. 

Après  avoir  négligemment  émis  ainsi  son  idée,  il  toussa  derechef,  tira  de  sa 
poche  une  bonbonnière  d'écaillé,  offrit  des  pastilles,  et  se  mit  à  entretenir  la  su- 
périeure d'un  voyage  qu'il  avait  fait  autrefois  à  Rome,  et  d'une  béatification  aux 
cérémonies  de  laquelle  il  avait  assisté.  Tandis  qu'il  édifiait  la  mère  Angélique  par 
ce  discours,  Ëléonore  et  le  cadet  de  Colobrières  se  parlaient  seulement  par  de 
timides  regards,  et  Anastasie,  silencieuse  et  triste,  songeait  au  temps  de  leurs 
longues  entrevues  à  la  Roche  du  Capucin. 

M.  Maragnon  était  un  homme  de  sens  et  d'expérience;  il  avait  d'ailleurs  la  saga- 
cité, le  coup  d'œil  prompt  et  sûr  de  son  frère  Pierre;  la  seule  présence  du  cadet 
de  Colobrières  lui  avait  révélé  le  mot  de  l'énigme  qu'il  cherchait  depuis  la  veille. 
Il  vit  clair  au  fond  du  cœur  de  sa  nièce,  et,  calculant  rapidement  ce  qu'il  y  avait 
à  faire  pour  rompre  cette  inclination,  il  prit  aussitôt  un  parti  décisif.  Avant  de  se 
retirer,  il  supplia  à  voix  basse  la  mère  Angélique  de  lui  accorder  le  soir  même  un 
nouvel  entrelien.  Comme  elle  hésitait,  il  ajouta  qu'il  avait  à  lui  parler  sans  té- 
moins de  choses  secrètes,  importantes,  et  dans  lesquelles  il  s'agissait  du  bien,  de 
la  tranquillité  des  deux  familles.  Ensuite  il  sortit  après  avoir  salué  cordialement 
le  cadet  de  Colobrières,  lequel  s'en  alla  presque  aussitôt,  car  déjà  la  cloche  sonnait 
pour  la  prière  du  soir. 

Une  heure  plus  tard,  lorsque  les  religieuses  et  les  novices  furent  rentrées  dans 
leurs  cellules,  la  mère  Angélique  retourna  seule  à  la  grille.  Les  paroles  du  vieux 


134  LE    CADET    SE    COLOBRIERES. 

négociant  lui  avaient  causé  plus  d'une  distraction  pendant  l'oraisoB  ;  elle  était  loin 
d'entrevoir  le  motif  de  cette  seconde  visite,  et  elle  ne  pensait  pas  qu'il  pût  être 
question  d'Éléonore  et  du  cadet  de  Colobrières;  car,  malgré  sa  pénétration,  elle  ne 
soupçonnait  pas  le  secret  qu'avait  surpris  au  premier  coup  d'œil  l'oncle  Maragnon. 
Celui-ci  arriva  en  même  temps  qu'elle  au  parloir.  Le  brave  homme  s'assit  en 
face  de  cette  figure  immobile  et  voilée  qui  demeurait  silencieuse  après  l'avoir 
salué  à  travers  la  grille  :  il  chercha  dans  sa  pensée  des  formules  qui  rendissent 
convenablement  à  l'oreille  d'une  religieuse  les  choses  profanes  dont  il  venait  l'en- 
tretenir ;  mais  il  ne  trouvait  pas  les  termes  du  vocabulaire  monacal  avec  lesquels 
on  explique  même  les  cas  de  conscience  les  plus  délicats,  et,  prenant  son  parti,  il 
dit  simplement  :  —  Ma  révérende  mère,  je  vous  demande  bien  pardon;  mais,  au 
risque  de  vous  scandaliser,  c'est  d'une  amouretie  que  je  viens  vous  entretenir. 

—  Lorsqu'il  s'agit  du  salut  ou  de  l'intérêt  du  prochain,  les  personnes  de  notre 
état  peuvent  et  doivent  tout  entendre,  répondit  gravement  la  mère  Angélique. 

—  Alors,  dit  sans  préambule  l'oncle  Maragnon,  sachez,  madame,  que  ma  nièce 
Ëléonore  aime  le  chevalier  de  Colobrières,  et  que,  selon  toute  apparence,  c'est 
une  inclination  réciproque. 

—  Jésus!  quel  malheur!  murmura  la  mère  Angélique. 

—  Certainement  c'est  un  malheur,  continua  M.  Maragnon,  mais  il  n'est  pas 
sans  remède.  Ce  voyage  a  aggravé  le  mal  cependant....  Qui  se  serait  douté  de 
ce  qui  se  passait  dans  l'esprit  de  ma  nièce?...  Ellen'est  point  sotte,  cette  enfant.... 
Jamais  elle  n'avait  parlé  en  ma  présence  de  ce  beau  cousin,  et,  en  vérité,  j'igno- 
rais presque  son  existence....  C'est  une  fatalité  qu'ils  se  soient  connus,  qu'ils  se 
soient  aimés,  car,  vous  le  concevez,  madame,  ce  mariage  est  impossible.... 

—  Impossible!  répéta  la  mère  Angélique  d'un  ton  qui  n'était  pas  tout  à  fait 
convaincu. 

—  Absolument  impossible,  reprit  vivement  l'oncle  Maragnon.  Quand  même 
nous  renoncerions  au  projet  formé  depuis  si  longtemps  de  marier  Ëléonore  a  mon 
fils  Dominique,  quand  même  nous  consentirions  à  rompre  cette  union  de  tous 
points  convenable,  la  fille  de  Pierre  Maragnon  n'épouserait  jamais  Gaston  de  Colo- 
brières. Nous  savons  de  quel  œil  on  voit  les  mésalliances  dans  votre  famille;  nous 
savons  ce  que  c'est  que  l'orgueil  des  Colobrières...  Mme  veuve  Maragnon  n'expo- 
sera pas  sa  fille  aux  dédains  de  ses  nobles  parents  :  il  ferait  beau  vraimept  vpir  le 
vieux  baron  refuser  pour  son  fils  la  main  et  les  neuf  cent  mille  écus  de  ma  nièce. 

—  Il  faut  pardonner  quelque  chose  à  la  vanité  du  rang,  dit  la  mère  Angélique. 
Mon  père  est  un  digne  gentilhomme,  un  peu  trop  pénétré  peut-être  de  l'orgueil  de 
sa  race;  mais  il  chérit  ses  enfants,  et  qui  sait  s'il  ne  finirait  pas  par  consentir?... 

—  Pardon,  madame,  interrompit  le  vieux  négociant  d'un  ton  glorieux  qui  valait 
bien  les  explosions  de  fierté  du  baron  de  Colobrières;  pardon,  mais  il  ne  nous 
convient  pas  d'attendre,  de  solliciter  un  tel  honneur.  Chacun  a  son  genre  d'illus- 
tration, et  peut-être  aujourd'hui  les  Maragnon  vont-ils  de  pair  avec  les  Colo- 
brières... Votre  nom  a  une  belle  place  dans  le  nobiliaire,  mais  le  nôtre  est  connu 
dans  les  quatre  parties  du  monde  :  la  raison  de  commerce  Jacques  Maragnon  et  fils 
est  connue  jusqu'au  fond  de  la  Chine.  Voilà  pour  la  renommée  :  —  je  ne  parle  pas 
du  reste,  ajouta -t-il  en  faisant  sonner  les  pièces  d'or  renfermées  dans  les  vastes 
poches  de  son  gilet  ;  mais  il  ne  s'agit  pas  de  cela  maintenant,  il  s'agit  de  réparer 
la  faute  que  j'ai  commise  en  amenant  cette  petite  fille  dans  ce  Paris,  où  elle  a  re- 
trouvé son  cousin  Gaston. 


LE    CADET    DE     COLOBRIERES.  135 

—  C'est  facile,  monsieur,  répondit  la  supérieure.  Je  retirerai  à  votre  nièce  la 
permission  de  venir  au  parloir  ;  elle  ne  verra  plus  le  chevalier  de  Colobrières. 

—  Oui,  tant  qu'elle  sera  ici,  interrompit  l'oncle  Maragnon,  et  au  bout  de  l'année 
ils  se  retrouveront  sur  la  porte  du  couvent.  Non,  non,  il  faut  des  moyens  plus  effi- 
caces pour  rompre  cette  inclination;  il  faut  que  le  chevalier  de  Colobrières  quitte 
Paris  sur-le-champ...  Ce  jeune  homme  doit  avoir  en  vue  quelque  carrière? 

—  Il  voulait  se  faire  capucin,  répondit  la  mère  Angélique  en  soupirant. 

—  Voilà  un  parti  bien  désespéré,  répliqua  M.  Maragnon;  on  le  persuadera  faci- 
lement d'en  prendre  un  autre.  Il  doit  songer  à  faire  sa  fortune,  nous  l'aiderons;  je 
ne  parle  pas  de  l'employer  dans  le  négoce  ;  le  sang  des  Colobrières  se  révolterait  en 
lui,  il  croirait  déroger.  D'ailleurs,  il  n'accepterait  peut-être  rien  de  moi;  mais  je 
me  suis  mis  en  tête  un  autre  projet.  J'ai  quelque  crédit  auprès  de  certaines  per- 
sonnes puissantes;  je  puis  obtenir  pour  le  chevalier  de  Colobrières  un  emploi  im- 
portant hors  du  royaume  :  nous  l'enverrons  aux  Indes.  Il  y  fera  une  fortune  consi- 
dérable, il  épousera  la  611e  de  quelque  nabab,  et  reviendra  dans  une  vingtaine 
d'années  chargé  d'honneurs  et  de  richesses.  Quand  il  sera  à  l'autre  bout  du  monde, 
il  oubliera  ma  nièce,  elle  ne  songera  plus  à  lui,  elle  épousera  son  cousin  Domi- 
nique et  vivra  fort  heureuse  avec  son  mari. 

—  Ces  pauvres  enfants!  murmura  la  mère  Angélique  avec  un  soupir. 

—  Je  reste  à  Paris  pour  presser  la  conclusion  de  cette  affaire,  continua  M.  Mara- 
gnon ;  vous,  madame,  faites  pressentir  au  chevalier  de  Colobrières  qu'on  s'occupe 
de  son  avenir,  qu'on  peut  ouvrir  une  belle  carrière  à  son  ambition. 

—  Je  lui  parlerai  en  ce  sens,  monsieur,  mais  je  ne  puis  vous  répondre  de  son 
consentement,  dit  la  mère  Angélique  ;  renoncer  à  sa  famille,  à  son  pays,  pour  tou- 
jours peut-être,  c'est  un  terrible  parti!... 

—  11  vaut  encore  mieux  s'en  aller  aux  Grandes-Indes  que  de  se  faire  capucin  ! 
murmura  l'oncle  Maragnon  presque  en  colère.  —  Puis  il  ajouta  d'un  ton  radouci  : 
—  Je  suis  certain  que  le  chevalier  de  Colobrières  n'hésitera  même  pas  ;  dans  les 
affaires  de  sentiment,  c'est  comme  dans  les  affaires  de  commerce,  on  finit  toujours 
par  abandonner  les  chances  onéreuses  :  une  passion  sans  espoir,  c'est  comme  une 
opération  où  l'on  perd  le  cent  pour  cent;  après  un  certain  temps,  l'on  se  fatigue 
d'attendre  des  profits  qui  ne  viennent  jamais  et  l'on  y  renonce.  Sur  ce,  madame, 
je  me  relire,  vous  priant  de  me  seconder  en  tout  ceci,  et  de  me  tenir  pour  votre 
plus  dévoué  serviteur. 

La  mère  Angélique  se  prit  à  réfléchir  tristement  après  cet  entretien  ;  elle  n'avait 
point  d'objections  contre  les  volontés,  les  projets  de  l'oncle  Maragnon  ;  elle  était 
déterminée  à  seconder  ses  intentions,  mais  elle  avait  grand'pilié  de  ces  pauvres 
enfants  qui  s'aimaient  et  ne  devaient  plus  se  revoir.  Pendant  une  partie  de  la  nuit, 
elle  demeura  en  prières  pour  demander  à  Dieu  de  l'affermir  dans  son  devoir,  et 
de  rendre  la  paix  aux  âmes  désolées  par  les  passions  humaines.  Le  lendemain,  elle 
annonça  aux  deux  cousines  qu'elles  allaient  entrer  en  retraite,  avec  les  novices, 
pour  tout»*  l'octave  de  la  fête  du  Saint-Sacrement 

Il  s'agissait  de  décider,  comme  elle  disait,  la  vocation  du  cadet  de  Colobrières, 
et  le  soir,  lorsqu'il  vint  à  la  grille  où  il  la  trouva  seule,  elle  entreprit  cette  espèce 
de  conversion  II  fallait  le  tact,  la  merveilleuse  adresse  d'une  femme,  d'une  reli- 
gieuse, pour  changer  les  dispositions  de  cette  &mt  encore  enivrée  du  bonheur 
récent  d'avoir  retrouvé  l'objet  de  son  amour  ;  il  fallait  faire  succéder  à  de  confuses 
espérances  la  certitude  douloureuse  d'un  inévitable  malheur.  Sans  faire  allusion 


150  LE    CADET    DE     COLOBRIERES. 

à  celte  passion,  que  le  cadet  de  Colobrières  croyait  un  secret  bien  gardé  au  fond 
de  son  cœur,  la  mère  Angélique  sut  porter  un  coup  mortel  au  vague  espoir  qu'il 
nourrissait  peut-être.  Elle  l'entretint  longuement  du  mariage  d'Éléonore  avec  son 
jeune  cousin,  des  projets  de  leur  tante  Agathe  pour  le  bonheur  de  son  unique  en- 
fant, et  de  l'impatience  qu'avait  l'oncle  Maragnon  de  conclure  ce  mariage.  Gaslon 
l'écoulait  d'un  air  morne,  hochant  la  tète  de  temps  en  temps  avec  un  geste  de  con- 
viction désespérée  et  ne  répondant  que  par  des  monosyllabes  étouffés. 

—  C'est  ainsi  que  chacun  tâche  de  préparer  son  bonheur  en  ce  monde  en  atten- 
dant d'aller  rendre  compte  de  ses  œuvres  dans  l'autre,  ajouta  la  mère  Angélique 
en  manière  de  corollaire  ;  vous  seul,  chevalier,  ne  vous  occupez  guère  de  vos  inté- 
rêts ici-bas. 

—  C'est  si  peu  de  chose!  murmura  le  jeune  homme. 

—  Cependant,  mon  frère,  le  soin  de  notre  fortune  est  l'affaire  la  plus  impor- 
tante après  celle  de  notre  salut,  reprit  doucement  la  mère  Angélique;  je  me  suis 
occupée  de  votre  avenir,  quelques  personnes  agissent  en  votre  faveur;  vous  avez  des 
protecteurs  puissants,  et  j'espère  obtenir  bientôt  pour  vous  un  emploi  considérable. 

—  Je  ne  le  désire  point,  répondit-il  d'un  ton  découragé  ;  qu'ai-je  à  faire  des  biens 
de  ce  monde?  je  n'aspire  qu'à  la  retraite... 

Allez-vous  parler  encore  de  vous  faire  capucin!  interrompit  vivement  la  mère 
Angélique;  certainement  je  vénère  l'habit  de  saint  François;  il  a  élé  porté  par  des 
hommes  d'une  vertu  éminente,  plusieurs  ont  reçu  du  ciel  des  grâces  insignes,  mais 
vous  n'avez  pas  la  pieuse  ambition  de  marcher  sur  leurs  traces  et  de  devenir  un 
saint...  Croyez-moi,  renoncez  à  ces  idées,  acceptez  ce  que  je  vous  propose,  et,  au 
lieu  de  vous  enfermer  dans  un  cloître,  partez  pour  les  Grandes-Indes,  allez  faire 
votre  fortune... 

—  Par  delà  les  mers  !  à  travers  mille  périls!  s'écria  le  cadet  de  Colobrières  en 
se  dressant  l'œil  animé,  brillant  d'une  soudaine  énergie.  Oui,  vous  avez  deviné  ma 
vocation!...  je  partirai!... 

L'oncle  Maragnon  avait  tenu  parole  ;  ses  sollicitations  eurent  un  prompt  et  plein 
succès.  Il  obtint  pour  Gaslon  une  mission  qui  l'envoyait  dans  un  de  nos  comptoirs 
de  l'Inde.  Le  vieux  négociant  pourvut  secrètement  à  tout,  et  pressa  le  départ  du 
cadet  de  Colobrières  avec  une  incroyable  activité  :  avant  le  dernier  jour  de  l'octave 
de  la  Fête-Dieu,  Gaston  quitta  Paris  pour  aller  s'embarquer  à  Lorient  sur  un 
navire  en  partance  pour  Chandernagor.  Il  partit  sans  revoir  Mtle  Maragnon,  sans 
faire  ses  adieux  à  sa  sœur,  et  toutes  deux  ignoraient  encore  sa  résolution,  qu'il 
était  déjà  sur  le  vaisseau  qui  devait  le  transporter  à  l'autre  extrémité  du  monde. 

Pendant  la  retraite  de  l'octave,  elles  avaient  partagé  les  exercices  de  la  commu- 
nauté sous  la  direction  immédiate  de  la  maîtresse  des  novices,  et  elles  n'avaient 
vu  la  supérieure  que  dans  le  chœur.  Celle-ci  les  fit  appeler  le  jour  de  la  Fête-Dieu 
à  l'issue  de  la  messe  conventuelle.  Après  les  avoir  conduites  dans  sa  cellule,  elle 
dit  d'un  ton  calme,  mais  les  larmes  aux  yeux  et  en  s'adressant  à  Anaslasie  : 

—  Ma  chère  fille,  Dieu  vous  éprouve  par  une  sensible  affliction;  votre  frère 
Gaston  a  dû  accepter  une  occasion  qui  s'est  offerte  d'améliorer  sa  fortune;  il  est 
parti  pour  les  Indes,  et  sans  doute  son  absence  durera  bien  des  années.  Il  faut 
prier  la  divine  Providence  de  veiller  sur  lui  pendant  ce  long  voyage,  et  de  per- 
mettre que  nous  le  revoyions  avant  de  mourir. 

A  cette  nouvelle,  Anastasie  joignit  les  mains  en  s'écriant  :  —  Gaston  !...  mon 
frère  !..  je  ne  le  verrai  plus!...  Puis  elle  éclata  en  sanglots.  Éléonore  élaii  devenue 


LE    CADET    DE    COLOBRXÈKES.  157 

pâle,  mais  ses  yeux  ne  répandirent  pas  une  larme.  Elle  s'assit  près  de  sa  cousine, 
et  dit  d'une  voix  altérée,  mais  avec  une  sorte  de  fermeté  : 

—  Ma  chère  Anastasie,  il  faut  se  soumettre  à  la  volonté  de  Dieu  !... 

Mlle  de  Colobrières  se  jeta  alors  dans  ses  bras  en  s'écriant  :  —  Ah!  vous  me 
restez,  vous!... 

—  Oui,  pendant  une  année  encore,  dit  la  jeune  fille  avec  une  amère  résigna- 
tion, ensuite  nous  subirons  toutes  deux  l'arrêt  irrévocable  de  la  Providence; 
j'obéirai  au  vœu  de  mes  parents,  je  me  marierai... 

—  Et  moi,  j'entrerai  en  religion!  ajouta  sourdement  Mlle  de  Colobrières. 

—  Hélas!  Seigneur  mon  Dieu!  murmura  la  mère  Angélique  pénétrée  d'une 
grande  affliction,  il  n'est  pas  en  mon  pouvoir  de  les  secourir  ;  je  ne  les  sauverai 
pas  de  ces  vocations  forcées! 

Avant  la  fin  de  l'année  cependant,  il  se  passa  des  événements  qui  trompèrent 
toutes  les  prévisions  et  changèrent  ces  destinées,  qui  semblaient  fixées  irrévocable- 
ment. On  était  en  1789,  et  les  premiers  faits  de  la  révolution  étaient  déjà  accom- 
plis. Quoique  l'on  ne  s'occupât  point  des  affaires  publiques  au  couvent  de  la  Misé- 
ricorde, le  mouvement  révolutionnaire  ne  tarda  pas  à  se  faire  sentir  dans  cette 
enceinte,  jusqu'alors  impénétrable  aux  bruits  du  monde.  L'émigration  avait  com- 
mencé, la  noblesse  était  dispersée,  et  les  dames  de  la  cour  ne  songeaient  plus  à 
acheter  ces  riches  dentelles,  ces  magnifiques  broderies  que  l'on  confectionnait 
dans  le  couvent.  Presque  tout  à  coup  l'habileté  des  religieuses  dans  ces  difficiles 
travaux  devint  un  talent  inutile,  et  elles  ne  gagnèrent  plus  rien.  La  maison  n'avait 
point  d'autre  revenu  ;  la  règle  défendait  aux  filles  de  la  Miséricorde  de  thésauriser, 
et  le  surplus  du  gain  annuel  était  scrupuleusement  partagé  entre  les  maisons  pau- 
vres de  l'ordre.  Lorsque  le  travail  cessa,  la  communauté  fut  à  la  veille  de  tomber 
dans  le  dénûment,  et  la  mère  Angélique  se  dit  avec  douleur  qu'un  jour  viendrait 
peut-être  où  il  faudrait,  comme  dans  les  maisons  de  l'ordre  séraphique,  aller 
quêter  de  porte  en  porte  le  pain  quotidien.  Les  religieuses  ignoraient  pourtant 
l'indigence  dont  elles  étaient  menacées;  la  supérieure  et  la  trésorière  du  couvent 
étaient  seules  au  fait  des  extrémités  auxquelles  le  départ  des  grandes  dames  de 
Versailles  les  réduisait.  Dans  cette  situation  difficile,  la  mère  Angélique  déploya 
une  prudence  admirable  et  un  courage  d'esprit  infini  ;  elle  pourvut  aux  besoins  de 
la  communauté  avec  les  plus  faibles  ressources  :  le  jour  où  l'on  proclama  le  décret 
qui  abolissait  les  vœux  religieux,  il  n'y  avait  plus  qu'un  écu  de  six  livres  dans  la 
caisse  du  couvent. 

La  mère  Angélique  assembla  aussitôt  ses  religieuses  en  chapitre  et  leur  fit  à 
haute  voix  lecture  du  décret;  ensuite  elle  ordonna  à  la  sœur  tourière  de  lui  remet- 
tre ses  clefs,  et  dit  en  les  déposant  sur  la  table  de  la  salle  capitulaire  :  —  Mes 
chères  sœurs,  dès  ce  moment  la  porte  de  clôture  est  ouverte. 

Sans  doute,  il  y  eut  des  cœurs  qui  tressaillirent  de  joie  à  cette  nouvelle  inouïe; 
mais,  en  général,  elle  fut  reçue  avec  une  sorte  de  stupeur.  Dès  le  lendemain 
quelques  jeunes  religieuses  déclarèrent  qu'elles  voulaient  se  retirer  dans  leur 
famille,  et  elles  s'en  allèrent  librement.  Les  vieilles  professes  s'imaginaient  que 
les  temps  étaient  accomplis,  et  que  l'on  touchait  à  la  fin  du  monde.  Quelques- 
unes  s'avancèrent  jusqu'à  la  porte  du  couvent,  et  se  retirèrent  aussitôt  effrayées 
du  bruit  de  la  rue  et  de  la  figure  des  passants. 

Quelques  jours  après  la  promulgation  du  décret,  la  mère  Angélique  reçut  les 
deux  lettres  suivantes  :  la  première  était  du  baron  de  Colobrières;  il  lui  écrivait  : 


158  LE    CADET    DE     COLOBRIÈRES, 

Au  château  de  Colobrières3  ce  1er  février  1790. 
a  Ma  chère  fille, 

»  Depuis  le  départ  de  votre  frère  Gaston,  qui  m'a  écrit  du  port  de  Lorient,  j'ai 
été  privé  de  vos  nouvelles,  et,  vu  les  circonstances  actuelles,  j'éprouve  quelque 
souci  relativement  à  votre  situation.  C'est  avec  une  extrême  douleur  que  j'ai  été 
informé  des  troubles  qui  désolent  le  royaume.  Ne  recevant  pas  les  gazettes,  je  ne 
suis  pas  très  au  courant  des  événements  ;  mais  j'en  vois  assez  pour  savoir  que  l'es- 
prit révolutionnaire  a  pénétré  partout. 

»  Les  manants  du  village  ont  depuis  longtemps  arboré  les  couleurs  dites  natio- 
nales à  la  place  des  fleurs  de  lis,  et  il  y  a  eu  encore  autour  de  nous  d'autres  chan- 
gements non  moins  déplorables.  Il  m'est  revenu  dernièrement  que  des  gens  mal 
intentionnés  voulaient  piller  et  démolir  le  château;  jusqu'à  présent  tout  est  tran- 
quille cependant  dans  la  baronie. 

»  Je  gémis  avec  tous  les  bons  gentilshommes  de  France  sur  les  forfaits  du 
peuple.  Ayant  appris  que  nos  princes  s'éi aient  réfugiés  à  l'étranger,  ainsi  que  la 
meilleure  noblesse,  je  me  suis  demandé  si  mon  devoir  ne  serait  pas  de  quitter 
aussi  ce  malheureux  pays  ;  mais  les  conseils  de  votre  mère  m'en  ont  empêché. 

»  On  parle,  dit-on,  de  la  vente  des  biens  ecclésiastiques,  de  la  destruction  des 
couvents,  et  autres  abominations  semblables;  ces  bruits  me  mettent  en  souci  par 
rapport  aux  neuf  enfants  que  j'ai  dans  l'état  religieux.  Écrivez-moi  pour  me  don- 
ner de  vos  chères  nouvelles.  Votre  mère  et  moi  nous  vous  envoyons  du  fond  du 
cœur  notre  bénédiction,  ainsi  qu'à  notre  fille  Anastasie,  priant  Dieu  de  vous 
secourir  en  ces  tribulations,  et  de  nous  prendre  tous  sous  sa  garde.  Ne  nous  ou- 
bliez pas  dans  vos  prières,  ma  très- chère  fille,  et  tenez-vous  pour  assurée  de 
l'affection  et  tendre  amitié  de  votre  père. 

»  Baron  de  Colobrières.  » 

La  seconde  lettre  venait  de  l'oncle  Maragnon.  Elle  était  ainsi  conçue  : 

Madame  la  supérieure  , 

a  Le  décret  qui  abolit  les  congrégations  religieuses  change  tous  nos  arrange- 
ments. C'est  un  événement  de  force  majeure  qui  annule  nécessairement  la  promesse 
que  nous  avions  faite  à  Éléonore  de  la  laisser  au  couvent  pendant  une  année  révolue  : 
ni  sa  mère  ni  moi  ne  pouvons  nous  rendre  à  Paris  en  ce  moment,  et  nous  vous 
supplions  de  chercher  une  personne  de  toute  confiance  pour  la  ramener  près  de 
nous.  Mme  Maragnon  désire  que  sa  fille  fasse  ce  voyage  avec  toute  la  commodité 
possible,  dans  une  bonne  chaise  de  poste  servie  par  des  domestiques  que  vous 
choisirez;  etc.,  etc.  Je  vous  prie  de  ne  rien  épargner  pour  remplir  ses  intentions, 
et  je  vous  envoie  à  cet  effet  un  mandat  de  5,000  livres... 

»  Veuillez  agréer,  madame  la  supérieure,  l'hommage  de  mon  profond  respect 
et  me  tenir  pour  votre  très-humble,  très-obéissant  et  très-dévoué  serviteur. 

»  Jacques  Maragnon  et  fils.  » 

La  bonne  religieuse  ne  put  s'empêcher  de  sourire  en  lisant  cette  signature  que 
le  vieux  négociant  avait  apposée  au  bas  de  sa  missive,  comme  si  c'eût  été  un  effet 


LE    CADET    DE    COLOBRIERES.  159 

de  commerce,  et  elle  dit  aux  deux  cousines  qui  étaient  auprès  d'elle  dans  la  salle 
de  travail  maintenant  déserte  :  —  Voilà  une  lettre  de  la  maison  Maragnon  qui 
redemande  le  dépôt  précieux  qu'elle  m'avait  confié. 

—  Une  lettre  de  mon  oncle!  s'écria  ÉléOnore  en  prenant  d'une  main  tremblante 
le  papier  que  lui  présentait  la  supérieure. 

—  C'est  bien,  ma  chère  mère,  dit-elle  après  l'avoir  parcouru  attentivement; 
mais  voyez!  vous  avez  oublié  \epost-scriptum.  —  Et  elle  lut  tout  haut  avec  émotion 
ces  lignes  tracées  au  revers  de  la  page  :  «  Ma  fille  bien-aimée,  je  vais  l'attendre  à 
Belveser,  car  les  derniers  décrets  qui  abolissent  les  vœux  religieux  feront  inévita- 
blement fermer  les  couvents.  Dis  à  la  mère  Angélique,  ma  chère  nièce,  que  je  lui 
offre  un  asile  dans  ma  maison  ainsi  qu'à  celles  de  ses  religieuses  qui  voudront 
l'a  suivre.  —  Amène-moi  toutes  ces  saintes  filles.  Je  t'embrasse  du  fond  de  mon 
cœur.  » 

—  Vous  viendrez,  ma  chère  mère,  ajouta  Ëléonore  avec  effusion  ;  il  y  a  place 
pour  toute  la  communauté  à  Belveser! 

— Ah  !  murmura  la  mère  Angélique  les  larmes  aux  yeux  et  comme  se  parlant  à 
elle-même,  il  se  pourrait  !...  Dieu  permettrait  que  je  revisse  l'endroit  où  je  suis 
née...  ma  famille,  ma  mère!... 

La  mère  Angélique  réunit  aussitôt  la  communauté;  son  troupeau  était  presque 
entièrement  dispersé  déjà.  La  ruche  monastique  une  fois  renversée,  l'essaim  effaré 
s'étaft  envolé  au  hasard  à  travers  le  monde;  il  n'y  avait  plus  que  quelques-unes 
des  anciennes  qui  s'étaient  obstinées  à  rester  dans  l'enceinte  violée  du  couvent; 
elles  déclarèrent  que  leur  intention  était  de  se  réfugier  dans  les  Pays  Bas  catho- 
liques, et  d'aller  continuer  leur  profession  religieuse  dans  quelque  maison  de 
l'ordre  de  Saint-Augustin.  Les  converses,  qui  n'élaient  engagées  que  par  des  vœux 
simples,  prirent  le  même  parti;  parmi  les  sœurs  du  voile  blanc,  la  Rousse  seule 
déclara  qu'elle  suivrait  la  mère  Angélique.  Toutes  ces  résolutions  s'accomplirent 
promptement  Quelques  jours  plus  tard,  à  l'a  tombée  de  la  nuit,  une  chaise  de 
poste  attendait  dans  la  cour  du  couvent  de  la  Miséricorde.  Ce  fut  un  moment 
triste  et  solennel  que  celui  où  la  mère  Angélique  sortit  de  cette  maison  qu'elle  avait 
gouvernée  si  longtemps,  et  dans  laquelle  elle  avait  cru  mourir.  Elle  passa  la  der- 
nière la  porte  de  clôture,  s'agenouilla  sur  le  seuil,  Gt  une  courte  prière,  et  monta 
dans  la  voiture  avec  les  deux  cousines  et  la  Rousse.  Au  moment  de  partir,  elle 
avait  quitté  la  robe  grise,  le  scapulaire  et  le  voile  noir  des  filles  de  la  Miséri- 
corde; Anastasie  aussi  avait  changé  son  habit  de  novice,  et  toutes  deux  étaient 
modestement  vêtues  d'un  déshabillé  de  couleur  sombre.  Ce  costume  était  comme 
une  transition  entre  les  parures  mondaines  et  la  bure  des  religieuses. 

En  entendant  une  voiture  rouler  sous  la  grande  porte  du  couvent,  les  petites 
gens  du  voisinage  parurent  au  seuil  de  leurs  boutiques,  comme,  quelques  mois 
auparavant,  lorsqu'ils  avaient  vu  la  chaise  de  poste  de  l'oncle  Maragnon  s'ar- 
rêter devant  cette  sainte  maison.  Le  jeune  commis  qui  savait  par  cœur  les  vers 
de  La  Harpe  reconnut,  à  la  clarté  des  lanternes,  les  traits  un  peu  pâlis  d'É- 
iéonore,  et  s'écria  avec  un  mouvement  tragique,  en  parodiant  l'imprécation  de 
Mélanie  et  en  apostrophant  dans  sa  pensée  la  bonne  grosse  figure  de  Jacques 
Maragnon  : 

Dieu!...  c'est  le  dernier  cri  de  sa  fille  expirante 
Qui  seul  retentira  dans  son  ftme  tremblante! 


140  LE    CADET    DE    COLOBRIÈRES. 


VII. 


L'on  était  au  commencement  du  mois  de  mars;  une  tiède  brise  murmurait 
entre  les  frêles  rameaux  qui  commençaient  à  verdir;  le  jour  finissait,  et  le  mince 
croissant  delà  lune  se  levait  derrière  les  ruines  delà  tour  de  Belveser.  Une  voiture 
de  voyage  roulait  à  travers  la  campagne  silencieuse;  après  avoir  laissé  Éléonore  au 
seuil  de  la  somptueuse  demeure  de  Mme  Maragnon,  elle  montait  au  château  de  Colo- 
brières.  Quand  elle  eut  atteint  l'entrée  du. chemin  rocailleux  qui  aboutissait  au 
vieux  manoir,  elle  s'arrêta,  et  trois  femmes  descendirent  :  c'étaient  la  mère  Angé- 
lique, Mlle  de  Colobrières  et  la  Rousse.  Elles  gravirent  à  pied  la  rude  montée  et 
gagnèrent  la  plate-forme.  Le  plus  profond  silence  régnait  autour  du  château,  et 
l'on  aurait  pu  croire  qu'il  était  inhabité,  si  un  faible  rayon  de  lumière  n'eût  tra- 
versé les  contrevents  vermoulus  de  la  salle  où  la  famille  se  tenait  ordinairement. 

—  Chère  enfant,  dit  la  mère  Angélique  en  s'arrêtant  et  en  s'appuyant  au  bras 
d'Anastasie,  la  joie  m'étouflfe...  le  cœur  me  manque...  je  n'ose  approcher...  nos 
chers  parents  sont  là... 

Mlle  de  Colobrières  regardait  autour  d'elle  avec  un  attendrissement  indicible, 
et  hésitait  aussi  à  franchir  le  seuil. 

—  Venez,  dit-elle,  approchons-nous  sans  bruit;  nous  pourrons  d'abord  voir  ma 
mère  à  travers  la  fenêtre. 

Elles  s'avancèrent  avec  précaution  et  regardèrent  entre  les  ais  disjoints.  Le 
tableau  qu'elles  aperçurent  alors  les  navra  :  l'intérieur  de  la  salle  était  éclairé 
par  une  petite  lampe  dont  le  débile  rayonnement  s'éteignait  sur  les  tons  obscurs 
des  lambris;  les  meubles  étaient  rangés  dans  l'ordre  habituel,  mais  il  n'y  avait 
que  des  cendres  froides  dans  le  foyer,  et  la  table  était  nue.  La  baronne,  seule  dans 
cette  vaste  pièce,  filait  avec  une  activité  machinale.  Elle  était  assise  à  sa  place 
ordinaire,  en  face  du  fauteuil  vide  de  son  mari.  Tout  en  travaillant,  elle  remuait 
les  lèvres  comme  si  elle  priait,  et  de  temps  en  temps  elle  laissait  tomber  son 
fuseau  pour  essuyer  les  grosses  larmes  qui  roulaient  sur  ses  joues  pâles. 

—  Mon  père!  murmura  Anastasie,  je  ne  vois  pas  mon  père...  il  est  arrivé  ici 
quelque  malheur... 

Alors  la  Rousse  frappa  à  la  porte  du  château  en  appelant  Tonin  à  haute  voix. 
La  baronne  accourut  toute  tremblante  à  ce  bruit  et  tira  les  verrous.  —  C'est  toi, 
Madeleine!...  s'écria  t-elle  en  considérant  la  sœur  converse  d'un  œil  stupéfait;  tu 
viens  de  Paris  !....  et  mes  filles,  mes  filles?... 

—  Elles  sont  ici,  madame  la  baronne,  répondit  la  Rousse  ;  les  voilà. 

La  bonne  dame  étendit  les  bras  en  murmurant  :  —  Mes  enfants!...  ah!  le  bon 
Dieu  vous  envoie  pour  me  consoler...  Mes  enfants,  est-ce  bien  vous?... 

Ses  filles  l'embrassèrent  en  pleurant  et  l'emmenèrent  dans  la  salle.  Elle  s'assit 
entre  elles  deux  en  les  tenant  toujours  par  la  main,  et  se  mit  à  les  considérer  en 
silence  avec  une  sorte  de  ravissement;  puis  elle  dit  avec  des  larmes  de  joie  :  — 
Ma  chère  Eupbémie,  il  y  aura  bientôt  vingt  ans  que  je  me  séparai  de  vous,  sans 
espoir  de  vous  revoir...  Dieu  me  fait  bien  des  grâces,  il  accomplit  un  vœu  que  je 
n'aurais   pas  même  osé  former Ma  chère  Anastasie,  mon  enfant  bien-aimé, 


LE     CADET     DE     COLOBRIÈRES.  141 

vous  m'êtes  aussi  rendue...  que  béni  soit  ce  jour!...  —  Elle  joignit  les  mains,  et 
ajouta  en  levant  les  yeux  au  ciel  :  Oh  !  si  votre  père  était  avec  nous!... 

—  Mon  père!  dit  timidement  Anastasie;  hélas,  il  n'est  donc  pas  ici  ? 

—  Il  est  parti  depuis  hier  avec  Tonin,  répondit  la  baronne;  je  devais  aller  le 
rejoindre  bientôt. 

—  Et  où  donc  est-il  allé,  ma  mère?  demanda  Anastasie. 

—  Il  a  émigré  de  l'autre  côté  du  Var,  répondit  en  soupirant  Mme  de  Colobrières  ; 
c'était  une  idée  qu'il  avait  en  tête  depuis  longtemps.  Il  s'est  passé  bien  des  événe- 
ments dans  le  pays,  dont  il  a  été  fort  indigné  ;  les  petites  gens  insultent  la  noblesse  ; 
les  paysans  pillent  et  brûlent  les  châteaux.  Au  milieu  de  tous  ces  déportements, nous 
n'avons  pas  souffert  le  moindre  dommage  ;  mais  votre  père  ne  pouvait  plus  supporter 
la  vue  de  ces  calamités  :  il  avait  d'ailleurs  l'idée  que  tôt  ou  tard  nous  serions  vic- 
times des  révolutionnaires,  et  la  nuit  dernière,  accompagné  de  Tonin,  il  a  passé  la 
frontière;  d'un  moment  à  l'autre  j'attends  de  ses  nouvelles.  Sans  doute,  il  me 
mandera  d'aller  le  rejoindre  à  l'étranger;  vous  viendrez  avec  moi,  mes  chères 
filles;  heureusement  ce  n'est  pas  loin. 

La  Rousse  s'en  était  allée  tout  droit  à  sa  cuisine;  elle  avait  fouillé  l'armoire  aux 
provisions,  et,  sans  rien  dire,  elle  s'était  mise  à  préparer  le  souper.  Lorsqu'elle 
vint  mettre  le  couvert,  la  baronne  s'écria  :  —  Est-ce  qu'il  y  aura  quelque  chose  à 
mettre  sur  la  table?  depuis  hier  je  ne  me  suis  pas  souvenue  de  manger.... 

Pendant  le  souper,  la  Rousse,  qui  était  sortie  un  moment,  rentra  dans  la  salle 
tout  effarée  :  — Jésus!  mon  Sauveur!  dit-elle,  il  se  passe  quelque  chose  d'extraor- 
dinaire là-bas  dans  le  village.... 

La  baronne  et  ses  filles  coururent  sur  la  plate-forme  :  en  effet,  on  entendait 
dans  l'éloignement  sonner  le  tocsin,  et  la  clarté  d'un  incendie  jaillissait  à  l'horizon. 

—  L'on  a  encore  mis  le  feu  à  quelque  château  !  s'écria  Mme  de  Colobrières  ; 
grand  Dieu!  mettez  un  terme  à  toutes  ces  calamités...  Pourvu  que  M.  le  baron 
soit  en  sûreté  de  l'autre  côté  de  la  rivière  !... 

—  Le  tocsin  sonne  à  l'église  du  village  de  Belveser,  dit  Anastasie  avec  inquié- 
tude; qui  sait  si  ces  méchantes  gens  n'essaient  pas  de  brûler  le  château  de  ma 
tante  ? 

—  Soyez  tranquille,  ma  fille  ;  ils  s'en  garderaient  bien,  répondit  la  baronne  ;  le 
jeune  Maragnon  est  à  la  tête  de  ce  qu'ils  appellent  la  commune;  on  l'a  nommé 
maire  de  l'endroit,  et  il  fait  une  rude  guerre  aux  malfaiteurs. 

Le  cœur  d'Anastasie  tressaillit  à  ce  nom;  les  plus  doux  souvenirs  de  sa  vie  se 
retracèrent  à  sa  pensée,  et  elle  eut  comme  un  pressentiment  que  le  bonheur 
qu'elle  regrettait  n'était  pas  à  jamais  fini.  La  baronne  retint  longtemps  ses  filles 
auprès  d'elle  ce  soir-là,  puis  elle  les  ramena  dans  la  petite  chambre  qu'elles  occu- 
paient jadis.  Ce  réduit,  si  longtemps  abandonné,  n'était  presque  plus  habitable; 
le  chardon  de  sinople  était  effacé  par  les  eiflorescences  du  plâtre;  le  vent  avait 
enfoncé  la  fenêtre,  et  les  hirondelles  nichaient  sous  les  ailes  des  chérubins.  La 
mère  Angélique  parcourut  d'un  œil  attendri  ce  lieu  dévasté,  et  dit  en  regardant 
le  lit:  — Je  me  souviens  encore  du  jour  où  ma  tante  Agathe  m'embrassa  en  pleu- 
rant avant  d'aller  se  marier  avec  Pierre  Maragnon,  et  me  laissa  ici  à  sa  place. 

—  Pauvre  femme!  murmura  la  baronne  en  soupirant,  je  n'espère  pas  qu'il  me 
soit  jamais  permis  de  la  revoir. 

—  Qui  sait,  ma  mère?  s'écria  Anastasie;  tant  de  choses  qui  paraissaient  im- 
muables ont  changé  déjà!... 

tome  i.  1  0 


142  LE     CADET    DE     COLOBRIÈRES. 

Ces  paroles  furenl  comme  une  prophétie;  le  lendemain,  un  messager,  envoyé 
par  Ëléonore,  apporta  une  nouvelle  inouïe  :  le  vieux  baron  de  Colobrières  et  son 
domestique  Tonin,  après  avoir  passé  une  seule  nuit  sur  le  territoire  du  comté  de 
Nice,  avaient  de  nouveau  i'ranohi  ie  Var,  et  s'étaient  retrouvés  en  France;  l'on 
n'expliquait  point  clairement  par  quel  motif  ils  étaient  revenus  ainsi  sur  leurs  pas. 
A  peine  de  retour,  ils  étaient  tombés  au  pouvoir  d'une  de  ces  bandes  armées  qui 
de  temps  en  temps  battaient  le  pays,  et  ils  auraient  couru  de  grands  dangers  sans 
l'intervention  du  jeune  Maragnon,  lequel,  après  les  avoir  délivrés,  les  ramenait  à 
Belveser.  Ëléonore  écrivait  à  la  baronne,  au  nom  de  sa  mère,  la  suppliant  de  quitter 
le  château,  où  peut-être  elle  n'était  plus  en  sûreté,  et  de  venir  sur-le  champ  avec 
ses  tilles  se  réfugier  à  Belveser,  où  son  mari  la  rejoindrait  le  jour  même. 

Ce  fut  une  louchante  entrevue  que  celle  de  la  baronne  avec  sa  belle-sœur. 
Mme  Maragnon  vint  au-devant  d'elle,  l'embrassa  avec  effusion,  la  considéra  un 
moment  avec  un  mélancolique  attendrissement,  et  s'écria  :  —  Oh  !  ma  sœur,  je 
vous  aurais  bien  reconnue  pourtant!...  Puis,  apercevant  derrière  la  baronne  le 
visage  charmant  d'Anastasie,  elle  ajouta  vivement  :  —  C'est  vous  !  Vous  voilà  telle 
que  je  vous  laissai  il  y  a  trente  ans! 

Un  peu  pius  tard,  le  baron  arriva  escorté  de  Dominique  Maragnon  et  de  quelques 
honnêtes  villageois  armés  de  leurs  fusils  de  chasse;  le  digne  gentilhomme  était 
un  peu  abattu  par  sa  première  campagne.  Quoiqu'il  se  fût  vaillamment  comporté, 
cette  troupe  de  malfaiteurs  qui,  sous  prétexte  de  déjouer  les  menées  des  aristo- 
crates, se  promenait  à  main  armée  sur  la  frontière,  l'avait  rudement  traité;  les 
plus  méchants  parlaient  de  le  fusiller,  lorsque  Dominique  Maragnon  l'avait  tiré  de 
leurs  mains.  Il  entra  dans  le  salon  et  d'abord  salua  cérémonieusement  Mme  Mara- 
gnon en  balbutiant  quelques  phrases  sur  le  malheur  des  temps  ;  puis  les  larmes 
lui  vinrent  aux  yeux,  il  embrassa  sa  sœur  et  alla  vers  Ëléonore  en  s'écriant  :  — 
Ma  chère  nièce,  je  suis  vraiment  fort  aise  de  vous  revoir.  Savez-vous  que  je  vous 
trouve  fort  embellie?  —  Sans  ce  digne  jeune  homme,  ces  brigands  m'achevaient, 
ajouta-t-il  en  tendant  la  main  a  Dominique  Maragnon;  au  lieti  d'être  vivant  et 
bien  portant  parmi  vous,  je  serais  mort,  à  l'heure  qu'il  est,  et  enterré  au  pied 
d'un  arbre. 

Mme  Maragnon  installa  à  Belveser  la  famille  de  Colobrières.  Le  baron  fit  quelque 
résistance;  mais  on  lui  prouva  facilement  que  sa  sûreté  exigeait  qu'il  attendît, 
pour  retourner  dans  son  château,  que  la  contre-révolution  fût  accomplie.  Ses  au- 
tres filles,  religieuses  dans  diverses  maisons  de  l'ordre  de  la  Miséricorde,  vinrent 
retrouver,  à  Belveser,  la  mère  Angélique,  et  formèrent  comme  une  petite  congré- 
gation dont  elle  était  encore  la  supérieure.  L'oncle  Maragnon  arriva  sur  ces  entre- 
faites. Prévoyant  les  événements,  il  avait  restreint  prudemment  ses  opérations 
commerciales,  et  venait  attendre  à  l'écart  le  terme  de  cette  grande  crise.  Le  vieux 
négociant  comprit  bientôt  qu'il  n'avait  surpris  que  la  moitié  d'un  secret  dans  le 
parloir  de  la  Miséricorde,  et  que  l'inclination  d'Eléonore  pour  le  cadet  de  Colo- 
brières n'était  pas  le  seul  empêchement  à  son  mariage  avec  Dominique  Maragnon. 
Il  avait  trop  de  jugement,  trop  de  sagacité,  pour  s'obstiner  à  vaincre  ce  double 
obstacle,  et,  prévenant  les  intentions  de  son  fils,  il  ne  l'exposa  pas  à  lui  désobéir. 
Après  avoir  prévenu  Mnie  Maragnon,  il  attendit  un  moment  favorable  pour  expli- 
quer sa  volonté  et  emporter  d'emblée  le  consentement  du  baron.  Tandis  que 
Dominique  et  les  deux  cousines,  accompagnées  de  Mlle  Irène,  faisaient  comme 
autrefois  de  longues  promenades  à  travers  champs,  et  allaient  chercher  des  bou- 


LE    CADET    DE    COLOBRIÈRES.  145 

quets  à  l'Enclos  du  Chevrier,  il  jouait  aux  boules  avec  le  baroo  ou  lui  lisait  tout 
haut  les  gazettes.  Un  jour,  il  lui  lut  le  décret  de  l'assemblée  constituante  qui  sup- 
primait la  noblesse  héréditaire,  les  armoiries  et  toute  espèce  de  distinction  entre 
les  citoyens,  et,  profitant  de  la  stupeur  du  baron  à  cette  nouvelle  inouïe,  il  lui 
parla  de  la  probabilité  d'une  inclination  naissante  entre  Mlle  Anastasie  de  Colo- 
brières  et  Dominique  Maragnon. 

—  Par  le  temps  où  nous  vivons,  tout  est  possible,  répliqua  froidement  le  vieux 
gentilhomme;  les  Colobrières  ne  sont  plus  nobles;  je  ne  suis  plus  baron,  et  noire 
chardon  de  sinople  n'est  plus  propre  à  rien  qu'à  être  mangé  par  les  ânes!  C'est  bieu 
lace  que  cette  assemblée  a  décidé,  n'est-ce  pas?  dès  lors  je  ne  vois  point  d'obstacle 
à  ce  que  ma  fille  épouse  votre  fils  ;  c'est  bien  le  moins,  morbleu!  que  la  révoluiton 
nous  procure  cet  avantage! 

En  effet,  quelques  jours  plus  tard,  Dominique  Maragnon  demanda  et  obtint  la 
main  de  Mlle  de  Colobrières.  La  baronne  en  éprouva  une  si  grande  satisfaction, 
qu'elle  avoua  conlidentiellement  à  sa  belle-sœur  qu'elle  était  intérieurement  récon- 
ciliée avec  le  gouvernement  dont  l'influence  produisait  de  tels  miracles.  Ëléonore 
eut  aussi  une  grande  joie  de  ce  mariage;  c'était  pour  elle  comme  une  espérance  à 
moitié  réalisée;  l'on  n'avait  pourtant  aucune  nouvelle  du  cadet  de  Colobrières,  et 
l'on  ne  pouvait  former  aucune  conjecture  probable  sur  l'époque  de  son  retour. 

La  révolution  marchait  cependant,  les  événements  s'accomplissaient  rapidement, 
et  enfin  le  baron  lut  une  gazette  datée  du  premier  jour  de  l'an  ier  de  la  république 
française.  Dès  cet  instant,  il  déclara  qu'il  renonçait  à  s'occuper  des  affaires  publi- 
ques, et  qu'il  protestait  d'avance  contre  tous  les  actes  du  nouveau  gouvernement. 
Le  règne  de  la  terreur  arriva;  les  proscriptions  atteignirent  même  les  hommes 
qui,  comme  Jacques  Maragnon,  étaient  dévoués  à  la  révolution.  Pourtant  la  tran- 
quillité des  habitants  de  Belveser  ne  fut  pas  un  seul  moment  troublée;  à  cette 
époque  où  la  fortune,  le  rang,  la  foi  religieuse,  conduisaient  également  à  l'écha- 
faud,  le  négociant  millionnaire,  le  vieux  gentilhomme  et  les  pauvres  sœurs  de  la 
Miséricorde  vécurent  en  sûreté  dans  ce  coin  oublié  du  monde. 

La  guerre  empêchait  les  communications  à  l'étranger,  et,  malgré  les  plus 
actives  démarches,  on  ne  recevait  aucune  nouvelle  du  cadet  de  Colobrières.  Pen- 
dant plusieurs  années,  l'oncle  Maragnon  ne  cessa  d'écrire  dans  tous  les  comptoirs 
de  llnde,  mais  la  plupart  de  ses  lettres  ne  parvinrent  pas  à  leur  destination,  et  les 
autres  n'obtinrent  que  des  renseignements,  négatifs;  il  paraissait  certain  cependant 
que  depuis  longtemps  Gaston  avait  quitté  Chandemagor.  Plusieurs  années  s'étaient 
écoulées  depuis  son  départ,  et  l'on  ne  doutait  plus  qu'il  n'eût  succombé.  Seule,  la 
baronne  conservait  quelque  espoir  de  le  revoir.  Ëléonore  l'avait  longtemps  attendu, 
mais  enfin  elle  demeura  persuadée  de  son  malheur.  Lorsqu'elle  n'éprouva  plus  ces 
mouvements  intérieurs,  celte  foi  en  l'avenir,  qui  d'abord  l'avaient  soutenue,  elle 
tomba  dans  une  tristesse  profonde,  continuelle,  calme  pourtant;  ceux  qui  voyaient 
le  fond  de  son  âme  purent  comprendre  qu'elle  ne  succomberait  pas  à  sa  douleur, 
mais  que,  fidèle  au  souvenir  de  Gaston,  elle  le  pleurerait  toute  sa  vie.  Elle  supplia 
sa  mère  de  ne  point  songer  à  son  établissement,  et  annonça  l'intention  de  passer 
le  reste  de  ses  jours  a  Belveser,  avec  les  deux  familles,  qu'unissaient  maintenant  de 
doubles  liens.  Personne  n'essaya  de  combattre  sa  résolution  ;  seulement,  Mlle  Irène 
lui  faisait  parfois  en  secret  des  représentations,  et  lui  disait  eu  levant  les  yeux 
au  ciel  : 

—  A  votre  âge,  j'étais  comme  vous,  mademoiselle;  ce  mot  de  mariage  me  fai- 


!    ,  \  LE    CADET    DE     COLOBRIERES. 

sait  frémir...  J'ai  refusé  une  quantité  innombrable  de  partis...  eh  bien!  à  présent, 
mes  répugnances  s'évanouissent  de  jour  en  jour,  et  je  suis  près  de  me  repentir... 

Ëléonore  persista  dans  l'espèce  de  vœu  qu'elle  avait  fait;  elle  se  considérait 
comme  une  veuve,  la  veuve  inconsolable  de  celui  qui  n'avait  jamais  entendu  de 
sa  bouche  l'aveu  de  son  amour. 

Il  y  avait  six  ans  révolus  que  le  cadet  de  Colobrières  était  allé  s'embarquer  à 
Lorient,  et  qu'on  n'avait  reçu  de  lui  ni  directement,  ni  indirectement,  aucune 
nouvelle,  lorsque  le  baron  de  Colobrières  reçut  une  lettre  datée  de  Londres. 
Gaston  lui  mandait  simplement  qu'après  beaucoup  de  vicissitudes,  il  revenait  des 
Indes  avec  une  santé  altérée  par  des  fatigues  et  des  souffrances  excessives,  et  qu'il 
rapportait  un  peu  d'argent  dont  il  espérait  faire,  par  le  travail,  le  commencement 
de  sa  fortune.  Le  baron  lut  cette  lettre  devant  la  famille  assemblée.  Tandis  que 
la  baronne  et  ses  filles  pleuraient  de  joie  et  rendaient  grâce  au  ciel,  Ëléonore  alla 
vers  Jacques  Maragnon,  et  dit  en  le  regardant  fixement  :  —  Mon  oncle  !... 

Il  la  comprit;  il  comprit  qu'il  devait  réparer  les  malheurs  qu'il  avait  involon- 
tairement causés  en  envoyant  à  l'autre  bout  du  monde  le  cadet  de  Colobrières,  et, 
prenant  la  main  de  sa  nièce,  il  lui  répondit  :  —  Je  porterai  moi-même  la  réponse 
du  baron;  dans  vingt  jours  au  plus  lard,  Gaston  de  Colobrières  sera  ici. 

—  Vous  savez  ce  que  vous  aurez  à  lui  dire,  mon  oncle?  ajouta  Ëléonore. 

—  Parbleu  !  répliqua  le  gros  bonhomme,  je  lui  remettrai  la  lettre  de  faire  part 
du  mariage  de  sa  sœur  avec  Dominique.  C'est  une  nouvelle  un  peu  vieille  déjà, 
mais  elle  ne  lui  en  fera  pas  moins  beaucoup  de  plaisir. 

Un  mois  plus  lard,  Mlle  Maragnon  épousa  le  cadet  de  Colobrières. 

Les  deux  familles  continuèrent  de  vivre  à  Belveser.  Lorsque  les  mauvais  jours 
de  la  révolution  furent  passés,  le  baron  parla  de  retourner  dans  son  château,  qu'il 
n'avait  pas  visité  depuis  ce  qu'il  appelait  son  émigration  ;  mais  le  manoir  seigneurial 
n'était  plus  qu'une  ruine  tout  à  fait  inhabitable.  Le  vieux  gentilhomme  parut  fort 
étonné  de  le  voir  en  cet  état;  il  finit  par  se  persuader  que  c'étaient  les  révolu- 
tionnaires qui  l'avaient  démoli,  et  consentit  à  demeurer  au  milieu  de  ses  enfants, 
dans  le  château  neuf  de  Belveser.  Il  parvint  à  un  âge  fort  avancé,  exempt  d'infir- 
mités, et  n'ayant  qu'un  seul  souci,  celui  de  voir  ses  fils  partager  jusqu'à  un  certain 
point  les  idées  révolutionnaires  :  deux  de  ses  aînés  servaient  dans  les  armées 
républicaines,  et  la  baronne  elle-même  n'avait  pas  l'air  de  regretter  l'ancien 
régime. 

Mlle  de  la  Roche-Lambert  était  la  seule  de  son  opinion;  parfois  ils  s'entrete- 
naient ensemble  des  calamités  qui  les  avaient  frappés  et  des  malheurs  de  la  révo- 
lution. M1Ie  Irène  insinuait  en  soupirant  qu'elle  y  avait  perdu  tout  ce  qu'elle 
possédait,  et  elle  avait  fini  par  le  croire  réellement.  Le  vieux  gentilhomme  hochait 
la  tête  et  répondait  :  —  C'est  comme  moi,  mademoiselle;  les  terroristes  ont  pillé 
et  démoli  mon  château.  L'émigration  a  achevé  ma  ruine  ;  j'ai  failli  périr  en  pas- 
sant à  l'étranger.  C'est  un  fait  connu  :  les  Colobrières  ont  tout  perdu  à  la  révo- 
lution ! 

Mme  Charles  Reybaud. 


DE  LA  CRITIQUE 


PHILOSOPHIQUE. 


I.  —  Mélanges  Philosophiques  et  Religieux, 

PAR    M.    BORDAS -DEMOULIN  (1). 

II.  —  lies  Évangiles, 

Traduction  nouvelle  avec  des  notes  et  des  réflexions, 

PAR  M.  F*  LAMENNAIS  ("2). 


La  critique  philosophique  a  été  fondée  par  Aristote.  A  la  puissance  de  l'inven- 
tion métaphysique,  le  maître  d'Alexandre  joignait  un  jugement  non  moins  étendu 
que  sûr  :  aussi  a-t-il  laissé  en  toute  matière  des  principes,  des  règles  et  des  déci- 
sions qu'il  faut  encore  aujourd'hui  accepter  ou  contredire,  mais  dont  il  est  im- 
possible de  ne  pas  tenir  compte.  Leibnitz,  il  y  a  deux  siècles,  restaura  la  critique 
philosophique;  Descartes  n'en  eut  pas  le  loisir  :  il  se  jeta  rapidement  dans  le  dog- 
matisme, après  avoir  critiqué  la  science  officielle  de  son  époque  dans  quelques 
pages  d'une  immortelle  ironie.  Pendant  que  Leibnitz  faisait  de  l'histoire  et  de 
l'érudition  comme  des  auxiliaires  de  sa  propre  métaphysique,  Bayle  dressait  le 
plus  piquant  inventaire  des  opinions  humaines,  dans  l'unique  dessein  de  former 
des  doutes.  A  ses  yeux,  la  plus  grande  des  erreurs  était  la  certitude.  Dans  sa  labo- 
rieuse vie,  Bayle  n'oublia  jamais  l'entraînement  qui,  vers  l'âge  de  vingt  ans, 
l'avait  poussé  à  quitter  la  foi  protestante  de  ses  pères  pour  embrasser  la  religion 
catholique,  à  laquelle  il  renonça  dix-sept  mois  après.  Le  souvenir  de  ces  deux 
abjurations  si  brusques  et  si  rapprochées  lui  inspira  pour  tout  dogmatisme  un 
invincible  éloigneraent.  Désormais  Bayle  ne  se  passionna  ni  pour  Rome  ni  pour 
Genève;  il  n'afficha  de  préférence  pour  aucun  philosophe,  il  fut  le  plus  ingénieux 

(1)  Un  vol.  in-8°,  librairie  de  Ladrange,  quai  des  Auguslins. 

(2)  Un  vol.  in- 18,  librairie  de  Pagnerre  rue  de  Seine 


146  DE     LA    CRITIQUE    PHILOSOPHIQUE. 

des  sceptiques,  et  aussi  le  plus  docte,  car,  s'il  doutait  de  tout,  c'était  après  avoir 
tout  approfondi. 

Ce  que  Bayle  redoutait  si  fort,  ce  que  noire  siècle  semble  ne  plus  comprendre, 
la  passion  dans  les  choses  de  la  pensée,  Voltaire  l'eut  au  plus  haut  point.  Il  im- 
prima à  la  critique  philosophique  une  animation  qu'avant  lui  on  ne  connaissait 
pas  :  voilà  son  originalité.  D'autres,  sans  même  invoquer  Aristote  et  Leibnilz, 
eurent  un  esprit  non  moins  universel.  Ce  n'est  pas  comme  adversaire  du  christia- 
nisme que  Voltaire  est  nouveau  :  Celse,  Porphyre,  Julien,  l'empereur  Frédéric  II, 
Spinoza,  lui  ont  enlevé  sur  ce  point  la  gloire  de  l'initiative.  Par  quel  endroit  a-t- 
il  donc  été  si  puissant?  Par  la  conviction  ardente  dont  il  était  pénétré  et  qu'il 
savait  faire  passer  dans  l'âme  des  autres.  Art,  littérature,  histoire,  philosophie, 
religion,  sur  tous  ces  sujets  Voltaire  a  des  opinions,  des  préférences,  des  juge- 
ments, des  théories  qu'il  ne  sacrifiera  à  aucun  intérêt.  Sans  doute  il  ne  s'est  pas 
refusé,  dans  sa  longue  et  militante  carrière,  les  ressources  de  la  tactique  et  les 
finesses  d'une  adroite  diplomatie.  Seulement  il  mettait  cette  habileté  au  service 
de  ses  passions  littéraires  et  philosophiques.  C'était  pour  elles  qu'il  voulait  triom- 
pher, et  non  pas  sans  elles.  Aujourd'hui  ce  n'est  plus  cela;  nous  avons  de  grands 
poètes  qui  se  moquent  presque  de  la  poésie,  du  moins  ils  congédient  la  Muse  et 
lui  ferment  sur  le  nez  la  porte  des  deux  chambres.  Tout  ce  qui  peut  devenir  un 
embarras  dans  la  poursuite  du  but  qu'on  veut  atteindre  est  prudemment  écarté; 
on  jette  à  la  mer  ce  dont  on  se  faisait  gloire  dans  d'autres  temps.  Enfin  l'écrivain 
semble  préoccupé  surtout  de  ce  qui  peut  être  utile  à  lui-même.  Il  est  un  contem- 
porain de  Voltaire,  un  autre  grand  critique,  auquel  ces  dispositions  de  notre  temps 
arracheraient,  s'il  en  pouvait  être  témoin,  des  exclamations  pathétiques.  En  face 
de  tant  de  calculs,  quelle  ne  serait  pas  la  colère  de  Diderot,  lui  qui  servait  avec 
tant  de  vivacité  toutes  les  causes  qu'il  trouvait  justes,  et  dont  l'impétuosité  effrayait 
jusqu'à  Voltaire!  Tête  encyclopédique,  âme  de  feu,  Diderot  embrassa  tout,  les 
sciences,  la  connaissance  théorique  des  arts,  des  métiers,  les  lettres,  la  philoso- 
phie. Dans  le  drame  et  le  roman,  il  fut  novateur,  et  il  se  montra  original  dans 
la  critique  philosophique,  surtout  par  les  applications  qu'il  en  sut  faire.  Quand  il 
critique  les  mauvais  peintres  de  son  époque,  quand  il  loue  un  petit  nombre  de 
tableaux  que  nous  goûtons  encore,  quand  il  exalte  Richardson  et  Sedaine,  on  sent 
un  métaphysicien,  un  moraliste  qui  demande  les  causes  de  son  admiration  et  de 
son  blâme  à  de  profondes  études  sur  l'âme  humaine. 

C'est  ce  que  comprit  vite  l'Allemagne,  et  le  génie  philosophique  de  Diderot,  s'il 
ne  créa  pas  Lessing,  du  moins  l'excita  puissamment.  Entre  ces  deux  hommes  que 
d'analogies  intéressantes!  Qui  ressemble  plus  à  Diderot  que  l'auteur  du  Laocoon 
et  à'Emilia  Galotti?  Sur  ce  point,  au  surplus,  nous  n'en  sommes  point  réduits 
aux  conjectures.  Lorsque  Lessing,  à  Hambourg,  écrivit  la  Dramaturgie,  on  eût  pu 
croire  souvent  que  c'était  Diderot  qui  tenait  la  plume,  si  l'on  n'eût  pas  parfois 
rencontré  son  autorité  invoquée,  et  son  mérite  noblement  reconnu.  Ainsi  le  pays 
de  Boileau,  de  Rollin,  de  Le  Batteux,  avait  aussi  l'honneur  de  l'innovation  dans 
la  critique  :  il  n'est  pas  rare  à  notre  nation  de  se  contredire  pour  se  compléter. 
Parfois  la  même  époque, les  mêmes  hommes  traversent,  en  philosophie,  en  politique, 
les  points  de  vue  les  plus  opposés  pour  saisir  l'ensemble.  Cependant  tous  ces  mou- 
vements amènent  des  résultats  dont  profitent  les  autres  peuples.  Avec  un  peu 
de  justice,  le  monde  conviendra  que  la  légèreté  française  est  bonne  à  quelque 
chose. 


DE     LA    CRITIQUE    PHILOSOPHIQUE.  147 

Au  moment  où  Lessing  disparaissait,  une  philosophie  nouvelle  pointait  en 
Allemagne.  A  travers  les  phases  diverses  que  depuis  un  demi  siècle  cette  philoso- 
phie a  parcourues,  elle  a  eu  l'ambition  de  tout  expliquer,  de  tout  régler,  soit 
qu'avec  Kant  et  Fichle  elle  rapportât  tout  à  l'homme,  soit  qu'avec  Schelliug  et 
Hegel  elle  vît  dans  l'univers  et  dans  ("histoire  comme  une  éclatante  expansion  de 
l'unité  divine.  Aussi  nous  lui  devons  de  fortes  et  brillantes  théories  sur  les  di- 
verses applications  de  l'activité  humaine,  notamment  sur  le  droit  et  sur  l'art.  Ici 
nous  sommes  dans  la  partie  spéculative  de  la  critique  philosophique;  ici  les  abs- 
tractions régnent,  et  la  puissance  métaphysique  qui  les  enchaîne  condescend 
rarement  à  appeler  les  laits  eu  témoignage  de  la  vérité  des  principes  qu'elle 
établit. 

C'est  sans  doute  pour  l'esprit  un  noble  emploi  de  ses  facultés  que  la  contempla- 
tion des  idées  les  plus  générales  considérées  en  elles-mêmes  et  isolées  des  faits 
qui  souvent  ne  les  traduisent  qu'en  les  défigurant.  Toutefois  cet  emploi  ne  convient 
qu'à  un  petit  nombre  d'intelligences;  en  outre,  il  unirait  par  être  stérile,  si  d'au- 
tres esprits  n'entreprenaient  d  éclairer  la  pratique  au  flambeau  de  ces  mêmes 
idées.  La  médecine,  rédigée  en  aphorismes  sous  la  plume  d'un  Boërhaave,  ou 
érigée  en  système  par  Brown,  par  Broussais,  p'aît  à  notre  raison  comme  une 
belle  théorie,  mais  elle  ne  peut  prouver  sa  puissance  qu'assise  au  lit  du  malade. 
La  critique  philosophique,  appliquée  aux  productions  de  la  pensée  et  de  l'art,  estt 
pour  ainsi  parler,  une  sorte  de  clinique  morale  :  elle  constate  les  faiblesses,  les 
infirmités,  les  maladies  de  l'intelligence.  A  des  œuvres  mal  conçues  ou  débile- 
meul  exécutées,  à  des  productions  d'une  stérilité  ambitieuse  et  dont  un  faux  éclat 
ne  peut  déguiser  le  néant,  elle  oppose  tout  ce  que  l'élude  de  la  nature  humaine 
lui  a  appris.  De  ce  contraste  sortent  d  excellentes  leçons.  Les  auteurs  il  est  vrai, 
font  souvent  comme  les  mil  aies  qui  crient  lorsqu'on  louche  leurs  p'aies,  et  cepen- 
dant ils  sont  plus  heureux  que  ces  derniers,  car  leur  guérison  dépend  d'eux-mêmes  ; 
mais,  bêlas!  s'il  est  difficile  au  médecin  de  guérir  les  autres,  peut  être  l'auteur, 
averti  par  la  critique,  a-t-il  plus  de  peine  encore  à  connaître  son  état  et  à  s'amen- 
der. Les  cures  littéraires  sont  les  plus  rares  de  toutes. 

A  ce  compte,  la  critique  serait  presque  inutile?  Non;  si  elle  persuade  peu  celui 
auquel  elle  s'adresse  directement,  elle  produit  sur  d  autres  une  impression  salu- 
taire; elle  éclaire,  elle  met  en  garde  contre  eux-mêmes  les  esprits  qui  se  préparent 
à  produire,  et  elle  donne  à  tous,  lecteurs  et  écrivains,  de  judicieuses  indications 
pour  saisir  et  goûter  ce  qui  est  vrai,  ce  qui  est  beau.  Seulement,  la  critique  n'aura 
cette  puissance  que  si  l'on  croit  à  l'intégrité  de  ses  arrêts.  Si  elle  se  met  servile- 
ment à  la  suite  d'une  opinion,  d  une  théorie,  au  lieu  de  les  dominer  toutes;  si,  à 
l'égard  des  personnes,  elle  a  l'air  d'une  flatterie  ou  d'une  vengeance,  elle  porte 
elle-même  à  l'autorité  qu'elle  ambitionne  une  irréparable  atteinte. 

Critiquer,  c'est  juger  et  donner  de  ses  jugements  des  raisons  victorieuses.  L'in- 
dépendance du  caractère,  la  force  et  la  justesse  de  l'esprit,  l'élévation  et  la  fécon- 
dité des  doctrines,  peuvent  seules  fonder  le  crédit  de  la  critique  philosophique. 
Dans  quelle  mesure  ces  qualités  indispensables  nous  sont-elles  offertes  par  les 
Mélanges  philosophiques  et  religieux  de  M.  Bordas-Demoulin  ?  Nos  lecteurs  con- 
naissent déjà  M.Demoulin,  dont  I  In>liiula  couronné  l'ouvrage  sur  le  cartésianisme  ; 
ils  n'ont  peut-être  pas  oublié  les  mérites  et  les  défauts  de  cet  écrivain,  plein  à  la 
fois  de  conscience  et  d'illusions,  qui,  non  content  de  l'honneur  de  commenter  puis- 
samment  Descartes,  revendiquait  la  gloire  de   l'avoir  découvert  et  révélé.  Nous 


148  »E    LA    CRITIQUE    PHILOSOPHIQUE. 

avons  montré  aussi  comment  M.  Bordas-Demoulin  aspirait  au  rôle  de  métaphysi- 
cien créateur  (1).  Celte  prétention  au  génie,  nous  avons  dû  la  rabattre  et  la  réduire 

au  talent. 

Aujourd'hui  l'auteur  du  Cartésianisme  se  produit  surtout  comme  platonicien. 
La  première  partie  de  ses  Mélanges  nous  offre  une  courte  et  synthétique  histoire 
delà  philosophie  dont  Platon  est  le  centre.  Avant  Platon,  suivant  M.  Bordas-De- 
moulin, il  n'y  avait  pas  de  philosophie.  Pythagore  d'une  part,  l'école  d'Ëlée  de 
l'autre,  n'ont  fait  que  préparer  les  voies  à  la  science  de  Socrate  et  de  Platon.  Ce 
qu'est  l'église  pour  la  foi,  V  école  de  Platon  l'est  pour  la  raison;  elles  portent  la  vé- 
rité et  la  conservent  pure  chacune  dans  son  ordre.  Armé  de  ce  principe,  M.  Bordas- 
Dumoulin  ne  voit  plus,  dans  la  suite  de  l'histoire  de  la  philosophie  depuis  Platon, 
qu'une  triple  déviation  par  une  triple  altération  de  la  théorie  des  idées.  Nous 
rencontrons  d'abord  la  déviation  du  panthéisme,  où  figurent  en  première  ligne 
Zenon  de  Citlium,  Sénèque  et  Malebranche.  La  déviation  de  l'idéalisme  vient  en- 
suite, et  les  coupables  sont  l'école  écossaise,  Kant,  Fichte,  M.  Maine  de  Biran. 
Enfin,  pour  déviation  dernière,  nous  avons  le  matérialisme,  dont  Locke  et  Ben- 
tham  sont  les  principaux  représentants.  La  vérité  aura  donc  été  souvent  absente 
des  écoles  de  la  philosophie?  Sans  doute,  et  celte  conséquence  ne  trouble  pas 
M.  Demoulin.  Il  avoue  qu'à  la  différence  de  l'église,  qui  subsiste  continuellement, 
l'école  de  Platon  périt  quelquefois,  et  abandonne  l'esprit  humain  à  tous  les  éga- 
rements des  autres  systèmes.  «  Quand  l'esprit  humain  les  a  épuisés,  l'école  de 
Platon  ressuscite  et  le  rend  à  lui-même  :  c'est  ce  qu'on  a  vu  aux  époques  dePlotin 
et  de  saint  Augustin,  de  Descartes,  de  Bossuet  et  de  Leibnitz,  et  c'est  ce  qu'on  verra 
cncpre.  »  Que  les  philosophes  contemporains  se  tiennent  pour  avertis  :  voici  un 
platonicien  vengeur  qui  viendra  bientôt  sur  les  idoles  renversées  relever  les  autels 

du  vrai  Dieu. 

Avec  Platon,  M.  Bordas-Demoulin  se  croit  prémuni  contre  toute  erreur.  Par  la 
doctrine  de  Platon,  on  ne  peut  aller  au  matérialisme,  puisqu'on  reconnaît  la  na- 
ture de  l'âme  et  celle  de  Dieu  dans  des  idées  essentiellement  spirituelles.  Le  pan- 
théisme n'est  pas  plus  à  craindre,  quand  on  croit  avec  Platon  que  l'âme  a  des  idées 
propres  et  qu'elles  lui  constituent  une  substance,  ce  qui  ne  permet  pas  de  réduire 
l'âme  à  une  modification  de  la  substance  divine.  Enfin  on  ne  saurait  tomber  ni 
dans  l'idéalisme,  ni  dans  le  scepticisme,  lorsqu'on  prend  pour  fondement  la  con- 
naissance même  de  la  substance  de  l'âme  et  de  la  substance  de  Dieu.  FortiGé  par 
cette  manière  de  comprendre  Platon,  M.  Bordas-Demoulin  combat  vivement  l'é- 
cleciisme,  qui,  à  ses  yeux,  n'est  point  un  système,  mais  l'accouplement  de  trois 
systèmes  ennemis.  Il  reconnaît  que  l'éclectisme  a  contribué  à  relever  en  France 
l'histoire  de  la  philosophie,  mais  il  soutient  que,  comme  système,  il  est  impuissant 
à  réunir  les  parties  de  la  vérité  qu'il  prétend  éparses.  Peut-être  nous  est-il  permis 
de  remarquer  que,  si  ces  critiques  sont  justes,  elles  ne  sont  pas  tout  à  fait  nou- 
velles. 

Du  reste,  au  point  où  en  sont  arrivés  aujourd'hui  les  esprits,  il  importe  assez 
peu  qu'on  conteste  la  valeur  systématique  de  l'éclectisme,  puisqu'il  se  dislingue 
surtout  en  ce  moment  par  ses  mérites  historiques.  Le  passé  exploré  dans  ses  es- 
paces les  plus  lointains  et  à  des  profondeurs  qui  paraissaient  inaccessibles,  d'obs- 
cures et  difficiles  théories  traduites  avec  une  élégante  clarté,  sont  les  véritables 

(I)  Le  Cartésianisme  et  l'Éclectisme.  —  Revue  des  Deux  Mondes  du  15  décembre  1845. 


DE    LA    CRITIQUE    PHILOSOPHIQUE.  149 

titres  d'une  école  qui  se  trouve  dans  l'heureuse  impuissance  d'être  intolérante, 
puisque  sa  force  est  précisément  dans  l'amas  des  richesses  qu'elle  exhume  et  qu'elle 
accumule.  Quelques-uns  préféreront  Aristote  à  Platon  ;  pour  d'autres,  Kant  sera 
trop  circonspect,  et  ils  inclineront  plutôt  à  Spinoza.  Au  milieu  de  ces  divergences, 
brille  toujours  un  point  central  et  lumineux,  le  principe  de  l'indépendance  de  l'es- 
prit humain.  M.  Bordas-Demoulin  a  pour  le  platonisme  une  dévotion  ardente,  ne 
nous  plaignons  pas  de  cette  piété  envers  l'artiste  grec,  piété  qui  pourra  l'inspirer 
éloquemment.  M.  Demoulin  se  sépare  de  l'école  régnante.  Il  s'isole  pour  mieux  se 
distinguer.  Puisse  sa  solitude  être  féconde!  L'uniformité  nous  tue.  Bénis  soient 
ceux  qui  nous  apporteront  des  contrastes  et  de  l'originalité! 

L'esquisse  d'une  histoire  générale  de  la  philosophie  que  M.  Bordas-Demoulin 
nous  offre  dans  ses  Mélanges  se  compose  de  fragments  rédigés  à  des  époques  di- 
verses. Le  ton  vigoureux  de  quelques  morceaux  ne  suffît  pas  pour  compenser  la 
faiblesse  de  l'ensemble,  surtout  si  l'on  met  un  tableau  pareil  en  regard  des  impor- 
tants travaux  dont  s'est  enrichie  dans  notre  époque  l'érudition  philosophique. 
M.  Bordas-Demoulin  se  tromperait  fort  s'il  pensait  que,  pour  avoir  écrit  vingt  pages 
sur  Platon,  il  a  restauré  le  platonisme.  «  Le  dieu  de  Platon,  s'écriait  Voltaire, 
est-il  dans  la  matière,  en  est-il  séparé?  0  vous  qui  avez  lu  Platon  attentivement, 
c'est-à-dire  sept  ou  huit  songe-creux  cachés  dans  quelques  galetas  de  l'Europe! 
si  jamais  ces  questions  viennent  jusqu'à  vous,  je  vous  supplie  d'y  répondre.  »  Au- 
jourd'hui, grâce  aux  travaux  de  Schleiermacher  et  de  M.  Cousin,  Platon  n'est  plus 
réduit  à  quelques  songe-creux  pour  admirateurs;  il  est  lu  généralement,  il  est 
goûté,  il  est  compris.  Toutefois  la  critique  philosophique  n'a  point  encore  rendu 
sur  ce  grand  homme  un  jugement  complet  et  définitif.  Quelle  a  été  vraiment  la 
puissance  métaphysique  de  Platon?  A  quel  système  un,  positif,  s'est-il  enfin  arrêté 
au  milieu  de  toutes  les  traditions  et  de  toutes  les  théories  accumulées  autour  de 
lui?  A  ces  questions,  ni  en  Allemagne,  ni  en  France,  il  n'a  pas  encore  été  répondu 
de  manière  à  fermer  le  débat.  Refuser  toute  originalité  métaphysique  à  Aristote 
est  d'un  aveuglement  qui  met  en  garde  contre  tous  les  arrêts  que  peut  prononcer 
M.  Bordas-Demoulin  :  aveuglement  inexplicable  à  une  époqne  où  la  Philosophie 
preynière  d'Aristote  est  traduite,  commentée,  appréciée  dans  ses  développements 
historiques.  Faut-il  rappeler  à  M.  Bordas-Demoulin  les  publications  de  MM.  Cousin, 
Barthélémy  Saint-Hilaire.  Félix  Ravaisson  et  Jules  Simon?  Kant  est  traité  avec  le 
même  dédain,  avec  la  même  insuffisance,  par  M.  Demoulin,  qui  parait  avoir  com- 
plètement ignoré  l'excellente  monographie  de  M.  Emile  Saisset  sur  .Enésidème.  Il 
y  aurait  vu  qu'il  est  impossible  maintenant  de  parler  de  Kant  et  de  Hume,  sans 
Temonter  à  ce  grand  sceptique  de  l'antiquité  qui  avait  eu  comme  un  pressentiment 
de  leurs  principales  théories.  Sur  le  terrain  de  l'histoire  des  systèmes,  les  éclec- 
tiques peuvent  exercer  contre  M.  Bordas-Demoulin  de  sévères  représailles. 

Voltaire,  et  surtout  Pascal,  ont  inspiré  à  l'auteur  du  Cartésianisme  de  remar- 
quables pages.  Si  M.  Bordas-Demoulin  a  senti  et  peint  vivement  la  passion  avec 
laquelle  Voltaire  a  servi  l'humanité,  il  n'a  pas  assez  mis  en  relief  l'admirable  jus- 
tesse d'esprit  dont  la  nature  avait  doué  celui  qui  exerça  tant  d'empire  sur  son 
siècle.  Cette  qualité,  élevée  a  sa  plus  haute  puissance,  fait  le  fonds  du  génie  de 
Voltaire.  Il  est  peu  d'hommes  qui  aient  prononcé  autant  de  jugements  historiques, 
philosophiques,  littéraires,  et  peu  aussi  se  sont  moins  trompés.  Suivez  Voltaire 
dans  tous  les  instants  de  sa  vie,  ne  le  prenez  pas  seulement  aux  heures  de  recueil- 
lement et  d'étude,  mais  saisissez-le  à  ces  moments  de  liberté,  de  causerie  intime, 


I  50  SE    LA    CRITIQUE    PHILOSOPHIQUE. 

où  l'esprit  se  délasse  en  courant  sur  tous  sujets  à  toute  bride  :  que  d'arrêts  justes, 
précis,  ingénieux  !  Qu'on  ouvre  sa  correspondance  :  elle  abonde  en  jugements  sur 
les  hommes  les  plus  divers,  le  cardinal  de  Richelieu,  Tacite,  l'Arioste,  François  Ier, 
le  comte  de  Chesterfield,  Grotius,  Bouhnger,  Montesquieu.  Cicéron.  Voltaire  ré- 
pand aussi  les  plus  spirituels  aperçus  sur  le  théâtre,  sur  l'histoire,  sur  la  philo- 
sophie. Dans  une  de  ses  lettres,  il  rend  la  plus  éclatante  justice  à  Malebranche,  et 
il  ajoute  :  «  Si  Malebranche  aviit  pu  s'arrêter  sur  le  bord  de  l'abîme,  il  eût  été  le 
plus  grand,  ou  plutôt  le  seul  métaphysicien;  mais  il  voulut  parler  au  Verbe:  il 
sauta  dans  l'abîme,  et  il  disparut.  »  En  écrivant  à  d'Alembert,  Voltaire  remarque 
qu'il  faut  que  Benoît  Spinoza  ait  été  un  esprit  bien  conciliant,  car,  dit- il,  je  vois 
que  tout  le  inonde  retombe  malgré  soi  dans  les  idées  de  ce  mauvais  Juif.  C'est  ainsi 
que  Voltaire  suffisait  à  tout  par  une  raison  pénétrante,  par  un  bon  sens  non  moins 
flexible  que  vaste,  par  une  sagacité  divinatoire. 

t  L'homme  est  né  pour  le  plaisir,  il  le  sent;  il  n'en  faut  point  d'autres  preuves. 

II  suit  donc  sa  raison  en  se  donnant  au  plaisir.  »  Qui  a  tracé  ces  mots?  Le  jansé- 
niste Pascal.  M.  Bordas-Demoulin  ne  connaissait  pas  le  Discours  sur  les  passions 
de  l'amour,  et  d'autres  fragments  inédits  jusqu'à  ces  derniers  temps,  lorsqu'il  a  écrit 
l'éloge  del'auieurdes  Pensées,  éloge  que  l'Académie  française  a  couronné  en  1842. 
Cela  explique  qu'il  nous  ait  représenté  Pascal  comme  un  homme  tout  d'une  pièce  que 
rien  n'a  jamais  troublé  dans  sa  foi  et  dans  son  dessein   de  donner  des  preuves 
triomphantes  de  la  vérité  de  la  religion  chrétienne.  «  Pascal,  dit  M.  Bordas-De- 
moulin, retrace  les  angoisses  du  doute  aussi  énergiquement  et  aussi  naturellement 
que  s'il  les  avait  éprouvées,  et  la  paix,  le  calme,  le  bonheur  de  la  foi.  avec  les 
mêmes  transports  que  s'il  venait  de  les  conquérir  par  des  efforts  incroyables.  Tant 
il  sait  bien  prendre  et  l'état  où  sont,  et  l'état  où  il  veut  voir  ceux  à  qui  il  s'a- 
dresse !  »  Ce  que  M.  Bordas-Demoulin  nous  donne  pour  un  effet  de  l'art  est  l'ex- 
pression de  la  vérité  même.  Ces  angoisses  du  doute.  Pascal   les  a  éprouvées;  ces 
efforts  incroyables  pour  conquérir  la  foi,  il  les  a  faits.  Il  y  a  longtemps  qu'en  pas- 
sant en  revue  quelques  penseurs  contemporains,  nous  signalions  le  scepticisme  de 
Pascal,  son  combat  pour  conquérir  la  foi,  sa  douleur  de  n'en  pas  goûter  tous  les 
charmes;  nous  disions  que,  dans  certains  moments,  il  avait  l'àme  peu  chrétienne. 
Ce  qui  alors  n'était  pour  nous  qu'un  pressentiment  est  devenu  une  certitude  par 
les  publications  récentes  de  MM.  Cousin  et  Faugère.  Nous  possédons  aujourd'hui 
un  Pascal  nouveau,  non  plus  celui  que  nous  avaient  légué  les  convenances  et  les 
précautions  du  jansénisme,  mais  un  Pascal  d'une  naïve  authenticité.  Quand  on 
étudie  avec  une  attention  pieuse  l'édition  de  M.  Faugère,  ce  fac-similé,  précieux  des 
manuscrits  de  Pascal,  on  assiste  aux  alternatives  les  plus  douloureuses  qui  aient 
jamais  traversé  le  génie  d'un  homme.  Tantôt  Pascal  s'efforce  de  donner  du  chris- 
tianisme une  démonstration  rationnelle,  tantôt  il  en  désespère.  Alors  il  se  prend 
à  dire  :a  Qui  blâmera  donc  les  chrétiens  de  ne  pouvoir  rendre  raison  de  leur 
créance,  eux  qui  professent  une  religion  dont  ils  ne  peuvent  rendre  raison?  n  Dans 
un  autre  moment,  il  écrit  ces  lignes  :  a  Comme  on  rêve  souvent  qu'on  rêve,  en- 
tassant un  songe  sur  l'autre,  il  se  peut  aussi  bien  faire  que  cette  vie  n'est  elle- 
même  qu'un  songe,  sur  lequel  les  autres  sont  tentés,  dont  nous  nous  éveillons  à 
la  mort,  pendant  laquelle  nous  avons  aussi  peu  les  principes  du  vrai  et  du  bien 
que  pendant  le  sommeil  naturel  :  ces  différentes  pensées  qui  nous  y  agitent  n'étant 
peut-être  que  des  illusions  pareilles  à  l'écoulement  du   temps  et  aux  vaines  fan- 
taisies de  nos  songes.  »  Puis,  enfin,  dans  un  autre  instant,  Pascal,  après  avoir  relu 


DE    LA    CRITIQUE    PHILOSOPHIQUE.  181 

ces  lignes,  les  a  barrées.  C'est  la  conscience  de  ses  tourments  qui  le  rend  si 
sombre,  si  amer,  quand  il  parle  de  la  misère  de  l'homme;  alors  il  appelle  l'homme 
un  cloaque  d'incertitude  et  d'erreur,  et,  pour  sauver  l'humanité,  sur  ce  cloaque 
il  plante  la  croix  plutôt  avec  désespoir  qu'avec  amour.  On  comprendra  mainte- 
nant pourquoi  l'appréciation  que  M.  Bordas-Demoulin  a  faite  de  Pascal  est  incom- 
plète :  elle  n'en  est  pas  moins  remarquable  par  des  pages  d'une  rare  vigueur.  Le 
morceau  sur  les  Provinciales  mérite  surtout  d'être  signalé  ;  il  y  règne  un  mouve- 
ment oratoire  tout  à  fait  en  harmonie  avec  le  ton  de  ces  immortelles  petites  lettres 
dont  Voltaire  a  dit  que  toutes  les  sortes  d'éloquence  y  étaient  renfermées.  Il  semble- 
rait que  par  ces  mots  Voltaire  voulait  prévenir  les  éloges  académiques. 

M.  Bordas-Demoulin  a  une  philosophie  de  l'histoire  qu'il  est  assez  difficile  de 
discuter.  Il  croit  au  péché  originel,  et  non-seulement  il  applique  ce  dogme  à  l'in- 
dividu, mais  à  l'histoire  générale  du  monde.  A  ses  yeux,  c'est  avec  la  chute  de 
notre  premier  père  que  la  marche  du  genre  humain  est  claire  et  certaine.  Une  fois 
déchu,  le  genre  humain  oublie  Dieu  et  s'égare  dans  l'idolâtrie  :  toutes  les  sociétés 
antiques  ne  sont  qu'une  conséquence  du  péché  originel.  Par  i  effet  de  la  chute,  le 
genre  humain,  en  se  multipliant,  s'est  divisé  en  une  multitude  innombrable  de 
peuples  différents  par  le  culte,  les  lois,  les  mœurs,  les  intérêts,  ayant  chacun  ses 
erreurs,  ses  préjugés,  ses  folies.  Jésus-Christ  est  venu,  et  il  a  relevé  le  genre  hu- 
main dans  la  religion  par  l'établissement  de  l'église  ;  il  l'a  relevé  dans  la  politique 
par  la  révolution  française.  Aussi  tous  les  peuples  vont  bientôt,  sous  le  règne  de 
la  vérité  et  de  la  raison,  retourner  à  l'unité  vers  laquelle  convergent  aujourd'hui 
les  nations  chrétiennes.  Ici  nous  ne  sommes  plus  en  face  d'une  opinion,  d'une 
théorie  philosophique  ;  nous  avons  devant  nous  une  croyance  intime,  un  article 
de  foi,  et  de  pareilles  choses  ne  se  discutent  point.  Seulement  nous  constaterons 
que  le  dernier  mot  de  la  philosophie  nouvelle  de  M.  Bordas-Demoulin  est  le  mys- 
ticisme ;  nous  remarquerons  aussi  que  M.  Demoulin,  qui  attribue  à  l'église  un  si 
grand  rôle  tant  dans  le  passé  que  dans  l'avenir,  a  pour  le  clergé  contemporain  des 
paroles  d'une  sévérité  presque  haineuse;  il  le  représente  plongé  dans  l'ignorance 
et  l'aveuglement,  étant  enfin  le  seul  ennemi  réel,  dangereux,  de  l'église  et  de  la 
religion.  Aussi  déclare-t-»l  au  clergé  que,  tant  qu'il  ne  se  convertira  pas  au  chris- 
tianisme social,  \\  compromettra  de  la  manière  la  plus  grave  la  foi  catholique.  Ce 
n'est  pas  avec  M.  Bordas-Demoulin  que  nous  voulons  agiter  la  question  du  chris- 
tianisme social,  car  nous  apercevons  M.  de  Lamennais,  qui  s'avance  avec  un  Évan- 
gile à  la  main,  Évangile  auquel  il  vient  d'ajouter  un  petit  commentaire.  Prenons 
donc  ici  congé  de  M.  Demoulin,  en  nous  résumant  sur  la  valeur  de  ses  écrits.  L'ac- 
cent de  conviction  qui   les  anime  toujours,  le  talent  de   style  qui  les  dislingue 
souvent,  commandent  l'estime;    toutefois  ni   cette  sincérité,  ni   cette  distinction 
littéraire,  ne  suffisent  pour  conquérir  à  M.  Demoulin  le  rang  souverain  qu'il  ambi- 
tionne, M.  Bordas-Demoulin  veut  absolument  être  considéré  comme  un  métaphy- 
sicien rénovateur  :  c'est  très-bien;  mais  qu'il  envisage  un  peu  lui-même  sa  situa- 
tion, il   reconnaîtra  qu'au  moment  où  il  se  déclare  contre  l'éclectisme,  il   en 
fait  lui-même,  car  il   amalgame  à  sa  façon   Platon,   Descartes  et  Malebranche. 
M.  Bordas-Demoulin  se  proclame  philosophe  chrétien,  c'est  au  mieux;  seulement, 
lorsqu'il  parle  du  clergé  en  firmes  violents,   lorsqu'il  se  met  à  prêcher  le  chris- 
tianisme social,  il  fait  cause  commune  avec  les  écoles  socialistes,  il  tient  le  même 
langage  que  M.  de  Lamennais,  que  cependant  il  accuse  hautement  de  panthéisme- 
Dans  tout  cela,  nous  ne  trouvons  rien  de  bien  original.  M.  Bordas-Demoulin  s'est-il 


152 


DE    LA     CRITIQUE    PHILOSOPHIQUE* 


bien  rendu  compte  de  tous  les  éléments  de  sa  pensée?  A-t-il  bien  mesuré  ses  forces, 
sondé  ses  reins  ?  Il  est  légitime  d'entreprendre  de  prouver  aux  autres  toute  la 
puissance  dont  on  se  croit  doué  :  on  a  le  droit  de  remplir  tout  son  mérite,  comme 
on  disait  au  xvne  siècle,  mais  il  ne  faut  pas  le  dépasser. 

Le  christianisme  s'est  établi  par  la  parole,  et  il  est  presque  récent,  si  on  le 
compare  aux  religions  qui  l'ont  précédé,  et  dont  l'origine  se  perd  dans  les  obscu- 
rités de  l'histoire  primitive  du  genre  humain.  Jésus  n'a  point  écrit,  mais  il  a  parlé, 
il  a  enseigné.  Ses  paroles  furent  recueillies,  interprétées,  et  il  y  eut  une  grande 
variété  dans  ces  relations,  dans  ces  commentaires.  Cette  variété  nous  est  attestée 
par  saint  Luc,  au  début  de  son  Évangile  :  «  Comme  beaucoup  de  personnes, 
noXlol,  ont  entrepris  d'écrire  l'histoire  des  choses  qui  ont  été  accomplies  parmi 
nous,  je  veux  aussi,  mon  cher  Théophile,  après  m'être  exactement  informé  de 
tous  ces  faits,  vous  en  développer  la  suite...  »  Cette  multiplicité  de  relations  (1) 
était  tout  ensemble  la  cause  et  l'effet  d'une  anarchie  de  croyances  et  d'idées  dont 
triomphaient  les  ennemis  de  la  religion  naissante.  Celse  remarquait  avec  joie  ces 
discordes  des  chrétiens  :  c  Ils  se  combattent  les  uns  les  autres,  disait-il  ;  ils  n'ont 
plus  rien  de  commun  que  le  nom,  et  sont  divisés  dans  tout  le  reste.  »  Cependant 
peu  à  peu,  par  la  force  des  choses,  il  se  forma  au  sein  du  christianisme  une  majo- 
rité, grossissant  tous  les  jours,  qui  tomba  d'accord  sur  la  nature  des  dogmes  et  la 
valeur  des  écrits.  Saint  Jean,  dont  l'autorité  était  si  grande,  approuva  expressé- 
ment, au  rapport  d'Lusèbe  (2),  les  trois  Évangiles  de  Mathieu,  de  Marc  et  de  Luc, 
et,  s'il  se  détermina  à  prendre  la  plume,  ce  fut  surtout  pour  ajouter  aux  écrits  de 
ces  trois  évangélistes  le  récit  qu'ils  avaient  omis  des  choses  que  Jésus  avait  faites 
au  début  de  sa  prédication.  Voilà  les  quatre  Évangiles  :  ils  prévalurent  sur  tous 
les  autres,  non  par  le  vote  solennel  d'un  concile,  mais  par  le  consentement  suc- 
cessif de  toutes  les  églises. 

Les  quatre  Évangiles  devinrent  donc  un  livre  canonique  et  sacré  dont  l'église 
eut  la  garde,  la  clef.  A  côté  du  texte  se  plaça  nécessairement  une  autorité  souve- 
raine qui  l'expliqua.  Autrement,  comment  la  religion  chrétienne  se  fût-elle  em- 
parée du  monde?  Saint  Augustin  a  dit  que,  sans  l'église,  il  ne  croirait  pas  à 
l'Évangile  :  c'était  en  deux  mots  donner  les  raisons  de  la  puissance  de  la  religion 
catholique.  L'église  s'est  portée  garante  infaillible  de  l'authenticité  et  du  sens  vrai 
des  Évangiles.  Elle  a  affirmé  aux  peuples  que  les  Évangiles  contenaient  effective- 
ment la  parole  de  Dieu,  et  elle  leur  a  enseigné  comment  il  fallait  entendre  cette 
parole.  Alors  tout  était  dans  l'ordre,  et  la  foi  avait  toutes  ses  sûretés  :  entre  un 
livre  divin  et  un  interprèle  impeccable,  elle  ne  pouvait  s'égarer. 

L'autorité  de  l'église  ne  fut  jamais  plus  grande  que  sur  les  ruines  de  l'empire 
romain  et  au  berceau  des  sociétés  modernes.  Seule  alors  elle  avait  la  vie  morale, 
et  son  joug  était  porté  avec  amour.  Mais,  quand  les  sociétés  modernes  furent  sépa- 
rées par  plusieurs  siècles  de  la  chute  définitive  du  monde  antique  et  de  l'invasion 
des  conquérants  barbares,  quand  elles  commencèrent  à  s'organiser,  la  même 
activité  d'esprit  qui  élevait  les  communes  entre  la  royauté  et  la  noblesse  se  tourna 
vers  les  choses  spéculatives,  vers  la  science  et  la  religion.  Deux  ordres  d'idées  com- 
mencèrent alors,  destinés  à  degrands  développements  :  la  philosophie  et  les  hérésies. 

(1)  Voyez,  pour  les  fragments  des  évangiles  apocryphes,  les  collections  de  Grabe  et  de 
Fabricius. 

(2)  Histoire  de  l'Ètjlise,  liv.  m.  chap.  24. 


DE    LA    CRITIQUE    PHILOSOPHIQUE,  155 

Pour  ne  parler  en  ce  moment  que  des  hérétiques,  il  est  remarquable  avec  quelle 
passion  éclata  au  xne  siècle  la  révolte  contre  l'église.  C'est  surtout  contre  le  privi- 
lège d'interpréter  l'Évangile  que  les  coups  les  plus  violents  sont  dirigés.  «  Que  nous 
veut  le  clergé?  s'écriaient  Pierre  Yaldo  et  ses  disciples,  qui  prirent  le  nom  de 
Vaudois.  Est-ce  que  tous  les  chrétiens  ne  sont  pas  prêtres?  Tous  n'ont-ils  pas  le 
droit  d'expliquer  l'Évangile?  »  C'était  là  le  point  capital,  et  ces  hérétiques  avaient 
au  moins  le  mérite  de  commencer  par  le  commencement.  Au  surplus,  ils  n'étaient 
point  en  peine  de  prouver  leur  thèse.  Ils  disaient  que  l'église  avait  perdu  toute  au- 
torité légitime  depuis  qu'elle  possédait  des  biens  temporels.  Le  vrai  signe  auquel 
devaient  se  reconnaître  les  chrétiens  était  la  pauvreté  :  l'enseignement  de  l'Évan- 
gile appartenait  donc  de  plein  droit  aux  pauvres.  Deux  siècles  après,  Wiclef  repro- 
duisait les  mêmes  attaques.  Selon  lui,  l'église  primitive  avait  été  pendant  mille  ans 
pure  dans  sa  doctrine,  irréprochable  dans  sa  discipline.  Malheureusement  la  fin  du 
xe  siècle  vit  l'accomplissement  d'une  prédiction  de  l'Apocalypse,  qui,  entre  autres 
choses,  avait  annoncé  que  le  grand  dragon  renfermé  dans  l'abîme  pour  mille  ans 
serait  enfin  déchaîné.  Une  fois  libre,  le  grand  dragon  remua  la  queue,  et  de  cette 
queue  sortirent  tous  les  ordres  religieux  qui  envahirent  le  monde  chrétien.  Aussitôt 
la  foi,  les  mœurs,  furent  corrompues,  et  l'Évangile  n'eut  plus  que  d'indignes  inter- 
prèles. Pour  Wiclef,  la  pauvreté  fut  aussi  le  premier  devoir  du  christianisme. 
Quand  Luther  eut  établi  que  l'Écriture  était  la  règle  de  la  foi,  et  que  chaque  chré- 
tien pouvait  juger  du  sens  des  livres  saints,  d'autres  vinrent  bientôt  renchérir  sur 
celte  doctrine.  Dieu,  en  effet,  disaient  les  anabaptistes,  n'a-t-il  pas  déclaré  dans 
l'Écriture  qu'il  accordait  ce  qu'on  lui  demandait?  Eh  bien!  demandons-lui  qu'il 
nous  inspire,  et  le  Saint-Esprit  nous  répondra.  C'est  à  l'aide  de  ces  inspirations 
que  Muncer  haranguait  le  peuple  en  Allemagne  et  l'engageait  à  conquérir  l'égalité 
des  biens.  Il  faut,  disait-il,  que  les  hommes  vivent  ensemble  comme  des  frères, 
sans  aucune  marque  de  subordination  ni  de  prééminence  :  voilà  la  véritable  condi- 
tion du  chrétien.  Dans  le  xvne  siècle,  l'Angleterre  eut  ses  indépendants,  ses  anli- 
nomiens,  ses  millénaires,  et  d'autres  sectaires  encore,  qui  tous  cherchaient  le 
Seigneur  à  leur  façon,  suivant  leurs  caprices;  ils  commentaient  l'Évangile  au  gré 
de  leurs  passions. 

C'est  donc  une  chose  peu  nouvelle  qu'un  commentaire  radical  de  l'Évangile. 
Que  d'esprits  ont  cédé  à  la  tentation  de  donner  à  leurs  théories,  à  leurs  sentiments 
politiques,  une  consécration  empruntée  aux  croyances  religieuses  !  Il  y  a  quelques 
années,  M.  Bûchez  réimprimait,  dans  une  édition  populaire  qui  ne  coûtait  que  dix 
sous,  la  traduction  des  Évangiles  par  Le  Maistre  de  Sacy,  et  il  la  faisait  précéder 
d'une  introduction  où  il  concentrait  toute  la  doctrine  politique  de  son  école.  — 
La  France,  disait-il  en  substance,  est  une  nationalité.  Toute  nationalité  est  un  but 
d'activité  sociale,  et  tout  but  d'activité  sociale  est  un  devoir.  Or,  le  but  d'activité 
de  la  France,  sa  nationalité,  son  devoir,  signifient  une  seule  et  même  chose  :  la 
réalisation  progressive  de  la  fraternité  universelle.  Maintenant,  qui  peut  imposer 
un  devoir  aux  hommes,  si  ce  n'est  Dieu  lui-même?  Tout  devoir  reconnu  par  les 
hommes  suppose  nécessairement  que  Dieu  leur  a  manifesté  sa  volonté.  Tout  homme 
qui  admet  le  devoir  ne  peut  pas  refuser  de  croire  que  Dieu  ait  pris  un  corps  sem- 
blable au  nôtre,  et  qu'il  nous  ait  lui-même  enseigné  en  quoi  consistait  sa  volonté 
tant  par  sa  parole  que  par  ses  actes.  C'est  ce  qu'a  fait  Dieu  il  y  a  dix-huit  cents 
ans.  Il  a  pris  un  corps,  et  il  a  prêché  aux  hommes  le  devoir.  Cette  prédication, 
c'est  l'Évangile.  Tout  est  social  dans  l'Évangile,  parce  que  tout  y  est  fondé  sur  la 


154  DE    LA    CRITIQUE    PHILOSOPHIQUE. 

loi  de  la  fraternité  universelle.  La  France  est  fille  de  l'Évangile,  et  toutes  les 
sociétés  européennes  sont  filles  de  la  France.  La  révolution  française  ne  demande 
et  n'essaie  rien  que  l'Évangile  n'ait  prescrit,  et  dont  le  catholicisme  n'ait  donné 
l'exemple.  L'Evangile  nous  enseigne  toutes  les  vérités  de  l'ordre  social,  et  le 
royaume  de  Jésus-Christ  est  de  ce  monde  aussi  bien  que  de  l'autre.  Jésus-Christ 
a  agi  et  il  a  parlé  pour  l'avenir,  dont  il  a  été  le  rédempteur  et  l'organisateur.  La 
génération  actuelle  commence  d'appliquer  les  dernières  conséquences  politiques 
et  civiles  de  l'Evangile,  qui  appelle  tous  les  peuples  à  la  fraternité,  à  l'égalité,  à  la 
liberté.  —  Tel  est  le  fond  des  soixante  pages  que  M.  Bûchez  a  écrites  en  guise  de 
préface  aux  Evangiles;  telle  est  la  doctrine  que  M.  de  Lamennais  reprend  aujour- 
d'hui en  sous-œuvre  avec  quelques  différences  et  avec  des  développements  dont  il 
faut  apprécier  la  valeur. 

Ce  retour  à  l'Evangile  peut  surprendre  de  la  part  de  M.  de  Lamennais,  qui  a 
rompu  si  ouvertement  non-seulement  avec  le  catholicisme,  mais  avec  le  christia- 
nisme. L'auteur  de  l' Esquisse  d'une  Philosophie,  des   Discussions  critiques,  des 
jimschaspands  etDurvands,  est-il  revenu  à  penser  que  l'Évangile  est  un  livre  sacré 
parce  qu'il  renferme  la  parole  même  de  Dieu  %  Pour  lui,  les  dogmes  du  christia- 
nisme sont-ils  redevenus  vrais  et  divins?  jNon,  car  M.  de  Lamennais  nous  déclare 
aujourd'hui  que  le  Christ  n'a  point  dogmatisé,  qu'il  a  laissé  une  liberté  entière  à 
la  spéculation,  au  travail  perpétuel  de  la  pensée  d'où  naît  la  science;  qu'il  n'exige 
pas  la  foi  à  des  «  solutions  doctrinales  de  questions  qu'enveloppe  l'éternel  pro- 
blème de  la  nature  et  de  son  auteur.  »  Le  Christ  est  venu  fonder  la  société  sur  la 
règle  immuable  du  droit  et  du  devoir  :  voilà  tout  ce  qu'il  importe  de  connaître. 
Mais  le  nouveau  commentateur  des  Évangiles  n'y  songe  point.  Comment  pouvons- 
nous  savoir  si  les  Evangiles  contiennent  véritablement  la  règle  immuable  du  droit 
et  du  devoir,  sans  connaître  l'éternel  problème  de  la  nature  et  de  son  auteur? 
Pour  sonder  ce  problème,  ii  y  a  deux  voies  :  la  foi  et  la  science.  Or,  M.  de  Lamen- 
nais prétend  aujourd'hui  isoler  l'Évangile  de  l'une  et  de  l'autre.  M.  Bûchez  a  été 
plus  logique  quand  il  a  imagine,  u\anl  M.  de  Lamennais,  de  se  servir  de  la  parole 
de  Jésus-Christ  dans  des  desseins  politiques.  11  s'est  déclaré  catholique  fervent,  il 
a  proclamé  sa  foi  dans  la  divinité  du  Christ,  il  a  jeté  l'anathème  contre  l'arianisme: 
ce  langage  est  ferme,  décidé;  il  porte  avec  lui  ses  raisons.  Ecoutons  maintenant 
M.  de  Lamennais  oblige  de  s'expliquer  sur  l'Évangile  de  saint  Jean  :  «  La  doctrine 
du  Verbe,  répandue  dans  le  monde  grec  sous  une  forme  philosophique,  avait 
pénétré  chez  les  Juifs,  et  peut-être  s'y  était  développée  d'elle-même,  car  elle  a  des 
racines  naturelles  dans  1  esprit.  »  Voilà  un  peut-être  admirable!  M.  de  Lamennais 
nous  dit  aussi  qu'on  trouve  dans  l'Évangile  de  saint  Jean  quelques-uns  des  pre- 
miers fondements  du  système  dogmatique  complété  par  saint  Paul  et  duquel  est 
sortie  la  philosophie  chrétienne.  Que  faut-il  penser  de  ce  système,  de  cette  philo- 
sophie ?  iSe  pressons  pas  trop  M.  de  Lamennais  sur  ces  questions,  car  il  nous  appelle- 
rail  faux  docteur  et  pharisien. 

L'auteur  du  Livre  du  Peuple  et  des  Jmschaspands,  cherchant  un  nouveau  cadre 
pour  ses  prédications  démocratiques,  a  donné  cette  fois  la  préférence  à  l'Évangile 
sur  ses  propres  inventions,  et  c'est  sous  la  forme  d'un  commentaire  attaché  à  chaque 
chapitre  qu'il  s'est  remis  à  prêcher  ce  que  nous  avons  appelé,  il  y  a  quelques  an- 
nées, le  radicalisme  évangélique.  Cette  fois,  il  n'occupe  plus  lui-même  le  devant 
de  la  scène  en  prophète  ou  en  poète  :  il  s'est  mis  derrière  le  Christ,  dont  il  interprète 
les  paroles,  dont  il  travaille  à  se  faire  un  complice  dans  sa  haine  contre  la  société. 


SE    LA    CRITIQUE    PHILOSOPHIQUE.  155 

«  Les  temps  approchent,  s'écrie  le  commentateur;  un  sourd  murmure  annonce  la 
délivrance  ;  on  entend  de  tous  côtés  comme  le  craquement  de  fers  qui  se  brisent  ; 
les  puissants  troublés  se  sentent  défaillir;  les  faibles  relèvent  la  léte  ;  un  dernier 
combat  va  se  livrer.  »  Pourquoi  ce  dernier  combat?  Pour  établir  sur  la  terre  le 
règne  de  Jésus?  Mais  le  Christ  n'a-t-il  pas  dit  que  son  royaume  n'était  pas  de  la 
terre,  et  qu'il  ne  régnerait  qu'au  ciel?  Non,  c'est  une  erreur,  c'est  tme  doctrine 
abominable.  Le  royaume  de  Jésus  est  de  ce  monde,  c'est  l'avenir,  c'est  la  société 
nouvelle  que  les  bons  doivent  établir  sur  les  ruines  de  la  société  présente,  c  Qu'ont 
aujourd'hui  les  peuples  pour  se  couvrir,  que  des  lambeaux?  Qu'ils  jettent  là  ces 
haillons,  au  lieu  d'y  coudre  follement  le  drap  neuf.  Qu'au  lieu  d'un  vain  travail 
d'impossible  réparation,  d'un  travail  dont  l'unique  effet  serait  d'agrandir  la  rup- 
ture, ils  imitent  le  père  céleste,  qui,  lorsque  l'hiver  a  passé  sur  ce  qu'avait  vivifié 
le  soleil,  renouvelle  !e  vêtement  de  la  terre.  »  Quand  le  Christ  a  prêché  la  liberté, 
l'égalité,  les  peuples  n'ont  pas  compris  sa  parole,  ou  bien,  assoupis  dans  leur 
misère,  ils  ont  manqué  de  ce  qui  seul  assure  le  triomphe,  le  courage  de  vaincre  et 
celui  de  mourir.  Aujourd'hui  le  salut  esl  proche.  Qu'est-ce  que  le  salut  annoncé 
par  l'Évangile,  suivant  M.  de  Lamennais?  Le  salut,  c'est  le  développement  de  la 
vérité  et  de  l'amour  dans  le  monde.  Or,  qu'est-ce  que  le  monde  dans  la  pensée  et 
le  langage  de  Jésus?  C'est  l'assemblée  des  enfants  de  Satan,  des  hommes  d'iniquité, 
c'est  la  société  corrompue  à  laquelle  Jésus  est  venu  en  substituer  une  autre 
fondée  sur  des  maximes  entièrement  opposées.  Aujourd'hui  tout  est  corrompu,  tout, 
sauf  le  peuple,  chez  lequel  il  faut  chercher  toutes  les  sympathies,  tous  les  dévoue- 
ments, tous  les  héroïques  sacrifices.  Aussi  est-ce  au  peuple  que  Jésus  s'adresse; 
c'est  le  peuple  qui  a  fondé  son  règne  dans  le  monde,  et  c'est  par  le  peuple  que 
naîtra  l'ère  nouvelle.  Comme  le  monde  actuel  n'est  guère  qu'une  vaste  organisation 
du  mal,  le  règne  du  bien,  le  règne  de  Dieu,  ne  peut  s'établir  que  par  une  des- 
truction préalable  et  complète.  Ce  monde,  c'est  la  cité  de  désolation,  il  faut  qu'elle 
tombe,  et  le  jour  des  vengeances  divines  viendra,  lorsqu'on  ne  l'attendra  point. 
Hélas!  pourquoi  M.  de  Lamennais,  au  moment  de  prendre  la  plume  pour  com- 
menter l'Évangile,  ne  s'esl-il  pas  rappelé  cetle  belle  parole  de  Pascal  :  «  Le  style 
de  l'Évangile  esl  admirable  en  tant  de  manières,  et  entre  autres  en  ne  mettant 
jamais  aucune  invective  contre  les  bourreaux  et  ennemis  de  Jésus-Christ.  » 

L'âme  est  tristement  froissée  par  ces  interprétations  violentes  données  aux 
enseignements  du  Christ.  Voilà  donc  l'Évangile  devenu  un  livre  de  parti!  L'occa- 
sion était  belle  cependant,  puisque  M.  de  Lamennais  se  tournait  encore  une  fois 
vers  ce  sanctuaire  d'une  religion  dont  il  a  été  longues  années  le  ministre  éloquent 
et  sincère,  l'occasion  était  belle  pour  demander  à  ce  sanctuaire  la  paix,  le  repos, 
si  nécessaires  à  un  cœur  brisé  par  tant  de  secousses  et  de  combats.  La  passion  a 
été  plus  forte,  el  sous  son  empire  nous  voyons  aujourd'hui  l'auteur  de  l' Essai  sur 
l'Indifférence  dénaturer  cet  Évangile  qu'il  avait  lu  tant  de  t'ois  avec  d'autres  pensées. 
H  est  vrai  que  les  mots  de  foi,  d'espérance  et  d'amour  reviennent  souvent  sous  la 
plume  de  M.  de  Lamennais,  mais  on  sait  maintenant  ù  quoi  s'appliquent  ces  mots. 
L'espérance  qu'on  nous  prêche  ici,  c'est  l'espoir  d'une  subversion  générale.  Quant  à 
l'amour,  c'est  la  haine  de  la  société  actuelle,  où  triomphe  Satan.  Il  y  a  de  belles 
et  douces  paroles,  mais  le  fiel  est  au  fond.  L'écrivain  nous  dit  qu'il  faut  arracher 
de  son  cœur  les  passions  mauvaises,  el  en  même  temps  il  nous  peint  la  richesse 
comme  la  source  de  toute  corruption,  et  la  pauvreté  comme  investie  du  privilège 
de  la  vertu.  Il  semble  un  moment  tomber  d'accord  avec  le  Christ,  que  la  vérité 


156  DE    LA    CRITIQUE    PHILOSOPHIQUE. 

doit  se  propager  par  l'enseignement,  par  l'exemple,  et  non  par  l'épée;  puis  aussitôt 
après  il  ajoute  :  Toutefois  il  y  a  des  cas  où  la  force  doit  être  opposée  à  la  force. 
Quels  sont  ces  cas?  Il  valait  la  peine  de  nous  en  instruire. 

M.  de  Lamennais  revient  sans  cesse  sur  la  puissance  de  la  foi,  qui  obtient  tout 
et  qui  opère  tout,  car  le  monde  appartient  à  ceux  qui  croient;  mais  est-il  en  état 
de  nous  dire  aujourd'hui  à  quoi  il  faut  croire,  à  quoi  doit  s'appliquer  la  foi? 
Jadis,  lorsque  M.  de  Lamennais  tonuait  contre  l'indifférence  de  son  siècle  en  ma- 
tière de  religion,  il  insistait  sur  les  miracles,  comme  sur  un  des  points  les  plus 
essentiels  de  la  démonstration  qu'il  avait  entreprise.  Il  faut,  disait-il,  ou  nier  le 
sens  commun,  ou  avouer  les  miracles  de  Jésus-Christ,  et  avec  eux  la  sainteté,  la 
divinité  du  christianisme.  Il  ajoutait  que,  si  on  ne  voulait  pas  renverser  la  base 
de  toute  certitude,  on  devait  reconnaître  que  Jésus-Christ  est  ressuscité,  et  qu'il 
n'existe  pas  de  fait  plus  certain.  Si  Jésus-Christ  est  ressuscité ,  comme  l'avaient 
prédit  les  prophètes,  il  est  donc  le  vrai  messie,  il  est  donc  le  véritable  fils  de 
Dieu,  il  est  Dieu,  il  est  Jéhovah.  Nier  ces  conséquences  ,  concluait  M.  de  Lamen- 
nais, c'est  nier  la  raison  humaine;  donc,  autant  il  est  certain  qu'il  existe  une 
raison  humaine,  autant  il  est  certain  que  le  christianisme  est  vrai.  Aujourd'hui 
M.  de  Lamennais  nous  déclare  que  toutes  ces  questions  qu'il  tranchait  autrefois 
à  l'aide  d'un  dogmatisme  si  sûr  de  lui-même  sont  oiseuses;  c'est  même  un  des 
crimes  de  l'ancien  monde  de  s'en  être  occupé  et  de  s'en  occuper  encore.  Qu'im- 
portent les  mystères  du  souverain  être  et  les  secrets  de  la  création?  Vouloir  sonder 
ces  problèmes,  c'est  détourner  le  christianisme  de  sa  voie  véritable,  et  relarder 
sur  la  terre  l'avènement  du  royaume  de  Dieu.  Le  peuple  n'a  que  faire  de  ces 
choses  :  qu'il  détruise  le  vieux  inonde;  cela  seul  est  urgent,  essentiel.  On  n'a 
jamais  avec  une  plus  déplorable  franchise  sacrifié  les  idées  aux  passions,  et  donné 
le  pas  aux  mauvais  instincts  de  la  nature  humaine  sur  le  noble  désir  de  chercher 
et  de  posséder  la  vérité.  L'homme  est  ainsi  mutilé  dans  son  essence,  dans  sa 
pensée,  et  celui  que  les  traditions  chrétiennes  nous  représentent  comme  le  Verbe 
divin,  la  source  de  toute  science,  l'éternelle  raison  de  Dieu,  n'est  plus  qu'un  pré- 
dicateur de  morale  populaire  craignant  de  remonter  aux  principes  des  choses.  Il 
aura  été  dans  la  destinée  de  M.  de  Lamennais  de  défigurer,  de  dégrader  le  christia- 
nisme, qu'il  avait  commencé  par  défendre  avec  tant  d'éclat.  Le  même  homme  qui, 
à  la  suite  des  grands  docteurs  catholiques,  à  la  suite  de  saint  Augustin,  de 
Bossuet,  était  venu  prendre  place  parmi  les  plus  illustres  apologistes  de  la  reli- 
gion chrétienne,  se  met  à  reproduire  aujourd'hui  tant  les  hérésies  informes  du 
moyen  âge  que  les  fanatiques  aberrations  qui  agitèrent  l'Allemagne  et  l'Angleterre 
aux  xvie  et  xvne  siècles.  Est-ce  ainsi  qu'on  prétend  imprimer  à  notre  époque  une 
impulsion  puissante  et  nouvelle?  Le  talent  littéraire  dont  on  trouve  le  brillant  té- 
moignage dan:;  plusieurs  pages  des  Réflexions  de  M.  de  Lamennais  sur  les  Évan- 
giles ne  saurait  empêcher  de  reconnaître  à  quelle  triste  déchéance  il  a  lui-même, 
de  gaieté  de  cœur,  condamné  sa  pensée. 

Assurément  le  christianisme  a  une  vertu  sociale,  l'histoire  en  témoigne,  et  plus 
on  l'interroge,  plus  elle  confirme  la  vérité  de  ces  paroles  de  Montesquieu  :  «  Que, 
d'un  côté,  l'on  se  mette  devant  les  yeux  les  massacres  continuels  des  rois  et  des 
chefs  grecs  et  romains,  et,  de  l'autre,  la  destruction  des  peuples  et  des  villes  par 
ces  mêmes  chefs,  Timur  et  Gengiskan,  qui  ont  dévasté  l'Asie,  et  nous  verrons  que 
nous  devons  au  christianisme,  et  dans  le  gouvernement  un  certain  droit  politique, 
et  dans  la  guerre  un  certain  droit  des  gens  que  la  nature  humaine  ne  saurait  assez 


SE    LA     CRITIQUE     PHILOSOPHIQUE.  157 

reconnaître  (1).  »  Comment  le  christianisme  a-t-il  accompli  ces  heureux  change- 
ments dans  les  affaires  de  ce  monde?  En  prêchant  à  tous,  aux  rois  comme  aux 
peuples,  aux  vainqueurs  et  aux  vaincus,  la  justice  et  la  charité.  Peu  à  peu  le 
christianisme  a  pénétré  dans  les  âmes,  adouci  les  mœurs,  puis  les  lois;  il  a  lente- 
ment conquis  une  puissance  sociale  d'autant  plus  certaine,  qu'il  ne  s'est  identifié 
avec  aucune  forme  de  gouvernement,  non  plus  qu'il  ne  s'est  jamais  déclaré  incom- 
patible avec  aucun  pouvoir  politique;  voilà  le  sens  de  cette  parole  du  Christ  que 
M.  de  Lamennais  déclare  aujourd'hui  ne  pas  comprendre  :  Rendez  à  César  ce  qui 
est  à  César.  Le  christianisme  ne  se  révoltait  pas  contre  la  domination  des  empe- 
reurs romains,  il  s'y  prenait  mieux  ;  il  changeait  les  cœurs  des  hommes  sur  les- 
quels régnaient  les  empereurs. 

Aujourd'hui  le  christianisme  est  de  plus  en  plus  provoqué,  par  l'esprit  et  les 
besoins  de  notre  siècle,  à  exercer  sur  les  sociétés  une  influence  heureuse.  Il  y  a 
partout  en  Europe  de  grandes  misères  à  soulager,  il  y  a  de  vieilles  lois  dont  il  faut 
corriger  la  rigueur,  il  y  a  des  lois  nouvelles  à  promulguer  sous  l'inspiration  de  la 
charité  chrétienne.  En  ce  sens,  le  christianisme  deviendra,  nous  l'espérons,  de  plus 
en  plus  social;  mais  il  cesserait  de  l'être,  ou  plutôt  il  deviendrait  menaçant  pour 
les  sociétés  et  les  gouvernements,  s'il  dégénérait  en  un  radicalisme  fanatique, 
d'autant  plus  redoutable  qu'il  usurperait  l'autorité  de  la  religion.  L'Évangile, 
livre  sans  pareil,  livre  plein  de  mystères  et  de  charme,  divin  pour  les  croyants, 
merveilleux  pour  tous,  peut,  s'il  est  arbitrairement  interprété  par  l'aveuglement 
ou  l'habile  passion  d'un  sectaire,  devenir  un  livre  dangereux,  car  il  peut  conduire 
soit  à  un  mysticisme  sans  limites,  soit  à  une  démagogie  sans  frein.  Pour  que 
l'Évangile  ne  porte  que  des  fruits  salutaires  et  bons,  il  faut  que  l'interprétation  en 
soit  faite  aux  peuples  par  des  dépositaires  reconnus  et  autorisés  des  traditions  et 
des  doctrines  du  christianisme.  Ces  dépositaires  forment  un  corps,  qui  est  l'église. 
La  nécessité  politique  d'une  église,  les  conditions  auxquelles  elle  peut  prévaloir, 
ont  été  admirablement  comprises  et  satisfaites  par  le  catholicisme.  La  réforme 
comptait  à  peine  quelques  années  d'existence,  qu'elle  rédigeait  des  confessions  et 
formait  des  églises  en  dehors  desquelles  il  n'y  avait  plus  pour  elle  de  vérité  reli- 
gieuse. L'Évangile  sans  église  serait  comme  un  code  sans  magistrature,  sans  juris- 
consultes, et  que  l'ignorance,  l'intérêt  privé,  interpréteraient  à  leur  fantaisie. 

En  toute  chose,  la  confusion  dans  les  idées  non-seulement  offusque  la  raison, 
mais  elle  a  des  effets  funestes  :  ici  elle  complique  et  dénature  les  théories  et  les 
sentiments  politiques  par  une  sorte  de  fanatisme  religieux.  C'est  pourquoi  nous 
avons  souvent  insisté  sur  l'origine  toute  philosophique  de  la  révolution  française. 
Le  christianisme  a  parlé  aux  hommes  avec  l'autorité  d'une  révélation  ;  la  liberté 
moderne,  fille  de  la  pensée,  s'identifie  avec  tous  les  développements  de  la  raison 
humaine.  La  révolution  française  et  le  christianisme  sont  les  deux  plus  grandes 
époques  de  l'histoire  dans  la  sphère  des  croyances  et  des  idées,  et  il  importe  de 
ne  pas  confondre  la  nature  et  les  origines  de  ces  deux  mouvements.  Quand  on 
reconnaît  la  filiation  toute  rationnelle  de  la  révolution  française,  on  comprend  les 
phases  qu'elle  a  traversées,  les  formes  qu'elle  a  prises,  les  transactions  auxquelles 
elle  a  dû  souscrire  avec  quelques  grandes  institutions  du  passé;  on  ne  s'étonne 
point  qu'elle  ait  été  servie  par  les  talents  les  plus  divers,  qu'elle  ait  réuni  sous  ses 
drapeaux  les  généraux  à  côté  des  tribuns,  les  diplomates  à  côté  des  penseurs;  on 

(1)  Esprit  des  Lois,  liv.  XXIV,  chap.  ô. 

TOME  I .  H 


158  DE    l'A    CRITIQUE    PHILOSOPHIQUE. 

embrasse  toute  son  étendue,  on  conçoit  son  habile  flexibilité,  et  jusqu'à  la  sagesse 
qui  lui  prescrit  des  haltes.  Que  si,  au  contraire,  on  représente  la  révolution  fran- 
çaise comme  une  explosion  de  niveleurs  chrétiens  décidés  à  tout  détruire,  pour 
mieux  préparer  le  sol  où  doit  s'élever  la  cité  de  Dieu,  nous  tombons  dans  un  chaos 
déplorable  qu'on  pare  du  beau  nom  d'égalité;  les  passions  les  plus  mauvaises  se 
donnent  carrière;  tous  les  signes  d'une  grande  civilisation,  la  richesse,  l'éclat  des 
arts,  le  talent,  la  hiérarchie  sociale,  sont  dénoncés,  sont  proscrits  comme  autant 
d'atlentats  à  la  fraternité  humaine;  la  société  enfin  est  maudite,  excommuniée, 
car  elle  est  l'empire  du  mal. 

Ces  déplorables  théories  répandent  dans  beaucoup  d'esprits  le  dégoût  et  l'épou- 
vante :  comment  s'en  étonner?  Il  arrive  même  à  plusieurs,  sous  cette  impression, 
de  conclure  que  la  plus  forte  digue  contre  ces  théories  est  l'immobilité  complète 
des  institutions  et  des  lois  :  ici  on  commence  à  s'abuser.  L'inaction  n'a  jamais 
triomphé  du  mal.  La  meilleure  manière  de  conjurer  les  dangers  qu'entraînent  avec 
elles  les  idées  fausses  est  de  montrer  le  bien  qu'on  peut  accomplir  en  pratiquant 
d'autres  idées.  Il  y  a  des  hommes  qui  se  fout  de  la  misère  du  peuple  un  argument 
pour  leurs  opinions  subversives  ;  voici  un  écrivain  éloquent  et  célèbre  qui  s'arme 
de  l'Évangile  pour  exercer  sur  lésâmes  plus  de  persuasion  etd'empire  :  ne  sonl-ce 
pas  là  des  signes,  des  avertissements  dont  les  pouvoirs  politiques  doivent  tenir 
compte?  Loin  de  prendre  l'inertie  pour  altitude,  les  pouvoirs  politiques  doivent 
prouver  par  leurs  actes  qu'ils  n'entendent  pas  laisser  aux  partis  extrêmes  le  privi- 
lège de  la  charité  et  du  dévouement  envers  les  classes  laborieuses.  N'y  a-t-il  pas 
pour  soulager  les  misères  véritables  des  remèdes  possibles?  Aux  utopistes  qui  pro- 
mettent au  genre  humain  un  bonheur  chimérique,  n'y  a-t-il  pas  à  opposer  des  idées 
simples,  fortes  et  pratiques,  sur  la  condition  des  travailleurs,  sur  les  rapports  des 
fabricants  et  des  ouvriers,  sur  l'éducation  des  enfants  du  peuple?  En  un  mot,  il 
faut  combattre  l'erreur  par  l'action  et  par  la  pensée.  L'action  appartient  au  gou- 
vernement, c'est-à-dire  à  la  royauté  et  aux  chambres  qui,  placées  dans  une  sphère 
supérieure,  ne  peuvent  avoir  d'autre  but  que  la  satisfaction  des  intérêts  vraiment 
généraux  et  légitimes.  Le  rôle  des  écrivains  est  plus  modeste.  Quand  les  idées 
sont  faussées,  ils  les  redressent;  si  l'histoire  est  méconnue,  travestie,  ils  la  réta- 
blissent :  ils  dissipent  enfin  les  illusions,  les  mensonges,  que  répandent  des  sys- 
tèmes erronés,  en  rappelant  les  lois  de  la  nature  humaine,  ses  conditions,  ses 
limites.  Ce  n'est  pas  la  un  des  moindres  devoirs  de  la  critique  philosophique. 

Lerminier. 


CRITIQUES 


ET 


HISTORIENS  MODERNES 


DE  L'ALLESIAGNE. 


h 
GUILLAUME  DE  SCHLEGEL. 


Quand  une  génération  qui  a  fait  ou  a  vu  de  grandes  choses  est  près  de  s'étein- 
dre, quand  elle  n'est  plus  représentée  que  par  de  rares  débris,  les  derniers  coups 
que  frappe  la  mort,  bien  qu'ils  puissent  être  facilement  prévus,  sont  plus  irrépa- 
rables et  semblent  plus  douloureux.  A  chaque  perte  nouvelle,  on  est  tenté  de 
croire  que  ce  n'est  pas  seulement  un  homme,  mais  toute  une  société  qui  disparaît. 
Telle  est  pour  nous  cette  forte  génération  qui,  née  dans  la  seconde  moitié  du 
xvme  siècle,  a  traversé  tant  de  révolutions  dans  l'ordre  des  faits  et  des  idées  ; 
chaque  jour,  ses  rangs  s'éclaircissent,  et  tout  récemment  elle  a  eu  à  déplorer  un 
vide  nouveau.  Dans  un  pays  voisin  vient  de  mourir  un  homme  qui  exerça  la  plus 
haute  influence  sur  les  doctrines  littéraires  de  son  temps,  qui,  doué  d'une  heu- 
reuse imagination,  pouvant  prétendre  à  la  renommée  d'un  talent  original,  adopta 
de  préférence  le  rôle  de  critique,  et,  tandis  que  ses  amis  ouvraient  à  la  poésie  des 
horizons  inconnus,  ne  crut  pas  obéir  à  une  vocation  moins  élevée  en  prenant  plus 
spécialement  en  main  la  direction  des  esprits. 


]  00  CRITIQUES    ET    HISTORIENS    MODERNES 

Si  l'on  songe  aux  droits,  en  apparence  excessifs,  qu'a  revendiqués  la  critique, 
si  l'on  est  désireux  de  voir  ses  prétentions  hautement  justifiées,  on  doit  s'applaudir 
de  trouver  de  temps  à  autre  réunis  l'esprit  d'analyse  et  le  don  de  création,  de  voir 
ce  contrôle  souverain  exercé  par  des  hommes  auxquels  on  n'ait  pas  le  droit  de 
répondre  dédaigneusement  que  la  censure  est  aisée  et  l'art  difficile.  11  existe  sans 
doute  un  goût  et  un  jugement  indépendants  de  l'imagination,  mais  il  n'est  pas 
moins  vrai  de  dire  qu'il  y  a  dans  le  rôle  de  la  critique  quelque  chose  d'embar- 
rassant, qu'elle  a  besoin  d'être  relevée  parfois  aux  yeux  du  public  et  aux  siens.  Il 
ne  suffit  pas  que  ceux  qui  font  profession  de  juger  les  ouvrages  de  l'esprit  sachent 
se  préserver  de  toute  méprise,  qu'ils  appliquent  fidèlement  les  principes  du  goûl, 
toujours  un  peu  capricieux  :  la  critique  renonce  ainsi  à  une  part  de  ses  attribu- 
tions; elle  suit  l'opinion  au  lieu  de  la  devancer,  elle  vit  au  jour  le  jour  et  ne  peut 
exercer  une  influence  durable.  Qu'il  se  présente,  au  contraire,  un  homme  offrant 
l'assemblage  de  ces  facultés  qu'on  croit  inconciliables  parce  qu'on  les  voit  rare- 
ment unies,  soit  que,  les  cultivant  toutes  à  la  fois,  il  appuie  ses  conseils  de  l'auto- 
rité de  ses  exemples,  soit  que  l'imagination  serve  seulement  chez  lui  à  féconder 
la  raison,  il  fera  de  la  critique  une  science  et  un  art,  il  se  guidera  d'après  des 
principes  certains,  et  en  même  temps  il  parlera  de  l'éloquence  en  orateur,  de  la 
poésie  en  poète.  Qu'on  ne  lui  reproche  pas  de  déroger  en  se  faisant  l'interprète  de 
ceux  dont  il  pourrait  être  le  rival;  même  dans  ce  rôle  réputé  secondaire,  aucune 
des  facultés  de  son  esprit  ne  demeure  stérile  :  ainsi  que  l'a  dit  un  écrivain,  le 
critique  s'inspire  du  tableau  comme  le  peintre  s'est  inspiré  de  la  nature.  Voltaire, 
après  avoir  médit  de  la  critique  un  peu  plus  qu'il  ne  lui  convenait,  indique  ainsi 
les  qualités  qu'elle  exige  pour  être  à  la  hauteur  de  sa  mission  :  «  Un  excellent 
critique  serait  un  artiste  qui  aurait  beaucoup  de  science  et  de  goût,  sans  préjugés 
et  sans  envie.  »  C'est  aussi  de  cette  façon  que  M.  Guillaume  Schlegel  comprenait 
la  critique,  et  la  première  partie  de  cette  définition  ne  s'applique  à  personne  mieux 
qu'à  lui.  Malheureusement  il  faut  avec  de  la  science  et  du  goût  être  exempt  de 
préjugés.  Sous  ce  rapport,  on  sait  qu'il  fut  loin  d'être  irréprochable;  mais,  à  part 
cette  faiblesse,  il  dépassa  plutôt  les  exigences  de  Voltaire  qu'il  ne  resta  en  deçà. 
Personne  en  France  au  xvme  siècle  ne  pouvait  deviner  les  révélations  que  l'avenir 
tenait  en  réserve,  et  la  part  d'invention  que  des  intelligences  supérieures  sauraient 
plus  tard  appliquer  à  la  critique. 

Auguste-Guillaume  Schlegel  naquit  à  Hanovre  le  5  septembre  de  l'année  1767. 
Avant  lui  déjà,  quelque  célébrité  littéraire  était  attachée  au  nom  de  sa  famille. 
Son  père,  Jean-Adolphe  Schlegel,  ministre  de  l'églige  réformée  et  prédicateur 
éloquent,  avait  composé  des  cantiques  religieux;  il  se  trouvait  en  relations  d'a- 
mitié avec  Rabener,  Gellert,  Klopstock  et  d'autres  écrivains  distingués.  Jean-Henri 
Schlegel,  frère  de  Jean-Adolphe,  avait  traduit  des  fragments  de  Thomson  ainsi  que 
plusieurs  pièces  du  théâtre  anglais,  et  écrit  des  ouvrages  historiques  sur  le  Dane- 
mark, où  il  passa  une  partie  de  sa  vie.  Un  autre  frère  de  Jean-Adolphe,  Jean- 
Ëlie,  à  la  fois  poêle  dramatique  et  philologue,  mérite  une  place  à  part  dans 
l'histoire  du  développement  intellectuel  de  l'Allemagne  :  il  était  alors  le  plus 
célèbre  des  Schlegel.  Tous  avaient  uni  le  goût  de  la  poésie  à  des  études  plus 
sévères;  il  est  permis  de  supposer  que  ce  spectacle  influa  sur  les  dispositions  du 
jeune  Schlegel  et  de  son  frère  Frédéric.  A  mesure  que  leurs  goûls  s'éveillèrent, 
ils  purent  trouver  dans  le  sein  de  leur  famille  des  exemples  et  des  conseils.  Au- 


de   l'Allemagne.  161 

guste-Guillaume  acheva  sa  première  éducation  dans  la  maison  paternelle  et  dans 
les  écoles  de  sa  ville  natale,  où  il  annonça  déjà  les  qualités  qui  le  distinguèrent 
éminemment,  surtout  une  aptitude  remarquable  pour  l'étude  des  langues.  Dès 
cette  époque,  sans  doute,  il  se  familiarisa  avec  la  langue  française,  car  les  pre- 
miers travaux  de  critique  qu'il  publia  peu  d'années  après  supposent  une  connais- 
sance approfondie  de  notre  littérature,  et  déjà  aussi  témoignent  de  son  hostilité. 
Déjà  il  puise  volontiers  chez  nous  l'exemple  des  défauts  dont  il  veut  préserver  ses 
compatriotes.  C'est  à  grand'peine  qu'il  reconnaît  dans  nos  écrivains  quelques 
qualités  assez  humbles,  du  moins  à  ses  yeux,  la  clarté,  la  concision,  la  pureté. 

Au  sortir  du  collège,  M.  Schlegel  fut  envoyé  à  Goettingue  pour  y  apprendre  la 
théologie.  L'université  de  Goettingue  offrait  alors  l'aspect  le  plus  animé.  D'un  côté, 
Heyne,  auquel  Heeren  devait  bientôt  venir  en  aide,  renouvelait  avec  ferveur  l'étude 
de  l'antiquité,  et  offrait  l'alliance,  encore  peu  commune,  de  l'érudition  et  du  goût. 
D'autre  part,  il  s'était  formé  une  école  de  poètes  pleins  de  confiance  dans  l'avenir 
de  l'art,  et  s'encourageant  mutuellement  à  tenter  des  voies  nouvelles.  Hoelty,  à 
cette  époque,  était  déjà  mort;  mais  M.  Schlegel  trouva  encore  réunis  à  Goettingue 
Stolberg,  Miller,  Boie,  Leisewitz,  Burger,  Voss  enfin,  qui,  par  ses  traductions 
d'Homère  et  son  poème  de  Louise,  s'efforçait  de  rattacher  l'art  antique  à  l'art 
moderne.  M.  Schlegel  fut  extrêmement  frappé  de  ce  mouvement  en  sens  [divers 
qui  s'agitait  autour  de  lui.  Il  trouva  à  Goettingue  la  satisfaction  de  tous  ses  goûts  ; 
aussi  renonça- t-il  bientôt  à  son  projet  d'étudier  la  théologie  pour  se  livrer  sans 
réserve  à  l'amour  des  lettres  et  de  l'antiquité.  Heyne  sans  doute  ne  fut  pas  étran- 
ger à  cette  détermination  ;  il  distingua  Guillaume  Schlegel  et  l'associa  à  ses  tra- 
vaux ;  il  publiait  alors  son  édition  de  Virgile  :  l'élève  fut  chargé  de  procurer 
l'index,  qui  ne  fut  pas  une  sèche  nomenclature  de  mots  isolés,  mais  devint,  grâce 
à  ses  soins  intelligents,  un  tableau  complet  de  la  poésie  latine  au  siècle  d'Auguste. 
En  même  temps,  une  dissertation  sur  la  géographie  d'Homère  lui  valut  une  palme 
académique,  et  telle  était  déjà  la  maturité  de  ses  idées,  que  les  opinions  person- 
nelles qu'il  émit  à  cette  époque  sur  l'origine  des  Pélasges  purent  trouver  place 
longtemps  après  dans  une  appréciation  critique  du  système  de  Niebuhr.  Ces  tra- 
vaux d'érudition  et  de  patience  peuvent  paraître  des  débuts  un  peu  sévères;  ils 
n'étouffèrent  pas  au  moins  l'imagination  du  jeune  Schlegel.  Dès  ce  moment,  ses 
essais  poétiques  insérés  dans  Y  Ahnanach  des  Muses  de  Goettingue  et  dans  Y  Aca- 
démie des  Beaux-Arts  {Akademie  der  schoenen  Redekuenste)  attirèrent  l'attention 
de  Burger,  qui  dirigeait  ce  dernier  recueil.  Burger  avait  retrouvé  l'ancienne  bal- 
lade et  l'avait  de  nouveau  rendue  populaire:  il  encouragea  M.  Schlegel  à  natura- 
liser en  Allemagne  le  sonnet  italien  dégagé  de  l'afféterie  qui  en  corrompait  la 
grâce.  Cette  forme  était  en  effet  heureusement  appropriée  à  la  muse  harmonieuse 
et  déjà  savante  du  poète.  A  ses  avis,  l'auteur  de  Le'nore  avait  joint  un  modèle  que 
M.  Schlegel  dut  avoir  souvent  présent  à  la  pensée;  c'était  un  sonnet  qui  promet- 
tait dès  lors  l'immortalité  à  celui  qu'il  célébrait. 

A     AUGUSTE-GUILLAUME     SCHLEGEL. 

«  Au  nom  de  la  lyre  que  j'ai  maniée  avec  gloire,  au  nom  des  lauriers  qui  en- 
tourent ma  tète,  j'ose  te  dire  un  mot  solennel  que  j'ai  loDglemps  ^anlé  dans  mon 
cœur, 

»  Jeune  aigle,  ton  vol  royal  s'élèvera   au-dessus  de  la   région  des  nuages;  il 


162  CRITIQUES     ET    HISTORIENS    MODERNES 

trouvera  le  chemin  qui  conduit  au  temple  du  soleil,  ou  la  révélation  que  m'a  faite 
Apollon  est  un  mensonge. 

»  Le  bruit  de  tes  ailes  est  harmonieux  et  sonore  comme  l'airain  qui  retentissait 
à  Dodone  ;  leur  battement  est  léger  comme  la  marche  des  sphères. 

»  Pour  te  consacrer  au  service  du  dieu  du  soleil,  je  n'estime  pas  que  ma  cou- 
ronne ait  trop  de  prix;  mais  attends....  une  plus  belle  t'est  réservée.  » 

De  la  part  de  Burger,  on  a  quelque  peine  à  comprendre  un  pareil  hommage. 
Vraisemblablement,  il  estimait  si  haut  M.  Schlegel  en  raison  même  du  peu  de 
rapports  qu'il  y  avait  entre  eux;  c'était  une  contradiction  comme  il  y  en  eut  beau- 
coup dans  sa  vie  et  dans  son  talent.  Quoi  qu'il  en  soit,  c'était  trop  promettre;  il 
n'était  donné  à  personne  de  remplir  une  semblable  attente.  M.  Schlegel  sans  doute 
ne  s'y  trompa  pas.  Les  éloges  de  Burger  ne  durent  pas  moins  être  pour  lui  un 
puissant  encouragement.  Plus  tard,  quand  sa  parole  aura  acquis  plus  d'autorité, 
il  paiera  cette  dette  à  la  mémoire  de  son  maître  en  prose  d'abord,  dans  une 
longue  notice,  puis  en  vers,  dans  un  sonnet,  l'un  des  plus  achevés  de  son  recueil. 

Cependant  M.  Schlegel  n'est  encore  qu'un  jeune  homme  honoré  de  l'amitié  de 
Heyne  et  de  Burger,  et  indécis  entre  la  science  et  la  poésie.  A  ce  moment,  il 
part  (1793);  il  accompagne  à  Amsterdam  un  banquier  qui  lui  a  confié  l'éducalion 
de  ses  enfants.  Il  reste  trois  ans  éloigné  de  son  pays,  et  aucune  production,  si  l'on 
excepte  quelques  pièces  de  vers,  ne  date  de  cette  époque.  Il  se  fortifie  et  se  pré- 
pare en  silence  à  la  lutte  qui  l'attend.  Il  revient  enfin  en  Allemagne  et  se  rend  à 
l'université  d'Iéna,  où  Schiller  était  encore  professeur,  où  lui-même  allait  bientôt 
le  devenir.  Six  lieues  seulement  séparent  Iéna  de  Weimar,  et  l'éclat  de  la  cour  se 
reflétait  sur  l'université.  Grâce  à  des  communications  fréquentes,  une  vie  presque 
intime  s'était  établie  entre  les  écrivains  les  plus  considérables,  attirés  à  la  cour  du 
grand-duc  par  des  faveurs  qui  ne  pouvaient  porter  d'ombrage.  Là  Wieland, 
Schiller,  Novalis,  Herder,  et  déjà  aussi  Frédéric  Schlegel,  étaient  réunis  sous  la 
présidence  de  Goethe,  qui  les  dominait  tous  par  la  supériorité  de  l'âge  ou  l'uni- 
versalité du  génie.  M.  L.  Tieck  allait  bientôt  se  joindre  à  eux.  M.  Guillaume  de 
Humboldt  venait  les  visiter  ;  on  était  en  correspondance  avec  Klopstock,  avec 
Kant,  Jakobi,  Fichte  et  d'autres  encore.  Cependant,  malgré  ce  brillant  concours 
et  le  bon  accord  qui  unissait  tous  les  rivaux,  un  grand  désordre  régnait  dans  la 
littérature  allemande,  surtout  dans  la  littérature  dramatique.  On  était  las,  et  avec 
raison,  de  l'imitation  française;  notre  théâtre  d'alors,  reflet  affaibli  et  décoloré 
des  grands  maîtres,  justifiait  tous  les  anathèmes  des  novateurs,  sans  toutefois  les 
autoriser  à  remonter  plus  haut  ni  à  confondre  les  modèles  avec  de  maladroites 
copies.  Lessing  le  premier  avait  donné  le  signal  de  la  réforme;  mais,  malgré  la 
violence  de  ses  attaques  et  ses  prétentions  à  l'originalité,  il  n'avait  pu  complète- 
ment secouer  le  joug,  et  n'avait  guère  fait  que  substituer  au  système  fortement 
conçu  des  écrivains  du  xvne  siècle  les  théories  sentimentales  de  Diderot,  sans 
grand  avantage  apparemment.  L'art,  désertant  les  hautes  régions,  se  vouait  à  la 
reproduction  des  accidents  vulgaires  de  la  vie;  l'on  croyait  racheter  la  bassesse 
du  sujet  par  l'enflure  et  la  déclamation  du  langage.  On  avait  sacrifié  la  noblesse, 
et  l'on  cherchait  en  vain  le  naturel,  que  l'on  ne  trouve  d'ordinaire  qu'à  la  condition 
de  ne  pas  le  chercher.  Goethe  lui-même,  jaloux  d'épuiser  toutes  les  formes  sous 
lesquelles  pût  se  manifester  son  génie,  n'avait  pas  dédaigné,  après  avoir  puisé  aux 
sources  vives  de  l'histoire  nationale,  de  composer  une  tragédie  bourgeoise  avec  un 


de   l'allemagne.  h>~ 

épisode  emprunté  aux  mémoires  de  Beaumarchais.  A  Goetz  de  Berlichingen  avait 
succédé  Clavijo.  Enfin  Schiller,  bien  que  plus  naïf  et  plus  constant  dans  ses 
enthousiasmes,  avait  parfois  aussi  sacrifié  au  goût  dominant.  On  passait  tour  à 
tour  de  l'histoire  chevaleresque  à  la  peinture  des  mœurs  vulgaires,  et  de  l'imita- 
tion de  Sophocle  à  celle  de  Shakspeare,  non  sans  quelque  retour  à  Racine  et  à  Vol- 
taire. Bien  que,  depuis  plusieurs  années,  l'habitude  de  la  discussion  et  la  nécessité 
d'éclairer  les  œuvres  par  les  théories  eussent  accoutumé  les  esprits  à  compter 
plus  sévèrement  avec  eux-mêmes,  le  talent  restait  encore  livré  aux  hasards  de 
l'inspiration.  L'incertitude  du  public  se  retrouvait  à  quelque  degré  dans  la  pensée 
de  ceux  qui  avaient  entrepris  de  le  conduire.  En  venant  se  joindre  à  la  société 
d'Iéna  et  de  Weimar,  If.  Schlegel  apporta  avec  lui  ce  qui  manquait  le  plus  à  ses 
amis,  des  vues  arrêtées  sur  l'avenir  de  l'art  et  sur  les  voies  qu'il  convenait  le  mieux 
d'ouvrir  au  génie  allemand. 

M.  ScblegeL  partagea  cette  tâche  avec  son  frère  Frédéric.  Tous  deux,  doués  à  un 
haut  degré  du  senscritique,  se  distinguaient  néanmoins  par  des  qualités  différentes 
et  se  complétaient  heureusement.  L'un,  plus  maître  de  lui-même,  avait  le  coup 
d'oeil  plus  jiu>te  et  plus  sûr  ;  l'autre,  avec  une  imagination  plus  ardente,  affectait 
cependant  plus  de  rigueur  dans  ses  déductions.  Frédéric  était  plus  avide  de  con- 
naître. Guillaume  plus  pressé  de  jouir  et  de  faire  servir  son  érudition  au  triomphe 
de  ses  idées.  Cette  opposition  s'accrut  avec  le  temps  par  le  fait  de  Frédéric.  Tandis 
que  son  frère  s'affermissait  dans  ses  qualités  comme  dans  ses  défauts,  il  se  laissait 
entraîner  par  ses  ardeurs  inquiètes  à  des  hallucinations  qui  troublèrent  l'équilibre 
de  ses  facultés;  il  ne  trouva  quelque  repos  que  dans  le  sein  de  l'église  catholique. 
Un  instant  aussi  on  put  croire  à  la  conversion  prochaine  de  M.  Schlegel;  il  s'en 
défendit  vivement  :  habitué  à  glisser  plus  légèrement  sur  les  choses,  il  ne  sentit 
jamais  le  besoin  de  mettre  ses  croyances  positives  d'accord  avec  ses  rêveries 
poétiques.  Avant  que  les  différences  devinssent  aussi  frappantes,  les  deux  frères 
avaient  passé  plusieurs  années  dans  un  accord  parfait  de  vues  et  de  sentiments. 
Ils  avaient  eu  le  temps  de  constituer  l'école  romantique.  Ce  mot  nous  est  venu  de 
l'Allemagne,  et  cependant  il  n'a  pas  exactement  pour  nous  le  sens  que  lui  ont  donné 
les  Allemands;  il  nous  représente  surtout  l'idée  de  la  liberté  dans  l'art  :  cette 
liberté,  personne  ne  la  conteste  en  Allemagne.  Sous  ce  rapport,  tout  le  monde  est 
romantique;  mais  il  y  a  de  plus  une  école  de  poètes  et  de  critiques  qui,  considérant 
comme  désormais  stérile  le  champ  tant  de  fois  labouré  de  l'antiquité,  et  craignant 
par-dessus  toutes  choses  de  profaner  la  poésie  au  contact  de  notre  vie  bourgeoise, 
cherchèrent  à  l'art  un  nouvel  objet  en  harmonie  avec  nos  croyances,  et  assez  reculé 
pourtant  dans  le  passé  pour  offrir  de  l'attrait  à  l'imagination.  Entre  l'antiquité  et 
les  temps  modernes,  ils  s'arrêtèrent  au  moyen  âge,  et  tentèrent  de  remettre  en 
honneur  les  mœurs  chevaleresques  et  le  merveilleux  chrétien.  C'est  la  tâche  qu'al- 
lait bientôt  accomplir  en  Fiance  M.  de  Chateaubriand  avec  plus  de  passion  et 
d'éclat,  mais  avec  moins  de  science  et  de  raison.  En  Allemagne,  ces  tendances 
étaient  favorisées  par  les  doctrines  de  Kant  et  de  Fichte.  en  attendant  toutefois 
M.  Schelling  et  la  philosophie  de  la  nature,  qui  répondait  mieux  aux  théories 
esthétiques  des  réformateurs.  Wieland  avait  déjà  préparé  les  esprits  à  ce  renou- 
vellement de  l'art  par  son  poème  û'Obcron;  il  fallait  ériger  en  système  ce  qui 
n'était  de  sa  part  qu'une  fantaisie.  Novalls  et  M.  L.  Tieck  furent  les  esprits  féconds 
et  vraiment  originaux  de  la  nouvelle  école;  les  deux  Schlegel  en  furent  surtout 
les  critiques,  ou,  si  l'on  peut  ainsi  parler,  les  champions,  toujours  prêts  à  l'attaque 


164  CRITIQUES    ET    HISTORIENS    MODERNES 

comme  à  la  défense.  En  dehors  de  ce  cercle,  les  romantiques  comptaient  de  nom- 
breuses alliances;  jamais  cependant  ils  n'adoptèrent  franchement  Schiller.  Épris 
de  l'art  pour  lui-même,  ils  ne  purent  pas  s'élever  à  ce  pur  idéalisme  ni  s'associer 
aux  luîtes  orageuses  de  celte  nature  tourmentée.  Ils  réservèrent  leur  admiration 
pour  Goethe,  dans  l'esprit  duquel  la  nature  se  reflétait  plus  librement,  qui,  grâce 
à  sa  superbe  indifférence,  maintenait  l'art  dans  des  régions  plus  sereines. 

Les  vues  personnelles  ne  nuisirent  pas  toutefois  à  la  communauté  des  efforts; 
on  comprit  qu'il  y  avait  avant  tout  une  cause  générale  à  servir.  Dès  son  arrivée  à 
Iéna,  en  1795,  M.  Schlegel  prit  part  à  la  rédaction  du  journal  les  Heures,  qu'avait 
fondé  Schiller  dans  une  pensée  de  libre  association;  mais  il  ne  put  en  prolonger 
longtemps  l'existence,  non  plus  que  ses  illustres  collaborateurs  :  les  Heures  ces- 
sèrent de  paraître,  malgré  tant  de  chances  de  succès,  après  avoir  lutté  quelques 
années  contre  l'indifférence  du  public  (1797).  Elles  furent  remplacées  par  VAlma- 
nach  des  Muses.  M.  Schlegel  inséra  plusieurs  articles  dans  ce  nouveau  recueil, 
ainsi  que  dans  la  Gazette  littéraire  de  Iéna;  ce  qui  ne  l'empêcha  pas  de  fonder 
lui-même,  avec  son  frère,  une  publication  périodique  sous  le  nom  ù'Athenœum 
(1798).  Le  ton  de  critique  amère  que  l'on  regrette  de  trouver  dans  YAthenœum 
s'explique  sans  doute  par  l'aveuglement  ou  la  mauvaise  foi  des  adversaires  que  le 
jeune  écrivain  avait  à  combattre;  on  doit  cependant  reconnaître  qu'il  s'y  est  trop 
souvent  et  trop  facilement  résigné.  M.  Schlegel  suit  en  général  le  précepte  d'Horace: 
il  pardonne  volontiers  aux  défauts  en  faveur  des  beautés.  Écrivain  original  et 
poète,  il  était,  plus  que  personne,  à  même  de  déterminer  les  droits-  de  la  critique 
sur  les  œuvres  de  la  pensée,  et  la  critique  n'est  souvent  pour  lui  que  le  privilège 
de  sentir  et  d'admirer  plus  vivement.  Il  a  des  moments  d'émotion  où  il  s'élève 
par  l'enthousiasme  à  la  hauteur  des  grands  génies  dont  il  se  fait  l'interprèle  ;  mais 
quelquefois  aussi  il  descend  de  ces  sphères  élevées.  Le  sarcasme  alors  ne  lui 
coûte  pas  plus  que  l'éloge  ;  il  s'abuse  volontiers  sur  l'innocence  des  armes  qu'il 
emploie,  et  fait  une  guerre  implacable  à  la  médiocrité  ou  à  ce  qu'il  confond  avec 
elle;  c'est  par  là  que  ses  erreurs  ont  eu  un  si  fâcheux  éclat,  et  ont  donné  tant  de 
prise  contre  lui. 

Rien  n'égale  la  prodigieuse  activité  de  M.  Schlegel  à  cette  époque.  En  Alle- 
magne et  en  France,  en  Italie  et  en  Angleterre,  il  n'y  a  presque  pas  une  publica- 
tion nouvelle  qui  échappe  à  sa  censure.  Beaucoup  de  ces  travaux  épars  de  tous 
côtés  sont  aujourd'hui  perdus  pour  nous.  Heureusement  M.  Schlegel  en  recueillit 
lui-même  une  partie  :  en  1801,  il  publia,  de  concert  avec  son  frère,  sous  le  nom 
de  Charakteristiken  und  Kritikcn,  des  articles  qui  avaient  déjà  paru,  pour  la  plu- 
part, dans  des  recueils  périodiques.  Dans  le  premier  volume,  il  avait  reproduit 
une  analyse  détaillée  de  Roméo  et  Juliette,  prélude  de  ses  études  sur  le  théâtre 
anglais,  et  des  lettres  sur  la  poésie,  la  mesure  et  le  langage  (uebcr  Poésie,  Sylben- 
mass  und  Sprache).  Dans  ces  lettres,  M.  Schlegel  défendait  les  droits  de  la  poésie 
contre  les  Lamottes  de  l'Allemagne.  Quand  on  eut  renoncé  à  tout  ce  qui  faisait  le 
prestige  de  l'art,  quand  on  se  borna,  par  un  sentiment  d'égalité  jalouse,  à  re- 
présenter sur  le  théâtre  la  vie  de  tous  les  jours,  les  vers  durent  bientôt  paraître 
un  luxe  inutile  ;  c'était  d'ailleurs  une  conséquence  de  la  philosophie  matérialiste 
du  xvme  siècle.  Si  l'âme  est  une  faculté  purement  passive,  toutes  nos  idées  nous 
viennent  des  objets  extérieurs,  et  le  langage,  expression  de  nos  idées,  doit  se 
borner  à  représenter  lidèlement  les  objets.  A  ce  compte,  les  ornements  du  style 
ne  servent  qu'à  déguiser  la  pensée  ;  l'algèbre  est  le  modèle  des  langues.  Tout  con- 


DE    ^ALLEMAGNE.  165 

courait  ainsi  à  discréditer  la  poésie,  et,  quoique  déjà  les  doctrines  de  Kant  6ssent 
révolution  dans  les  esprits,  beaucoup  de  gens  se  vantaient  encore  d'être  revenus 
de  ce  préjugé.  M.  Schlegel  montra  que  le  rhythme  ne  répond  pas,  comme  on  le 
prétendait,  à  un  besoin  imaginaire;  la  poésie  est  la  première  forme  sous  laquelle 
se  produise  l'inspiration  dans  l'enfance  des  littératures,  et,  au  ton  d'exaltation  où 
doit  s'élever  l'âme  du  poëte,  elle  est  le  langage  naturel.  Il  ramena  à  une  juste  me- 
sure l'autorité  de  la  raison  dans  les  questions  de  goût  ;  il  fit  voir  surtout  que  l'en- 
trave dont  on  voulait  s'affranchir  est  un  secours  aussi  bien  qu'un  obstacle,  et 
qu'un  long  travail  peut  seul  rendre  à  la  pensée  cet  élan  vigoureux  qu'affaiblit  tou- 
jours l'expression. 

Plusieurs  articles  recueillis  dans  les  Charakteristiken  und  Kritiken  étaient  con- 
sacrés à  Goethe.  Les  deux  frères  s'étaient  partagé  le  soin  d'analyser  les  plus 
récents  ou  les  moins  connus'  de  ses  ouvrages  :  Frédéric  s'était  chargé  de  révéler 
au  public  le  sens  caché  de  tPilhelm  Meister  ;  M.  Schlegel  se  réserva  les  Elégies 
romaines  et  le  poëme  â'Hermann  et,  Dorothée.  Quoique  lui-même  y  ait  eu  souvent 
recours  dans  ses  vers,  M.  Schlegel  n'était  pas  disposée  approuver  beaucoup  l'in- 
spiration secondaire  et  un  peu  artificielle  qui  dicta  à  Goethe  ses  Elégies  romaines. 
«  Les  formes  de  l'antiquité  grecque  et  latine,  si  belles  qu'elles  aient  été  originai- 
rement, ont  eu,  dit-il,  ainsi  que  toutes  les  formes,  le  malheur  de  survivre  à  l'esprit 
qui  les  animait  ;  comme  dans  les  urnes  funéraires,  on  n'embrasse,  en  s'y  attachant, 
que  les  cendres  des  morts.  »  Mais  la  critique  était  mal  à  l'aise  avec  Goethe; 
M.  Schlegel  dérogea  en  faveur  du  maître  à  la  rigueur  de  ses  principes.  «  Les  imi- 
tations de  Goethe,  dit-il,  restent  originales,  et  par  cela  même  sont  vraiment  an- 
tiques ;  le  génie  qui  y  règne  rend  aux  anciens  un  libre  hommage.  Bien  loin  de 
vouloir  rien  leur  dérober,  il  leur  offre  ses  propres  dons,  et  enrichit  la  poésie  latine 
de  poésies  allemandes.  Si  les  ombres  de  ces  immortels  triumvirs, Tibulle,  Catulle, 
Properce,  revenaient  à  la  vie,  ils  pourraient  s'étonner  d'abord  de  voir  cet  étranger, 
sorti  des  forêts  de  la  Germanie,  se  joindre  à  eux  après  dix  huit  cents  ans;  mais 
ils  lui  accorderaient  sans  peine  une  couronne  de  ce  myrte  qui  reverdit  aujourd'hui 
pour  lui  comme  il  fleurissait  autrefois  pour  eux.  » 

A  l'occasion  ftHermann  et  Dorothée,  M.  Schlegel  ne  craignit  pas  de  remonter  jus- 
qu'aux poèmes  homériques,  et  ce  ne  fut  pas  de  sa  part  un  rapprochement  ambi- 
tieux :  M.  Fauriel  faisait  de  même,  quelques  années  plus  tard,  dans  son  introduc- 
tion à  la  Parthéneïde  de  Baggesen.  L'histoire  du  passé  ne  fournit  pas  toujours 
de  ces  faits  héroïques  dont  le  souvenir  est  assez  vivant  pour  devenir  le  sujet  d'une 
œuvre  nationale  et  populaire  ;  il  faut  quelquefois,  pour  ne  pas  risquer  de  dépayser 
les  esprits,  se  rapprocher  du  temps  présent,  et,  si  l'on  songe  combien  offrent  peu 
de  ressources  au  poëte  les  calculs  de  la  politique  ou  l'action  intelligente  des  masses, 
il  semble  que  l'épopée,  de  nos  jours,  doive  s'attacher  plutôt  à  la  vie  privée  qu'à  la 
vie  publique,  ressembler  plus  à  l'Odyssée  qu'à  l'Iliade.  Cependant,  aux  deux  extré- 
mités de  la  société,  la  nature  est  étouffée  par  des  habitudes  factices,  ou  déparée 
par  des  mœurs  grossières  :  il  reste  donc  à  peindre  cette  médiocrité  au  sein  de 
laquelle  on  peut  supposer  le  bonheur  sans  trop  d'invraisemblance,  et  qui  laisse 
place  encore  à  l'activité  humaine.  Ainsi,  M.  Schlegel  amenait  ses  lecteurs  au  poëme 
iVHermann  et  Dorothée.  Il  ne  prétendait  pas  sans  doute  borner  l'épopée  moderne 
à  l'idylle,  il  voulait  seulement  justifier  la  forme  que  Goethe  avait  adoptée,  et  mon- 
trer à  quelles  transformations  se  prêle  la  poésie  épique,  en  dépit  de  divisions  arti- 
ficielles. Une  fois  entré  dans  sou  sujet,  il   fil  ressortir  les  ressources  que  Goethe 


166  CRITIQUES    ET    HISTORIENS     MODERNES 

avait  trouvées  en  lui-même  pour  élargir  un  cadre  trop  étroit,  l'art  avec  lequel  il 
avait  prévenu  la  monotonie  par  la  variété,  par  le  contraste  même  des  tableaux, 
surtout  l'impression  raisonnable  et  salutaire  qui  naît  de  l'ensemble  de  son  poëme. 
Sous  ce  rapport,  Hermann  et  Dorothée  ne  ressemble  guère  à  la  Mort  d'Abel.  En 
consacrant  aussi  quelques  pages  à  Gessner,  M.  Schlegel  lui  adressa  précisément 
les  critiques  opposées  aux  éloges  qu'il  avait  donnés  à  Goethe.  La  poésie  bucolique 
est  d'une  imitation  périlleuse,  et  Gessner  l'avait  mise  à  la  mode  avec  tous  ses 
inconvénients  et  ses  dangers.  Il  s'était  donné  cependant  pour  un  élève  deThéocrite, 
et  Diderot  l'appelait  un  Grec;  M.  Schlegel  l'accusa  de  n'être  ni  Grec,  ni  Allemand, 
ni  prosateur,  ni  poète. 

Le  critique  en  M.  Schlegel  ne  doit  pas  nous  faire  oublier  des  facultés  plus  bril- 
lantes :  il  resta  toujours  fidèle  à  sa  double  vocation,  et  consacra  les  instants  que 
lui  laissaient  libres  les  soins  de  la  polémique  et  les  devoirs  du  professorat  à  des 
traductions  poétiques  ou  à  des  poésies  originales.  Dès  Tannée  même  de  son  arrivée 
à  Iéna,  il  publiait  plusieurs  fragments  de  la  Divine  Comédie.  Deux  ans  après,  en 
1797.  parurent  les  deux  premiers  volumes  de  sa  traduction  de  Shakspeare.  Les 
sympathies  les  plus  vives  de  M.  Schlegel  étaient  acquises  à  Shakspeare,  comme  au 
poète  qui  a  réalisé  les  plus  grands  effets  dramatiques.  Il  voulut  le  proposer  à  sa 
nation,  moins  cependant  à  titre  de  modèle  que  comme  une  source  d'inspiration; 
il  n'admettait  pas  que  rien  pût  entraver  l'originalité  du  génie  allemand.  Également 
éloigné  de  l'exagération  et  des  ménagements  timides,  il  reproduisit  toutes  les 
hardiesses  du  poète,  les  particularités  du  langage,  les  variétés  même  du  rhythme, 
et  déploya  partout  une  intelligence  supérieure  et  un  art  inùni.  Il  ne  s'agissait  plus 
d'établir ,  suivant  le  précepte  de  Delille,  une  juste  compensation,  en  restituant 
d'un  côté  au  poète  ce  qu'on  lui  faisait  perdre  de  l'autre  M.  Schlegel  ne  se  de- 
manda pas  ce  qu'eût  pu  dire  Shakspeare  composant  ses  pièces  en  allemand  et  au 
xixe  siècle;  mais  il  comprit  ce  qu'il  avait  dit,  le  sentit  vivement,  et  s'imposa  de 
le  répéter.  Toutes  les  difficultés  étaient  réunies,  elles  furent  toutes  vaincues. 
Quelquefois  même  on  se  prend  à  regretter  cet  excès  de  perfection  ;  on  aimerait 
mieux,  dans  quelques  passages  obscurs,  une  traduction  moins  fidèle,  qui  par  les 
différences  même,  pourrait  servir  à  interpréter  plus  clairement  la  pensée  de 
l'auteur. 

Un  grand  nombre  de  poésies  détachées  datent  aussi  de  cette  époque.  Quelques- 
unes,  telles  que  Pygmalion  et  Prométhce,  sont  des  souvenirs  de  l'antiquité.  L'au- 
teur s'est  borné  à  recueillir  les  traits  épars  que  lui  fournissait  la  fable,  et  à  les 
exprimer  en  un  langage  digne  du  temps  auquel  nous  reporte  le  sujet.  A  la  même 
pensée  se  rattache  la  romance  iïArion.  Cette  poétique  légende  d'Arion  sauvé  des 
flots  par  les  dauphins,  que  la  douceur  de  ses  chants  a  charmés,  avait  séduit  dans 
l'antiquité  toutes  les  imaginations.  Il  semble  qu'on  en  ait  fait  le  sujet  d'un  con- 
cours auquel  prirent  part  poètes  et  prosateurs.  Dans  ce  concours,  M.  Schlegel  eût 
figuré  dignement.  Après  les  vers  d'Ovide,  après  les  récits  d'Hérodote,  de  Dyon 
Chrysostôme  et  de  Plutarque.  il  ne  restait  pas,  à  vrai  dire,  une  grande  place  à 
l'invention.  M.  Schlegel  a  dû  presque  se  borner  à  fondre  ensemble  ces  récits  divers, 
et  à  en  composer  un  drame  achevé  dans  toutes  ses  parties.  Il  a  trouvé  cependant 
quelques  traits  qui  avaient  échappé  à  ses  devanciers.  Par  une  heureuse  divination, 
Arion.  au  moment  de  mourir,  chante  la  puissance  de  l'harmonie;  il  rappelle  le 
souvenir  de  ceux  qui  ont  repassé  le  fleuve  sombre,  et,  en  se  précipitant  dans  les 
flots,  se  recommande  aux  néréides.  L'idée  de  la  vengeance  qu'il  tire  de  ses  enne- 


DE     l' ALLEMAGNE.  167 

mis  appartient  à   M.  Schlegel.   Au  moment  où  Périandre  les  mande  auprès  de 
lui,  Àrion  apparaît  subitement  à  leurs  yeux  tel  qu'il  était  en  se  jetant  à  la  mer. 

a  Ses  membres  gracieux  sont  couverts  de  l'or  et  de  la  pourpre  étincelante,  une 
robe  flottante  tombe  à  longs  plis  sur  ses  pieds,  ses  bras  sont  ornés  de  bracelets  ; 
sa  chevelure  parfumée  se  déroule  sur  son  cou,  son  front  et  ses  joues. 

î>  La  lyre  repose  dans  sa  main  gauche,  de  la  droite  il  tient  le  bâton  d'ivoire. 
Les  assassins  tombent  à  ses  genoux  éblouis  comme  s'ils  voyaient  la  foudre. 

»  Nous  avons  voulu  le  tuer,  et  il  est  devenu  un  dieu  !  0  terre,  entr'ouvre-toi  !  » 

«  —  Il  vit  encore,  le  maître  de  l'harmonie  ;  le  chanteur  est  sous  la  garde  cé- 
leste. Je  n'invoque  pas  les  esprits  de  la  vengeance,  Arion  ne  veut  pas  de  votre 
sang.  Esclaves  de  l'avarice,  allez  au  loin  dans  des  contrées  barbares,  et  que  jamais 
la  beauté  ne  relève  vos  esprits  abattus    » 

L'élégie  intitulée  l'Art  grec,  sans  être  une  imitation,  n'en  est  pas  moins  com- 
posée de  souvenirs.  Elle  fut  suivie  d'une  autre  bien  différente  sur  V Alliance  de 
l'Eglise  et  des  Arts  ;  un  tel  rapprochement  montre  assez  l'étendue  de  cet  esprit 
accessible  à  toutes  les  émotions  poétiques.  Il  ne  sent  pas  la  nécessité  de  choisir 
entre  Homère  et  la  Bible  ;  il  célèbre  à  la  fois  les  divinités  de  la  Grèce  et  les  harmo- 
nies de  la  religion  chrétienne.  Lès  premiers  sonnets  de  M.  Schlegel  représentent 
des  scènes  empruntées  aux  livres  saints,  et  rappellent  les  tableaux  de  l'école 
romaine  :  c'est  la  salutation  évangélique,  l'adoration  des  mages,  la  sainte  famille. 
Plus  tard,  il  réunit  en  une  sorte  de  galerie  les  portraits  des  poêles  italiens  :  Dante, 
Pétrarque,  Boccace  et  les  autres.  S'inspirant  tour  à  tour  de  chacun  de  ces  poètes, 
il  s'attache  à  reproduire  leur  style  et  leurs  pensées,  de  telle  sorte  que  la  pièce  sur 
Pétrarque  semble  être  un  sonnet  de  Pétrarque  lui-même.  Il  déposa  aussi,  dans 
des  sonnets,  ses  impressions  personnelles;  ceux  qu'il  adressa  à  son  frère,  à 
MM.  Tieck  et  Schelling,  témoignent  d'une  haute  estime  et  d'une  amitié  dévouée. 
On  a  quelquefois  contesté  la  sincérité  de  ses  sentiments;  il  est  difficile  de  n'y  pas 
croire,  à  en  juger  par  l'expression  élevée  et  souvent  touchante  dont  l'auteur  les  a 
revêtus.  Il  avait  adopté  comme  devise  une  pensée  indienne  dont  voici  le  sens  : 
«  L'arbre  empoisonné  de  la  vie  offre  cependant  deux  fruits  bien  doux,  le  com- 
merce de  nobles  amis  et  l'ambroisie  des  vers.  »  La  forme  du  sonnet  ne  laissait 
pas  à  l'imagination  un  bien  libre  essor;  mais,  dans  tous  les  genres  où  s'est 
essayée  la  muse  de  M.  Schlegel,  l'invention  n'est  pas  le  mérite  dont  il  se  montre  le 
plus  jaloux,  bien  qu'il  en  soit  extrêmement  touché  chez  les  autres.  Il  est  surtout 
préoccupé  d'assouplir  le  rhythme  encore  rebelle  et  de  donner  à  ses  idées  un  tour 
poétique.  Il  est  le  continuateur  de  Klopstoek  et  de  Voss  ;  au  moment  où  M.  Schlegel 
entreprit  cette  tâche,  elle  avait  un  mérite  particulier  d'opportunité.  C'est  là  une 
considération  dont  on  tient  rarement  assez  de  compte.  Le  souvenir  des  services 
rendus  ne  suffit  pas  pour  conserver  intacte  une  renommée  littéraire;  il  faut  que 
la  reconnaissance  soit  renouvelée  par  le  plaisir  (1). 

La  poésie  servit  aussi  quelquefois  les  rancunes  de  M.  Schlegel.  Kolzebue,  écri- 
vain vulgaire,  avait  gagné  la  faveur  du  public  en  excitant  chez  les  spectateurs  uue 

(1)  Les  poésies  de  M.  Schlegel  furent  recueillies  pour  la  première  fois  en  lîSOO  à 
Tubingue,  et  réimprimées  en  1811  à  lleidelberg.  Il  s'en  lit  en  outre  plusieurs  contre- 
façons. 


168  CRITIQUES    ET    HISTORIENS    MODERNES 

sensibilité  factice  par  des  moyens  que  l'art  désavoue.  Ses  pièces  étaient  jouées 
sur  tous  les  théâtres.  La  France  à  son  tour  les  empruntait  à  l'Allemagne.  Ses 
succès  l'enhardirent  au  point  de  s'attaquer  à  la  société  de  Weimar.  M.  Schlegel 
se  chargea  de  lui  répondre.  Rotzebue  revenait  alors  d'un  exil  où  il  avait  été  en- 
voyé par  méprise;  à  son  arrivée,  il  fut  accueilli  par  une  satire  en  vers  que  l'auteur 
appela  avec  une  emphase  comique  Arc-de-Triomphe  en  l'honneur  de  Kotzebue. 
Le  reste  répond  à  ce  début;  c'est  un  ensemble  de  sonnets  et  d'épigrammes,  où  se 
fait  sentir  l'abus  de  l'esprit  et  où  règne  une  plaisanterie  plus  acérée  que  délicate. 
C'est  par  là  que  pèche  en  général  M.  Schlegel,  quand  il  s'abandonne  à  son  hu- 
meur railleuse;  il  lui  arrive  souvent  de  passer  la  mesure.  De  tous  les  poètes  co- 
miques ou  satiriques,  c'est  à  Aristophane  qu'il  donne  la  préférence,  et  il  s'inspire 
volontiers  de  cette  verve  inexorable  qui,  de  nos  jours,  a  besoin  d'être  vue  à 
distance  pour  nous  paraître  de  bon  goûl.  Il  dut  cependant  conserver  de  cette  que- 
relle un  souvenir  satisfaisant.  Kotzebue,  dans  la  comédie  de  l'Ane  hypcrbnréen, 
avait  grossièrement  insulté  Mme  de  Staël.  Par  une  heureuse  fortune,  M.  Schlegel  se 
trouvait  l'avoir  vengée  avant  de  la  connaître. 

Vers  la  même  époque,  des  sentiments  bien  différents  inspirèrent  mieux  M.  Schle- 
gel. En  1799,  un  de  ses  frères  mourut  dans  les  Indes  au  service  de  la  compagnie 
anglaise;  il  consacra  à  son  souvenir  l'Epitre  de  Néoptolème  à  Dioclès.  Il  fut  surtout 
sensible  à  la  mort  d'une  jeune  fille,  Augusta  Boehmer,  qui  lui  était  unie  par  des 
liens  de  famille.  Une  suite  de  sonnets,  remplis  des  mêmes  impressions,  montrent 
qu'il  prit  plaisir  à  nourrir  sa  douleur.  Il  avait  choisi  Novalis  pour  confident 
de  ses  regrets,  et  bientôt  après  Novalis  lui-même  était  mort,  laissant  sa  tâche 
inachevée  En  lui,  M.  Schlegel  perdait  un  ami,  et  l'école  romantique  sa  plus  belle 
espérance.  Il  fut  un  de  ces  rois  dont  Goethe  signala  quelque  part  la  puissance 
éphémère.  Lui  du  moins  n'en  vit  pas  le  déclin.  Sa  perte  fut  vivement  sentie  par  la 
jeunesse  qui  s'associait  à  ses  pensées  d'avenir.  Les  journaux  du  temps  parlent  de 
pèlerinages  faits  à  son  tombeau  et  de  nombreuses  offrandes  qui  y  furent  déposées. 
Ce  malheur  redoubla  la  tristesse  de  M.  Schlegel.  On  était  alors  à  la  fin  de  1802  ; 
il  quitta  Iéna,  et  se  rendit  à  Berlin.  Sans  doute,  il  fuyait  des  lieux  qui  lui  rappe- 
laient de  cruels  souvenirs;  peut-être  aussi  les  blessures  de  l'amour-propre  ne 
furent-elles  pas  complètement  étrangères  à  cette  détermination.  La  correspon- 
dance de  Goethe  et  de  Schiller  témoigne  à  son  égard  de  dispositions  dont  il  put 
être  blessé.  Goethe  apporta  souvent  dans  ses  rapports  une  indifférence  railleuse 
qui  laissait  trop  de  liberté  à  son  jugement,  et,  pour  Schiller,  la  noblesse  même  et 
le  désintéressement  de  son  cœur  purent  lui  donner  des  exigences  excessives  et  le 
portera  envisager  certains  défauts  de  nature  avec  trop  de  sévérité. 


11. 


Lorsqu'il  quitta  Iéna,  M.  Schlegel  était  âgé  de  trente-cinq  ans.  La  lutte  qu'il 
avait  soutenue  lui  avait  donné  l'occasion  de  poser  tous  les  principes  qu'il  devait 
développer  plus  tard;  mais,  bien  que  cette  première  partie  de  sa  vie  soit  la  plus 
diversement  occupée,  ce  n'est  pas  pour  nous  la  plus  intéressante.  Le  nom  de 
M.  Schlegel  est  entré  en  France  joint  à  celui  de  Mme  de  Staël.  Il  la  vil  pour  la  pre- 
mière fois  à  Berlin,  non  pas  cependant  dès  son  arrivée  en  cette  ville.  Dans  les  pre- 


DE    L  ALLEMAGNE,  169 

miers  temps  de  son  séjour,  il  avait  été  chargé  de  faire  un  cours  sur  la  littérature 
et  les  arts.  Il  avait  achevé  sa  tragédie  d'Ion,  imitée  de  la  pièce  d'Euripide.  Bien 
que,  dans  cette  imitation,  l'auteur  se  fût  réservé  une  part  d'originalité,  ce  n'était 
guère  là  qu'une  tentative  érudite  qui  ne  paraît  se  rattacher  en  rien  à  ses  théories. 
Peut-être  même,  en  comparant  la  pièce  allemande  à  la  tragédie  grecque,  pourrait- 
on  prendre  une  revanche  facile  de  la  comparaison  des  deux  Phèdres.  Vers  le 
même  temps,  M.  Schlegel  agrandissait  ses  vues  sur  l'art  romantique  par  l'étude  du 
théâtre  espagnol,  et  traduisait  plusieurs  pièces  de  Calderon,  qui  firent  dire  à 
Schiller  :  «  Que  de  fautes  Goethe  et  moi  nous  aurions  évitées,  si  nous  avions  connu 
Calderon  plus  tôt!  »  Enfin  M.  Schlegel  publiait,  sous  le  nom  de  Blumenstraeusse, 
un  choix  de  poésies  italiennes,  espagnoles  et  portugaises,  et  les  faisait  précéder 
d'une  dédicace  poétique  dont  nous  citerons  les  premiers  vers,  parce  qu'ils  font 
comprendre,  beaucoup  mieux  que  nous  ne  saurions  l'exprimer,  comment  cet  esprit 
si  vaste  savait  unir  dans  une  commune  admiration  l'imagination  brillante  des 
races  méridionales  et  le  caractère  sévère  des  peuples  du  Nord. 

AUX  POÈTES  DONT  j'Ai  TRADUIT  LES  CHANTS. 

«  Recevez  l'offrande  de  ces  fleurs,  hommes  sacrés;  comme  à  des  dieux  je  vous 
fais  hommage  de  vos  propres  dons.  Vivre  avec  vous  et  avec  nos  ancêtres  allemands, 
c'est  là  ce  qui  seul  peut  soutenir  mon  courage.  Romains  à  demi,  vous  descendez 
aussi  de  la  race  germanique.  Laissez-moi  donc  vous  saluer  de  ces  paroles  alle- 
mandes et  vous  prendre  à  vos  belles  contrées  pour  vous  ramener  chez  vous  vers 
le  Nord,  aux  rivages  de  l'harmonie.  » 

Dans  ces  vers  respire  un  patriotisme  qui  eût  dû  arrêter  M.  Iramermann  au  mo- 
ment où  il  adressa  à  M.  Schlegel  cette  brusque  apostrophe  :  «  Tu  as,  Guillaume, 
déchiré  ta  robe  allemande  en  Angleterre,  puis  en  Italie  et  dans  les  sombres  con- 
trées de  Brahma.  »  Est-ce  donc  trahir  ou  renier  son  pays  que  de  l'éclairer  et  de 
l'enrichir  ? 

Ce  fut  au  milieu  de  ces  travaux  que  M.  Schlegel  rencontra  Mme  de  Staël.  Elle 
fut  frappée  de  cet  esprit  si  abondant  en  idées,  de  cette  érudition  si  bien  éclairée 
par  une  critique  ingénieuse.  Elle  n'avait  connu  rien  de  pareil  en  France;  le 
charme  de  la  nouveauté,  un  certain  goût  pour  ce  qui  ne  ressemblait  pas  à  ce 
qu'elle  entendait  tous  les  jours,  lui  inspirèrent  une  extrême  bienveillance  pour 
M.  Schlegel.  Elle  savait  mieux  louer  que  personne;  ses  éloges  n'étaient  autres  que 
des  impressions  sympathiques;  elle  se  sentait  reconnaissante  pour  qui  animait 
son  imagination  et  renouvelait  sa  pensée.  M.  Schlegel  éprouva  un  véritable  bon- 
heur à  se  sentir  ainsi  compris  et  apprécié.  Il  ne  pouvait  plus  se  passer  dune 
société  si  douce.  Il  renonça  à  la  situation  qu'il  s'était  faite  à  Berlin  pour  se  char- 
ger de  l'éducation  des  enfants  de  Mme  de  Staël,  et  partit  avec  elle  en  1804,  lors- 
qu'elle fut  rappelée  en  Suisse  par  la  mort  de  M.  Necker. 

M.  Schlegel  a  passé  ainsi  douze  ans  auprès  d'elle,  mêlé  à  la  société  spirituelle  et 
distinguée  dont  elle  était  le  centre,  y  exerçant  par  son  savoir  et  son  esprit  plus 
d'influence  qu'il  n'en  recevait,  et  surtout  qu'il  n'en  voulait  recevoir;  continuant 
sa  vie  laborieuse  de  professeur  au  milieu  des  distractions  mondaines,  accueillant 
difficilement  les  opinions  qui  n'étaient  pas  les  siennes,  inquiet  et  susceptible  dans 
les  relations  habituelles,  comparant  quelquefois  sa  situation  à  celle  qu'il  eût  pu 


170  CRITIQUES    ET    HISTORIENS    MODERNES 

occuper  en  Allemagne,  et  pourtant  invariablement  attaché  à  Mme  de  Staël,  et 
dédommagé  par  son  amitié  attentive  de  tout  ce  qui  pouvait  lui  déplaire  dans  la 
société  où  il  vivait.  Ce  n'était  pas  encore  là  tout  ce  qu'eût  demandé  M.  Schlegel; 
d'autres  prétentions  percèrent  quelquefois  malgré  lui.  Il  en  fut  repris  avec  une 
douceur  et  une  fermeté  qui  le  découragèrent;  il  y  avait  d'ailleurs  dans  l'amitié  de 
Mme  de  Staël  de  quoi  combler  tous  les  désirs.  Telle  fut  la  liaison  qui  s'établit 
entre  eux,  liaison  fondée  sur  la  différence  plus  que  sur  la  conformité  dès  carac- 
tères, et  par  cela  même  plus  profitable  à  tous  deux.  Il  est  difficile  de  croire  que 
l'auteur  de  l'Allemagne  ne  s'éclaira  pas  souvent  dans  la  conversation  d'un  juge 
aussi  sûr  toutes  les  fois  que  les  préventions  ne  l'aveuglaient  pas;  et,  d'autre  part, 
le  spectacle  de  cette  sensibilité  si  vive  que  l'art  et  la  poésie  n'avaient  pas  seuls  le 
don  d'émouvoir,  cette  exaltation  généreuse  dont  tous  les  mouvements  partaient 
du  cœur,  tout  en  causant  peut-être  quelque  surprise  à  M.  Schlegel,  ne  durent  pas 
être  perdus  pour  lui;  il  avait  un  esprit  digue  de  tout  comprendre.  Toujours  est-il 
qu'il  conserva  de  celle  époque  de  sa  vie  plus  de  souvenirs  que  d'amitiés.  Blessé 
des  inégalités  sociales,  il  ne  sut  pas  se  mettre  au-dessus  d'elles  et  se  faire  franche- 
ment l'égal  d'hommes  qui  eussent  volontiers  accepté  l'égalité.  L'hôte  le  plus 
assidu  de  Coppet  et  le  plus  accueilli,  Benjamin  Conslant,  fut  aussi  celui  dont  il  se 
tint  le  plus  éloigné.  Il  avait  à  son  égard  plus  d'un  motif  d'aigreur.  L'esprit  de 
Benjamin  Constant  n'était  pas  assez  conciliant  pour  adoucir  les  rancunes  d'un  rival 
malheureux.  Entre  tous  les  amis  de  Mme  de  Staël,  ce  fut  avec  M.  Fauriel  que 
M.  Schlegel  contracta  la  liaison  la  plus  douce  et  la  plus  suivie.  Il  y  avait  entre 
eux  une  communauté  d'études  qui  les  rapprochait,  et  la  nature  sympathique  de 
M.  Fauriel  devait  triompher  de  toutes  les  défiances. 

Dès  que  Mme  de  Staël  put  quitter  la  Suisse,  M.  Schlegel  l'accompagna  en  Italie. 
Il  est  resté  comme  souvenir  de  ce  voyage  une  longue  lettre  adressée  à  Goethe  sur 
les  œuvres  des  artistes  contemporains,  et  une  élégie  célèbre  sur  Rome,  dont 
M.  Sainte-Beuve  a  rendu  le  mouvement  poétique,  malgré  quelques  suppressions, 
dans  son  portrait  de  Mme  de  Staël,  à  qui  elle  était  adressée.  Cette  pièce  est  imitée 
de  l'élégie  de  Properce.  On  y  retrouve  aussi  plusieurs  traits  empruntés  à  Virgile, 
à  Horace,  à  Lucain,  que  l'auteur  ne  prend  pas  même  soin  de  dissimuler,  dans  la 
crainte  de  les  affaiblir;  mais  là  où  les  souvenirs  lui  font  défaut,  inspiré  par  la  pré- 
sence des  lieux,  il  y  supplée  de  telle  façon,  que  Ton  distingue  malaisément  ce  qu'il 
traduit  de  ce  qu'il  invente. 

De  l'Italie  on  passa  en  France,  afin  d'apercevoir  Paris  de  loin.  Les  tracasseries 
de  la  police  impériale  n'étaient  pas  faites  pour  guérir  les  préventions  que  M.  Schle- 
gel avait  pu  apporter.  Il  s'en  vengea  par  bon  nombre  d'épigrammes;  mais  sans 
doute  Mme  de  Staël  ne  permit  jamais  que  l'on  confondît  la  France  avec  le  pouvoir 
qui  la  gouvernait,  et  qu'elle  avait  le  droit  de  ne  pas  aimer.  En  1807  cependant, 
on  réussit  à  se  rapprocher  de  Paris.  Ce  fut  dans  ce  court  moment  que  parut  le 
fameux  parallèle  des  deux  Phèdres.  C'était  encore  un  épisode  renouvelé  de  la 
guerre  des  anciens  et  des  modernes.  Les  choses  toutefois  avaient  bien  changé  de  face. 
M.  Schlegel  faisait  un  grand  éloge  de  la  pièce  d'Euripide,  et  il  avait  bien  raison; 
mais  il  censurait  amèrement  celle  de  Racine,  et  il  avait  grand  tort.  Le  jugement 

qu'il  a  porté  ne  saurait  prouver  que  sa  partialité  ou  son  incompétence J'hésite 

à  ce  mot;  je  ne  sais  quelles  précautions  prendre,  je  ne  dirai  pas  pour  faire  accepter 
ma  pensée,  mais  pour  l'exprimer  telle  qu'elle  est.  M.  Schlegel  possédait  en  fran- 
çais un  remarquable  talent  d'écrivain;  il  connaissait  notre  langue  comme  si  elle  eût 


de  l'Allemagne.  171 

été  la  sienne,  il  la  parlait  comme  s'il  ne  l'eût  jamais  apprise.  Malgré  cela,  lui  man- 
quait-il donc  quelque  chose,  ce  quelque  chose  qui  fait  que  la  vendeuse  d'herbes  de 
Théophraste  en  eût  remontré  sur  certaines  nuances  de  l'atlicisme  aux  beaux  parleurs 
qui  avaient  eu  le  malheur  de  naître  hors  des  murs  d'Athènes  ?  D'ailleurs,  autre  chose 
est  de  connaître  une  langue  dans  toute  sa  correction,  et  même  dans  ses  nuances  les 
plus  délicates,  ou  d'avoir  en  soi  l'esprit  d'une  nation,  son  caractère,  ses  habitudes 
de  société,  ses  traditions.  On  n'est  pas  naturalisé  par  le  langage  seulement,  et  per- 
sonne ne  peut  avoir  deux  patries.  Si  M.  Schlegel  s'est  proposé  uniquement  de 
démontrer  que  La  Harpe  était,  en  matière  d'antiquité,  un  juge  superficiel  et  pré- 
venu, s'il  a  voulu  dire  que  Racine  n'a  pas  substitué  partout,  comme  le  prétend 
La  Harpe,  les  plus  grandes  beautés  aux  plus  grands  défauts,  ce  n'était  pas  la  peine 
de  dépenser  tant  d'esprit;  mais  s'il  a  voulu  soutenir,  comme  on  n'en  peut  guère 
douter,  que  Racine  a  fait  disparaître  les  beautés  d'Euripide  sans  les  remplacer 
par  d'autres  propres  à  son  génie,  en  harmonie  avec  les  sentiments  de  son  époque, 
de  sa  nation,  et  inspirées  par  une  vraie  connaissance  de  la  nature  humaine,  alors 
tout  l'esprit  du  monde  n'y  suffirait  pas. 

Pour  reprendre  les  choses  de  plus  haut,  j'avoue  que  les  parallèles  me  paraissent 
mériter  une  médiocre  confiance.  C'est  un  procédé  naturel  à  l'esprit  de  rapprocher 
les  objets  pour  apprendre  à  les  mieux  connaître,  et  cette  comparaison  est  légitime, 
si  l'on  cherche  à  fixer  soi-même  ses  idées  par  un  travail  solitaire,  ou  si  Ton  se 
borne  à  consigner  quelques  indications  précises;  mais,  dès  que  l'auteur  paraît, 
comme  il  est  nécessairement  jaloux  de  ses  découvertes  et  désireux  de  les  pré- 
senter sous  une  forme  brillante,  la  vérité  est  vite  sacrifiée  aux  prétentions  du 
bel  esprit.  A  force  de  chercher  des  idées  neuves,  on  tombe  dans  des  pensées 
fausses.  On  ne  voulait  d'abord  que  présenter  la  vérité  sous  une  forme  piquante; 
il  se  trouve  qu'insensiblement  on  a  composé  un  tissu  de  mensonges  ingénieux. 
Que  sera-ce,  si  l'on  est  en  droit  de  soupçonner  l'équité  de  l'écrivain,  si  son  pa- 
rallèle n'est  qu'un  long  plaidoyer  ou  plutôt  un  réquisitoire  dans  lequel  perce  la 
joie  maligne  du  triomphe,  si  depuis  l'on  a  pu  observer  que  l'auteur  se  complaît 
dans  ce  souvenir  et  y  revient  avec  une  satisfaction  que  n'inspire  pas  habituelle- 
ment le  seul  intérêt  de  la  justice!  A  quoi  sert  d'ailleurs  d'opposer  sans  cesse 
Homère  à  Virgile,  Démosthène  à  Cicéron,  Euripide  à  Racine,  si  ce  n'est  à  attacher 
à  l'un  d'eux  une  idée  d'infériorité  qui  trouble  le  plaisir  qu'il  nous  cause?  Pour- 
quoi tourner  à  blâme  pour  les  uns  les  éloges  que  nous  donnons  aux  autres?  Est-il 
bien  nécessaire  de  choisir  entre  deux  jouissances  que  nous  pouvons  goûter  égale- 
ment? Nos  admirations  ne  sont  ni  trop  nombreuses  ni  trop  naïves;  nous  pouvons 
nous  y  laisser  aller  sans  crainte. 

Dans  la  pièce  grecque,  Hippolyte  entre  sur  la  scène  suivi  d'un  chœur  de  chas- 
seurs; il  dépose  sur  l'autel  de  Diane  une  couronne  tressée  dans  une  prairie  vierge 
que  n'a  jamais  effleurée  le  pied  des  troupeaux  ni  le  tranchant  de  la  faucille.  Seule, 
au  printemps,  l'abeille  y  voltige  ;  la  Pudeur  l'arrose  d'une  eau  pure,  a  0  ma  maî- 
tresse chérie,  dit-il,  reçois  de  mes  mains  pieuses  ce  lien  pour  ta  chevelure  dorée; 
car,  seul  entre  tous  les  mortels,  j'ai  le  privilège  de  vivre  et  de  converser  avec  toi; 
j'entends  ta  voix  sans  voir  ton  visage.  Puissé-je  finir  ma  vie  comme  je  l'ai  com- 
mencée! »  Mais  Hippolyte,  par  le  culte  assidu  qu'il  rend  à  Diane,  a  outragé  Vénus, 
et  elle  a  juré  de  se  venger.  En  vain  un  vieux  serviteur  l'engage  à  apaiser  la  déesse; 
Hippolyte  répond  qu'il  est  pur  et  l'adore  de  loin  :  il  n'aime  pas  les»  divinités  qu'il 
faut  honorer  dans  les  ténèbres.  Le  vieillard  insiste;  Hippolyte  l'interrompt  brus- 


l'i-J.  CRITIQUES    ET    HISTORIENS    MODERNES 

quement  :  «  Allez,  mes  amis,  rentrez  dans  la  maison  ;  il  est  agréable,  au  retour  de 
la  chasse,  de  trouver  la  table  bien  garnie.  Il  faut  aussi  prendre  soin  des  chevaux, 
afin  que,  lorsque  je  serai  rassasié,  je  les  attelle  à  mon  char  et  les  exerce  comme  il 
faut.  Pour  ta  Vénus,  je  lui  souhaite  toutes  sortes  de  prospérités.  » 

C'est  là  un  magnifique  début,  et,  tant  qu'Hippolyte  ne  se  livre  pas,  comme  un 
élève  des  philosophes,  à  ses  longues  déclamations  contre  les  femmes,  il  y  a  dans 
cette  plénitude  de  jeunesse  et  de  fon:e,  dans  celte  insensibilité  adoucie  par  un 
commerce  intime  avec  Diane,  quelque  chose  d'étrange  et  de  charmant.  Nous 
sommes  surpris  de  nous  sentir  émus  par  des  moyens  si  nouveaux;  rarement  même 
les  anciens  ont  montré  sur  le  théâtre  ces  figures  calmes  et  sereines  qui  sont  peut- 
être  mieux  encore  dans  les  convenances  de  l'épopée,  où  l'action  est  moins  rapide, 
où  l'on  a  plus  le  temps  de  s'arrêter  à  les  contempler.  On  sent  qu'Euripide  a  voulu 
se  faire  pardonner  par  ce  contraste  une  autre  nouveauté  plus  hasardée,  la  peinture 
de  l'amour,  que  ses  devanciers  avaient  rejetée  comme  trop  sensuelle  et  ne  don- 
nant pas  une  assez  haute  idée  de  la  dignité  humaine.  M.  Schlegel  a  noblement  dé- 
crit le  charme  particulier  qui  s'attache  à  THippolyte  grec  : 

«  Hippolyte,  dit-il,  a  une  teinte  si  divine,  que,  pour  la  sentir  dignement,  il  faut 
pour  ainsi  dire  être  initié  aux  mystères  de  la  beauté,  avoir  respiré  l'air  de  la 
Grèce.  Rappelez-vous  ce  que  l'antiquité  nous  a  transmis  de  plus  accompli  parmi 
les  images  d'une  jeunesse  héroïque,  les  Dioscures  de  Monlecavallo,  le  Méléagre  et 
l'Apollon  du  Vatican  :  le  caractère  d'Hippolyte  occupe  dans  la  poésie  à  peu  près  la 
même  place  que  ces  statues  dans  la  sculpture.  Winckelmann  dit  qu'à  l'aspect  de 
ces  êtres  sublimes,  notre  âme  prend  elle-même  une  disposition  surnaturelle,  que 
notre  poitrine  se  dilate,  qu'une  partie  de  leur  existence  si  forte  et  si  harmonieuse 
paraît  passer  en  nous.  J'éprouve  quelque  chose  de  pareil  en  contemplant  Hippolyte 
tel  qu'Euripide  l'a  peint.  On  peut  remarquer,  dans  plusieurs  beautés  idéales  de 
l'antique,  que  les  anciens,  voulant  créer  une  image  perfectionnée  de  la  nature  hu- 
maine, ont  fondu  les  nuances  du  caractère  d'un  sexe  avec  celui  de  l'autre;  que 
Junon,  Pallas,  Diane,  ont  une  majesté,  une  sévérité  mâle  ;  qu'Apollon,  Mercure, 
Bacchus,  au  contraire,  ont  quelque  chose  de  la  grâce  et  de  la  douceur  des  femmes. 
De  même  nous  voyons  dans  la  beauté  héroïque  et  vierge  d'Hippolyte  l'image  de  sa 
mère  l'Amazone  et  le  reflet  de  Diane  dans  un  mortel.  » 

Si  Racine  eût  pu  conserver  dans  sa  fraîcheur  primitive  cette  fleur  de  la  Grèce, 
s'il  eût  uni  la  naïveté  antique  à  cette  intelligence  du  cœur,  fruit  de  la  lente  ex- 
périence des  siècles,  il  eût  surpassé  du  même  coup  Euripide,  Sophocle  et  lui- 
même.  Du  moins  a-t-il  eu  soin  de  rappeler  Hippolyte  tel  qu'il  était,  en  le  montrant 
tel  qu'il  est  devenu.  Le  héros  est  déchu,  mais  il  est  encore  entouré  du  prestige  de 
sa  gloire  : 

Hercule  à  désarmer  coûtait  moins  qu'Hippolyte, 

dit  Aricie  à  Ismène,  et  c'est  cette  fierté  même  qui  l'a  séduite.  Elle  aussi  avait  délié 
l'amour.  Hippolyte  est  l'excuse  d'Aricie,  et  Aricie  celle  d'Hippolyte.  Malgré  celle 
justification,  ce  ne  fui  pas  sans  nécessité  que  Racine  s'imposa  un  tel  sacrifice; 
qu'auraienl  dit  les  petits-maîtres  s'il  n'avait  pas  fait  son  Hippolyte  amoureux? 
Arnaud,  il  est  vrai,  blâmait  déjà  cette  faiblesse;  mais,  pour  l'austère  janséniste,  ce 


de   l'alieiviagne.  175 

n'était  pas  là  une  question  de  goût.  Désarmé  par  la  passion  et  les  fureurs  de 
Phèdre,  il  gardait  sa  sévérité  pour  un  amour  plus  dangereux  par  son  innocence. 
Le  personnage  d'Aricie  n'est  pas  cependant  de  l'invention  du  poète.  Virgile  compte 
parmi  les  alliés  de  Turnus  un  Virbius,  fruit  des  amours  de  celte  princesse  : 

Ibat  et  Hippoîyti  proies  pulcherrima  bello 
Virbius,  insignem  quem  mater  Aricia  misit, 
Eductum  Egeriae  lucis. 

Tout  en  partageant  l'admiration  de  M.  Schlegel  pour  l'Hippolyte  grec,  nous  ne 
pouvons  accorder  que  tout  l'intérêt  se  concentre  sur  lui;  que  Phèdre  ne  soit, 
comme  le  dit  le  critique,  qu'un  mal  nécessaire.  La  jouissance  que  fait  éprouver  le 
personnage  d'Hippolyte  est  plus  esthétique  que  dramatique;  les  yeux  y  ont  plus 
de  part  que  le  cœur.  Si  loin  que  soit  la  Phèdre  grecque  de  la  Phèdre  française, 
c'est  d'elle  surtout  que  naît  l'émotion,  et  il  devait  déjà  en  être  ainsi  chez  les  Grecs  : 
il  était  plus  facile  de  proscrire  la  peinture  de  l'amour  que  de  n'en  pas  être  charmé 
en  la  voyant.  Dans  Euripide,  l'apparition  de  Phèdre  est  courte.  En  entrant  sur  la 
scène,  elle  prie  ses  esclaves  de  la  soutenir,  de  délier  le  nœud  qui  relient  sa  che- 
velure. Sa  douleur  se  décèle  par  le  désordre  de  ses  idées;  tantôt  elle  voudrait 
aller  au  bord  d'une  claire  fontaine  puiser  une  eau  pure,  tantôt  elle  voudrait  se 
reposer  à  l'ombre  des  peupliers,  couchée  sur  une  verte  prairie.  Un  instant  après, 
elle  demande  à  être  conduite  sur  la  montagne  pour  s'élancer  à  la  poursuite  des 
cerfs;  elle  brûle  de  lancer  le  trait  ihessalien  ou  de  dompter  des  coursiers  vénètes. 
Sa  nourrice  essaie  en  vain  de  la  calmer,  et  la  presse  de  lui  découvrir  la  cause  de 
son  mal.  Contrainle  par  ces  instances,  Phèdre  prépare  l'aveu  qu'elle  va  faire  en 
rappelant  les  égarements  de  sa  mère  et  la  triste  destinée  de  sa  sœur  :  là  se  bor- 
nent les  ressemblances  des  deux  poètes.  La  passion  de  Phèdre  dans  Euripide  ne  se 
trahit  que  par  son  abattement;  il  n'y  a  pas  dans  son  amour  de  ces  révolutions 
soudaines  qui  naissent  de  la  marche  des  événements  ou  des  mouvements  même 
du  cœur;  elle  n'a  pas  d'espérances  ni  presque  de  désirs.  Dès  que  son  secret  est 
connu  d'Hippolyie  par  l'imprudence  de  sa  nourrice,  son  parti  est  pris,  elle  va 
mourir;  mais,  dans  sa  perte,  elle  entraînera  celui  qui  l'a  causée.  Ce  n'est  pas 
même  la  vengeance  qui  la  fait  agir  ;  elle  cède  uniquement  à  la  crainte  du  déshon- 
neur. Que  la  Phèdre  de  Racine  est  bien  différente!  En  l'absence  de  Thésée  se  pro- 
duisent les  premiers  symptômes  d'une  passion  longtemps  contenue.  C'est  seulement 
lorsqu'elle  croit  son  époux  mort  que  Phèdre  ose  s'exposer  à  la  vue  d'Hippo- 
lyte. Elle  va  implorer  sa  pitié  pour  son  fils;  mais,  forcée  d'excuser  ses  rigueurs 
passées,  elle  laisse  bientôt  percer  un  sentiment  contraire.  Par  ces  ménagements, 
Racine  nous  conduit  aux  derniers  excès  de  la  passion,  sans  que  jamais  le  sens 
moral  soit  péniblement  affecté,  sans  que  l'on  puisse  reconnaître  quand  la  faiblesse 
devient  un  crime.  A  force  de  contempler  Hippolyte,  les  sens  de  Phèdre  se  sou- 
lèvent, l'image  du  père  se  mêle  devant  ses  yeux  avec  celle  du  fils,  et  de  là  naît 
cette  admirable  confusion  de  souvenirs  et  de  langage  qui  trahit  trop  clairement  un 
coupable  amour.  Phèdre  cependant,  rappelée  à  elle-même  par  une  exclamation 
d'Hippolyte,  veut  un  instant  lui  donner  le  change;  mais  elle  sent  qu'elle  ne  peut 
soutenir  un  tel  personnage,  et,  sans  plus  d'excuses  ni  de  détours,  elle  laisse  dé- 
border toute  son  âme.  Dès  ce  moment,  les  bornes  de  la  pudeur  sont  passées; 
malgré  elle,  l'espoir  est  entré  dans  son  cœur.  Loin  de  repousser  les  suggestions 

TOME   1.  I  - 


174  CRITIQUES    ET    HISTORIENS    MODERNES 

d'OEnone,  c'est  elle  maintenant  qui  les  appelle.  —  Thésée  revient ,  et  Phèdre, 
incertaine  encore,  l'aborde  avec  des  paroles  ambiguës  qui  peuvent  être  une  accu- 
sation aussi  bien  qu'un  aveu  ,  mais  dont  l'équivoque  naturelle  est  l'effet  de  ses 
hésitations  plus  que  de  ses  calculs.  Sa  mort  du  moins  sera  une  expiation.  Elle 
n'attend  pas  même  ce  moment  suprême;  elle  va  révéler  tout  à  Thésée:  un  mot 
l'arrête...  Hippolyte  aime  Aricie,  et  alors  éclate  cette  admirable  scène  de  jalousie 
qui  sulïit  à  excuser  les  faiblesses  du  héros,  puisqu'elle  n'était  pas  possible  sans 
cela.  Les  transports  et  les  fureurs  de  Phèdre  sont  conformes  au  développement  de 
la  passion  dans  l'antiquité.  Tout  ce  que  lui  inspire  la  violence  de  son  amour  re- 
poussé, Didon  ou  Médée  eussent  pu  le  dire;  mais  ce  qui  n'appartient  qu'à  elle,  ce 
sont  les  retours  à  des  émotions  plus  douces,  ce  sont  ces  délicatesses  de  sentiment 
qui  font  un  mérite  des  faiblesses  et  qui  donnent  au  crime  même  le  charme  de  la 
vertu.  Grâce  à  ce  mélange  de  l'âme  et  des  sens,  Phèdre  est  l'exemple  de  la  passion 
la  plus  déréglée  et  la  plus  touchante.  Pour  qu'un  poète  pût  concevoir  un  tel  carac- 
tère, il  fallait  que  le  christianisme  eût  purifié  l'amour  et  fait  un  devoir  de  cette 
observation  intérieure  qui  ne  laisse  échapper  aucun  secret  mouvement.  Phèdre 
est  à  la  fois  la  païenne  sensuelle  et  la  pécheresse  repentante.  Il  n'y  a  pas  lieu  à 
choisir  ici  entre  l'art  antique  et  l'art  moderne  ;  elle  résume  en  elle  toutes  les 
inspirations  dont  s'est  tour  à  tour  animée  la  poésie,  la  religion  de  la  nature  et 
celle  du  cœur. 

Si  M.  Schlegel  eût  fait  ressortir  les  beautés  de  ce  rôle  avec  l'enthousiasme  qu'il 
sait  si  bien  sentir  et  exprimer,  il  eût  eu  le  droit  de  dire  que  la  confidente  OEnone 
remplace  avec  désavantage  la  nourrice  de  Phèdre,  que  Théramène,  encourageant 
l'amour  naissant  de  son  élève,  fait  regretter  le  vieillard  de  la  tragédie  grecque,  qui 
parle  du  moins  au  nom  de  Vénus  irritée.  Il  eût  pu  blâmer  le  ton  trop  solennel  du  récit 
et  les  détails  poétiques  sur  lesquels  un  ami  ne  peut  s'étendre  et  qu'un  père  ne 
peut  écouter.  M.  Schlegel  eût  été  libre  aussi  de  reprocher  à  Thésée  les  motifs  de 
son  absence,  qui  le  rendent  au  retour  moins  digne  d'intérêt,  en  faisant  observer 
toutefois  que  c'est  pour  Pèdre  une  excuse  de  plus,  et  que  selon  toute  probabilité, 
dans  la  première  pièce  qu'Euripide  composa  sous  le  titre  iïllippoiyte,  comme  dans 
la  tragédie  de  Racine,  Thésée  avait  été  retenu  par  sa  complaisance  pour  les 
amours  de  Pirithoûs.  Au  lieu  de  cela,  M.  Schlegel  a  pris  deux  poids  et  deux  me- 
sures, opposant  sans  cesse  les  beautés  d'Euripide  aux  défauts  inévitables  de  Racine, 
reprochant  au  poète  français  toutes  ses  inventions,  quelquefois  même  ses  em- 
prunts, et  de  ce  mélange  calculé  d'inexactitude  et  de  rigueur,  d'émotion  et  de 
logique,  d'enthousiasme  et  de  sévérité,  il  est  sorti  un  pamphlet  qui  fera  toujours 
honneur  à  l'esprit  de  l'auteur,  mais  qui  peut  laisser  quelques  doutes  sur  sa 
bonne  foi. 

Là  cependant  ne  se  bornèrent  pas  les  témérités  de  M.  Schlegel.  Le  Parallèle  des 
deux  Phcdres  ne  fut  que  le  prélude  du  Cours  de  littérature  dramatique.  En  quit- 
tant la  France,  M.  Schlegel  était  allé  à  Vienne  avec  Mœe  de  Staël;  il  y  reçut  un 
accueil  brillant,  et  mit  à  profit  son  séjour  en  cette  ville  pour  reprendre  son  ensei- 
gnement interrompu.  Il  réunit  et  exposa,  devant  un  nombreux  auditoire,  ses 
idées  sur  l'art  théâtral.  Ce  sont  ces  leçons  qui,  traduites  un  peu  plus  tard  par 
Mœe  Necker  de  Saussure  (184  4),  se  répandirent  en  France  et  y  causèrent  un  grand 
scandale.  M.  Schlegel  s'attaquait  du  même  coup  à  toutes  nos  gloires.  Corneille  est 
le  moins  maltraité.  L'auteur  reconnaît  qu'il  s'était  annoncé  d'une  manière  bril- 
lante par  le  Cid,  et,  s'il  était  resté  fidèle  à  celte  veine  poétique  d'honneur  et  de 


SE    L  ALLEMAGNE.  1"5 

loyauté  chevaleresque,  s'il  avait  élargi  encore  son  horizon  sans  s'inquiéter  tardi- 
vement d'Aristote,  la  tragédie,  unissant  la  liberté  et  la  variété  du  drame  roman- 
tique à  l'éclat  du  style,  eût  vraiment  déployé  toute  la  magie  de  ses  moyens;  mais 
pourquoi  Corneille  fit-il  Horace  et  Cinna?  M.  Schlegel  se  montre  plus  sévère 
encore  pour  Racine.  Ce  que  le  critique  cherche  avant  tout,  c'est  l'action;  le 
charme  de  la  poésie,  qu'il  ne  peut  nier,  lui  semble  un  mérite  secondaire  qui  ne 
rachète  pas  la  froideur  des  expositions  et  des  longs  récits,  les  invraisemblances 
de  la  mise  en  scène,  et  surtout  le  contraste  des  sujets  avec  les  sentiments  et  le 
langage.  Racine  était  pénétré  de  l'antiquité,  mais  il  la  voyait  à  travers  son  imagi- 
nation et  son  cœur.  Il  aurait  manqué  de  vérité  et  de  naturel  s'il  eût  voulu,  pre- 
nant pour  guide  une  froide  érudition,  s'affranchir  des  convenances  qui  étaient  en 
même  temps  des  délicatesses  de  sentiment,  et  tenaient  à  l'ensemble  de  la  culture 
morale  au  xvne  siècle.  C'est  là  le  secret  de  l'originalité  dans  l'imitation  :  ainsi  le 
théâtre  de  Racine  est  l'expression  la  plus  élevée  de  la  société  où  il  vivait,  et  der- 
rière ce  qu'il  peut  y  avoir  d'accidentel  se  retrouve  la  peinture  éternellement  vraie 
du  cœur  humain.  C'en  est  assez  pour  nous  rendre  indifférents  à  des  invraisem- 
blances que  la  critique  peut  signaler,  mais  qui  échappent  au  spectateur  ému.  A 
défaut  de  cette  action  qui  parle  aux  yeux,  et  a  quelquefois  pour  effet  de  nous  rejeter 
dans  une  réalité  grossière,  il  en  est  une  autre  plus  intellectuelle  qui  naît  du  choc 
et  du  développement  des  passions,  et  qui  a  longtemps  suffi  au  public. 

Les  théories  de  M.  Schlegel  embrassaient  aussi  l'art  comique;  il  ne  respecta 
pas  davantage  Molière,  et  celte  offense  fut  peut-être  la  plus  sensible  de  toutes. 
Rousseau  seul  avec  Bossuet  avait  osé  médire  de  Molière ,  et  tout  était  permis  à 
Rousseau.  M.  Schlegel  se  laissa  aller  envers  cette  grande  renommée  à  des  boutades 
regrettables  qu'on  a  eu  tort  peut-être  de  prendre  trop  au  sérieux.  Il  n'en  vint 
cependant  jamais,  ainsi  que  lui  en  a  fait  honneur  un  trop  spirituel  écrivain,  jus- 
qu'à mettre  le  Solliciteur  au  dessus  du  Misanthrope,  ^'insistons  pas  trop  sur  ces 
faiblesses  d'un  grand  esprit.  Il  nous  convient  d'être  indulgents  pour  une  injustice 
qu'il  n'a  montrée  que  contre  nous  autres  Français,  plus  peut-être  par  rancune 
nationale  que  par  fausse  critique.  La  sévérité  ne  serait  pas  plus  équitable,  et 
aurait  aujourd'hui  mauvaise  grâce. 

Ce  n'était  pas  au  moins  à  l'indifférence  ou  au  dédain  que  cédait  M.  Schlegel, 
quand  il  proscrivait  l'imitation  de  l'antiquité.  Son  livre  est  autre  chose  qu'un 
pamphlet.  Dans  le  premier  volume,  avant  d'en  venir  au  théâtre  français,  il  a  admi- 
rablement dépeint  celte  exquise  organisation  des  Grecs  qui  faisait  des  jouissances 
de  l'art  une  condition  de  leur  existence,  cette  jeunesse  du  monde  au  milieu  de 
laquelle  ils  s'ouvrent  à  la  vie,  la  nature  qui  seconde  le  libre  jeu  de  leurs  facultés, 
et,  grâce  à  cet  accord  si  rare  de  circonstances  choisies,  la  poésie  s'épanouissant 
heureuse  et  brillante,  comme  l'espérance  qui  sourit  à  cette  race  privilégiée.  «  La 
culture  morale  des  Grecs,  dit  M.  Schlegel,  était  l'éducation  de  la  nature  perfec- 
tionnée; issus  d'une  race  noble  et  belle,  doués  d'organes  sensibles  et  d'une  âme 
sereine,  ils  vivaient  sous  un  ciel  doux  et  pur,  dans  toute  la  plénitude  d'une  exis- 
tence florissante,  et,  favorisés  par  les  plus  heureuses  circonstances,  ils  accomplis- 
saient  tout  ce  qu'il  est  donné  à  l'homme  renfermé  dans  les  bornes  de  la  vie 
d'accomplir  ici-bas;  l'ensemble  de  leurs  arts  et  de  leur  poésie  exprime  le  senti- 
ment de  l'accord  harmonieux  de  leurs  diverses  facultés;  ils  ont  imaginé  la  poé- 
tique du  bonheur.  »  Ce  n'est  pas  à  dire  que  toutes  les  œuvres  des  Grecs  fussent 
empreintes  d'un  caractère  uniforme.  Les  poètes  tragiques  ont  su  atteindre  aux 


1  76  CRITIQUES    ET    HISTORIENS    MODERNES 

effets  les  plus  pathétiques  et  les  plus  terribles.  Malgré  l'aspect  serein  sous  lequel 
ils  envisageaient  la  vie,  l'idée  de  cette  force  inconnue  qu'on  appelait  le  destin 
assombrit  souvent  le  tableau  ;  mais,  voués  au  culte  de  la  nature  et  ne  soupçonnant 
rien  au  delà,  sans  passé  et  presque  sans  avenir,  libres  de  tous  les  vagues  pressen- 
timents qui  assiègent  notre  âme,  ils  ont  pu  réaliser  plus  facilement  la  seule  per- 
fection qu'ils  rêvaient. 

A  part  quelques  rares  initiés,  on  n'avait  guère  en  France  d'idées  arrêtées  sur 
l'ensemble  du  théâtre  grec,  lorsque  parurent  les  leçons  de  M.  Schlegel.  On  en  était 
encore  à  cette  théorie  de  perfectibilité  littéraire  que  le  xvnr2  siècle  avait  mise  en 
faveur,  et  dont  La  Harpe  s'était  fait  le  défenseur  intéressé.  Le  temps  passé  n'avait 
guère,  aux  yeux  de  la  critique,  d'autre  mérite  que  d'avoir  préparé  l'avenir.  En  ce 
qui  touche  le  théâtre,  on  s'obstinait  à  se  représenter  la  tragédie  antique  sous  la 
forme  classique  que  les  grands  écrivains  du  xvne  siècle  avaient  rendue  familière. 
Si,  par  hasard,  on  était  forcé  de  reconnaître  les  différences  qui  séparent  la  scène 
grecque  de  la  scène  française,  le  procès  était  vite  jugé.  Tout  changement  était  un 
progrès;  on  eût  volontiers  refait  les  modèles  d'après  les  copies;  la  mode  du  jour 
semblait  la  règle  éternelle  du  goût.  Ceux  même  qui  comprenaient  le  mieux  le  côté 
sublime  de  la  tragédie  grecque  ne  pouvaient  s'habituer  à  ces  traits  de  naturel  et 
de  simplicité  que  les  anciens  ne  fuyaient  ni  ne  cherchaient,  mais  qu'ils  rencon- 
traient quelquefois  :  ainsi  faisait  l'abbé  Barthélémy,  qui,  plus  érudit  et  mieux 
disposé  que  La  Harpe,  n'avait  pu  cependant  se  défendre  de  tout  préjugé,  et,  ou- 
bliant son  personnage,  avait  donné  le  singulier  exemple  d'un  Scythe  plus  diffi- 
cile que  les  Grecs  eux-mêmes  en  fait  d'atticisme  et  de  convenances. 

Les  leçons  de  M.  Schlegel,  en  se  répandant  en  France,  rectifièrent  ces  idées.  Il 
montra  le  théâtre  grec  non  pas  seulement  comme  un  heureux  début,  mais  comme 
une  œuvre  accomplie  qui  avait  eu  son  commencement,  ses  progrès,  sa  décadence. 
D'un  côté,  Eschyle  efface  le  souvenir  de  ses  devanciers  et  mérite  d'être  considéré 
comme  le  créateur  de  la  tragédie  grecque.  Sans  être  le  plus  parfait  des  poètes 
tragiques,  il  en  est  le  plus  inimitable.  Il  marque  cette  première  phase  où  le  génie 
inexpérimenté  est  livré  à  lui-même  et  ne  suit  que  sa  seule  inspiration.  D'autre 
part,  Euripide  a  déjà  dépassé  le  but  auquel  Eschyle  n'avait  pu  atteindre.  Les 
dieux  et  les  hommes,  dans  ses  tragédies,  sont  déchus  de  leur  antique  grandeur. 
Au  lieu  de  faire  appel  aux  sentiments  les  plus  élevés  de  l'humanité,  ce  sont  sur- 
tout les  faiblesses  du  cœur  qu'Euripide  prend  plaisir  à  peindre;  souvent  même  il 
abuse  de  la  sensibilité  de  ses  auditeurs.  Tout  semble  abaissé  à  dessein,  afin  de 
complaire  plus  sûrement  à  des  juges  moins  sévères  que  l'admiration  fatigue,  et 
qui  veulent  se  reposer  dans  des  émotions  plus  douces. 

Mais  entre  Eschyle  et  Euripide  il  y  a  la  place  de  Sophocle.  A  égale  distance  de 
l'un  et  de  l'autre,  il  occupe  dans  l'histoire  de  l'art  ce  point  culminant  au  delà 
duquel  il  n'y  a  plus  qu'à  descendre.  M.  Schlegel  s'est  particulièrement  complu 
dans  ce  portrait.  C'est  qu'en  effet  beauté,  gloire,  génie,  bonheur,  tout  s'est  réuni 
pour  composer  en  Sophocle  l'ensemble  le  plus  harmonieux  que  l'imagination  puisse 
rêver,  et  les  inventions  avec  lesquelles  les  historiens  et  les  poètes  ont  voilé  ses  der- 
niers moments  ne  permettent  pas  même  de  s'apitoyer  sur  sa  fin.  Les  faveurs  dont 
il  fui  comblé  ne  furent  pas  perdues  pour  l'art.  Ses  conceptions  sont  plus  profondes 
et  non  moins  hardies  que  celles  d'Eschyle;  l'harmonie  dont  il  a  su  empreindre 
toutes  ses  œuvres  peut  seule  en  dissimuler  la  grandeur.  lia  puisé  dans  la  noblesse 
de  son  unie  l'élévation  morale  a  laquelle  il  subordonne  les  passions  de  ses  héros. 


de   l'Allemagne.  177 

Nul  poëte  peut-être  n'a  eu  au  même  degré  que  lui  le  sentiment  de  la  dignité 
humaine;  aussi  n'a-t-il  pas  besoin  d'appeler  à  son  aide  un  monde  surnaturel; 
c'est  presque  toujours  dans  le  cercle  de  l'humanité  que  l'action  s'accomplit,  mais 
de  l'humanité  représentée  sous  ses  traits  les  plus  généraux.  Le  despotisme  du 
destin  laisse  à  ceux  même  qu'il  opprime  leur  énergie  et  leur  liberté.  Le  chœur 
mêlé  à  tous  les  événements  représente  bien  la  conscience  publique,  souvent  timide 
et  confuse.  L'action  se  développe  sans  vide  et  sans  complication  pénible.  On  ne 
rencontre  pas,  dans  le  cours  de  la  pièce,  de  ces  maximes  équivoques  qui,  malgré 
une  sanction  tardive,  peuvent  faire  douter  des  intentions  de  l'auteur  L'impres- 
sion est  constamment  morale  et  religieuse,  et  la  poésie,  prodiguant  toutes  ses 
richesses,  met  le  dernier  sceau  à  celte  œuvre,  expression  la  plus  complète  et  la 
plus  haute  de  l'art  tragique  au  siècle  de  Périclès. 

Tous  les  arts,  dans  la  Grèce,  se  prêtaient  un  mutuel  secours;  tous  servaient  à 
l'ornement  de  ces  fêtes  splendides  dont,  après  tant  de  siècles,  le  souvenir  est 
encore  tout-puissant  sur  l'imagination.  M.  Schlegel  essaya  de  recomposer  quelque 
chose  de  cet  assemblage  en  cherchant  les  rapports  secrets  qui  unissent  les  diffé- 
rents arts,  comme  l'avait  déjà  tenté  Lessing  dans  son  Laoccon.  Ce  fut  surtout  à  la 
statuaire  qu'il  demanda  des  points  de  comparaison  avec  la  poésie.  Pour  rendre 
sensible  la  différence  qui  distingue  la  tragédie  de  l'épopée,  il  les  compare  l'une  au 
bas-relief  et  l'autre  au  groupe.  Le  bas-relief  n'a  pas  de  limites  précises  ;  on  peut 
supposer  l'action  s'étendant  indéfiniment  en  deçà  et  au  delà.  Aussi  les  anciens 
représentaient-ils  surtout  sous  cette  forme  des  sujets  qui  n'avaient,  à  vrai  dire,  ni 
commencement  ni  fin,  comme  des  danses,  des  combats,  des  sacrifices.  De  même 
l'épopée  n'offre  pas  un  tout  nettement  circonscrit;  les  événements  se  succèdent 
sans  lien  rigoureux,  du  moins  sans  but  arrêté;  le  poëte  raconte  pour  raconter,  et 
les  personnages,  tenus  dans  l'ombre,  ne  nous  apparaissent  guère  que  de  profil.  II 
en  est  tout  autrement  dans  le  groupe  et  dans  la  tragédie.  Là  les  yeux,  au  lieu 
d'errer  sur  une  série  de  faits  divers,  sont  fixés  sur  un  point  unique,  que  le  poëte 
doit  faire  ressortir  aussi  clairement  que  le  sculpteur.  L'un  et  l'autre  sont  tenus 
de  donner  la  même  perfection  à  toutes  les  parties  de  leur  œuvre.  Le  groupe  est 
fait  pour  être  envisagé  sous  tous  les  aspects,  et  le  poëte  tragique  ne  peut  pas 
même  s'autoriser  de  l'exemple  d'Homère  pour  sommeiller  quelquefois.  Passant  de 
la  théorie  à  l'histoire,  M.  Schlegel  rechercha  les  analogies  qu'offraient  le  dévelop- 
pement de  la  poésie  et  celui  de  la  sculpture.  Il  rapprocha  des  tragiques  grecs  les 
trois  statuaires  les  plus  fameux  de  l'antiquité,  Phidias,  Lysippe,  Polyclète,  et  mon- 
tra successivement  en  eux  la  grandeur  désordonnée  d  Eschyle,  la  perfection  de 
Sophocle  et  les  défauts  séduisants  d'Euripide. 

On  le  voit,  M.  Schlegel  n'était  pas  injuste  envers  le  théâtre  grec.  Il  sentait 
dignement  ces  beautés  d'une  simplicité  si  pure,  d'une  vérité  si  haute,  si  univer- 
selle, et  ses  émotions  sympathiques  passaient  dans  l'âme  de  ses  auditeurs;  mais 
en  même  temps  il  pensait  que,  la  poésie  étant  la  vive  expression  de  ce  qu'il  y  a  de 
plus  intime  dans  notre  être,  il  est  naturel  qu'elle  revête,  suivant  les  différentes 
époques,  une  forme  particulière  aussi  bien  que  la  peinture,  l'architecture,  la  mu- 
sique. La  religion  chrétienne,  en  révélant  à  l'homme  le  néant  de  cette  vie,  en 
remplissant  son  âme  de  désirs  que  rien  ici-bas  ne  peut  satisfaire,  a  donne  une 
direction  nouvelle  à  toutes  nos  forces  morales:  elle  a  éveille  en  nous  des  senti- 
ments inconnus,  ou  épuré  ceux  qui  n'avaient  pu  s'élever  au  delà  d'un  sensualisme 
poétique.  Ce  perfectionnement  moral,  sans  exclure  la  violence  des  passions,  pro- 


178  CRITIQUES    ET    HISTORIENS    MODERNES 

duisit  de  sublimes  inconséquences,  qu'il  fallait  tenter  de  peindre  au  moins,  si  l'on 
ne  pouvait  les  expliquer;  une  conscience  plus  claire  de  la  responsabilité  humaine, 
une  analyse  plus  attentive  et  plus  profonde  du  cœur,  mirent  davantage  en  lumière 
les  différences  personnelles  qui  se  détachent  sur  le  fond  commun  de  l'humanité. 
D'autre  part,  les  luttes  et  les  conmlications  des  sociétés  modernes  avaient  fait  une 
plus  grande  place  aux  individus;  les  intérêts  particuliers  avaient  obscurci  les 
idées  générales.  Tout  ainsi  préparait  une  révolution  dans  l'art.  Le  poëte  drama- 
tique surtout,  plus  astreint  qu'un  autre  à  tenir  compte  de  l'état  des  esprits,  dut 
se  proposer  un  nouvel  objet.  Les  fables  mythologiques  furent  remplacées  par  des 
sujets  empruntés  à  l'histoire  ou  aux  légendes,  et  de  là  naquirent  de  nouvelles  exi- 
gences. A  la  peinture  des  sentiments  abstraits  succéda  celle  des  caractères  indivi- 
duels. On  s'attacha  soigneusement  à  des  circonstances  indifférentes  en  apparence, 
mais  qui  pouvaient  secrètement  agir  sur  la  marche  des  événements  ou  en  mieux 
faire  comprendre  le  sens.  Au  lieu  de  contempler  les  choses  dans  une  disposition 
exclusive,  qui  ne  permet  d'en  voir  que  le  côté  sérieux  ou  plaisant,  on  chercha  à 
réaliser  une  vérité  plus  voisine  peut-être  que  l'autre  de  la  nature  et  de  la  vie, 
dans  laquelle  se  rassemblent  les  choses  les  plus  opposées,  le  rire  et  les  larmes,  le 
burlesque  et  le  terrible,  la  vie  et  la  mort.  Telle  fut  l'inspiration  à  laquelle  obéirent 
Shakspeare  et  les  poètes  espagnols,  sans  s'inquiéter  de  ce  qu'on  avait  fait  avant 
eux,  ni  de  ce  qu'on  faisait  ailleurs.  Ces  créateurs  du  drame,  s'abandonnant  à  l'im- 
pulsion de  leur  génie,  eussent  été  fort  embarrassés,  sans  doute,  d'indiquer  les 
principes  secrets  qui  les  avaient  guidés.  Ce  fut  à  discerner  ces  principes,  à  les  faire 
pénétrer  dans  les  esprits,  que  s'appliqua  M.  Schlegel.  Après  avoir  dépeint  éloquem- 
ment  le  côté  poétique  du  christianisme,  il  montra  le  caractère  sérieux  et  contem- 
platif des  peuples  du  Nord  venant  en  aide  à  celte  influence  bienfaisante.  Il  fit  voir 
comment  à  leur  héroïsme  grossier,  mais  sincère,  se  rattachaient  les  idées  fécondes 
de  chevalerie  et  d'honneur,  et  de  cette  époque  de  rénovation  il  marqua  l'ère  des 
littératures  modernes. 

Afin  de  mieux  faire  comprendre  la  théorie  du  drame  romantique,  M.  Schlegel 
eut  recours  encore  à  un  de  ces  rapprochements  que  lui  fournissait  sa  connaissance 
raisonnée  des  beaux-arts.  II  avait  comparé  la  tragédie  grecque  à  un  groupe  de 
sculpture;  le  drame  lui  représente  un  vaste  tableau  comprenant  des  personnages 
entourés  de  tout  ce  qui  peut  donner  à  leur  existence  plus  de  réalité  et  de  mouve- 
ment. Si  la  peinture  ne  peut  rivaliser  avec  la  statuaire  pour  le  modelé  des  formes, 
en  revanche  la  couleur  donne  plus  de  vie  à  l'imitation,  et  l'expression  de  la  phy- 
sionomie, animée  par  l'éclat  du  regard,  révèie  toutes  les  émotions  de  l'âme  dans 
des  nuances  presque  insaisissables. 

Quand  ces  idées  se  firent  jour  en  France,  ou  même  quand  M.  Schlegel  les  expo- 
sait à  Vienne,  le  Génie  du  Christianisme  avait  paru  depuis  plusieurs  années,  pré- 
cédé lui-même  par  le  livre  de  Mme  de  Staël  sur  la  Littérature.  Le  peu  d'intervalle 
qui  sépara  ces  trois  événements  littéraires,  un  tel  accord  entre  des  esprits  égale- 
ment indépendants,  sont  par  eux-mêmes  des  faits  considérables,  et  montrent  com- 
bien était  vrai,  même  avant  d'être  senti,  le  besoin  de  rompre  avec  le  passé,  ou  du 
moins  de  le  transformer  et  de  le  rajeunir.  Composées  avec  des  préoccupations 
moins  exclusives  et  moins  dogmatiques,  les  leçons  de  M.  Schlegel  purent  con- 
vaincre ceux  qui  s'étaient  tenus  en  garde  contre  les  séductions  d'une  imagination 
trop  brillante,  capable  de  rendre  suspecte  la  vérité  même.  M.  Schlegel,  d'ailleurs, 
avait  surtout  en  vue  le  théâtre  :  sous  ce  rapport,  il  n'eut  pas  de  précurseurs.  Il 


DE    L' ALLEMAGNE.  179 

devança  de  vingt  années  l'éclatante  préface  dans  laquelle  le  jeune  auteur  de  Crom- 
weU,  appelant  la  mémoire  à  l'aide  du  génie,  croyait  inventer  de  toutes  pièces  un 
système  nouveau.  Ce  n'est  cependant  pas  à  BL  Schlegel  que  revient  l'honneur 
d'avoir  signalé  le  premier  le  double  aspect  sous  lequel  le  poète  dramatique  doit 
envisager  la  nature.  Cette  théorie  a  une  plus  noble  et  plus  antique  origine  :  il  faut 
remonter  jusqu'à  Platon  pour  en  trouver  le  premier  germe.  A  la  fin  du  Banquet, 
après  que  tous  les  autres  convives  se  furent  retirés,  Socrate  resta  à  causer  sans 
rancune  avec  Aristophane  et  Agathon.  En  les  pressant  de  questions,  il  les  con- 
traignit d'avouer  qu'il  appartient  au  même  homme  de  composer  des  tragédies  et 
des  comédies,  que  le  poète  tragique  est,  en  vertu  de  son  art,  poêle  comique;  au 
temps  de  Platon,  nul  exemple,  à  vrai  dire,  n'autorisait  cette  assimilation  de  facultés 
que  tout  le  monde  considérait  comme  distinctes,  mais  le  drame  satyrique  offrait 
un  intermédiaire  entre  la  dignité  tragique  et  la  gaieté  comique  qui  eût  pu  en 
amener  le  mélange,  el  déjà  Aristophane,  au  milieu  des  scènes  les  plus  licencieuses, 
s'était  élevé  comme  en  se  jouant  à  des  accents  vraiment  lyriques.  Enfin,  chez 
Homère,  lorsque  Hector  dit  adieu  à  Andromaque,  et  remet  son  fils  entre  ses  bras, 
elle  le  reçoit  avec  un  sourire  mêlé  de  larmes  :  Aaocpuôen  ysXiaaaa.  Ces  vérités  si 
vieilles  semblaient  une  grande  nouveauté  en  France  au  moment  où  M.  Schlegel 
tenta  de  les  populariser  ;  elles  ne  sont  plus  guère  contestées  aujourd'hui,  et  c'est 
surtout  à  lui  que  nous  devons  d'avoir  multiplié  nos  jouissances  en  signalant  à  notre 
attention  des  modèles  trop  négligés.  Si  toutes  les  espérances  de  M.  Schlegel  ne  se 
sont  pas  réalisées,  il  a  du  moins  préparé  les  esprits  à  ce  que  nous  garde  l'avenir. 
Viennent  maintenant  les  chefs-d'œuvre,  et  les  sympathies  ne  leur  manqueront  pas, 
en  dépit  de  gens  intéressés  à  croire  que  les  chefs-d'œuvre  abondent,  et  que  la  jus- 
tice seule  est  à  venir. 

Si  Ton  en  croit  M.  Schlegel,  ce  n'est  pas  assez  pour  un  critique  de  se  placer  au 
point  de  vue  de  ceux  dont  il  apprécie  les  œuvres.  Pour  porter  un  jugement  défi- 
nitif, il  doit  se  mettre  aussi  au-dessus  des  préventions  qui  ont  pu  borner  la  vue  des 
écrivains  eux-mêmes.  C'est  cette  souveraine  impartialité  qui  manquait  à  Winckel- 
mann;  il  voyait  la  Grèce  comme  un  Grec,  et  le  critique,  bien  différent  en  cela  du 
poète,  ne  doit  être  d'aucun  siècle  ni  d'aucun  pays.  C'est  là  sans  doute  une  bien 
grande  prétention.  Sans  l'accepter  complètement,  on  doit  reconnaître,  pour  ce  qui 
touche  M.  Schlegel,  que,  la  nature  humaine  n'étant  jamais  complètement  différente 
d'elle-même,  le  sentiment  de  l'art  moderne  dut  ajouter  en  lui  à  l'intelligence  de 
l'antiquité,  et,  d'un  autre  côté,  la  connaissance  du  génie  antique  put  prévenir  bien 
des  écarts  dans  une  voie  où,  en  raison  même  de  la  liberté,  les  écarts  sont  plus  à 
craindre.  Aussi  M.  Schlegel  s'en  est-il  mieux  préservé  que  ceux  qui  ont  voulu  faire 
des  théories  à  son  exemple.  Il  ne  se  dissimule  pas  l'abus  qu'on  peut  faire  de  la 
liberté  dans  l'art;  s'il  s'en  fie  volontiers  au  jénie,  c'est  qu'il  n'est  pas  prodigue  de 
ce  nom;  il  ne  comprend  pas  le  génie  sans  le  goût.  «  C'est  en  vaiu,  dit-il.  qu'on  a 
voulu  établir  entre  le  goût  et  le  génie  une  séparation  absolue  qui  ne  saurait  jamais 
exister;  car  le  génie,  de  même  que  le  goût,  est  une  impulsion  involontaire  qui 
force  à  choisir  le  beau,  et  il  n'en  diffère  que  par  un  plus  haut  degré  d  activité.  » 
A  la  place  des  unités  protégées  si  longtemps  par  l'autorité  d'Atislote,  qui  n'en  a 
jamais  dit  mot,  M.  Schlegel  demande  une  unité  plus  profonde,  plus  intime,  plus 
liée  à  l'ensemble  des  choses.  Il  confesse  que  le  poète  doit  écarter  les  incidents  étran- 
gers à  l'action  et  les  détails  importuns  qui  ne  servent  qu'à  retarder  la  marche  des 
événements,  qu'il  doit  choisir  les  moments  les  plus  décisifs  de  l'existence,  et  pré- 


180  CRITIQUES    ET    HISTORIENS    MODERNES 

senter  une  image  embellie  de  la  vie.  Ailleurs,  en  demandant  que  le  spectateur  soit 
admis  à  voir  de  ses  yeux  des  événements  qui  trop  souvent  se  passent  en  récits,  il 
exprime  la  crainte  que  la  scène  ne  devienne  une  arène  bruyante;  par  ces  précau- 
tions, M.  Schlegel  a  échappé  à  une  grave  responsabilité.  Il  serait  curieux  de  savoir 
ce  qu'il  pensait  des  essais  qui  ont  été  tentés  en  France  depuis  ving-cinq  ans.  Nulle 
part  il  ne  s'en  est  expliqué,  et  rarement  il  abordait  ce  sujet  dans  ses  conversa- 
tions. On  peut  cependant  deviner  son  opinion  d'après  les  jugements  qu'il  a  portés 
sur  les  derniers  efforts  du  théâtre  allemand  ;  l'analogie  est  assez  grande  pour  que 
l'on  ne  craigne  pas  de  se  tromper. 

Ce  dut  être  un  moment  de  vive  satisfaction  pour  M.  Schlegel  que  celui  où,  après 
avoir  passé  en  revue  tous  les  théâtres  classiques,  il  arriva  enfin  à  Shakspeare,  et 
put  se  donner  librement  carrière.  M.  Schlegel  admire  les  anciens,  mais  il  aime 
Shakspeare.  A  part  l'affinité  qui  unit  le  traducteur  au  poète,  M.  Schlegel  aime 
Shakspeare  pour  les  services  qu'il  en  a  reçus,  et,  si  je  puis  ainsi  parler,  pour  ceux 
qu'il  lui  a  rendus.  Shakspeare  a  aidé  à  la  renommée  de  M.  Schlegel,  M.  Schlegel  a 
relevé  et  répandu  la  gloire  de  Shakspeare.  Avant  lui,  en  France,  l'opinion  flottait 
encore  entre  les  palinodies  de  Voltaire,  qui  usait  en  despote  de  sa  royauté  litté- 
raire pour  donner  et  reprendre  la  gloire.  M.  Schlegel  posa  nettement  en  présence 
le  système  de  Voltaire  et  celui  de  Shakspeare.  Il  s'attacha  surtout  à  repousser  le 
reproche  de  barbarie  si  souvent  fait  au  grand  tragique;  il  montra  le  siècle  d'Elisa- 
beth parvenu  à  un  haut  degré  de  culture,  et  le  poète  qui  en  fut  l'honneur  doué  au 
moins  de  cette  instruction  qui,  à  défaut  de  connaissances  précises,  suffit  à  donner 
l'intelligence  de  toutes  choses.  Puis  il  peignit  ce  sentiment  si  vrai  de  l'histoire, 
alors  même  que  le  poète  en  néglige  ou  en  confond  les  détails,  l'art  de  rendre  le 
merveilleux  naturel,  celui  surtout  de  trahir  les  émotions  secrètes  de  l'âme  par  des 
symptômes  involontaires  et  les  signes  les  plus  fugitifs,  de  montrer  par  quels  arti- 
fices la  passion  s'insinue  dans  le  cœur  à  l'insu  même  de  celui  qui  l'éprouve,  enfin 
la  faculté  de  toucher  toutes  les  cordes  à  la  fois,  de  faire  entendre  tour  à  tour  les 
éclats  de  la  colère  ou  du  désespoir,  les  sarcasmes  d'une  impitoyable  ironie  et  les 
accents  les  plus  doux  et  les  plus  naïfs. 

v«  On  a  vu  de  nos  jours,  dit  M.  Schlegel,  des  tragédies  dont  la  catastrophe  con- 
sistait dans  l'évanouissement  d'une  princesse.  Si  Shakspeare  donna  dans  l'extrême 
opposé,  ce  sont  des  défauts  sublimes  qui  naissent  de  la  plénitude  d'une  force 
gigantesque.  Ce  Titan  de  la  tragédie  attaque  le  ciel  et  menace  de  déraciner  le 
monde.  Plus  terrible  qu'Eschyle,  nos  cheveux  se  hérissent  et  notre  sang  se  glace 
en  l'écoutant,  et  néanmoins  il  possède  le  charme  séducteur  d'une  poésie  aimable; 
il  se  joue  gracieusement  avec  l'amour,  et  ses  morceaux  lyriques  ressemblent  à  des 
soupirs  doucement  exhalés  de  l'âme.  Il  réunit  ce  qu'il  y  a  de  plus  profond  et  de 
plus  élevé  dans  l'existence.  Les  qualités  les  plus  étrangères  et  en  apparence  les 
plus  opposées  semblent  liées  l'une  à  l'autre  lorsqu'il  les  possède.  Le  monde  de  la 
nalure  et  celui  des  esprits  ont  mis  leurs  trésors  à  ses  pieds.  C'est  un  demi-dieu 
par  la  force,  un  prophète  par  la  profondeur  de  sa  vue,  un  génie  tutélaire  qui  plane 
sur  l'humanité  et  s'abaisse  cependant  jusqu'à  elle  avec  la  grâce  naïve  et  l'ingénuité 
de  l'enfance.  » 

Les  Anglais  reconnaissaient  déjà  que  les  traductions  de  M.  Schlegel  leur  avaient 
révélé  des  effets  inconnus.  Ses  éloges,  sans  excepter  les  remarques   de  Samuel 


de  l'Allemagne.  181 

Johnson  et  de  lady  Montaigu,  sont  ceux  qui  répondent  le  mieux  à  leur  orgueil 
national.  Il  est  vrai  de  dire  même  qu'ils  s'avouent  vaincus.  M.  Schlegel,  en  Angle- 
terre, est  appelé  ultra-shakspearien. 

M.  Schlegel  ne  consacra  qu'une  leçon  au  théâtre  espagnol.  Son  analyse  incom- 
plète a  laissé  beaucoup  à  faire  à  M.  Fauriel;  mais  il  serait  difficile  de  rien  ajouter 
à  la  peinture  qu'il  en  a  esquissée  à  grands  traits.  L'Espagne  est  la  véritable  patrie, 
et,  si  l'on  peut  ainsi  parler,  la  terre  classique  du  romantisme.  L'esprit  romantique 
n'a  pas  cessé  d'animer  le  théâtre  espagnol  depuis  son  origine  jusqu'à  sa  déca- 
dence, tandis  que,  chez  les  Anglais,  Shakspeare  est  le  seul  qui  en  ait  été  intime- 
ment pénétré.  Le  caractère  espagnol  se  prête  de  lui-même  à  être  envisagé  sous  un 
aspect  idéal.  M.  Schlegel  se  sentit  respirer  à  l'aise  dans  cette  atmosphère  de  poésie; 
il  traça  un  admirable  portrait  de  Calderon,  mais  il  fallut  s'arracher  à  cette  con- 
templation ;  le  temps  le  pressait.  Arrivé  au  *héàtre  allemand,  il  apprécia  digne- 
ment les  ouvrages  de  ses  anciens  amis,  malgré  la  mésintelligence  qui  avait  tini 
par  altérer  leurs  rapports.  Il  montra  dans  Goethe  ce  génie  inépuisable  échappant 
à  l'analyse  par  ses  innombrables  transformations,  et  s' égarant  dans  les  détours 
d'un  labyrinthe  sans  fin.  En  abordant  la  scène,  Goethe  prend  et  quitte  tour  à  tour 
toutes  les  formes  de  l'art  dramatique  :  mais  cela  ne  lui  suffit  pas;  il  se  sent  à 
l'étroit  dans  cet  immense  domaine,  il  lente  d'en  reculer  encore  les  limites,  et, 
désespérant  de  pouvoir  se  plier  aux  exigences  des  spectateurs,  il  fait  ses  adieux  au 
public  dans  le  prologue  de  Faust.  La  vocalion  de  Schiller  était  plus  clairement 
indiquée.  M.  Schlegel  rendit  justice  à  ses  nobles  qualités,  à  ce  beau  génie  qui 
profitait  si  bien  des  leçons  de  l'expérience.  Chaque  pas  de  Schiller  dans  la  car- 
rière est  un  acheminement  vers  la  perfection.  A  la  composition  informe  des  Bri- 
gands succède  Don  Carlos,  qui,  par  la  régularité  de  l'action,  par  l'intérêt  des 
situations  et  la  profondeur  des  caractères,  marque  une  nouvelle  époque  dans  la 
vie  du  poêle.  A  ce  moment,  Schiller  nourrit  sa  pensée  par  les  méditations  philoso- 
phiques et  par  l'étude  de  l'histoire.  De  là  naît  le  drame  de  Jf'allenslein.  qui  se 
sent  un  peu  trop  peut-être  de  cette  préoccupation  nouvelle.  L'équilibre  se  rétablit 
dans  Marie  Stuart,  dans  Jeanne  d'Arc  et  dans  Guillaume  Tell,  la  dernière  et  la 
plus  achevée  de  ses  pièces,  où  se  reflètent  la  nature  sauvage  de  la  Suisse  et  l'hé- 
roïsme naïf  de  ses  habitanls,  —  qui  eût  mérité,  dit  M.  Schlegel,  que  les  Suisses 
l'eussent  fait  servir  à  l'ornement  de  la  fête  nationale  par  laquelle  ils  ont  célébré, 
après  cinq  cents  ans  d'indépendance,  la  conquête  de  leur  liberté.  Ces  éloges  effa- 
cèrent l'impression  fâcheuse  d'une  épigramine  que  le  dépit  avait  quelque  temps 
auparavant  arrachée  à  M.  Schlegel.  Dans  un  accès  d'humeur,  il  s'élait  oublié  jus- 
qu'à dire  que,  tani  qu'il  y  aurait  des  Souabes  dans  la  Souabe,  Schiller  aurait  des 
admirateurs.  On  sait  quelle  est  en  Allemagne  la  réputation  des  Souabes,  quoi- 
qu'ils se  soient  depuis  longtemps  réhabilités.  Cette  épi  gramme,  au  reste,  ne  fut 
jamais  insérée  dans  ses  poésies,  et  celte  omission  peut  valoir  comme  un  desaveu. 
Cependant  la  réparation  même  ne  put  satisfaire  à  tous  les  scrupules  des  admira- 
teurs de  Schiller.  L'honneur  de  Schiller  est  placé  sous  la  sauvegarde  de  la  cheva- 
lerie allemande  ;  toute  critique  dirigée  contre  l'auteur  de  Wallenstein  passe  pour 
une  profanation. 

M  Schlegel  eut  pu  en  rester  là;  il  avait  passé  eu  revue  toutes  'es  produelions 
sérieuses  du  théâtre  allemand  ;  il  voulut  encore  désavouer  de  dangereux  auxiliaires 
qui  compromettaient  sa  cause.  Sans  perdre  confiance  dans  l'avenir,  il  traça  du 
présent  un  assez  triste  tableau.  Api  es  la  retraite  de  Goethe  et  la  mort  de  Schiller, 


182  CRITIQUES    ET    HISTORIENS    MODERNES 

tout  avait  derechef  été  mis  en  question.  Le  drame  sentimental  était  revenu  à  la 
mode.  Le  goût  des  pièces  chevaleresques  ne  fut  pas,  à  vrai  dire,  complètement 
perdu,  mais  les  formes  s'altérèrent  avant  même  d'avoir  été  fixées;  l'imitation 
s'adressa  de  préférence  au  côté  extérieur  et  matériel  de  la  représentation.  On  avait 
retenu  de  Goetz  de  Beflichingen  l'abus  des  images  et  du  style  coloré.  Ce  besoin  de 
parler  aux  yeux  influa  sur  l'ensemble  de  toutes  les  compositions  dramatiques.  S'il 
n'était  pas  donné  à  tout  le  monde  de  s'inspirer  de  l'esprit  de  l'histoire  et  de  la 
poésie,  de  pénétrer  dans  la  pensée  d'une  époque,  de  tracer  des  caractères,  et  de 
faire  sortir  des  situations  même  un  dénoûment  naturel,  tout  le  monde  pouvait 
s'élever  aux  combinaisons  de  la  mise  en  scène.  Aussi  fit-elle  de  rapides  progrès; 
l'accessoire  devint  bientôt  le  principal.  Malheureusement  cette  fécondité  s'épuisa 
vite,  il  fallut  recourir  toujours  aux  mêmes  expédients,  et  ces  détails,  qui  d'abord 
avaient  pu  ajouter  à  la  vérité  de  l'action,  ne  furent  plus  ni  intéressants  ni  vrai- 
semblables. 

A  cette  époque  cependant,  M.  Schlegel  conservait  encore  des  espérances  :  avec 
le  temps,  sa  confiance  parut  diminuer.  En  1825,  il  eut  l'occasion  de  publier  à  Lon- 
dres ses  idées  sur  l'avenir  de  la  littérature  allemande.  Il  voulait  dissiper  les  pré- 
jugés des  Anglais;  il  s'abstint  par  conséquent  de  toute  récrimination.  Il  ne  négligea 
rien  pour  le  succès  de  sa  cause;  il  vanta  les  progrès  accomplis  dans  les  sciences, 
dans  la  philologie,  dans  l'histoire,  dans  la  philosophie.  Les  défauts  qu'il  est  obligé 
de  reconnaître,  il  les  explique  par  des  qualités  propres  à  la  nation  allemande. 
C'est  par  amour  rie  la  simplicité  que  ses  compatriotes  dédaignent  de  revêtir  leurs 
idées  d'une  forme  attrayante;  c'est  par  désintéressement  qu'ils  négligent  le  côté 
pratique  des  choses  et  se  perdent  d;ins  des  théories  sans  application.  Faute 
d'excuses  sans  doute  pour  expliquer  la  décadence  du  théâtre,  M.  Schlegel  n'en 
parla  pas. 

A  son  départ  de  Vienne,  M.  Schlegel  recommença  à  parcourir  l'Europe  avec 
Mme  de  Staël.  Les  distractions  du  monde  prirent  une  plus  grande  place  dans  sa  vie, 
sans  nuire  toutefois  à  ses  travaux.  En  1810,  il  joignit  à  ses  traductions  de  Shak- 
speare  le  drame  de  Richard  III7  mais  ce  fut  le  dernier  :  il  laissa  à  M.  Tieck  le  soin 
d'achever  cette  œuvre  si  brillamment  commencée.  Ce  n'est  pas  qu'il  ait  voulu 
faire  un  choix  dans  Shakspeare,  car  il  n'a  pas  traduit  Othello  ni  Macbeth.  A  cette 
époque  se  rapporte  un  essai  critique  sur  les  travaux  de  Niebuhr  où,  sans  s'effrayer 
de  cette  grande  perturbation  jetée  dans  l'histoire,  M.  Schlegel  distinguait  cepen- 
dant, au  milieu  des  découvertes  de  la  science,  les  écarts  de  l'imagination,  et  sur 
quelques  points  faisait  chanceler  l'opinion  de  l'aventureux  historien.  L'année  sui- 
vante, parut  dans  le  Musée  allemand,  que  dirigeait  M.  Frédéric  Schlegel,  un  essai 
sur  les  Nicbelwigen,  tombés  depuis  longtemps  dans  l'oubli.  C'est  de  là  que  date  la 
faveur  qui  s'est  attachée  de  nos  jours,  à  la  grande  épopée  germanique.  Cette  réha- 
bilitation était  à  la  fois,  pour  M.  Schlegel,  une  question  d'art  et  de  nationalité  :  il 
y  reviendra  plus  lard;  pour  le  moment,  les  événements  se  saisissent  de  lui  et  en 
font  un  écrivain  politique.  Kn  1812,  forcé  de  faire  un  immense  détour  pour  se 
rendre  en  Angleterre,  il  passa  par  Stockholm,  où  le  prince  royal  de  Suède  l'ac- 
cueillit avec  de  grandes  marques  de  confiance.  Bernadolte  venait  de  rompre  déci- 
dément avec  Napoléon.  M.  Schlegel  entreprit  de  faire  sentir  à  l'Europe,  et  en  par- 
ticulier à  la  Suède,  effrayée  d'une  détermination  si  grave,  la  nécessité  de  s'unir 
contre  l'ennemi  commun;  il  montra  l'égarement  du  conquérant  comme  le  signe 
de  sa  ruine  prochaine.  Dans  cet  écrit,  les  événements  sont  jugés  avec  partialité, 


SB    L  ALLEMAGNE. 


183 


les  plus  grandes  actions  de  l'empereur  sont  rabaissées,  son  génie  même  est  mé- 
connu; mais,  pour  ce  qui  est  des  anathèmes  lancés  contre  son  ambition,  on  ne 
peut  reprocher  à  un  étranger  d'avoir  proclamé  ce  qu'à  la  même  époque  beaucoup 
de  gens  pensaient  et  disaient  en  France.  Cette  brochure  fut  suivie  d'une  autre 
intitulée  :  Tableau  de  l'Empire  français  en  1813.  Ici  le  ton  est  moins  sérieux  et  le 
sentiment  moins  respectable.  Les  alliés  avaient  enlevé  un  grand  nombre  d'esta- 
fettes et  de  courriers;  M.  Schlegel  fut  chargé  de  publier  les  dépêches  qui  avaient 
été  saisies.  Il  fit  précéder  ces  pièces  d'un  commentaire  où  prit  occasion  de  s'exercer 
la  malignité  de  son  esprit.  Cet  écrit,  réimprimé  depuis,  ne  méritait  pas  de  survivre 
aux  circonstances  qui  l'ont  fait  naître. 

Après  les  événements  de  1815,  M.  Schlegel  jouissait  de  la  réalisation  de  ses 
vœux  et  du  libre  accès  de  la  France,  quand  la  mort  enleva  Mme  de  Staël.  Il  en 
conçut  une  affliction  profonde;  les  regrets  qu'il  montra  le  reste  de  ses  jours  té- 
moignent d'une  sensibilité  qui  fut  trop  souvent  dominée  par  d'autres  impressions 
et  qu'on  eût  pu  ne  pas  soupçonner.  Peu  de  temps  après  ce  coup  douloureux, 
M.  Schlegel  écrivait  à  l'un  des  conservateurs  de  la  Bibliothèque  royale,  M.  Lan- 
glès  :  «  Foudroyé  par  la  perle  immense  que  j'ai  faite,  quelque  prévue  qu'elle  fût, 
je  suis  incapable  de  voir  personne;  autrement,  j'aurais  assurément  été  chez  vous, 
pour  vous  témoigner  ma  reconnaissance  de  toutes  vos  bontés,  et  surtout  de  l'in- 
térêt que  vous  avez  pris  à  la  maladie  de  mon  illustre  et  immortelle  protectrice.  » 
Celte  reconnaissance  était  juste;  c'est  encore  le  souvenir  de  Mme  de  Staël  qui  pro- 
tège le  plus  efficacement  M.  Schlegel  contre  les  préventions  dont  il  a  été  l'objet  : 
il  avait  trop  abusé  de  la  critique  pour  n'avoir  pas  à  en  souffrir  a  son  tour.  Ce  n'est 
pas  qu'en  France  elle  ait  été  très-redoutable;  elle  était  à  cetle  époque  bien  dés- 
armée, et  ne  savait  guère  que  crier  au  sacrilège.  Il  n'y  eut  pas  d'ailleurs  beaucoup 
d'altaques  en  forme,  à  part  le  persiflage  assez  inotfensif  de  Hoffmann  et  les  réfu- 
tations plus  sérieuses,  mais  aussi  peu  concluantes,  de  Dussault.  Le  mauvais  vou- 
loir s'échappa  surtout  en  épigrammes  oubliées  aujourd'hui;  mais  il  s'attacha  dès 
lors  au  nom  de  M.  Schlegel  une  impopularité  que  le  succès  croissant  de  ses  idées 
ne  put  dissiper  complètement.  On  ne  voulut  pas  lui  tenir  compte  de  l'aveuglement 
contre  lequel  il  eut  à  lutter,  et  qui  fut  pour  beaucoup  dans  la  violence  de  ses 
attaques.  Il  était  de  mode  alors  de  repousser  comme  barbare  tout  ce  qui  était  en 
dehors  du  goût  modesle  qu'on  croyait  êire  la  loi  suprême.  L'Allemagne  surtout 
était  l'objet  de  la  défiance  générale;  beaucoup  de  gens  se  demandaient  encore, 
dans  la  sincérité  de  leur  âme,  si  un  Allemand  pouvait  avoir  de  î'esprit.  A  ces  pré- 
ventions, M.  Schlegel  eut  le  tort  d'en  opposer  d'autres;  c'est  à  lui  néanmoins 
qu'est  dû  l'éclectisme  littéraire  à  l'aide  duquel  on  put  faire  justice  de  ses  exagé- 
rations. Ce  fut  lui  qui  arracha  les  concessions  sans  lesquelles  la  cause  était  com- 
promise, qui,  en  nous  amenant  à  une  admiration  raisonuée,  mit  désormais  nos 
chefs-d'œuvre  à  l'abri  de  toutes  les  attaques.  Le  goût  national  sortit  victorieux  de 
la  lutte,  mais  à  la  condition  de  s'éclairer  et  de  s'agrandir.  Cette  influence  s'exerça 
sur  ceux-là  même  qui  étaient  le  moins  préparés  à  la  recevoir.  L'abbé  Geoffroy, 
dans  les  derniers  feuilletons  qu'il  eut  l'occasion  d'écrire  sur  Phèdre  en  1808, 
sans  parler  de  M.  Schlegel,  mêle  à  ses  éloges  quelques  restrictions  qui  sans  doute 
lui  avaient  été  suggérées  par  la  lecture  du  parallèle.  Un  pourrait  facilement  citer 
de  plus  illustres  exemples,  et  retrouver  la  trace  des  idées  de  M.  Schlegel  dans  tous 
ceux  qui  le  combattirent.  Tous  le  suivirent  île  loin  sans  le  rejoindre,  et  se  don- 
nèrent la  satisfaction  de  s'établir  comme  en  pays  conquis  sur  les  champs  de  ba- 


184  CRITIQUES    ET    HISTORIENS    MODERNES 

taille  qu'il  avait  quittés  la  veille.  Voilà  l'aveu  qu'il  convenait  de  faire,  et  devant 
lequel  on  a  trop  reculé. 

Avant  de  quitter  la  France,  où  rien  ne  le  retenait  plus,  M  Schlegel,  conformé- 
ment au  vœu  de  Mme  de  Staël,  publia,  de  concert  avec  M.  le  duc  de  Broglie  et 
M.  Auguste  de  Staël,  les  Considérations  sur  la  Révolution  française.  Il  n'attacha 
pas  toutefois  son  nom  à  cette  publication;  il  craignit  que  son  impopularité  ne 
nuisît  au  succès  d'un  ouvrage  qui  louchait  à  nos  intérêts  les  plus  chers.  Ce  fut 
aussi  à  cette  époque,  au  commencement  de  l'année  1818,  que  parurent  ses  Obser- 
vations sur  la  langue  et  la  littérature  provençale.  Familier  avec  toutes  les  langues 
méridionales,  M.  Schlegel  avait  voulu  en  rechercher  les  origines.  Il  aimait  à  re- 
monter à  la  source  des  choses,  à  les  contempler  dans  leur  simplicité  primitive. 
Quand  il  fut  arrivé  à  la  langue  romane,  il  s'arrêta  avec  complaisance  à  ce  premier 
germe  de  l'art  moderne;  il  salua  cette  fleur  qui,  battue  de  tant  d'orages  et  née 
au  milieu  des  glaces  de  l'hiver,  annonçait  un  riche  printemps.  L'étude  des  trou- 
badours occupa  le  peu  de  temps  qu'il  put  passer  à  Paris;  il  se  proposait  de  com- 
poser un  essai  historique  sur  la  formation  de  la  langue  française  :  il  fut  prévenu 
par  les  premiers  travaux  de  M.  Raynouard,  publiés  en  1816.  Dispensé  de  donner 
suite  à  son  projet,  M.  Schlegel  se  borna  à  signaler  au  public  la  portée  de  ces  tra- 
vaux, à  louer  l'érudition  et  la  sagacité  de  l'auteur.  Il  était  en  dissentiment  avec 
M.  Raynouard  sur  un  seul  point  :  M.  Raynouard  avait  soutenu  l'universalité  pri- 
mitive du  provençal  dans  toutes  les  provinces  romaines,  et  en  faisait  descendre 
toutes  les  langues  méridionales  ;  M.  Schlegel  combattit  cette  assertion,  et  tenta 
d'établir  que  l'italien  et  l'espagnol,  étant  visiblement  plus  près  du  latin  que  du 
provençal,  en  dérivent  sans  intermédiaire.  Il  montra  combien  serait  peu  vraisem- 
blable cette  altération  uniforme  d'une  langue  dans  des  contrées  si  vastes,  malgré 
les  variétés  du  sol  et  les  caractères  distincts  des  populations.  Celte  opinion  a  été 
confirmée  depuis  par  la  grave  autorité  de  M.  Fauriel,  et  rendue  populaire  par 
M.  Villemain  dans  ses  leçons  sur  le  moyen  âge.  Aujourd'hui,  à  vrai  dire,  elle  ne 
rencontre  plus  de  contradicteurs.  Si  M.  Raynouard,  en  répondant  à  M.  Schlegel 
dans  le  Journal  des  Savants,  maintint  son  assertion,  on  ne  peut  voir  là  qu'une  de 
ces  méprises  dans  lesquelles  les  préoccupations  systématiques  entraînent  les  meil- 
leurs esprits.  Avant  d'en  venir  au  point  contesté,  M.  Schlegel  avait  eu  le  temps 
de  jeter  sur  la  formation  des  langues  une  foule  d'aperçus  ingénieux.  Il  s'était 
atlaché  surtout  à  distinguer  nettement  les  langues  synthétiques  et  les  langues 
analytiques  :  les  unes,  plus  libres,  plus  variées  dans  leurs  tours,  parlant  davan- 
tage à  l'imagination;  les  autres,  plus  assujetties  à  l'ordre  logique,  mais  plus  claires, 
plus  d'accord  avec  les  besoins  actuels  des  esprits.  Daus  cet  écrit  très-court  et  ce- 
pendant si  plein  de  choses,  M.  Schlegel  pressentait  déjà  les  résultats  auxquels  fut 
amené  plus  tard  M.  Fauriel  par  ses  recherches  sur  l'épopée  cbevaleresque.  Frappé 
de  la  fécondité  des  lyriques  provençaux,  il  s'étonnait  qu'ils  fussent  restés  complè- 
tement étrangers  à  la  poésie  épique,  et  s'en  étonnait  si  bien,  que,  sans  avoir  encore 
de  preuves  positives  à  fournir,  il  ne  craignait  pas  d  affirmer  le  contraire.  M.  Fau- 
riel alla  plus  loin,  peut-être  aussi  alla-t-il  trop  loin,  en  rapportant  aux  Provençaux 
toutes  les  épopées  chevaleresques.  Plus  tard,  dans  une  suite  d'articles  insérés  au 
Journal  des  Débats  en  1853  et  1834,  M.  Schlegel  revint  sur  cette  question,  et 
tenta  de  faire  un  partage  plus  équitable  entre  le  nord  et  le  midi.  A  moins  que  la 
publication  des  travaux  inédits  de  M.  Fauriel  ne  révèle  de  nouveaux  documents, 
celte  réserve  paraît  plus  voisine  de  la  vérité.  Dans  les  articles  des  Débats,  comme 


de  l'Allemagne.  185 

dans  les  Observations  sur  la  littérature  provençale,  les  lecteurs  français  purent 
apprécier,  sans  avoir  à  se  défier  des  paradoxes  de  l'auleur,  la  clarté  élégante  de 
son  style. 

III. 


Après  la  mort  de  Mme  de  Staël,  s'ouvre  une  nouvelle  période  dans  la  vie  de 
M.  Schlegel.  Le  calme  va  succéder  à  l'agitation,  le  travail  solitaire  aux  émotions 
de  la  lutte  et  aux  distractions  du  monde.  En  1818,  le  roi  de  Prusse  réorganisait 
les  universités;  il  désira  s'attacher  M.  Schiegel,  qui  accepta  une  chaire  à  Bonn. 
L'université  de  Bonn  existait  déjà  depuis  cinquante  années;  mais,  désertée  pen- 
dant longtemps,  elle  lut  fondée  une  seconde  fois.  Dès  le  début,  elle  jeta  un  vif 
éclat.  Là  se  trouvèrent  bientôt  réunis,  outre  M.  Schlegel,  Niebuhr  amenant  avec 
lui  de  Rome  M.  Brandis,  le  savant  interprète  d'Aristote,  M.  Arndt,  M.  Weicker, 
M.  Nâke,  M.  Lassen.  A  l'exception  de  M.  Nâke  et  de  M.  Lassen,  il  ne  paraît  pas  que 
M.  Schlegel  ait  contracté  de  liaisons  intimes  dans  cette  société  d'hommes  illustres 
ou  distingués.  Aux  exigences  de  son  caractère,  la  vie  qu'il  avait  meuée  pendant 
ses  voyages  en  avait  ajouté  de  nouvelles  qui  durent  être  peu  goûtées  de  ses  com- 
patriotes; il  s'attacha  de  préférence  des  hommes  plus  jeunes  et  disposés  à  mettre 
un  haut  prix  à  sa  bienveillance. 

A  Bonn,  M.  Schlegel  renonce  enfin  au  moyen  âge,  auquel  il  a  gardé  si  longtemps 
un  culte  religieux;  il  n'y  reviendra  plus  que  passagèrement.  A  cinquante  ans,  il 
reconnaît  qu'il  existe  une  lacune  dans  son  érudition,  et  il  entreprend  de  la  com- 
bler sans  s'inquiéter  des  difficultés  de  l'apprenlissage.  Par  delà  l'antiquité  grecque, 
il  en  est  une  auire  à  laquelle  elle  se  rattache  par  des  liens  de  parenté  étroite. 
M.  Schlegel,  avec  cet  instinct  qui  le  porta  toujours  aux  grandes  choses,  voulut 
remonter  à  cette  source  mystérieuse.  C'est  à  Paris,  en  181  i,  qu'il  avait  commencé 
l'étude  de  la  langue  indienne,  mais  son  secret  ne  fut  révélé  que  quatre  ans  plus 
tard.  Il  reçut  aussitôt  du  gouvernement  prussien  la  commission  de  fonder  une 
imprimerie  sanscrite.  Il  revint  à  cet  effet  à  Paris,  et  y  fit  un  séjour  de  huit  mois, 
partageant  ses  journées  entre  la  Bibliothèque  royale  et  l'atelier  du  fondeur  qui  lui 
composait  une  collection  de  caractères  dévanagaris.  Forcé  de  repartir  avant  que 
tout  fût  prêt,  il  confia  la  direction  de  cet  important  travail  à  M.  Fauriel.  Ce  fut 
entre  eux  le  sujet  d'une  correspondance  en  style  brahmanique,  dont  M.  Sainte- 
Beuve  a  publié,  il  y  a  peu  de  temps,  dans  cette  Revue  (1),  quelques  lettres  inté- 
ressantes. Dès  lors  M.  Schlegel  se  mit  hardiment  a  l'œuvre,  et,  devenu  maitre 
presque  sans  avoir  été  élève,  il  fonda  et  entretint  seul  la  Bibliothèque  indienne, 
où  beaucoup  d'esprit  et  de  savoir  est  mis  au  service  d'une  cause  qui  avait  alors 
besoin  de  cette  double  recommandation.  Il  publia,  avec  raccompagnemenl  de 
notes  et  d'une  belle  traduction  latine,  le  Bhagfiavad-Gita,  vaste  épisode  d'un 
poëmequi  ne  compte  pas  moins  de  deux  cent  mille  vers.  Encore  n'est-ce  qu'une 
édition  réduite  à  l'usage  de  l'humanité  :  il  existe  dans  la  tradition  religieuse  un 
Mahabahrata  divin,  composé  de  six  millions  de  slocus  ou  de  douze  millions  de 
vers.  Quelques  années  plus  tard  parurent  successivement  quatre  livraisons  du 
Ramayâna.  Parler  du  Ramayâna,  de  celte  majestueuse  et  gigantesque  iliade,  pour 

(1)  Voyei  l'étude  sur  M.  Fauriel,  Uviaisons  du  15  mai  et  du  15  juin  1845. 


186  CRITIQUES    ET    HISTORIENS    MODERNES 

ne  louer  que  le  talent  du  traducteur,  que  ce  mérite  d'une  élégante  et  fine  latinité 
dont  seul  peut-être  encore  M.  Boissonade  possède  le  secret,  toucher  seulement  par 
ce  côté  à  des  œuvres  qui  intéressent  à  la  fois  l'histoire  dps  langues,  des  religions 
et  de  la  civilisation  du  monde,  c'est  ce  qu'on  ne  saurait  faire  sans  quelque  em- 
barras; mais  pourquoi  faut-il  que  M.  Schlegel  ait  jeté  dans  sa  vie  des  épisodes 
longs  comme  une  vie  entière?  Après  nous  avoir  conduits  à  travers  l'Europe,  du 
nord  au  sud  et  de  l'est  à  l'ouest,  il  part,  quand  on  pourrait  croire  ses  courses 
finies,  pour  des  contrées  inconnues.  Qu'il  nous  soit  permis  de  suivre  de  loin  l'in- 
trépide voyageur  que  nous  avions  jusqu'ici  accompagné  en  disciple  fidèle. 

Un  divin  personnage  dit  quelque  part  dans  le  Bhugavad-Gita  :  «  La  science 
qui  s'applique  à  un  seul  sujet,  comme  si  c'était  le  tout,  étroite  et  manquant  de 
principes,  n'atteint  pas  les  hautes  vérités;  on  l'appelle  une  science  obscure.  » 
M.  Schlegel  avait  deviné  cette  vérité  quand  il  tenta  de  faire  rentrer  l'Orient  dans 
le  cercle  déjà  immense  de  ses  études.  Au  dire  des  juges  les  plus  éclairés,  le  temps 
lui  a  manqué  pour  faire  faire  à  la  science  des  progrès  considérables,  mais  il  en  fut 
au  moins  l'habile  et  heureux  propagateur.  L'étude  de  l'Inde  était  alors  une  nou- 
veauté et  inspirait  quelque  défiance.  Le  seul  fait  de  la  coopération  de  M.  Schlegel 
fut  un  immense  service.  L'autorité  de  son  nom  ne  fut  pas  moins  utile  que  sa  rare 
sagacité.  Ce  témoignage  de  la  part  d'un  homme  en  possession  d'une  haute  illustra- 
tion littéraire  et  scientifique,  et  qu'on  ne  pouvait  soupçonner  de  se  laisser  prendre 
à  des  chimères,  produisit  l'effet  le  plus  souhaitable;  il  gagna  à  la  science  le  zèle 
d'un  petit  nombre  d'adeptes  et  l'estime  de  tous  les  érudits. 

Le  besoin  de  collationner  les  manuscrits  et  de  conférer  avec  les  savants  de  tous 
les  pays  décida  M.  Schiegel  à  faire  plusieurs  voyages  à  Paris,  à  Londres,  à  Berlin. 
Se  trouvant  dans  cette  ville  en  18^7,  il  fut  invité  à  faire  un  cours  sur  l'histoire  des 
beaux-arts.  Des  extraits  de  ses  leçons  ont  été  traduits  en  français  (1),  et  font  re- 
gretter que  la  pensée  du  professeur  n'ait  pas  été  reproduite  plus  complètement. 
Tout  en  s'élevant  aux  plus  hautes  considérations  sur  le  beau,  il  n'oublie  pas  que 
l'art  doit  profiter  lui-même  des  observations  qu'il  fait  naître,  et  passant,  par  une 
transition  naturelle,  de  la  théorie  à  l'application,  il  donne  d'utiles  conseils  aux 
artistes.  Cependant  ces  leçons,  dans  lesquelles  le  professeur  dut  se  borner  à  des 
indications  succinctes,  n'étaient  pas  destinées  à  former  un  livre  ;  elles  n'étaient 
que  l'esquisse  d'un  grand  ouvrage  qui  resta  toujours  à  l'état  de  projet.  Il  est  fâ- 
cheux que  le  traducteur  français  qui  les  a  recueillies  n'y  ail  pas  joint  du  moins 
quelques  articles  plus  étendus  publiés  à  une  autre  époque  dans  divers  journaux,  et 
réimprimés  dans  les  Kristische  Schriften.  M.  Schlegel  l'y  avait  lui-même  engagé. 
Il  y  a  surtout  un  de  ces  articles  sur  les  rapports  de  l'art  et  de  la  nature  qui  eût 
servi  à  établir  nettement  le  point  de  départ  de  l'auteur.  Pour  déterminer  la  part 
qu'il  convient  d'attribuer  à  la  nature  dans  les  œuvres  d'art,  il  est  nécessaire  de 
bien  s'entendre  sur  le  sens  du  mot  nature.  Selon  M.  Schlegel,  ce  mot,  dans  son 
acception  la  plus  élevée,  ne  comprend  pas  seulement  l'ensemble  des  êtres,  il  em- 
brasse la  force  toujours  agissante  qui  renouvelle  incessamment  la  création.  Grâce  à 
cette  prodigieuse  activité,  chaque  atome  est  le  miroir  du  monde;  mais  c'est  sur- 
tout dans  l'homme  qu'il  se  reflète.  L'homme  est  un  monde  en  abrégé,  et  seul,  par 
un  glorieux  privilège,  il  peut  contempler  en  lui-même  l'image  vivante  de  la  nature  ; 

(1)  Leçons  sur  l'histoire  et  la  théorie  des  beaux-arts,  traduites  par  A. -F.  Couturier  de 
Vienne.  Paris,  1831. 


DE     L  ALLEMAGNE.  187 

c'est  l'universalité  avec  laquelle  la  nature  pénètre  dans  l'intelligence  de  l'homme, 
et  est  pour  lui  reproduite  dans  le  monde  extérieur,  qui  est  la  mesure  de  son  génie. 
A  travers  ce  langage  un  peu  voilé,  on  peut  reconnaître  que.  selon  M,  Schlegel,  il 
n'est  pas  besoin  de  recourir,  pour  expliquer  l'idéal,  à  la  notion  de  l'infini,  à  cette 
perfection  imaginaire  que  nous  concevons  même  à  la  vue  de  formes  défectueuses. 
L'homme  n'est  pas  chargé  de  refaire  l'œuvre  de  Dieu;  il  lui  suffit  de  l'observer  et 
de  la  sentir.  Si  i  -ont  assez  délicats  pour  en  découvrir  les  merveilles  cachées. 

son  intelligence  assez  haute  pour  en  comprendre  les  lois,  bî  son  âme  surtout  est 
assez  ardente  pour  contenir  toute  l'émotion  dont  frémit  elle-même  la  nature,  il  est 
digne  de  la  reproduire  et  il  n'a  qu'à  l'imiter.  L'idéal  peut  l'aider  encore  à  deviner 
ce  qu'il  ne  peut  voir,  mais  ne  doit  pas  servir  à  dénaturer  ce  qu'il  a  vu  ;  seulement 
il  faut  se  souvenir  qu  imiter  la  nature,  c'est  être  initié  à  ses  secrets,  agir  d'après 
ses  principes,  et  en  que  que  sorte  participer  à  sa  puissance.  Ainsi  imitait  Promé- 
thée,  pour  nous  servir  d'une  image  de  M.  Schlegel,  quand  il  formait  l'homme  d'une 
parcelle  de  terre,  el  l'animait  avec  une  étincelle  dérobée  au  soleil. 

De  retour  à  Bonn,  M.  Schlegel  reprit  ses  leçons  sur  la  littérature,  el  continua  la 
publication  de  ses  travaux  sanscrits.  L'.ilmanach  de  Berlin,  1829.  1851,  contient 
deux  articles  d'un  grand  intérêt,  dans  lesquels  sont  résumées  toutes  les  connais- 
sances actuelles  sur  l'Inde.  Vers  le  même  temps,  il  composait  en  français  ses  Ré- 
flexions sur  l'étude  des  langues  asiatiques,  où  il  discutait  toutes  les  publications 
entreprises  et  projetées  par  la  Société  asiatique  de  Londres  \  185-2,.  Deux  ans  après 
parut  l'essai  sur  l'origine  des  Hindous.  Au  milieu  de  ces  occupations  sévères,  il 
eut  l'occasion  de  revenir  une  fois  a  ses  poètes  chéris,  Dante.  Pétrarque,  Boecace. 
M.  Roselti,  professeur  à  l'université  de  Londres,  avait  prétendu,  dans  un  livre  sur 
les  premières  causes  de  la  réforme,  qu'il  existait  au  xive  et  au  xve  siècle,  dans 
toute  l'Italie,  une  association  secrète  se  rattachant  à  la  secte  Jcs  ajbigeois;  que 
Dante,  Pétrarque,  Boccace,  étaient  affilies  à  cette  secte,  el  que  leurs  écrits  étaient 
composés  dans  un  style  à  double  entente,  dont  lui,  M.  Roselti.  venait  de  retrouver 
le  secret.  M.  Schlegel  ne  voulut  pas  faire  le  sacrifice  de  Iq  Daim-  Comédie  et  du 
Décaméron  tels  qu'il  les  avait  compris  jusque-la;  il  s'en  tint  à  l'interprétation  vul- 
gaire, et  dans  un  article  demi-serieux,  demi-plaisant,  inséré  dans  celte  Revu* 
même  (1),  il  fit  justice  de  cette  prétendue  découverte;  après  quoi,  s'excusait  d'a- 
voir entretenu  trop  longtemps  ses  lecteurs  des  rêveries  d'un  cerveau  malade,  il  les 
PBgaggait  à  rafraîchir  leur  imagination  et  a  reposer  leurs  yeux,  comme  lui-même 
allait  le  faire,  en  contemplant  les  dessins  spirituels  et  presque  aériens  de  l'aimable 
Flaxman. 

A  cette  époque,  par  l'effet  du  temps,  parle  choix  même  de  ses  études  nouvelles, 
la  vie  de  M.  Schlegel  rentre  dans  le  demi-jour,  et  l'ombre  ira  bientôt  s'épaissis- 
sant.  Lors  de  sa  rentrée  en  Allemagne,  il  avait  dû  passer  quelques  années  d'une 
existence  bien  douce.  Toutes  ses  ambitions  étaient  comblées,  Distinctions  litté- 
raires, titres  honorifiques,  lettres  de  noblesse,  rien  ne  lui  manquait,  et.  ce  qui 
devait  plus  légitimement  flatter  son  orgueil,  le  temps  avait  consacre  ses  idées,  et 
on  se  souvenait  encore  de  celui  qui  les  avait  répandues,  De  critique  revo.ution- 
naire  il  était  devenu,  ainsi  qu'il  l'a  dit  lui-même,  critique  constitutionnel.  Mais 
celte  jouissance  fut  bientôt  troublée  .  novateur  hardi  d  ms  la  première  partie  de 
sa  carrière,  M.  Schlegel  se  vit  dépassé  et  méconnu  par  la  génération  qui  suivit.  11 

(1)  Yo\cz  la  Revue  des  Deux  Mondes  du  15  aoîu  I" 


188  CRITIQUES    ET    HISTORIENS    MODERNES 

ne  tint  pas  assez  de  compte  des  changements  que  les  années  avaient  dû  apporter 
dans  les  esprits;  il  ne  voulut  pas  s'y  associer.  Comme  ce  Romain  d'humeur  cha- 
grine, il  se  plaignait  d'être  jugé  par  des  hommes  qui  n'étaient  pas  nés  au  temps 
de  sa  gloire.  Il  y  a  trois  ans,  il  fit  un  appel  au  public  français,  et  réimprima  la 
plupart  des  ouvrages  qu'il  avait  composés  dans  notre  langue  (1).  Le  livre  fut  froi- 
dement accueilli  ;  l'auteur  fut  sensible  à  cette  indifférence,  et  en  exprima  à  plu- 
sieurs reprises  son  mécontentement.  C'était  encore  une  illusion  détruite.  Il  menait 
à  Bonn  une  vie  de  plus  en  plus  retirée;  la  plupart  de  ses  amis  et  son  frère  étaient 
morts.  Sa  société  se  composait  surtout  des  étrangers  qui  venaient  le  visiter.  Il 
faisait  un  accueil  obligeant,  quoiqu'un  peu  fastueux,  à  tous  ceux  que  recomman- 
dait leur  qualité  ou  leur  savoir.  Quand  des  voyageurs  de  nations  différentes  se 
trouvaient  réunis  auprès  de  lui,  il  mettait  une  sorte  de  coquetterie  à  parler  à 
chacun  sa  langue,  de  manière  à  faire  illusion  à  tout  le  monde.  Sa  conversation, 
animée  par  les  souvenirs  de  sa  longue  carrière,  offrait  un  grand  intérêt.  On  eût 
pu  seulement  désirer  en  lui  des  préoccupations  moins  personnelles  et  des  ménage- 
ments plus  délicats.  Ses  questions  portaient  souvent  sur  la  France;  il  y  songeait 
plus  qu'il  n'eût  voulu  le  laisser  voir.  Tout  ce  qui  tenait  à  notre  gouvernement 
excitait  vivement  sa  curiosité  sans  lui  inspirer  beaucoupde  confiance.  Il  avait  souvent 
réclamé  l'indépendance  de  la  pensée,  et  dans  de  graves  circonstances  il  avait  fait 
ses  preuves  contre  la  tyrannie,  mais  il  ne  craignait  pas  moins  les  écarts  de  la  liberté 
qu'il  ne  haïssait  le  despotisme,  et  s'en  remettait  avec  confiance  au  régime  paternel 
des  gouvernements  absolus.  Jusque  dans  ses  dernières  années,  la  variété  de  ses 
travaux  était  pour  lui  un  délassement  ;  il  avait  conservé  cette  vigueur  du  corps  qui 
tient  à  l'état  de  l'esprit.  Il  vient  de  mourir  à  l'âge  de  soixante-dix-huit  ans,  lais- 
sant encore  des  travaux  incomplets;  mais,  quoiqu'il  se  soit  accusé  d'avoir  entre- 
pris beaucoup  et  achevé  peu  de  choses,  en  jetant  un  dernier  regard  sur  sa  vie,  il  â 
pu  se  rendre  le  témoignage  qu'il  y  en  a  eu  peu  de  mieux  remplies. 

D'où  vient  donc  que  sa  mort  ait  fait  si  peu  de  sensation,  et  que  déjà  ses  dernières 
années  se  soient  écoulées  au  milieu  de  l'indifférence  publique?  C'est,  il  est  vrai,  le 
danger  auquel  sont  exposés  les  hommes  dont  la  vie  se  prolonge  après  que  leur 
rôle  est  fini,  qui  restent  spectateurs  des  événements  et  se  renferment  dans  leurs 
souvenirs;  mais  des  raisons  générales  ne  suffiraient  pas  à  expliquer  le  changement 
qui  se  fit  dans  l'existence  de  M.  Schlegel  :  il  fallut  que  lui-même  y  aidât  par  les 
défauts  de  son  caractère.  Dans  la  première  partie  de  sa  vie,  il  s'était  plus  fait 
craindre  qu'aimer.  Quand  il  ce^sa  d'être  redoutable,  on  ne  se  sentit  pas  attiré  vers 
lui,  et  rien  ne  le  protégea  plus,  pas  même  son  âge,  que  le  tour  de  son  esprit  fai- 
sait trop  souvent  oublier.  Il  avait  indisposé  beaucoup  de  monde  par  des  préten- 
tions de  toute  espèce  et  par  les  formes  naïves  qu'affectait  sa  vanité.  M.  Gustave 
Kiihne  a  écrit  récemment  un  article  sur  M.  Schlegel  dans  la  Gazette  d'Àugs- 
bourg  (2).  Avant  d'entrer  dans  une  appréciation  sérieuse,  il  a  cru  devoir  égayer 
ses  lecteurs  par  une  représentation  comique  de  la  première  leçon  que  M.  Schlegel 
Gt  à  Berlin  en  1827.  Il  a  dépeint  le  costume,  l'altitude,  les  gestes  du  professeur 
cherchant  à  captiver  les  bonnes  grâces  de  son  auditoire,  et  la  satisfaction  de  lui- 
même  qui  éclatait  sur. son  visage.  Ce  tableau  trop  peu  grave  est  cependant  in- 
structif; il   montre  par  quelles  faiblesses  antipathiques  au  caractère  allemand 

(1)  Essais  littéraires  et  historiques,  par  A.-W.  Schlegel.  — Bonn,  1842. 

(2)  Monalblaller  zur  Eryanzung  der  Allgemeinen  Zeitung,  août  1845. 


de  l'Allemagne.  189 

M.  Schlegel  s'était  aliéné  les  esprits.  Ces  travers  augmentèrent  avec  le  temps.  On 
demandait  un  jour  à  M.  Schlegel  quels  étaient  les  écrivains  contemporains  dont  le 
style  pouvait  servir  de  modèle;  il  répondit  :  Tieck  et  moi.  Quand  il  se  reportait 
aux  derniers  temps  de  l'empire,  il  aimait  à  s'exagérer  la  part  qu'il  avait  pu  mériter 
dans  les  persécutions  dirigées  contre  Mme  de  Staël,  et  allait  jusqu'à  supposer  entre 
l'empereur  et  lui  une  animosité  personnelle.  Nous  relevons  ces  traits  à  regret  et 
dans  la  crainte  d'être  accusé  d'inûdélité,  si  nous  négligions  un  côté  trop  saillant, 
nécessaire  pour  compléter  la  ressemblance.  Ce  ne  sont  pas  là  les  souvenirs  qui 
doivent  rester  de  cette  vaste  intelligence  et  de  cette  prodigieuse  activité  (1). 
M.  Schlegel  appartient  à  la  famille  des  critiques  tels  que  Lessing,  Winckelmann, 
Frédéric  Wolf,  qui  ont  fait  germer  dans  le  inonde  des  idées  nouvelles  et  ont  atta- 
ché leur  nom  à  de  grandes  théories.  Utiles  auxiliaires  du  génie,  eux  seuls  nous  en 
révèlent  toute  la  puissance.  A  leur  tour,  ils  méritent  de  fixer  l'attention  de  la  cri- 
tique et  de  reparaître  au  premier  rang.  Par  l'assemblage  de  ses  rares  qualités, 
31.  Schlegel  combla  presque  l'intervalle  qui  sépare  la  faculté  de  produire  de  l'art 
déjuger.  S'il  ne  fut  dans  ses  poésies  originales  qu'un  très-habile  versificateur,  il 
fut  poète  dans  ses  traductions;  il  fut  poète  surtout  quand  il  fit  passer  dans  ses 
écrits  ou  dans  ses  improvisations  l'admiration  qu'il  sentait  pour  ces  divins  génies, 
Sophocle,  Dante,  Shakspeare,  toutes  les  fois  que  l'enthousiasme,  suivant  la  magni- 
fique image  de  Platon,  attacha  à  son  âme  les  ailes  qui  nous  transportent  dans  des 
sphères  plus  élevées.  A  l'époque  la  plus  brillante  de  la  littérature  allemande,  il  eut 
une  action  décisive  sur  ie  goût  public;  les  esprits  même  les  plus  originaux  ne 
purent  se  soustraire  tout  à  fait  à  l'empire  de  sa  raison,  et  cet  ascendant  ne  se 
borna  pas  à  sa  patrie.  Il  fut  aussi  un  critique  français.  Quand  ses  idées  pénétrè- 
rent en  France,  on  appliquait  au  jugement  des  œuvres  les  plus  diverses  quelques 
principes  uniformes,  sans  s'inquiéter  de  la  contrée  ni  de  l'époque  qui  avait  vu 
naître  l'auteur;  on  ne  tenait  nul  compte  des  mœurs  ou  des  institutions  qui  avaient 
dû  modifier  ses  idées.  M.  Schlegel  signala  les  effets  de  ces  circonstances  trop  né- 
gligées; il  montra  comment  de  la  religion  chrétienne  et  de  nouvelles  institutions 
sociales  avait  dû  naître  un  art  moderne  inconnu  à  des  modernes.  Malheureuse- 
ment il  n'appliqua  pas  toujours  les  principes  qu'il  avait  posés.  Il  s'était  borné 
d'abord  à  demander  pour  la  littérature  romantique  une  place  dans  la  théorie  de 
l'art;  bientôt  il  ne  voulut  plus  reconnaître  l'art  moderne  que  sous  cette  seule 
forme.  Après  avoir  réclamé  la  tolérance,  il  finit  par  se  montrer  plus  exclusif  que 
ses  adversaires  :  frappé  de  leur  aveuglement,  il  jugea  des  idoles  d'après  leurs 
adorateurs,  et  rendit  le  génie  solidaire  de  la  médiocrité;  mais  ses  erreurs  sont  de 
celles  où  il  y  a  toujours  quelque  chose  à  prendre.  Nous  n'admirons  pas  moins  les 
grands  écrivains  dont  il  a  méconnu  la  gloire,  et,  grâce  à  lui,  nous  savons  mieux 
pourquoi  nous  les  admirons.  S'il  ne  sentit  pas  tout  le  prix  d'une  perfection  trop 

(1)  On  peut  se  faire  une  idée  de  celle  activité  en  lisant  la  liste  dos  écrits  de  M.  Schlegel 
publiée  récemment  par  M.  le  jurisconsulte  Bœcking,  qui  donne  en  ce  moment  ses  soins 
à  une  édition  complète  des  œuvres  du  célèbre  critique.  Les  titres  seuls  remplissent 
dix-huit  pages  d'impression.  —  Des  lettres  élues  à  l'obligeance  de  M.  Bœcking  et  de 
M.  L.  Lersch  nous  autorisent  à  démentir  la  nouvelle  répandue  par  le  Journal  des  Débots 
que  M.  Schlegel  aurait  laissé  de  volumineux  mémoires  écrits  en  français.  On  a  trouvé  dans 
ses  papiers  des  pièces  de  vers  français,  parmi  lesquels  un  grand  nombre  d'épigrammes 
dont  on  se  promet  en  Allemagne  beaucoup  de  scandale,  et  dont,  pour  de  tout  autres  molifs, 
nous  redoutons  un  peu  la  publication. 

TOME    I.  15 


190  CRITIQUES    ET    HISTORIENS    MODERNES    DE    I.' ALLEMAGNE. 

constante  peut-être,  et  qui  se  fait  tort  à  elle-même,  il  eut  d'ailleurs  le  sentiment 
de  toutes  les  grandes  choses.  Il  en  donna  une  dernière  preuve  quand,  dans  un 
âge  avancé,  il  rompit  avec  un  passé  glorieux,  et  remonta  à  celle  antiquité  qui 
nous  apparaît  confusément  à  travers  le  double  voile  du  temps  et  de  l'espace.  Cette 
tenlative  hardie  couronna  dignement  sa  carrière.  Philologue  et  historien,  critique 
et  poète,  publicisle  même  dans  l'occasion,  M.  Schlegel  n'a  pas  besoin  qu'on  lui 
tienne  compte  de  l'universalilé  de  son  esprit,  pour  lui  assigner  un  rang  élevé  dans 
chacune  des  voies  qu'il  a  parcourues,  et,  si  l'on  regrette  qu'il  n'ait  pas  concentré 
sur  des  objets  moins  variés  l'effort  de  son  intelligence,  il  est  permis  de  croire  que 
dans  sa  pensée  un  lien  secret  rattachait  toutes  ses  études  l  une  à  l'autre.  Les  choses 
les  plus  diverses  pouvaient  se  réunir  à  la  hauteur  d'où  il  les  envisageait. 

Ch.  Galusky. 


LE 


CHATEAU  BOURET. 


«  Vous  êtes  bien  homme  à  n'avoir  jamais  vu  Marly;  venez,  monsieur,  je  tous 
le  montrerai.  »  Ce  furent  ces  simples  paroles,  mais  dites  par  Louis  XIV,  qui  déci- 
dèrent enfin  an  riche  fermier  général  ;r  prêter  encore  une  fois  quelques  millions 
au  grand  roi,  auquel  il  en  avait  déjà  tant  avancé.  Son  cceur  d'argent,  d'abord 
impitoyable,  se  fondit  a  cette  invitation,  faite  avee  le  ton  caressant  que  savait  si 
bien  employer  Louis  XIV  pour  humilier  les  grands  en  parlant  aux  petits  et  pour 
obtenir  des  petits  l'or  ou  les  services  qu'il  ne  pouvait  demander  aux  grands. 

On  sait  que  îe  fermier  général  fui  présenté  à  Marly,  et  que  beaucoup  de  millions 
ne  purent  trop  payer  cet  honneur  sans  exemple:  mais  l'exemple  entraîna  des 
inconvénients.  Depuis  cette  présentation,  tous  les  gros  financiers  mirent  pour  con- 
dition tacite,  lorsqu'on  eut  recours  à  eux  pour  quelque  fameux  emprunt,  qu'on 
leur  ménagerait  une  entrevue  avec  le  foi.  L'exigence  était  forte;  beaucoup  de 
courtisans  la  trouvèrent  monstrueuse,  même  sous  le  règne  de  Louis  XV,  où  Ion 
commençait  à  se  relâcher  un  peu  de  la  rigoureuse  étiquette  du  siècle  précédent, 
tëlle  était  forte  sans  doute,  mais  elle  attestait  l'admirable  égalité  de  la  dette  sur 
la  terre  ;  elle  était  le  symbole  lointain  de  Sainte-Pélagie  et  de  Cliehy,  qui  devaient 
voir  un  jour  tant  de  marquis,  de  ducs  et  de  princes  illustrer  leurs  murs  et  leurs 
▼errous. 

Cependant,  comme  il  fallait  payer  les  dettes  de  la  cour,  quelque  fierté  qu'on 
eût,  on  finissait  par  fermer  les  yeux  sur  les  prétentions  de  tous  ces  hommes  d'ar- 
gent; on  se  voilait  le  visage,  et  le  scandale  se  consommait  a  la  face  tantôt  de 
Marly,  tantôt  de  Versailles,  tantôt  de  Saint-Germain.  Le   roi  recevait  le  timincicr. 

On  connaît,  par  tradition,  l'immense  fortune  du  financier  Bouret  (1).  Où  l'avait- 
il  gagnée?  Je  pourrais  répondre  comme  répondit  le  marquis  de  S...I-S....  a  un  de 

(1)  Quelques-uns  l'appellent  Bourei,  d'autres  Bouretle.  Voltaire,  qui  connaissait  beau- 
coup le  célèbre  financier,  écrit  Bouret. 


192  LE     CHATEAU    BOURET. 

ses  créanciers  qui  lui  demandait  quand  il  serait  payé  :  —  Fous  êtes  bien  curieux, 
monsieur!  Peut-être  l'avait- il  gagnée  dans  le  sel,  peut-être  dans  les  farines, 
comme  les  frères  Paris,  peut-être  avec  rien,  supposition  la  plus  probable  de  toutes, 
car  l'argent  est  comme  l'huile  :  il  n'y  a  qu'à  en  battre  longtemps  et  avec  adresse 
quelques  gouttes  pour  former  des  montagnes  d'écume.  Il  est  hors  de  doute  toute- 
fois que  Bouret  dut  le  commencement  de  sa  grande  fortune  à  la  fourniture  du  blé, 
puisqu'en  i747  la  Provence  lit  frapper  une  médaille  en  l'honneur  de  ce  fermier 
général,  qui  lui  avait  procuré  du  grain  pendant  une  disette  sans  vouloir  accepter 
d'autre  indemnité  que  cette  haute  marque  d'estime  de  toute  une  contrée  recon- 
naissante. 

Bouret  était,  on  ne  sait  combien  de  fois,  millionnaire  ;  un  moment  son  papier 
fut  préféré  à  l'or  même  au  fond  des  Indes.  À  l'époque  peu  puritaine  de  sa  prospé- 
rité, c'était  sous  le  roi  Louis  XV,  on  disait  qu'il  en  usait  en  galant  homme  et  en 
homme  galant.  Il  faut  entendre  par  là  qu'il  avait  sa  petite  maison  du  faubourg,  de 
nombreux  amis  à  sa  table,  ses  grandes  entrées  dans  les  plus  célèbres  boudoirs, 
des  chevaux  de  race,  et  qu'il  donnait  de  délicieuses  soirées  dans  des  salons  où 
l'or  de  ses  coffres  semblait  avoir  germé  en  arabesques  le  long  des  murs. 

Bouret  traitait  les  gens  de  lettres  avec  la  tendresse  gastronomique  qu'on  n'a 
plus  guère  de  nos  jours,  dans  le  monde  où  l'on  dîne,  que  pour  les  écrivains  poli- 
tiques. Jadis  on  craignait  l'épigramme,  on  ne  redoute  maintenant  que  le  premier- 
Paris.  La  prose  a  volé  la  fourchette  à  la  poésie.  Grâce  à  ses  libéralités,  à  ses  prêts, 
à  sa  table,  Bouret  a  été  épargné  par  les  écrivains  du  xvme  siècle.  Voltaire  seul, 
dans  un  mouvement  d'humeur  échappé  à  sa  vieillesse  morose,  attaqua  le  luxe  de 
Bouret;  Voltaire,  lui  qui  s'était  écrié  autrefois  :  Oh!  le  bon  temps  que  ce  siècle  de 
fer!  il  ne  se  souvint  pas  des  bons  rapports  qu'il  avait  entretenus,  comme  on  le 
verra  plus  loin,  avec  l'opulent  financier.  C'est  à  Bouret  qu'il  fait  directement 
allusion  dans  un  pamphlet  intitulé  Requête  aux  Magistrats,  lorsqu'il  dit  par  la 
bouche  du  peuple,  qui  se  plaint  du  carême  :  «  On  nous  déclare  que  pendant  le 
carême  ce  serait  un  grand  crime  de  manger  un  morceau  de  lard  rance  avec  notre 
pain  bis.  Nous  savons  même  qu'autrefois,  dans  quelques  provinces,  les  juges  con- 
damnaient au  dernier  supplice  ceux  qui,  pressés  d'une  faim  dévorante,  avaient 
mangé  en  carême  un  morceau  de  cheval  ou  d'autre  animal  jeté  à  la  voirie,  tandis 
que  dans  Paris  un  célèbre  financier  avait  des  relais  de  chevaux  qui  lui  amenaient 
tous  les  jours  de  la  marée  fraîche  de  Dieppe.  Il  faisait  régulièrement  le  carême  ;  il 
le  sanctifiait  en  mangeant  avec  ses  parasites  pour  deux  cents  écus  de  poisson. 

Nous  ne  répéterons  pas  avec  son  siècle  que  Bouret  ouvrait  une  voie  heureuse 
à  ses  revenus  en  les  faisant  couler  ainsi;  mais  nous  regretterons  toujours  la  perte 
des  caractères  comme  le  sien  dans  notre  société  sans  caractères.  Aujourd'hui  le 
financier  enrichi  cache  son  or  dans  ses  capitaux  et  ses  capitaux  dans  le  fond  bien 
ténébreux  de  la  province,  ou,  ce  qui  est  pis,  dans  les  souterrains  des  banques 
étrangères.  Ce  sont  des  fortunes  ternes;  nul  ne  les  voit,  pas  même  ceux  qui  les 
possèdent;  ils  lèguent  aux  enfants  des  inscriptions  sur  Vienne  ou  sur  Amsterdam, 
et  les  enfants  n'en  jouissent  pas  plus  que  les  pères.  Tout  se  réduit  à  quelque  chiffre 
qu'on  se  passe  de  main  en  main.  On  n'est  riche  que  mathématiquement.  Aussi, 
plus  de  grandes  folies  à  faire  parler  toute  l'Europe,  comme  celles  des  Brunoy  et 
des  Lauraguais,  et,  ce  qui  vaut  mieux,  de  ces  folies  à  faire  travailler  les  artistes, 
ici  avec  le  bronze  et  le  marbre,  là  sur  la  toile.  Que  de  tapisseries  !  que  de  tableaux  ! 
que  de  meubles  n'exigeaient  pas  ces  palais  d'orgueil  ou  de  plaisir  construits  par 


LE     CHATEAU     BOURET.  19," 

la  finance!  Nous  lui  devrons  encore  pendant  cinq  cents  ans  ces  milliers  de  dieux 
domestiques  dont  nous  parons  nos  cheminées  et  nos  tablettes,  si  précieux  encore 
aujourd'hui  qu'on  s'efforce  de  les  imiter.  Les  hommes  d'argent  avaient  imaginé  et 
payé  cela  quelques  années  avant  la  révolution,  ce  terrible  déménagement  pendant 
lequel  on  cassa  le  nez  a  tant  de  petits  amours  et  les  doigts  à  tant  de  jolies  ber- 
gères en  porcelaine  de  Saxe  et  de  Sèvres.  Et  que  ne  leur  doit  pas  aussi  la  littéra- 
ture! Ils  se  laissaient  copier  si  complaisamment  par  les  romanciers  et  si  facilement 
mettre  en  scène  par  les  poètes,  et  sans  jamais  se  fâcher  !  Ils  riaient  les  premiers 
de  leur  embonpoint  chinois,  de  leurs  gros  galons  d'or,  de  leur  figure  ronde  et  de 
leurs  propos  si  pesamment  alambiqués.  C'étaient  de  bons  petits  dieux  qui  se  lais- 
saient frapper  sur  le  ventre.  Quel  plaisir  aurait-on  aujourd'hui  à  voir  reproduit 
sur  la  scène  un  banquier  vêtu  de  noir,  causant  avec  un  avocat  de  son  espèce  des 
droits  électoraux  ! 

Comme  son  grand  aïeul,  Louis  XV  eut  recours  toute  sa  vie  aux  emprunts.  Tout 
déplorable  qu'il  fût,  ce  moyen  résistait  parfois,  parce  que  les  remboursements  ne 
s'étaient  pas  effectués  en  toute  occasion  avec  l'exactitude  convenable.  Beaucoup 
de  financiers  avaient  fini  par  reculer  devant  le  téméraire  honneur  de  prêter  leurs 
pistoles  au  roi.  La  menace  d'une  banqueroute  inévitable  les  effrayait. 

A  cette  époque  de  doute  sur  la  solvabilité  de  la  cour,  il  fut  proposé  à  Bouret  de 
prêter  un  certain  nombre  de  millions  à  Louis  XV,  dont  les  coffres  avaient  été  mis  à 
sec  par  des  dépenses  imprévues,  comme  si  de  telles  dépenses  ne  doivent  pas  tou- 
jours se  prévoir  les  premières.  Bouret  ne  fut  pas  des  plus  faciles  à  se  laisser  tou- 
cher, mais  il  fut  le  plus  audacieux.  Après  avoir  stipulé  les  garanties  de  l'empfunt, 
il  ajouta  qu'il  ne  consentirait  à  obliger  la  cour,  car  le  nom  du  roi  n'était  jamais 
prononcé  ouvertement  dans  ces  sortes  de  marchés,  qu'à  la  condition  expresse 
d'être  présenté  à  Louis  XV.  Il  tenait  singulièrement  à  un  honneur  dont  ses  descen- 
dants auraient  le  droit  de  s'enorgueillir  un  jour.  Ne  pouvant  leur  léguer  un  nom 
illustré  par  les  armes  ou  sous  la  toge,  il  trouvait  un  dédommagement  à  l'obscurité 
de  son  origine  dans  l'immense  retentissement  que  donnerait  à  sa  vie  la  haute  dis- 
tinction dont  il  était  jaloux.  Le  mandataire  de  la  cour  suspendit  sur-le-champ  la 
négociation  :  il  n'osa,  avec  quelque  raison,  prendre  sur  lui  de  laisser  espérer  à 
Bouret  une  satisfaction  si  démesurée.  Être  présenté  au  roi  Louis  XV,  parler  au  roi  ! 
mais  que  de  gentilshommes  de  l'origine  la  meilleure  n'auraient  pas  obtenu,  sans 
des  motifs  de  la  plus  profonde  gravité,  l'honneur  sollicité  par  le  simple  financier 
Bouret!  Le  conduire  à  Versailles,  le  mettre  face  a  face  avec  le  roi!  mais,  après 
une  pareille  infraction  à  l'étiquette,  il  n'y  avait  plus  d'étiquette,  par  conséquent 
plus  de  cour  et  presque  plus  de  monarchie.  L'or  devenait  par  trop  insolent! 

Cependant  l'intermédiaire  officieux  rapporta  au  gouverneur  du  palais,  et  celui- 
ci  au  premier  ministre,  le  désir  de  l'ambitieux  prêteur.  Dans  ce  trajet,  la  préten- 
tion de  Bouret  fut  couverte  de  moqueries  infailliblement  très-spirituelles.  Il  fallait 
pourtant  se  décider.  Assis  sur  son  coffre,  le  financier  attendait  une  réponse  claire 
et  nette. 

Prenant  le  roi  dans  un  moment  de  bonne  humeur,  le  premier  ministre  tenta 
d'aborder  la  difficulté.  Quoique  très-large  en  matière  de  mœurs,  le  roi  Louis  XV, 
il  ne  faudrait  pas  s'y  tromper,  n'était  pas  plus  maniable  sur  l'étiquette  que 
Louis  XIV.  Il  refusa  tout  d'abord.  C'était  un  fâcheux  précédent  à  établir;  les  gen- 
tilshommes ne  s'encanaillaient  que  trop  chaque  jour;  l'exemple  aggraverait  le 
mal,  et  le  mal  était  des  plus  tristes  Chaque  chose  a  sa  place  à  garder  .  les  pins 


101  LE    CHATEAU    BOURET. 

ne  descendent  pas  dans  la  vallée,  les  astres  restent  à  leur  place.  On  ignore  si  le 
roi  se  servit  absolument  de  ces  deux  comparaisons;  mais,  après  avoir  opposé  un 
refus  formel  à  la  fantaisie  de  Bouret,  il  se  montra  peu  à  peu  mojps  difficile;  enfin, 
dévorant  sa  rougeur,  il  consentit  à  l'entrevue.  L'autorisation  ne  fut  pourtant  pas 
donnée  sans  réserve.  Bouret  ne  serait  pas  annoncé,  il  ne  serait  pas  noté  d'avance 
sur  le  livre  des  réceptions,  on  ne  le  présenterait  pas  au  sortir  de  la  messe;  mais 
le  roi,  en  se  promenant  dans  les  allées  de  Marly,  permettrait  à  Bouret  de  l'aborder 
et  de  lui  offrir  ses  hommages. 

Le  lendemain,  si  ce  n'est  le  jour  même,  les  millions  du  financier  étaient  portés 
sans  bruit  cbez  le  roi. 

Le  traitant  s'était  exécuté  le  premier;  c'était  maintenant  au  roi  à  tenir  sa  pro- 
messe. 

On  voudrait  pouvoir  dire  toutes  les  émotions  de  Bouret  lorsqu'il  fut  conduit  à 
Marly  et  placé  au  milieu  de  l'allée  par  où  devait  passer  le  roi,  qui,  probablement, 
se  préoccupait  beaucoup  moins  de  la  renconlre.  De  quel  côté  allait  venir  le  roi? 
Avec  qui  serait  le  roi?  Comment  le  regarderait  le  roi?  Que  dirait-il  au  roi? 

Lorsqu'il  vit  venir  lentement  vers  lui  Louis  XV,  appuyé  sur  son  jonc  à  corne 
d'or,  Bouret  perdit  et  son  enthousiasme  raisonneur  et  ses  plus  ingénieux  projets 
de  soutenir  la  conversation  tant  souhaitée.  Ses  jambes  ondulèrent  comme  les 
arbustes  plantés  près  de  lui;  il  eût  été  incapable  de  faire  une  addition;  l'effet  pro- 
duit sur  sr,n  esprit  tenait  du  respect  et  de  la  terreur.  Il  eût  volontiers  rompu  le 
marché,  s'il  n'eût  pas  été  trop  tard.  Le  roi  n'était  plus  qu'à  vingt  pas  de  luj. 
Bouret  s'en  remit  au  hasard,  et,  le  chapeau  à  la  main,  le  corps  arrondi  autant  que 
le  dessin  de  sa  surface  le  permettait,  il  attendit  le  passage  de  Louis  XVr  Décidé 
au  sacrifice  que  la  nécessité  lui  imposait,  le  roi  voulut  s'acquitter  de  son  engage- 
ment avec  la  meilleure  grâce  possible,  et,  en  matière  de  courtoisie,  on  sait  qu'il 
était  le  digne  héritier  de  Louis  XIV.  Il  respirait  les  belles  manières.  S'arrêtapt 
devant  Bouret,  il  ôta  son  chapeau,  et  de  sa  plus  douce  voix  il  lui  dit  :  «  Monsieur 
Bouret,  je  me  promets  le  plaisir  d'aller  manger  une  pêche  à  votre  campagne, 
puisque  vous  m'avez  rendu  visite  à  Marly.  » 

Le  roi  était  déjà  loin,  que  Bouret,  ivre  d'orgueil  et  de  bonheur,  n'avait  pas 
encore  trouvé  une  réponse  à  renVoyer  à  celui  auquel  il  devait  la  haute  et  singu 
lière  marque  d'estime  qu'il  venait  de  recevoir-  Le  roi  de  France  et  de  Navarre  lui 
avait  promis  d'aller  manger  une  pêche  à  sa  maison  de  campagne!  Cela  veut  dire, 
pensa-t-il,  qNue  le  roi  daignera  venir  déjeuner  chez  moi!  Je  ne  sais  nen  d'aussi 
beau,  d'aussi  généreux,  d'aussj  grand,  dans  l'histoire  de  France  Quel  magnifique 
prince!  Mais  qui  me  vaut  un  tel  honneur?  Bouret  avait  oublié  ce  qui  lui  valait  un 
tel  honneur  :  il  comptait  pour  rien  les  millions  prêtés  à  Louis  XV.  Quelle  modes- 
tie! Oh!  c'est  le  plus  grand  roi  du  monde!  répétait-il  jusqu'à  en  perdre  la  raison. 
Pauvre  Bouret,  il  ne  savait  donc  pas  que  Mme  de  Sévigné  en  disait  autant  de 
Louis  XIV  après  avoir  dansé  avec  lui? 

En  rentrant  à  Paris,  qui  pouvait  à  peine  le  contenir,  il  fit  part  de  son  bonheur 
à  tout  le  monde;  le  soir,  dans  les  coulisses  de  l'Opéra,  il  n'était  question  que  de 
la  bonne  fortune  du  fermier  général.  Les  danseuses  le  voyaient  déjà  ministre. 
Bouret  n'aurait  pas  été  loin  de  partager  leur  opinjon.  La  nuit  fut  belle  sur  l'oreil- 
ler; le  lever  du  soleil  le  vit  plus  calme;  il  réfléchit.  «  Le  roi,  murmurait-il  sous 
les  lambris  dorés  de  sa  chambre  à  coucher,  m'a  promis  de  venir  manger  une 
pêche  à  ma  campagne,  mais  je  n'ai  pas  de  campagne.  Il  m'en  faut  une,  et  qui  soit 


LE    CHATEAU     BOURET.  195 

digQe  de  recevoir  un  pareil  hôte  :  une  campagne  avec  château.  Un  beau,  un  ma- 
gnifique château  près  de  Paris,  serait  mon  affaire.  .  où  le  trouver?  Allons  à  la 
recherche  d'un  château  ;  allons  !  »  Il  sauta  en  bas  du  lit,  et  il  s'élança  bientôt  sur 
la  route  de  Versailles,  plein  d'impatience  et  d'espoir. 

A  droite  et  à  gauche  du  chemin,  il  apercevait  à  profusion  de  superbes  étendues 
de  terrain,  veloutées  de  gazon,  lançant  des  fusées  d'eau  limpides  vers  le  ciel,  et 
portant  sur  leur  socle  des  châteaux  ciselés  comme  des  pièces  d'orfèvrerie  floren- 
tine; mais  on  ne  voyait  pas  alors,  ainsi  que  de  nos  jours,  les  grandes  propriétés 
traînées  à  l'encan  judiciaire    La  terre  de  famille  restait  dans  la  famille,  comme 
celle-ci  restait  sur  le  sol,  Rien  ne  changeait  de  place,  rien  ne  bougeait.  Le  portrait 
de  l'aïeul  ne  quittait  pas  plus  le  mur  que  les  bijoux  de  l'aïeule  ne  quittaient  la 
maison.  Belle  et  touchante  immobilité!  car,  lorsque  la  vie  et  la  résidence  sont 
ainsi  prises  au  sérieux,   les  sentiments  s'y  conforment.  Croire,  aimer,  promettre, 
deviennent  des  choses  sérieuses.  Bouret    sonna  vainement  à  toutes  les  grilles  de 
châteaux  entre  Paris  et  Versailles;  aucun  n'était  à  vendre.  A  peine  rencontra-t-il 
plus  loin,  mais  trop  loin  de  la  route,  des  propriétés  d'une  certaine  étendue.  Il 
renonçait  d'ailleurs   bien  vite  à  s'en  rendre  acquéreur  en  voyant  les  médiocres 
proportions  des  bâtiments,  pauvres  habitations  de  gentillâtres  ruinés,  établis  là 
pour  être  plus  près  de  Versailles,  le  grand  rendez-vous  des  solliciteurs.  Il  éprouva 
l'inquiétude  de  Colomb  ayant  un  monde  dans  la  tête  et  manquant  de  vaisseaux 
pour  je  découvrir.   Ses  excursions  se  tournèrent  du  côté  de  Fontainebleau.  Rien 
non  plus  sur  cette  longue  rue  de  dix-huit  lieues  où  l'on  ne  peut  faire  cent  pas,  en 
1846.  sans  rencontrer  un  château  à  acheter.  Les  bords  de  la  Seine  lui  offriraient 
peut-être  la  propriété  qu'il  convoitait  avec  tant  d'ardeur  ;  on  y  voyait  alors,  entre 
autres  résidences  charmantes,  Choisy-le-Roi,  qui  fut  plus  tard  à  Mw  de  Pompa- 
dour,  Soisy  sous-Étiolles,  Petit-Bourg  au  duc  d'Antin,  Sainte-Assise  au  duc  d'Or- 
léans; si  Bouret  pouvait  devenir  leur  voisin  !  Le  roi  mangerait  la  pêche  sans  sortir 
de  chez  lui...  Malheureusement,  même  absence  de  maisons  de  campagne  dignes 
de  recevoir  un  roi  dans  ce  rayon  nouveau  qu'il  parcourait  pas  à  pas,  l'âme  triste 
et  le  front  découragé.  Bouret  en  maigrit;  il  en  perdit  le  repos,  l'appétit,  le  som- 
meil. Cette  pêche  le  poursuivait  nuit  et  jour;  il  en  rêvait;  elle  se  posait  sur  sa 
poitrine  comme  un  cauchemar.  Il  n'y  a  pas  de  petits  chagrins,  pas  de  petites  dou- 
leurs. Ce  n'est  pas  le  mal  qui  entre  dans  le  cœur,  c'est  le  cœur  qui  s'élargit  au 
point  de  se  déchirer  ou  se  réduit  à  rien  pour  entrer  dans  la  forme  que  prend  le 
mal;  Alexandre  écartelait  son  cœur  quand  il  désirait  posséder  le  monde;  Bouret 
étouffait  le  sien  dans  l'intérieur  d'une  pêche.  Quelle  envie  a  eue  le  roi!  se  disaiMl 
parfois  dans  la  déception  de  ses  courses,;  mais,  se  reprenant  aussitôt,  il  ajoutait  : 
C'est  un  si  grand  honneur  pour  moi! 

Un  jour  que,  fatigué  de  la  parfaite  inutilité  de  ses  démarches,  il  avait,  tout 
rêveur,  traversé  la  forêt  de  Sénart  et  celle  de  Rougeaux,  l'une  et  l'autre  peuplées 
de  riches  domaines  dont  un  seul  aurait  fait  sa  joie,  le  moindre  de  tous,  il  arriva  à 
un  endroit  qui  surplombe  la  Seine  et  touche  à  un  petit  village  de  chaume  nommé 
Nandy,  célèbre  d'ailleurs  par  la  famille  de  l'IIospital,  qui  fll  bâtir  le  château  de 
Nandy.  C'est  une  espèce  de  tribune  pittoresque  d'où  le  cœur  parle  au  ciel,  à 
l'espace  et  à  l'horizon.  Derrière  vous  la  forêt  de  Rougeaux,  à  vos  pieds  la  Seine, 
dont  la  moire  finement  glacée  se  déroule  depuis  des  siècles  toute  chargée  de  des- 
sins qui  sont  des  bois,  des  champs  de  blé,  des  oiseaux,  des  fleurs, des  berges  mous- 
seuses, des  villages  qui  se  peignent  renversés  dans  sa  trame  liquide  et  frissonnante. 


196  LE     CHATEAU     BOURET. 

—  Puisque  personne  ne  veut  me  vendre  un  château,  s'écria-t-il  à  l'aspect  de 
ce  beau  paysage,  j'en  élèverai  un  ici,  dont  je  rendrai  tous  les  autres  jaloux. 

Peu  de  jours  après,  Bouret  achetait  le  terrain  de  Croix-Fontaine,  où  il  proje- 
tait d'ériger  sa  construction  seigneuriale.  Telle  est  l'origine  du  château  qui  porta 
tantôt  son  nom,  tantôt  celui  de  Croix-Fontaine,  et  qu'il  dépensa  tant  d'argent  à 
faire  bâtir. 

Détruit  moins  de  soixante  ans  après  sa  construction,  il  est  difficile  aujourd'hui 
d'en  donner  une  description  exacte.  On  sait  seulement  qu'il  affectait  les  formes 
d'un  vaste  pavillon,  ce  qui  laisserait  supposer  qu'il  n'avait  pas  d'ailes.  Les  rensei- 
gnements pris  auprès  d'anciens  propriétaires  témoignent  de  la  richesse  d'un  mo- 
bilier dont  ils  ont  acheté  plus  lard  les  principales  pièces,  quoiqu'ils  se  taisent 
volontiers  sur  ces  acquisitions  un  peu  bande-noire.  Outre  les  salons  d'apparat 
communs  à  tous  les  châteaux,  le  château  Bouret  renfermait  des  cabinets  d'une 
incroyable  originalité.  Celui  dit  du  Japon  avait  coûté  des  millions  à  orner.  Il  était 
littéralement  en  porcelaine.  Les  tables,  les  fauteuils,  la  cheminée,  les  corniches 
venaient  de  la  Chine.  C'étaient  des  morceaux  d'une  dimension  effrayante.  Jus- 
qu'aux lampes,  jusqu'aux  carreaux  qui  étaient  faits  de  cette  pâle  si  chère  alors, 
si  chère  encore  aujourd'hui.  L'escalier  qui  conduisait  à  celte  pièce  était  également 
en  porcelaine  nuancée  d'or  et  d'azur,  et  tournait  comme  une  conque  manne  dont 
il  avait  la  transparence  rosée.  M1,e  Gaussin  ,  qu'aima  toujours  Bouret,  monta  plus 
d'une  fois  cet  escalier  diaphane.  Il  est  probable  que  Zaïre  quittait  ses  mules  avant 
d'en  fouler  les  marches.  Quel  rêve  de  Bagdad!  quelle  vision  de  péri!  cet  homme 
d'or,  ce  palais  enchanté,  cette  divine  actrice,  cet  escalier  tournoyant  à  la  lueur 
adoucie  des  bougies! 

Pour  mieux  faire  sa  cour  à  l'imagination  du  roi,  Bouret  avait  fait  meubler  un 
autre  cabinet  exactement  semblable  à  celui  qu'occupait  Louis  XV,  à  Versailles, 
quelques  jours  avant  de  se  marier  avec  la  fille  du  roi  de  Pologne.  L'originalité  de 
celte  pièce,  pour  être  comprise,  a  besoin  d'une  explication. 

Lorsque  le  mariage  du  roi  avec  la  jeune  princesse  polonaise  fut  arrêté,  à  l'ex- 
clusion des  infantes  portugaise  et  espagnole,  le  vieux  cardinal  de  Fleury  se  préoc- 
cupa beaucoup  des  moyens  qu'il  convenait  d'employer  pour  apprendre,  sans  danger 
comme  sans  erreur,  à  son  royal  élève  les  obligations  d'un  mari.  On  sait  que  les 
femmes  inspiraient  une  telle  terreur  au  jeune  prince,  qu'il  fondit  en  larmes  et 
trembla  de  frayeur,  quand  on  lui  annonça  une  première  fois  sans  préparation  que 
le  jour  de  l'arrivée  de  l'infante  il  serait  forcé  de  coucher  avec  elle.  Voici  le  moyen 
auquel  eut  recours  le  spirituel  cardinal  pour  instruire  son  élève  si  pudique  et  si 
timoré.  Il  fit  placer  aulour  de  sa  chambre  douze  tableaux  parfaitement  exécutés 
et  destinés  à  allumer  sa  tendre  imagination  d'adolescent.  Il  comptait  sur  la  curio- 
sité des  yeux  pour  éveiller  celle  du  cœur  et  sur  l'intelligence  du  peintre  pour 
porter  la  clarté  dans  celle  de  Louis  XV.  Au  nombre  de  ces  douze  tableaux 
étaient  V Amour  naissant,  Daphnis  et  Chloé,  la  Recherche,  le  Bouton  de  Rose,  la 
Fleur  désirée,  la  Fleur  ravie.  Sous  le  tableau  allégorique  de  la  Fleur  rame,  on 
lisait  ces  vers  de  Chaulieu  : 

Celte  insensible  Iris,  celte  Iris  si  farouche, 
Dans  mille  ardents  baisers  vient  de  plonger  mes  feux  ; 
Pour  goûler  à  longs  traits  ce  nectar  amoureux, 
Mon  âme  tont  entière  a  volé  sur  ma  bouche. 


LE     CHATEAU     BOURBT.  1&7 

Tels  sont  les  vers  choisis  par  un  cardinal  dans  les  œuvres  d'un  abbé  pour 
inspirer  à  un  roi  très-chrélien  les  devoirs  d'un  mari.  0  dix-huitième  siècle! 

Les  architectes,  les  maçons,  les  peintres,  ne  se  retirèrent  que  lorsque  le  château, 
le  parc,  les  parterres  et  les  pavillons  furent  achevés.  Bouret  avait  semé  l'or,  et  des 
merveilles  étaient  sorties  de  terre.  A  l'endroit  même  où  Bouret  avait  failli  se  noyer 
de  désespoir,  il  pouvait  contempler  maintenant  du  haut  de  son  belvéder  l'immense 
horizon  de  ses  forêts.  Les  pêches  ne  furent  pas  oubliées  :  réunissant  en  un  seul 
tous  les  vergers  qu'il  avait  achetés  pour  agrandir  sa  propriété,  il  ne  manqua  pas 
plus  de  pêchers  que  de  pêches  à  offrir  au  roi.  Son  vœu  le  plus  ardent,  on  l'ima- 
gine, ne  consista  plus  alors  qu'à  rappeler  à  Louis  XV  la  promesse  qu'il  lui  avait 
faite  il  y  avait  un  an.  Depuis  un  an,  le  roi,  toujours  de  plus  en  plus  endetté,  au 
lieu  de  rembourser  Bouret,  s'était  engagé  envers  lui  pour  d'autres  sommes. 

On  le  trouva  moins  difficile  lorsqu'il  fut  question  d'accorder  une  seconde 
audience  à  Bouret,  de  son  côté  moins  timide  à  la  solliciter.  Le  premier  pas  était 
fait  des  deux  parts.  Celte  fois  le  fermier  général  ne  fut  pas  reçu  en  plein  vent  et 
comme  à  la  dérobée;  il  se  montra  à  Versailles,  dans  un  salon  royal,  au  milieu  des 
Condé,  des  Matignon  et  des  Villeroi.  «  Sire,  osa  dire  Bouret,  la  pêche  est  mûre; 
mon  château  compte  sur  l'illustration  de  votre  visite  promise,  si  votre  majesté 
s'en  souvient,  dans  le  parc  de  Marly.  »  Sans  remarquer  ce  que  signifiait  le  mot 
pêche  venu  à  travers  la  phrase  de  Bouret ,  Louis  XV  comprit  à  peu  près  que  le 
financier  lui  rappelait  une  visite  qu'il  avait  probablement  consenti  à  faire  à  son 
château  de  Croix  Fontaine. 

«  —  Très-bien,  monsieur  Bouret,  lui  dit-il  en  passant  dans  une  autre  salle  ; 
nous  irons  bientôt  chasser  dans  votre  parc.  » 

—  Chasser  dans  mon  parc!  le  roi  viendra  chasser  chez  moi!  autre  honneur 
plus  considérable,  se  dit  Bouret.  Ce  n'est  plus  une  pêche  que  Louis  XV  viendra 
cueillir  dans  mon  domaine,  c'est  une  chasse  qu'il  veut  y  faire!  »  Voilà  Bouret  se 
voyant  à  cheval  auprès  du  roi  %  et  galopant  déjà  au  son  du  cor,  aux  aboiements 
des  chiens,  au  cri  des  piqueurs,  tout  comme  s'il  s'appelait  Condé.  Il  rêvait  déjà 
les  hallali  de  Chantilly.  Ce  qui  ne  fut  pas  un  rêve,  c'est  l'argent  qu'il  dépensa  pour 
se  monter  des  équipages  de  chasse,  cent  mille  écus  au  moins.  El  cependant  il 
avait  englouti  des  sommes  énormes  dans  l'achat  des  terrains  sur  lesquels  son 
châleau  s'était  élevé.  Les  ruines  de  ce  beau  château  subsistent  encore  à  l'endroit 
que  nous  avons  indiqué  :  un  pavillon  est  resté  debout  pour  attester  l'honnête 
orgueil  de  ce  financier  au  grand  cœur.  Toutes  construites  en  marbre  et  en  pierre 
de  taille,  les  caves  de  ce  magnifique  domaine,  qu'on  pilla  pendant  la  révolution, 
ont  résisté  à  la  pioche;  il  aurait  fallu  employer  la  mine.  Ces  caves  sont  immenses; 
elles  se  perdent  sous  les  terres  qui  les  ont  envahies  et  couvertes.  Des  chênes  ont 
cloué  leurs  racines  dans  ces  pierres  éternelles.  Nous  dirons,  après  avoir  terminé 
l'étrange  histoire  de  cette  fortune  bue  par  le  limon  du  xvme  siècle  ,  la  légende 
qu'ont  fait  naître  ces  caves  prodigieuses. 

De  distance  en  dislance,  dans  les  bois  que  Bouret  acquit  autour  de  son  domaine, 
on  aperçoit  encore  au-dessus  des  hautes  herbes  des  bornes  milliaires,  placées  là 
afin  d'indiquer  les  mesures  parcourues  par  ses  équipages  particuliers.  Cette  ligne 
de  bornes  s'étendait  depuis  Paris  jusqu'à  son  château  de  Croix-Fonlaine.  La  route 
qu'il  fit  ouvrir  au  milieu  du  bois,  et  que  devait  prendre  Louis  XV,  se  voit  encore 
aux  endroits  où  les  herbes  sont  plus  rares  et  quand  le  vent  les  couche.  On  dirait 
une  voie  romaine:  la  révolution  a  déjà  fait  des  antiquités  parmi  nous.  En  voyant 


408  LE     CHATEAU     BOURET. 

ces  jeunes  ruines,  ce  vieux  passé  de  soixante  ans  à  peine,  on  est  saisi  de  cette 
affreuse  mélancolie  qu'on  éprouve  à  l'aspect  des  monuments  indiens  inachevés  et 
par  terre,  pourris  et  neufs,  a  demi  enfouis  dans  les  jungles  et  étineelanU  de  cou- 
leur. Le  néant,  dans  sa  faim,  les  a  dévorés  avant  d'être  mûrs. 

—  Puisque  je  ne  puis  plus  douter  maintenant  de  la  visite  du  roi,  se  dit  Bouret, 
puisqu'il  est  sûr  qu'il  daignera  passer  une  journée  entière  chez  moi,  dans  mon 
palais  de  Croix-Fontaine,  il  y  va  de  mon  honneur  de  lui  prouver  sous  toutes  les 
formes,  de  toutes  les  manières,  le  respect,  l'amour,  l'enthousiasme  dont  je  suis 
pénétré  pour  sa  royale  personne.  L'histoire  parlera  de  celte  visite.  Les  siècles  à 
venir  citeront  un  instant  mon  nom  à  côté  de  celui  de  Louis  XV.  Travaillons  donc 
en  vue  de  celte  considération  ;  grandissons-nous,  par  un  effort  personnel,  jusqu'à 
la  hauteur  de  l'histoire. 

Après  avoir  tout  prévu,  tout  arrangé  pour  que  chaque  minute  du  jour  consacré 
à  la  suprême  visite  offrît  à  Louis  XV  une  surprise,  un  enchantement,  un  plaisir, 
Bouret  songea  sérieusement  à  éterniser  ie  souvenir  du  passage  du  roi  dans  sa 
propriété.  Il  fut  saisi  de  la  frénésie  des  Fouquet  et  des  Lafeuillade.  Louis  XV 
effaça  Dieu  dans  son  âme  enivrée  de  courtisan.  Comment  perpétuer  ce  souvenir? 
Les  médailles  n'ébranlent  pas  i'imagjnation  avec  assez  d'énergie  ;  elles  ne  s'adres- 
sent qu'aux  fibres  molles  des  savants.  Les  tableaux  exécutés  pendant  la  fête  qu'ils 
reproduisent  sont  un  hommage  que  Fouquet  a  déjà  employé  à  sa  fameuse  fête  de 
Vaux.  Un  financier  copier  un  autre  financier!  Non.  Pour  un  bonheur  sansexemple 
dans  sa  vie,  il  imagina  une  reconnaissance  sans  exemple.  Bouret  voulut  élever 
une  statue  colossale  à  Louis  XV  au  milieu  de  la  cour  d'honneur  du  château,  Le 
premier  objet  qui  frapperait  la  vue  du  roi  en  entrant,  ce  serait  sa  glorieuse  image, 
reproduite  avec  art  par  le  ciseau  d'un  habile  statuaire. 

La  statue  fut  exécutée.  Nous  regrettons  de  ne  pouvoir  dire  ici  le  mérite  et  le 
prix  de  ce  morceau;  les  recherches  ont  été  stériles  :  Bouret  toutefois  le  considé- 
rait comme  d'une  grande  valeur,  puisqu'il  osa  demander  une  inscription  à  Voltaire, 
alors  entouré  des  immenses  rayons  de  son  éblouissant  déclin. 

Soit  que  Voltaire,  exilé  à  Ferney,  n'éprouvât  pas  un  désir  très-vif  de  rimer  les 
vertus  du  roi  sur  le  socle  de  sa  statue,  soit  qu'il  ne  tînt  pas  à  obliger  le  financier 
Bouret,  il  lui  répondit  d'une  manière  aussi  spirituelle  qu'embarrassée.  Il  s'étrangle 
avec  son  esprit.  Ah  !  s'il  pouvait  se  moquer  du  roi  et  du  financier;....  mais  la  vieil- 
lesse l'a  rendu  prudent.  On  voit  seulement  dans  sa  réponse  qu'il  aimerait  autant 
que  ce  fût  à  lui  qu'on  élevât  une  statue.  Il  répond  à  Bouret  que  }\.  Marmontel  lui 
dira,  —  ce  qui  permet  de  supposer  en  passant  que  Marmontel  avait  ses  grandes 
familiarités  auprès  de  Bouret, — combien  notre  langue  répugne  au  style  lapidaire, 
à  cause  des  verbes  auxiliaires  et  des  articles.  Il  ajoute  aussitôt,  endossant  sa  peau 
de  démon,  qu'il  est  bien  triste  d'emprunter  deux  vers  d'un  ancien  auteur  latin 
pour  honorer  Louis  XV.  «  Répéter  ce  que  les  autres  ont  dit,  c'est  ne  savoir  que 
dire;  de  plus,  le  roi  viendra  chez  vous;  il  verra  votre  statue,  et  n'entendra  pas 
l'inscription.  Si  quelque  savant  duc  et  pair  lui  dit  que  cela  signifie  qu'on  souhaite 
qu'il  vive  longtemps,  on  avouera  que  la  pensée  n'en  est  ni  neuve  ni  Gne. 

»  Il  y  a  bien  pis;  si  j'ai  la  hardiesse  de  vous  faire  une  inscription  en  vers  pour 
la  statue  du  roi,  H  faut  rencontrer  votre  goût,  il  faut  rencontrer  celui  de  vos  amis, 
et  vous  savez  que  la  première  idée  qui  vient  à  tout  convive,  soil  à  table,  soit  en 
digérant,  c'es!  de  trouver  détestable  tout  ce  qu'on  nous  présente,  à  moins  que  ce 
ne  soit  d'excellent  vin  de  Tokai.  » 


LE    CHATEAU    BOÏÏRET, 


199 


Enfonçant  petit  à  petit  le  poignard  dans  le  cœur  de  Bouret,  Voltaire  ajoute  dans 
la  même  lettre,  car  elle  est  longue,  quoique  très-spirituelle  (Correspondance, 
lettre  AL1I.  1768),  qu'il  ne  lui  envoie  point  de  vers  pour  le  roi,  le  temps  des  vers 
étant  passé  chez  la  nation,  et  surfout  chez  lui;  mais  s'il  était  encore  officier  de  la 
chambre  du  roi,  poursuit-il,  s'il  avait  posé  sa  statue  de  marbre  sur  un  beau  pié- 
destal, le  roi  verrait  ces  quatre  petits  vers,  qui  ne  valent  rien,  mais  qui  exprime- 
raient que  c'est  un  de  ses  domestiques  qui  a  érigé  eelte  statue;  et,  après  s'être 
considéré  comme  domestique  dans  sa  phrase  scélérate,  afin  d'arriver  à  donner  en 
plein  visage  cette  jolie  qualification  à  Bouret,  Voltaire  cite  les  vers  assez  insigni- 
fiants qu'il  mettrait  au  pied  de  la  statue  du  roi. 

Qu'il  est  doux  de  servir  ce  maître! 
El  qu'il  est  juste  de  l'aimer  ! 
Mais  gardons-nous  de  le  nommer, 
Lui  seul  pourrait  s'y  méconnaître. 

«  Mais  ce  que  je  ferais  dans  mon  petit  salon  de  vingt-quatre  pieds,  vous  ne  le 
ferez  pas  dans  votre  salon  de  cent  pieds; 

Mes  vers  trop  familiers  seront  vus  de  travers, 

Et  pour  les  grands  salons  il  faut  de  plus  grands  vers. 

»  Si  j'étais  à  votre  place,  voici  comment  je  m'y  prendrais  :  je  collerais  du  papier 
sur  mon  piédestal,  et  j'y  mettrais,  le  jour  de  l'arrivée  du  roi  : 

Juste,  simple,  modeste,  au-dessus  des  grandeurs, 
Au-dessus  de  l'éloge,  il  ne  veut  que  nos  cœurs. 
Qui  fit  ces  vers  dictés  par  la  reconnaissance? 
Est-ce  Bouret?  Non,  c'est  la  France. 

»  Le  résultat  de  tout  ceci,  monsieur,  est  que  vous  n'aurez  point  de  vers  de  moi 
pour  votre  statue.  » 

Le  résultat  de  toutes  ces  sinuosités  épistolajres  du  philosophe  de  Ferney  est 
celui-ci  ;  J'aime  peu  Louis  XV,  que  je  crains  beaucoup;  je  n'ai  pas  le  temps  de 
faire  des  vers  pour  vous.  Cependant,  si  vous  employez  ceux-ci,  vous  me  serez 
agréable,  puisque  je  ne  les  ai  pas  écrits  pour  rien;  mais,  dans  le  cas  où  ils  seraient 
trouvés  mauvais,  tant  pis  pour  vous,  à  vous  la  faute,  je  vous  ai  dit  d'avance  de  ne 
pas  les  mettre  sous  votre  statue. 

Nous  ignorons  complètement  le  parti  auquel  s'arrêta  Bouret;  il  est  probable 
qu'il  fit  graver  sous  la  statue  les  vers  de  Vv)ltaire,  et  qu'il  attendit  ensuite  l'effet 
que  l'œuvre  du  statuaire  et  celle  du  poëte  devaient  produire  sur  Louis  XV. 

Louis  XV  était  déjà  bien  vieux  quand  il  s'engageait  si  témérairement  à  savourer 
une  pêche  dans  les  jardins  de  son  financier,  et  il  était  de  cinq  ans  plus  vieux  en- 
core lorsque  Bouret,  qu'on  lui  présentait  pour  la  troisième  fus,  mais  cette  lois  aux 
Tuileries,  lui  rappelait,  avec  une  assurance  respectueuse  Jailalteuse  espérance  qu'il 
lui  avait  donnée  d'aller  chasser  dans  son  parc. 

Celte  fois  Louis  XV  se  souvint  parfaitement  de  sa  promesse.  Avec  un  esprit 
infini,  car  Louis  XV  a  été  le  Voltaire  des  rois,  et  ce  Ion  d'exquise  courtoisie  qu'il 
avait  puisé  sur  tes  genoux  de  M'"°  de  prie,  et  épuré  plus  tard  auprès  des  plus  spi- 
rituelles femmes  du  monde,  il  fil  remarquer  à  Bouret  qu'il  était  bieu  vieux  poui' 


200  LE     CHATEAU     BOURET. 

chasser  sur  les  terres  des  autres.  Il  l'assura  cependant  que,  s'il  persistait,  il  était 
prêt  à  ratifier  ses  paroles,  malgré  l'âge  et  le  besoin  du  repos.  Confus  de  tant  de 
bontés,  Bouret  se  jeta  à  genoux,  et  protesta  que,  si  quelque  chose  pouvait  le  con- 
soler de  n'avoir  pas  eu  l'honneur  de  voir  le  roi  poursuivre  le  cerf  dans  son  domaine, 
c'étaient  à  coup  sûr  les  paroles  qu'il  venait  d'entendre.  «  Relevez-vous,  monsieur 
Bouret,  lui  dit  ensuite  le  roi,  et  assurez  Mme  Bouret  que,  dès  que  mes  graves 
atteintes  de  goutte  m'auront  quitté,  j'irai  faire  la  médianoche  à  votre  château  , 
puisque  la  chasse  m'est  interdite.  »  Bouret  se  releva  et  accompagna  le  roi,  qui 
entrait  dans  ses  petits  appartements. 

—  Je  n'ai  plus  rien  à  désirer  sur  la  terre,  pensa  Bouret  en  quittant  les  Tuile- 
ries pour  regagner  son  hôtel.  Sa  majesté  s'est  excusée  de  n'être  pas  venue  chasser 
chez  moi,  et  elle  s'invite  d'elle-même  à  une  médianoche  à  mon  château.  La  pèche 
à  cueillir  dans  mon  jardin,  ce  n'était  qu'un  déjeuner,  la  chasse  un  dîner;  mais  la 
médianoche,  c'est  le  souper  et  le  bal.  Sa  Majesté  couchera  chez  moi,  comme 
Louis  XIV  coucha  chez  le  prince  de  Condé  à  Chantilly,  et  chez  le  duc  de  Montmo- 
rency à  Écouen. 

Nous  avons  dit  les  sommes  ruineuses  dépensées  par  l'excellent  Bouret  à  la  con- 
struction de  son  château;  nous  y  ajouterons,  outre  celles  qu'il  continuait  à  prêter 
au  roi,  les  sommes  qu'il  prodigua  si  inutilement  pour  remplir  son  parc  de  cerfs  et 
de  sangliers.  Sa  fortune  se  trouva  largement  compromise  ;  mais  l'ambition  l'avait 
poussé  de  vague  en  vague  jusqu'au  milieu  de  la  haute  mer;  il  était  moins  naïf  main- 
tenant dans  son  désir  de  recevoir  chez  lui  le  roi.  Pourquoi  sa  majesté  n'anoblirait- 
elle  pas  ce  qu'elle  avait  touché  ?  Pourquoi  le  château  Bouret  ne  deviendrait-il  pas, 
le  lendemain  de  la  visite  du  roi,  une  petite  seigneurie,  et  le  maître  du  château 
quelque  chose  aussi  ?  Il  existait  des  exemples  de  moins  juste  élévation.  Comme  cette 
idée  souriait  à  Bouret!...  Lui  gentilhomme!  ayant  des  armes  sur  son  argenterie  et 
au  panneau  de  ses  voitures!  Oh!  mon  Dieu!  il  serait  modeste  :  un  champ  de  sino- 
pie  et  une  pêche  d'or  en  abîme,  surmontée  d'une  couronne  de  vicomte. 

Une  réflexion  vint  foudroyer  Bouret.  Le  roi  lui  avait  dit  :  «  Monsieur  Bouret, 
assurez  Mme  Bouret  que  j'irai  faire  la  médianoche  à  votre  château.  »  Madame  Bou- 
ret! Le  roi  me  croit  donc  marié?  Comment,  pourquoi  le  détromper?.  .  A  mon  âge, 
un  fermier  général  doit  être  marié...  le  roi  a  raison...  Et  d'ailleurs,  comment  don- 
ner une  médianoche  sans  femme?...  Quelle  femme  viendrait  à  ma  soirée,  si  je  n'ai 
pas  une  femme,  et  une  femme  qui  soit  madame  Bouret?  Puis-je  introduire  sa  ma- 
jesté au  milieu  des  danseuses  de  l'Opéra  ?  Je  serais  un  homme  perdu  de  mœurs,  je 
serais  déshonoré.  Les  fermiers  généraux  ne  jouissent  pas  déjà  d'une  réputation 
virginale.  Après  tout,  se  dit  Bouret,  il  est  temps  de  fermer  ma  carrière  trop  dissi- 
pée déjeune  homme  :  j'ai  eu  un  célibat  assez  agité.  L'erreur  du  roi  ne  serait-elle 
pas  un  avertissement  de  la  Providence,  qui  m'appelle  à  contracter  un  mariage  pur, 
honnête,  et  à  goûter  les  joies  sacrées  de  la  famille? 

Au  bout  de  tous  ses  raisonnements  et  de  toutes  ses  réflexions,  Bouret  trouva  le 
mariage.  Il  se  maria  enfin  avec  une  cousine  de  Mme  de  Pompadour.  La  parole  du 
roi  avait  été  un  ordre  pour  lui.  Ce  fut  un  grand  scandale  dans  les  coulisses  de 
l'Opéra,  l'endroit  où  l'on  s'épouse  le  plus,  et  où  l'on  se  marie  le  moins.  On  se  mo- 
qua delà  fin  ridicule  du  financier;  il  rougit  un  peu,  il  se  résigna  ensuite;  enfin 
il  osa  se  montrer  en  public  avec  sa  moitié  légitime. 

—  Vienne  le  roi  maintenant  !  s'écria  Bouret,  j'ai  une  femme  pour  lui  faire  les 
honneurs  de  la  médianoche  où  il  s'est  invité. 


LE    CHATEAU     BOURET.  201 

Louis  XV  eut  des  rhumatismes  après  la  goutte,  de  mauvaises  digestions  entre  la 
goutte  et  les  rhumatismes;  sa  santé  ruinée  ne  se  relevait  pas.  Chaque  fois  que 
Bouret  voulait  parler  de  la  médianoche  au  ministre,  le  ministre  répondait  :  c  Sa 
majesté  ne  quitte  plus  Versailles;  dès  qu'elle  ira  mieux,  on  songera  à  lui  remettre 
en  mémoire  votre  fête.  » 

En  attendant,  la  fortune  du  financier  déclinait  comme  lu  santé  du  roi.  Les  deux 
règnes  finissaient.  Enfin  Bouret  apprit  un  jour  avec  toute  la  France  que  le  roi  était 
mort  de  la  petite  vérole.  Bouret  faillit  aussi  en  mourir.  Il  était  écrit,  dit-il  en 
pleurant,  que  le  roi  ne  mettrait  pas  le  pied  à  mon  château.  Ni  déjeuner,  ni  chasse, 
ni  médianoche!  Et  je  me  suis  marié!...  ajoutait  plus  bas  Bouret. 

Devinez-vous  comment  finit  cette  superbe  existence?  Par  un  coup  de  pistolet. 
Bouret  se  brûla  la  cervelle.  Qui  peut  dire  que  l'origine  de  son  désespoir  ne  date 
pas  de  son  ambition  d'être  présenté  au  roi,  et  du  jour  funeste  où  il  apprit  que  le 
roi  lui  rendrait  sa  visite?  Sa  mort  violente  eut  lieu  en  l'année  1778,  quatre  ans 
après  celle  de  Louis  XV,  son  débiteur  et  son  idole.  Il  avait  fini  par  être  si  pauvre 
et  si  oublié  de  ses  amis,  qu'il  ne  trouva  pas,  lui  le  prêteur  des  rois,  cinquante 
louis  à  emprunter. 

Où  étaient  donc  ces  gens  de  lettres,  ces  artistes  qu'il  avait  tant  fêtés  autrefois? 
où  étaient  aussi  ces  danseuses  de  l'Opéra,  ces  chanteuses  de  la  Comédie-Italienne, 
ces  comédiennes  de  la  Comédie-Française,  pour  lesquelles  il  avait  fait  faire  des  cabi- 
nets de  porcelaine  et  des  boudoirs  d'hermine?  ces  divinités  qui  ornaient  son  olympe, 
cet  olympe  dont  il  était  le  Jupiter  sous  la  plus  persuasive  de  ses  métamorphoses, 
éblouissante  pluie  d'or?  Oh!  ne  les  accusez  pas  encore!  Ceux-ci  aussi  bien  que 
celles-là  mouraient  à  l'hôpital  quand  Bouret  mourait  de  misère.  C'est  leur  plus 
bel  éloge.  L'homme  de  lettres,  spirituel  jusqu'au  bout,  se  mettait  alors  au-dessus 
de  l'ingratitude  par  l'impossibilité  d'être  reconnaissant. 

On  manque  de  blâme,  quand  on  songe  que  cette  belle  fortune  de  Bouret  s'est 
perdue  dans  une  pensée  de  largesse  et  de  dévouement.  Bouret  se  ruinant  pour 
une  pêche  et  se  brûlant  la  cervelle  pour  avoir  trop  aimé  son  roi  est  un  héros  à  sa 
manière,  un  grand  homme  d'une  façon  particulière  à  un  siècle,  à  une  époque  qui 
ne  ressemble  à  aucune  autre.  Sans  doute,  s'il  eût  été  économe,  s'il  avait  eu  des 
vertus  prudentes,  son  petit-fils  serait  aujourd'hui  président  millionnaire  d'une 
société  de  chemin  de  fer.  Le  bel  avantage  pour  nous! 

Bouret  a  eu  son  heure;  son  nom  éveille  l'attention  :  je  l'ai  évoqué.  Il  vous  aura 
peut-être  fait  sourire  et  penser  un  instant.  N'est-ce  rien?  Que  demillions  ne  rap- 
portent pas  autant,  sans  parler  du  budget! 

Je  n'ai  jamais  traversé  la  forêt  de  Rougeaux  sans  me  détourner  de  mon  chemin 
pour  aller,  à  travers  bois,  revoir  ces  ruines  où  un  homme  a  tant  dépensé  d'or, 
d'espérance  et  de  dévouement.  Le  xvmc  siècle,  si  hardi,  si  frivole,  si  spirituel  et 
si  athée,  vous  y  parle  de  sa  plus  charmante  et  de  sa  plus  triste  voix  ;  c'est  un 
désenchantement  adorable. 

Il  est  à  observer  que  toutes  ces  fortunes  disproportionnées,  qu'elles  soient  bien 
ou  mal  acquises,  frappent  presque  toujours  d'une  maladie  triste  ou  bouffonne  ceux 
qui  les  possèdent.  Dieu  les  permet,  mais  il  ne  les  aime  pas  ;  il  ne  les  souffre  qu'à 
litre  d'exemple  offert  aux  déshérités  de  ce  monde.  Elles  découragent  l'envie  et 
raffermissent  le  sage  dans  la  voie  de  médiocrité  où  il  marche.  Nous  avons  connu 
dans  ces  dernières  années  un  financier  aussi  riche  que  Bouret,  aussi  généreux 
avec  plus  d'ordre,  et  d'une  loyauté  que  nous  ne  refusons  pas  à  Bouret,  mais  dont 


202  LB     CHATEAU     BOUKET. 

le  passé  ne  nous  dit  rien-  Honoré  un  jour  d'une  invitation  chez  M.  Laffitte,  à  son 
château  de  Maisons,  nous  avons  pu,  avec  ia  discrétion  commandée  par  un  grand 
nom  et  une  courtoisie  charmante,  examiner  les  ombres  jetées  sur  une  existence 
glorieuse  et  pure.  La  mélancolie  répandue  sur  ce  front  en  apparence  si  calme  con- 
trastait l'âme.  Il  n'y  a  qu'un  roi  qui  ait  le  droit  d'être  aussi  triste*  Nous  avons  été 
témoin  des  agitations  de  cet  esprit  supérieur  jouant  au  fondateur  dans  un  espace 
de  deux  kilomètres,  après  avoir  été  le  Masaniello  de  la  France  pendant  trois  jours. 
Les  vingt  ou  trente  chaumières  de  Maisons-Laffitte  et  ses  rares  habitants  le  ren- 
daient aussi  inquiet,  pensif  et  sombre,  que  Lycurgue  ayant  à  donner  des  lois  à  tout 
un  peuple.  Tantôt  c'était  la  rapine  d'un  citoyen  de  la  nouvelle  ville  qui  avait  em- 
piété sur  le  champ  de  betteraves  du  voisin,  tantôt  c'était  le  reproche  d'un  habi- 
tant dont  on  avait  détourné  le  ûlet  d'eau  où  se  désaltérait  son  pommier;  et  puis 
c'était  l'incommensurable  regret  de  noire  fondateur  de  voir  sa  ville  manquer  de 
population.  Il  l'avait  faite  si  fraîche,  si  coquette,  si  pittoresque,  si  honnête,  si 
tranquille,  et  l'on  n'y  venait  pas!  Il  en  séchait  de  douleur. — Monsieur,  daigna-t-il 
me  dire,  vous  avez  vu  Maisons  ;  vous  avez  vu  tous  les  efforts  que  j'ai  faits  pour 
créer  aux  Parisiens  une  ville  enchantée,  une  ville  de  fleurs,  de  silence  et  d'oiseaux  : 
à  votre  avis,  qu'y  manque-t-il? 

—  Des  vices,  lui  répondis-je. 

—  Comment!  des  vices? 

—  Oui,  monsieur,  des  vices.  Romulus  fonda  Rome  avec  des  brigands;  les  plus 
belles  colonies  ont  eu  pour  originaires  des  pirates.  Les  villes  sont  comme  les 
théâtres;  elles  n'existent  que  par  les  vices.  Il  y  a  trop  d'oiseaux  et  d'acacias  â 
Maisons  et  pas  assez  de  cafés,  de  restaurants,  de  pâtissiers,  de  marchands  de  vins. 

—  Vous  avez  peut-être  raison,  me  dit-il  en  soupirant,  mais  je  ne  tenterai  pas 
votre  moyen.  Et  il  continua  à  descendre  de  plus  en  plus  dans  cette  méditation  au 
fond  de  laquelle  j'apercevais  les  mécomptes  et  les  amertumes  du  fondateur  déçu. 
Il  avait  aussi  sa  pèche  sur  la  poitrine.  Bouret  attendait  un  roi,  M.  Laûilte  atten- 
dait un  peuple. 

Si  ceux  qu'égarera  une  partie  de  chasse  aux  limites  de  la  forêt  de  Rougeaux 
voient  blanchir  entre  les  rameaux  de  la  clairière  le  toit  aigu  d'un  petit  pavillon, 
ils  auront  sous  les  yeux  tout  ce  qui  reste  de  la  colossale  construction  de  Bouret, 
la  maison  du  gardien  ! 

Il  reste  aussi  les  fameuses  caves  de  marbre  et  de  pierre  de  taille  dont  nous 
avons  parlé,  et  auxquelles  les  habitants  des  localités  voisines  rattachent  une  légende 
fort  répandue.  Sou  caractère  tout  à  fait  allemand,  empreint  de  la  couleur  brune 
des  mines  du  Hartz,  la  fait  sortir  de  la  vulgarité  de  ces  sortes  de  traditions  orales. 
Le  trompette  perdu  (tel  est  le  nom  de  cette  légende)  nous  a  paru  mériter  une  place 
dans  l'histoire  du  riche  financier. 

Frappés  des  prodigalités  intarissables  de  Bouret,  les  paysans  lui  attribuèreut 
des  richesses  fabuleuses.  Non-seulemtnt  il  était  plus  riche  que  le  roi,  ce  qui  était 
vrai,  puisqu'il  prêtait  au  roi,  mais  il  était  riche  comme  un  sorcier.  S'il  ne  fabri- 
quait pas  de  l'or,  il  en  possédait  tant  et  tant,  que  les  caves  de  son  château  eu 
étaient  pleines.  Le  tiers  de  la  forêt  de  Rougeaux,  sous  laquelle  ces  splendides 
caves  se  prolongeaient  en  tous  sens,  était  pavé  de  pièces  et  de  lingots.  Les  dia- 
mants n'y  manquaient  pas  non  plus  assurément. 

A  la  révolution,  le  château  fut  démoli,  mais  les  caves  triomphèrent  de  la  des- 
truction, secrètement  protégées  par  la  puissance  du  génie  qui  gardait  l'or  du  fer- 


LE     CHATEAU    BOURET.  205 

inier  général.  Vainement  les  plus  braves,  les  plus  hardis  tentèrent-ils  de  s'aven- 
turer dans  le  souterrain,  d'où  ils  ne  devaient  sortir  que  riches  à  millions;  le 
génie  les  repoussa  sans  cesse  par  le  souffle  de  la  terreur,  après  quelques  pas  ris- 
qués dans  l'obscurité  la  plus  épaisse.  Chaque  année  voyaii  plusieurs  tentatives 
semblables  et  de  nouvelles  défaites,  mais  qui  toutes,  au  lieu  de  décourager  la  cu- 
pidité, ne  servaient  qu'à  l'irriter  davantage.  La  légende  eu  était  Là,  lorsqu'un 
enfant  du  pays,  de  retour  de  l'armée,  un  trompette,  se  la  fit  minutieusement  ra- 
conter à  la  veillée  de  minuit.  Chacun  cherchait  sur  son  visage  bruni  par  tous  les 
soleils  quelques  marques  d'étonnement  ou  d'effroi;  mais  le  trompelte  avait  vu  le 
Caire  et  Moscou  :  i!  s'étonnait  peu,  il  ne  s'effrayait  jamais.  Ii  était  entré  dans 
Rome  en  conquérant;  son  cheval  avait  mangé  le  gazon  sacré  des  jardins  du  Va- 
tican. Notre  trompelte  n'avait  pas  plus  de  préjugés  que  son  chevai.  Quand  il  eut 
ouï  la  légende,  il  secoua  sa  pipe,  se  caressa  la  moustache,  et  s'écria  en  riant  : 
«  N'est-ce  que  cela?  La  nuit  est  belle;  de  ce  pas,  si  vous  le  permettez,  je  vais 
descendre  dans  ces  caves,  et,  par  la  barbe  de  muphti  que  j'ai  prise  au  Caire!  je 
n'en  sortirai  qu'après  les  avoir  fouillées  comme  les  poches  d'un  Prussien  ;  à  moi 
un  bâton  et  une  lanterne  !  » 

La  surprise  fut  générale.  On  voulut  détourner  le  trompette  de  ce  projet,  dont 
l'inutilité  était  aussi  bien  démontrée  que  le  danger  était  certain  depuis  plusieurs 
éboulements  constatés  dans  les  caves  :  on  lui  parla  du  génie,  du  démon,  des 
gnomes  ;  il  fut  inébranlable.  Tout  ce  qu'on  obtint  de  lui  au  nom  de  sa  mère  et  de 
sa  fiancée,  ce  fut  que  pendant  son  trajet  souterrain  il  ne  cesserait  de  sonner  de 
sa  trompette,  afin  de  rassurer  ceux  qui  le  suivraient  pas  à  pas  au-dessus  de  sa 
tête.  Soit!  dit-il,  et  l'expédition  commença.  On  accompagna  en  foule  le  trompette 
jusqu'à  l'entrée  des  caves,  dans  les  sombres  cavités  desquelles  il  ne  tarda  pas  à 
s'enfoncer.  Pendant  un  quart  d'heure,  on  entendit  la  fanfare,  tantôt  en  éclats 
bruyants,  tantôt  en  sons  étouffés,  courir  et  serpenter  sous  la  voûte  de  la  forêt. 
Que  de  trésors  il  voit  !  que  de  trésors  il  touche!  se  disait-on,  jaloux  déjà  des  ri- 
chesses du  trompette.  Tout  à  coup  la  fanfare  cesse  :  on  écoute,  on  s'interroge,  on 
écoute  encore,  on  penche  la  tête,  on  appelle  le  vent,  on  colle  l'oreille  contre  terre; 
rien  !  l'effroi  gagne  la  compagnie.  Que  lui  est-il  arrivé?...  que  fait-il  ?...  il  remplit 
peut-être  ses  poches  de  doublons.. .  La  fanfare  se  fait  de  nouveau  entendre  au  bout 
d'une  demi-heure;  mais  le  trompette  ne  reparaît  pas...  Vn  moment  la  fanfare 
jaillit  d'un  point,  on  y  court;  une  autre  fois  elle  s'élance  d'un  point  diamétrale- 
ment opposé,  on  s'y  précipite;  la  fanfare  a  encore  changé  de  place...  On  eût  dit 
un  feu  follet  sous  la  forme  d'un  son.  Jusqu'au  jour,  celte  musique  décevante,  va- 
gabonde, menteuse,  transpira  à  travers  la  terre.  Aux  premières  lueurs  de  l'aube, 
elle  s'éteignit,  et  le  trompette  ne  sortit  pas  des  entrailles  de  la  forêt.  Le  lende- 
main, pareil  silence;  les  jours  suivants,  pareil  désespoir.  Le  trompette  avait  in- 
failliblement péri  victime  de  sa  témérité. 

Cependant,  un  an  après,  un  vieux  bûcheron  prétendit  avoir  entendu,  au  milieu 
de  la  nuit,  sonner  de  la  trompette  sous  la  terre,  à  quelque  cent  pas  des  ruines  du 
château  Bouret;  un  garde-chasse  du  château  de  la  Grange  affirma  que  la  même 
nuit  il  avait  entendu  le  même  bruit.  Lu  fallait-il  davantage  pour  croire  que  le 
trompette  perdu  errait  encore  dans  les  caves  mystérieuses  de  Bouret?  L'année 
suivante,  des  braconniers,  eux  qui  ont  l'oreille  si  fine,  repétèrent  aussi  qu'ils 
avaient  été  surpris  pendant  la  nuit  par  les  sons  plaintifs  d'un  cor  souterrain. 
Depuis  lors,  les  paysans  assurent  que  trois  fois  par  an,  par  une  belle  nuit  d'hiver. 


204  LE     CHATEAU     BOURET 

le  trompette  perdu  se  révèle  aux  gens  qui  traversent  la  forêt.  Le  malheureux,  dit 
la  légende,  ne  peut  plus  retrouver  l'entrée  des  caves,  ou  bien,  ce  qui  n'est  pas 
moins  probable,  il  ne  veut  pas  se  décider  à  quitter  une  partie  de  l'or  dont  il  est 
surchargé. 

Telle  est  la  jolie  légende  du  trompette  perdu  et  la  fin  de  l'histoire  du  château 
Bouret. 

Léon  Gozlan. 


i  $  — 


ÉTUDES 


SUR  L'ANTIQUITÉ. 


ARISTARQUE. 


I.  —  F.-A.  Wolf  :  Prolegomena  ad  Homeram  ;  Halle,  1795. 

II.  —  K.  Lehrs  :  De  Aristarchi  studiis  Homericis  ;  Kœnigsberg,  1833. 

III.  —  Ed.  Muller  :  Histoire  de  la  théorie  de  l'Art 
chez  les  anciens;  Breslau,  1837. 

IV.  —  Fr.   Ritschl  :  Les  Bibliothèques  d'Alexandrie  sous  les  Ptolémées; 

Breslau,  1838. 


I. 

On  a  complaisamment  démontré  combien  les  lettres  romaines  le  cèdent  aux 
grecques  par  l'invention  et  l'originalité.  Il  est  un  genre  du  moins  où  Cicéron  et 
Quintilien  assurent  à  Rome  un  glorieux  avantage  :  c'est  la  critique  littéraire.  Grâce 
à  Cicéron  et  à  Quintilien,  nous  savons  ce  que  c'est  qu'un  traité  de  critique  écrit 
avec  éloquence;  nous  savons  ce  que  peut,  même  en  un  livre  technique,  celte  verve 
du  sentiment  littéraire  qui  passionne  la  raison  et  rend  le  précepte  intéressant  et 
instructif  à  l'égal  de  l'exemple.  Est-il  donc  possible  que  les  beaux-arts,  la  poésie 
surtout,  n'aient  pas  eu,  en  Grèce,  un  véritable  artiste  pour  législateur  et  pour 
juge?  Parmi  tant  de  philosophes  qui  avaient  écrit  sur  la  poésie,  n'en  est-il  pas  un 
qui  fût  mieux  né  qu'Aristote,  pour  en  parler  à  la  fois  avec  passion  et  avec  méthode? 
On  ne  le  saurait  dire  aujourd'hui;  mais  la  critique  grecque,  il  faut  l'avouer,  est 
tome  i.  I  \ 


206  ARISTARQUE. 

mal  représentée  par  les  rares  débris  qui  nous  sont  parvenus.  Denys  d'Halicarnasse 
n'est  le  plus  souvent  qu'un  rhéteur  à  courte  vue,  qui  doit  sa  réputation  chez  les 
modernes  au  malheur  qui  nous  a  privés  des  ouvrages  de  ses  maîtres.  Il  gourmande 
Hérodote  et  Platon,  d'ordinaire  sans  comprendre  la  puissance  et  la  délicatesse  de 
leur  génie.  Gardons-nous  de  mesurer  l'esprit  grec  sur  les  proportions  de  cette 
maigre  et  plate  littérature.  La  Grèce  a  eu  d'autres  critiques  plus  dignes  de  ce 
nom  :  Aristote,  au  premier  rang,  par  les  dates  comme  par  la  profondeur  des  théo- 
ries, et,  pour  l'art  de  juger  les  hommes,  Aristarque  et  Longin.  Malheureusement 
les  œuvres  critiques  de  ces  trois  écrivains  n'ont  pas  échappé  aux  ravages  qui  ont 
fait  de  la  littérature  grecque  une  si  déplorable  ruine.  Les  théories  d'Aristote  sur 
la  poétique,  ces  théories  qui  troublaient  les  nuits  du  grand  Corneille  et  qui,  malgré 
bien  des  rébellions  du  génie  moderne,  ont  gardé  jusqu'à  nous  tant  d'autorité,  ne 
nous  sont  parvenues  que  par  lambeaux  dans  un  petit  livre  où  l'on  a  vu  tour  à 
tour  le  brouillon  ou  l'abrégé  informe  d'un  grand  ouvrage.  Longin  devait  surtout 
sa  gloire  à  un  traité  du  Sublime  où  de  nobles  pensées  sont  rendues  avec  une  in- 
dépendance et  une  chaleur  d'âme  qui  honorent  le  rhéteur  vivant  sous  un  régime 
de  tyrannie;  mais  voici  que  tout  récemment  la  malencontreuse  découverte  d'un 
érudit  vient  d'enlever  à  Longin  la  propriété  de  ce  curieux  ouvrage.  Le  traité  du 
Sublime  est  redevenu  anonyme,  et  attend  de  quelque  découverte  nouvelle  le  véri- 
table maître  dont  Longin  avait,  pendant  trois  siècles,  usurpé  la  place  (1).  Quant  au 
vrai  Longin,  digne  secrétaire  de  Zénobie,  nous  sommes  réduits  aujourd'hui  à  le 
juger  d'après  quelques  pages  de  rhétorique  banale  et  de  métrique,  et  d'après 
quelques  fragments  d'un  commentaire  sur  Platon. 

Aristarque  a  été  longtemps  plus  malheureux  encore;  c'est  vraiment  le  nom  le 
plus  populaire  et  le  plus  vénéré  de  la  critique  chez  les  anciens  ;  ses  décisions  ont 
eu  force  de  loi  et  presque  d'oracle;  Panétius  l'appelait  un  devin  (2).  Cicéron  a  dit 
quelque  part  :  «  J'aime  mieux  me  tromper  avec  Plalon  que  d'avoir  raison  avec  tant 
d'autres.  »  Il  y  a  eu  des  admirateurs  d'Aristarque  qui  préféraient  expressément 
ses  erreurs  à  l'évidence  de  la  vérité.  «  Nous  suivons  ici  Aristarque,  dit  un  com- 
mentateur d'Homère,  plutôt  que  Hermapias,  bien  que  celui-ci  nous  paraisse  avoir 
raison  (3).  »  Les  élégants  écrivains  de  Rome  y  importèrent  de  bonne  heure  cette 
superstition  pour  un  nom  tout-puissant  à  Alexandrie.  Fiet  AHstarchus,  a  dit  Ho- 
race. Aristarque  a  personnifié  chez  nous,  comme  au  siècle  d'Auguste,  la  perfection 
du  goût  unie  à  cette  franchise  délicate  du  caractère  qui  donne  à  la  raison  toute  son 
efficace  et  son  autorité  dans  l'appréciation  des  œuvres  de  l'art.  Et  pourtant,  il  y 
a  un  demi-siècle  à  peine,  celui  qui  aurait  voulu  justifier  par  des  faits  une  si  grande 
renommée  n'aurait  guère  trouvé  à  recueillir  dans  beaucoup  de  livres  qu'un  petit 
nombre  de  notules  grammaticales  sans  importance  et  sans  intérêt.  On  se  souvenait 
bien  qu'un  de  ces  héroïques  aventuriers  qui,  lors  de  la  prise  de  Constantinople, 
sauvèrent  les  débris  de  la  littérature  grecque  au  milieu  de  l'inondation  barbare, 
Jean  Aurispa,  annonçait  à  ses  amis  deux  volumes  tout  pleins  des  commentaires 


(1)  Le  manuscrit  unique,  d'où  ont  découlé  tous  les  autres  manuscrits  connus  de  cet 
ouvrage,  porte  en  titre  :  de  Denys  oo  de  Longin.  L'omission  de  la  particule  a  longtemps 
fait  admettre  un  nom,  Denys  Longin,  qui  n'est  cité  nulle  part  ailleurs.  Le  vrai  nom  du 
critique  était  Cassius  Longin. 

(2)  Athénée.  xiv,p.  614. 

(ô)  Scholies  de  Venise  sur  l'Iliade.  îv,  i;35.  Comparez  h.  516  et  passim. 


ARISTARQUE.  207 

d'Aristarque  sur  l'Iliade;  mais  la  promesse  était  restée  sans  effet,  et  Bayle,  écri- 
vant son  article  Aristarque,  ne  trouvait  guère  plus  d'une  ou  deux  pages  de  ren- 
seignements authentiques  sur  ce  grand  personnage;  il  n'a  rien  moins  fallu,  pour 
allonger  son  travail,  que  la  discussion  des  doutes  et  des  erreurs  accumulés  sur  ce 
sujet  par  les  biographes  modernes  (1). 

C'est  la  France  qui  a  eu  l'honneur  d'exhumer  sous  des  ruines  oubliées  une 
partie  au  moins  de  l'œuvre  d'Aristarque.  Des  érudits  avaient  déjà  remarqué  dans 
la  bibliothèque  de  Saint-Marc,  à  Venise,  un  vieux  manuscrit  de  l'Iliade  d'Homère 
enrichi  de  notes  où  le  nom  d'Aristarque  était  souvent  cité.  En  1781,  un  Français, 
d'Ansse  de  Villoison,  envoyé  par  le  gouvernement  en  Italie  pour  y  fouiller  les  bi- 
bliothèques, retrouva  ce  trésor.  Il  en  comprit  toute  la  valeur  et  ne  se  donna  pas 
de  repos  qu'il  n'en  eût  procuré  la  publication  (2).  Grâce  à  son  zèle,  l'Europe 
posséda  bientôt  une  édition  de  l'Iliade  annotée,  non  plus  par  quelque  professeur 
de  l'université  d'Iéna  ou  d'Oxford,  mais  par  tous  les  grammairiens  d'Alexandrie, 
une  espèce  de  variorum,  comme  diraient  aujourd'hui  nos  bibliographes.  Il  n'y 
manquait  même  pas  les  signes  jadis  consacrés  parmi  ces  savants  hommes  pour 
marquer  les  vers  apocryphes,  ou  obscurs,  ou  difficiles.  Les  noms  de  Zénodote, 
d'Aristophane,  de  Cratès,  d'une  foule  d'autres  auteurs,  dont  quelques-uns  renais- 
saient pour  la  première  fois  à  la  lumière  depuis  dix-huit  siècles,  se  pressent  dans 
cette  curieuse  compilation.  Aristarque  seul  y  est  plus  de  mille  fois  cité.  A  Hercu- 
lanum  ou  à  Pompeï,  le  miracle  n'eût  pas  étonné.  On  avait  cru  un  instant  retrouver 
sous  la  cendre  du  Vésuve  une  antiquité  tout  entière;  mais  le  sort,  qui  se  joue  de 
nos  prévisions  et  de  nos  espérances,  avait  voulu  qu'à  Herculanum  on  ne  déterrât 
que  d'insipides  ouvrages  de  l'école  épicurienne  avec  quelques  lambeaux  d'un  mé- 
diocre poëme  en  vers  latins,  tandis  qu'une  bibliothèque  sans  cesse  visitée  par  les 
curieux  et  les  savants  nous  rendait,  après  plusieurs  siècles  d'oubli,  l'inventaire  de 
tous  les  travaux  d'une  génération  érudite  sur  le  plus  beau  chef-d'œuvre  de  l'anti- 
quité. Aussi  l'éclat  de  cette  découverte  fut  grand  parmi  le  monde,  et  il  l'eût  été 
plus  encore  si,  comme  le  Voyage  d'Anacharsis,  le  gros  volume  de  Villoison  n'eût 
paru  la  veille  de  la  révolution  française.  L'Allemagne,  moins  rapidement  émue 
dans  la  paix  de  ses  écoles,  continua  l'œuvre  de  Villoison,  et  même  elle  la  continua 
tout  autrement  qu'il  n'eût  voulu;  car  elle  tira  de  son  livre  de  cruels  arguments 
contre  l'unité  du  personnage  d'Homère.  On  assure  que  Villoison,  dans  la  sincérité 
de  son  orthodoxie,  ne  se  consola  jamais  d'avoir  fourni  des  armes  à  un  odieux 
scepticisme.  Wolf,  l'auteur  de  tout  ce  désordre  (nous  parlons  le  style  d'alors), 
entra  pourtant  un  jour  comme  associé  étranger  à  l'Académie  des  inscriptions  et 
belles-lettres;  mais  Villoison  était  mort  depuis  longtemps.  Vivant,  on  peut  croire 
que  la  courtoisie  académique  lui  eût  épargné  le  voisinage  d'un  aussi  belliqueux 
confrère. 

A  l'aide  des  nouvelles  richesses  qu'offrait  le  commentaire  de  Venise,  Wolf  avait 
restauré  à  grands  traits  la  figure  d'Aristarque,  considéré  surtout  comme  éditeur 

(1)  L'article  Aristarque,  dans  l'Encyclopédie  allemande  d'Ersch  et  Gruber,  écrit  par  un 
bien  savant  et  bien  ingénieux  philologue,  ne  nous  a  pas  semblé  digne  du  sujet.  L'auteur 
n'a  pas  voulu  donner  .-îutre  chose  qu'une  courte  biographie. 

(2)  Venise,  1788,  in-folio,  avec  de  savants  prolégomènes.  Une  nouvelle  édition  du  com- 
mentaire, avec  des  tables  alphabétiques  fort  utiles,  a  été  publiée  à  Berlin,  en  1825.  par 
lumi.  iiekker;  1  vol.  in-4°. 


208  ARISTARQUE. 

critique  des  œuvres  d'Homère.  Cette  esquisse,  excellemment  juste  dans  sa  briè- 
veté, n'a  pas  satisfait  l'érudition  allemande.  En  fait  d'histoire  et  de  grammaire, 
nos  voisins  sont  comme  le  César  de  Lucain, 

Nil  actum  reputans  si  quid  superesset  agendum. 

Pour  eux,  rien  n'est  fait  tant  qu'il  reste  quelque  chose  à  faire.  Après  Wolf,  il 
s'est  trouvé  un  patient  philologue  qui  a  réuni  et  mis  en  ordre,  avec  une  grande 
exactitude,  tous  les  fragments,  toutes  les  remarques,  et  jusqu'aux  plus  petites 
notes  relatives  au  travail  d'Arislarque  sur  Homère.  Plus  heureux  que  Longin,  qui 
voit  diminuer  son  héritage,  Aristarque  voit  donc  le  sien  s'étendre  et  s'assurer 
chaque  jour.  Peut-être  même  allons-nous  y  ajouter  encore  en  rapprochant  ici 
quelques  documents  restés  épars  chez  les  biographes  et  les  érudits,  et  en  essayant 
d'offrir  un  ensemble  de  la  vie  d'Aristarque  et  de  ses  travaux. 

Mais  cette  étude  serait  imparfaite,  si  nous  ne  remontions  un  peu  plus  haut  pour 
replacer  Aristarque  au  milieu  de  son  siècle  et  de  l'école  même  dont  il  fut  le  plus 
glorieux  représentant. 


IL 


Ce  fut  une  grande  chose,  à  coup  sûr,  que  la  fondation  d'Alexandrie,  de  son 
Musée,  de  sa  bibliothèque.  Une  politique  habile  se  montre  à  chaque  pas  dans  cette 
histoire  des  Ptolémées  que  nous  recomposons  aujourd'hui,  faute  d'écrivains  ori- 
ginaux, avec  des  débris  d'inscriptions,  des  fragments  de  manuscrits  mutilés. 
Athènes  achevait  sa  tâche  littéraire.  Plus  de  grand  poète  tragique  ou  lyrique;  la 
comédie  se  continuait  encore  avec  honneur,  mais  sans  originalité,  par  les  succes- 
seurs de  Philémon;  en  philosophie,  plusieurs  écoles  secondaires  se  partageaient 
l'héritage  de  Platon  et  d'Aristote.  Alexandre  conçut  le  projet  de  déplacer  le  centre 
de  la  Grèce,  d'ouvrir  un  autre  Pirée  à  l'activité  commerciale  des  cités  grecques, 
et  de  dérouter,  si  j'ose  ainsi  dire,  le  patriotisme  hellénique  que  tant  d'exemples 
immortels  avaient  habitué  à  considérer  Athènes  comme  sa  véritable  métropole.  Il 
fonda  Alexandrie,  sur  les  bords  du  Nil,  aux  avant-postes  de  la  civilisation  égyp- 
tienne, pour  servir  de  rendez-vous  à  toutes  les  nations  du  monde  alors  connu  : 
c'était  un  véritable  coup  d'état  et  qui  ne  manqua  pas  son  effet.  En  quelques 
années,  Athènes  eut  une  rivale,  une  rivale  dont  la  splendeur  devait  l'éclipser  et 
lui  survivre.  11  est  vrai  qu'avec  les  coups  d'étal  on  ne  fonde  pas  une  littérature. 
Grâce  à  l'énergique  volonté  de  ses  princes,  Alexandrie  posséda  bientôt  un  beau 
port,  un  Musée,  des  bibliothèques;  elle  appela,  elle  accueillit  libéralement  tous 
les  poètes,  tous  les  savants  de  la  Grèce  qui  voulurent  y  chercher  fortune.  Les  Juifs 
eux-mêmes,  qui  apparaissent  ici  pour  la  première  fois  dans  l'histoire  grecque  avec 
leur  caractère  national  encore  reconnaissable  aujourd'hui,  les  Juifs  furent  admis, 
invités  peut-être  au  partage  de  cette  hospitalité  généreuse.  Le  concours  de  tant 
de  nations  donna  bientôt  naissance  à  un  dialecte  nouveau,  qui  s'appela  le  dialecte 
alexandrin.  Dans  le  Musée,  les  écrivains  puisaient  largement  à  toutes  les  sources 
de  l'érudition.  Les  bibliothèques  d'Athènes  n'étaient  rien  auprès  de  la  vaste  collée- 


ARISTARQUE.  209 

tion  réunie  par  les  Ptolémées.  Celle  de  Pergame,  malgré  la  noble  émulation  des 
Attaleset  des  Eumènes,  n'arriva  jamais  au  même  degré  de  richesse  (I).  On  avait 
prodigué  les  trésors  pour  qu'Alexandrie  ne  pût  rien  envier  à  aucune  ville  de  l'an- 
cienne Grèce.  Quelques  témoignages  même  ajoutent  que,  par  une  nouveauté 
presque  hardie,  on  avait  fait  traduire  en  grec  les  ouvrages  écrits  en  langue  étran- 
gère, entre  autres  la  collection  des  livres  sacrés  des  Hébreux  ;  c'est  à  cette  époque, 
en  effet,  que  remonte  la  fameuse  version  des  Septante.  A  tous  ces  établissements 
littéraires  présidait,  comme  chef  suprême,  le  secrétaire  même  du  roi  (épistolo- 
graphe),  en  même  temps  grand-prêtre  ou  ministre  des  cultes  pour  toute  l'Egypte, 
et  toujours  Grec  de  naissance,  vivante  image  de  cette  adroite  ambition  qui  voulait 
fondre  autant  que  possible  deux  religions,  deux  civilisations  profondément  dis- 
tinctes, quoique  depuis  longtemps  forcées  de  s'unir  par  les  Intérêts  politiques  et 
commerciaux  (2). 

Mais  la  science  n'est  pas  l'inspiration,  et  l'on  cherche  vainement  ce  qui  pouvait 
inspirer  des  poètes  ou  des  orateurs  dans  cette  cage  des  ?nuses,  comme  un  spirituel 
satirique  du  temps  appelait  le  Musée.  Les  crimes  et  les  révolutions  de  palais,  le 
gouvernement  jaloux  d'un  ministre  secrétaire  d'état,  le  voisinage  d'une  population 
active,  avide  de  gain  et  superstitieuse,  au  milieu  d'une  ville  où  les  monuments 
même  des  arts  ne  pouvaient  offrir  qu'un  mélange  plus  ou  moins  heureux  du  style 
grec  et  du  style  égyptien  :  tout  cela  devait  disposer  bien  peu  les  esprits  aux  grandes 
conceptions  du  beau.  Aussi  connaît-on  beaucoup  d'astronomes,  de  mathématiciens 
à  Alexandrie;  les  villes  de  commerce  aiment  et  favorisent  celte  culture  des 
sciences  exactes,  même  au  delà  des  besoins  de  leur  industrie.  Quant  à  la  poésie 
alexandrine,  en  vérité,  c'est  une  bien  pâle  contrefaçon  des  grandes  choses  qui 
l'ont  précédée.  Apollonius  (je  n'en  voudrais  point  médire,  surtout  depuis  que 
M.  Sainte  Beuve  a  fait  si  habilement  ressortir  quelques-unes  des  beautés 
que  ne  lui  déroba  pas  Virgile),  quel  faible  imitateur  d'Homère!  Lycophron,  avec 
son  immense  logogriphe  de  YAlexandra,  quel  usurpateur  du  nom  de  poète  !  Je  ne 
vois  guère  clans  Callimaque  qu'un  habile  versificateur.  Théocrite  lui-même  (pour- 
quoi faut-il  qu'ici  encore  je  rencontre  des  admirations  que  je  dois  respecter?), 
Théocrite,  comme  peintre  de  la  passion  et  de  la  nature,  reste  fort  au-dessous  de 
cette  verve  puissante  qui  anime  l'épopée  et  la  tragédie  antiques.  Faisons  d'ailleurs 
aussi  large  qu'on  voudra  la  part  de  l'invention  dans  les  poèmes  d'Apollonius  et  de 
Théocrite.  Est-ce  bien  Alexandrie  qui  les  a  inspirés?  Apollonius  vécut  longtemps 
à  Rhodes;  Théocrite  était  Syracusain  de  naissance.  Quand  Apollonius  s'élève  au- 
dessus  d'une  imitation  artificielle  des  formes  homériques,  c'est  par  quelque  sou- 
venir de  ses  voyages,  et  grâce  au  contact  d'une  vie  moins  factice  que  celle  d'Alexan- 
drie. Dans  la  collection  des  œuvres  de  Théocrite,  je  ne  vois  que  les  Fêtes  d'Adonis 
qui  offrent  quelque  peinture  vraiment  naïve  des  mœurs  alexandrines.  Pour  ses 
poésies  pastorales,  Alexandrie  ne  lui  a  fourni  que  des  livres  ;  sa  muse  est  celle  de 
Daphnis  le  Sicilien  :  les  bois,  les  montagnes,  les  rivières,  toute  la  nature  enfin, 

(1)  Voir  C.-F.  Wegener,  De  Aida  Altalica  lilerarum  artiumque  fautrice,  libri  sex; 
Copenhague,  1836,  in-8°.  Il  n'a  paru  encore  que  la  première  partie  de  celle  monographie 
intéressante. 

(2)  On  reconnaîtra  ici  le  résultai  des  curieuses  recherches  île  M.  Letronne  :  inscrip- 
tions de  l'E/jijpte,  t.  T,  184 i,  in-4°.  Il  t'a ■  1 1  lire  aussi  sur  celle  époque  nue  esqui.sM*  ingé- 
nieuse el  savante  de  Ueyne,  Opuscida  académie  t.  t.  I,  p.  76  :  /Je  Gtnio  sœcidi  Piole- 
mœorum. 


310  ARÏSTARQUE. 

dans  ses  vers,  est  celle  d'une  autre  Grèce  que  cette  Grèce  improvisée  sur  les  bords 
du  Nil  par  la  volonté  persévérante  d'une  dynastie  de  conquérants. 

Que  sont  donc,  avant  tout,  ce  Musée,  ces  bibliothèques  d'Alexandrie?  Un  vaste 
entrepôt  des  richesses  anciennes  de  la  littérature  grecque.  Qu'est-ce  que  la  littéra- 
ture dans  l'école  alexandrine,  sinon  une  discipline  savante  qui  perpétue  l'imitation 
des  grands  modèles,  et  remplace  le  génie  par  un  industrieux  mécanisme?  Ainsi, 
la  véritable  gloire  littéraire  de  cette  école,  en  dehors  des  sciences  exactes,  et  avant 
la  création  de  la  philosophie  qui  porte  son  nom,  repose  sur  les  travaux  de  ses  gram- 
mairiens, ou,  pour  mieux  dire,  de  ses  critiques. 

En  effet,  pour  ne  pas  trop  rabaisser  cette  gloire,  il  faut  bien  connaître  ce  que 
l'antiquité  attachait  d'importance  et  d'honneur  au  titre  de  grammairien.  Sur  ce 
point,  les  témoignages  abondent  (1)  ;  j'en  choisis  un  presque  au  hasard,  bien  pos- 
térieur au  siècle  d'Aristarque,  mais  que  l'on  peut  sans  crainte  appliquer  à  une 
époque  plus  ancienne.  Écoutez  donc  ce  qu'enseignait  le  père  du  poète  Stace,  gram- 
mairien, professeur  dans  une  école  de  Néapolis  :  la  musique,  la  métrique,  la 
philosophie  des  sept  sages,  l'épopée,  la  tragédie,  la  comédie,  l'élégie,  la  poésie 
lyrique.  Son  esprit  et  sa  mémoire  embrassaient  tout  le  domaine  de  l'éloquence  : 

Omnia  nacnque  animo  complexus,  et  omnibus  auctor, 
Qua  fandi  via  lata  patet,  sive  orsa  libebat, 
Aoniis  vincire  raodis,  seu  voce  soluta 
Spargere  et  effreno  nimbos  aequare  profatu. 

A  son  école,  la  jeunesse  apprend  et  la  funèbre  histoire  de  Troie,  et  les  longues 
erreurs  d'Ulysse,  et  le  génie  du  belliqueux  Homère,  et  les  utiles  préceptes  d'Hé- 
siode; quelle  loi  règle  les  sons  de  la  lyre  de  Pindare,  de  celle  d'Ibycus  et 
d'AIcman,  de  celle  du  fier  Stésichore  et  de  la  courageuse  Sappho  ;  elle  entend  ex- 
pliquer les  vers  savants  de  Callimaque,  les  ténèbres  de  Lycophron,  les  énigmes 
de  Sophron  et  les  gracieux  secrets  de  Corinne.  Stace  le  père  est  de  plus  un  poêle 
et  un  poète  lauréat.  Callimaque,  Apollonius,  d'autres  encore,  avaient  uni  cette 
double  palme  de  la  science  et  du  talent  poétique.  Le  premier,  que  l'on  ne  connaît 
guère  aujourd'hui  que  par  ses  hymnes,  avait  laissé  des  commentaires,  des  tablettes 
de  chronologie  littéraire;  c'est  le  père  de  la  bibliographie.  Apollonius  aussi  quit- 
tait le  rôle  de  commentateur  et  de  bibliothécaire  pour  écrire  les  Argo nautiques, 
et  il  donnait  de  son  propre  poème  une  seconde  édition,  la  seule  des  deux  qui  soit 
parvenue  jusqu'à  nous.  Mais  les  devoirs  seuls  du  grammairien  suffisaient  à  une  vie 
tout  entière,  même  à  une  vie  ambitieuse  de  gloire.  Il  n'y  a  rien  d'exagéré  dans  cet 
éloge  que  la  douleur  arrache  au  fils  du  professeur  napolitain.  On  y  pourrait  même 
ajouter  quelques  lignes  pour  achever  le  portrait  idéal  d'un  grammairien  critique. 
Stace  n'a  pas  dit  (sans  doute  il  craignait  de  déparer  ses  vers  par  de  tels  détails) 
que  l'examen  et  la  correction  des  manuscrits  comptaient  aussi  parmi  ses  fonctions, 
qu'il  devait  savoir  à  fond  la  géographie,  l'histoire  et  la  mythologie,  pour  expliquer 
les  vieux  auteurs,  pour  décider  à  l'occasion  sur  l'authenticité  d'un  ouvrage  sus- 
pect. Voilà  une  véritable  encyclopédie.  C'est,  en  vérité,  le  trivium  et  le  quadri- 

(1)  Voir  L.  Lersch,  Philosophie  des  langues  chez  les  anciens  (en  allemand);  Bonn, 
1838-1841,  in-8\  et  Graefenhan,  Histoire  de  la  Philologie  classique  (en  allemand); 
4844-1845,  in-8',  ouvrage  dont  les  deux  premiers  volumes  ont  seuls  paru. 


ARISTARQUE.  '2  1  1 

vium  du  moyen  âge,  augmentés  de  tout  ce  que  le  moyen  âge  avait  perdu  de  la 
science  classique.  Avant  l'école  d'Alexandrie,  la  Grèce  n'avait  ni  histoire  littéraire, 
ni  dictionnaires  de  sa  vieille  langue  ou  de  ses  divers  dialectes,  ni  grammaire  mé- 
thodique; tout  cela  fut  l'œuvre  des  alexandrins,  œuvre  qui  mérite  d'honorer  leurs 
noms  auprès  de  la  postérité.  Toute  littérature  largement  développée  a  eu  ses 
écoles  de  grammairiens  et  de  critiques.  Henri  Estienne,  Casaubon,  Gabriel  Naudé, 
Vaugelas,  sont  les  alexandrins  de  notre  littérature.  Tel  savant  du  Musée,  comme 
Henri  Estienne,  amassait  les  matériaux  d'un  vaste  lexique;  tel,  comme  Casaubon, 
examinait  les  titres  douteux  d'un  ouvrage  que  des  faussaires  ou  des  commerçants 
avides  offraient,  pour  un  grand  prix,  à  la  munificence  souvent  aveugle  des  Ptolé- 
mées;  tel  autre,  comme  Naudé,  voyageur  intelligent  et  négociateur  bibliophile, 
obtenait,  sur  garantie,  du  peuple  d'Athènes,  l'exemplaire  officiel  des  tragédies 
d'Eschyle,  de  Sophocle  et  d'Euripide,  exemplaire  dû  aux  soins  de  l'orateur  Ly- 
curgue,  et  précieusement  conservé  dans  l'Acropole,  où,  pour  le  dire  en  passant, 
il  ne  rentra  jamais  (1)  ;  un  autre  fixait,  comme  Vaugelas,  les  lois  de  l'atticisme  par 
l'exemple  des  bons  écrivains  et  la  discussion  des  locutions  contestées.  Je  trouve 
même,  sous  le  règne  de  Ptolémée-Philadelphe.  une  poétesse,  femme  et  mère  de 
savants,  qui  me  rappelle,  en  vérité,  la  fameuse  Mmo  Dacier,  fille  de  l'helléniste  Le 
Fèbre,  et  femme  d'un  philologue  dont  elle  partagea  les  travaux.  Myro  ou  Mœro, 
native  de  Byzance,  eut  pour  mari  le  philologue  Andronicus,  et  pour  fils  Homère  le 
tragique,  un  des  six  poètes  qui  composaient  à  Alexandrie  une  sorte  de  pléiade 
secondaire  après  celle  des  grands  poètes  d'Athènes.  Elle  avait  écrit  en  vers  héroï- 
ques un  poème  intitulé  Mnémosyne,  en  outre  divers  morceaux  élégiaques  et  lyri- 
ques ;  enfin  des  épigrammes  dont  il  reste  quelques  fragments  (2).  Comme  Anne  Le 
Fèbre,  il  paraît  qu'elle  avait  aussi  commenté  le  vieil  Homère,  et  on  lui  fait  hon- 
neur d'avoir,  la  première,  expliqué  certain  passage  obscur  de  l'Odyssée  (3).  Tous 
ces  illustres  académiciens  d'un  autre  âge  avaient  aussi  leurs  séances,  où  ils  débat- 
taient des  questions  littéraires,  et  où  ils  étaient  partagés  en  deux  classes,  selon 
leur  aptitude  à  poser  des  problèmes  ou  à  les  résoudre.  Nous  avons  les  procès- 
verbaux  de  quelques  séances  de  ce  genre,  qui  font  plus  d'honneur  au  zèle  des 
grammairiens  qu'à  la  gravité  de  leur  esprit  et  de  leur  science  (4).  Quelquefois 
pourtant  la  critique  prenait  à  Alexandrie  un  rôle  plus  solennel  encore,  et  qui 
rappelle  notre  Académie  française,  rédigeant,  pour  composer  la  première  édition 
de  son  dictionnaire,  une  liste  des  auteurs  classiques  et  jugés  dignes  d'en  fournir 
les  matériaux.  C'était  un  bibliothécaire,  qui,  sous  l'autorité  sans  doute  et  avec 
les  avis  de  ses  confrères,  dressait  le  Canon  des  poêles  épiques,  lyriques,  dramati- 
ques ou  comiques,  celui  des  historiens  et  des  orateurs.  Un  grand  respect  semble 
s'être  attaché  à  ces  décisions  que  nous  ne  pouvons  pas  toutes  contrôler  aujour- 
d'hui (5)  ;  celles  de  notre  Académie  n'ont  pas  toujours  rencontré  la  même  obéis- 
sance chez  les  contemporains,  ni  obtenu  la  même  consécration  dans  le  jugement 
de  la  postérité. 

(1)  Plutarque,  Vie  de  l'orateur  Lycurgue;  Quintilien,  x,  1,  §  66;  Nissen,  De  Lycurgi 
oratoris  vita  et  rébus  gestis  (Kiel,  18~3,  in-8  ),  p.  86. 

(2)  Fabricius,  Bibl.  Grœca,  t.  II,  p.  151. 
(ô)  Scholies  sur  le  chant  xn,  vers  6V2. 

(4)  Voir  Dugas-Montbel.  Histoire  des  poésies  homériques,  p.  115. 

(5)  Les  principaux  témoignages  sur  ce  sujet  sont  réunis  par  Kuhnkenius  à  la  fin  tle  son 
Histoire  critique  des  orateurs  grecs,  plusieurs  fois  réimprimée. 


212  ARISTARQUE, 


III. 


On  voit  ce  qu'était  la  science  littéraire  d'Alexandrie.  II  est  temps  d'apprécier 
l'homme  qui,  dans  ce  monde  élégant  et  érudit,  se  plaça  au  premier  rang  par  le 
savoir  et  le  bon  goût. 

Aristarque  était  né,  dans  l'île  de  Samothrace,  d'un  père  qui  portait  le  même 
nom  que  lui.  Il  vint  sans  doule  assez  jeune  à  Alexandrie,  où  il  eut  pour  maître 
Aristophane  de  Byzance,  savant  bien  oublié  aujourd'hui,  quoiqu'il  soit  le  principal 
inventeur  des  signes  que  nous  employons  encore  dans  l'orthographe  française,  de 
nos  accents.  L'usage  était  alors  que  le  grammairien  conservateur  des  bibliothèques 
eût  pour  successeur  le  plus  distingué  d'entre  ses  auditeurs,  ou  au  moins  quelque 
élève  de  l'école  alexandrine.  C'est  ainsi  qu'à  Zénodote  avait  succédé  Calliraaque, 
à  Callimaque  Eratosthène,  puis  Apollonius,  à  celui-ci  Aristophane,  dont  l'héritage 
fut  recueilli  par  notre  Aristarque.  De  même  aussi  qu'Aristote  avait  élevé  Alexandre, 
et  Zénodote  les  fils  du  premier  Ptolémée,  Aristarque  devint  le  précepteur  du  fils 
de  Philométor.  Jadis  les  Pharaons  subissaient  en  quelque  sorte  une  instruction 
toute  sacerdotale,  et  entendaient  chaque  jour  la  leçon  de  morale  contenue  dans 
les  livres  sacrés  (1).  Les  Ptolémées,  sans  renier  complètement  les  souvenirs  de 
cette  éducation  olficielle  imposée  aux  Pharaons  par  le  sacerdoce  égyptien,  voulu- 
rent, à  ce  qu'il  semble,  laisser  sous  la  tutelle  de  l'esprit  grec  les  jeunes  princes 
de  la  maison  royale.  Ils  ne  pouvaient,  sur  ce  point,  mieux  concilier  les  intérêts  de 
leur  politique  avec  le  respect  dû  aux  vieilles  traditions,  qu'en  s'adressant  à  quel- 
qu'un de  ces  graves  érudits  qui  présidaient  aux  travaux  du  Musée  et  des  bibliothè- 
ques. Cela  n'a  pas  toujours  assuré  à  l'Egypte  des  souverains  bien  dignes  du  trône  ; 
mais  il  ne  faut  pas  juger  trop  vite  l'instituteur  d'un  roi  par  l'élève  qu'il  a  formé. 
Pour  réussir  glorieusement  dans  celte  tâehe  difficile,  il  ne  suffit  pas  d'être  Aristote, 
il  faut  rencontrer  un  Alexandre.  Un  prince  d'ailleurs  est  bien  rarement  l'élève  de 
son  seul  précepteur.  Tout,  autour  de  lui,  concourt  à  le  former,  souvent  à  le  cor- 
rompre. C'est  du  moins  une  dignité  qui  s'ajoute  à  la  condition  des  savants  que  ce 
partage  de  la  vie  intime  du  palais.  Le  musicien  Slratonicus  parlait  de  son  art  de- 
vant un  Ptolémée  ;  le  roi  crut  pouvoir  jeter  son  mot  dans  la  discussion,  il  le  fit  im- 
poliment :  «  Prince,  lui  dit  alors  Stratonicus,  autre  chose  est  un  sceptre,  autre 
chose  une  lyre  »  (mot  à  mot,  un  plectre,  un  archet;  il  jouait  sur  l'assonance 
des  deux  substantifs).  C'est  ainsi  que  Boileau  osait  soutenir  contre  toute  la  cour 
son  droit  de  déclarer  mauvais  des  vers  que  le  roi  trouvait  bons  (2).  On  aime  à 
rencontrer  si  loin  de  nous  ces  traits  d'une  familiarité  qui  honore  également  le 
prince  et  son  favori.  Combien  est  plus  honorable  encore  la  confiance  des  princes 
alexandrins  envers  le  savant  hôte  du  Musée  qu'ils  choisissaient  pour  maître  de 
leurs  enfants! 

Malgré  ses  doubles  fonctions  de  professeur  et  de  bibliothécaire,  Aristarque  fut 
un  philologue  laborieux  et  fécond.  Un  témoignage  porte  à  huit  cents  le  nombre 

(1)  Diodore  de  Sicile.  I,  70,  Clément  d'Alexandrie,  Stromates,  VI,  4. 

(2)  Aihénée,  vin,  p.  350  (d'après  l'historien  Capiton  d'Alexandrie).  Comparez,  dans  le 
lïolœava,  §  ix,  l'anecdote  qu'on  a  quelquefois  défigurée  en  l'abrégeant. 


ARISTARQUE.  01 S 

de  ses  livres,  et  ce  nombre,  si  étrange  qu'il  paraisse,  peut  n'être  pas  exagéré;  c'est 
précisément  celui  des  livres  attribués  à  Calliinaque;  c'est,  avec  moins  de  variété, 
la  même  abondance  qui  nous  étonne  dans  ce  que  les  anciens  racontent  d'auteurs 
plus  originaux,  d'Aristote  par  exemple,  de  Théophraste  et  de  Chrysippe.  Du  reste, 
les  livres  alors  n'étaient  pas  toujours  ce  que  nous  appellerions  aujourd'hui  un 
volume.  Les  subdivisions  d'un  grand  ouvrage  comptaient  pour  autant  de  livres. 
Parmi  ceux  d'Aristarque,  on  ne  peut  citer  aujourd'hui,  par  leurs  titres,  que  ses 
Réponses  à  Comanus,  à  Philetas,  à  Xénon,  qui  étaient  sans  doute  des  traités  polé- 
miques, et  son  commentaire  sur  l'Iliade  et  l'Odyssée.  Il  avait  commenté  aussi 
Hésiode,  Archiloque,  Pindare,  Alcée,  Anacréon,  Aristophane  le  comique,  Eschyle, 
Sophocle,  Ion  et  Aratus,  d'autres  encore.  Outre  ces  recueils,  il  avait  sans  doute 
écrit  quelques  traités  de  critique  comparative,  puisque  Quintilien  lui  attribue 
surtout,  ainsi  qu'à  son  maître  Aristophane,  la  composition  de  ces  célèbres  Canons 
où  étaient  rangés  les  poètes  classiques  de  la  Grèce.  L'exposé  des  motifs  qui  précé- 
dait ces  listes  est  un  morceau  à  jamais  regrettable  pour  les  amateurs  de  curiosités 
littéraires.  Eschyle,  Sophocle  et  Euripide,  jugés  par  un  tel  maître  en  présence  de 
tous  leurs  chefs-d'œuvre;  Aristophane,  rapproché  de  Ménandre  et  de  Philémon  ; 
Démosthène,  d'Hypéride;  Homère,  des  faiseurs  d'épopée  qui,  dès  Pisistrate,  renou- 
velaient par  une  étude  savante  quelques-unes  des  merveilles  de  l'antique  inspira- 
tion! Combien  de  telles  pages  nous  auraient  épargné  aujourd'hui  de  conjectures 
et  de  discussions  stériles!  Mais,  quand  on  voyage  à  travers  les  ruines,  il  faut  bien 
un  peu  s'endurcir  le  cœur.  On  passerait  des  journées  entières  à  maudire  les  ra- 
vages du  temps  et  de  la  barbarie. 

Aristarque  doit  aussi  avoir  enseigné  systématiquement  la  grammaire  grecque, 
chose  alors  nouvelle.  L'un  de  ses  disciples,  Denys  le  Thrace,  est  auteur  du  plus 
ancien  manuel  de  grammaire  grecque  qui  nous  soit  parvenu,  où  l'on  trouve  pour 
la  première  fois  les  parties  du  discours  ramenées  à  huit.  C'était,  selon  Quintilien, 
la  doctrine  adoptée  par  Aristarque  :  jusqu'à  lui,  on  n'avait  distingué  que  six  par- 
ties du  discours;  il  en  ajouta  deux  qui  sont  demeurées  dans  nos  manuels,  le  par- 
ticipe et  la  préposition.  Modeste  découverte,  sans  doute,  et  dont  le  germe  d'ailleurs 
se  trouve  déjà  dans  les  profondes  analyses  d'Aristote,  mais  qui,  à  leur  date,  ont 
mérité  d'avoir  quelque  éclat.  On  apprend  aujourd'hui  ces  choses-là  dans  nos  écoles 
primaires;  mais  on  ne  les  lisait  alors  nulle  part.  Ouvrez  le  Cratyle  de  Platon,  et 
voyez  où  en  était  alors  l'analyse  raisonnée  du  langage.  Platon  ne  distingue  dans 
le  discours  que  des  noms  et  des  verbes.  Il  a  fallu  deux  siècles  pour  compléter  cette 
nomenclature,  qui  n'a  guère  changé  depuis  l'école  d'Aristarque,  et  qui  règne  au- 
jourd'hui presque  seule  dans  les  grammaires  de  tous  les  idiomes  européens.  Sa- 
chons, en  passant,  rendre  hommage  à  ces  utiles  inventions,  pour  qui  la  popularité 
n'a  pas  été  la  gloire,  et  qui,  du  nom  de  leurs  véritables  auteurs,  ont  passé,  giàce  à 
leur  utilité  même,  sous  le  nom  de  tout  le  monde. 

Une  tradition  encore  plus  oubliée  rattache  au  nom  d'Aristarque  une  idée  qui  a 
pu  être  bien  puissante  pour  l'avenir  des  lettres  en  Occident.  Selon  des  auteursjjdu 
moyen  âge  (1),  ce  fut  lui  qui  donna  au  roi  Ptolémée  le  conseil  d'envoyer  du  pa- 
pyrus à  Rome,  en  d'autres  termes  d'autoriser  l'exportation  de  cette  précieuse 
denrée  vers  l'Italie,  sans  doute  au  préjudice  de  quelques  autres  nations  rte  la 
Grèce,  et  particulièrement  des  rois  de  Pergame,  qui  organisaient  alors  leur  belle 

(t)  Voir  Boissonade,  Anecdota  Grceca,  I,  p.  420;Tzetzès,  Chiliades,  XII,  547,  548. 


214  ARISTARQUE. 

bibliothèque.  Selon  les  mêmes  auteurs,  Cratès  de  Mallos,  chef  des  grammairiens 
de  Pergame,  aurait,  à  cette  occasion,  engagé  ses  maîtres  à  perfectionner,  faute  de 
papyrus,  la  fabrication  du  parchemin  (char ta  per g amena),  et  deux  savants  nous 
apparaîtraient  ainsi  comme  les  promoteurs  d'une  concurrence  commerciale  qui 
devait  tourner  au  profit  de  la  civilisation,  en  multipliant  dans  le  monde  conquis 
par  les  Romains  les  matières  les  plus  commodes  et  les  plus  durables  que  l'on 
ait  connues  pour  la  transmission  de  l'écriture  jusqu'à  la  découverte  du  papier.  Si 
tout  cela  n'est  qu'une  fable,  avouons  qu'il  y  a  des  fables  qu'on  aimerait  croire 
sans  discussion. 

Il  est  certain  que,  sur  un  terrain  plus  scientifique,  Cratès  et  Aristarque  repré- 
sentent l'opposition  des  écoles  de  Pergame  et  d'Alexandrie.  Cratès  n'était  pas  un 
rival  indigne  d'Aristarque.  Il  voulait  que  la  critique  fût  la  science  de  tout  ce  qui 
tient  aux  œuvres  de  l'esprit;  il  réservait  le  nom  de  grammaire  pour  cette  connais- 
sance toute  matérielle  du  langage  qui  s'attache  aux  mots  et  aux  syllabes.  Le  gram- 
mairien, disait-il ,  c'est  le  manœuvre;  le  critique,  c'est  l'architecte.  Ce  qui  nous 
reste  aujourd'hui  de  Cratès  (1)  ne  répond  pas  à  ces  prétentions.  Dans  la  grande 
controverse  sur  l'autorité  de  l'usage  et  de  l'analogie,  controverse  qui  dure  encore 
parmi  les  grammairiens,  il  avait  pris  parti  pour  l'usage,  avec  le  stoïcien  Chrysippe, 
contre  Aristarque,  défenseur  de  l'analogie;  mais  Varron  lui  reproche  de  n'avoir 
pas  mieux  compris  la  doctrine  de  Chrysippe  que  celle  de  son  adversaire  (2).  On 
aperçoit  plus  d'érudition  que  de  bon  goût  et  de  bon  sens  dans  les  fragments  des 
autres  ouvrages  de  Cratès  et  de  son  école,  et  on  ne  peut  guère  s'empêcher  de 
sourire  quand  un  interprète  d'Homère  met  gravement  en  présence,  au  sujet  d'une 
variante  légère  dans  le  texte  de  l'Iliade,  les  deux  phalanges  commandées  par 
Cratès  et  Aristarque.  C'étaient  alors  de  graves  intérêts  dans  les  cours  savantes  où 
l'on  chantait  la  chevelure  de  la  reine  Bérénice  métamorphosée  en  astre,  et  où 
Lycophron  devait  sa  fortune  à  son  talent  pour  les  anagrammes  (3).  Croira-t-on 
même  que  les  puérilités  ingénieuses  qui ,  en  Grèce ,  défrayaient  quelquefois  les 
cercles  et  les  écoles,  faillirent  gagner  un  instant  la  gravité  romaine?  Cratès  avait 
été  envoyé  par  son  maître  en  ambassade  à  Rome  ;  il  s'y  cassa  la  jambe,  et  profita 
du  séjour  forcé  qu'il  dut  faire  dans  cette  ville  pour  y  donner  quelques  leçons,  selon 
la  mode  des  maîtres  grecs  de  l'Orient.  Il  expliquait  et  corrigeait  les  ouvrages  des 
grands  poêles;  l'expérience  réussit  assez  bien,  et  produisit  même  quelques  imita- 
teurs, aliis  exemplo  fuit  ad  imitandwn,  nous  dit  Suétone.  Par  malheur,  le  même 
historien  ajoute  que,  six  ans  après,  Rome  expulsait  brutalement  les  philosophes  et 
les  rhéteurs  (A).  Il  fallait  du  temps  encore  pour  que  ces  rudes  mœurs  pussent  livrer 
passage  à  la  contagion  d'une  science  élégante  et  raffinée.  Un  siècle  plus  tard,  Varron 
résumait  le  premier,  pour  ses  concitoyens,  quelques  controverses  des  écoles  grecques, 

(1)  Voir  les  prolégomènes  de  Villoison  sur  l'Iliade,  le  livre  de  Thiersch  sur  l'âge  et  la 
patrie  d'Homère,  où  il  défend  l'opinion  de  Cratès  sur  ce  sujet  ;  enfin  un  recueil  des 
fragments  de  Cratès  dans  Wegener,  livre  cité,  p.  132  et  suivantes. 

(2)  De  Lingua  latina,  IX,  1,  édit.  Mûller.  Comparez  le  livre  de  Lersch,  cité  plus  haut, 
première  partie. 

(3)  Biographie  anonyme  de  Lycophron.  Dans  le  nom  Ptolemaios  il  avait  trouvé 
apo  meliios  (du  miel  ou  de  miel);  dans  celui  d'Arsinoe,  ion  eras  (violette  de  Junon). 
C'est  à  croire  qu'il  y  avait  dans  quelque  faubourg  d'Alexandrie  un  hôtel  de  Ram- 
bouillet. 

(4)  Suétone,  De  lllustribus  Grammaticis,  c.  i;  De  Claris  Rhetoribus,  c.  i. 


ARIST  ARQUE.  218 

et  commençait,  à  vrai  dire,  en  Occident,  la  renommée  des  Gratès  et  des  Aristarques. 

C'est  surtout  comme  interprète  d'Homère  qu'Aristarque  l'emporte  sur  Cratès, 
et  c'est  surtout  comme  tel  que  nous  voudrions  aujourd'hui  le  connaître  et  l'appré- 
cier. Dès  la  renaissance  des  lettres,  on  s'est  beaucoup  moqué,  particulièrement 
en  France,  de  l'érudition  et  de  la  manie  des  commentaires,  et,  depuis  Érasme 
jusqu'à  Voltaire,  nous  avons  là-dessus  de  charmantes  satires;  mais  on  s'est  trop 
habitué  à  croire  que  ce  pédantisme  est  précisément  né,  au  xvie  siècle,  d'une  admi- 
ration naïve  pour  l'antiquité  mal  comprise.  Lucien  connaissait  déjà  de  pédants 
admirateurs  d'Homère  et  s'en  moquait  avec  grâce.  Nous  n'avons  plus  main- 
tenant une  idée  de  cette  prodigieuse  activité  qui,  pendant  six  siècles,  entre 
la  fondation  d'Alexandrie  et  le  triomphe  du  christianisme,  inonda  la  Grèce  d'édi- 
tions, de  commentaires,  de  discussions  savantes  sur  les  bons  comme  sur  les  mé- 
chants écrivains,  sur  Homère  avant  tous  les  autres.  C'est  dans  le  gros  volume 
de  Villoison  qu'il  faut  chercher  les  litres  et  les  débris  de  tant  de  livres  longtemps 
oubliés.  En  quatre  cents  ans,  avec  l'imprimerie,  l'érudition  moderne  a  été  moins 
féconde. 

Aussi,  il  faut  le  dire,  jamais  nom  de  poète  n'a  eu  chez  aucun  peuple,  en  aucun 
pays,  une  autorité  comparable  à  celle  d'Homère  chez  les  Grecs.  L'Iliade  et 
l'Odyssée  étaient  les  livres  saints  de  l'ancienne  Grèce  :  elle  y  trouvait  et  la  su- 
prême beauté  de  son  génie  et  la  plus  pure  vérité  de  son  histoire  comme  de  sa 
théologie  primitives.  Longtemps  ces  poèmes  furent  chantés  avec  enthousiasme 
par  des  rapsodes,  sorte  de  prêtres  des  muses  qu'entourait  un  respect  religieux. 
Puis,  quand  l'écriture  se  répandit,  on  les  lut,  on  les  apprit  partout  dans  les  écoles 
avec  autant  d'ardeur  qu'on  les  avait  jadis  entendus  de  la  bouche  des  rapsodes. 
Pisistrate  avait  doté  Athènes  du  premier  exemplaire  complet  de  l'Iliade  et  de 
l'Odyssée.  Chaque  ville  voulut  avoir  le  sien,  dont  elle  confia  la  préparation  à 
quelque  savant  critique.  Il  y  eut  ainsi  V édition  de  Chio,  celle  d'Argos,  celle  de 
Sinope.  Notre  Marseille,  aujourd'hui  si  oublieuse  de  la  Grèce  qui  la  civilisa  aux 
temps  les  plus  obscurs  de  la  barbarie  gauloise,  Marseille  ne  se  souvient  guère  qu'elle 
aussi  alors  donnait  son  nom  à  une  édition  d'Homère.  A  l'autre  bout  du  monde, 
sous  le  règne  de  Domitien,  le  rhéteur  Dion  Chrysostôme  retrouvait  Homère  honoré, 
chanté  par  des  aveugles,  au  milieu  des  Scythes  et  des  Sarmates,  sur  les  bords  du 
Borysthène.  A  Alexandrie,  la  ville  des  grammairiens  et  des  critiques,  les  éditions 
abondèrent.  Zénodote,  Aristophane,  avaient  signé  de  leur  nom  des  textes  d'Homère 
corrigés  par  leurs  soins.  Aristarque,  venu  après  tant  de  maîtres,  instruit  par  leurs 
exemples  et  souvent  par  leurs  erreurs,  doué  d'ailleurs  d'un  sens  critique  aussi 
juste  que  délicat,  et  muni  d'une  grande  érudition,  publia  à  son  tour  un  Homère 
qui  surpassa  tous  les  autres,  sans  les  faire  complètement  oublier,  et  mérita  de 
parvenir  jusqu'à  nous,  comme  le  dernier  effort  de  la  science  et  du  goût  dans  une 
étude  où,  depuis  Pisistrate ,  la  Grèce  avait  déployé,  avec  amour,  tant  de  savoir  et 
de  subtilité.  Ce  travail,  Aristarque  le  revit  plusieurs  fois,  car  il  est  question,  chez 
le  commentateur  de  Venise,  de  la  première  et  de  la  deuxième  leçon  d'Aristarque. 
Il  le  justifia  dans  des  Mémoires,  qui,  comme  son  édition  même,  tirent  naître  bien 
d'autres  travaux.  Ainsi  Aristonicus  avait  écrit  un  livre  pour  expliquer  et  discuter 
les  signes  apposés  par  Aristarque  aux  vers  homériques  qui  lui  semblaient  inter- 
polés ou  incorrects,  ou  notables  à  quelque  autre  litre.  Ammonius  et  Didyme  dispu- 
taient pour  savoir  s'il  y  avait  eu,  à  proprement  dire,  deux  éditions  d'Aristarque. 
Plolémée  d'Ascalon  examinait,  dans  un  livre  spécial,  la  recensiou  aristarchéenne 


216  ARISTARQUE. 

de  l'Odyssée.  Sur  le  sujet  d'Homère  comme  sur  tant  d'autres,  Craies  et  les  gram- 
mairiens de  Pergame  avaient  pris  parti  contre  l'école  d'Aristarque.  Engagée  par 
les  deux  maîtres,  la  guerre  se  continua  après  leur  mort,  par  leurs  disciples,  à  coups 
de  pamphlets  et  d'épigrammes.  Athénée  nous  a  conservé  une  de  ces  épigrammes, 
dont  il  serait  impossible  de  faire  passer  en  français  la  bile  acre  et  pédante  (1)  Du 
milieu  de  cette  bruyante  mêlée,  le  nom  d'Aristarque  s'élève  glorieusement  avec 
le  surnom  d' Homérique.  Rome  surnommait  l'Africain  ou  l'Asiatique  ses  généraux 
vainqueurs  d'Annibal  ou  d'Antiochus.  La  Grèce,  qui  ne  connut  cet  insolent  usage 
qu'à  l'époque  où  elle  ne  savait  plus  conquérir,  trop  heureuse  si  elle  pouvait  se 
défendre,  l'a  du  moins  consacré  sur  le  champ  de  bataille  de  ses  écoles  par  une 
innocente  imitation. 

Maintenant,  si  nous  voulons  venir  aux  faits  et  apprécier  le  chef-d'œuvre  de  la 
critique  alexandrine,  que  trouvons-nous  enfin  dans  les  commentateurs  et  particu- 
lièrement dans  ce  fameux  recueil  que  nous  a  rendu  la  bibliothèque  de  Venise  ?  Des 
centaines  de  minuties  grammaticales  sur  le  genre  des  adjectifs,  sur  l'augment 
syllabique,  sur  les  mots  composés,  sur  la  déclinaison  et  la  conjugaison,  sur  l'ac- 
cent, l'orthographe  et  la  quantité,  sur  le  vrai  sens  de  quelques  mots  obscurs, 
toutes  choses  bien  précieuses  pour  un  éditeur  du  texte  homérique,  mais  peu  sai- 
sissables  pour  ceux  qui  ne  demandent  à  l'antiquité  que  l'esprit  et  comme  le  suc 
de  ses  meilleurs  ouvrages.  Aussi  Wolf,  qui  avait  embrassé  avec  tant  de  puissance 
le  beau  problème  de  l'épopée  grecque,  semble-t-il  désespérer  que  le  mérite 
d'Aristarque  nous  soit  jamais  bien  connu  hors  du  cercle  étroit  de  la  philologie 
grammaticale.  Essayons  cependant  daller  un  peu  plus  loin  qu'il  n'osait  faire,  et  de 
saisir  à  travers  cette  poussière  d'érudition  les  traits  principaux  de  la  critique  litté- 
raire dont  Aristarque  a  paru  offrir  le  parfait  modèle. 

La  doctrine  d'Aristarque  se  rattache  tout  entière  à  un  grand  principe  :  il  a  com- 
pris qu'Homère  représente  seul  tout  un  âge  de  la  civilisation  et  de  la  langue 
grecque.  On  ne  pouvait  lire  alors  aucun  poème  authentique  antérieur  à  Homère 
ou  même  contemporain  d'Homère.  Ce  poète  ne  devait  donc  être  expliqué  que  par 
lui-même,  et  il  fallait  se  garder  d'attribuer  à  ses  héros  des  idées,  des  mœurs  dont 
le  témoignage  ne  fût  expressément  contenu  dans  ses  poèmes.  Une  première  consé- 
quence de  ce  principe,  c'est  que  tout  devait  être  pris  à  la  lettre  dans  les  fables 
d'Homère.  D'anciens  philosophes,  admirateurs  sincères  de  cette  poésie,  mais  trem- 
blant pour  la  morale,  si  les  dieux  donnaient  l'exemple  de  la  violence  et  des  vices, 
imaginaient  d'expliquer  les  fables  homériques  par  des  allégories  subtiles.  Ainsi 
la  grande  bataille  entre  les  dieux  était  ramenée  à  la  lutte  des  éléments.  Apollon 
combattant  Neptune,  c'était  le  feu  partiel  luttant  contre  l'humide  tout  entier; 
Junon  et  Diane,  c'étaient  l'air  et  la  lune  ;  Hermès  et  Latone,  la  raison  et  l'oubli; 
Vulcain  et  le  Xanthe,  c'étaient  le  feu  tout  entier  et  l'humide  partiel,  etc.  Quand 
Jupiter  jette  Vulcain  du  haut  du  ciel  dans  l'île  de  Lemnos,  on  trouvait  le  procédé 
un  peu  brutal  pour  un  dieu  à  l'égard  de  son  fils.  Vulcain  avait  couru  un  grave 
danger.  11  en  fut  quitte,  il  est  vrai,  ponr  rester  boiteux;  mais  ce  petit  mal  était 
un  échec  inconvenant  à  la  dignité  divine.  Voici  comment  les  philosophes  (et  Cratès 
les  suivait  ici,  comme  en  d'autres  cas  semblables)  se  tiraient  d'embarras.  Il  y 
avait  deux  espèces  de  feux  créés  par  Jupiter  :  un  feu  divin  et  incorruptible,  le 
soleil,  qui  parcourait  le  monde  de  l'orient  au  couchant;    un  feu  plus  corruptible 

(1)  Athénée,  liv.  v,  p.  222;  Anthologie,  Appendix,  n°  55. 


ARISTARQUE.  217 

et  plus  terrestre,  qui  animait  la  nature  entre  la  terre  et  le  ciel.  L'un  et  l'autre 
mettaient  le  même  temps  à  parcourir  leur  domaine  respectif.  Et  voilà  pourquoi 
Vulcain,  jeté  le  matin  du  ciel,  tomba  dans  l'île  de  Lemnos  à  l'heure  où  se  couche 
le  soleil.  Cette  île  d'ailleurs  était,  dit-on,  fort  bien  choisie  par  le  poëte, puisqu'elle 
offrait  encore  des  traces  de  feu  volcanique.  D'autres  interprètes,  moins  hardis, 
appliquaient  aux  fables  d'Homère  une  méthode  qui  s'est  résumée  dans  le  système 
d'Evhémère,  selon  lequel  les  dieux  auraient  été  primitivement  des  hommes  divi- 
nisés plus  tard  et  défigurés  par  la  superstition.  Ainsi  le  Polyphème  de  l'Odyssée 
était  quelque  personnage  très-savant  :  voilà  pourquoi  il  avait  un  œil  au  milieu  du 
front,  tout  près  de  la  cervelle,  qui  est  le  siège  de  l'intelligence.  Ulysse  se  montra 
plus  fin  encore  que  Polyphème;  ce  qu'Homère  avait  exprimé  par  sa  victoire  sur  le 
cyclope.  Rien  ne  pouvait  résister  à  de  telles  interprétations.  Aristarque  (et  ceux 
qui  eurent  ce  courage  avec  lui  ne  sont  pas  nombreux)  déclarait  l'allégorie  con- 
traire aux  intentions  du  poëte.  Il  admettait  donc  dans  leur  grossièreté  souvent 
sublime  ces  fictions  d'un  autre  âge  ;  il  ne  voulait  pas  qu'on  en  fit  honneur  à  Ho- 
mère,  non  plus  qu'on  lui  en  fît  un  crime.  L'érudition  a  renouvelé  chez  nous  tous 
les  paradoxes  de  l'allégorie  philosophique,  Mme  Dacier  s'y  complaît  encore  et  y 
revient  à  chaque  page  de  son  commentaire  sur  Homère;  mais  la  raison  y  a  tou- 
jours répondu  par  l'opinion  d'Aristarque. 

Si  la  critique  n'a  pas  le  droit  de  forcer  le  seus  des  fables  d'Homère,  elle  peut 
du  moins  y  chercher  une  sorte  de  convenance  et  d'unité  poétique.  Tout  passage 
qui  produirait  aujourd'hui  dans  l'Iliade  une  contradiction  sera  donc  par  là  même 
suspect  d'interpolation.  Le  poëte  héroïque  n'est  pas  tenu  d'être  un  profond  philo- 
sophe, mais  il  doit  s'accorder  avec  lui-même.  Ainsi  le  premier  voyage  de  Paris  à 
Mycène  n'est  mentionné  clairement  que  dans  six  vers  du  xxive  chant  de  l'Iliade. 
Homère,  qui  avait  eu  déjà  tant  d'occasions  d'en  parler,  n'en  a  pourtant  rien  dit 
ailleurs  :  Aristarque  concluait  à  supprimer  les  six  vers  en  question  comme  insérés 
par  quelque  poëte  plus  récent.  Au  xme  chant  de  l'Iliade,  on  voit  reparaître  un 
guerrier  paphlagonien,  nommé  Pyléménès,  déjà  tué  au  ve  par  la  main  de  Ménélas. 
Ou  bien,  disait  Aristarque,  le  même  nom  désigne  deux  guerriers  différents  (ce  qui 
est  peu  vraisemblable,  quoique  non  sans  exemple),  ou  les  deux  vers  qui  nous  re- 
présentent Pyléménès  suivant  les  funérailles  de  son  fils  sont  une  maladroite  inter- 
polation. Tant  d'altérations  de  ce  genre  avaient  pu  trouver  place  entre  Homère  et 
les  alexandrins!  Ne  s'était-il  pas  même  trouvé  des  sophistes  assez  effrontés  pour 
insérer  çà  et  là  dans  le  texte  du  vieux  poëte  des  variantes,  des  vers  ou  des  tirades, 
à  l'effet  d'embarrasser  les  Saumaises  futurs,  ou,  comme  on  disait  alors,  pour  créer 
des  problèmes  (1)? 

Zénodote  et  les  autres  devanciers  d'Aristarque  n'avaient  pas  eu  la  même  sa- 
gesse que  lui.  Ils  avaient  souffert  ou  inventé  plus  d'une  explication,  plus  d'une 
interpolation  qui  altérait  la  vérité  des  mœurs  héroïques.  Par  exemple,  suivant  en 
cela  quelques  poètes  plus  récents,  et  entre  autres  les  poètes  tragiques  peu  sévères 
sur  ces  sortes  de  vraisemblance,  ils  admettaient,  aux  temps  homériques,  l'usage 
vulgaire  de  l'écriture.  Aristarque  n'eût  pas  osé  peut-être  affirmer  le  contraire.  Du 
moins,  d'après  sa  règle  de  n'interpréter  le  poëte  qu'à  la  lettre,  il  n'hésitait  pas  à 
dire  que  les  mots  graphin  et  sema  ta  ne  désignent  pas,  dans  les  deux  passages 
classiques  où  Homère  les  a  employés,   une  véritable  écriture  alphabétique,  mais 

(1)  Scholies  de  Venise  sur  l'Iliade,  xx,  269. 


218  ARISTARQUE. 

seulement  quelques  signes  élémentaires  (1).  Si  maintenant  il  prêtait  à  Homère, 
comme  ont  fait  certains  critiques  modernes,  l'intention  subtile  de  ne  point  sup- 
poser chez  ses  héros  l'usage  d'un  art  que  l'on  pratiquait  de  son  temps,  et  que  lui- 
même  pratiquait  pour  la  rédaction  de  ses  poèmes,  je  ne  saurais  le  dire;  on  voit 
du  moins  de  quelle  conséquence  est  sur  de  tels  sujets  cette  décision  discrète,  mais 
ferme.  Les  deux  passages  en  question  sont  encore  aujourd'hui  le  texte  principal 
des  discussions  relatives  à  l'emploi  de  l'écriture  dans  les  temps  héroïques.  Tou- 
tefois, pour  une  difficulté  sérieuse  il  y  en  avait  dix  où  l'esprit  chicaneur  des  gram- 
mairiens avait  soulevé  les  plus  puérils  problèmes;  alors  Aristarque  renonçait 
franchement  au  débat.  Antiphon,  fils  du  roi  Priain,  a  voulu  frapper  Ajax;  son  ja- 
velot s'égarant  est  venu  frapper  Leucus,  un  compagnon  d'Ulysse.  Or,  les  soldats 
d'Ulysse,  dans  l'ordre  de  l'armée  grecque,  n'étaient  pas  auprès  des  guerriers  de 
Salamine.  De  là,  pour  les  oisifs  du  Musée,  de  graves  discussions.  Aristarque  s'en 
débarrasse  en  deux  mots  :  il  veut  qu'on  pardonne  à  Homère  une  inadvertance 
poétique.  Pourquoi  dans  le  fameux  catalogue  du  second  chant  de  l'Ilade  le  poète 
a-t-il  commencé  par  les  Béotiens  ?  Sans  intention,  répondait  Aristarque  à  ces  er- 
goteurs qui  torturaient  Homère  et  ne  voulaient  rien  ignorer;  il  ajoutait  sensément  : 
Si  le  poète  avait  commencé  par  un  autre  peuple,  on  demanderait  encore  pourquoi 
celui-là  plutôt  qu'un  autre  (2).  Lucien,  dans  un  voyage  imaginaire  au  séjour  des 
bienheureux,  y  rencontrant  Homère,  lui  demande  pourquoi  il  s'est  avisé  d'ouvrir 
l'Iliade  par  la  colère  d'Achille  (mot  de  mauvais  augure),  et  le  poêle  répond  naïve- 
ment :  Je  n'y  songeais  pas  (3).  Lucien  a  bien  l'air  ici  d'aiguiser  une  épigramme 
déjà  vieille  d'Aristarque. 

Après  avoir  cité  cent  exemples  de  diverse  importance,  où  brillent  la  justesse 
et  la  sagacité  de  cet  excellent  esprit,  son  historien,  M.  Lehrs.  s'écrie  dans  un  élan 
d'admiration  :  «  Tout  cela  est  si  beau,  si  conforme  aux  lois  d'une  science  parfaite, 
que  je  m'arrête  involontairement.  Quoi  !  ne  trouverai-je  pas  chez  cet  homme  quel- 
ques traces  des  imperfections  de  son  art  et  de  son  époque?  Il  y  en  a,  Dieu  merci; 
autrement  je  craindrais  d'avoir  présenté  de  lui  à  nos  lecteurs  une  fausse  image.  » 
Il  y  en  a  surtout  dans  les  explications  étymologiques.  Mais  l'étymologie  est  une 
science  toute  récente,  elle  n'a  trouvé  sa  méthode  que  par  l'étude  comparée  des 
langues.  Les  Grecs,  qui  ne  connaissaient  que  leur  propre  langue,  les  Romains,  qui 
ne  comparaient  guère  au  latin  que  le  grec,  et  qui  voulaient  tout  expliquer  par  ces 
deux  idiomes,  ne  nous  ont  légué  en  fait  d'étymologie  que  des  matériaux  informes 
et  des  hypothèses  ridicules.  Sur  ce  point  pourtant,  le  bon  esprit  d'Aristarque 
paraît  dans  sa  réserve.  11  a  rarement  creusé  des  origines  obscures,  et  semble  ne 
recourir  qu'en  désespoir  de  cause  au  périlleux  procédé  de  l'analyse  étymologique. 
Ici  encore,  M.  Lehrs  avoue  qu'il  s'est  donné  de  grandes  peines  pour  trouver  Aris- 
tarque en  défaut  :  il  n'a  pu  y  réussir. 

Cependant  le  grand  critique  était  homme,  et  nous  ne  l'avons  pas  encore  vu  aux 
prises  avec  le  plus  délicat  de  ses  devoirs.  La  mythologie  et  les  usages  des  héros 
forment  un  ensemble,  nous  dirions  presque  un  système,  où  l'interpolation  se  trahit 
par  des  disparates  toujours  saisissables  à  l'œil  d'un  lecteur  attentif,  et  on  peut 

(1)  Scholiesde  Venise  sur  l'Iliade, \i.  168;  vu,  175.  Aristarque  n'est  pas  nommé  dans  ces 
deux  scholies,  mais  il  est  évidenlque  c'estson  opinion  qui  nousest  transmise  par  Arislonicus. 

(2)  lbid.,  n,  494;  iv,  489.  Lehrs,  p.  212. 

(3)  Histoire  véritable^  liv.  u,  c.  20. 


ARIST  ARQUE.  219 

trouver  des  règles  assez  précises  pour  décider  sur  des  questions  de  ce  genre  entre 
le  poëte  et  le  faussaire  interpolateur.  Certaines  questions  de  goût  et  de  conve- 
nances, on  dirait  aujourd'hui  questions  esthétiques,  ne  sauraient  se  résoudre  avec 
la  même  précision.  Jusqu'à  quel  point  Homère  pourra-t-il  être  verbeux  et  rude 
sans  devenir  indigne  de  lui-même?  Les  Zénodote  et  les  Zoïle  en  décidaient  selon 
leur  caprice,  d'une  façon  souvent  ridicule.  Aristarque  lui-même,  en  les  corrigeant, 
ne  nous  satisfait  pas  toujours,  et  ses  scrupules  nous  font  quelquefois  sourire.  Ainsi, 
quand  une  même  tirade  se  trouvait  plusieurs  fois  répétée  dans  le  récit  épique; 
Zénodote  s'en  indignait  et  tâchait,  par  des  suppressions,  de  remédier  au  mal.  Au 
second  chant  de  l'Iliade,  Jupiter  donne  un  ordre  au  dieu  Sommeil,  celui-ci  le 
porte  mot  pour  mot  à  Agamemnon,  qui,  à  son  tour,  le  reproduit  dans  les  mêmes 
termes  devant  les  Grecs  assemblés.  A  la  troisième  fois,  Zénodote  avait  perdu  pa- 
tience et  proposé  de  réduire  les  dix  vers  en  deux.  Aristarque,  avec  grande  raison, 
trouvait  chez  Homère  la  chose  toute  naturelle.  Mille  exemples  pris  au  hasard  dans 
les  récits  épiques  des  anciens  peuples  ou  du  moyen  âge  confirment  aujourd'hui  cette 
décision.  Mais  voici  quelques  critiques  où  se  trouve  un  sentiment  moins  juste  de 
la  vérité  des  vieux  âges.  Dans  l'Odyssée,  Nausicaa  dit  en  abordant  Ulysse  :  «  Ah  ! 
si  un  époux  tel  que  toi  pouvait  être  appelé  ici,  s'il  pouvait  lui  plaire  d'y  rester  et 
d'y  faire  son  séjour.  »  Notre  savant  trouvait  le  vœu  trop  peu  virginal,  et  suppri- 
mait les  deux  vers.  Plus  bas,  le  père  de  Nausicaa  dit  à  Ulysse  aussi  naïvement 
que  tout  à  l'heure  la  jeune  fille  :  «  Par  Jupiter,  Minerve  et  Apollon,  si  tel  que  je 
te  vois,  ô  étranger,  pensant  si  bien  comme  je  pense,  tu  pouvais  avoir  ma  fille  et 
t'appeler  mon  gendre,  restant  ici  près  de  moi,  je  te  donnerais  volontiers,  moi 
aussi,  une  maison,  des  richesses  ;  mais,  si  tu  ne  le  veux  pas,  aucun  Phéacien  ne 
t'y  contraindra;  le  grand  Jupiter  en  serait  irrité.  »  Les  affaires  de  mariage  n'al- 
laient pas  si  vile  dans  la  bonne  société  d'Athènes  et  d'Alexandrie;  Aristarque  avait 
noté  ces  six  vers  de  son  signe  de  doute,  non  sans  regret,  car  il  leur  trouvait  une 
couleur  très-homérique.  C'était  se  montrer  plus  sévère  que  le  moraliste  Plutarque, 
et  qu'un  orateur  chrétien,  saint  Basile,  qui  cite  comme  un  modèle  de  pureté  mo 
raie  tout  cet  épisode  d'Ulysse  chez  les  Phéaciens.  Le  bon  goût  des  modernes  se 
trouve  très-heureux  de  pouvoir  invoquer  une  telle  autorité  (1). 

Au  reste,  le  mal  n'est  pas  de  grave  conséquence  lorsque  nos  alexandrins  con- 
damnent des  vers  sans  les  supprimer  :  alors  nous  restons  libres  de  les  croire  ou 
de  suivre  un  meilleur  avis;  mais  il  est  plus  d'une  fois  arrivé  que  le  jugement  d'A- 
ristarque  a  fait  disparaître  des  manuscrits  les  vers  condamnés.  Wolf  en  comptait 
ainsi  plus  de  quarante  absents  pour  cette  cause  dans  le  manuscrit  de  Venise,  et 
Plutarque  nous  en  a  conservé  quatre  qui,  sans  lui,  nous  seraient  inconnus.  Il  faut 
citer  cet  exemple  d'un  abus  de  pouvoir  qui  avait  d'étranges  conséquences.  Dans  un 
des  plus  magnifiques  chants  de  l'Iliade,  le  vieux  Phénix  raconte  son  histoire  à 
Achille;  il  se  dépeint  frappé  par  l'imprécation  d'un  père...  «  Le  roi  des  enfers  et 
Proserpine,  divinités  terribles,  exaucèrent  ses  vœux.  Hélas  !  je  pensai  l'immoler  de 
mon  fer  aigu  ;  mais  un  dieu  suspendit  ma  colère,  offrant  à  mon  esprit  quelle  serait 
ma  renommée  parmi  le  peuple,  quel  serait  mon  opprobre  aux  yeux  de  tous  les 
hommes,  si  le  seul  de  tous  les  Grecs  j'étais  appelé  parricide.  »  Aristarque  sup- 
prima ces  vers  par  crainte,  dit  trop  brièvement  Plutarque,  sans  doute  parce  que 

(1)  Plutarque,  De  la  manière  de  lire  les  poètes.  Saint  Basile,  Conseils  à  des  jeunes  gens 
sur  la  manière  de  lire  avec  fruit  les  livres  païens. 


220  ARISTARQUE. 

cet  emportement  d'un  fils  qui  va  presque  jusqu'au  parricide  lui  semblait  d'un 
exemple  dangereux.  Le  moraliste  est  moins  rigide;  il  trouve  dans  cet  exemple  un 
avertissement  utile  contre  les  fatales  conséquences  de  la  colère.  Est-ce  donc  comme 
précepteur  d'un  roi  qu'Aristarque  devance  et  dépasse  la  sévérité  d'un  philosophe 
et  celle  d'un  saint?  Je  comprends  mieux  les  scrupules  qui  faisaient  suspecter,  dans 
le  même  ouvrage,  le  récit  un  peu  leste  des  amours  de  Mars  et  de  Vénus  surpris 
par  Vulcain.  Encore  est-il  dangereux  d'appliquer  à  des  temps  si  éloignés  de  nous 
les  convenances  d'une  société  plus  polie.  La  poésie  des  peuples  primitifs  se  joue 
quelquefois  de  l'idée  divine  avec  une  liberté  qui,  grâce  aux  éternelles  contradic- 
tions de  l'esprit  humain,  n'exclut  ni  la  foi,  ni  le  respect. 

Aristarque  tenait  encore  pour  apocryphe,  et  cela  sur  des  preuves  dont  le  détail 
ne  nous  est  pas  parvenu,  un  chant  et  demi  de  l'Odyssée  (1).  D'anciens  critiques, 
parmi  lesquels  il  faut  sans  doute  le  comprendre,  considéraient  le  dixième  chant 
de  l'Iliade  comme  un  petit  poëme  à  part  inséré  par  Pisistrate  dans  le  corps  du 
poème.  Dans  le  reste  de  l'Iliade,  plusieurs  centaines  de  vers  étaient  marqués  de 
son  obèle  réprobateur.  Cicéron  ne  plaisantait  donc  pas  autant  qu'on  pourrait 
croire,  quand  il  écrivait  à  un  ami  :  Aristarchus  Homeri  versum  negat,  quem  non 
probat.  Heureusement  les  copistes  n'ont  pas  toujours  obéi  à  ces  décisions;  nous 
aurions  à  regretter  aujourd'hui  une  notable  partie  des  poèmes  homériques. 

Un  ancien  auteur  a  dit  :  «  Trois  choses  sont  impossibles  :  arracher  à  Jupiter  sa 
foudre,  à  Hercule  sa  massue,  à  Homère  un  seul  vers.  »  Pour  la  dernière  au  moins, 
on  voit  que  nos  alexandrins  avaient  plus  de  confiance,  et  que  leur  audace  a  quel- 
quefois réussi  ;  mais  ces  exclusions  arbitraires  ne  sont  pas  le  plus  étrange  procédé 
dont  ils  se  permissent  l'emploi.  Aristarque  s'avisa  un  jour  d'enlever  deux  vers  à 
l'Iliade,  dans  la  description  du  bouclier  d'Achille  où  ils  figuraient  très-bien, 
pour  les  reporter  avec  trois  autres,  qu'il  avait  sans  doute  trouvés  ailleurs,  dans  le 
quatrième  chant  de  l'Odyssée,  où  ils  figurent  à  contre-sens  au  milieu  d'une  des- 
cription de  la  cour  de  Ménélas.  Athénée  a  déjà  relevé  cette  idée  malheureuse  et  si 
contraire  aux  sages  principes  que  s'était  posés  Aristarque  (2)  :  c'est  que  les  plus  grands 
esprits  n'échappent  pas  à  l'inconséquence,  et  qu'il  est  plus  facile  de  se  donner  des 
règles  que  de  les  bien  appliquer  en  toute  occasion.  Voyez  de  quelle  main  Aristote 
a,  dans  sa  Poétique,  tracé  la  théorie  de  l'épopée,  et  comparez  ensuite  avec  les 
traits  hardis  de  cette  ébauche  philosophique  les  minuties  que  nous  ont  conservées 
sous  le  nom  du  même  Aristote  les  commentateurs  d'Homère.  Que  d'esprit  dépensé 
en  pure  perte  sur  des  problèmes  ou  puérils,  ou  imaginaires,  pour  décider  par 
exemple  comment  Neptune  a  pu  produire  un  fils  aussi  laid  que  le  cyclope,  ou 
comment  la  tête  de  Gorgone  peut  se  trouver  à  la  fois  aux  enfers  et  sur  le  bouclier 
d'un  dieu  (ô)  ! 

Le  plus  important  problème  de  cette  philologie  homérique  est  malheureuse- 
ment celui  sur  lequel  nous  possédons  aujourd'hui  le  moins  de  renseignements. 
Quelques  grammairiens  attribuaient  l'Iliade  et  l'Odyssée  à  deux  auteurs  différents. 
Xénon  est  un  des  défenseurs  de  ce  système,  qu'attaquait  sans  doute  Aristarque 


(1)  Ces  arguments  dont  il  reste  quelques  traces  dans  des  scholies  aujourd'hui  anonymes, 
ont  été  reproduits  et  développés  avec  beaucoup  de  force  par  A.  Spohn,  dans  son  livre 
I)e  extrema  parle  Odinsece;  Leipsig,  1816,  in-8°. 

(  )  Athénée,  liv.  v.  p.  181. 

(5)  Scholies  de  l'Odyssée,  ix,  106  ;  u.  633.  Voyez  encore,  sur  l'Iliade,  m,  411,  et  vu,  93. 


ARISTARQUE.  221 

dans  son  livre  Contre  le  paradoxe  de  Xénon;  mais  ce  qui  reste  de  cette  polémique 
se  borne  à  un  petit  nombre  de  futilités.  Le  lecteur  y  trouverait  aussi  peu  d'intérêt 
que  de  profit  ;  il  souscrirait  volontiers  à  certain  jugement  de  Sénèque  (1)  sur  cette 
discussion  familière  aux  écoles  grecques,  et  renouvelée  de  nos  jours  avec  supé- 
riorité par  Benjamin  Constant.  D'ailleurs,  le  seul  fragment  qui  nous  reste 
des  objections  d'Arislarque  contre  Xénon  n'a  pas  même  aujourd'hui  un  rapport 
direct  et  saisissable  avec  la  question  soulevée  par  ce  grammairien  et  par  Hella- 
nicus. 

Enfin  on  attribue  (2)  à  l'école  d'Aristarque  la  division  de  chacun  des  poèmes 
homériques  en  vingt-quatre  chants,  dont  chacun  est  désigné  par  une  des  vingt- 
quatre  lettres  de  l'alphabet,  innovation  peu  coupable  en  elle-même  assurément, 
mais  qui  pourtant  a  jeté  quelquedésordre  dans  l'économie  de  l'Iliade  et  de  l'Odys- 
sée. On  sait  qu'aux  époques  les  plus  anciennes  les  deux  épopées  d'Homère  ne  se 
chantaient  que  par  épisodes  détachés.  Les  premiers  exemplaires  qui  en  furent 
rédigés  n'offraient  sans  doute  pas  d'autre  division  que  celle  de  ces  anciennes  rap- 
sodies.  Platon  et  Aristote  n'en  connaissaient  pas  d'autres.  Pour  égalera  peu  près 
entre  eux  ces  vingt-quatre  livres,  les  alexandrins  ont  été  forcés  de  couper  en  deux 
ou  de  réunir,  selon  le  cas,  certains  épisodes  qui  s'accommodaient  mal  à  l'unifor- 
mité de  la  nouvelle  division.  Cela  n'est  pas  sans  quelque  inconvénient  pour  la  lec- 
ture, mais  cela  surtout  a  étrangement  influé  sur  les  théories  des  modernes  concer- 
nant l'économie  du  poème  épique.  On  s'est  d'ordinaire  autorisé  de  la  division 
alexandrine  comme  d'un  exemple  donné  par  Homère  lui-même;  c'est  une  tyrannie 
de  plus  qui  a  pesé  sur  l'épopée  moderne.  Comme  tant  de  règles  prétendues  aris- 
totéliques, la  règle  des  douze  ou  des  vingt-quatre  chants  doit  son  origine  au  caprice 
d'un  grammairien  qui  voulut  que  l'œuvre  d'Homère,  dépôt  sacré  de  toute  science 
et  de  toute  poésie,  rappelât  par  ses  divisions  même  l'alphabet  de  la  langue  im- 
mortelle (3). 

En  général,  l'autorité  des  idées  reçues,  la  puissance  de  la  tradition,  voilà  ce  qui 
ressort  le  plus  clairement  pour  nous  de  cette  élude  sur  les  débats  de  la  critique 
naissante.  Une  pensée  domine  tous  les  travaux  des  philosophes,  des  sophistes  et 
des  grammairiens  sur  Homère,  c'est  celle  de  la  foi  la  plus  paisible  au  personnage 
de  ce  poète.  Pisistrate  évidemment  avait  cru  recueillir  les  vers  d'un  seul  auteur, 
Xénophane  et  Platon  croyaient  s'attaquer  à  quelque  grand  inventeur  de  fables 
dangereuses  quand  ils  déclamaient  contre  la  morale  de  1  Iliade.  Homère  était  pour 
Aristote,  pour  Chrysippe  et  ses  stoïciens,  pour  toute  l'école  d'Alexandrie,  le  type 
idéal  de  l'imagination  et  de  la  raison  poétique.  C'est  Homère,  ainsi  conçu,  qui 
semble  présidera  toutes  les  discussions  du  Musée,  en  dicter  toutes  les  décisions. 
Homère  n'a  pu  écrire  ce  mot  ou  ce  vers,  insérer  cet  épisode  dans  son  poëme; 
l'allégorie  est  une  heureuse  invention  d'Homère,  un  art  profond  d'enseigner  la 
morale  sous  des  formes  attrayantes;  ou  bien  la  sagesse  d'Homère  est  plus  simple, 
elle  consiste  à  sentir,  à   reproduire  vivement   les  grandes  passions,  les  grandes 

(1)  De  Brevitate  vitœ,  c.  xm  :  «  Grœcorum  ille  morbus  fuit  queerere  quem  nuinerum 
remigum  Uly:>ses  habuisset  :  prier  scripta  esset  Ilias  an  Odyssea,  praelerea  an  ejusdem 
esset  aucloris.  » 

(2)  Pseudo-Plularque,  De  la  Poésie  d'Homère,  c.  il. 

(5)  Par  une  sublililé  plus  puérile  encore,  on  avait  remarqué  que  les  deux  premières 
lettres  du  premier  mot  de  l'Iliade  (m-e),  prises  numériquement,  formaient  le  chiffre  48. 
nombre  total  des  chants  de  l'Iliade  et  de  l'Odyssée. 

TOME    1.  lô 


^22  ARISTARQUE. 

scènes  de  la  nature.  En  un  mot,  Homère  a  tort  ou  a  raison,  il  est  ridicule  (1)  ou 
sublime;  mais  pour  Zoïle,  qui  le  déchire,  comme  pour  Aristarque,  qui  l'admire, 
Homère  est  un  personnage  réel,  historique.  Nous  savons  à  quelle  date  Aristarque, 
Cratès,  d'autres  encore,  plaçaient  sa  naissance  :  c'était  pour  tous  un  l'ait  démontré 
que  les  deux  épopées  homériques  étaient  sorties  du  cerveau  d'un  même  poêle,  que 
seulement  elles  s'étaient  altérées  ça  et  là  sous   la  main  des   arrangeurs  et  des 
copistes.  Tout  au  plus,  avec  la  secte  de  Xénon,  eût-il  fallu  reconnaître   deux  Ko- 
mères,  égaux  d'ailleurs  dans  la  diversité  de  leurs  génies  ;  mais  on  n'apercevait  ni 
dans  l'Iliade,  ni  dans  l'Odyssée,  ni  dans  l'histoire  de  leur  transmission,  aucune 
raison  de  croire  que  ces  deux  chefs-d'œuvre  pussent  être  attribués    au   travail 
successif  d'une  école  de  poètes  inspirés.  Aujourd'hui   la   critique  a  renversé  les 
conditions  du  problème.  Elle  ne  va  plus  de  l'auteur  à  l'œuvre,  mais  de  l'œuvre  à 
l'auteur.  Comment  s'est  produit  ce  changement?  Ce  serait  l'objet  d'une  autre  étude. 
Aristarque  avait,  sur  toutes  ces  questions,  dit  le  dernier  mot  de  la  critique  an- 
cienne. En  lui  se  personnifie  au  plus  haut  degré  ce  bon  goût,  celte  poétique  d'ap- 
plication, sans  ambitieuse  théorie,  qui  est  peut-être  la  vraie  critique,  la  plus  utile 
aux  poètes  du  moins.  On  apprend  plus  de  chose  sur  l'esprit  et  l'économie  du  poème 
épique  dans  les  débris  du  commentaire  d'Arislarque  que  dans  les  traités  d'Aristote 
et  du  père  Le  Bossu.  On  ne  voit  d'ailleurs,  par  aucun  témoignage,  qu'Aristarque 
ait  jamais  songé  à  réunir  en  un  corps  de  doctrines  les   principes  que  nous  avons 
déduits  de  ses  jugements  épars  chez  les  interprètes  d'Homère,  et  j'aime  à  prendre 
cette  vraisemblance  pour  une  vérité.  Un  esprit  sincère  et  juste,  qui  a  beaucoup 
relevé  les  défauts  d'autrui,  doit  se  soucier  peu  d'écrire.  A  critiquer  on  apprend  à 
redouter  la  critique.  Nous  avons  là  dessus  un  précieux  aveu  d'Aristarque  :  ne 
pouvant  pas  écrire  comme  il  voulait,  il  ne  voulait  pas  écrire  comme  il  pouvait  (2). 
Bayle  a  rapproché  de  ce  mot  une  réponse   toute  semblable  de  Théocrite,  et  une 
autre  fort  analogue  d'Isocrate;  mais  cette  modestie  ne  convient  à  personne  mieux 
qu'au  critique  éminent  qui,  après  avoir  passé  sa  vie  dans  l'étude  des  plus  parfaits 
auteurs  de  la  littérature  grecque,  devait  sentir  combien  il  était  difficile  de  se  faire 
lire  après  eux. 

On  sait  bien  peu  de  chose  des  dernières  années  d'Aristarque,  et  personne  jus- 
qu'ici n'a  pris  soin  de  réunir  et  d'accorder  les  rares  documents  qui  nous  sont  par- 
venus sur  ce  sujet.  Relire,  dit  Suidas,  dans  l'île  de  Cypre,  étant  devenu  hydropique, 
il  se  laissa  mourir  de  faim  à  l'âge  de  soixante-douze  ans.  Ses  deux  fils,  qui  lui 
survécurent,  étaient  fort  pauvres  d'esprit.  L'un  d'eux  même  fut  vendu  comme 
esclave;  mais,  ayant  par  bonheur  été  amené  à  Alhènes,  les  Athéniens  payèrent  à 
son  maître  le  prix  de  sa  liberté.  Cette  retraite  (3),  ce  suicide,  cette  étrange  destinée 
des  fils  d'un  père  illustre,  tout  cela  fait  naître  bien  des  réflexions.  Aristarque 
mourut-il  donc  dans  la  disgrâce,  et  comment  l'eùt-il  encourue?  La  mort  volontaire 
pour  échapper  aux  douleurs  ou  à  l'ennui  d'une  maladie  incurable  était  facilement 

(1)  Nous  n'exagérons  pas;  c'est  une  des  épilhèles  que  se  permettent  souvent  les  gram- 
mairiens ennemis  d'Homère  dans  les  scholies  dr  Venise. 

(2)  Porphyr.  ad  Horatii  Epist.,  Il,  i,  vers  23"  :  «  Hoc  velus  esse  diclum  Arislarchi 
ferunt,  qui.  cùm  muha  reprehenderel  in  Ilomero,  aiebal  :  «  Neque  se  posse  scribere 
»  queroadmoùum  vellel,  neque  velle  quemadmodum  posset.  » 

(3)  Suidas  semble  aussi  indiquer  un  voyage  d'Arislarque  à  Pergame,  où  auraient  eu 
lieu  ses  débats  avec  Craies;  mais  nous  croyons  voir  là  quelque  contusion  ou  quelque 
erreur  du  copiste. 


ARISTARQUE.  225 

excusée  aux  yeux  des  moralistes  païens  :  on  en  connaît  beaucoup  d'exemples  dans 
l'antiquité  ;  mais  comment  excuser  l'étrange  insouciance  qui  livre  à  la  misère,  à 
l'esclavage  même,  les  fils  du  précepteur  d'un  roi,  du  chef  d'une  grande  école?  Il  y 
a  là  quelque  mystère,  quelque  erreur  peut-être  du  biographe  anonyme  auquel 
nous  devons  ces  détails.  Ne  s'est-il  pas  trouvé  un  auteur  assez  ignorant  pour 
placer  Zénodote  et  Aristarque  dans  une  pléiade  de  soixante-douze  grammairiens 
chargés  par  Pisislrate  de  recueillir  et  de  coordonner  les  poésies  d'Homère,  véri- 
table commencement  d'une  légende  qui  ne  s'est  pas  développée,  contrefaçon 
païenne  de  la  tradition  relative  aux  soixante-douze  interprètes  de  livres  saints? 
Voici  du  moins  ce  que  l'on  peut  conjecturer  sur  la  disgrâce  du  critique  d'Alexan- 
drie. 

Ptolémée  Philométor  était  arrivé  au  trône,  à  l'âge  de  cinq  ans,  en  181  avant 
Jésus  Christ.  Il  ne  put  guère  avoir  que  quinze  ou  vingt  ans  plus  tard  le  fils  qui 
fut,  dit-on,  élevé  par  Aristarque,  et  qui,  après  la  mort  de  son  père,  fut,  tout  jeune 
encore,  assassiné  dans  les  bras  de  sa  mère  Cléopûtre  par  un  oncle  usurpateur.  Le 
jeune  Ptolémée-Eupator  (c'est  le  nom  que  donne  à  ce  prince  un  documeut  décou- 
vert il  y  a  seulement  quelques  années)  reçut  probablement,  vers  l'an  150  avant 
Jésus-Christ,  les  premières  leçons  de  son  illustre  maître,  et,  comme  on  voit,  il 
n'eut  guère  le  temps  d'en  profiter;  mais  Aristarque  avait  depuis  longtemps  un 
autre  élève  à  la  cour  d'Egypte.  C'est  ce  frère  puîné  de  Philométor  (1),  véritable 
monstre  de  luxure  et  de  cruauté,  longtemps  rival  turbulent  de  Philométor,  puis 
son  successeur  par  le  double  crime  d'un  assassinat  et  d'un  mariage  incestueux.  Il 
osait  se  décerner  le  titre  de  Bienfaiteur  Evergète  II),  que  la  haine  des  Alexandrins 
changea  en  edui  de  Malfaiteur  (Kakergèle).  On  le  nomma  aussi  Physcon  (ventru) 
à  cause  d'une  infirmité  qui  complétait  la  laideur  de  sa  personne.  A  tous  ces  titres 
il  joignit  celui  de  Philologue,  qu'il  mérita  peut-être  par  son  zèle  pour  les  curiosités 
de  la  science,  car  lui  aussi,  comme  son  maître  Aristarque,  il  avait  discuté  des 
variantes  du  texte  d  Homère  (2),  mais  qu'il  démentit  bien  cruellement  par  sa  con- 
duite envers  les  savants.  C'est  lui  en  effet  qui,  après  avoir  inondé  de  meurtres 
Alexandrie  tout  entière,  chassa  par  centaines  en  exil  les  grammairiens,  les  philo- 
sophes, les  géomètres,  les  musiciens,  les  peintres,  les  médecins,  les  professeurs,  et 
peupla  ainsi  la  Grèce  de  savants  et  d  artistes,  réduits  par  la  misère  à  vendre  leurs 
leçons  au  plus  vil  prix  :  nouveau  moyen  de  répandre  les  bienfaits  de  l'art  et  de 
la  science  dans  les  écoles  ruinées  par  les  longues  guerres  dont  ce  siècle  est 
rempli  (3). 

Ou  il  y  a  des  vraisemblances  bien  trompeuses,  ou  nous  avons,  dans  celte  san- 
glante et  brutale  persécution,  le  secret  de  l'exil  d'Aristarque.  Ptolémée-Physcon 
avait  écrit  des  mémoires  historiques  fort  détaillés,  ;i  ce  qu'on  en  voit  dans  les 
citations  d'un  ancien  compilateur,  puisqu'il  y  parlait  de  ses  voyages  à  Assos,  à 
Corinthe.  des  princes  ses  contemporains,  tels  qu'Antiochus  Épiphane  et  Massinissa, 
et  aussi  de  sujets  moins  graves,  comme  des  faisans  nourris  à  grands  frais  dans 
les  volières  royales  à  Alexandrie.  Un  tel  prince  avait  assez  d'audace  pour  rendre 
compte  à  la  postérité  des  motifs  ou  des  prétextes  dont  il  appuya  l'expulsion  de 
son  ancien  maître,  et  le  triste  abandon  où  il  le  laissa  mourir. 

(1)  Athénée,  h,  p.  71. 
(5)  Athénée,  h,  p.  61. 
(3)  Ménéelès  et  Andron,  historiens  cités  par  Athénée,  v,  p.  184. 


-i-  I  ARISTARQUE. 

Quoi  qu'il  en  soit,  comme  toutes  les  réactions  violentes,  celle  de  Ptolémée- 
Physcon  n'eut  pas  d'effets  durables.  Alexandrie  se  repeupla  bientôt  de  philologues, 
de  géomètres,  de  médecins  et  de  philosophes.  A  défaut  d'une  postérité  digne  de  lui, 
Arisiarque  laissait  de  nombreux  élèves  qui  perpétuèrent  sa  gloire  en  continuant 
la  tradition  de  ses  doctrines.  Les  anciens  en  ont  compté  jusqu'à  quarante  :  on  en 
peut  citer  aujourd'hui  encore  une  dizaine,  parmi  lesquels  se  placent,  au  premier 
rang,  Ammonius,  qui  lui  succéda  dans  la  direction  de  son  école;  Apollodore,  dont 
il  nous  est  parvenu  un  bon  abrégé  de  mythologie  et  des  fragments  dignes  d'in- 
térêt; Moschus  de  Syracuse,  poète  élégant,  qui  forme  avec  Théocrite  et  Bion  la 
pléiade  des  écrivains  bucoliques  avant  Virgile. 

L'histoire  de  la  critique  est  encore  à  faire;  il  y  aurait  plus  d'un  grave  ensei- 
gnement à  en  tirer;  nous  n'en  voulons  pour  preuve  qu'une  des  pages  les  moins 
connues  de  cette  histoire,  celle  que  nous  avons  essayé  de  restituer.  Lorsque  l'au- 
teur du  Traité  sur  le  sublime  écrivait  :  La  critique  littéraire  est  le  dernier  pro- 
duit d'une  longue  expérience,  il  semblait  dire,  pensant  à  Aristarque,  qu'un  moment 
vient  dans  les  littératures  où  la  raison  et  le  goût  jugent  en  dernier  ressort  les  œuvres 
de  l'esprit,  et  leur  assignent  un  rang  invariable  dans  l'estime  de  la  postérité.  Ce 
travail  n'est  pas  aussi  simple,  et  ces  jugements  sont  moins  définitifs  que  les 
anciens  n'aimaient  à  le  croire.  Bien  des  essais  avaient  préparé  l'œuvre  d'Aris- 
tarque,  et  celle-ci  à  son  tour  a  provoqué  des  contradictions.  Le  temps  a  fait  naître 
pour  la  critique  des  problèmes  nouveaux.  L'éloquence,  la  poésie,  ont  trouvé 
d'autres  lois,  subi  d'autres  conditions  à  travers  les  vicissitudes  de  la  société 
grecque.  Les  horizons  du  goût  se  sont  tour  à  tour  élargis  ou  resserrés  selon  les 
passions  littéraires  de  chaque  jour.  Les  lettres  grecques,  puis  les  lettres  latines, 
ont  eu  leurs  périodes  alternatives  de  fécondité  et  de  lassitude,  d'inspiration  et  de 
stérile  patience,  de  naturel  et  de  recherche.  La  querelle,  maintenant  assoupie, 
chez  nous,  des  romantiques  et  des  classiques,  est  plus  vieille  qu'Aristarque,  et  s'est 
plus  d'une  fois  réveillée  après  lui  :  ce  serait,  dans  l'antiquité  seulement,  l'objet 
d'une  étude  curieuse,  qui  remettrait  en  présence,  non  plus  les  droits  d'Homère  ou 
de  Sophocle  jugés  plusieurs  siècles  après  leur  mort,  mais  les  prétentions  d'écoles 
contemporaines  et  rivales  se  disputant  l'honneur  des  bonnes  théories  et  des  saines 
pratiques.  Du  milieu  de  ces  débats,  une  vérité  ressortirait  avec  évidence,  c'est  que 
tôt  ou  tard,  moins  par  le  génie  des  hommes  que  par  le  travail  des  siècles,  le  bon 
goût  triomphe  dans  les  jugements  du  public.  On  raconte  que  certain  poète  épique 
d'Alexandrie  faillit  être  classé,  dans  le  Canon,  auprès  d'Homère.  Aristophane  et 
Aristarque  s'abstinrent  toutefois,  parce  que  ce  poète  était  vivant;  il  avait  des  amis 
sans  doute,  et  de  nombreux  prôneurs.  La  postérité  l'a  laissé  sous  le  vestibule  du 
temple  où  brille  la  slatue  d'Homère  :  il  se  nomme  Apollonius  de  Rhodes. 

E.  Eggek. 


L'ALLEMAGNE 


DU  PRESENT. 


A  M.  LE  PRINCE  DE  METTERNICU. 


L'esprit  de  lutte  possède  le  monde  :  tout  le  génie  des  politiques  ne  saurait  l'en 
défendre,  puisque  vous-même,  prince,  vous  avez  échoué.  Dieu  donc  vous  rende  la 
paix,  car  les  hommes  n'en  veulent  plus.  La  France,  un  peu  vite  fatiguée,  s'était 
endormie;  voici  que  l'Allemagne  s'éveille  ;  vous  ne  gagnerez  point  au  change  ;  elle 
s'éveille  tout  de  bon.  Voyageur  ignoré,  j'ai  recueilli  sur  mon  chemin  les  premiers 
bruits  de  cette  vie  nouvelle;  je  vous  la  dénonce.  Ne  vous  y  trompez  pas,  ce  ne  sont 
plus  des  écoliers  ou  des  rêveurs  qui  vous  déclarent  la  guerre;  vous  avez  eu  trop 
beau  jeu  de  ces  poétiques  complots  dont  vous  faisiez  semblant  d'avoir  peur.  Il  n'y 
a  plus  de  ces  honnêtes  Teutons  qui  méditaient  la  mort  des  rois  et  la  ruine  des 
trônes  pour  restaurer  les  splendeurs  primitives  du  saint-empire  germanique.  On  ne 
conspire  plus  dans  les  universités,  au  fond  des  cabarets  à  bière,  au  bruit  du  choc 
des  verres  et  du  cliquetis  des  épées;  on  conspire  au  grand  jour,  prince,  et  vous 
n'y  pouvez  rien.  On  conspire  en  frac  et  en  chapeau  rond,  sans  appareil  pitto- 
resque, sans  fantaisie  romantique,  chacun  à  sa  place  et  à  ses  affaires,  qui  dans  son 
comptoir,  qui  dans  sa  chaire,  qui  dans  son  cabinet,  qui  à  sa  charrue.  On  se  dit  tout 
simplement  qu'il  ne  serait  pas  si  mal  d'apprendre  enfin  à  se  conduire  soi-même, 
et  qu'on  a  bien  maintenant  assez  d'âge  et  de  raison  pour  marcher  sans  lisières. 
On  remercie  le  ciel  d'avoir  donné  de  si  bons  princes  au  pays,  de  magnanimes  sei- 
gneurs qui  sont  nés  cléments,  mais  encore  ne  serait-on   pas  fâché  d'avoir  par 


226  l'allemagne  du  présent. 

devers  soi  quelque  garantie,  au  cas  où  l'envie  leur  prendrait  d'être  pires.  On 
estime  qu'en  matière  de  royales  promesses,  il  en  reste  toujours  plus  lorsqu'on  les 
écrit  que  lorsqu'on  ne  les  écrit  pas,  et,  si  ravi  qu'on  soit  des  chefs-d'œuvre  ora- 
toires de  ces  beaux  parleurs  couronnés,  on  aimerait  pourtant  mieux  voir  leur  élo- 
quence mise  en  forme  de  contrat  et  couchée  sur  le  papier.  C'est  plus  vulgaire, 
mais  c'est  plus  sûr.  Bref,  on  est  convaincu  que  les  gouvernés  ont  assez  de  mérite 
à  se  laisser  faire  pour  que  les  gouvernants  prennent  au  moins  quelquefois  leur  avis, 
et  l'on  prétend  que  ces  avis-là  sont  les  bons.  On  se  dit  tout  cela  sans  beaucoup  cher- 
cher, sans  se  gêner  beaucoup;  on  le  dit  tout  haut,  à  tout  moment,  de  tous  côtés; 
on  le  pense  toujours,  on  ne  pense  qu'à  cela. 

Or,  ces  infatigables  conspirateurs,  ce  sont,  en  vérité,  les  gens  du  monde  les 
plus  pacifiques,  et  c'est  là  pour  vous  le  mauvais  signe;  ce  sont  gens  d'humeur 
posée,  d'habitudes  casanières,  des  marchands  et  des  propriétaires  qui  ne  son- 
geaient auparavant  qu'à  gérer  leur  négoce  ou  leurs  biens,  des  érudits  qui  se  nour- 
rissaient de  commentaires,  des  juristes  qui  ne  sortaient  pas  du  Digeste,  tous  les 
philistins  d'autrefois  !  Il  n'y  a  plus  de  philistins,  ou  du  moins  l'espèce  eu  est 
changée.  Voici  venir  les  bourgeois,  les  vrais  bourgeois  de  la  société  constitution- 
nelle; qu'on  se  défende  comme  on  pourra,  cette  race  est  sans  pitié.  C'est  juste- 
ment de  la  sorte  qu'elle  est  arrivée  chez  nous  à  l'empire  ;  c'est  en  s'agitant  comme 
elle  s'agite  à  présent  jusqu'au  pied  du  Johannisberg.  Pour  mener  des  masses 
aveugles,  il  ne  faut  qu'un  enchanteur  populaire  qui  les  remue  du  bout  de  sa 
baguette  et  les  bride  au  gré  de  son  caprice  :  le  mal  est  qu'on  n'avance  ainsi  qu'avec 
grand  bruit  et  grand'peine  ;  mais  les  hommes  raisonnables,  qui  souhaitent  sciem- 
ment le  juste  et  le  possible,  persévèrent  et  réussissent,  sans  avoir,  pour  ainsi 
parler,  autre  chose  à  faire  que  de  vivre,  parce  que  ces  nobles  souhaits,  devenus 
comme  une  portion  de  leur  vie,  s'accomplissent  d'eux-mêmes  à  mesure  qu'elle  se 
prolonge.  C'est  là  l'histoire  de  la  France  de  89;  c'est  aujourd'hui  celle  de  l'Alle- 
magne. C'est  aujourd'hui  de  votre  côlé,  prince,  comme  c'était  alors  du  nôtre,  un 
invincible  besoin  de  lumière  et  de  liberté;  c'est  une  confiance  absolue  dans  l'effi- 
cacité politique  et  morale  de  ces  grandes  assemblées  qui  régénèrent  la  patrie,  c'est 
une  attente  universelle.  Tout  le  monde  est  sur  pied  ;  j'ai  rencontré  partout  de 
l'élan,  de  la  foi,  de  l'enthousiasme,  que  vous  dirai-je?  les  vertus  naïves  des  révo- 
lutionnaires qui  commencent  au  beau  milieu  de  la  place  publique,  et  déjà  cepen- 
dant du  sang-froid,  de  la  tactique,  les  vertus  savantes  qui  gagnent  les  batailles 
parlementaires  dans  le  pays  légal. 

Votre  sagesse  a  donc  enfin  trouvé  son  écueil,  votre  barque  est  brisée;  mais, 
quand  je  pense  à  tout  ce  temps  pendant  lequel  vous  l'avez  gouvernée  sur  cette  mer 
orageuse  des  idées  et  des  passions  contemporaines,  sur  cette  mer  profonde  que 
vous  vouliez  faire  de  glace,  je  m'incline  devant  votre  esprit,  qui  fut  si  puissant  ;  je 
mesure  mieux  la  grandeur  de  votre  nom  en  découvrant  tout  ce  qu'il  faut  d'efforts 
heureux  pour  l'abattre;  spectateur  de  votre  décadence,  je  ne  puis  m'empêcher 
d'éprouver  une  sorte  d'admiration  pour  votre  fortune.  C'est  pourquoi  j'ai  pris  sur 
moi  de  vous  dédier  ces  lettres,  qui  sont  comme  le  récit  d'une  victoire  en  train, 
c'est  parce  que  j'ai  de  toutes  parts  entendu  que  c'était  de  vous  qu'on  triomphait, 
c'est  parce  qu'il  sied  d'honorer  des  vaincus  dont  la  ruine  tient  tant  de  place. 

Oui,  prince,  vous  êtes  un  des  vaincus  dont  on  parlera  dans  l'avenir:  il  est  à  la 
mode  maintenant,  parmi  certains  diplomates  tout  neufs,  de  rabaisser  les  services 
que  vous  avez  rendus  à  votre  cause,  et  cette  cause  étant  perdue,  comme  en  effet 


l'Allemagne  du  présent,  227 

vous  deviez  la  perdre,  ils  accusent  impunément  votre  vieille  habileté.  Le  vrai 
c'est  qu'ils  tâchent  de  recommencer  à  leur  guise  cette  chanceuse  partie  qu'on  ne 
gagnera  jamais.  Ils  ne  connaissent  rien  au  jeu  que  vous  avez  joué;  ce  sont  des  en- 
fants maladroits  et  présomptueux.  Le  siècle  a  sa  pente;  il  veut  ce  qu'il  veut.  Or, 
ceux-là  s'imaginent  lui  donner  le  change  et  lui  faire  croire  qu'ils  marchent  avec 
lui  parce  qu'ils  font  mine  de  marcher.  Les  hommes  entendent  partout,  doréna- 
vant, agir  eux-mêmes  et  se  porter  responsables  de  leurs  actes  :  mais  voilà  que  ces 
profonds  politiques  ont  inventé  décrier  encore  plus  haut  que  le  vulgaire  ces  grands 
mots  de  raison  et  de  liberté.  Vous  demandez  des  institutions  raisonnables  !  reprenez 
celles  que  le  temps  a  détruites;  nous  allons  vous  prouver  qu'elles  étaient  l'idéal 
de  la  science.  Vous  soupirez  après  des  libertés  équitables!  nous  allons  vous  offrir 
des  privilèges  et  vous  démontrer  qu'ils  ont  bien  meilleur  air.  Vous  avez  goûté 
comme  tout  le  monde  du  fruit  défendu  de  l'arbre  de  la  science,  vous  vous  aper- 
cevez que  vous  êtes  nus  !  laissez-nous  faire,  nous  allons  vous  habiller  avec  les 
défroques  du  passé;  le  clinquant  en  est  joli.  Imprudents  qui  ne  trompent  qu'eux- 
mêmes,  et  ne  savent  qu'irriter,  en  les  provoquant  par  de  fausses  espérances,  ces 
légitimes  désirs  qu'ils  essaient  de  leurrer!  Vous  du  moins,  prince,  quand  vous 
luttez  contre  l'impossible,  vous  ne  vous  abusez  pas  et  ne  vous  mettez  point  en  frais 
inutiles.  Vous  ne  vous  fatiguez  pas  à  chercher  des  constitutions  qui  ne  soient  point 
des  constitutions,  un  mouvement  qui  ne  soit  point  le  mouvement  ;  vous  dites  tran- 
quillement que  tout  mouvement  est  mauvais,  et  vous  rangez  vos  armées  en  tra- 
vers ;  vous  ne  vous  souciez  pas  de  rivaliser  d'imagination  avec  la  pensée  publique, 
vous  avez  bien  assez  de  la  réprimer  ;  vous  ne  cherchez  point  tel  ou  (el  objet  de 
rencontre  à  lui  livrer  en  pâture  ;  vous  ne  l'encouragez  point,  vous  l'arrêtez  court. 
A  toutes  ces  forces  vives  qui  vous  pressent,  vous  n'avez  jamais  opposé  que  la  force 
d'inertie.  Depuis  trente  ans  révolus,  vous  êtes  resté  sur  la  défensive,  et,  lâchant 
pied  chaque  jour,  chaijue  jour  vous  avez  repris  pied.  C'a  été  là  votre  génie  ;  pen- 
dant trente  ans,  vous  avez  su  ne  rien  faire.  Vos  détracteurs  ont  beau  dire  que  c'était 
le  génie  de  la  médiocrité;  —  il  n'y  a  que  la  médiocrité  qui  s'agite  au  hasard  et 
remue  pour  remuer.  Ministre  souverain  d'un  état  mal  assemblé,  vous  n'ignoriez 
pas  qu'il  ne  fallait  qu'un  choc  pour  en  déjoindre  les  morceaux  ;  vous  avez  employé 
votre  vie  à  vous  garer.  Vous  êtes  le  premier  politique  dont  toute  l'ambition  ait  été 
d'écarter  les  pierres  du  chemin  des  autres,  de  peur  qu'ils  ne  vous  dérangeassent  en 
tombant.  Vous  n'avez  eu  ni  passion  ni  système;  vous  n'avez  voulu  que  le  silence  et 
l'immobilité  du  statu  quo.  C'est,  après  tout,  une  bien  triste  sagesse,  c'est  un  bien 
injuste  mépris  pour  les  vœux  les  plus  sacrés  du  temps  dont  vous  êtes  !  Que  celui-là 
pourtant  vous  condamne  sans  pitié  qui  eût  trouvé  moyen  de  faire  durer  autrement 
cet  empire  informe  dont  les  destinées  pèsent  sur  vous  !  Que  celui  là  vous  maudisse 
qui  se  connaîtrait  le  courage  de  sacrifier  au  progrès  général  des  idées  l'éclat  et  la 
puissance  attachés  pendant  trois  siècles  au  nom  de  son  pays,  le  vertueux  patriote 
qui  saurait  bravement  accepter  un  si  profond  abaissement  de  la  fortune  nationale 
pour  le  profit  commun  de  l'humanité! 

C'est  qu'en  effet,  vous,  prince,  vous  êtes  un  patriote  qui  n'avez  plus  de  patrie; 
te  temps  est  passé  où  les  royaumes  se  gagnaient  dans  les  traités  et  dans  les  ba- 
tailles, au  mépris  de  l'intérêt  et  du  droit  des  sujets.  A  chaque  pas  de  l'esprit  mo- 
derne, vous  perdez  les  vôtres:  que  vous  reslera-t-il  demain?  Votre  ennemi,  c'est 
['inévitable,  ainsi  qu'on  disait  dans  les  premiers  âges  du  monde  en  parlant  du 
destin  ;  c'est  la  pensée  de  ce  temps-ci  ;  c'est  une  autre  fatalité,  mais  une  fatalité 


228  l'allemagne  du  présent. 

raisonnable;  c'est  cette  force  invincible  qui  résulte  désormais  du  concours  éclairé 
des  intelligences  et  des  volontés  humaines,  une  force  immense  incarnée  pour  tou- 
jours dans  les  hommes  et  dans  les  choses  de  notre  révolution.  Vous  serez  ainsi  l'une 
des  dernières  victimes  de  la  révolution  française,  non  pas  une  victime  fougueuse  et 
révoltée  comme  Pitt  et  Castelreagh,  mais  une  victime  opiniâtre  et  patiente,  comme 
le  soldat  qui  meurt  à  son  rang  et  tombe  l'arme  au  bras  ;  vous  tomberez  avec  le 
flegme  autrichien.  Peut-être  essayez-vous  parfois  de  vous  faire  illusion  ;  vous  n'y 
réussirez  pas  :  en  vain  vous  fermez  les  yeux  ;  votre  vainqueur  vous  crie  son  nom. 

Il  m'est  venu  de  bonne  source  que  le  jour  où  sa  majesté  prussienne  vous  reçut 
en  son  château  de  Stolzenfels,  vous  lui  payâtes  son  hospitalité  par  un  mol  de  votre 
façon  :  «  Serait-il  vrai,  sire,  auriez-vous  dit,  que  vous  veuillez  enfin  nous  donner 
une  charte  ?  Prenez  à  notre  bon  voisin  celle  de  1830  ;  c'est  la  plus  fraîche  date  et 
le  dernier  goût.  »  L'histoire  ne  rapporte  pas  la  réponse  ;  mais  votre  royal  interlo- 
cuteur ne  fut  probablement  très-charmé  ni  dans  sa  vanité  d'auteur  inédit,  ni  dans 
son  amour-propre  d'Allemand  de  la  vieille  roche.  Et  cependant  vous  parliez  de 
meilleur  sens  que  vous  ne  le  vouliez  ;  votre  conseil  était  plus  sérieux  que  vous  ne 
le  pensiez.  Une  charte  française  à  des  sujets  allemands,  ce  n'était  pas  une  si  grande 
moquerie  que  vous  aviez  essayé  de  la  faire  :  nous  sommes  tous  plus  près  les  uns 
des  autres  qu'il  ne  le  faudrait  pour  vous.  Il  n'y  a  pas  deux  manières  d'avoir  du 
bon  sens  :  c'est  là  ce  qui  m'a  partout  émerveillé  dans  ma  route,  c'est  l'introduc- 
tion d'un  nouvel  esprit  jusque  sous  ce  réseau  dont  vous  resserrez  inutilement  les 
mailles  dans  votre  diète  de  Francfort  ;  c'est  ia  disparition  de  l'ancienne  Allemagne 
qui  abdique  et  s'efface  pour  revivre  comme  vil  maintenant  le  monde  tout  entier; 
on  ne  s'amuse  plus  aux  songes,  on  ne  rêve  plus  pour  rêver;  on  est  pressé  d'agir, 
et  l'on  veut  des  réalités  en  place  des  chimères;  religion,  philosophie,  politique, 
tout  va  là,  et  déjà  presque  avec  cette  promptitude  leste  et  sérieuse  que  nous  met- 
tons chez  nous  aux  bonnes  choses  dans  nos  bons  moments. 

C'est  cette  transformation  que  je  voudrais  maintenant  raconter.  Peut-être  sem- 
blera-t-il  qu'il  est  encore  ici  bien  souvent  question  de  théologiens  et  de  philoso- 
phes, plus  souvent  certes  que  de  politiques  et  de  diplomates;  mais  quoi!  prince, 
n'allez  pas  dire  comme  ce  pape  de  trop  spirituelle  mémoire  :  «  Ce  sont  des  que- 
relles de  moines;  »  attendez  la  fin  de  la  métamorphose.  Si  simples  que  soient  les 
détails  dont  je  me  fais  humblement  l'historien,  si  ordinaires  que  puissent  vous 
paraître  mes  histoires,  j'imagine  cependant  qu'elles  auront  quelque  intérêt  pour 
vous;  je  ne  sache  personne  autre  qui  vienne  jamais  vous  les  dire  avec  tant  de 
franchise;  et  pourquoi  trouveriez-vous  si  mauvais  d'avoir  été  une  fois  si  librement 
informé?  J'ai  donc  mis  votre  nom  sur  l'adresse  de  mes  modestes  épîtres;  j'ai  osé 
cela  sans  intention  mauvaise,  sans  ironie  calculée,  avec  celte  déférence  qu'on  doit 
aux  illustres  forlunesqui  tombent  ;ç'a  été  pour  moi  cet  hommage  involontaire  que  le 
plus  obscur  soldat  d'une  armée  victorieuse  rend  d'inslinct  au  plus  habile  général 
de  l'armée  vaincue.  On  assure,  prince,  que  les  rois  ne  vous  gâtent  plus  tous  ;  ils  vous 
ont  tant  gâté!  Vouloir  vous  faire  ma  cour  après  eux,  c'est  être  ou  bien  naïf  ou  bien 
hardi.  Il  est  vrai  que  mes  compliments  ne  sont  sans  doute  pas  ceux  qu'on  vous 
offre  tous  les  jours  ;  je  compte  un  peu  sur  Pélrangeté  d'un  pareil  langage  pour 
mériter  mon  pardon. 


l'Allemagne  bu  présent.  229 


I. 


C'est  la  mode  accoutumée  des  illustres  voyageurs  d'écrire  leurs  lettres  entre 
deux  relais,  sur  le  coin  d'une  table  d'auberge,  pendant  que  les  postillons  crient 
et  que  les  chevaux  piaffent.  J'avoue  en  toute  humilité  que  je  n'ai  l'esprit  ni  assez 
vif,  ni  assez  libre,  pour  saisir  ainsi  mes  impressions  au  vol  ;  je  les  raconte  après 
coup  ;  si  peut-être  elles  sont  moins  soudaines,  elles  seront  peut-être  aussi  plus 
exactes,  et  la  matière  en  est  assez  sérieuse  pour  qu'il  ne  soit  point  mauvais  de  sa- 
crifier ici  le  pittoresque  à  la  sincérité.  Je  recommence,  les  pieds  sur  les  chenets, 
ces  quelques  mois  de  courses  et  d'observations  lointaines.  Durant  les  longues  veil- 
lées de  l'hiver,  dans  le  silence  de  cette  calme  solitude  qui  ne  se  trouve  si  bien 
qu'au  fond  des  grandes  villes,  je  me  plais  à  revivre  en  esprit  de  cette  vie  agitée 
dont  j'ai  partout  là-bas  suivi  les  traces  et  consulté  les  échos  ;  je  reviens  lentement 
sur  mes  pas,  je  me  rappelle  les  hommes  que  j'ai  rencontrés,  je  revois  leurs  figures, 
j'écoute  leurs  discours,  et  plus  je  réfléchis,  plus  je  compare,  plus  aussi  je  reste 
frappé  de  ce  mouvant  spectacle,  dont  les  scènes  se  déroulent  encore  sous  mes  yeux. 
J'ai  assisté,  j'en  suis  sûr,  au  début  de  quelque  grand  événement;  témoin  secret, 
mais  passionné,  j'ai  ressenti  moi-même  les  premiers  tressaillements  de  cette  fièvre 
inquiète  qui  fermente  au  sein  de  l'Allemagne;  c'est  un  lever  de  rideau  :  les  spec- 
tateurs frémissent,  ils  se  pressent,  ils  se  serrent,  ils  se  taisent,  ils  s'interrogent  du 
geste  et  du  regard  ;  il  semble  qu'ils  vont  prendre  un  rôle  dans  la  pièce,  à  la  façon 
du  chœur  antique.  J'aime  le  souvenir  de  ces  moments  d'enthousiasme  et  d'ardeur  ; 
je  veux  m'appliquer  à  les  conserver.  Nous  autres,  nous  n'en  sommes  plus  là  :  nous 
avons  passé  vite  de  la  sécurité  à  la  satiété  :  nous  craignons  la  fatigue  et  le  bruit 
comme  des  victorieux  trop  tôt  repus  ;  nous  tombons  peu  à  peu  dans  celte  mortelle 
indifférence  où  vont  se  perdre  les  révolutions  faites;  mais,  au  milieu  de  tous  ces 
biens  dont  nous  jouissons,  il  en  est  un  pourtant  qui  nous  manque  déjà,  et  qu'il 
faut  toujours  regretter  :  e'est  cette  jeunesse  d'âme  avec  laquelle  se  préparent  les 
révolutions  à  faire.  Il  n'y  a  plus  guère,  chez  nous,  ni  opinions  en  jeu,  ni  partis 
aux  prises  ;  l'Allemagne  est  rangée  tout  entière  en  bataille  dans  le  champ  clos  des 
idées  ;  c'est  un  cruel  contraste.  On  dirait  que  la  vie  de  la  pensée  s'est  retirée  de 
nous  pour  aller  germer  de  l'autre  côté  du  Rhin.  Aussi,  quand,  à  la  fin  de  mon 
voyage,  je  saluai  pour  la  dernière  fois  cette  terre  en  travail,  il  se  mêlait  à  ma  sym- 
pathie je  ne  sais  quelle  tristesse  jalouse  ;  laissant  derrière  moi  une  si  chaude  mêlée 
pour  retrouver  ici  tout  un  monde  endormi,  je  ne  pus  m/em pêcher  de  retourner  la 
tête;  l'ennui  me  gagnait,  l'ennui  d'un  ouvrier  laborieux  qui  regarderait,  les  bras 
croisés,  ses  compagnons  courbés  sur  leur  tâche. 


FRIBOL'RG    EN    HRISGAU. 

Aoûl  1845. 

Je  suis  arrivé  à  Fribourg  par  le  plus  long  chemin  ;  je  m'étais  assez  volontaire- 
ment égaré  dans  les  belles  vallées  de  la  Forêt-Noire,  et,  de  village  en  village, 
j'avais  suivi,  comme  à  l'aventure,  la  frontière  de  Bade  et  de  Wurtemberg,  à  partir 
de  Wildbad,  ce  charmant  désert  placé  tout  auprès  des  pompes  et  des  folies  de 


230  l'Allemagne   bu  présent. 

Baden-Baden.  J'oubliais  un  peu,  dès  mes  premiers  pas,  la  curiosité  qui  m'emme- 
nait en  pèlerinage,  et,  séduit  par  la  simplicité  de  ces  agrestes  campagnes,  je  me 
pressais  moins  d'aller  chercher  dans  la  vie  sociale  des  tableaux  plus  compliqués. 
C'était  mon  plaisir  de  voir  de  la  route  ces  hardis  bûcherons  du  pays  tanlôt  abattre 
des  sapins  gigantesques  !i  grands  coups  de  cognée,  tanlôt  les  précipiter  du  haut 
des  cimes  dépouillées  jusqu'au  bord  des  rivières,  tantôt  les  assembler  sur  ces  ri- 
vières, rapides  comme  les  torrents  des  Alpes,  et,  montant  d'un  pied  ferme  leurs 
trains  à  peine  attachés,  les  guider  sans  encombre  à  travers  les  sinuosités  et  les 
soubresauts  du  courant.  Il  y  a  toujours  un  attrait  infini  dans  le  spectacle  de  l'in- 
dustrie rustique,  parce  qu'elle  s'applique  de  près  à  la  nature.  C'est  là  surtout 
qu'on  sent  l'action  du  travailleur  et  la  sainteté  du  travail,  c'est  dans  cet  intime 
rapprochement  des  puissances  de  la  matière  et  des  puissances  de  la  volonté.  Il 
n'est  rien  de  solennel  comme  cette  lutte  opiniâtre  de  la  force  humaine  s'altaquant 
toute  seule  aux  forces  invisibles  de  la  terre  ou  des  eaux,  rien  du  moins,  si  ce  n'est 
la  lutte  de  l'esprit  humain  contre  lui-même,  la  guerre  des  idées  contre  les  idées. 
Pour  celle-là,  je  la  retrouvai  tout  d'abord  en  entrant  à  Fribourg,  sur  un  théâtre 
et  dans  des  circonstances  qui  lui  prêtaient  un  intérêt  particulier.  Il  y  avait  guerre 
en  effet,  guerre  an  sein  de  l'église  comme  au  sein  de  l'école. 

11  n'est  peut-être  pas  inutile  de  rappeler  que  l'université  de  Fribourg  fut  jadis 
un  des  foyers  les  plus  actifs  de  la  propagande  entreprise  par  l'empereur  Joseph  II. 
Les  jésuites  à  peine  chassés,  on  y  enseigna  les  quatre  articles  de  la  déclaration  du 
clergé  de  France,  et  il  se  mêla  même  quelque  arrière-goût  de  jansénisme  à  cette 
improvisation  gallicane.  Il  s'y  mêla  bien  autre  chose  :  c'était  au  plus  vif  de  celte 
grande  passion  du  xviue  siècle  pour  l'humanité;  Herder  et  Lessing  la  prêchaient 
et  l'inspiraient  en  Allemagne  à  peu  près  en  même  temps  et  de  la  même  manière 
que  chez  nous  notre  Jean-Jacques.  Nathan-le-Sage  donnerait  presque  la  main  au 
vicaire  savoyard.  Il  s'exhalait  de  tous  les  cœurs  une  sorte  de  tendresse  philoso- 
phique qui  était  comme  la  charité  de  l'époque;  on  se  pardonnait  toutes  les  diffé- 
rences de  culte  et  d'opinion,  tant  on  était  heureux  de  se  saluer  en  commun  de  ce 
beau  nom  d'homme  dont  il  semblait  qu'on  eût  retrouvé  les  litres;  cette  mutuelle 
tolérance  conduisait  insensiblement  à  je  ne  sais  quel  idéal  de  religion  primitive, 
où  la  raison  toute  seule  se  plaisait  à  se  prouver  son  Dieu.  Ce  Dieu,  bien  entendu, 
n'était  pas  encore  la  raison  elle-même  :  le  despotisme  hégélien  méprisa  fort  ce 
rationalisme  vulgaire,  comme  il  l'a  dédaigneusement  appelé;  mais  alors,  en  vérité, 
les  esprits  émancipés  de  la  veille  se  sentaient  encore  trop  fiers  du  libre  dévelop- 
pement de  leur  énergie  individuelle  pour  abdiquer  si  vite  au  profit  de  l'absolu. 
Bien  leur  en  prit,  j'imagine,  et  nous  devons  tout  au  moins  leur  en  savoir  gré.  Ce 
fut  un  beau  moment,  trop  vite  effacé  du  reste,  parce  que  les  pratiques  adminis- 
tratives vinrent  atténuer  ce  qu'il  avait  d'élan  poétique  et  naïf  :  celle  noble  école 
de  1780  prépara  les  voies  aux  institutions  et  à  la  pensée  française  de  l'autre  côlé 
du  Rhin.  Le  plus  sage,  le  plus  illustre  des  docteurs  qu'elle  ait  laissés  après  elle, 
je  dirais  volontiers  son  apôlre,  c'est  M.  de  Wessenberg.  Administrateur  du  diocèse 
de  Constance,  M.  de  Wessenberga  gouverné  l'Allemagne  catholique  du  midi  pen- 
dant vingt-cinq  ans.  et  les  événements  se  sont  présentés  tout  a  point  pour  le  servir 
dans  l'application  de  ses  idées.  Il  est  plus  essentiel  aujourd'hui  qu'il  ne  l'a  jamais 
été  de  connaître  ces  événements.  Tous  ceux  auxquels  nous  assistons  en  dépendent, 
et  l'on  ne  comprend  rien  à  !a  situation  présente  de  l'église  germanique,  si  l'on  ne 
se  reporte  aux  premières  années  du  siècle. 


l'Allemagne  su  présent.  231 

De  1803  à  1827,  les  catholiques  de  Bade  et  de  Wurtemberg  n'ont  point  eu  de 
relations  régulières  avec  le  saint-siége.  Les  domaines  ecclésiastiques  une  fois  par- 
tagés entre  les  princes  temporels  par  le  recès  de  1805,  tout  le  gouvernement  spi- 
rituel se  trouva  du  même  coup  renversé.  La  simple  abolition  des  anciennes  circon- 
scriptions diocésaines  avait  suscité  pour  la  France  de  grandes  difficultés  auprès  de 
la  cour  de  Rome,  et  cependant  la  constituante,  en  augmentant  ou  en  diminuant  le 
territoire  d'un  diocèse,  ne  louchait  pas  à  l'évêque,  puisque  depuis  longtemps  déjà 
l'évêque  n'était  plus  propriétaire  du  territoire.  En  Allemagne,  le  souverain  spiri- 
tuel n'était  point  aussi  parfaitement  distinct  du  souverain  temporel.  Supprimer 
l'un,  c'était  en  beaucoup  d'endroits  supprimer  l'autre,  et  il  arriva  justement  ainsi 
que  les  pays  où  la  domination  ecclésiastique  avait  été  le  plus  profondément  établie 
par  la  possession  matérielle  du  sol  se  trouvèrent  les  plus  dénués  de  toute  direc- 
tion spirituelle  après  la  sécularisation  générale.  11  fallait  bien  y  pourvoir.  Les 
princes  nommèrent  des  administrateurs  et  des  conseils  où  les  laïques  siégeaient  à 
côté  des  prêtres.  L'église  tomba  donc  tout  à  fait  sous  la  tutelle  de  l'état.  La  ri- 
gueur du  dogme  y  perdit  peut-être,  mais,  à  parler  franc,  la  paix  publique  y  gagna. 
Le  goût  de  la  tolérance  religieuse,  le  besoin  de  croyances  raisonnables,  ces  deux 
traits  caractéristiques  de  la  fin  du  xvme  siècle,  devinrent  des  maximes  obligées 
de  gouvernement  II  y  eut  une  pacification  universelle  de  par  la  loi  politique,  et 
l'influence  sociale  du  culte  fut  d'autant  plus  bienfaisante  qu'on  la  soupçonna 
moins  d'être  intéressée.  L'enseignement  de  la  chaire  produisit  un  meilleur  effet 
sur  les  cœurs,  parce  qu'il  évita  davantage  de  heurter  les  esprits.  L'éducation  po- 
pulaire et  l'éducation  sacerdotale  avaient  été  singulièrement  négligées  par  les 
anciens  propriétaires  des  domaines  de  l'église;  les  nouveaux  maîtres  que  la  force 
victorieuse  du  temps  installait  à  leur  place  voulurent  se  faire  pardonner  leur  usur- 
pation en  la  rendant  salutaire.  Ils  élevèrent  des  écoles  dans  les  campagnes  et  pro- 
pagèrent l'instruction  dans  le  clergé. 

M.  de  Wessenberg  fut  bientôt  à  la  tête  de  cette  grande  œuvre  de  lumière  et  de 
charité.  La  cour  de  Rome  ne  consentit  jamais  à  lui  donner  l'investiture  épiscopale  : 
il  accepta  cette  situation  difficile,  et,  tout  en  la  souhaitant  moins  équivoque,  il 
s'efforça  d'en  tirer  parti.  Il  sentait  bien  qu'il  était  dans  l'église  le  représentant 
trop  direct  du  gouvernement  temporel,  et  que  c'était  là  une  dépendance  qui  l'af- 
faiblissait ;  il  savait  encore  mieux  qu'il  ne  fallait  pas  compter  sur  le  saint  siège 
pour  travailler  à  la  réforme  des  abus  et  au  progrès  des  idées,  et,  n'y  comptant 
pas,  il  n'ignorait  point  qu'il  se  mettait  en  péril  de  schisme.  Il  ne  voulait  pourtant 
ni  du  rôle  de  schismatique  ni  de  la  condition  de  fonctionnaire.  Les  yeux  fixés  sur 
l'église  primitive,  il  en  rêvait  un  peu  le  retour  comme  on  le  rêvait  à  Port-Royal. 
Il  eut  le  talent  d'inspirer  ces  généreuses  illusions  à  tous  les  prêtres  qu'il  forma. 
Il  en  fit  des  hommes  éclairés  et  respectés.  Son  plus  pratique  désir,  c'eût  ele  d'ob- 
tenir une  constitution  publique  et  une  dotation  fixe  peur  l'église  d'Allemagne, 
c'eût  été  de  ranger  cette  église  entière  sous  l'autorité  d'un  primat  national  et  sous 
la  garantie  d'un  concordat  avec  Rome.  En  1815,  il  crut  un  moment  ses  vœux 
réalisés.  M.  de  Hardenberg  parla  sérieusement  au  congrès  de  Vienne  d'organiser 
l'église  catholique  sur  des  bases  analogues  à  celles  que  proposait  le  vicaire  gênerai 
de  Constance,  il  y  eut  même  un  article  rédige*  et  discale  qui  faillit  prendre  place 
dans  le  pacte  fédéral  :  mais  la  cour  pontificale  intervint  avec  son  habileté  ordi- 
naire. Le  cardinal  Gonsalvi  mena  toute  l'affaire  à  bonne  fin,  et  sur  la  demande  île 
la  Bavière  il  fut  décidé  qu'on  ajournerait  une  question  si  délicate.  Le  saint-siége 


232  l'Allemagne   dit   présent. 

réclamait  d'ailleurs  bien  autre  chose  ;  il  entendait  qu'il  ne  serait  point  tenu  compte 
des  faits  accomplis,  que  l'église  recouvrerait  tous  ses  domaines,  que  les  électorals 
archiépiscopaux  seraient  reconstitués,  que  le  saint-empire  germanique,  consacré 
par  F  autorité  de  la  religion,  serait  réintégré;  il  exigeait  en  un  mot,  au  nom  de  la 
foi  catholique,  une  complète  restauration  des  établissements  du  moyen  âge.  Quelle 
que  fût  la  bonne  volonté  des  hautes  puissances  contractantes,  elle  n'était  pas  au 
niveau  de  cette  superbe  confiance  dans  le  droit  absolu  du  passé.  Le  saint-empire 
ne  ressuscita  point  ;  M.  de  Wessenberg  alla  reprendre  la  direction  de  son  évêché 
sans  que  rien  eût  été  réglé  pour  le  gouvernement  général  des  églises  allemandes, 
et  celles  des  bords  du  Rhin  demeurèrent,  vis-à-vis  de  Rome,  dans  cet  isolement 
auquel  leurs  propres  pasteurs  les  avaient  habituées  dès  le  milieu  du  xvme  siècle. 
Cependant  les  princes  se  voyaient  de  plus  en  plus  pressés  par  l'opinion  consti- 
tutionnelle; sommés  d'accomplir  les  promesses  de  liberté  qu'ils  avaient  publique- 
ment données,  ils  se  défendaient  en  criant  à  l'anarchie  et  en  se  retranchant  der- 
rière leur  légitimité.  Or,  quelle  était  en  fin  de  cause  la  garantie  suprême  de  cette 
légitimité  nouvelle?  C'était  la  parole  de  l'apôtre,  que  toute  puissance  vient  de 
Dieu,  mais  alors  naturellement  interprétée,  par  une  complaisance  exclusive,  à 
l'unique  profit  des  monarchies  et  des  dynasties.  On  opposait  cette  légitimité  de 
droit  divin  à  celte  autre  légitimité  que  l'assentiment  populaire  avait  décernée  pen- 
dant quinze  ans  à  un  soldat  victorieux.  Il  y  avait  beaucoup  de  cette  idée-là  dans 
le  nom  même  de  la  sainte-alliance;  c'était  l'union  de  toutes  les  souverainetés 
chrétiennes  contre  la  souveraineté  du  peuple,  représentée  par  son  plus  glorieux 
délégué.  Animés  d'un  pareil  esprit,  les  gouvernements  allemands  devaient  cher- 
cher à  le  répandre,  et  le  sainl-siége  ne  pouvait  se  refuser  à  les  aider.  La  réorga- 
nisation de  l'église  catholique  sous  la  loi  du  principe  d'autorité  n'était  pas  seule- 
ment chose  satisfaisante  pour  son  premier  pontife;  c'était  chose  rassurante  au 
point  de  vue  politique  pour  les  souverains  temporels,  si  vivement  intéressés  dé- 
sormais à  la  déchéance  du  principe  d'examen.  Seulement,  tout  en  souhaitant  un 
établissement  ecclésiastique  qui,  pour  consolider  le  trône,  l'appuyât  sur  l'autel, 
ils  prétendaient  bien  ne  pas  agrandir  l'un  aux  dépens  de  l'autre;  ils  n'étaient 
point  d'humeur  à  rien  relâcher  de  leurs  conquêtes  sacrilèges,  ils  ne  voulaient  que 
les  faire  bénir  pour  les  garder  plus  sûrement.  On  finit  par  tomber  d'accord,  grâce 
à  des  compromis  tacites.  La  chancellerie  romaine  envoya  solennellement  ses  bulles, 
partagea  les  territoires  eu  diocèses,  institua  les  évêchés,  établit  les  chapitres,  fixa 
le  chiffre  des  dotations  ecclésiastiques,  bref,  décida  du  temporel  au  même  titre 
que  du  spirituel.  Les  princes  reçurent  les  bulles,  mais  avec  tant  de  clauses  acces- 
soires, tant  de  modifications  et  de  réserves,  qu'ils  ne  crurent  pas  avoir  entamé  la 
suprématie  de  l'état.  Ils  nommèrent  les  évêques  aux  lieux  qu'on  leur  désignait  ; 
mais  ils  les  choisirent  si  soumis  et  si  dévoués,  qu'ils  ne  s'aperçurent  pas  d'abord 
du  changement.  Rome  laissa  faire  dans  la  pratique;  le  tout  était  pour  elle  de 
prendre  possession.  Elle  avait  cause  gagnée  quant  au  principe.  Après  quelques 
années  d'attente,  elle  jouit  pleinement  aujourd'hui  de  sa  victoire,  et  se  déclare  par- 
tout maîtresse.  En  Bavière  même,  elle  en  est  venue  là  du  premier  coup  :  le  con- 
cordat de  1817,  ajouté  comme  annexe  organique  à  la  constitution  de  1818,  l'annu- 
lait au  lieu  de  la  compléter.  Avec  la  Prusse,  il  est  vrai,  avec  le  Hanovre  et  la 
Saxe,  avec  Bade  et  Wurtemberg,  il  fallut  user  de  patience  :  pour  ne  parler  que 
des  deux  derniers,  ce  fut  seulement  en  1827  que  la  province  catholique  du  Haut- 
Rhin  se  trouva  définitivement  constituée.   Elle  comprit  le  Wurtemberg.    Bade, 


l'Allemagne   du  présent.  233 

Hesse-Cassel,  Hesse-Darmstadt,  Nassau,  Francfort  et  la  principauté  de  Hohenzol- 
Jern.  Elle  fut  placée  sous  la  conduite  d'un  métropolitain  et  de  quatre  évêques 
suffragants.  Le  métropolitain  dut  résider  à  Fri bourg. 

Dès  lors  on  se  prépara  sourdement  à  la  lutte  dont  l'Allemagne  catholique  est 
maintenant  le  théâtre.  Dissimulées  sous  les  ménagements  nécessaires  aux  fortunes 
qui  commencent,  suspendues  par  la  grande  terreur  que  la  révolution  de  juillet 
jeta  dans  tout  le  camp  dont  elle  avait  si  vite  triomphé,  comprimées  par  l'influence 
générale  du  despotisme  jaloux  et  bigot  de  Frédéric-Guillaume  III,  les  prétentions 
ultramontaines  éclatèrent,  à  l'avènement  de  Frédéric- Guillaume  IV,  avec  l'ensemble 
et  la  précision  qui  suivent  un  signal  donné.  Le  moment  était  bien  choisi;  on 
sortait  de  la  persécution,  et  le  nouveau  roi  venait  de  rendre  hommage  aux  persé- 
cutés en  se  hâtant  de  réparer  les  torts  de  l'injustice  et  de  la  violence  de  son  père. 
On  semblait  profiter  spontanément  de  cette  favorable  ouverture  des  circonstances 
et  pousser  en  avant  à  mesure  que  le  chemin  se  faisait.  En  réalité,  on  démasquait 
des  batteries  armées  depuis  dix  ans.  L'histoire  intérieure  de  l'église  et  de  l'uni- 
versité de  Fribourg  pendant  cet  intervalle  est  une  preuve  de  plus  de  cette  con- 
stance avec  laquelle  le  génie  de  Rome  travaille  et  travaillera  sans  cesse  à  disputer 
le  terrain  qu'il  a  pour  toujours  perdu. 

Aussitôt  après  l'institution  de  la  nouvelle  province  ecclésiastique,  M.  de  Wessen- 
berg  se  démit  complètement  de  ces  soins  difficiles  auxquels  il  s'était  si  longtemps 
appliqué.  Il  entra  dans  la  retraite  où  il  vit  encore,  gardant  toujours  la  même  sa- 
gesse et  la  même  sérénité,  supportant  courageusement  le  poids  de  son  grand  âge 
et  les  déboires  du  temps  présent.  M.  de  Wessenberg  rappelle  assez  exactement  ce 
qu'était  pour  nous  M.  Royer-Collard  :  rapprocher  ces  deux  noms,  c'est  rendre 
justice  aux  mérites  du  premier  sans  diminuer  la  mémoire  de  l'autre.  Al.  de  Wessen- 
berg avait  entrepris  de  concilier  l'infaillible  autocratie  du  catholicisme  romain 
avec  l'autonomie  d'une  église  allemande,  comme  M.  Royer  Collard  voulait  accom- 
moder ensemble  la  charte  et  la  légitimité.  Tous  deux  venaient  à  propos,  tous  deux 
ont  eu  un  moment  dans  leur  pays;  ce  moment  a  duré  tant  que  les  compromis 
ont  été  de  saison.  Une  fois  les  compromis  usés  et  les  partis  décidés  à  courir  au 
bout  de  leurs  principes,  ces  deux  illustres  médiateurs  se  sont  trouvés  au  bout  de 
leur  rôle.  La  solitude  de  M.  de  Wessenberg  est  aussi  remplie  de  bons  et  honorables 
souvenirs  que  l'était  celle  de  M.  Royer-Collard  ;  il  y  renferme  sans  doute  les  mêmes 
dégoûts;  il  n'admet  pas  davantage  que  les  idées  se  précipitent  comme  elles  font 
sur  cette  pente  rapide  du  siècle  sans  savoir  enrayer.  Il  est  donc  également  blessé 
de  la  raideur  avec  laquelle  l'esprit  moderne  persiste  à  marcher  de  conséquence 
en  conséquence,  et  de  l'entêtement  avec  lequel  l'esprit  du  moyen  âge  prétend  tou- 
jours chercher  dans  ses  linceuls  des  étendards  de  victoire.  Il  a  fermé  les  yeux  pour 
ne  pas  découvrir  tout  ce  que  les  nouveaux  catholiques  allemands  lui  avaient  em- 
prunté comme  par  instinct  ;  il  a  repoussé,  dit-on,  avec  opiniâtreté  les  sollicitations 
indiscrètes  de  ces  descendants  sur  lesquels  il  ne  comptait  pas;  il  s'est  refusé 
nettement  à  les  avouer,  et,  quand  Ronge  est  venu  lui  même  tout  exprès  à  Con- 
stance pour  tenter  un  rapprochement,  le  vieux  prélat  n'a  voulu  lui  donner  au- 
dience que  par-devant  témoins.  Mais,  s'il  comprend  mal  cet  emportement  d'une 
secte  nouvelle  et  s'en  afflige,  M.  de  Wessenberg  a  dû  s'affliger  bien  plus  encore  en 
voyant  les  doctrines  ultramontaines  détruire  peu  à  peu  l'ouvrage  de  sa  vie.  Il  n'a 
pas  assisté  sans  douleur  à  ce  progrès  arliûciel  qui  les  rétablissait  en  souveraines 
dans  une  église  dont  il  crut,  pendant  un  temps,  avoir  sauvé  tout  ensemble  la  foi 


254  l' ALLEMAGNE    DU    PRÉSENT. 

et  la  nationalité.  Il  est  même  probable  qu'il  a  combattu  cette  fatale  invasion,  non 
pas  sans  doute  à  grands  coups  et  avec  grand  bruit,  ce  n'était  là  le  fait  ni  de  sa  di- 
gnité ni  de  son  âge,  mais  gravement  et  silencieusement,  par  la  seule  influence  de 
son  caractère,  de  son  autorité,  de  ses  souvenirs,  et,  pour  ainsi  dire,  par  le  rayonne- 
ment de  sa  vertu.  Ce  qu'il  y  a  de  certain,  c'est  qu'aujourd'hui  même  encore,  dans 
toute  la  partie  méridionale  du  diocèse  de  Fribourg,  le  clergé  secondaire  résiste 
énergiquement  aux  inspirations  officielles  qui  lui  viennent  de  l'archevêché;  c'est 
qu'il  a  même  dépassé  quelquefois,  par  cette  résistance,  les  limites  auxquelles  la 
prudence  de  M.  de  Wessenbcrg  a  dû  s'arrêter.  Ainsi  depuis  longtemps  déjà  il 
sollicite  auprès  des  chambres  badoises  l'abolition  du  célibat  ecclésiastique.  Ronge 
pensait  bien  rencontrer  là  des  alliés;  il  n'a  pourtant  réussi  qu'à  moitié.  Très-dé- 
cidée sur  tout  ce  qu'elle  regarde  comme  question  de  discipline,  cette  petite  église 
l'est  beaucoup  moins  à  l'endroit  du  dogme,  et  l'audace  du  concile  de  Leipzig 
l'aurait  certainement  effarouchée.  Cependant,  lorsque  l'archevêque  engagea  der- 
nièrement les  doyens  des  cantons  à  prévenir,  par  une  exacte  surveillance,  les  pro- 
grès que  l'hérésie  rongienne  pourrait  faire  chez  leurs  curés,  la  plupart  des  doyens 
du  midi  ne  donnèrent  pas  de  suite  au  mandement  épiscopal,  et  l'on  en  vit  même 
qui,  pour  toute  réponse,  réclamaient  hardiment  les  nombreuses  réformes  exigées, 
disaient-ils,  «  par  l'esprit  du  siècle,  »  pendant  que  d'autres  suppliaient  déjà  qu'on 
leur  accordât  des  synodes  réguliers. 

Le  malheur  est  qu'à  Fribourg  même  «  l'esprit  du  sièole  »  a  singulièrement  re- 
culé, et  c'est  miracle  qu'il  se  conserve  ainsi  dans  ces  gorges  de  la  Forêt-Noire. 
L'archevêque  a  successivement  disgracié  ou  frappé  tous  les  hommes  qui  de  près 
ou  de  loin  ont  eu  l'honneur  d'Appartenir  à  M.  de  Wessenberg.  L'ultramontanisme  est 
bientôt  devenu  dans  son  diocèse  presque  aussi  correct  qu'il  doit  l'être  dans  l'autre 
Fribourg.  Peu  s'en  faut  que  l'ardeur  exclusive  des  jeunes  prêtres  n'ait  bientôt 
remplacé  partout  la  modération  trop  libérale  des  anciens.  La  faculté  de  théologie 
a  été  renouvelée  tout  entière,  les  autres  envahies  par  places  ;  il  n'a  plus  été  possible 
aux  protestants  d'arriver  dans  les  chaires  vacantes  de  la  faculté  de  philosophie; 
comme  juristes ,  comme  médecins  ou  comme  orientalistes,  partout  dans  l'univer- 
sité les  ultramontains  ont  pris  pied  La  théologie  protestante  s'enseignant  unique- 
ment à  Heidelberg,  l'ultramontanisme  règne  à  Fribourg  sans  contre-poids  et  sans 
contrôle.  Ce  n'était  pas  pour  cela  que  Joseph  II  avait  chassé  les  jésuites.  Ce  sont 
eux  maintenant  qui  reprennent  l'avantage,  expulsant  ou  suspendant  à  leur  gré 
tous  les  dissidents,  au  mépris  des  libertés  académiques  et  du  droit  public  de  l'Alle- 
magne. Le  grand-duc  céda  trop  à  leurs  instances,  et  la  marche  de  son  gouverne- 
ment, sous  le  coup  de  ces  exigences  de  plus  en  plus  insatiables,  est  en  vérité 
chose  assez  instructive.  Nous  sommes  ici  sans  doute  sur  le  terrain  des  petites 
affaires,  mais  ce  sont  celles-là  qui  souvent  apprennent  les  grandes. 

Souverain  protestant  d'une  population  à  moitié  catholique,  le  grand-duc  a  tou- 
jours cru  d'une  bonne  politique  de  favoriser  la  croyance  qui  n'était  pas  la  sienne. 
C'est  un  jeu  trop  commode  pour  être  toujours  le  meilleur.  On  a  fini  par  s'en  aper- 
cevoir en  Belgique.  Le  grand-duc  se  trouvait  pourtant  soutenu  dans  cette  voie,  et 
jusqu'à  certain  point  contraint  d'y  marcher  par  l'influence  delà  première  chambre. 
La  haute  et  la  moyenne  noblesse  forment  là  un  corps  héréditaire  et  compacte 
contre  lequel  ne  peuvent  absolument  rien  les  huit  membres  introduits  à  titre  via- 
ger par  la  faveur  du  souverain,  sans  que  le  souverain  ait  le  droit  de  dépasser  ce 
nombre  insignifiant.  On  a  donc  pu  systématiquement  employer  le  catholicisme 


l'Allemagne  du  présent.  235 

très-décidé  de  la  première  chambre  pour  se  couvrir  contre  les  prétentions  libé 
raies  de  la  seconde.  Le  grand-duc  s'est  même  ainsi  défendu  contre  son  propre 
ministère,  et  il  a  par  là  tenu  quelquefois  en  échec  l'homme  ie  plus  habile  qu'il  ait 
à  son  service,  M.  Ncbenius.  Il  garde  d'ailleurs  encore  plus  pies  de  lui  des  conseil- 
lers moins  éclairés  et  moins  responsables,  dont  l'intervention  balance  et  neutralise 
les  pouvoirs  légaux.  C'est  la  mode  un  peu  despotique  des  petits  princes  constitu- 
tionnels de  l'Allemagne,  c'est  leur  revanche  contre  la  constitution,  le  dernier  asile 
de  l'autocratie  pure.  Les  paroles  venues  de  ce  côté- là  ne  sont  certes  pas  discours 
de  révolutionnaires  :  on  veut  avant  tout  affermir  et  relever  le  trône  grand  ducal; 
on  a  plus  d'un  grief  contre  la  charte  dont  on  s'est  embarrassé  en  1818,  on  lui 
cherche  un  antidote.  C'est  ainsi  qu'on  est  arrivé  à  considérer  la  rigueur  de  la  foi 
positive  comme  une  sûre  garantie  de  l'obéissance  des  sujets.  Il  n'y  avait  point, 
dans  la  partie  protestante  du  duché,  ce  salutaire  développement  du  piétisme  que 
certaines  puissances  allemandes  ont  accepté  de  si  grand  cœur,  comme  étant  le  meil- 
leur gage  de  leur  sécurité  :  pourquoi  donc  n'aurait-on  pas  usé  chez  soi  de  l'auto- 
rité du  prestige  uitramontain,  comme  on  use  ailleurs  des  ressources  calmantes  de 
l'esprit  méthodiste?  Ce  n'était  pas  de  trop  pour  assoupir  l'opinion  publique  et 
dompter  cette  infatigable  turbulence  dune  chambre  factieuse. 

Qu'est-il  résulté  de  celle  belle  tactique?  On  a  cru  se  donner  des  alliés  complai- 
sants :  une  fois  pris  au  piège,  on  a  vu  qu'on  s'était  donné  des  maîtres.  La  religion 
s'offrait  en  aide  à  la  politique  ;  c'est  elle  qui  bientôt  a  pris  la  politique  à  sa  remor- 
que. L'indépendance  des  églises  rhénanes  vis-à-vis  du  saint-siége  avait  été  procla- 
mée par  leurs  chefs  les  plus  éminenls  à  la  fin  du  xvnie  siècle;  on  en  était  alors  à 
vouloir  des  libertés  germaniques  comme  la  France  avait  ses  libertés  gallicanes.  Du 
sein  même  de  la  cour  épiscopale  de  Trêves  on  fulminait  contre  les  jésuites.  Depuis 
quatre-vingts  ans,  les  électeurs  ecclésiastiques  et  les  évèques  non  médiatisés  s'en- 
tendaient pour  renfermer  l'autorité  du  pape  dans  de  plus  justes  bornes.  Ce  n'était 
pas  l'administration  séculière  de  1803,  ce  n'était  pas  même  le  timide  retour  des 
influences  romaines  en  1827  qui  pouvaient  effacer  de  pareils  antécédents  et  gâter 
une  situation  si  favorable  à  la  paix  publique.  Cette  situation,  cependant,  le  grand- 
duc  l'a  perdue  en  quelques  années,  pour  avoir  voulu  trop  s'appuyer  sur  la  main 
trompeuse  qu'on  lui  tendait,  et  les  ultramonlains,  devenusà  Fribonrg  les  domina- 
teurs absolus  de  l'église  et  de  l'université,  tourmentent  de  plus  en  plus  leurs  im- 
prudents patrons.  Ceux-ci  commencent  enfin  à  réfléchir;  il  est  déjà  tard.  La  nou- 
velle secte  catholique  n'en  a  pas  moins  été  fort  rudement  traitée,  fort  gênée  dans 
ses  pérégrinations  et  dans  sa  propagande;  mais  on  a  pris  une  attitude  plus  ferme 
vis-à-vis  du  tapage  clérical  de  l'orthodoxie,  et  l'on  a  montré  quelque  décision. 
En  1842,  il  sortit  de  Fribourg  un  violent  pamphlet  sur  l'état  du  catholicisme  dans 
le  grand-duché  de  Bade.  La  réponse,  qui  fut  vive,  attribuer  maintenant  à  M.  Nebe- 
nius,  prend  ainsi  un  caractère  presque  officiel.  Celle  année  même,  les  professeurs 
ultramonlains  ont  fondé  un  journal  populaire,  qu'ils  rédigent  sur  le  ton  le  plus 
virulent  {Si'tddculsche  Zeitung);  ilsy  plaident  en  faveur  des  superstitions  de  Trêves; 
ils  essaient  de  réchauffer  le  préjugé  des  masses  contre  les  Juifs  :  il  semble  que  le 
gouvernement  ait  voulu  leur  prouver  son  indépendance  en  donnant  tout  dernière- 
ment une  chaire  de  l'université  de  Heidelberg  à  un  israelile  distingue.  M.  Weil, 
l'auteur  de  la  Fie  de  Mahomet.  C'était  vraiment  osé,  dans  un  pays  où  l'émancipa- 
tion des  Juifs  est  encore  une  question  régulièrement  débattue  par  les  chambres 
et  les  divise,  sans  distinction  de  partis.  Cette  initiative  du  ministère  badois  fut 


236  l'allemagne  du  présent. 

d'un  grand  effet  dans  toute  l'Allemagne;  gardons-nous  bien  de  nous  en  étonner: 
par  le  temps  qui  court,  elle  eût  été  méritoire  même  chez  nous. 

Je  rapporte  tous  ces  détails  avec  l'intérêt  qu'on  mettait  là-bas  à  me  les  racon- 
ter. Ce  sont  les  accidents  d'une  grande  histoire  qui  est  en  train  de  se  faire  :  l'ordre 
civil  ne  tardera  pas  à  se  séparer,  en  Allemagne  comme  en  France,  de  tout  rapport 
obligatoire  avec  les  cultes  positifs.  Lorsque  je  passai  par  Fribourg,  c'était  réelle- 
ment sur  ce  point-là  que  portait  tout  l'effort  de  la  lutte;  c'était  par  l'endroit  le 
plus  décisif  et  le  plus  délicat  qu'elle  était  engagée.  L'archevêque  venait  de  renou- 
veler, dans  son  diocèse,  cette  même  querelle  des  mariages  mixtes  qui  avait  donné 
tant  d'embarras  à  la  Prusse  il  y  a  quelques  années.  Il  s'y  était  pris  moins  violem- 
ment, avec  des  formes  plus  lentes  et  plus  circonspectes.  Il  n'y  gagna  rien  ;  cette 
fois,  le  gouvernement  ne  mollit  point,  et  l'affaire  est  pendante  à  Rome,  tandis  que 
les  curés  restent  indécis  entre  les  menaces  d'excommunication  lancées  par  le  pré- 
lat et  les  menaces  de  destitution  formellement  signifiées  par  le  ministère.  Étrange 
position,  fausse  des  deux  côtés!  Les  souverains  allemands  n'ont  point  encore  voulu 
reconnaître  ce  principe  le  plus  fondamental  de  la  société  moderne,  à  savoir  que 
l'ordre  civil  subsiste  par  lui-même,  et  n'a  pas  besoin  du  support  de  l'église;  ils 
ont  partout  identifié  l'église  à  l'état,  plus  encore  par  ambition  que  par  piété.  Ils  en 
portent  aujourd'hui  la  peine,  ceux-ci  d'une  manière,  ceux-là  d'une  autre;  ceux- 
ci,  parce  que  l'église  se  fait  révolutionnaire  comme  dans  l'Allemagne  protestante 
du  nord;  ceux-là,  parce  qu'elle  se  refuse  aux  besoins  les  plus  essentiels  de  son 
temps,  comme  dans  l'Allemagne  catholique  du  midi.  Pour  ces  derniers  du  moins, 
l'opinion  les  aide  et  leur  prête  plus  de  force  qu'ils  ne  souhaiteraient  même  en 
avoir  contre  des  ennemis  dont  ils  rêvent  toujours  l'alliance.  Elle  va  droit  à  la 
cause  du  mal,  et  s'en  prend  moins  au  prêtre  qu'au  souverain.  Serviteur  fidèle  de 
la  discipline  religieuse,  le  prêtre  en  défend  l'intégrité;  il  ne  veut  point  administrer 
le  sacrement  à  quiconque  ne  partage  pas  les  scrupules  de  sa  foi  ;  il  ne  marie  point 
au  nom  de  la  foi  catholique  celui  de  qui  ne  sortira  pns  une  famille  nouvelle  pour 
le  catholicisme;  il  est  dans  son  droit.  Dépositaire  indigne  de  l'autorité  civile,  le 
souverain  ne  l'a  pas  crue  par  elle-même  assez  respectable  pour  garantir  l'état  des 
personnes;  il  l'a  fondue  comme  autrefois  dans  l'autorité  sacerdotale;  il  a  laissé 
aux  mêmes  mains  l'acte  ou  le  contrat,  qui  est  d'ordre  public,  et  le  sacrement,  qui 
est  d'ordre  mystique.  Sur  l'ordre  mystique  repose  donc  la  société  tout  entière  : 
on  a  prétendu  rendre  ainsi  ses  lois  pius  saintes  et  ses  chefs  plus  vénérés;  mais 
ainsi,  d'autre  part,  l'ordre  public  est  détruit  du  moment  où  le  prêtre  ne  le  cou- 
vrira plus  de  sa  bénédiction.  Or,  le  souverain  peut-il  forcer  le  prêtre  à  bénir?  Ce 
n'est  pas  ce  que  lui  demande  l'esprit  du  siècle,  ce  n'est  pas  ce  qu'on  lui  doit.  Il 
faut  seulement  que  la  famille  puisse  subsister  en  sa  simple  qualité  de  famille  hu- 
maine; il  faut  qu'elle  soit  d'abord  maintenue  pour  tous  par  la  consécration  solen- 
nelle de  la  raison  laïque,  sauf  à  la  conscience  de  chacun  de  se  préoccuper  du  soin 
de  la  consécration  religieuse;  il  faut  un  état  civil  indépendant  et  distinct  de  l'état 
spirituel.  Cette  institution  de  l'état  civil,  c'est  aujourd'hui  le  vœu  universel  en  Alle- 
magne. Je  dirais  mal  avec  quelle  intelligente  vivacité  je  l'entendais  exprimer  à  Fri- 
bourg. Mais,  quand  on  reconnaît  l'émancipation  du  citoyen  par  rapport  à  l'église, 
d'un  mol  on  proclame  l'égalité  des  cultes  et  l'admission  de  toutes  les  sectes  aux 
mêmes  droits;  d'un  moi  le  pouvoir  change  de  caractère  et  de  principe;  c'est  un 
premier  pas,  un  grand  pas  de  fait  dans  les  voies  de  la  révolution.  Aussi,  les  princes 
ne  se  soucient  guère  de  s'engager  sur  un  terrain  si  glissant.  Le  gouvernement 


l'Allemagne   du   présent.  257 

badois  s'en  tiendrait  volontiers,  pour  toute  doctrine  en  matière  de  mariage  mixte, 
aux  articles  du  traité  de  Westphalie,  qui  rangeaient  les  fils  dans  la  communion 
du  père,  les  filles  dans  celle  de  la  mère.  Il  préférerait  cet  accommodement  usé  à 
des  innovations  trop  fécondes  en  conséquences.  Il  invoque  même  auprès  du  clergé 
les  canons  de  Trente,  qui  déclarent  valide  toute  union  contractée  en  présence  du 
prêtre,  le  prêtre  se  fût-il  abstenu  de  la  bénir.  Il  se  contenterait  de  celte  assistance 
muette  et  forcée.  Inutile  modération  !  le  clergé  repousse  l'insignifiance  d'un  pareil 
rôle  ;  les  libéraux  méprisent  une  si  pauvre  comédie,  et  saisissent  toutes  les  occa- 
sions d'arriver  à  la  jouissance  sérieuse  d'une  des  garanties  essentielles  de  la  société 
moderne;  ils  réclament  la  séparation  de  l'église  et  de  l'état.  C'est  pour  cela  que 
les  affaires  des  nouveaux  catholiques,  si  cbétifs  que  fussent  après  tout  leurs  mé- 
rites, ont  dernièrement  provoqué  tant  d'émotion  dans  les  chambres  badoises.  C'est 
pour  cela  que  j'ai  vu  les  chambres  saxonnes  agiter  si  violemment  la  même  ques- 
tion. Derrière  la  question  religieuse,  il  y  avait  une  conquête  politique. 


TUBINGUE. 

Je  ne  saurais  me  rappeler  sans  un  vif  plaisir  les  heureux  moments  que  j'ai 
passés  à  Tubingue  ;  je  voudrais  retrouver,  pour  les  raconter,  tout  ce  qu'il  y  avait 
d'alerte  et  de  mouvant  dans  la  vie  qu'on  mène  là,  une  vie  joyeuse  et  laborieuse, 
insouciante  et  tracassée,  pleine  de  menues  intrigues  et  de  studieux  loisirs,  de 
mesquines  rancunes  et  de  généreux  projets,  une  vie  de  petits  bourgeois  et  de  fé- 
conds penseurs.  Tubingue  est  un  village,  mais  ce  n'est  pas  dans  toutes  les  capitales 
qu'on  dépense  à  la  journée  ce  qui  se  dépense  là  d'esprit  et  d'intelligence.  C'est 
un  village,  sans  doute,  mais  un  glorieux  village  où  vient  battre  le  plus  riche  sang 
de  la  Souabe,  comme  au  cœur  même  de  ce  fortuné  pays.  Je  n'ai  rencontré  nulle 
part  en  Allemagne  autant  d'animation  sérieuse,  nulle  part  celle  ardeur  de  con- 
quêtes si  bien  tempérée  par  un  si  juste  bon  sens.  Celte  race  des  Souabes  est  tou- 
jours une  race  forle  et  puissante;  elle  a  gardé  tout  ce  qu'il  y  avait  de  plus  original 
dans  sa  nature  primilive.  11  n'est  guère  que  deux  provinces  qui  puissent  encore 
aujourd'hui  donner  une  idée  de  l'ancienne  Allemagne  :  c'est  la  Westphalie,  où  se 
conserve,  au  fond  des  campagnes,  toute  celle  rustique  sauvagerie  qui  choquait  si 
singulièrement  la  France  polie  du  xvne  siècle  ;  c'esl  la  Souabe  elle-même,  où  l'on 
croirait  que  l'âme  des  héros  du  moyen  âge  n'a  pas  cessé  d'inspirer  le  génie  national. 

Il  y  a  là  bien  des  têtes  à  la  fois  poétiques  et  songeuses,  je  ne  sais  quel  curieux 
mélange  de  critique  et  d'enthousiasme,  d'abandon  naïf  et  de  sang-froid  railleur, 
un  grand  goût  d'aventures,  un  grand  penchant  à  l'audace,  et  néanmoins  une  sorte 
d'ironie  sceptique,  de  réserve  méfiante  à  l'endroit  des  choses  extraordinaires, 
beaucoup  de  prudence  et  de  finesse,  et  tout  ensemble  un  emportement  terrible  à 
la  première  occasion,  une  violence  très-sincère,  enfin  celle  fougue  brutale  qui  a 
fait  dire  en  forme  de  proverbe  :  qu'un  Souabe  avait  droit  d'attendre  ses  quarante 
ans  pour  devenir  sage.  Ajoutez  à  ces  traits  perpétuellement  contradictoires  deux 
autres  plus  saillants  encore,  et  qui  couvrent  le  tout  :  la  conscience  très-assurée 
de  sa  valeur  personnelle,  et,  malgré  certaine  gaucherie  native,  le  besoin  de  montrer 
ce  qu'on  est;  puis,  pour  couronnement,  celte  disposition  d'humeur  qui  n'a  pas  de 
nom  dans  notre  langue,  parce  qu'elle  n'est  pas  trop  de  notre  l'ail,  qui  n'est  préci- 
sément ni  la  sensibilité,  ni  la  bonhomie,  ni  la  simplicité,  ni  l'onction,  qui  est 
tome  i.  J6 


258  LALLEMAGNE     DU     PRÉSENT. 

quelque  chose  comme  tout  cela,  et  qu'on  appelle  en  allemand  Gemûthlichkeit.  En 
somme,  c'est  un  type  singulier  qui  s'est  conservé  à  travers  tous  les  âges.  Les  fa- 
meux caractères  de  la  maison  de  Hohenstauffen  sont  marqués  à  cette  empreinte 
vigoureuse,  et  il  en  reste  jusque  sous  l'éducation  moitié  italienne  et  moitié  arabe 
de  Frédéric  II. 

Quand  la  cbute  de  cette  illustre  maison  eut  enlevé  à  la  Souabe  le  rang  qu'elle 
tenait  dans  l'empire,  la  place  laissée  par  une  si  vaste  ruine  devint  une  sorte  d'a- 
rène où  le  pays  s'exerça  tumultueusement  à  la  vie  politique;  elle  fut  là  plus  active 
que  partout  ailleurs,  et  mieux  qu'ailleurs  donna  du  relief  à  ses  personnages.  Puis, 
quand  les  progrès  de  l'ordre  européen  eurent  mis  à  néant  les  petites  existences 
nationales,  la  fécondité  de  cette  terre  privilégiée  ne  se  ralentit  pas.  Il  en  sort  à  la 
fois  trois  hommes  qui  pourraient  seuls  immortaliser  tout  un  peuple  :  Schiller, 
Hegel  et  Schelling  ;  et  si,  après  cette  génération  glorieuse,  il  était  permis  de  citer 
d'autres  noms  trop  jeunes  encore  pour  avoir  mérité  l'honneur  d'un  pareil  rap- 
prochement, on  verrait  bien  que  la  veine  n'est  pas  épuisée,  et  qu'on  peut  se  fier 
en  l'avenir. 

Or,  tous  ces  mouvements  et  tous  ces  hommes,  nés  sur  le  sol  d'une  même  patrie, 
ont  laissé  trace  de  leur  passage  à  Tubingue.  C'a  été  là  le  berceau  de  bien  des  agi- 
tations qui  sont  venues  renouveler  la  politique  comme  la  philosophie.  C'est  à  Tu- 
bingue que  fut  juré,  en  1514,  le  pacte  constitutionnel  du  vieux  duché  de  Wur- 
temberg. C'est  à  Tubingue  que  Hegel  et  Schelling  étudiaient  ensemble,  sur  la  fin 
de  l'autre  siècle,  et  Ion  visite  encore  la  chambre  où  ils  vécurent  dans  cette  pre- 
mière communauté  de  leurs  pensées. 

Ceux  qui  habitent  maintenant  les  lieux  qu'ils  habitèrent  ne  sont  pas  restés  au- 
dessous  de  pareils  souvenirs.  On  est  tout  étonné  de  rencontrer  tant  de  personnes 
distinguées  si  fort  serrées  les  unes  contre  les  autres  dans  cette  petite  ville  univer- 
sitaire, et  la  variété  de  ces  mérites  qui  se  coudoient  augmente  encore  la  surprise. 
Tout  est  remuant  et  divers.  Il  y  a  jusqu'à  trois  camps  au  sein  de  cette  population 
d'élite,  et  l'un  plus  richement  peuplé  que  l'autre.  Il  y  a  les  savants  d'ordre  spé- 
cial, M.  Baur,  l'un  des  théologiens  les  plus  respectés  de  l'ancienne  école,  trop  vieux 
pour  marcher  avec  Strauss,  son  élève,  trop  hardi  pour  accepter  l'enseignement 
littéral  de  la  stricte  orthodoxie;  M.  Valz,  connu  dans  toute  l'Allemagne  par  ses 
travaux  d'archéologie;  l'orientaliste  Ewakl,  l'un  des  proscrits  de  Goeltingue,  le 
jurisconsulte  Warnkœnig,  qui  vient  d'arriver  de  Fribourg.  Il  y  a,  d'autre  part,  des 
hommes  déjà  engagés  dans  les  affaires»  de  l'état,  et  faisant  leur  métier  de  politique 
en  même  temps  que  celui  de  professeur,  quelquefois  même  quittant  l'un  pour 
l'autre  :  M.  de  Wàchler,  par  exemple,  chancelier  de  l'université,  président  de  la 
seconde  chambre,  esprit  fin  et  habile,  très-propre  à  conduire  une  assemblée  déli- 
bérante; M.  de  Mohl,  le  plus  ferme  soutien  de  la  faculté  des  sciences  administra- 
tives, et  en  même  temps  le  plus  direct  de  tous  les  héritiers  présomptifs  du  minis- 
tère actuel,  qui  l'a  récemment  destitué  pour  l'avoir  accusé  publiquement  devant 
les  électeurs.  M.  de  Mohl,  M.  de  VVâchter,  sont  en  passe  d'arriver  au  pouvoir,  et 
modèrent  le  libéralisme  de  leurs  opinions  pour  l'y  faire  entrer  avec  eux.  M.  Schlayer, 
au  contraire,  use  tant  qu'il  peut  de  tout  le  sien  pour  leur  mieux  résister;  ministre 
de  l'intérieur,  M.  Schlayer  soutient  ainsi  presque  tout  le  poids  du  cabinet  vis-à-vis 
des  chambres;  c'est  encore  un  enfant  de  Tubingue,  le  fils  d'un  boulanger,  que 
son  mérite  infini  d'homme  pratique  et  de  parleur  délié  a  élevé  rapidement  aux 
plus  hautes  positions. 


l'Allemagne   su   présent.  259 

Sans  sortir  de  l'université,  nous  voilà  donc  au  milieu  des  ambitions  et  des  dif- 
ficultés delà  vie  constitutionnelle;  rentrons  davantage  au  sein  de  l'école,  nous  y 
trouvons  un  troisième  groupe  tout  au  moins  aussi  remarquable  que  les  deux  autres, 
plus  jeune,  plus  actif,  plus  passionné,  moins  occupé  de  la  science  qu'on  ne  l'est 
dans  le  premier,  moins  réservé,  moins  prudent  qu'on  ne  l'est  dans  le  second,  mais 
animé  par  des  intelligences  si  vives  et  en  même  temps  si  droites,  que  c'est  un 
charme  de  s'arrêter  là.  Je  veux  parler  des  hégéliens  de  Tubingue  ;  quelle  que  soit 
la  violence  avec  laquelle  on  les  ait  attaqués,  personne  ne  leur  a  contesté  une  ré- 
putation vite  acquise  de  gens  d'esprit  et  d'honnêteté;  mais  ce  qu'on  n'a  pas  assez 
dit,  et   ce  que  j'aime  surtout  à  dire,  c'est  celte  fermeté  de  bon  sens,  c'est  cet 
amour  du  réel,  qui  les  a  séparés  à  temps  des  folies  impuissantes  du  nouvel  hégé- 
lianisme.  Iiya  là  trois  hommes  d'avenir  et  de  talent  qui  me  représentaient  bien 
la  situation  morale  de  l'Allemagne  nouvelle  et  me  donnaient  la  plus  juste  idée  de 
ce  progrès  quelle  accomplit  vers  les  choses  positives  :  M.  Vischer,  le  professeur 
d'esthéiique  frappé  dune  suspension  de  deux  ans,  dont  l'histoire  a  récemment 
occupé  la  presse  ;  M.  Zeller,  rédacteur  de  la  Revue  théologique  la  plus  estimée  de 
l'Allemagne  ;  M.  Schwegler,  qui  publie  ces  Annales  du  Présent  où  les  hégéliens  de 
Tubingue  ont  rompu  si  net  avec  ceux  de  Halle.  Par  une  rencontre  qui  n'a  rien  de 
singulier  en  Allemagne,  ces  trois  maîtres  en  philosophie  sont  d'anciens  théologiens, 
des  élevés  du  séminaire  protestant  de   Tubingue.  Ce  grand  cloître  que  la  réfor- 
mation s'est  élevé  pour  l'étude  des  sciences  religieuses  a,  pour  ainsi  dire,  porté 
malheur  à  l'orthodoxie.  C'est  de  cette  rude  maison  que  sont  sortis  presque  tous 
les  théologiens  qui  ont  ruiné  la  théologie.  En  France,  on  étudie  pour  employer  ce 
qu'on  apprend  quelque  part  et  à  quelque  chose  ;   en  Allemagne,  on  étudie  pour 
étudier  :  la  science  est  la  science;  ce  n'est  ni  un  moyen  ni  une  profession.  Qui  dit 
chez  nous  théologien  dit  un  homme  occupé  à  servir  par  son  travail  le  culte  qu'il 
professe.  2sous  sommes  encore  sous  le  coup  de  la  règle  d'autorité  catholique;  en 
Allemagne,  un  théologien  est  tout  simplement  un  homme  qui  fait  de  la  théologie, 
comme  un  juriste  fait  du  droit,  avec  entière  liberté  de  prendre  l'opinion  qui  lui 
convient  et  de  laisser  celle  qui  lui  déplaît.  Il  n'y  a  rien  de  si  naturel  pour  un 
théologien   allemand  que   d'expliquer  la    trinité  comme  Schelling  et   l'Evangile 
comme  Strauss.  Règle  générale,  théologien  ne  signifie  point  là-bas  homme  d'église; 
c'est  bien  souvent  tout  le  contraire. 

Ce  séminaire  de  Tubingue  est  pourtant  la  plus  belle  institution  scientifique  de 
l'Allemagne  du  sud  ;  il  fait  l'honneur  du  Wurtemberg,  et,  s'il  %  contribué  à  dimi- 
nuer la  pureté  de  l'ancienne  orthodoxie,  il  a  d'ailleurs  répandu  partout  une  in- 
struction bienfaisante.  Il  n'y  a  pas  de  pays  plus  généralement  éclairé  que  le  Wur- 
temberg, [tas  d'écoles  élémentaires  plus  sagement  dirigées,  plus  fréquentées,  plus 
utiles  que  les  siennes,  pas  de  gymnase  où  les  études  classiques  soient  plus 
rieuses.  La  Prusse  est  entrée  depuis  longtemps  déjà  dans  cette  voie  féconde;  mais 
le  Wurtemberg  l'y  avait  précédée,  grâce  à  l'influence  de  son  cierge.  On  rencontre 
au  fond  des  moindres  villages  des  ecclésiastiques  tout  pleins  de  connaissances  et 
de  politesse  :  ce  ne  sont  pas  seulement  de  bons  et  honnêtes  pasteurs,  ce  sont  des 
musiciens,  des  philologues,  des  naturalistes,  des  hommes  de  goût  en  même  temps 
que  de  savoir.  Tous  ne  vont  pas,  assurément,  jusqu'aux  extrémités  révolutionnaires 
de  la  théologie;  il  faut  des  natures  ardentes  pour  certains  entraînements  de  lo- 
gique; la  masse  est  en  général,  et  fort  heureusement,  très-volontiers  inconsé- 
quente; ils  s'arrêtent  donc  en  chemin,  les  uns  ici,  les  autres  là,  et  ce  qui  leur 


■1  il;  LALLLMAGJIIi     DO     PRÉSENT. 

reste  de  commun,  c'est  un  même  cuite  pour  la  libre  pensée,  un  même  amour  de 
la  raison,  un  même  penchant  à  prêcher  la  morale  plus  souvent  et  plus  familière- 
ment que  le  dogme.  C'était  là,  du  moins,  la  situation  générale  il  y  a  quelques 
années;  elle  est  aujourd'hui  devenue  beaucoup  moins  paisible  en  devenant  moins 
uniforme  :  en  Wurtemberg,  comme  ailleurs,  il  y  a  réaction  violente  contre  les 
tendances  modernes  de  l'intelligence  humaine,  contre  cette  loi  qui,  de  plus  en 
plus,  la  pousse  à  vouloir  gouverner  tout  et  se  gouverner  elle-même  par  ses  seules 
forces.  Le  Wurtemberg  est  maintenant  l'un  des  champs  de  bataille  du  piétisme. 

Il  est  clair,  pour  qui  veut  y  regarder  sérieusement,  que  depuis  quelque  temps 
l'esprit  du  siècle  semble  lutter  contre  ses  propres  besoins,  et  revenir  sur  les  pas 
qu'il  a  faits.  Partout  en  Allemagne,  en  France,  en  Angleterre,  on  met  en  question 
la  valeur  des  idées  sur  lesquelles  reposent  cinquante  années  de  conquêtes  ;  on  dis- 
pute à  la  société  spirituelle  comme  à  la  société  politique  les  fondements  sur  les- 
quels elle  s'est  lentement  assise  par  un  travail  de  trois  siècles.  L'une  comme 
l'autre  procède  du  droit  absolu  que  la  raison  s'est  décerné,  de  n'obéir  partout  qu'à 
elle-même,  et  de  chercher  partout  son  entière  satisfaction  :  peu  s'en  faut  qu'on  ne 
tienne  maintenant  ce  droit  suprême  pour  une  usurpation  sacrilège.  On  le  poursuit, 
on  l'accuse,  on  le  calomnie  dans  toutes  les  œuvres  accomplies  à  sa  gloire  et  en  son 
nom.  L'on  affirme  hardiment  que  ce  droit  n'est  une  garantie  suffisante  ni  pour  le 
repos  de  l'état,  ni  pour  la  sérénité  des  intelligences.  On  lui  reproche  d'avoir  tout 
renversé  dans  le  monde  des  faits  et  dans  le  monde  des  idées  ;  on  se  prend  de  com- 
passion et  d'amour  pour  ces  ruines  qu'on  regrette;  on  les  voudrait  vivantes,  on 
s'imagine  qu'elles  vivent.  Vienne  donc  la  foule  pour  s'incliner  et  baisser  la  lête 
devant  cette  résurrection  .  voici  l'ancienne  église  et  l'ancienne  royauté.  Ce  n'est 
plus  une  restauration  brutale,  imposée  par  la  force,  c'est  une  réhabilitation  mo- 
rale, obtenue  par  la  science,  confirmée  par  la  voix  éclatante  du  cœur  humain, 
dont  l'invincible  tendresse  ne  trouvait  plus  à  se  rassasier  dans  cette  sécheresse  de 
l'ordre  rationnel  qui  règne  sur  le  temps  présent.  En  somme,  n'est-ce  pas  là  le 
dernier  mot  du  puséysme  et  du  mouvement  qui  vient  à  sa  suite?  n'est-ce  pas  là  le 
fond  des  baroques  doctrines  de  ces  gens  d'esprit  fourvoyés  qui  se  sont  appelés  la 
jeune  Angleterre,  parce  qu'ils  avaient  inventé  de  copier  l'Angleterre  d'avant  1688? 
N'est-ce  pas  chez  nous  l'argument  souverain  de  quelques  sages  bien  connus,  quand 
ils  veulent  faire  de  la  haute  morale  politique?  En  Allemagne,  du  moins,  c'est  à 
peu  près  toute  la  pensée  des  disciples  plus  ou  moins  illustres  de  cette  école  histo- 
rique, monarchique,  dévote  et  féodale,  qui  parle  toujours  des  vertus  de  la  fidélité 
allemande  et  des  grâces  paternelles  d'un  règne  chrétien.  C'est  enfin  ce  qu'il  y  a 
de  plus  net,  de  plus  catégorique  dans  les  manifestations  si  complexes  du  piétisme. 

Qu'en  présence  de  ces  phénomènes  l'esprit  moderne  doive  douter  de  l'avenir  et 
subir  de  nouveau  tous  les  jougs  qu'il  a  secoués,  personne  pourtant  ne  l'oserait 
prétendre;  mais  est-ce  à  dire  qu'il  ne  doive  point  réfléchir  sur  lui-même,  s'obser- 
ver, et  voir  s'il  a  usé  de  toutes  ses  facullés,  s'il  n'a  point  mis  trop  de  confiance 
dans  les  unes  et  pas  assez  dans  les  autres?  est-ce  à  dire  qu'il  ne  doive  point  pren- 
dre note  de  réclamations  trop  générales  pour  être  seulement  spécieuses?  Non  pas, 
assurément.  Il  y  a  là  comme  un  grand  procès  qu'il  doit  gagner,  parce  qu'on  ne 
pourrait  l'empêcher  d'y  être  à  la  fois  juge  et  partie;  mais  encore  lui  faut-il  tous 
ses  litres.  Il  faut,  par  exemple,  que  cette  froide  et  grave  raison  de  notre  âge  se 
demande  s'il  n'y  a  point  au  fond  d'elle-même,  lout  comme  au  fond  des  plus  anti- 
ques traditions,  une  abondaute  richesse  de  forces  morales  ;  il  faut  qu'elle  ap- 


l'allemagne  du  présent.  241 

prenne  à  tirer  d'elle  toutes  ces  ressources  de  sentiment  dont  on  lui  reproche  de 
manquer.  Non,  certes,  elles  ne  lui  manquent  pas  ;  rien  de  ce  que  l'homme  éprouve 
n'est  hors  de  sa  raison;  mais,  attaché  depuis  si  longtemps  au  labeur  de  l'émanci- 
pation, toujours  armé  pour  la  bataille  et  luttant  au  dehors,  l'esprit  moderne,  l'es- 
prit philosophique  ne  s'est  pas  encore  assez  occupé  de  pourvoir  aux  besoins  de  la 
vie  intérieure,  aux  douces  consolations  des  âmes;  il  a  presque  abandonné  cette 
tâche  précieuse  aux  croyances  antiques;  il  a  laissé  dire  que  c'était  là  l'office  pri- 
vilégié des  cultes  positifs.  On  en  a  conclu  qu'il  ne  saurait  lui-même  le  remplir,  et 
c'est  ainsi  qu'on  a  commencé  à  renier  sa  puissance.  N'est-il  pas  temps  aujourd'hui 
qu'il  avise?  De  ce  point  de  vue  peut-être  il  est  bon  maintenant  de  rappeler  les  ori- 
gines du  piétisme  allemand,  et  plus  particulièrement  sa  propagation  dans  le 
Wurtemberg. 

La  sainte-alliance  s'était  formée  sous  la  garantie  de  la  religion;  à  la  mode  de 
l'ancienne  diplomatie,  elle  s'était  mise  sous  les  auspices  de  la  trinité;  on  avait 
même  cru  nécessaire  de  prévenir  la  Sublime-Porte  qu'on  n'avait  pas  l'intention 
de  recommencer  les  croisades.  Cet  esprit  de  dévotion  chrétienne  n'agit  pas  de 
même  sur  les  diverses  classes  de  la  société  allemande.  Les  classes  éclairées,  les 
classes  moyennes,  entrèrent  de  plus  en  plus,  par  opposition  comme  par  conscience, 
dans  les  voies  du  rationalisme.  La  morale  stoïcienne  de  Kant  et  de  Fichte  resta 
l'idéal  de  la  règle  pratique.  Ce  furent  là  les  dieux  qui  régnèrent  longtemps  sur 
l'esprit  de  la  bourgeoisie,  et  aujourd'hui  même  que  la  science  s'est  élevé  de  nou- 
veaux autels,  les  hommes  d'un  certain  âge,  qui  ne  sont  ni  des  ignorants,  ni  de 
beaux  esprits  de  profession,  s'en  tiennent,  pour  la  plupart,  au  culte  de  leur  jeu- 
nesse. C'étaient  pourtant  des  dieux  sévères,  d'humeur  peu  populaire,  d'accès  peu 
gracieux.  Il  n'y  avait  point  là  de  quoi  parler  à  la  multitude.  Celle-ci  prit  au  sérieux 
le  programme  de  ses  bien-aimés  souverains.  Ce  qu'il  y  a  toujours  eu  d'exaltation 
mystique  en  Allemagne  se  ranima  par  une  subite  effervescence,  qui  se  ressentit 
surtout  dans  l'Allemagne  du  midi;  seulement  le  don  de  spiritualité  manquait,  ce 
don  précieux  du  moyen  âge,  d'où  lui  venait  tant  de  grandeur  jusque  dans  la  naï- 
veté de  sa  foi.  Ce  nouveau  mysticisme  eut  la  naïveté  sans  la  grâce,  et  quelquefois 
sans  la  sincérité;  ce  fut  une  naïveté  voulue,  et  en  quelque  sorte  brutale;  on  s'en 
prit  au  plus  gros  des  choses,  parce  qu'on  n'avait  pas  l'essor  de  l'âme  pour  aller 
puiser  au  fond;  on  rechercha  les  pratiques  par  goût  pour  les  pratiques  elles- 
mêmes  ;  on  s'y  livra  comme  à  une  besogne  matérielle  qui  rapportait  le  salut.  Ce 
ne  fut  point  un  élan  passionné,  ce  fut  un  besoin  froid  et  calculateur.  Les  grandes 
époques  du  cœur  humain  se  tiennent  sans  se  ressembler  jamais.  Ce  n'éluil  plus 
dans  la  religion,  même  dans  la  religion  des  masses,  qu'il  fallait  chercher  le  mysti- 
cisme; il  entrait  alors  dans  la  philosophie  où  l'apportait  Schelling;  il  y  déployait 
toutes  ses  séductions,  il  y  ouvrait  tous  ses  abîmes  ;  le  vrai  sens  du  mysticisme 
ancien  n'était  pas  plus  dans  les  rigueurs  du  zèle  piétiste  que  dans  les  minuties  de 
la  direction  jésuitique. 

Malheureusement  les  pasteurs,  trop  séparés  de  la  portion  inférieure  de  leur 
troupeau  par  leur  éducation  philosophique,  ne  s'appliquèrent  point  assez  au  ser- 
vice de  leurs  plus  humbles  auditeurs;  ils  ne  surent  point  voir  tout  ce  qu'avait  de 
légitime  ce  vague  désir  d'émotions  et  de  consolations  spirituelles.  Ils  ne  surent  ni 
satisfaire  ses  justes  exigences,  ni  redresser  ses  mauvaises  voies.  Ce  fut  ainsi  que  le 
peuple  se  relira  insensiblement  de  l'église.  Dégoûte  du  culte  officiel,  de  la  parole 
languissante  du   ministre,  de    la  sécheresse   d'un   enseignement    mal  approprié 


242  l'Allemagne  nu  présent. 

à  des  aspirations  plus  vives,  il  se  jeta  clans  les  associations  privées,  et  forma  des 
conventieules  où  s'introduisit  aussitôt  l'esprit  de  secte.  En  haine  de  la  hiérarchie 
ecclésiastique,  cet  esprit,  qui  put  un  moment  sembler  révolutionnaire,  abolit,  pour 
son  usage  particulier,  le  privilège  du  sacerdoce,  et  déclara  suffisamment  investis 
du  sacré  ministère  tous  ceux  en  qui  la  grâce  se  manifesterait  comme  en  des  vases 
d'élection;  chacun  put  devenir  son  propre  prêtre  et  celui  de  sa  famille.  Ce  fut  une 
grande  tentation,  une  tentation  bien  ancienne  en  Allemagne  ;  c'était  par  là  que  les 
anabaptistes  avaient  fait  fortune;  c'était  une  tendance  très-marquée  chez  les  sépa- 
ratistes de  l'école  de  Spener  qui,  datant  déjà  de  la  fin  du  xvne  siècle,  étaient  eux- 
mêmes  pour  beaucoup  dans  l'enfantement  du  nouveau  piétisrne. 

Cet  amour  d'isolement,  ce  zèle  de  petite  église  s'est  surtout  manifesté  en  Wur- 
temberg; les  piétistes  ont  là  des  établissements  distincts,  des  communes  qu'ils 
peuplent  exclusivement,  et  qui ,  reconnaissant  l'autorité  extérieure  de  l'état, 
repoussent  en  tout  celle  du  consistoire.  Les  colonies  religieuses  de  Kornlhal  et  de 
Wilhemsdorf  sont  comme  les  deux  contre-forts  sur  lesquels  s'appuie  tout  le  pié- 
tisrne wurtembergeois.  Le  gouvernement  s'opposa  d'abord  à  des  dissidences  si 
violentes;  un  jour  le  roi,  recevant  les  membres  de  la  seconde  chambre,  interpella 
le  chef  de  l'un  de  ces  établissements,  qui  se  trouvait  parmi  les  députés,  et  lui 
reprocha  de  vouloir  une  patrie  à  part  au  sein  de  la  patrie  commune.  «  Sire,  répon- 
dit-il, si  celle-là  nous  manque,  nous  irons  la  chercher  en  Amérique;  nous  sommes 
deux  cent  mille  résignés  par  avance  à  l'émigration.  »  A  vrai  dire,  quarante  ou 
cinquante  mille  l'auraient  bien  suivi.  C'est  qu'en  effet  la  persécution  n'y  pouvait 
rien,  et  la  persécution  ne  manqua  nulle  part.  Frédéric-Guillaume  III,  qui  faisait 
de  force  une  seule  église  avec  deux,  n'était  pas  d'humeur  à  souffrir  patiemment 
cette  nouvelle  église  qui,  chez  lui  aussi,  se  formait  dans  l'ombre.  Son  esprit  mé- 
thodique et  bureaucratique  s'accommodait  mal  de  cette  irrégularité  plus  ou  moins 
sentimentale  des  manifestations  religieuses  ;  son  autorité  s'alarmait  à  la  pensée  de 
ces  congrégations  souterraines  qui  semblaient  devoir  miner  le  sol  politique  en 
même  temps  que  l'édifice  ecclésiastique.  Presque  tous  les  souverains  allemands 
partagèrent  alors  ces  dispositions,  et  les  piétistes,  poursuivis  par  mesure  de  police, 
condamnés  par  les  tribunaux,  se  renfermèrent  davantage  dans  la  foi  intérieure,  et 
se  livrèrent  aux  bonnes  œuvres  avec  une  ardeur  trop  féconde  pour  n'avoir  pas 
été  du  moins  d'abord  désintéressée. 

De  meilleurs  jours  allaient  enfin  leur  venir,  une  fortune  plus  prospère  ,  sinon 
plus  honnête.  Quelques  ministres  se  laissèrent  gagner  par  les  simples  vertus  de 
leurs  ouailles  persécutées;  d'autres,  sortis  des  classes  inférieures,  apportèrent 
avec  eux  dans  la  chaire  pastorale  les  inspirations  habituelles  de  leur  éducation 
première.  Puis  arriva  le  grand  mouvement  rétrograde  pour  toute  une  portion  de 
l'église.  Avec  Kant,  avec  Fichte,  on  distinguait  encore  facilement  le  travail  de  la 
raison  critique  et  le  devoir  de  la  raison  pratique  ;  on  ne  répugnait  point  à  faire 
deux  parts  de  son  intelligence,  et  l'on  réservait  toujours  avec  bonne  foi  les  vérités 
de  l'ordre  révélé.  La  philosophie  n'avait  point  absorbé  la  théologie;  elle  lui  prêtait 
seulement  un  sens  plus  large,  une  discussion  plus  sévère.  Avec  Schelling,  cette 
absorption  commença,  mais  sous  une  forme  si  poétique,  sous  des  voiles  si  amples 
et  si  mystérieux,  qu'on  se  laissait  prendre  au  charme  sans  trop  y  songer.  Vint  enfin 
la  dialectique  hégélienne,  et  cette  fois  il  fallut  bien  ouvrir  le:;  yeux.  Souveraine 
impérieuse  de  l'histoire  humaine,  l'idée,  l'idée  pure  et  unique,  en  dominait  tous 
les  moments,  en  embrassait  toutes  les  faces.  Il  n'y  avait  plus  ni  religion,  ni  philo- 


L  ALLEMAGNE    DU     PRESENT. 


245 


sophie  dans  le  sens  primitif  des  mots;  il  n'y  avait  dans  le  monde  qu'une  seule  et 
même  pensée  se  confondant  plus  ou  moins  avec  une  seule  et  même  existence  :  tous 
les  contraires  disparaissaient  et  se  fondaient  au  sein  de  cette  unité  redoutable.  Ce 
fut  alors  une  grande  frayeur  ou  un  grand  entraînement.  Ceux  qui  ne  marchèrent 
pas  en  triomphateurs  à  la  suite  du  maître  se  rejetèrent  en  arrière  avec  épouvante, 
et,  pour  échapper  à  ce  violent  ébranlement  de  l'esprit,  se  rattachèrent  de  toute 
leur  force  à  la  lettre.  Pour  sauver  l'orthodoxie  prolestante,  ils  se  firent  anti-pro- 
testants; ils  résolurent  de  clore  ces  feuilles  menaçantes  que  le  libre  examen  sou- 
levait lune  après  l'autre,  et,  pour  éviter  toute  discussion  nouvelle,  ils  mirent  le 
sinet  à  la  page  où  il  leur  plaisait  d'en  rester.  Ils  voulurent  un  dogme  officiel, 
comme  si  l'on  pouvait  décréter  la  vérité  par  mesure  de  salut  public.  Le  piétisme 
populaire  leur  offrait  un  terrain  solide  où  les  croyances  s'acceptaient  d'emblée, 
sans  questions  gênantes,  sans  réticences  secrètes  ;  ils  y  posèrent  le  pied,  et  s'y  éta- 
blirent comme  en  une  citadelle  :  il  y  eut  ainsi  un  piétisme  érudit  qui  prit  la  con- 
duite de  l'autre.  Le  piétisme  eut  ses  sermonnaires  et  ses  docteurs;  il  infesta  les 
vieux  cantiques  et  la  vieille  liturgie  de  ses  formules  pédantesques.  Puis  l'intérêt 
et  l'ambition  s'en  mêlèrent.  Les  philosophes  prêchaient  avant  tout  la  logique,  ils  y 
renfermaient  tout  :  leurs  adversaires  prétendirent  s'appliquer  avec  une  supériorité 
absolue  au  perfectionnement  de  la  loi  morale  ;  ils  aspirèrent  publiquement  à  la 
sainteté.  C'est  une  cruelle  chose  que  la  sainteté  sans  l'abnégation  ;  Dieu  préserve 
le  monde  du  gouvernement  des  saints!  Aspirer  au  commandement  des  hommes 
de  par  la  sublimité  de  sa  vertu,  mettre  la  vertu  à  l'ordre  du  jour,  comme  on  disait 
chez  nous  en  95,  c'est  ouvrir  la  carrière  au  plus  effréné  de  tous  les  despotismes, 
parce  qu'il  en  est  le  plus  convaincu,  ou  bren  c'est  lâcher  la  bride  aux  corruptions 
les  plus  infâmes,  parce  qu'elles  souillent  les  sentiments  les  plus  sacrés  ;  c'est  orga- 
nisera terreur  ou  l'hypocrisie.  L'hypocrisie  trouve  toujours  sa  place  dans  la  société, 
ce  n'est  pas  le  piétisme  qui  la  lui  fera  perdre  ;  mais  la  terreur  est,  de  nos  jours, 
un  procédé  bien  violent  :  les  consciences  cèdent  à  moins  ;  il  n'y  a  malheureuse- 
ment nulle  part  d'exaltation  assez  puissante  pour  résister  aux  ennuis  continus 
d'une  oppression  sourde  et  tracassière.  C'a  été  là  toute  la  tyrannie  des  piétistes  ;  c'a 
été  le  résultat  des  conseils  qu'ils  ont  donnés  aux  princes  dont  ils  ont  bientôt  fini 
par  avoir  l'oreille.  Ils  ont  usé  des  arguments  dont  usaient  en  même  temps  qu'eux 
les  meneurs  ultramontains  auprès  des  souverains  catholiques»;  ils  leur  ont  promis 
de  conquérir  le  siècle  à  l'obéissance.  Au  milieu  de  ces  agitations  nécessaires  de  la 
libre  pensée  qui  va  et  vient  comme  le  sang  dans  les  veines,  ils  ont  célébré  les 
charmes  et  les  bienfaits  de  la  vie  stagnante.  On  les  a  crus  sur  parole.  Ils  ont,  petit 
à  petit,  occupé  tous  les  emplois,  et  garni  de  leurs  créatures  toutes  les  conditions 
et  tous  les  rangs.  Le  vieux  Frédéric-Guillaume  a  fini  par  leur  complaire;  son  fils 
s'en  est  entouré,  parce  qu'il  a  trouvé  chez  eux  je  ne  sais  quel  parfum  de  vétusté 
qui  flattait  les  goûts  d'artiste  du  royal  amateur.  Le  sage  Guillaume  leur  a  donné  sa 
confiance  en  Wurtemberg,  voulant  ainsi  fortifier  la  stricte  orthodoxie  dont  il  fait 
profession. 

Si  la  réaction  piétiste  cause  plus  de  bruit  en  Prusse,  elle  n'est  ni  moins  pro- 
fonde, ni  moins  tenace  en  Wurtemberg.  La  philosophie  hégélienne  est  arrivée 
très-lard  dans  ce  Tubingue,  où  s'était  pourtant  passée  la  jeunesse  de  Hegel. 
Strauss,  étudiant  à  son  tour,  en  18-2  7,  dans  le  vieux  séminaire  où  Hegel  lui-même 
avait  étudié,  ne  connaissait  encore  rien  de  ses  écrits,  et  c'était  à  peine,  racontent 
les  amis  de  Strauss,  si  l'on  entendait  alors  parler  à  Tubingue  «  de  la  théologie 


244  l'allemagmi:  du  présent. 

excentrique  d'un  certain  Marheineke.  »  En  1830,  quelques-uns  de  ces  singuliers 
séminaristes,  qui  n'avaient  pourtant  pas  encore  quitté  leurs  capes  du  moyen  âge, 
entreprirent  de  lire  la  Phénoménologie.  Ils  le  firent  en  commun,  et  sans  maîtres, 
puisque  aucun  des  leurs  ne  les  pouvait  aider.  Le  maître,  à  vrai  dire,  c'était  l'un 
d'eux,  c'était  Strauss,  qui,  l'année  suivante,  abandonna  la  chaire  qu'on  venait  de 
lui  confier  dans  l'école  préparatoire  deMaulbroun,  pour  aller  suivre  les  leçons  de 
Hegel  à  Berlin.  Le  peu  de  temps  qu'il  put  en  jouir  porta  ses  fruits.  La  Fie  de  Jésus 
parut  en  1835.  Le  Christ  n'était  plus  une  personne  vivante  et  unique;  Vidée  ne 
s'incarnait  pas  ainsi  dans  un  individu  à  l'exclusion  de  l'humanité,  Vidée  était  dans 
tous  les  hommes  et  dans  tous  les  temps,  dans  tous  les  moments  et  dans  tous  les 
actes  de  l'existence  universelle.  La  personnalité  du  Christ  disparaissait  ;  à  la  place 
du  Christ  historique  venait  un  Christ  idéal,  construit  lentement  par  toutes  les  tra- 
ditions antérieures  à  son  apparition  terrestre.  C'était  la  plus  superbe  conquête  de 
l'hégélianisme,  celle  qui  flattait  le  mieux  cette  ambition  singulière  avec  laquelle  il 
prétendait  passer  uniquement  pour  un  christianisme  agrandi.  «  Je  vous  donne  bien 
plus  de  Christ  que  vous  n'en  aviez  !  »  s'écriait  Strauss  de  la  meilleure  foi  du 
monde.  Le  fond  vraiment  original  de  celte  nouvelle  théologie,  il  était  là.  Pour  la 
partie  négative,  pour  la  destruction  du  Christ  ancien,  Strauss  avait  simplement  con- 
tinué ou  résumé  les  recherches  critiques  de  tout  un  siècle;  mais  la  partie  positive, 
la  fondation  du  Christ  philosophique,  s'appuyait  fièrement  au  plus  ardu  de  la  mé- 
taphysique hégélienne,  et  celle-ci  était  ainsi  transplantée,  sous  forme  d'érudition 
palpable,  au  cœur  même  de  la  dogmatique. 

Ce  ne  fut  qu'un  cri  d'alarme  dans  toute  l'église  wurtembergeoise.  La  réaction 
s'opéra  d'autant  plus  vivement  qu'on  s'était  moins  attendu  à  de  pareils  coups.  On 
destitua  Strauss  de  son  emploi  de  répétiteur  au  séminaire;  l'université,  gagnée 
peu  à  peu  dans  presque  tous  ses  membres,  pénétrée  d'une  horreur  croissante  pour 
les  hégéliens,  se  convertit  à  une  orthodoxie  de  plus  en  plus  scrupuleuse.  La 
faculté  de  théologie  embrassa  le  piétisme  d'un  accord  unanime,  son  doyen  excepté, 
M.  Baur,  qui  resta  rationaliste.  Vers  le  même  temps,  la  faculté  de  théologie  ca- 
tholique passait  des  opinions  de  M.  de  Wessenberg  à  l'ardeur  exclusive  des  opi- 
nions ultramontaines;  celles-ci  prenaient  là,  sous  l'influence  de  M.  Môhler,  qui 
fut  plus  tard  appelé  en  Bavière,  cette  couleur  mystique  que  les  amis  de  M.  Baader 
lui  ont  tous  involontairement  empruntée,  Schelling  comme  les  autres.  L'hégélia- 
nisme était  vaincu  dès  sa  naissance  dans  l'université  de  Tubingue,  et  avec  lui 
malheureusement,  par  suite  des  circonstances  générales,  la  liberté  de  l'esprit 
philosophique.  Cet  esprit  se  relève  aujourd'hui  à  force  de  bon  sens,  de  raison  pra- 
tique et  de  modération.  C'est  là  ce  qu'il  est  si  curieux  de  voir  de  près;  c'est  là 
ce  qui  donne  un  intérêt  sérieux  aux  Annales  hégéliennes  de  Tubingue,  quoi- 
qu'elles n'aient  pas  encore  en  Allemagne  tout  le  retentissement  qu'elles  auront  : 
c'est  la  clarté,  c'est  la  simplicité  vigoureuse  avec  laquelle  elles  sont  entrées  dans 
cette  roule,  où  le  pays  tout  entier  marche  à  la  conquête  des  droits  positifs  et  des 
réformes  possibles. 

On  se  souvient  peut-être  d'un  incident  qui  a  fait  cette  année  quelque  bruit  au 
delà  du  Rhin  :  un  professeur  de  Tubingue  venait  d'être  suspendu  pour  avoir  ouvert 
son  cours  en  disant  qu'il  se  garderait  bien  de  parler  de  l'immortalité  de  l'âme  et 
de  l'existence  de  Dieu,  vrais  contes  d'enfants,  qui  n'étaient  plus  à  l'usage  des 
hommes!  L'histoire  nous  arrivait,  embellie  par  la  bonne  foi  des  piélistes  alle- 
mands et  de  nos  piétisles  français.  Heureusement  elle  n'est  pas  si  noire,  et  ne 


245 

dément  point  si  cruellement  cette  loyale  sagesse  qui  m'a  frappé   chez  la  jeune 
génération   de  Tubingue.  Il  s'agissait  simplement  d'un   discours  prononcé  par 
M.  Vischer  devant  le  sénat  académique,  au  moment  où  il  prenait  possession  de  la 
chaire  d'esthétique  fondée  pour  lui ,  malgré  la  plus  vive  opposition.  Compagnons 
de  Strauss,  partisans  déclarés  des  libertés  politiques,  rangés  ouvertement  sous  la 
bannière  de  Hegel ,  M.  Vischer  et  ses  amis  excitaient  autour  d'eux  bien  des  mé- 
fiances. Ils  portaient  tout  le  poids  de  cette  qualité  d'hégélien  que  les  excès  de 
continuateurs  insensés  rendent  si  compromettante.  On  les  appelait  des  jacobins, 
parce  qu'ils  s'en  tiennent  à  celte  philosophie  qui,  quinze  ans  au  moins,  fut  dans 
toute  l'Allemagne  une  philosophie  d'état.  Gens  de  bon  sens,  mais  d'humeur  vio- 
lente, ils  avaient  peut-être  trop  durement  traité  leurs  adversaires.  On  se  vengea. 
Dans  cette  harangue  solennelle,  M.  Vischer  exposait   les  rapports  généraux  de 
l'esthétique  avec  toutes  les  sciences   enseignées  dans  l'université.   Le  sujet  était 
donc  par  lui-même  assez  banal  pour  qu'on  ne  pût  l'accuser  d'être  un  programme 
d'athéisme;  mais  M.  Vischer  avait  dit,  en  comparant  l'art  catholique  et  l'art  pro- 
testant, qu'il   ne  se  mettait  au  point  de  vue  d'aucune  des  deux  confessions;  il 
s'était  demandé  s'il  pouvait  y  avoir  encore  un  art  religieux  dans  l'ancienne  accep- 
tion  du  mot,  une  peinture  qui  peignît  de  bonne  foi   des  démons  et  des  anges. 
C'en  fut  assez,  on  jura  qu'il  s'était  vanté  de  n'avoir  point  de  religion;  l'on  dé- 
chaîna sur  lui  les  prédicateurs  de  Stuttgart,  déjà  irrités  par  ses  mordantes  épi- 
grammes  contre  les  piétistes.  Le  ministre,  cédant  aux. clameurs  sans  partager  les 
ressentiments  qui  les  inspiraient,  a  suspendu  M.  Vischer  pour  deux  ans.  C'a  été 
une  assez  grosse  affaire  qui  a  longtemps  occupé  la  presse  et  les  chambres. 

J'ai  lu  ce  discours,  écrit  après  coup,  et  reconnu  conforme  par  le  sénat  qui  l'avait 
entendu.  Un  trait  m'a  surpris,  un  trait  qui  caractérise  toute  la  situation  morale 
de  l'auteur,  de  ses  amis,  toute  celle  de  l'Allemagne.  C'e<t  une  profession  de  pan- 
théisme qui  se  présente  de  front  et  se  nomme  avec  pleine  franchise,  mais  avec 
tant  de  restrictions  en  faveur  de  la  libre  existence  des  individus,  qu'on  ne  sait 
plus  trop  comment  concilier  cette  souveraine  indépendance  de  la  personne  et 
cette  identité  absolue  de  l'être  universel.  C'est  en  effet  là  qu'en  est  venue  l'Alle- 
magne, c'est  à  l'impasse  de  cette  contradiction.  Epreuve  salutaire  où  elle  puisera 
certainement  un  sentiment  plus  assuré  des  vrais  ressorts  de  la  nature  humaine! 
scabreux  détilé  d'où  elle  se  tirera  bientôt  par  le  développement  des  énergies  indi- 
viduelles au  sein  de  la  vie  publique!  Il  semble  pourtant  que  l'Allemagne  ait  cédé 
beaucoup  à  cette  exaltation  superbe  par  laquelle  l'homme  réussit  à  s'enfermer  en 
lui-même,  ne  compte  plus  qu'avec  soi,  et  s'isole  dans  l'orgueil  de  ses  propres 
jugements.  L'Allemagne  est  un  pays  de  critique;  mais  on  ne  réfléchit  pas  que.  si 
Luther  évoqua  le  libre  examen,  ce  fut  pour  anéantir  le  libre  arbitre;  on  ne  songe 
pas  que,  si  Kant  et  Fichle  agrandirent  tellement  le  domaine  de  la  conscience,  ce 
fut  en  supprimant  toute  réalité  extérieure,  de  sorte  que  la  conscience  humaine 
put  bientôt  devenir  identique  à  l'intelligence  absolue.  En  fait,  le  génie  allemand 
s'est  toujours  plus  ou  moins  complu  dans  l'abnégation  du  moi.  Or,  c'est  ce  moi 
de  la  pensée,  de  la  volonté,  de  la  croyance,  que  la  société  moderne  a  pris  à  tache 
de  fortifier  et  de  grandir.  Plus  donc  l'Allemagne  entrera  dans  les  voies  modernes, 
plus  elle  se  fera  sagement  et  sciemment  îevolulionnaire,  plus  aussi  elle  s'éloignera 
de  ces  fantômes  nuageux  qui  l'oppressent,  Ii  arme  bien,  dans  l'inertie  dune 
existence  muette  et  servi  le,  qu'un  peuple  laisse  absorber  à  plaisir  tout  ce  qu'il  a 
de  vitalité   par  la  contemplation  trompeuse  de  l'infini  :  c'est  l'esprit  de  l'Inde. 


246  l' ALLEMAGNE    DU    PRESENT. 

Quand  on  n'a  rien  à  faire  avec  le  réel,  on  est  sans  défense  contre  cette  puissance 
maligne  du  cerveau  qui  peut  bâlir  et  toujours  bâtir  en  l'air,  on  est  l'esclave  d'une 
logique  artificielle,  belle  de  celte  beauté  stérile  qu'aurait  !a  géométrie  si  les  corps 
n'existaient  pas.  On  ne  toucbe  rien  de  positif  et  de  concret  :  on  peut  ainsi  tout 
simplifier  et  tout  abstraire,  on  supprime  à  son  gré  toutes  ces  diversités  nécessaires 
qui  font  l'harmonie  du  monde  pour  les  ramener  au  néant  de  je  ne  sais  quelle  for- 
midable unité:  mais  on  aura  vingt  fois  démontré  cette  ruine  de  l'essence  humaine, 
que  vingt  fois,  s'il  le  faut,  l'homme  se  relèvera,  se  touchera,  s'écoutera,  et,  respi- 
rant en  lui-même  la  force  originale  et  créatrice  de  la  liberté,  dira  toujours  :  Moi! 
Admirable  retour  des  intelligences!  On  voulait  avoir  un  Dieu  si  grand,  qu'on  n'en 
avait  plus  du  tout,  et  qu'on  sacrifiait  l'homme  sur  un  autel  vide.  L'homme  n'ac- 
cepte pas  cette  unité  dévorante  qui  lui  coûte  son  être;  il  veut  vivre,  et  pour  vivre 
il  lui  faut  la  dualité.  L'homme  anéanti  ressuscite,  et,  du  même  coup,  retrouve  sa 
foi  dans  un  Dieu  existant  par  le  seul  sentiment  de  sa  propre  liberté.  La  liberté  de 
l'homme  sauve  et  garantit  la  personnalité  de  Dieu.  On  aura  beau  calomnier  ce 
magnifique  moment  de  la  pensée,  c'est  un  moment  religieux.  L'Allemagne  s'en 
approche  à  mesure  qu'elle  mûrit  pour  l'avenir,  et  plus  les  terroristes  de  la  dernière 
école  hégélienne  ont  poussé  leur  panthéisme  à  bout,  plus  la  réaction  salutaire  a 
fait  de  progrès.  Le  nom  de  panthéisme  reste  et  restera  sans  doute  encore  par 
habitude  scientifique,  la  chose  s'en  va.  Ceux  même  qui  croient  garder  la  doctrine 
l'interprètent  ou  la  démembrent  pour  la  plier  aux  exigences  de  leur  esprit;  ils  ne 
s'aperçoivent  pas  qu'entre  ces  deux  termes,  dont  le  contraste  les  fâche  toujours, 
quoi  qu'ils  en  aient,  entre  l'universel  et  l'individu,  ils  sont  bien  plus  soucieux  de 
préserver  l'un  que  d'embrasser  l'autre.  Ils  se  réjouissaient,  autrefois  de  cette  science 
qui  leur  donnait  la  clef  des  harmonies  du  monde,  et,  comme  enivrés  d'un  si  beau 
triomphe,  ils  oubliaient  volontiers  la  petitesse  de  leur  personne,  confondue  dans 
l'immensité  du  grand  tout;  ils  tiennent  fort  aujourd'hui  à  prouver,  soit  pour  eux. 
soit  pour  les  autres,  que  cette  chétive  personne  humaine  a  cependant  sa  place  à 
part  et  son  libre  mouvement  au  milieu  de  cet  infini  qui  paraissait  l'absorber;  ils 
y  réussissent  mieux  qu'il  ne  le  faudrait  pour  l'ensemble  du  système.  C'est  là  une 
situation  toute  récente,  et,  si  quelque  chose  peut  donner  une  idée  du  mérite 
solide  de  ces  modestes  hégéliens  de  Tubingue,  c'est  de  l'avoir  comprise  et  servie. 
C'a  été  en  effet  la  raison  décisive  qui  leur  a  fait  abandonner  à  temps  la  rédac- 
tion des  Annales  Allemandes,  et  fonder  si  à  propos  chez  eux  les  Annales  du  Pré- 
sent. Quand  MM.  Vischer  et  Zeller  s'étaient  associés  à  MM.  Marx  et  Ruge,  ceux-ci 
étaient  encore  bien  loin  d'avoir  pris  Bruno  Bauer  pour  idole.  Strauss  était  regardé 
par  les  publicistes  de  Halle  comme  un  pédant  novateur,  dont  l'érudition  indigeste 
venait  déranger  une  croyance  garantie  par  les  catégories  hégéliennes.  Depuis,  on 
est  allé  bien  loin  avec  ces  catégories;  on  s'en  est  servi  pour  prouver  que  Strauss 
était  un  fanatique  qui  se  donnait  encore  la  peine  de  lire  l'Écriture;  on  les  a  bra- 
quées sur  toutes  les  parties  de  la  vie  sociale,  on  a  démoli  toute  existence,  et  l'on 
est  tombé  soi-même  dans  un  abîme  sans  fond  ouvert  par  la  rage  sincère  deFeuer- 
bach  et  par  la  manie  affectée  de  Bruno  Bauer;  on  s'est  brutalement  glorifié  d'un 
absurde  athéisme  et  l'on  a  tendu  la  main  aux  communistes.  Tout  cela  répugnait 
beaucoup  aux  allures  naturelles  de  ces  francs  esprits  de  la  Souabe  ;  ils  ne  pouvaient 
soutenir  cette  perpétuelle  abstraction  qui  menait  de  théories  en  théories  jusqu'aux 
foiies  les  plus  impraticables;  c'était  là  pourtant  ce  que  M.  Ruge  appelait  joindre 
la  pratique  à  l'idée.  Les  hégéliens  de  Tubingue,  non  contents  de  protester  par  leur 


l'Allemagne  su  présent.  247 

retraite,  résolurent  de  relever  un  drapeau  plus  honorable  et  de  donner  meilleure 
idée  du  sens  moderne  dont  les  hégéliens  des  Annales  Allemandes  s'étaient  procla- 
més les  représentants.  C'est  là  l'œuvre  poursuivie  par  les  Annales  du  Présent. 

Voir  des  hégéliens,  dans  l'ardeur  de  la  jeunesse,  convertis  aux  côtés  les  plus 
sérieux  des  idées  politiques  et  sociales,  c'est   d'un  bon  augure  pour  toute  cette 
grande  question  de  principes  qui  s'agite  maintenant  de  l'autre  côté  du  Rhin. 
J'aimais  à  les  écouter  quand  ils  exprimaient  avec  tant  de  sens  et  de  modération 
le  généreux  esprit  qui  les  anime.  On  sait  bien  maintenant  en  Allemagne  qu'il  ne 
s'agit  plus  de  construire  un  édifice  tout  entier  dans  les  nuages  de  la  spéculation 
pour  le  mettre  ensuite  à  terre  et  y  pousser  les  hommes  par  troupeaux.  On  sait 
qu'il  faut  commencer  par  prendre  pied  dans  la  vie  réelle  pour  la  corriger  et  l'amé- 
liorer, afin  d'assainir  d'autant  l'esprit  lui-même  en  ne  l'abandonnant  plus  à  la  rê- 
verie des  chimères.  On  veut  des  choses  positives,  qui  ont  un  nom,  qui  sont  un 
objet  d'utilité  immédiate,  un  embellissement  ou  une  force  de  plus  pour  la  destinée 
de  l'homme;  on  veut  toutes  les  libertés  pratiques,  la  liberté  de  la  parole  et  de  la 
conscience,  la  liberté  de  la  presse,  la  publicité  et  l'oralité  des  débats  judiciaires, 
l'institution  du  jury,  la  centralisation  nationale  avec  toutes  ses  conséquences;  on 
veut  enfin,  et  par-dessus  tout,  l'émancipation  de  l'état  dans  ses  rapports  avec 
l'église,  et  la  reconnaissance  de  son  autonomie  morale.  Je  copie  le  programme  et 
je  répète  les  discours  de  mes  amis  de  Tubingue.  Voilà  les  vrais  ennemis  de  la  poli- 
tique absolutiste  en  Allemagne,  voilà  les  vrais  alliés  de  l'esprit  français.  Ce  ne 
sont  pas  des  radicaux  ou  des  socialistes,  ce  sont  les  éclaireurs  de  ce  grand  parti 
constitutionnel  que  j'ai  partout  rencontré.  Ils  possèdent  une  charte,  ils  veulent 
en  tirer   tout  ce  qu'elle  leur  donnera;   ils  ont  foi  dans  la  puissance  des  moyens 
légaux  aidés  de  cette  autre  puissance  toujours  croissante  de  l'opinion   publique  ; 
ils  ont  foi  surtout  dans  la  valeur  de  ces  procédé.-;  purement  intellectuels  avec  les- 
quels l'esprit  moderne  travaille  et  change  les  nations.  Leur  patriotisme  ne  s'amuse 
pas  très-naïvement  de  ce  beau  songe  d'un  nouvel  empire  allemand  qui  ravissait 
encore  les  prétendus  libéraux  de  1840  ;  mais  ils  se  réjouissent  sincèrement  et  sans 
arrière-goût  romantique  de  ce  progrès  naturel  qui  rapproche  des  peuples  frères; 
ils  y  voient  une  garantie  contre  la  tyrannie  des  petits  princes;  ils  calculent  tout 
ce  que  la  liberté  générale  gagne  au  croisement  des  lignes  de  fer,  à  l'union  des 
douanes,  à  l'uniformité  des  mesures  et  des  monnaies;  ils  saluent  cette  révolution 
pacifique  au  nom  d'un  avenir  inconnu,  déterminés  pourtant  à  la  repousser,  si  jamais 
on  voulait  profiter  du  juste  entraînement  de  l'orgueil  national  pour  taire  avorter 
sous  le  joug  d'un  seul  empire  les  justes  exigences  des  principes  constitutionnels. 
Tout  cela  se  disait  en  de  longues  causeries,  tantôt  à  h  promenade,  sur  les  bords 
silencieux  du  Neckar,  tantôt  le  soir,  à  la  table  de  mes  hôtes,  et  le  charme  paisible 
des  lieux,  l'antique  simplicité  des  mœurs,  contrastaient  agréablement  avec  ia  viva- 
cité passionnée  des  idées  les  plus  sérieuses  de  ce  temps-ci.  Nous  nous  séparâmes 
trop  tôt;  il  fallait  bien  cependant  quitter  cet  aimable  gîte  et  continuer  nia  route. 
Je  voulais  aller  voir  à  Stuttgart  les  dernières  séances  des  chambres  wurtember- 
geoises  et  l'ouverture  du  concile  rongien. 


LE 


CLUB  DES  HACHICHINS. 


1.    —    l'hotel    PIMODAN. 

Un  soir  de  décembre,  obéissant  à  une  convocation  mystérieuse,  rédigée  en  termes 
énigmaliques  compris  des  affiliés,  inintelligibles  pour  d'autres,  j'arrivai  dans  un 
quartier  lointain,  espèce  d'oasis  de  solitude  au  milieu  de  Paris,  que  le  fleuve,  en 
l'entourant  de  ses  deux  bras,  semble  détendre  contre  les  empiétements  de  la  civi- 
lisation, car  c'était  dans  une  vieille  maison  de  l'île  Saint-Louis,  l'hôtel  Pimodan, 
bâti  par  Lauzun,  que  le  club  bizarre  dont  je  faisais  partie  depuis  peu  tenait  ses 
séances  mensuelles,  où  j'allais  assister  pour  la  première  fois. 

Quoiqu'il  fut  à  peine  six  heures,  la  nuit  était  noire.  Un  brouillard,  rendu  plus 
épais  encore  par  le  voisinage  de  la  Seine,  estompait  tous  les  objets  de  sa  ouate  dé- 
chirée et  trouée,  de  loin  en  loin,  par  les  auréoles  rougeâtres  des  lanternes  et  les 
filets  de  lumière  échappés  des  fenêtres  éclairées.  Le  pavé,  inondé  de  pluie,  miroitait 
sous  les  réverbères  comme  une  eau  qui  reflète  une  illumination  ;  une  bise  acre, 
chargée  de  particules  glacées,  vous  fouettait  la  ligure,  et  ses  sifflements  gutturaux 
faisaient  le  dessus  d'une  symphonie  doni  les  flots  gonflés  se  brisant  aux  arches 
des  ponts  formaient  la  basse  :  il  ne  manquait  à  cette  soirée  aucune  des  rudes 
poésies  de  l'hiver. 

Il  était  difficile,  le  long  de  ce  quai  désert,  dans  cette  masse  de  bâtiments  som- 
bres, de  distinguer  la  maison  que  je  cherchais  ;  cependant  mon  cocher,  en  se  dres- 
sant sur  son  siège,  parvint  à  lire  sur  une  plaque  de  marbre  le  nom  à  moitié  dédoré 
de  l'ancien  hôtel,  lieu  de  réunion  des  adeptes. 

Je  soulevai  le  marteau  sculpté,  l'usage  des  sonnettes  à  boulon  de  cuivre  n'ayant 
pas  encore  pénétré  dans  ces  pays  reculés,  et  j'entendis  plusieurs  fois  le  cordon 
grincer  sans  succès  ;  enfin,  cédant  à  une  traction  plus  vigoureuse,  le  vieux  pêne 
rouillé  s'ouvrit,  et  la  porte  aux  ais  massifs  put  tourner  sur  ses  gonds. 

Derrière  une  vitre  d'une  transparence  jaunâtre  apparut,  à  mon  entrée,  la  tête 


L£    CLUB    DES    HACHICHINS.  249 

d'une  vieille  portière  ébauchée  par  le  tremblotement  d'une  chandelle,  un  tableau 
de  Skalken  tout  fait.  —  La  tète  me  fit  une  grimace  singulière,  et  un  doigt  maigre, 
s'allongeant  hors  de  la  loge,  m'indiqua  le  chemin. 

Autant  que  je  pouvais  le  distinguer  à  la  paie  lueur  qui  tombe  toujours,  même 
du  ciel  le  plus  obscur,  la  cour  que  je  traversais  était  entourée  de  bâtiments  d'ar- 
chitecture ancienne  à  pignons  aigus;  je  me  sentais  les  pieds  mouillés  comme  si 
j'eusse  marché  dans  une  prairie,  car  l'interstice  des  pavés  était  rempli  d'herbe. 

Les  hautes  fenêtres  à  carreaux  étroits  de  l'escalier,  flamboyant  sur  la  façade 
sombre,  me  servaient  de  guide  et  ne  me  permettaient  pas  de  m'egarer. 

Le  perron  franchi,  je  me  trouvai  au  bas  d'un  de  ces  immenses  escaliers  comme 
on  les  construisait  du  temps  de  Louis  XIV,  et  dans  lesquels  une  maison  moderne 
danserait  à  l'aise.  —  Une  chimère  égyptienne  dans  le  goût  de  Lebrun,  chevauchée 
par  un  Amour,  allongeait  ses  pattes  sur  un  piédestal  et  tenait  une  bougie  dans  ses 
griffes  recourbées  en  bobèche. 

La  pente  des  degrés  était  douce;  les  repos  et  les  paliers  bien  distribués  attes- 
taient le  génie  du  vieil  architecte  et  la  vie  grandiose  des  siècles  écoules;  —  en 
montant  cette  rampe  admirable,  vêtu  de  mon  mince  frac  noir,  je  sentais  que  je 
faisais  tache  dans  l'ensemble  et  que  j'usurpais  un  droit  qui  n'était  pas  le  mien; 
l'escalier  de  service  eût  été  assez  bon  pour  moi. 

Des  tableaux,  la  plupart  sans  cadre,  copies  des  chefs-d'œuvre  de  l'école  ita- 
lienne et  de  l'école  espagnole,  tapissaient  les  murs,  et  tout  tn  haut,  dans  l'ombre, 
se  dessinait  vaguement  un  grand  plafond  mythologique  peint  à  fresque. 

J'arrivai  à  l'étage  désigné.  Un  tambour  de  velours  d'Utrecht,  écrasé  et  miroité, 
dont  les  galons  jaunis  et  les  clous  bossues  racontaient  les  longs  services,  me  fit 
reconnaître  la  porte. 

Je  sonnai;  l'on  m'ouvrit  avec  les  précautions  d'usage,  et  je  me  trouvai  dans 
une  grande  salle  éclairée  à  son  extrémité  par  quelques  lampes.  En  entrant  là,  on 
faisait  un  pas  de  deux  siècles  en  arrière.  Le  temps,  qui  passe  si  vite,  semblait 
n'avoir  pas  coulé  sur  cette  maison,  et,  comme  une  pendule  qu'on  a  oublié  de  re- 
monter, son  aiguille  marquait  toujours  la  même  date. 

Les  murs,  boisés  de  menuiseries  peintes  en  blanc,  étaient  couverts  à  moitié  de 
toiles  rembrunies  ayant  le  cachet  de  l'époque;  sur  le  poêle  gigantesque  se  dres- 
sait une  statue  qu'on  eût  pu  croire  dérobée  aux  charmilles  de  Versailles.  Au  pla- 
fond, arrondi  en  coupole,  se  tordait  une  allégorie  strapassée,  dans  le  gont  de  Le- 
moine,  et  qui  était  peut-être  de  lui. 

Je  m'avançai  vers  la  partie  lumineuse  de  la  salle  où  s'agitaient  autour  d'uue 
table  plusieurs  formes  humaines,  et  des  que  la  clarté,  en  m'atteignant,  m'eut  fait 
reconnaître,  un  \igoureux  hurra  ébranla  les  profondeurs  sonores  du  vieil  édifice. 

—  C'est  lui!  c'est  lui!  crièrent  en  même  temps  plusieurs  voix;  qu'on  lui  donne 
sa  part! 


11.    Dt    LA    MOUTARDE     AVANT     DINER. 


Le  docteur  était  debout  près  d'un  buffet  sur  lequel  se  trouvait  un  plateau 
chargé  de  petites  soucoupes  de  porcelaine  du  Japon.  Un  morceau  de  pâte  ou  con- 
fiture verdàlre,  gros  a  peu  près  comme  le  pouce,  était  lire  par  lui  au  moyen  d'une 


250  LE    CLUB    DES    HACHICHINS. 

spatule  d'un  vase  de  cristal,  et  posé  à  côté  d'une  cuiller  de  vermeil  sur  chaque 
soucoupe. 

La  ligure  du  docteur  rayonnait  d'enthousiasme;  ses  yeux  ctincelaienl,  ses  pom- 
mettes se  pourpraient  de  rougeurs,  les  veines  de  ses  tempes  se  dessinaient  en 
saillie,  ses  narines  dilatées  aspiraient  l'air  avec  force. 

—  Ceci  vous  sera  défalqué  sur  votre  portion  de  paradis,  me  dit-il  en  me  ten- 
dant la  dose  qui  me  revenait. 

Chacun  ayant  mangé  sa  part,  l'on  servit  du  café  à  la  manière  arabe,  c'est-à-dire 
avec  le  marc  et  sans  sucre.  —  Puis  l'on  se  mit  à  table. 

Cette  interversion  dans  les  habitudes  culinaires  a  sans  doute  surpris  le  lecteur; 
eu  effet,  il  n'est  guère  d'usage  de  prendre  le  café  avant  la  soupe,  et  ce  n'est  en 
général  qu'au  dessert  que  se  mangent  les  confitures.  La  chose  assurément  mérite 
explication. 


III.    PARENTHÈSE. 


Il  existait  jadis  en  Orient  un  ordre  de  sectaires  redoutables  commandé  par  un 
cheik  qui  prenait  le  titre  de  Vieux  de  la  Montagne,  ou  prince  des  Assassins. 

Ce  Vieux  de  la  Montagne  était  obéi  saiih  réplique;  le.-^  Assassins  ses  sujets  mar- 
chaient avec  un  dévouement  absolu  à  l'exécution  de  ses  ordres,  quels  qu'ils  fus- 
sent; aucun  danger  ne  les  arrêtait,  même  la  mort  la  plus  certaine.  Sur  un  signe  de 
leur  chef,  ils  se  précipitaient  du  haut  d'une  tour,  ils  allaient  poignarder  un  sou- 
verain dans  son  palais,  au  milieu  de  ses  gardes. 

Par  quels  ai  tiiices  le  Vieux  de  la  Montagne  obtenait-il  une  abnégation  si  com- 
plète? —  Au  moyen  dune  drogue  merveilleuse  dont  il  possédait  la  recette,  et  qui 
a  la  propriété  de  procurer  des  hallucinations  éblouissantes.  Ceux  qui  en  avaient 
pris  trouvaient,  au  réveil  de  leur  ivresse,  la  vie  réelle  si  triste  et  si  décolorée, 
qu'ils  en  faisaient  avec  joie  le  sacrifice  pour  rentrer  au  paradis  de  leurs  rêves;  car 
tout  homme  tué  en  accomplissant  les  ordres  du  cheik  allait  au  ciel  de  droit,  ou,  s'il 
échappait,  était  admis  de  nouveau  à  jouir  des  félicités  de  la  mystérieuse  composition. 
Or,  la  pâte  verte  dont  le  docteur  venait  de  nous  faire  une  distribution  était 
précisément  la  même  que  le  Vieux  de  la  Montagne  ingérait  jadis  à  ses  fanatiques 
sans  qu'ils  s'en  aperçussent,  en  leur  faisant  croire  qu'il  tenait  à  sa  disposition  le 
ciel  de  Mahomet  et  les  houris  de  trois  nuances,  —  c'est-à-dire  du  hachich,  d'où 
vient  hacldchin,  mangeur  de  hachich,  racine  du  mot  assassin,  dont  l'acception  fé- 
roce s'explique  parfaitement  par  les  habitudes  sanguinaires  des  aflidés  du  Vieux 
de  la  Montagne. 

Assurément,  les  gens  qui  m'avaient  vu  partir  de  chez  moi  à  l'heure  où  les 
simples  mortels  prennent  leur  nourriture  ne  se  doutaient  pas  que  j'allasse  à  l'île 
Saint-Louis,  endroit  vertueux  et  patriarcal  s'il  en  fut.  consommer  un  mets  étrange 
qui  servait,  il  y  a  plusieurs  siècles,  de  moyen  d'excitation  à  un  cheik  imposteur 
pour  pousser  des  illumines  à  l'assassinat.  Rien  dans  ma  tenue  parfaitement  bour- 
geoise n'eût  pu  me  faire  soupçonner  de  cet  excès  d'orientalisme;  j  avais  plutôt 
l'air  d'un  neveu  qui  va  dîner  chez  sa  vieille  tante  que  d'un  croyant  sur  le  point 
de  goûter  les  joies  du  ciel  de  Mohammed  en  compagnie  de  douze  Arabes  on  ne 
peut  plus  Français. 


LE     CLUB    DES    HACHICHINS.  251 

Avant  celte  révélation,  on  vous  aurait  dit  qu'il  existait  à  Paris  en  1843,  à  cette 
époque  d'agiotage  et  de  chemins  de  fer,  un  ordre  des  hachichins  dont  M.  de 
Hainmer  n'a  pas  écrit  l'histoire,  vous  ne  l'auriez  pas  cru,  et  cependant  rien  n'eût 
été  plus  vrai,  —  selon  l'habitude  des  choses  invraisemblables. 


IV.   AGAWi. 


Le  repas  était  servi  d'une  manière  bizarre  et  dans  toute  sorte  de  vaisselles  ex- 
travagantes et  pittoresques. 

De  grands  verres  de  Venise,  traversés  de  spirales  laiteuses,  des  vidrecoines  alle- 
mands historiés  de  blasons,  de  légendes,  des  cruches  flamandes  en  grès  émaillé, 
des  flacons  à  col  grêle,  encore  entourés  de  leurs  nattes  de  roseaux,  remplaçaient 
les  verres,  les  bouteilles  et  les  carafes. 

La  porcelaine  opaque  de  Louis  Lebeuf  et  la  faïence  anglaise  à  fleurs,  ornement 
des  tables  bourgeoises,  brillaient  par  leur  absence;  aucune  assiette  n'était  pareille, 
mais  chacune  avait  son  mérite  particulier;  la  Chine,  le  Japon,  la  Saxe,  comp- 
taient là  des  échantillons  de  leurs  plus  belles  pâtes  et  de  leurs  plus  riches  cou- 
leurs :  le  tout  un  peu  écorné,  un  peu  fêlé,  mais  d'un  goût  exquis. 

Les  plats  étaient,  pour  la  plupart,  des  émaux  de  Bernard  de  Palissy,  ou  des 
faïences  de  Limoges,  et  quelquefois  le  couteau  du  découpeur  reucontrait,  sous 
les  mets  réels,  un  reptile,  une  grenouille  ou  un  oiseau  en  relief.  L'anguille  man- 
geable mêlait  ses  replis  à  ceux  de  la  couleuvre  moulée. 

Un  honnête  philistin  eût  éprouve  quelque  frayeur  à  la  vue  de  ces  convives  che- 
velus, barbus,  moustachus,  ou  tondus  d'une  façon  singulière,  brandissant  des 
dagues  du  xvie  siècle,  des  kriss  malais,  des  navajas,  et  courbés  sur  des  nourritures 
auxquelles  les  reflets  des  lampes  vacillantes  prêtaient  des  apparences  suspectes. 

Le  dîner  lirait  à  sa  fin;  déjà  quelques-uns  des  plus  fervents  adeptes  ressen- 
taient les  effels  de  la  pâle  verte  :  j'avais,  pour  ma  part,  éprouvé  une  transposition 
complète  dégoût.  L'eau  que  je  buvais  me  semblait  avoir  la  saveur  du  vin  le  plus 
exquis,  la  viande  se  changeait  dans  ma  bouche  en  framboise,  et  réciproquement. 
Je  n'aurais  par  discerné  une  côtelette  d'une  pèche. 

iMes  voisins  commençaient  à  me  paraître  un  peu  originaux;  ils  ouvraient  de 
grandes  prunelles  de  chat-huant;  leur  nez  s'allongeait  en  proboscide  ;  leur  bouche 
s'étendait  en  ouverture  de  grelot.  Leurs  ligures  se  nuançaient  de  leiutes  surnatu- 
relles. L'un  d'eux,  face  pale  dans  une  barbe  noire,  riait  aux  éclats  d'un  spectacle 
invisible  ;  l'autre  faisait  d'incioyables  efforts  pour  porter  son  verre  à  ses  lèvres, 
et  ses  contorsions  pour  y  arriver  excitaient  des  huées  étourdissantes.  Celui-ci, 
agité  de  mouvements  nerveux,  tournait  ses  pouces  avec  une  incroyable  agilité  ; 
celui-là,  renversé  sur  le  dos  de  sa  chaise,  les  yeux  vagues,  les  bras  iuorls,se  laissait 
couler  en  voluptueux  dans  la  mer  sans  fond  de  raneanlissement. 

Moi,  accoude  sur  la  table,  je  considérais  tout  ceia  à  la  clarté  d'un  reste  de  raison 
qui  s'en  allait  et  revenait  par  instants  comme  une  veilleuse  près  de  s'éteindre.  De 
sourdes  chaleurs  me  parcouraient  les  membres,  et  la  lolie,  cumme  une  vague  qui 
écume  snr  une  roche  et  se  relire  pour  s'élancer  de  nouveau,  atteignait  et  quittait 
ma  cervelle,  qu'elle  fiait  par  envatiir  tout  a  fait.  L'hallucination,  cet  hôte  elrauge, 
s'étail  installée  chez  moi. 


Jo  1  LE    CLUB     DBS     HACHICHINS. 

—  Au  salon,  au  salon  !  cria  un  des  convives;  n'entendez-vous  pas  ces  chœurs 
célestes?  les  musiciens  sont  au  pupitre  depuis  longtemps.  —  En  effet,  une  har- 
monie délicieuse  nous  arrivait  par  boufl'ées  à  travers  le  tumulte  de  la  conversa- 
lion. 


V.    UN    MONSIEUR   QUI   N'ÉTAIT   PAS   INVITÉ. 


Le  salon  est  une  énorme  pièce  aux  lambris  sculptés  et  dorés,  au  plafond  peint, 
aux  frises  ornées  de  satyres  poursuivant  des  nymphes  dans  les  roseaux,  à  la  vaste 
cheminée  de  marbre  de  couleur,  aux  amples  rideaux  de  brocatelle,  où  respire  le 
luxe  des  temps  écoulés.  Des  meubles  de  tapisserie,  canapés,  fauteuils  et  bergères, 
d'une  largeur  à  permettre  aux  jupes  des  duchesses  et  des  marquises  de  s'étaler  à 
l'aise,  reçurent  les  hachichins  dans  leurs  bras  moelleux  et  toujours  ouverts.  Une 
chauffeuse,  à  l'angle  de  la  cheminée,  me  faisait  des  avances,  je  m'y  établis,  et  m'a- 
bandonnai sans  résistance  aux  effets  de  la  drogue  fantastique. 

Au  bout  île  quelques  minutes,  mes  compagnons,  les  uns  après  les  autres,  dispa- 
rurent, ne  laissant  d'autre  vestige  que  leur  ombre  sur  la  muraille,  qui  l'eut  bien- 
tôt absorbée;  —  ainsi  les  taches  brunes  que  l'eau  fait  sur  le  sable  s'évanouissent 
en  séchant.  Et  depuis  ce  temps,  comme  je  n'eus  plus  la  conscience  de  ce  qu'ils 
faisaient,  il  faudra  vous  contenter  pour  celte  fois  du  récit  de  mes  simples  impres- 
sions personnelles. — La  solitude  régna  dans  le  salon,  étoile  seulement  de  quelques 
clartés  douteuses;  puis,  lout  à  coup,  il  me  passa  un  éclair  rouge  sous  les  pau- 
pières, une  innombrable  quantité  de  bougies  s'allumèrent  d'elles-mêmes,  et  je  me 
sentis  baigné  par  une  lumière  liède  et  blonde.  L'endroit  où  je  me  trouvais  était 
bien  le  même,  mais  avec  la  différence  de  l'ébauche  au  tableau  ;  tout  était  plus  grand, 
plus  riche,  plus  splendide.  La  réalité  ne  servait  que  de  point  de  départ  aux  ma- 
gnificences de  l'hallucination. 

Je  ne  voyais  encore  personne,  et  pourtant  je  devinais  la  présence  d'une  multi- 
tude :  j'entendais  des  frôlements  d'étoffes,  des  craquements  d'escarpins,  des  voix 
qui  chuchotaient,  susurraient,  blésaientet  zézayaient,  des  éclats  de  rire  étouffés, 
des  bruils  de  pieds  de  fauteuil  et  de  table.  On  tracassait  les  porcelaines,  on  ou- 
vrait et  l'on  refermait  les  portes;  il  se  passait  quelque  chose  d'inaccoutumé. 

Un  personnage  énigmatique  m'apparut  soudainement.  Par  où  était-il  entré?  je 
l'ignore;  pourtant  sa  vue  ne  me  causa  aucune  frayeur  :  il  avait  un  nez  recourbé 
en  bec  d'oiseau,  des  yeux  verts  entourés  de  trois  cercles  bruns,  qu'il  essuyait  fré- 
quemment avec  un  immense  mouchoir;  une  haute  cravate  blanche  empesée,  dans 
le  nœud  de  laquelle  était  passée  une  carte  de  visite  où  se  lisaient  écrits  ces  mots  : 
—  Daucns-Carota.  du  pot  d'or,  —  étranglait  son  col  mince,  et  faisait  déborder 
la  peau  de  ses  joues  en  plis  rougeâtres;  un  habit  noir  à  basques  carrées,  d'où  pen- 
daient des  grappes  de  breloques,  emprisonnait  son  corps  bombé  en  poitrine  de 
chapon.  Quant  à  ses  jambes  je  dois  avouer  qu'elles  étaient  faites  d'une  racine  de 
mandragore,  bifurquée,  noire,  rugueuse,  pleine  de  nœuds  et  de  verrues,  qui  pa- 
raissait avoir  été  arrachée  de  frais,  car  des  parcelles  de  terre  adhéraient  encore 
aux  filaments.  Ces  jambes  frétillaient  et  se  tortillaient  avec  une  activité  extra- 
ordinaire, et,  quand  le  petit  torse  qu'elles  soutenaient  fut  lout  à  fait  vis-à-vis  de 
moi,  l'étrange  personnage  éclata  en  sanglots,  et,  s'essuyant  les  yeux  à  tour  de 


LE    CLUB    DES    HACHÏCHINS.  2o5 

bras,  me  dit  de  la  voix  la  plus  dolente  :  «  C'est  aujourd'hui  qu'il  faut  mourir  de 
rire!  »  Et  des  larmes  grosses  comme  des  pois  roulaient  sur  les  ailes  de  son  nez. 
t  De  rire...  de  rire...  »  répétèrent  comme  un  écho  des  chœurs  de  voix  discor- 
dantes et  nasillardes. 


VI.   FANTASIA. 


Je  regardai  alors  au  plafond,  et  j'aperçus  une  foule  de  têtes  sans  corps  comme 
celles  des  chérubins,  qui  avaient  des  expressions  si  comiques,  des  physionomies  si 
joviales  et  si  profondément  heureuses,  que  je  ne  pouvais  m'empêcher  de  partager 
leur  hilarité.  —  Leurs  yeux  se  plissaient,  leurs  bouches  s'élargissaient,  et  leurs 
narines  se  dilataient;  c'étaient  des  grimaces  à  réjouir  le  spleen  en  personne.  Ces 
masques  bouffons  se  mouvaient  dans  des  zones  tournant  en  sens  inverse,  ce  qui 
produisait  un  effet  éblouissant  et  vertigineux. 

Peu  à  peu  le  salon  s'était  rempli  de  figures  extraordinaires,  comme  on  n'en 
trouve  que  dans  les  eaux-fortes  de  Callot  et  dans  les  aquatintes  de  Goya  :  un  pêle- 
mêle  d'oripeaux  et  de  haillons  caractéristiques,  de  formes  humaines  et  bestiales; 
en  toute  autre  occasion,  j'eusse  été  peut-être  inquiet  d'une  pareille  compagnie, 
mais  il  n'y  avait  rien  de  menaçant  dans  ces  monstruosités.  C'était  la  malice,  et 
non  la  férocité  qui  faisait  pétiller  ces  prunelles.  La  bonne  humeur  seule  décou- 
vrait ces  crocs  désordonnés  et  ces  incisives  pointues. 

Comme  si  j'avais  été  le  roi  de  la  fête,  chaque  figure  venait  tour  à  tour  dans  le 
cercle  lumineux  dont  j'occupais  le  centre,  avec  un  air  de  componction  grotesque, 
me  marmotter  à  l'oreille  des  plaisanteries  dont  je  ne  puis  me  rappeler  une  seule, 
mais  qui,  sur  le  moment,  me  paraissaient  prodigieusement  spirituelles,  et  m'in- 
spiraient la  gaieté  la  plus  folle. 

A  chaque  nouvelle  apparition,  un  rire  homérique,  olympien,  immense,  étour- 
dissant, et  qui  semblait  raisonner  dans  l'infini,  éclatait  autour  de  moi  avec  des 
mugissements  de  tonnerre.  —  Des  voix  tour  à  tour  glapissantes  ou  caverneuses 
criaient  :  a  Non.  c'est  trop  drôle;  en  voilà  assez!  Mon  Dieu,  mon  Dieu,  que  je 
m'amuse!  De  plus  fort  en  plus  fort  !  —  Finissez!  je  n'en  puis  plus...  Ho  !  ho  !  hu! 
hu  !  hi  !  hi  !  Quelle  bonne  farce!  Quel  beau  calembour!  —  Arrêtez!  j'étouffe! 
j'étrangle!  Ne  me  regardez  pas  comme  cela...  ou  faites-moi  cercler,  je  vais  éclater....» 
Malgré  ces  protestations  moitié  bouffonnes,  moitié  suppliantes,  la  formidable  hila- 
rité allait  toujours  croissant,  le  vacarme  augmentait  d'intensité,  les  planchers  et 
les  murailles  de  la  maison  se  soulevaient  et  palpitaient  comme  un  diaphragme 
humain,  secoués  par  ce  rire  frénétique,  irrésistible,  implacable. 

Bientôt,  au  lieu  de  venir  se  présentera  moi  un  à  un,  les  fantômes  grotesques  m'as 
saillirent  en  masse,  secouant  leurs  longues  manches  de  pierrot,  trébuchant  dans 
les  plis  de  leur  souquenille  de  magicien,  écrasant  leur  nez  de  carton  dans  'les 
chocs  ridicules,  faisant  voler  en  nuage  la  poudre  de  leur  perruque,  et  chantant 
faux  des  chansons  extravagantes  sur  des  rimes  impossibles.  Tous  les  types  inven- 
tés par  la  verve  moqueuse  des  peuples  et  des  artistes  se  trouvaient  réunis  là,  mais 
décuplés,  centuplés  de  puissance.  C'était  une  cohue  étrange  :  le  pulcinella  napoli- 
tain tapait  familièrement  sur  la  bosse  du  punch  anglais;  l'arlequin  de  Bergame 
frottait  son  museau  noir  au  masque  enfariné  du  paillasse  de  France,  qui  poussait 
toml  i.  l 'i 


iiî54  le   clvb,  des  hachichins. 

des  cris  affreux;  le  docteur  bolonais  jetait  du  tabac  dans  les  yeux  du  père  Cassan- 
dre;  Tartaglia  galopait  à  cheval  sur  un  clown,  et  Gilles  donnait  du  pied  au  der- 
rière à  don  Spavento;  Karagheuz,  armé  de  son  bâton  obscène,  se  battait  en  duel 
avec  un  bouffon  osque.  Plus  loin  se  démenaient  confusément  les  fantaisies  des 
songes  drolatiques,  créations  hybrides, mélange  informe  de  l'homme,  de  la  bêle  et 
de  l'ustensile,  moines  ayant  des  roues  pour  pieds  et  des  marmites  pour  ventre, 
guerriers  bardés  de  vaisselle  brandissant  des  sabres  de  bois  dans  des  serres  d'oi- 
seau, hommes  d'étal  mus  par  des  engrenages  de  tourne-broche,  rois  plongés  à  mi- 
corps  dans  des  échauguettesen  poivrière,  alchimistes  à  la  tète  arrangée  en  soufflet, 
aux  membres  contournés  en  alambics, ribaudesfaitesd'une  agrégation  de  citrouilles 
à  renflements  bizarres,  tout  ce  que  peut  tracer  dans  la  fièvre  chaude  du  crayon  un 
cynique  à  qui  l'ivresse  pousse  le  coude.  — Cela  grouillait,  cela  rampait,  cela  trot- 
tait, cela  sautait,  cela  grognait,  cela  sifflait,  comme  dit  Goethe  dans  la  nuit  du 
Walpurgis. 

Pour  me  soustraire  à  l'empressement  outré  de  ces  baroques  personnages,  je  me 
réfugiai  dans  un  angle  obscur,  d'où  je  pus  les  voir  se  livrant  à  des  danses  telles 
que  n'en  connut  jamais  la  Renaissance  au  temps  de  Chicard,  ou  l'Opéra  sous  le 
règne  de  Musard,  le  roi  du  quadrille  échevelé.  Ces  danseurs,  mille  fois  supérieurs 
à  Molière,  à  Rabelais,  à  Swift  et  à  Voltaire,  écrivaient,  avec  un  entrechat  ou  un  ba- 
lancé, des  comédies  si  profondément  philosophiques,  des  satires  d'une  si  haute  por- 
tée et  d'un  sel  si  piquant,  que  j'étais  obligé  de  me  tenir  les  côtes  dans  mon  coin. 

Daucus  Carota  exécutait,  tout  en  s'essuyant  les  yeux,  des  pirouettes  et  des  ca- 
brioles inconcevables,  surtout  pour  un  homme  qui  avait  des  jambes  en  racine  de 
mandragore,  et  répétait  d'un  ton  burlesquement  piteux  :  «  C'est  aujourd'hui  qu'il 
faut  mourir  de  rire.  » 

0  vous  qui  avez  admiré  la  sublime  stupidité  d'Odry,  la  niaiserie  enrouée  d'Alcide 
Tousez,  la  bêtise  pleine  d'aplomb  d'Arnal,  les  grimaces  de  macaque  de  Ravel,  et 
qui  croyez  savoir  ce  que  c'est  qu'un  masque  comique,  si  vous  aviez  assisté  à  ce  bal 
de  Gustave  évoqué  parle  hachich,  vous  conviendriez  que  les  farceurs  les  plus  déso- 
pilants de  nos  petits  théâtres  sont  bons  à  sculpter  aux  angles  d'un  catafalque  ou 
d'un  tombeau  î 

Que  de  faces  bizarrement  convulsées!  que  d'yeux  clignotants  et  pétillants  de 
sarcasmes  sous  leur  membrane  d'oiseau!  quels  rictus  de  tirelires!  quelles  bouches 
en  coups  de  haches!  quels  nez  facétieusement  dodécaèdres  !  quels  abdomens  gros 
de  moqueries  pantagruéliques!  Comme  à  travers  tout  ce  fourmillement  de  cau- 
chemar sans  angoisse  se  dessinaient  par  éclairs  des  ressemblances  soudaines  et 
d'un  effet  irrésistible,  des  caricatures  à  rendre  jaloux  Daumier  et  Gavarni,  des 
fantaisies  à  faire  pâmer  d'aise  les  merveilleux  artistes  chinois,  les  Phidias  du  pous- 
sah  et  du  magot! 

Toutes  les  visions  n'étaient  pas  cependant  monstrueuses  ou  burlesques;  la  grâce 
se  montrait  aussi  dans  ce  carnaval  de  formes  :  près  de  la  cheminée,  une  petite 
tête  aux  joues  de  pêche  se  roulait  sur  ses  cheveux  blonds,  montrant  dans  un  inter- 
minable accès  de  gaieté  trente-deux  petites  dents  grosses  comme  des  grains  de  riz, 
et  poussant  un  éclat  de  rire  aigu,  vibrant,  argentin,  prolongé,  brodé  de  trilles  et 
de  points  d'orgues,  qui  me  traversait  le  tympan,  et,  par  un  magnétisme  nerveux, 
me  forçait  à  commettre  une  foule  d'extravagances. 

La  frénésie  joyeuse  était  à  son  plus  haut  point  ;  on  n'entendait  plus  que  des 
soupirs  convulsifs,  des  gloussements  inarticulés.  Le  rire  avait  perdu  son  timbre  et 


LE    CLUB     DiJS    HACHICHINS.  ll\S'ô 

tournait  au  grognement,  le  spasme  succédait  au  plaisir;  le  refrain  de  Daucus- 
Carota  allait  devenir  vrai.  Déjà  plusieurs  hachichins  anéantis  avaient  roulé  à  terre 
avec  cette  molle  lourdeur  de  l'ivresse  qui  rend  les  chutes  peu  dangereuses;  des 
exclamations  telles  que  celles-ci  :  «  Mon  Dieu,  que  je  suis  heureux!  quelle  féli- 
cité! je  nage  dans  l'extase!  je  suis  en  paradis!  je  plonge  dans  des  abîmes  de 
délices!  »  se  croisaient,  se  confondaient,  se  couvraient.  Des  cris  rauques  jaillis- 
saient des  poitrines  oppressées;  les  bras  se  tendaient  éperdument  vers  quelque 
vision  fugitive;  les  talons  et  les  nuques  tambourinaient  sur  le  plancher.  Il  était 
temps  de  jeter  une  goutte  d'eau  froide  sur  cette  vapeur  brûlante,  ou  la  chau- 
dière eût  éclaté.  L'enveloppe  humaine,  qui  a  si  peu  de  force  pour  le  plaisir  et  qui 
en  a  tant  pour  la  douleur,  n'aurait  pu  supporter  une  plus  haute  pression  de 
bonheur. 

Un  des  membres  du  club,  qui  n'avait  pas  pris  part  à  la  voluptueuse  intoxication 
afin  de  surveiller  la  fantasia  et  d'empêcher  de  passer  par  les  fenêtres  ceux  d'entre 
nous  qui  se  seraient  cru  des  ailes,  se  leva,  ouvrit  la  caisse  du  piano  et  s'assit.  Ses 
deux  mains,  tombant  ensemble,  s'enfoncèrent  dans  l'ivoire  du  clavier,  et  un  glo- 
rieux accord  résonnant  avec  force  fit  taire  toutes  les  rumeurs  et  changea  la  direc- 
tion de  l'ivresse. 


VII.  KIEF. 


Le  thème  attaqué  était,  je  crois,  l'air  d'Agathe  dans  le  Freyschùtz;  ceite  mé- 
lodie céleste  eut  bientôt  dissipé,  comme  un  souffle  qui  balaie  des  nuées  difformes, 
les  visions  ridicules  dont  j'étais  obsédé.  Les  larves  grimaçantes  se  retirèrent  en 
rampant  sous  les  fauteuils,  ou  se  cachèrent  entre  les  plis  des  rideaux  en  poussant 
de  petits  soupirs  étouffés,  et  de  nouveau  il  me  sembla  que  j'étais  seul  dans  le 
salon. 

L'orgue  colossal  de  Fribourg  ne  produit  pas,  à  coup  sûr,  une  masse  de  sonorité 
plus  grande  que  le  piano  louché  par  le  voyant  (on  appelle  ainsi  l'adepte  sobre). 
Les  notes  vibraient  avec  tant  de  puissance,  qu'elles  m'entraient  dans  la  poitrine 
comme  des  flèches  lumineuses;  bientôt  l'air  joué  me  parut  sortir  de  moi-même; 
mes  doigts  s'agitaient  sur  un  clavier  absent;  les  sons  en  jaillissaient  bleus  et 
rouges,  en  étincelles  électriques;  l'âme  de  Weber  s'était  incarnée  en  moi.  Le  mor- 
ceau achevé,  je  continuai  par  des  improvisations  intérieures,  dans  le  goût  du  maître 
allemand,  qui  me  causaient  des  ravissements  ineffables;  quel  dommage  qu'une 
sténographie  magique  n'ait  pu  recueillir  ces  mélodies  inspirées,  entendues  de  moi 
seul,  et  que  je  n'hésite  pas,  c'est  bien  modeste  de  ma  part,  à  mettre  au-dessus  des 
chefs-d'œuvre  de  Rossini,  de  Meyerbeer,  de  Félicien  David.  —  0  Pillel!  ô  Vatel  ! 
un  des  trente  opéras  que  je  fis  en  dix  minutes  vous  enrichirait  en  six  mois. 

A  la  gaieté  un  peu  convulsive  du  commencement  avait  succédé  un  bien-être 
indéfinissable,  un  calme  sans  bornes.  J'étais  dans  celle  période  bienheureuse  du 
hachich  que  les  Orientaux  appellent  le  kief.  Je  ne  sentais  plus  mon  corps;  les 
liens  de  la  matière  et  de  l'esprit  élaient  déliés;  je  me  mouvais  par  ma  seule  volonté 
dans  un  milieu  qui  n'offrait  pas  de  résistance.  C'est  ainsi,  je  l'imagine,  que  doivent 
agir  des  âmes  dans  le  monde  aromal  où  nous  irons  après  notre  mort.  Une  vapeur 
bleuâtre,  un  jour  élyséen.  un  reflet  de  grotte  azurine,  formaient  dans  la  chambre 


-'  '"  LE    CLUB    DES    HACHICHINS, 

une  atmosphère  où  je  voyais  vaguement  trembler  des  contours  indécis  ;  cette  atmo- 
sphère, à  la  fois  fraîche  el  tiède,  humide  et  parfumée,  m'enveloppait,  comme  l'eau 
d'un  bain,  dans  un  baiser  d'une  douceur  énervante;  si  je  voulais  changer  de  place, 
l'air  caressant  faisait  autour  de  moi  mille  remous  voluptueux;  une  langueur  déli- 
cieuse s'emparait  de  mes  sens,  et  me  renversait  sur  le  sofa,  où  je  m'affaissais 
comme  un  vêtement  qu'on  abandonne.  Je  compris  alors  le  plaisir  qu'éprouvent, 
suivant  leur  degré  de  perfection,  les  esprits  et  les  anges  en  traversant  les  éthers 
et  les  cieux,  et  à  quoi  l'éternité  pouvait  s'occuper  dans  les  paradis. 

Rien  de  matériel  ne  se  mêlait  à  cette  extase;  aucun  désir  terrestre  n'en  altérait 
la  pureté.  D'ailleurs,  l'amour  lui-même  n'aurait  pu  l'augmenter,  Roméo  hachichin 
eût  oublié  Juliette.  La  pauvre  enfant,  se  penchant  dans  les  jasmins,  eût  tendu  en 
vain  du  haut  du  balcon,  à  travers  la  nuit,  ses  beaux  bras  d'albâtre,  Roméo  serait 
resté  au  bas  de  l'échelle  de  soie,  et,  quoique  je  sois  éperdument  amoureux  de 
l'ange  de  jeunesse  et  de  beauté  créé  par  Shakspeare,  je  dois  convenir  que  la  plus 
belle  fille  de  Vérone,  pour  un  hachichin,  ne  vaut  pas  la  peine  de  se  déranger. 

Aussi  je  regardais  d'un  œil  paisible,  bien  que  charmé,  la  guirlande  de  femmes 
idéalement  belles  qui  couronnaient  la  frise  de  leur  divine  nudité;  je  voyais  luire 
des  épaules  de  satin,  élinceler  des  seins  d'argent,  plafonner  de  petits  pieds  à 
plantes  roses,  onduler  des  hanches  opulentes,  sans  éprouver  la  moindre  tentation. 
Les  spectres  charmants  qui  troublaient  saint  Antoine  n'eussent  eu  aucun  pouvoir 
sur  moi. 

Par  un  prodige  bizarre,  au  bout  de  quelques  minutes  de  contemplation,  je  me 
fondais  dans  l'objet  fixé,  el  je  devenais  moi-même  cet  objet.  —  Ainsi  je  m'étais 
transformé  en  nymphe  Syrinx,  parce  que  la  fresque  représentait  en  effet  la  fille 
du  Ladon  poursuivie  par  Pan.  J'éprouvais  toutes  les  terreurs  de  la  pauvre  fugitive, 
et  je  cherchais  à  me  cacher  derrière  des  roseaux  fantastiques,  pour  éviter  le 
monstre  à  pieds  de  bouc. 


VIII.  — -  LE    KIEF    TOURNE    AU    CAUCHEMAR. 


Pendant  mon  extase,  Daueus  Carota  était  rentré.  Assis  comme  un  tailleur  ou 
comme  un  pacha  sur  ses  racines  proprement,  tortillées,  il  attachait  sur  moi  des 
yeux  flamboyants;  son  bec  claquait  d'une  façon  si  sardonique,  un  tel  air  de 
triomphe  railleur  éclatait  dans  toute  sa  petite  personne  contrefaite,  que  je  frissonnai 
malgré  moi.  Devinant  ma  frayeur,  il  redoublait  de  contorsions  et  de  grimaces,  et  se 
rapprochait  en  sautillant  comme  un  faucheux  blessé  ou  comme  un  eul-de-jalle 
dans  sa  gamelle. 

Alors  je  sentis  un  souffle  froid  à  mon  oreille,  et  une  voix  dont  l'accent  m'était 
bien  connu,  quoique  je  ne  pusse  définir  à  qui  elle  appartenait,  me  dit  :  «  Ce  misé- 
rable Daucus-Carola,  qui  a  vendu  ses  jambes  pour  boire,  l'a  escamoté  la  tête,  et  mis  à 
la  place,  non  pas  une  tête  d'àne  comme  Puck  à  Botlom,  mais  une  tête  d'éléphant!  » 

Singulièrement  intrigué,  j'allai  droit  à  la  glace,  el  je  vis  que  l'avertissement 
n'était  pas  faux.  On  m'aurait  pris  pour  une  idole  indoue  ou  javanaise  :  mon  front 
s'était  haussé,  mon  nez,  allongé  en  trompe,  se  recourbait  sur  ma  poitrine,  mes 
oreilles  balayaient  mes  épaules,  et,  pour  surcroît  de  désagrément,  j'étais  couleur 
d'indigo,  comme  Shiva,  le  dieu  bleu. 


LE    CLUB    SES    HACHICHINS.  â  t>  7 

Exaspéré  de  fureur,  je  me  misa  poursuivre  Daucus-Carota,  qui  sautait  et  gla- 
pissait, et  donnait  tous  les  signes  d'une  terreur  extrême;  je  parvins  à  l'attraper, 
et  je  le  cognai  si  violemment  sur  le  bord  de  la  table,  qu'il  finit  par  me  rendre  ma 
tête,  qu'il  avait  enveloppée  dans  son  mouchoir. 

Content  de  cette  victoire,  j'allai  reprendre  ma  place  sur  le  canapé;  mais  la 
même  petite  voix  inconnue  me  dit  :  «  Prends  garde  à  toi,  tu  es  entouré  d'ennemis  ; 
les  puissances  invisibles  cherchent  à  t'attirer  et  à  te  retenir.  Tu  es  prisonnier  ici  : 
essaie  de  sortir,  et  tu  verras.  » 

Un  voile  se  déchira  dans  mon  esprit,  et  il  devint  clair  pour  moi  que  les  mem- 
bres du  club  n'étaient  autres  que  des  cabalistes  et  des  magiciens  qui  voulaient 
m'entraîner  à  ma  perte. 


IX.    TREAD-MILL. 


Je  me  levai  avec  beaucoup  de  peine  et  me  dirigeai  vers  la  porte  du  salon,  que 
je  n'atteignis  qu'au  bout  d'un  temps  considérable,  une  puissance  inconnue  me 
forçant  de  reculer  d'un  pas  sur  trois.  A  mon  calcul,  je  mis  dix  ans  à  faire  ce  trajet. 
Daucus-Carota  me  suivait  en  ricanant  et  marmottait  d'un  air  de  fausse  commisé- 
ration :  a  S'il  marche  de  ce  train-là,  quand  il  arrivera,  il  sera  vieux.  » 

J'étais  pourtant  parvenu  à  gagner  la  pièce  voisine  dont  les  dimensions  me 
parurent  changées  et  méconnaissables.  Elle  s'allongeait,  s'allongeait...  indéfini- 
ment. La  lumière,  qui  scintillait  à  son  extrémité,  semblait  aussi  éloignée  qu'une 
étoile  fixe.  Le  découragement  me  prit,  et  j'allais  m'arrèier,  lorsque  la  petite  voix 
me  dit,  en  m'effleurant  presque  de  ses  lèvres  :  «  Courage!  elle  t'attend  à  onze 
heures.  » 

Faisant  un  appel  désespéré  aux  puissances  de  mon  àme,  je  réussis,  par  une 
énorme  projection  de  volonté,  à  soulever  mes  pieds  qui  s'agrafaient  au  sol  et  qu'il 
me  fallait  déraciner  comme  des  troncs  d'arbres.  Le  monstre  aux  jambes  de  man- 
dragore m'escortait  en  parodiant  mes  efforts  et  en  chantant,  sur  un  ton  de  traî- 
nante psalmodie  :  «  Le  marbre  gagne!  le  marbre  gagne!  » 

En  effet,  je  sentais  mes  extrémités  se  pétrifier,  et  le  marbre  m 'envelopper  jus- 
qu'aux hanches  comme  la  Daphné  des  Tuileries  ;  j'étais  statue  jusqu'à  mi-corps, 
ainsi  que  ces  princes  enchantés  des  Mille  et  une  Nuits.  Mes  talons  durcis  réson- 
naient formidablement  sur  le  plancher  :  j'aurais  pu  jouer  le  commandeur  dans 
Don  Juan. 

Cependant  j'étais  arrivé  sur  le  palier  de  l'escalier  que  j'essayai  de  descendre; 
il  était  à  demi  éclairé  et  prenait  à  travers  mon  rêve  des  proportions  cyclopéennes 
et  gigantesques.  Ses  deux  bouts  noyés  d'ombre  me  semblaient  plonger  dans  le  ciel 
et  dans  l'enfer,  deux  gouffres;  en  levant  la  tête,  j'apercevais  indistinctement,  dans 
une  perspective  prodigieuse,  des  superpositions  de  paliers  innombrables,  des 
rampes  à  gravir  comme  pour  arriver  au  sommet  de  la  tour  de  Lylacq;  en  la  bais- 
sant, je  pressentais  des  abîmes  de  degrés,  des  tourbillons  de  spirales,  des  ébouis- 
sements  de  circonvolutions.  —  Cet  escalier  doit  percer  la  terre  de  part  en  part, 
me  dis-je  en  continuant  ma  marche  machinale.  Je  parviendrai  au  bas  le  lendemain 
du  jugement  dernier.  Les  figures  des  tableaux  me  regardaient  d'un  air  de  pitié. 
quelques-unes  s'agitaient  avec  des  contorsions   pénibles,   comme  des  muets  qui 


358  LE     CLUB     DES     HACHICHINS. 

voudraient  donner  un  avis  important  dans  une  occasion  suprême.  On  eût  dit 
qu'elles  voulaient  m'avertir  d'un  piège  à  éviter,  mais  une  force  inerte  et  morne 
m'entraînait;  les  marches  étaient  molles  et  s'enfonçaient  sous  moi,  ainsi  que  les 
échelles  mystérieuses  dans  les  épreuves  de  franc-maçonnerie.  Les  pierres  gluantes 
et  flasques  s'affaissaient  comme  des  ventres  de  crapaud;  de  nouveaux  paliers,  de 
nouveaux  degrés,  se  présentaient  sans  cesse  à  mes  pas  résignés,  ceux  que  j'avais 
franchis  se  replaçaient  d'eux-mêmes  devant  moi.  Ce  manège  dura  mille  ans,  à 
mon  compte.  Enûn  j'arrivai  au  vestibule,  où  m'attendait  une  autre  persécution, 
non  moins  terrible. 

La  chimère  tenant  une  bougie  dans  ses  pattes,  que  j'avais  remarquée  en  entrant, 
me  barrait  le  passage  avec  des  intentions  évidemment  hostiles;  ses  yeux  verdâtres 
pétillaient  d'ironie,  sa  bouche  sournoise  riait  méchamment;  elle  ^avançait  vers 
moi  presque  à  plat  ventre,  traînant  dans  la  poussière  son  caparaçon  de  bronze, 
mais  ce  n'était  pas  par  soumission  ;  des  frémissements  féroces  agitaient  sa  croupe 
de  lionne,  et  Daucus-Carota  l'excitait  comme  on  fait  d'un  chien  qu'on  veut  faire 
battre  :  «  Mords-le,  mords-le!  de  la  viande  de  marbre  pour  une  bouche  d'airain, 
c'est  un  fier  régal  !  » 

Sans  me  laisser  effrayer  par  cette  horrible  bête,  je  passai  outre.  Une  bouffée 
d'air  froid  vint  me  frapper  la  figure,  et  le  ciel  nocturne  nettoyé  de  nuages  m'ap- 
parut  tout  à  coup.  Un  semis  d'étoiles  poudrait  d'or  les  veines  de  ce  grand  bloc  de 
lapis-lazuli.  J'étais  dans  la  cour. 

Pour  vous  rendre  l'effet  que  me  produisit  cette  sombre  architecture,  il  me  fau- 
drait la  pointe  dont  Piranèse  rayait  le  vernis  noir  de  ses  cuivres  merveilleux  :  la 
cour  avait  pris  les  proportions  du  Champ-de-Mars,  et  s'était  en  quelques  heures 
bordée  d'édifices  géants  qui  découpaient  sur  l'horizon  une  dentelure  d'aiguilles,  de 
coupoles,  de  tours,  de  pignons,  de  pyramides,  dignes  de  Rome  et  de  Babylone. 

Ma  surprise  était  extrême;  je  n'avais  jamais  soupçonné  l'île  Saint-Louis  de  con- 
tenir tant  de  magnificences  monumentales ,  qui  d'ailleurs  eussent  couvert  vingt 
fois  sa  superficie  réelle,  et  je  ne  songeais  pas  sans  appréhension  au  pouvoir  des 
magiciens  qui  avaient  pu,  dans  une  soirée,  élever  de  semblables  constructions. 

—  Tu  es  le  jouet  de  vaines  illusions  ;  cette  cour  est  très-petite,  murmura  la 
voix  ;  elle  a  vingt-sept  pas  de  long  sur  vingt-cinq  de  large. 

—  Oui,  oui,  grommela  l'avorton  bifurqué,  des  pas  débottés  de  sept  lieues.  Jamais 
tu  n'arriveras  à  onze  heures  ;  voilà  quinze  cents  ans  que  tu  es  parti.  Une  moitié  de 
tes  cheveux  est  déjà  grise...  Retourne  là-haut,  c'est  le  plus  sage. 

Comme  je  n'obéissais  pas,  l'odieux  monstre  m'entortilla  dans  les  réseaux  de  ses 
jambes,  et,  s'aidant  de  ses  mains  comme  de  crampons,  me  remorqua  malgré  ma 
résistance,  me  fit  remonter  l'escalier  où  j'avais  éprouvé  tant  d'angoisses,  et  me 
réinstalla,  à  mon  grand  désespoir,  dans  le  salon  d'où  je  m'étais  si  péniblement 
échappé. 

Alors  le  vertige  s'empara  complètement  de  moi  ;  je  devins  fou,  délirant.  Daucus- 
Carota  faisait  des  cabrioles  jusqu'au  plafond  en  me  disant  :  «  Imbécile,  je  t'ai 
rendu  ta  tête,  mais,  auparavant,  j'avais  enlevé  la  cervelle  avec  une  cuiller.  »  J'é- 
prouvai une  affreuse  tristesse,  car,  en  portant  la  main  à  mon  crâne,  je  le  trouvai 
ouvert,  et  je  perdis  connaissance. 


LE     CLUB     DES     HACHICHINS.  ;>!j9 


X.    NE    CROYEZ    PAS   AUX   CHRONOMÈTRES. 

En  revenant  à  moi,  je  vis  la  chambre  pleine  de  gens  vêtus  de  noir,  qui  s'abor- 
daient d'un  air  triste  et  se  serraient  la  main  avec  une  cordialité  mélancolique, 
comme  des  personnes  affligées  d'une  douleur  commune.  Ils  disaient  :  —  Le  Temps 
est  mort;  désormais  il  n*y  aura  plus  ni  années,  ni  mois,  ni  heures;  le  Temps  est 
mort,  et  nous  allons  à  son  convoi. 

—  Il  est  vrai  qu'il  était  bien  vieux,  mais  je  ne  m'attendais  pas  à  cet  événement  ; 
il  se  portait  à  merveille  pour  son  âge,  ajouta  une  des  personnes  en  deuil  que  je 
reconnus  pour  un  peintre  de  mes  amis. 

—  L'éternité  était  usée  ;  il  faut  bien  faire  une  fin,  reprit  un  autre. 

—  Grand  Dieu!  m'écriai-je  frappé  d'une  idée  subite,  s'il  n'y  a  plus  de  temps, 
quand  pourra-t-il  être  onze  heures? 

—  Jamais...  cria  d'une  vois  tonnante  Daucus-Carota,  en  me  jetant  son  nez  à  la 
figure,  et  se  montrant  à  moi  sous  son  véritable  aspect...  Jamais...  il  sera  toujours  neuf 
heures  un  quart...  L'aiguille  restera  sur  la  minute  où  le  Temps  a  cessé  d'être,  et  tu 
auras  pour  supplice  de  venir  regarder  l'aiguille  immobile,  et  de  retourner  t'asseoir 
pour  recommencer  encore,  et  cela  jusqu'à  ce  que  tu  marches  sur  l'os  de  tes  talons. 

Une  force  supérieure  m'entraînait,  et  j'exécutai  quatre  ou  cinq  cents  fois  le 
voyage,  interrogeant  le  cadran  avec  une  inquiétude  horrible.  Daucus-Carota  s'était 
assis  à  califourchon  sur  la  pendule  et  me  faisait  d'épouvantables  grimaces. 

L'aiguille  ne  bougeait  pas. 

—  Misérable  !  tu  as  arrêté  le  balancier,  m'écriai-je  ivre  de  rage. 

—  Non  pas,  il  va  et  vient  comme  à  l'ordinaire;...  mais  les  soleils  tomberont  en 
poussière  avant  que  cette  flèche  d'acier  ait  avancé  d'un  millionième  de  millimètre. 

—  Allons,  je  vois  qui!  faut  conjurer  les  mauvais  esprits,  la  chose  tourne  au 
spleen,  dit  le  voyant.  Faisons  un  peu  de  musique.  La  harpe  de  David  sera  rem- 
placée cette  fois  par  un  piano  d'Érard. 

Et,  se  plaçant  sur  le  tabouret,  il  joua  des  mélodies  d'un  mouvement  vif  et  d'un 
caractère  gai...  Cela  paraissait  beaucoup  contrarier  l'homme-mandragore ,  qui 
s'amoindrissait,  s'aplatissait,  se  décolorait  et  poussait  des  gémissements  inarti- 
culés; enfin  il  perdit  toute  apparence  humaine,  et  roula  sur  le  parquet  sous  la 
forme  d'un  salsifis  à  deux  pivots.  Le  charme  était  rompu. 

—  Alléluia  !  le  Temps  est  ressuscité,  crièrent  des  voix  enfantines  et  joyeuses  ;  va 
voir  la  pendule  maintenant. 

L'aiguille  marquait  onze  heures. 

—  Monsieur,  votre  voiture  est  en  bas,  me  dit  le  domestique. 

Le  rêve  était  fini.  Les  hachichins  s'en  furent  chacun  chez  eux  de  leur  côté,  comme 
les  officiers  après  le  convoi  de  M^lbrouck. 

Moi,  je  descendis  d'un  pas  léger  cet  escalier  qui  m'avait  causé  tant  de  tortures, 
et  quelques  instants  après  j'étais  dans  ma  chambre  en  pleine  realité;  les  dernières 
vapeurs  soulevées  par  le  bachieh  avaient  dispara.  Ma  raison  était  revenue,  ou  du 
moins  ce  que  j'appelle  ainsi,  faute  d'autre  terme.  Ma  lucidité  aurait  été  jusqu'à 
rendre  compte  d'une  pantomime  ou  d'un  vaudeville,  ou  à  faire  des  vers  rimant  de 
trois  lettres. 

Théophile  Gautifr. 


ACADÉMIE  FRANÇAISE. 


RÉCEPTION  DE   M.    LE   c"  ALFRED  DE  VIGNY   PAR  M.   LE  C™  MOLE. 
M.    ETIENNE.   


C'est  Patru,  on  le  sait,  qui  le  premier  introduisit  à  l'Académie  la  mode  du  dis- 
cours de  réception.  Il  s'avisa,  à  son  entrée  (164-0),  d'adresser  un  si  beau  remercî- 
ment  a  la  compagnie,  qu'on  obligea  tous  ceux  qui  furent  reçus  depuis  d'en  faire 
autant.  Toutefois  ces  réceptions  n'étaient  point  publiques;  les  compliments  n'a- 
vaient lieu  qu'à  huis  clos,  et  il  se  faisait  ainsi  bien  des  frais  d'esprit  et  d'éloquence 
en  pure  perte.  Ce  fut  Charles  Perrault,  beaucoup  plus  tard,  qui  fît  faire  le  second 
pas  et  qui  décida  la  publicité  :  «  Le  jour  de  ma  réception  (1671),  dit-il  en  ses 
agréables  Mémoires,  je  fis  une  harangue  dont  la  compagnie  témoigna  être  fort 
satisfaite,  et  j'eus  lieu  de  croire  que  ses  louanges  étoient  sincères.  Je  leur  dis  alors 
que,  mon  discours  leur  ayant  fait  quelque  plaisir,  il  auroit  fait  plaisir  à  toute  la 
terre,  si  elle  avoil  pu  m'entendre  ;  qu'il  me  sembloit  qu'il  ne  seroit  pas  mal  à 
propos  que  l'Académie  ouvrît  ses  portes  aux  jours  de  réception,  et  qu'élit»  se  fît 

voir  dans  ces  sortes  de  cérémonies  lorsqu'elle  est  parée Ce  que  je  dis  parut 

raisonnable,  et  d'ailleurs  la  plupart  s' imaginèrent  que  cette  pensée  m'avoit  été 
inspirée  par  M.  Colbert  (1);  ainsi  tout  le  monde  s'y  rangea.  »  Le  premier  acadé- 
micien qu'on  reçut  après  lui  et  qu'on  reçut  en  public  (janvier  1673)  fut  Fléchier, 
digne  d'une  telle  inauguration.  Perrault,  qui  mettait  les  modernes  si  fort  au-dessus 
des  anciens,  comptait  parmi  les  plus  beaux  avantages  de  son  siècle  cette  céré- 
monie académique,  dont  il  était  le  premier  auteur.  «  On  peut  assurer,  dit-il,  que 
l'Académie  changea  de  face  à  ce  moment;  de  peu  connue  qu'elle  étoit,  elle  devint 
si  célèbre,  qu'elle  faisoit  le  sujet  des  conversations  ordinaires.  »  —  Perrault,  en 
effet,  avait  bien  vu  ;  cet  homme  d'esprit  et  d'invention,  ce  bras  droit  de  M.  Colbert, 
qui  jugeait  si  mal  Homère  et  Pindare,  entendait  le  moderne  à  merveille;  il  avait 

(1)  Perrault  étàil  près  de  lui  comme  premier  commis. 


ACADÉMIE    FRANÇAISE.  261 

le  sentiment  de  son  temps  et  de  ce  qui  pouvait  l'intéresser  ;  il  trouva  là  une  veine 
bien  française,  qui  n'est  pas  épuisée  après  deux  siècles;  on  lui  dut  un  genre  de 
spectacle  de  plus,  un  des  mieux  faits  pour  une  nation  comme  la  nôtre,  et  l'on  a 
pu  dire  sans  raillerie  que,  si  les  Grecs  avaient  les  Jeux  olympiques  et  si  les  Espa- 
gnols ont  les  combats  de  taureaux,  la  société  française  a  les  réceptions  académiques. 

Les  discours  de  réception  se  ressentirent  de  la  publicité  dès  le  premier  jour  : 
«  Mais  j'élève  ma  voix  insensiblement,  disait  Fléchier,  et  je  sens  qu'animé  par 
votre  présence,  par  le  sujet  de  mon  discours  (l'éloge  de  Louis  XIV),  par  la  ma- 
jesté de  ce  lieu  (le  Louvre),  j'entreprends  de  dire  faiblement  ce  que  vous  avez  dit, 
ce  que  vous  direz  avec  tant  de  force...  »  Dès  ce  moment,  le  ton  ne  baissa  plus;  la 
dimension  du  remercîment  se  contint  pourtant  dans  d'assez  justes  limites,  et  la 
harangue,  durant  bien  des  années,  ne  passa  guère  la  demi-heure.  Le  fameux  dis- 
cours de  Buffon  lui-même,  qui  fut  une  sorte  d'innovation  par  la  nature  du  sujet, 
n'excéda  en  rien  les  bornes  habituelles.  On  commençait  vers  la  fin  du  siècle  à 
viser  à  l'heure.  M.  Daunou  remarquait  à  propos  du  discours  de  réception  de  Rul- 
hière,  que,  succédant  à  l'abbé  de  Boismont,  il  avait  voulu  donner  à  son  morceau 
une  étendue  à  peu  près  égale  à  celle  d'un  sermon  de  cet  abbé.  Garât,  recevant 
Parny,  parut  long  dans  un  discours  de  trois  quarts  d'heure.  Mais,  de  nos  jours, 
les  barrières  trop  étroites  ont  dû  céder;  les  usages  de  la  tribune  ont  gagné  insen- 
siblement, et  l'on  s'est  donné  carrière.  En  même  temps  que  les  compliments  au 
cardinal  de  Richelieu,  au  chancelier  Seguier  et  à  Louis  XIV,  s'en  sont  allés  avec 
tant  d'autres  choses,  le  fond  des  discours  s'est  mieux  dessiné  :  celui  du  récipien- 
daire est  devenu  plus  simple  (plus  simple  de  fond,  sinon  de  ton);  après  le  compli- 
ment de  début  et  la  révérence  d'usage,  le  nouvel  élu  n'a  qu'à  raconter  et  à  louer 
son  prédécesseur.  Quant  à  la  réponse  du  directeur,  elle  est  double  :  il  reçoit,  ap- 
précie et  loue  avec  plus  ou  moins  d'effusion  l'académicien  nouveau,  et  il  célèbre 
l'ancien.  En  devenant  plus  simples  dans  leur  sujet,  les  discours  sont  aussi  devenus 
plus  longs;  les  hors-d'œuvre,  au  besoin,  n'y  ont  pas  manqué  :  l'empire  et  l'empe- 
reur ont  pourvu  aux  effets  oratoires,  comme  précédemment  avait  fait  Louis  XIV; 
le  plus  souvent  même,  on  n'a  pu  les  éviter,  et  la  biographie  des  hommes  politiques 
ou  littéraires  est  venue,  bon  gré,  mal  gré,  se  mêler  à  ce  cadre  immense.  C'a  été 
tout  naturellement  le  cas  aujourd'hui  dans  celte  séance,  l'une  des  plus  remplies 
et  des  plus  neuves  qu'ait  jusqu'ici  offertes  l'Académie  française  à  la  curiosité  d'un 
public  choisi;  M.  le  comte  Mole  devait  recevoir  M.  le  comte  Alfred  de  Vigny, 
lequel  venait  remplacer  M.  Ktienne.  On  avait  là,  par  le  seul  hasard  des  noms,  tous 
les  genres  de  diversité  et  de  contraste  dans  la  mesure  qui  est  laite  pour  composer 
le  piquant  et  l'intérêt.  La  séance  promettait  certainement  beaucoup;  elle  a  tenu 
tout  ce  qu'elle  promettait. 

Par  suite  de  la  loi  de  progrès  que  nous  avons  signalée  tout  à  l'heure,  le  discours 
de  réception  du  nouvel  académicien  se  trouve  être  le  plus  long  qui  ait  jamais  été 
prononcé  à  l'Académie  jusqu'à  ce  jour.  Est-il  besoin  d'ajouter  aussitôt  qu'il  a  bien 
d'autres  avantages?  On  sait  les  hautes  qualités  de  M.  de  Vigny,  son  élévation  natu- 
relle d'essor,  son  élégance  inévitable  d'expression,  ce  culte  de  l'art  qu'il  porte  en 
chacune  de  ses  conceptions,  qu'il  garde  jusque  dans  les  moindres  détails  de  ses 
pensées,  et  qui  ne  lui  permet,  pour  ainsi  dire,  de  se  détacher  d'aucune  avant  de 
l'avoir  revêtue  de  ses  plus  beaux  voiles  et  d'avoir  arrangé  au  voile  chaque  pli.  Dès 
le  début  de  son  discours,  il  a  trace  dans  une  double  peinture,  pleine  de  magnifi- 
cence, le  caractère  des  deux  familles,  et  comme  des  deux  races,  dans  lesquelles  il 


:.W-J  ACADÉMIE    FRANÇAISE. 

range  et  auxquelles  il  ramène  l'infinie  variété  des  esprits  :  la  première,  celle  de 
tous  les  penseurs,  contemplateurs,  ou  songeurs  solitaires,  de  tous  les  amants  et 
chercheurs  de  l'idéal,  philosophes  ou  poètes;  la  seconde,  celle  des  hommes  d'ac- 
tion, des  hommes  positifs  et  pratiques,  soit  politiques,  soit  littéraires,  des  esprits 
critiques  et  applicables,  de  ceux  qui  visent  à  l'influence  et  à  l'empire  du  moment, 
et  qu'il  embrasse  sous  le  titre  général  d'improvisateurs.  Cette  dernière  classe  m'a 
paru  fort  élargie,  je  l'avoue,  et  dans  des  limites  prodigieusement  flottantes,  puis- 
qu'elle comprendrait,  selon  l'auteur,  tant  d'espèces  diverses,  depuis  le  grand  po- 
litique jusqu'au  journaliste  spirituel,  depuis  le  cardinal  de  Richelieu  jusqu'à 
M.  Etienne;  mais  certainement,  lorsqu'il  retraçait  les  caractères  de  la  première 
famille,  et  à  mesure  qu'il  en  dépeignait  à  nos  regards  le  type  accompli,  on  sentait 
combien  M.  de  Vigny  parlait  de  choses  à  lui  familières  et  présentes,  combien, 
plus  que  jamais,  il  tenait  par  essence  et  par  choix  à  ce  noble  genre,  et  à  quel  point, 
si  j'ose  ainsi  parler,  l'auteur  à'Eloa  était  de  la  maison  quand  il  révélait  les  beautés 
du  sanctuaire. 

M.  Etienne,  lui,  n'était  pas  du  tout  du  sanctuaire,  et  une  illusion  de  son  ingé- 
nieux panégyriste  a  été,  à  un  certain  moment,  d'essayer  de  l'y  rattacher,  ou,  lors 
même  qu'il  le  rangeait  définitivement  dans  la  seconde  classe,  d'employer  à  le  pein- 
dre des  couleurs  encore  empruntées  à  la  sphère  idéale  et  qui  ressemblent  trop  à 
des  rayons.  Pindare,  ayant  à  célébrer  je  ne  sais  lequel  de  ses  héros,  s'écriait  au 
début  :  «  Je  le  frappe  de  mes  couronnes  et  je  t'arrose  de  mes  hymnes...  »  Quand 
le  héros  est  tout  à  fait  inconnu,  le  poète  peut,  jusqu'à  un  certain  point,  faire  de 
la  sorte,  il  n'a  guère  à  craindre  d'être  démenti  ;  mais,  quand  il  s'agit  d'un  acadé- 
micien d'hier,  d'un  auteur  de  comédies  et  d'opéras-comiques  auxquels  chacun  a 
pu  assister,  d'un  rédacteur  de  journal  qu'on  lisait  chaque  matin,  il  y  a  nécessité, 
même  pour  le  poète,  de  condescendre  à  une  biographie  plus  simple,  plus  réelle,  et 
de  rattacher  de  temps  en  temps  aux  choses  leur  vrai  nom.  Cette  nécessité,  cette 
convenance,  qui  est  à  la  portée  de  moindres  esprits,  devient  quelquefois  une  diffi- 
culté pour  des  talents  supérieurs  beaucoup  plus  faits  à  d'autres  régions.  On  a  dit 
de  Montesquieu  qu'on  s'apercevait  bien  que  l'aigle  était  mal  à  l'aise  dans  les  bos- 
quets de  Gnide;  nous  sera-t-il  permis  de  dire  que  l'auteur  d'Eloa  a  souvent  dû 
être  fort  empêché  en  voulant  déployer  ses  ailes  de  cygne  dans  la  biographie  de 
l'auteur  de  Joconde  et  des  Deux  Gendres?  De  là  bien  des  contrastes  singuliers, 
des  transpositions  de  tons,  et  tout  un  portrait  de  fantaisie.  Nous  avons  beaucoup 
relu  M.  Etienne  dans  ces  derniers  temps;  nous  en  parlerons  très-brièvement  en  le 
montrant  tel  qu'il  nous  paraît  avoir  réellement  été. 

Il  possédait,  dit  M.  de  Vigny,  une  qualité  bien  rare,  et  que  Mazarin  exigeait  de 
ceux  qu'il  employait  :  il  était  heureux.  C'est  là  un  trait  juste,  et  nous  nous  hâtons 
de  le  saisir.  Oui,  M.  Etienne  était  heureux;  il  avait  l'humeur  facile,  le  talent  facile, 
la  plume  aisée,  une  sorte  d'élégance  courante  et  qui  ne  se  cherche  pas.  On  a  beau- 
coup parlé  de  la  littérature  de  l'empire,  et  on  range  sous  ce  nom  bien  des  écrivains 
qui  ne  s'y  rapportent  qu'à  peu  près  :  M.  Etienne  en  est  peut-être  le  représentant 
le  plus  net  et  le  mieux  défini.  Il  a  exactement  commencé  avec  ce  régime,  il  l'a 
servi  officiellement,  il  y  a  fleuri,  et,  s'il  s'est  très-bien  conservé  sous  le  suivant 
et  durant  les  belles  années  du  libéralisme,  il  a  toujours  gardé  son  premier  pli. 
Né  en  1778  dans  la  Haute-Marne,  venu  à  Paris  sous  le  directoire,  il  était  de  cette 
jeunesse  qui  n'avait  déjà  plus  les  flammes  premières,  et  qui,  tout  en  faisant  ses 
gaietés,  attendait  le  mot  d'ordre  qui  ne  manqua  pas.  Attaché  de  bonne  heure  à 


ACADÉMIE    FRANÇAISE.  265 

Maret,  duc  de  Bassano,  il  prêtait  sa  plume  à  ce  premier  commis  de  l'empereur,  en 
même  temps  qu'il  amusait  le  public  par  ses  jolies  pièces;  de  ce  nombre,  le  petit 
acte  de  Bruis  et  Palaprat,  en  vers,  dénota  une  intention  littéraire  assez  distinguée. 
Le  succès  prodigieux  de  l'opéra-féerie  de  CendriUon  tenait  encore  la  curiosité  en 
éveil,  lorsqu'on  annonça  quelques  mois  après  (août  1810)  la  représentation  des 
Deux  Gendres,  l'une  de  ces  pièces  en  cinq  actes  et  en  vers  qui,  à  cette  époque 
propice,  étaient  des  solennités  attendues  et  faisaient  les  beaux  jours  du  Théâtre- 
Français.  La  réussite  des  Deux  Gendres  mit  le  comble  à  la  renommée  de  M.  Etienne  ; 
l'attention  publique  au  dedans  n'était  alors  distraite  par  rien,  et  les  journaux 
n'avaient  le  champ  libre  que  sur  ces  choses  du  théâtre.  À  ce  court  lendemain  du 
mariage  de  l'empereur  et  dans  les  deux  années  de  silence  qui  précédèrent  la  der- 
nière grande  guerre,  il  y  eut  là,  en  France,  autour  de  M.  Etienne,  une  vogue 
littéraire  des  plus  animées,  et  finalement  une  mêlée  des  plus  curieuses  et  des  plus 
propres  à  faire  connaître  l'esprit  du  moment.  Reçu  à  l'Académie  française  en  no- 
vembre 1811,  à  l'âge  de  trente-trois  ans;  dans  l'intime  faveur  des  ministres 
Bassano  et  Rovigo;  rédacteur  en  chef  officiel  du  Journal  de  l'Empire,  remplis- 
sant la  scène  française  et  celle  de  l'Opéia-Comique  par  la  variété  de  ses  succès, 
connu  d'ailleurs  encore  par  les  joyeux  soupers  du  Caveau  et  par  des  habitudes 
légèrement  épicuriennes,  on  se  demandait  quel  était  l'avenir  de  ce  jeune  homme 
brillant,  au  front  reposé,  au  teint  vermeil,  s'il  n'était  (comme  quelques-uns  le 
disaient)  que  le  plus  fécond  et  le  plus  facile  des  paresseux,  un  enfant  de  Favart, 
s'il  ne  faisait  que  préluder  à  des  œuvres  dramatiques  plus  mûres,  et  où  il  s'arrê- 
terait dans  ces  routes  diverses  qu'il  semblait  parcourir  sans  effort.  Le  temps 
d'arrêt  n'était  pas  loin.  M.  Etienne  devait  à  son  bonheur  même  d'avoir  des  envieux 
et  des  ennemis  ;  le  bruit  se  répandit  que  la  pièce  des  Deux  Gendres  n'était  pas  de 
lui,  ou  du  moins  qu'il  avait  eu  pour  la  composer  des  secours  tout  particuliers,  une 
ancienne  comédie  en  vers.  On  exhuma  Conaxa ;  c'était  le  titre  de  la  pièce  qui 
avait,  disait-on,  servi  de  matière  et  d'étoffe  aux  Deux  Gendres.  Ce  que  celte  décou- 
verte excita  de  curiosité,  ce  que  cette  querelle  enfanta  de  brochures  ,  d'explica- 
tions, de  révélations  pour  et  contre,  ne  saurait  se  comprendre  que  lorsqu'on  a 
parcouru  le  dossier  désormais  enseveli;  on  en  ferait  un  joli  chapitre  qui  s'intitu- 
lerait bien  :  un  épisode  littéraire  sous  l'empire.  Cette  querelle  et  l'importance 
exagérée  qu'elle  acquit  aussitôt  est  une  des  plus  grandes  preuves,  en  effet  ,  du 
désœuvrement  de  l'esprit  public  à  une  époque  où  il  était  sevré  de  tout  solide 
aliment.  C'est  bien  le  cas  de  dire  que  les  objets  se  boursouflent  dans  le  vide.  La 
discussion  se  prenait  où  elle  pouvait. 

Entre  les  innombrables  brochures  publiées  alors,  quatre  pièces  principales 
suffisent  pour  éclairer  l'opinion  et  fixer  le  jugement  :  1°  la  préface  explicative 
que  M.  Etienne  mit  en  tête  de  la  quatrième  édition  des  Deux  Gendres  ;  2°  la  Fin 
du  procès  des  deux  gendres,  écrite  en  faveur  de  M.  Etienne,  par  Hoffmann;  r>°  et 
4°  les  deux  plaidoiries  adverses  de  Lebrun-Tossa,  intitulées  Mes  Révolutions  et 
Supplément  à  mes  Révélations.  Toutes  grossières  et  sans  goût,  toutes  rebutantes 
que  se  trouvent  ces  dernières  pièces,  elles  ne  sont  pas  autant  à  mépriser  qu'on  est 
tenu  de  le  faire  paraître  dans  un  éloge  public.  Il  résulte  clairement  du  débat  que 
M.  Etienne  avait  reçu  de  M.  Lebrun-Tossa,  son  ami  alors  et  son  collaborateur  en 
perspective,  non  pas  un  projet  de  canevas,  mais  une  véritable  pièce  en  trois  actes 
et  en  vers,  presque  semblable  en  tout  à  celle  qui  est  imprimée  sous  le  litre  de 
Conaxa,  et  qu'il  en  tira,  comme  c'est  le  droit  et  l'usage  de  tout  poêle  dramatique 


264  ACADÉMIE    FRANÇAISE. 

admis  à  reprendre  son  bien  où  il  le  trouve,  une  comédie  en  cinq  actes  et  en  vers, 
appropriée  aux  mœurs  et  au  goût  de  1810,  marquée  à  neuf  par  les  caractères  de 
l'ambitieux  et  du  philanthrope,  et  qui  mérita  son  succès.  Le  seul  tort  de  M.  Etienne 
fut  de  ne  pas  avouer  tout  franchement  la  nature  de  ce  secours  qu'il  avait  reçu, 
et  de  compter  sur  la  discrétion  de  Lebrun-Tossa,  dont  l'amour-propre  était  mis 
en  jeu  :  «  Quoi  !  s'écriait  celui-ci  dans  un  apologue  assez  plaisant,  vous  ne  me 
devez  qu'un  projet  de  canevas  (le  mot  est  bien  trouvé),  c'est-à-dire  un  échantillon 
d'échantillon,  tandis  que  c'est  trois  aunes  de  bon  drap  d'Elbeuf  que  je  vous  ai 
données.  »  Je  résume  en  ces  quelques  mots  ce  qui  se  noie  chez  lui  dans  un  flot 
interminable  de  digressions  et  d'injures. 

Le  coup  cependant  était  porté;  la  faculté  d'invention  devenait  suspecte  et  dou- 
teuse chez  M.  Etienne;  il  essaya,  en  1815,  de  poursuivre  sa  voie  dans  la  comédie 
de  l'Intrigante,  qui  n'eut  que  peu  de  représentations,  et  que  quelques  vers  suscep- 
tibles d'allusions  firent  interrompre.  Il  nous  est  impossible,  nous  l'avouons,  d'atta- 
cher à  cette  pièce  le  sens  profond  et  grave  que  M.  de  Vigny  y  a  découvert.  Il  parle 
du  grand  cri  qui  s'éleva  dans  Paris  à  cette  occasion  ;  nous  qui,  en  qualité  de  cri- 
tique, avons  l'oreille  aux  écoutes,  nous  n'avons  nulle  part  recueilli  l'écho  de  ce 
grand  cri.  M.  Mole  a  lui-même  dû  rabattre  énergiquement  ce  qu'il  y  a  d'exagéré 
en  certain  tableau  d'une  représentation  à  Saint-CIoud,  dans  laquelle  il  se  serait 
passé  des  choses  formidables,  des  choses  qui  rappelleraient  quasi  le  festin  de  Bal- 
thasar.  Tout  cela  rentre  dans  le  coloris  fabuleux.  Le  peintre,  en  voyant  ainsi,  tenait 
à  la  main  la  lampe  merveilleuse.  Littérairement,  cette  pièce  de  VIntrigante  nous 
paraît  faible,  très-faible;  et  ici,  après  avoir  relu  celle  des  Deux  Gendres  infiniment 
supérieure,  après  nous  être  reporté  encore  aux  autres  productions  dramatiques 
de  M.  Etienne,  nous  sommes  plus  que  jamais  frappé  du  côté  défectueux  qui  com- 
promet l'avenir  de  toutes,  même  de  celle  qui  est  réputée  à  bon  droit  son  chef- 
d'œuvre.  Le  langage  de  M.  Etienne,  quand  il  parle  en  vers,  est  facile,  coulant, 
élégant,  comme  on  dit,  mais  d'une  élégance  qui,  sauf  quelques  vers  heureux  (1), 
devient  et  demeure  aisément  commune.  Ce  manque  habituel  de  vitalité  dans  le 
style,  ce  néant  de  l'expression  a  beau  se  déguiser  à  la  représentation  sous  le  jeu 
agréable  des  scènes,  il  éclate  tout  entier  à  la  lecture.  Le  faible  ou  le  commun 
qui  se  retrouve  si  vite  au  delà  de  la  première  couche  chez  cet  auteur  spirituel  a 
été  en  général  recueil  de  la  littérature  de  son  moment.  Que  d'efforts  il  a  fallu 
pour  s'en  éloigner  et  remettre  le  navire  dans  d'autres  eaux!  Il  n'a  pas  suffi  pour 
cela  de  faire  force  de  rames,  on  a  dû  employer  les  machines  et  les  systèmes.  Doc- 
trinaires et  romantiques  y  ont  travaillé  à  l'envi  ;  ils  y  ont  réussi,  on  n'en  saurait 
douter,  mais  non  pas  sans  quelque  fatigue  évidemment,  ni  sans  quelques  accrocs 
à  ce  qu'on  appelait  l'esprit  fiançais.  Je  faisais  plus  d'une  de  ces  réflexions,  à  part 
moi,  durant  ce  riche  discours  tout  semé  et  comme  tissu  de  poésie,  et  je  me  deman- 

(1)  On  en  a  retenu  et  l'on  en  cite  encore  quelques-uns  dans  les  Deux  Gendres: 

Ceux  qui  dînent  chez  moi  ne  sont  pas  mes  amis... 

Et  à  propos  d'un  écrit  du  gendre  philanthrope  : 

Vous  y  plaignez  le  sort  des  nègres  de  l'Afrique, 
Et  vous  ne  pouvez  pas  garder  un  domestique... 

On  pourrait  ainsi  en  glaner  un  certain  nombre  encore  dans  les  Deux  Gendres,  presque 
pas  un  dans  VIntrigante. 


ACADÉMIE    FRANÇAISE*  265 

dais  tout  bas,  par  exemple,  ce  que  penserait  l'élégance  un  peu  effacée  du  défunt 
en  s'entendant  louer  par  l'élégance  si  tranchée  de  son  successeur. 

La  chute  de  l'empire  coupa  court,  ou  à  peu  près,  à  la  carrière  dramatique  de 
M.  Etienne;  la  restauration  le  fit  publiciste  libéral  à  la  Minerve  et  au  Constitu- 
tionnel. La  première  formation  du  parti  libéral  serait  piquante  à  étudier  de  près, 
et,  dans  ce  parti  naissant,  nul  personnage  ne  prêterait  mieux  à  l'observation  que 
lui.  D'anciens  amis  de  Fouché  ou  de  Rovigo,  des  bonapartistes  mécontents,  en  se 
mêlant  à  d'autres  nuances,  devinrent  subitement  les  meneurs  et,  je  n'hésile  pas 
à  le  croire,  les  organes  sincères  d'une  opinion  publique  qui  les  prit  au  sérieux  et 
à  laquelle  ils  sont  restés  fidèles.  Mais,  au  début,  c'était  assez  singulier  :  quand  ils 
attaquaient  le  ministère  Richelieu  comme  trop  peu  libéral,  ceux  qui  connaissaient 
les  masques  avaient  droit  de  sourire.  Dans  la  première  de  ses  Lettres  sur  Paris  (1), 
M.  Etienne  s'écriait  :  «  Il  est  des  hommes  qui  voudraient  garder,  sous  une 
monarchie  constitutionnelle,  des  institutions  créées  pour  un  gouvernement  absolu. 
Insensés,  qui  croient  pouvoir  allier  la  justice  et  l'arbitraire,  le  despotisme  et  la  li- 
berté! Ils  sont  aussi  déraisonnables  qu'un  architecte  qui,  voulant  changer  une 
prison  en  maison  de  plaisance,  se  bornerait  à  refaire  la  façade  de  l'édifice,  et  qui 
conserverait  les  cachots  dans  l'intérieur  du  bâtiment.  »  Ne  dirait-on  pas  que  quel- 
ques années  auparavant,  au  plus  beau  temps  de  son  crédit  et  de  sa  faveur,  quand 
il  siégeait  en  son  cabinet  du  ministère,  M.  Etienne  était  dans  une  prison?  Ne  pres- 
sons pas  trop  ces  contrastes;  lui-même  il  eut  le  tact  d'apporter  du  ménagement 
et  de  la  forme  jusque  dans  son  opposition,  et,  malgré  l'odieuse  radiation  per- 
sonnelle qui  aurait  pu  l'irriter,  sa  lactique  bien  conduite  sut  toujours  modérer  la 
vivacité  par  le  sang-froid  et  par  des  habitudes  de  tenue.  Ses  Lettres  sur  Paris 
eurent  un  grand,  un  rapide  succès;  ce  fut  son  dernier  feu  de  talent  et  de  jeunesse; 
depuis  ce  temps,  M.  Etienne  vécut  un  peu  là -dessus,  et,  à  part  les  rédactions 
d'adresse  à  la  chambre  dans  les  années  qui  suivirent  1830,  on  ne  rattache  plus  son 
nom  à  aucun  écrit  bien  distinct.  Il  rédigeait  le  Constitutionnel ,  et  se  laissa  vivre 
de  ce  train  d'improvisation  facile  et  de  paresse  occupée  qui  semble  avoir  été  le 
fond  de  ses  goûts  et  de  sa  nature.  Dans  son  insouciance  d'homme  qui  savait  la  vie 
et  qui  n'aspirait  pas  à  la  gloire,  il  n'a  pas  même  pris  le  soin  de  recueillir  ses 
œuvres  éparses  et  de  dire  :  Me  voilà,  à  ceux  qui  viendront  après  (2).  Cet  avenir, 
tel  qu'il  le  jugeait,  devait  d'ailleurs  avoir  pour  lui  peu  de  charmes.  M.  Mole  a  re- 
levé chez  M.  de  Vigny  un  mot  qui  semblerait  indiquer,  de  la  part  de  M.  Etienne, 
une  sorte  de  concession  faite  en  dernier  lieu  aux  idées  littéraires  nouvelles. 
M.  Etienne  n'en  fit  aucune,  en  effet,  ni  aux  idées,  ni  aux  individus;  si  quelque 
chose  même  put  troubler  la  philosophie  de  son  humeur,  ce  fut  rapproche  et 
l'avènement  de  certains  noms  qui  ne  lui  agréaient  en  rien  ;  l'antipathie  qu'il  avait 
pour  eux  serait  allée  jusqu'à  l'animosilé,  s'il  avait  pu  prendre  sur  lui  de  haïr.  On 
lui  rend  aujourd'hui  plus  de  justice  qu'il  n'en  rendait;  il  eut  des  talents  divers 
dont  la  réunion  n'est  jamais  commune;  jeune,  il  contribua  pour  sa  bonne  part  aux 
gracieux  plaisirs  de  son  temps;  plus  lard,  s'armant  d'une  plume  habile  en  prose, 
il  fut  utile  à  une  cause  sensée,  et  il  reste  après  tout  l'homme  le  plus  distingué  de 
son  groupe  littéraire  et  politique. 

(1)  La  Minerve,  lome  Ier,  page  82. 

(2)  Nous  apprenons  avec  plaisir  que  la  famille  de  M.  Etienne  va  au-devant  des  regrets 
du  public,  et  que  les  œuvres  s'impriment  en  ce  moment  chez  MM.  Didol. 


266  ACADÉMIE    FRANÇAISE. 

En  esquissant  sous  ces  traits  l'idée  que  je  me  fais  de  M.  Etienne,  j'ai  assez 
indiqué  les  points  sur  lesquels  je  me  sépare,  comme  critique,  des  appréciations 
dt>  M.  de  Vigny.  Je  sais  tout  ce  que  permet  ou  ce  qu'exige  le  genre  du  discours 
académique,  même  avec  la  sorte  de  liberté  honnête  qu'il  comporte  aujourd'hui  : 
aussi  n'est-ce  point  d'avoir  trop  loué  son  prédécesseur  que  je  ferai  ici  un  reproche 
à  l'orateur-poële  ;  mais  je  trouvequ'il  l'a  par  endroits  loué  autrement  que  déraison, 
qu'il  l'a  loué  à  côté  et  au-dessus,  pour  ainsi  dire,  et  qu'il  l'a,  en  un  mol,  transfi- 
guré. Son  élévation,  encore  une  fois,  l'a  trompé;  sa  haute  fantaisie  a  prêté  des 
lueurs  à  un  sujet  tout  réel  ;  c'est  un  bel  inconvénient  pour  M.  de  Vigny  de  ne  pou- 
voir, à  aucun  instant,  se  séparer  de  cette  poésie  dont  il  fut  un  des  premiers  lévites, 
et  dont  il  est  apparu  hier  aux  yeux  de  tous  comme  le  pontife  fidèle,  inaltérable. 
Cet  inconvénient  (car  c'en  est  un)  a  élé  assez  racheté,  dans  ce  discours  même,  par 
la  richesse  des  pensées,  par  le  précieux  du  tissu  et  tant  de  magnificence  en  plus 
d'un  développement. 

M.  le  comte  Mole  a  répondu  au  récipiendaire  avec  ia  même  franchise  que  celui- 
ci  avait  mise  dans  l'exposé  de  ses  doctrines.  C'est  un  usage  qui  s'introduit  à 
l'Académie,  et  que,  dans  cette  mesure,  nous  ne  saurions  qu'approuver.  Une  contra- 
diction polie,  tempérée  de  marques  sincères  d'estime,  est  encore  un  hommage; 
n'est-ce  pas  reconnaître  qu'on  a  en  face  de  soi  une  conviction  sérieuse,  à  laquelle 
on  sent  le  besoin  d'opposer  la  sienne?  Notre  siècle  n'est  plus  celui  des  fades  com- 
pliments; la  vie  publique  aguerrit  aux  contradictions,  elle  y  aguerrit  même  trop; 
qu'à  l'Académie  du  moins  l'urbanité  préside,  comme  nous  venons  de  le  voir,  à  ces 
oppositions  nécessaires,  et  tout  sera  bien.  Les  peaux  les  plus  tendres  (et  quelles 
peaux  plus  tendres  que  les  épidermes  de  poètes  !  )  finiront  peut-être  par  s'y 
acclimater. 

Il  y  a  toujours  beaucoup  d'intérêt,  selon  moi,  à  voir  un  bon  esprit,  un  esprit  ju- 
dicieux, aborder  un  sujet  qu'on  croit  connaître  à  fond,  et  qui  est  nouveau  pour 
lui.  Sur  ce  sujet  qui  nous  semble  de  notre  ressort  et  de  notre  métier,  et  sur  lequel, 
à  force  d'y  avoir  repassé,  il  nous  est  impossible  désormais  de  retrouver  notre  pre- 
mière impression,  soyez  sûr  que  cet  esprit  bien  fait,  nourri  dans  d'autres  habitudes, 
longtemps  exercé  dans  d'autres  matières,  trouvera  du  premier  coup  d'œil  quelque 
chose  de  neuf  et  d'imprévu  qu'il  sera  utile  d'entendre,  surtout  quand  ce  bon  es- 
prit, comme  dans  le  cas  présent,  est  à  la  fois  un  esprit  très-délicat  et  très-fin. 

Ce  qu'il  trouvera,  ce  ne  sera  pas  sans  doute  ce  que  nous  savons  déjà  sur  la 
façon  et  sur  l'artifice  du  livre,  sur  ces  études  de  l'atelier  si  utiles  toujours,  sur 
ces  secrets  de  la  forme  qui  tiennent  aussi  à  la  pensée  :  il  est  bien  possible  qu'il 
glisse  sur  ces  choses ,  et  il  est  probable  qu'il  en  laissera  de  côté  plusieurs  ;  mais 
sur  le  fond  même,  sur  l'effet  de  l'ensemble,  sur  le  rapport  essentiel  entre  l'art  et 
la  vérité,  sur  le  point  de  jonction  de  la  poésie  et  de  l'histoire,  de  l'imagination  et 
du  bon  sens,  c'est  là  qu'il  y  a  profit  de  l'entendre,  de  saisir  son  impression  di- 
recte, son  sentiment  non  absorbé  par  les  détails  et  non  corrompu  par  les  charmes 
de  l'exécution;  et,  s'il  s'agit  en  particulier  de  personnages  historiques  célèbres, 
de  grands  ministres  ou  de  grands  monarques  que  le  poète  a  voulu  peindre,  et  si 
le  bon  esprit  judicieux  et  fin  dont  nous  parlons  a  vu  de  près  quelques-uns  de  ces 
personnages  mêmes,  s'il  a  vécu  dans  leur  familiarité,  s'il  sait  par  sa  propre  expé- 
rience ce  que  c'est  que  l'homme  d'état  véritable  et  quelles  qualités  au  fond  sont 
nécessaires  ù  ce  rôle  que  dans  l'antiquité  les  Platon  et  les  Homère  n'avaient  garde 
de  dénigrer,  ne  pourra-t-il  point  en  quelques  paroles  simples  et  saines  redonner 


ACADEMIE    FRANÇAISE.  267 

le  ton,  remettre  dans  le  vrai,  dissiper  la  fantasmagorie  et  le  rêve,  beaucoup  plus 
aisément  et  avec  plus  d'autorité  que  ne  le  pourraient  de  purs  gens  de  lettres 
entre  eux? 

Et  c'est  pourquoi  je  voudrais  que  les  éminents  poètes,  sans  cesser  de  l'être,  tissent 
plus  de  frais  que  je  ne  leur  en  vois  faire  parfois  pour  mériter  le  suffrage  de  ce 
que  j'appelle  les  bons  esprits.  Trop  souvent,  je  le  sais,  la  poésie  dans  sa  forme 
directe,  et  à  l'état  de  vers,  trouve  peu  d'accès  et  a  peu  de  chances  favorables 
auprès  d'hommes  mûrs,  occupés  d'affaires  et  partis  de  points  de  vue  différents. 
Aussi  n'est-ce  point  de  la  sorte  que  je  l'entends  :  gardons  nos  vers,  gardons-les 
pour  le  publie,  laissons-leur  faire  leur  chemin  d'eux-mêmes;  qu'ils  aillent,  s'il  se 
peut,  à  la  jeunesse,  qu'ils  tâchent  quelque  temps  encore  de  paraître  jeunes  à 
l'oreille  et  au  cœur  de  ces  générations  rapides  que  chaque  jour  amène  et  qui  nous 
ont  déjà  remplacés.  Mais  sur  les  autres  sujets  un  peu  mixtes  et  par  les  autres 
œuvres  qui  atteignent  les  bons  esprits  dont  je  parle,  dans  ces  matières  qui  sont 
communes  à  tous  ceux  qui  pensent,  et  où  ces  hommes  de  sens  et  de  goût  sont  les 
excellents  juges,  prouvons-leur  aussi  que,  tout  poètes  que  nous  sommes,  nous 
voyons  juste  et  nous  pensons  vrai  :  c'est  la  meilleure  manière,  ce  me  semble,  de 
faire  honneur  auprès  d'eux  à  la  poésie,  et  de  lui  concilier  des  respects;  c'est  une 
manière  indirecte  et  plus  sûre  que  de  rester  poètes  jusqu'au  bout  des  dents,  et  de 
venir  à  toute  extrémité  soutenir  que  nos  vers  sont  fort  bons.  Ainsi  l'homme  d'ima- 
gination plaidera  sa  cause  sans  déployer  ses  cahiers  .  et  il  évitera  le  reproche  le 
plus  sensible  à  tout  ami  de  l'idéal,  celui  d'être  taxé  de  rêve  et  de  chimère. 

Mais  je  m'éloigne,  et  le  discours  de  M.  Mo!é,  où  rien  n'est  hors-d'œuvre,  me 
rappelle  à  cette  séance  de  tout  à  l'heure,  qui  avait  commeucé  par  être  des  plus 
belles  et  qui  a  fini  par  être  des  plus  intéressantes.  On  définirait  bien  ce  discours 
en  disant  qu'il  n'a  été  qu'un  enchaînement  de  convenances  et  une  suite  d'à-propos. 
Les  applaudissements  du  public  l'ont  assez  prouvé.  Le  directeur  de  l'Académie  a 
laissé  tomber  au  début  quelques  paroles  de  douleur  et  de  respect  sur  la  tombe 
de  M.  Royer-Collard,  «  sur  cette  tombe  qui  semble  avoir  voulu  se  dérober  à  nos 
hommages;  »  puis  il  est  entré  dans  son  sujet.  M.  Etienne  nous  a  été  montré  dès 
l'abord  tel  qu'on  le  connaissait,  un  peu  embelli  peut-être  dans  sa  personne,  selon 
les  lois  de  la  perspective  oratoire,  mais  justement  classé  à  titre  d'esprit  comme 
un  élève  de  Voltaire.  Puis  sont  venues  les  rectifications  :  M.  Mole  les  a  laites  avec 
netteté,  avec  vigueur,  et  d'un  ton  où  la  conviction  était  appuyée  par  l'estime. 
Non,  l'excès  même  du  despotisme  impérial  n'amena  point  cette  fuite  panique  des 
familles  françaises  dont  avait  parlé  le  poète  à  propos  de  V Intrigante  ;  non,  les 
familles  nobles  ne  redoutaient  point  tant  alors  le  contact  avec  le  régime  impérial, 
et  trop  souvent  on  les  vit  solliciter  et  ambitionner  de  servir  celui  qu'elles  haïs- 
saient déjà.  M.  Mole  n'a  point  dit  tout,  il  s'est  borné  à  remettre  dans  le  vrai  jour. 
Ce  n'est  point,  en  effet,  par  des  traits  isolés  et  poussés  à  l'extrême  que  >e  peignent 
des  époques  tout  entières;  il  faut  de  l'espace,  des  nuances,  et  considérer  tous  les 
aspects.  Peu  s'en  était  fallu  que,  dans  le  discours  du  récipiendaire,  M.  Etienne,  à 
propos  toujours  de  cette  Intrigante,  si  singulièrement  agrandie,  ne  fût  présente 
comme  un  héros  et  un  martyr  d'indépendance,  comme  un  frondeur  de  l'empire, 
comme  un  audacieux  qui  exposait  ses  places  :  M.  Mole  a  fait  remarquer  qu'heu- 
reusement, d'après  M.  de  Vigny  lui-même,  il  n'en  perdit  aucune,  et  que,  lorsqu'en 
181-i  il  refusa  de  livrer  sa  pièce  à  ceux  qui  voulaient  s'en  fiire  une  arme  contre 
le  prisonnier  de  l'île  d'Elbe,  il  crut  rester  fidèle  et  non  pas  se  montrer  générai. >:. 


26<S  ACADÉMIE    FRANÇAISE. 

C'est  qu'en  effet  il  est  de  ces  choses  qu'on  ne  peut  entendre  sans  laisser  échapper 
un  mot  de  rappel  :  elles  sont  comme  une  fausse  note  pour  une  oreille  juste.  Oh! 
quand  on  a  la  voix  belle,  pourquoi  ne  pas  chanter  juste  toujours? 

Arrivant  à  l'éloge  même  du  récipiendaire,  et  en  se  plaisant  à  reconnaître  tout 
l'éclat  de  ses  succès,  le  directeur  a  cru  devoir  excuser,  ou  du  moins  expliquer  les 
retards  que  l'Académie  mettait  dans  certains  choix,  et  l'espèce  de  quarantaine  que 
paraissaient  -subir  au  seuil  certaines  renommées.  M.  de  Vigny  avait  provoqué  cette 
sorte  d'explication,  en  indiquant  expressément  lui-même  (je  ne  veux  pas  dire  en 
accusant)  la  lenteur  qui  ne  permettait  à  l'Académie  de  se  recruter  parmi  les  géné- 
rations nouvelles  qu'à  de  longs  intervalles.  Et  ici,  il  me  semble  qu'il  n'a  pas  rendu 
entière  justice  à  l'Académie.  Depuis,  en  effet,  que  l'ancienne  barrière  a  été  forcée 
par  l'entrée  décisive  de  M.  Victor  Hugo,  je  ne  vois  pas  que  le  groupe  des  écrivains 
plus  ou  moins  novateurs  ait  tant  à  se  plaindre,  et,  pour  ne  citer  que  les  derniers 
élus,  qu'est-ce  donc  que  M.  de  Rémusat,  M.  Vitet,  M.  Mérimée,  sinon  des  repré- 
sentants eux-mêmes,  et  des  plus  distingués,  de  ces  générations  auxquelles  M.  de 
Vigny  ne  les  croit  point  étrangers  sans  doute?  Ce  n'est  donc  plus  à  de  grands 
intervalles,  mais  en  quelque  sorte  coup  sur  coup,  que  l'Académie  leur  a  ouvert  ses 
rangs.  Elle  est  tout  à  fait  hors  de  cause,  et  on  n'en  saurait  faire  qu'une  question 
de  préséance  entre  eux. 

Une  omission  éclatante  s'offrait  au  milieu  du  tableau  que  M.  de  Vigny  venait 
de  tracer  de  noire  régénération  littéraire,  il  avait  négligé  M.  de  Chateaubriand; 
M.  Mole  s'en  est  emparé  avec  bonheur,  avec  l'accent  d'une  vieille  amitié  et  de  la 
justice;  il  a  ainsi  renoué  la  chaîne  dont  le  nouvel  élu  n'avait  su  voir  que  les  der- 
niers anneaux  d'or. 

Il  y  a  longtemps  qu'on  ne  parle  plus  du  cardinal  de  Richelieu  à  l'Académie,  lui 
que  pendant  plus  d'un  siècle  on  célébrait  régulièrement  dans  chaque  discours  : 
celte  fois  la  rentrée  du  cardinal  a  été  imprévue,  elle  a  été  piquante;  Cinq-Mars 
en  fournissait  l'occasion  et  presque  le  devoir.  M.  Mole  n'y  a  pas  manqué;  le  ton 
s'esi  élevé  avec  le  sujet;  la  grandeur  méconnue  du  cardinal  était  vengée  en  ce 
moment  non  plus  par  l'académicien,  mais  par  l'homme  d'état. 

Je  ne  veux  pas  épuiser  l'énuméralion  :  le  morceau  sur  l'empereur  à  propos  de 
la  Canne  de  jonc,  le  morceau  sur  la  terreur  à  propos  des  descriptions  de  Stello, 
ont  été  vivement  applaudis.  L'éloge  donné  en  passant  à  VHistoire  du  Consulat  de 
M.  Thiers  a  paru  une  délicate  et  noble  juslice.  En  un  mot,  le  tact  de  M.  Mole  a  su, 
dans  cette  demi-heure  si  bien  remplie,  loucher  tous  les  points  de  justesse  et  de 
convenance  :  son  discours  répondait  au  sentiment  universel  de  l'auditoire,  qui  le 
lui  a  bien  rendu. 

En  parlant  avec  élévation  et  chaleur  du  sentiment  de  l'admiration,  de  cette 
source  deloute  vie  et  de  toute  grandeur  morale,  M.  Mole  s'esl  appuyé  d'une  phrase 
que  M.  de  Vigny  a  mise  dans  la  bouche  du  capitaine  Renaud,  pour  conclure,  trop 
absolument,  je  le  crois,  que  l'auieur  était  en  garde  contre  ce  sentiment  et  qu'il 
s'y  était  volontairement  fermé.  M.  de  Vigny,  tel  que  nous  avons  l'honneur  de  le 
connaître,  nous  paraît  une  nature  très-capable  d'admiration,  comme  toutes  les 
natures  élevées,  comme  les  natures  véritablement  poétiques.  Seulement,  de  très- 
bonne  heure,  il  paraît  avoir  fait  entre  les  hommes  la  distinction  qu'il  a  posée  au 
commencement  de  son  discours  :  il  a  mis  d'une  part  les  nobles  songeurs,  les  pen- 
seurs, comme  il  dit,  c'est-à-dire  surtout  les  artistes  et  les  poètes,  et  d'autre  part  il 
a  vu  en  masse  les  hommes  d'action,  ceux  qu'il  appelle  les  improvisateurs,  parmi 


ACADÉMIE    FRANÇAISE.  £69 

esquels  il  range  les  plus  grands  des  politiques  et  des  chefs  de  nations.  Or,  son 
admiration  très-réelle,  mais  très-choisie,  il  la  réserve  presque  exclusivement  pour 
les  plus  glorieux  du  premier  groupe,  et  il  laisse  volontiers  au  vulgaire  l'admira- 
tion qui  se  prend  aux  personnages  du  second.  Il  est  même  allé  jusqu'à  penser 
qu'il  y  avait  une  lutte  établie  et  comme  perpétuelle  entre  les  deux  races;  que  celle 
des  penseurs  ou  poètes,  qui  avait  pour  elle  l'avenir,  était  opprimée  dans  le  pré- 
sent, et  qu'il  n'y  avait  de  refuge  assuré  que  dans  le  culte  persévérant  et  le  com- 
merce solitaire  de  l'idéal.  Longtemps  il  s'est  donc  tenu  à  part  sur  sa  colline,  et, 
comme  je  le  lui  disais  un  jour,  il  est  rentré  avant  midi  dans  sa  tour  d'ivoire.  Il 
en  est  sorti  toutefois,  il  s'est  mêlé  depuis  aux  émotions  contemporaines  par  son 
drame  touchant  de  Chatterton  et  par  ses  ouvrages  de  prose,  dans  lesquels  il  n'a 
cessé  de  représenter,  sous  une  forme  ou  sous  une  autre,  cette  pensée  dont  il  était 
rempli,  l'idée  trop  fixe  du  désaccord  et  de  la  lutte  entre  l'artiste  et  la  société.  Ce 
sentiment  délicat  et  amer,  rendu  avec  une  subtilité  vive  et  multiplié  dans  des 
tableaux  attachants,  lui  a  valu  des  admirateurs  individuels  très-empressés,  très- 
sincères,  parmi  cette  foule  de  jeunes  talents  plus  ou  moins  blessés  dont  il  épousait 
la  cause  et  dont  il  caressait  la  souffrance.  Il  a  excité  des  transports,  il  a  eu  de  la 
gloire,  bien  que  cette  gloire  elle-même  ait  gardé  du  mystère.  Une  veine  d'ironie 
pourtant,  qui,  au  premier  coup  d'œil,  peut  sembler  le  contraire  de  l'admiration, 
s'est  glissée  dans  tout  ce  talent  pur,  et  serait  capable  d'en  faire  méconnaître  la 
qualité  poétique  bien  rare  à  qui  ne  l'a  pas  vu  dans  sa  forme  primitive  :  Moïse, 
Dolorida,  Eloa,  resteront  de  nobles  fragments  de  l'art  moderne,  de  blanches 
colonnes  d'un  temple  qui  n'a  pas  été  bâti,  et  que,  dans  son  incomplet  même,  nous 
saluerons  toujours. 

Mais,  quels  que  soient  les  regrets,  pourquoi  demeurer  immobile?  Pourquoi  sans 
cesse  revenir  tourner  dans  le  même  cercle,  y  confiner  sa  pensée  avec  complai- 
sance, et  se  reprendre,  après  plus  de  quinze  ans,  à  des  programmes  épuisés? 
M.  Mole,  parlant  au  nom  de  l'Académie,  a  donné  un  bel  exemple  :  «  Le  moment 
n'est-il  pas  venu,  s'est-il  écrié  en  finissant,  de  mettre  un  terme  à  ces  disputes?  A 
quoi  serviraient-elles  désormais  ?....  Je  voudrais,  je  l'avouerai,  voir  adopter  le  pro- 
gramme du  classique,  moins  les  entraves;  du  romantique,  moins  le  factice,  l'affec- 
tation et  V enflure.  »  Voilà  le  mot  du  bon  sens.  Le  jour  où  le  directeur  de  l'Aca- 
démie, homme  classique  lui-même,  proclame  une  telle  solution,  n'en  faut-il  pas 
conclure  que  le  procès  est  vidé  et  que  la  cause  est  entendue?  Dans  toute  cette  fin 
de  son  discours,  M.  Mole  s'est  livré  à  des  réflexions  pleines  de  justesse  et  d'appli- 
cation :  ce  n'était  plus  un  simple  et  noble  amateur  des  lettres  qui  excelle  à  y 
toucher  en  passant,  il  en  parlait  avec  autorité,  avec  conscience  et  plénitude.  On 
avait  plaisir,  en  l'écoutant,  à  retrouver  le  vieil  ami  de  Chateaubriand  et  de  Fon- 
tanes,  celui  à  qui  M.  Joubert  adressait  ces  lettres  si  fructueuses  et  si  intimes,  un 
esprit  poli  et  sensé  qui  dans  sa  tendre  jeunesse  parut  grave  avant  d'entrer  aux 
affaires,  et  qui  toujours  se  retrouve  gracieux  et  délicat  en  en  sortant. 

Sainte-Bluvk. 


TOttK    I 


CHRONIQUE  DE  LA  QUINZAINE. 


31  janvier  1846. 


Au  moment  où  nous  écrivons,  les  débats  de  l'adresse  se  prolongent  encore  à  la 
chambre  des  députés.  Tantôt  brillants,  tantôt  traînants  et  confus,  ils  sont  loin 
d'avoir  épuisé  la  liste  des  questions  à  l'ordre  du  jour.  L'opposition  n'a  aucune 
raison  pour  éviter  les  rencontres  avec  le  cabinet  ou  pour  les  abréger;  au  contraire, 
en  les  rendant  aussi  fréquentes,  aussi  graves  que  possible,  elle  travaille  et  réussit 
parfois  à  semer  entre  le  ministère  et  ses  propres  amis  des  causes  sérieuses  de 
déplaisir  et  de  mécontentement.  Il  est  peu  agréable  à  une  majorité  d'être  con- 
trainte coup  sur  coup  à  des  votes  d'où  l'on  puisse  conclure  qu'il  lui  est  indifférent 
que  l'administration  soit  pure  ou  les  lois  obéies.  Alors  l'opposition  triomphe,  car 
ses  échecs  parlementaires  lui  semblent  bien  compensés  par  l'impression  qu'elle 
croit  avoir  produite  tant  sur  l'opinion  que  sur  le  corps  électoral. 

Cette  situation  réciproque  de  la  majorité  et  de  l'opposition  est,  à  nos  yeux,  nous 
l'avouerons,  un  spectacle  assez  triste,  car  de  part  et  d'autre  on  se  trouve  entraîné 
à  des  actes,  à  des  accusations  dont,  en  suivant  ses  vrais  instincts,  on  se  fut  abstenu. 
Les  hommes  graves  de  !a  majorité  n'approuvent  pas,  à  coup  sûr,  les  excès  de  zèle 
dans  lesquels  peuvent  tomber  certains  préfets,  pas  plus  que  dans  l'opposition  les 
esprits  sérieux  ne  voudront  soutenir  qu'il  doit  être  interdit  au  gouvernement 
d'exercer  sur  les  élections  la  moindre  influence;  mais,  comme  on  est  rangé  en 
bataille  les  uns  contre  les  autres,  on  s'échauffe,  on  s'exalte  :  la  modération,  la 
vérité,  succombent  sous  des  exagérations  que  chaque  parti  impose  à  ses  membres 
comme  un  devoir. 

Au  milieu  de  cette  mêlée  parlementaire,  un  fait  a  été  remarqué,  qui  a  paru 
nouveau  à  quelques-uns,  et  dont  se  sont  affligés  quelques  autres  :  nous  voulons 
parler  de  l'union  de  la  gauche  et  du  centre  gauche.  D'abord,  cette  alliance  n'est 
pas  nouvelle;  elle  est,  depuis  quatre  ans,  le  point  de  ralliement  de  toutes  les 
forces  de  l'opposition;  puis  elle  n'a  rien  d'inquiétant  pour  la  stabilité  de  l'ave- 
nir. Qui  a  perdu  la  restauration,  si  ce  n'est  la  conviction  où  était  le  successeur 
de  Louis  XVIII  qu'après  un  ministère  royaliste,  composé  de  ses  plus  dévoués  ser- 
viteurs, il  n'y  avait  plus  d'administration  possible,  d'administration  capable  de 
gouverner  et  de  sauver  la  monarchie?  En  vain  M.  de  Martignac  épuisait,  au  ser- 


REVUE.  CHRONIQUE.  271 

vice  de  la  couronne,  son  énergie  et  son  talent;  il  se  sentait  suspect,  et  il  en  était 
désespéré.  Que  de  fois  ses  intimes  amis  l'ont  surpris  ému  jusqu'aux  larmes  des 
marques  de  défiance  que  ne  lui  épargnait  pas  une  cour  insensée!  Heureusement, 
aujourd'hui,  la  situation  est  autre.  Si  conservateur  que  l'on  soit,  on  ne  saurait 
nier  que  le  gouvernement  de  1 830  a  l'avantage  de  compter  dans  les  rangs  de  l'op- 
position constitutionnelle  des  hommes  aussi  dévoués  à  sa  cause,  à  sa  perpétuité, 
que  les  membres  de  la  majorité  actuelle.  Nous  calomnierions  le  cabinet  et  ses  amis, 
si  nous  ne  pensions  qu'ils  sont  les  premiers  à  s'en  féliciter. 

Cette  différence  d'avec  la  restauration  n'échappe  pas  aux  partis  extrêmes;  aussi 
attaquent-ils  les  représentants,  les  chefs  du  centre  gauche  et  de  la  gauche  avec  la 
même  violence  que  si  ceux-ci  étaient  au  pouvoir.  Souvent  même  M.  Thiers  est  plus 
assailli  que  M.  Guizot.  On  ne  pardonne  pas  non  plus  à  M.  Odilon  Barrot  et  à  ses 
amis  de  ne  pas  suivre  avec  une  obéissance  aveugle  la  consigne  réformiste  donnée 
par  quelques  journaux.  M,  Ledru-Rollin  a  eu  l'insigne  imprudence  de  se  faire  à  la 
tribune  l'organe  de  ces  colères:  il  n'a  pas  compris  qu'en  exhumant  du  fond  de 
quelques  feuilles  obscures  de  pareilles  déclamations,  pour  les  traduire  au  grand 
jour  de  la  tribune,  il  en  montrai'  lui-même  toute,  la  pauvreté,  tout  Je  néant.  Sans 
le  vouloir  probablement,  M.  Ledru-Rollin  avait  l'air  d'un  auxiliaire  du  cabinet.  Il 
semblait  préoccupé  du  besoin,  non  pas  d'attaquer  le  ministère  actuel,  mais  un 
ministère  futur;  c'est  ce  qu'a  spirituellement  relevé  M.  Duvergier  de  Hauranne, 
qui  n'a  pas  voulu,  pour  son  compte,  coopérer  à  cette  diversion  singulière. 

Il  est  remarquable,  et  ce  n'est  pas  un  des  moindres  gages  de  sécurité  pour 
l'avenir,  qu'au  moment  où  l'on  parle  tant  de  l'union  du  centre  gauche  et  de  la 
gauche,  le  centre  gauche  a  su  garder  toute  la  modération  de  ses  opinions,  sans 
permettre  à  une  alliance  qu'il  a  crue  nécessaire  de  les  altérer.  Si  M.  Duvergier  de 
Hauranne  ne  pense  pas  qu'à  l'extérieur  notre  politique  soit  assez  hardie,  il  n'est 
pas  pour  ce'a  devenu  partisan  d'une  politique  de  guerre,  il  a  les  mêmes  opinions 
qu'au  temps  de  Casimir  Périer  ;  seulemen!  il  préfère  les  souvenirs  d'Anvers  et 
d'Ancùne  à  ceux  de  Taïti  et  du  Maroc.  Jamais  M.  Thiers  n'a  parlé  plus  en  homme 
de  gouvernement,  soit  qu'il  ait  traité  des  questions  étrangères,  soit  qu'il  ait  appro- 
fondi un  des  points  les  plus  importants  de  la  politique  intérieure,  c'est-à-dire  la 
constitution  de  l'université.  Dans  celle  dernière  question,  il  a  protesté  hautement, 
il  a  fait  plus,  il  a  prouvé  qu'il  mettait  à  ses  pieds  toute  préoccupation  de  parti, 
pour  ne  songer  qu'à  l'intérêt  général. 

Les  débats  de  la  chambre  sur  la  question  universitaire  ont  été  remarquables  par 
leur  élévation,  par  leur  éclat.  Ils  ont  aussi  le  m<  rite  d'avoir  porté  la  lumière  dans 
toutes  les  pensées,  dans  toutes  les  situations.  Que  M.  le  ministre  de  l'instruction 
publique  ait  été  inspiré,  en  accomplissant  la  réforme  du  conseil  royal,  par  les  in- 
tentions les  plus  droites,  par  le  plus  vif  désir  d'accroître  l'autorité  morale  de  l'uni- 
versité, pour  notre  part,  nous  n'en  avons  jamais  douté,  et  notre  conviction  avait 
devancé,  sur  ce  point,  les  explications  données  à  la  chambre  par  M.  de  Salvandy. 
Ce  point  établi,  il  faudra  convenir,  d'un  autre  côté,  que,  lorsque  l'opposition,  par 
l'organe  de  M.  Thiers,  attaque  les  ordonnances  du  7  décembre,  c'est  elle  qui,  dans 
cette  circonstance,  professe  les  opinions  et  les  doctrines  conservatrices.  Ici  les 
rôles  sont  intervertis,  et  ce  changement  ne  se  peut  nier.  Quand  on  a  entendu 
M.  Thiers  regretter  éloquemment  une  institution  née  de  la  force  des  choses, 
affermie  par  l'expérience,  consacrée  par  trente  années  de  pratique  et  de  services 
rendus  au  pays,  on  ne  peut  avoir  de  doute  sur  l'esprit  conservateur  qui  lui  a  si 


^7£  REVUE.  CHRONIQUE. 

heureusement  dicté  un  de  sis  plus  éclatants  discours.  M.  Saint-Marc  Girardin  se 
trouve  faire  au  cabinet  une  opposition  aussi  spirituelle  que  modérée  en  défendant 
ce  que  le  gouvernement  ébranle. 

Quels  sont  donc  les  graves  molifs  qui  ont  déterminé  le  pouvoir  à  prendre  ainsi 
l'initiative  d'un  aussi  grand  changement  dans  l'organisation  de  l'université?  Des 
esprits  soupçonneux  avaient  été  chercher  ces  motifs  dans  une  autre  région  que  la 
sphère  universitaire.  On  avait  conjecturé  que  le  cabinet  n'avait  pas  sans  quelque 
satisfaction  adhéré  à  une  réforme  qu'il  imaginait  devoir  être  agréable  à  l'église,  à 
la  cour  de  Rome.  C'est  ce  qu'avait  indiqué  à  la  fin  de  son  discours  M.  Thiers  avec 
précision  et  finesse.  Toutefois  l'honorable  chef  du  centre  gauche,  en  indiquant  de 
cette  manière  quel  procès  de  tendance  on  pouvait,  pour  ainsi  dire,  faire  au  ca- 
binet, avait  surtout  insisté  sur  la  question  du  fond,  sur  l'organisation  même  du 
corps  universitaire.  M.  Guizot,  au  contraire,  a  surtout  parlé  des  circonstances  et  des 
faits  politiques  au  milieu  desquels  s'est  accomplie  la  révolution  qui  a  frappé  le 
conseil  royal. 

Les  insinuations  sont  désormais  inutiles  :  la  pensée  du  gouvernement  a  été 
avouée  avec  une  hardiesse  qu'on  croit  opportune.  La  réforme  du  conseil  royal  de 
l'instruction  publique  n'est  plus  une  conception   universitaire,  c'est  une  combi- 
naison politique.  Au  milieu  des  difficultés  que  présentait  la  rédaction  de  la  loi  sur 
l'instruction  secondaire,  dans  le  conflit  des  passions  et  des  théories  qui  luttaient 
les  unes  contre  les  autres,  le  cabinet  a  imaginé  qu'en  portant  la  main  sur  le  con- 
seil royal,  il  arriverait  à  un  grand  résultat,  qu'il  parviendrait  à  pacifier  les  esprits. 
Il  a  fallu  que  sur  ce  point  la  conviction  du  ministère  fût  bien  forte,  car  rien,  on 
en  tombe  d'accord,  n'appelait  les  coups  de  l'autorité  sur  le  conseil  :  il  était  resté 
irréprochable.  «  Je  n'ai  eu,  a  dit  M.  Guizot,  qu'à  me  féliciter  du  concours  du  con- 
seil royal,  quand  j'ai  eu  l'honneur  de  le  présider,  et  j'ai  la  ferme  conviction  que 
depuis  cette  époque,  et  à  toutes  les  époques,  et  il  y  a  trois  mois  encore,  le  conseil 
royal  n'a  jamais  gouverné  irréligieusement  l'université  ;  j'ai  la  conviction  que  le 
respect  dû  à  la  religion,  aux  croyances  religieuses,  le  soin  de  les  favoriser,  de  les 
développer,  ont  toujours  préoccupé  la  pensée  de  l'ancien  conseil  royal.  »  M.  Guizot 
proclame  aussi  que  le  conseil  royal  n'a  jamais  été  lyrannique.  Il  semble  donc  qu'il 
avait  toutes  les  raisons  possibles  pour  arrêter  le  bras  de  son  collègue,  M.  le  mi- 
nistre de  l'instruction  publique.  Malheureusement,  quand  M.  de  Salvandy  de- 
manda à  M.  Guizot  son  adhésion,  son  appui  pour  la  mesure  qu'il  projetait,  ce 
dernier  fut  moins  frappé  de  l'innocence  du  conseil  que  des  avantages  que  pouvait 
offrir  à  sa  politique  cette  espèce  de  coup  d'état.  En  détruisant  le  conseil  pour  le  réor- 
ganiser sur  d'autres  bases,  on  faisait  aux  adversaires  de  l'université  une  concession 
dont  on  espérait  recueillir  les  fruits;  on  se  donnait  les  apparences  de  l'impartialité. 
Quand  M.  le  ministre  des  affaires  étrangères  affirme  à  la  tribune  qu'il  ne  veut 
pas  éluder  les  promesses  de  la  charte,  quand  il  se  déclare  le  partisan  d'une  liberté 
raisonnable  de  l'enseignement,  nous  croyons  à  la  sincérité  de  son  langage  ;  dans  la 
sphère  des  croyances  morales,  M.  Guizot  aime  franchement  la  liberté.  Il  veut  aussi 
maintenir  les  droits  de  l'état  sur  l'enseignement  public,  nous  en  sommes  con- 
vaincus. Enfin  il  annonce  qu'il  s'emploiera  tout  entier  à  conserver  dans  le  pays  la 
paix  religieuse  :  c'est  le  devoir  de  tout  gouvernement.  Ces  trois  résultats  sont  éga- 
lement désirables,  et  les  pouvoirs  publics,  aussi  bien  que  le  pays,  doivent  y  tendre 
d'un  commun  accord  ;  mais  nous  doutons  que  la  roule  prise  par  le  ministère  pour 
y  arriver  soit  la  meilleure. 


REVUE.        -  CHRONIQUE,  2/5 

Qui  prononcera? L'avenir.  C'est  à  l'avenir  que  s'est  référé  M.  Thiers,  et  M.  Guizot 
a  accepté  ce  renvoi  à  un  avenir  qu'il  se  flatte  de  ne  pas  voir  arriver  sitôt.  En 
effet,  M.  le  ministre  des  affaires  étrangères  n'a  pas  dissimulé  que,  pour  vaincre 
les  obstacles  qu'il  rencontrait  dans  l'œuvre  de  la  pacification  religieuse,  il  lui  fal- 
lait beaucoup  de  sagesse  et  pas  mal  de  temps.  Le  temps,  a-t-il  ajouté,  nous  le 
prendrons,  nous  le  prendrons  tant  qu'il  le  faudra.  Tl  faut  que  jusqu'à  présent 
M.  le  ministre  des  affaires  étrangères  ait  obtenu  peu  de  chose,  car  son  langage 
a  été  fort  modeste.  Est-il  même  certain  que  le  principe  de  la  dissolution  de  la 
société  de  Jésus  ait  été  admis  par  le  gouvernement  romain?  Ne  serait-il  pas  plus 
vrai  que  la  cour  de  Rome  est  restée,  sur  ce  point,  dans  les  termes  de  la  neutra- 
lité la  plus  entière  ?  Quelle  que  soit  l'habileté  du  diplomate  qui  nous  représente 
auprès  du  saint- siège,  elle  ne  peut  changer  le  fond  de  la  situation.  Or,  le  minis- 
tère ne  s'est-il  pas  mis,  beaucoup  plus  que  ne  le  lui  conseillait  la  prudence,  à  la 
merci  du  bon  vouloir  d'un  gouvernement  étranger?  C'est  ce  qu'a  laissé  penser  le 
résumé  si  concis  par  lequel  l'honorable  M.  Thiers  a  clos  le  débat. 

Les  développements  qu'ont  reçus  les  débals  ouverts  sur  la  conduite  administra- 
tive du  cabinet  et  sur  l'instruction  publique  ont  dû  momentanément  faire  rejeter 
au  second  plan  les  questions  de  politique  extérieure.  Aucune  d'entre  elles  d'ail- 
leurs n'était  en  mesure  de  provoquer  une  résolution  importante  de  la  part  de  la 
chambre.  Quoi  que  la  majorité  puisse  penser  au  fond  du  cœur  des  actes  qu'on  l'a 
contrainte  de  couvrir  de  son  nom,  depuis  l'indemnité  Pritchard  jusqu'au  traité  de 
Tanger,  cette  majorité  les  a  acceptés  et  ne  peut  guère  permettre  qu'on  les  remette 
en  question  devant  elle.  Le  parti  conservateur  a  trop  souffert  l'année  dernière  des 
sacrifices  qui  lui  ont  été  imposés  sur  ces  matières,  pour  qu'il  soit  possible  de  rou- 
vrir des  débats  qui  pèsent  à  tout  le  monde  et  qui  seraient  sans  résultat.  L'opposi- 
tion n'avait  donc  à  prendre  que  des  réserves  pour  l'avenir,  elle  avait  surtout  à  se 
dessiner  sur  une  affaire  qui  est  assurément  la  plus  importante  du  temps  présent, 
puisque  la  question  d'Orient  sommeille,  et  à  indiquer  la  politique  qui  lui  serait 
commandée  par  les  intérêts  du  pays  dans  le  conflit  élevé  entre  les  deux  plus 
grandes  puissances  maritimes. 

M.  Thiers  s'est  chargé  de  le  faire,  et  jamais  tâche  n'a  été  accomplie  d'une  ma- 
nière plus  élevée.  Quelques  mois  avant  de  rentrer  au  pouvoir,  à  la  veille  du 
1er  mars  1840,  l'illustre  orateur  prononça  un  discours  resté  célèbre.  Il  se  propo- 
sait de  rendre  son  énergie  première  à  l'alliance  anglaise  relâchée,  sinon  brisée,  par 
le  refus  d'une  intervention  collective  en  Espagne,  et  plus  tard  par  le  peu  d'accueil 
fait  à  Paris  à  la  proposition  d'une  action  énergique  contre  la  Russie  dans  le 
Bosphore.  Aujourd'hui,  pour  être  fait  sur  un  thème  différent,  le  discours  n'a  pas 
une  moindre  portée.  Il  ne  s'agit  plus  de  renouer  l'alliance  anglaise:  elle  est  de- 
venue le  premier  article  du  symbole  gouvernemental;  on  la  célèbre  sur  tous  les 
tons,  on  se  pâme  en  parlant  de  l'étroite  intimité  qui  unit  les  deux  couronnes.  Il 
ne  peut  donc  plus  être  question  de  prouver  à  la  France  l'avantage  de  bons  rap- 
ports avec  sa  puissante  voisine  :  il  n'est  point  un  parti  sérieux  qui  n'en  soit  con- 
vaincu. L'œuvre  vraiment  utile,  vraiment  politique,  c'est  d'opposer  une  digue  à 
l'entraînement  du  cabinet,  d'exposer  jusqu'où  doit  s'étendre  l'alliance  anglaise,  et 
quelles  questions  il  importe  de  résoudre  par  soi-même  dans  l'entière  liberté  de 
son  action  et  de  son  influence. 

Au  premier  rang  des  questions  réservées,  M.  Thiers  a  placé  celles  qui  divisent 
l'Angleterre  et  les  États-Unis,  et  il  a  établi  que  l'intérêt  évident  de  la  France  était 


274  REVUE.  —  CHRONIQUE. 

de  décliner  toute  intervention  dans  un  tel  conflit.  Ce  n'est  pas  seulement  une  neu- 
tralité en  cas  de  guerre  qui  convient  au  gouvernement  français  c'est  une  neutra- 
lité diplomatique  absolue,  dont  il  ne  saurait  sortir  qu'en  suscitant  au  delà   de 
l'Atlantique  des  ombrages  et  un  mécontentement  dangereux.  Professer,  comme  l'a 
fait  M.  le  ministre  des  alfaires  étrangères,  la  doctrine  de  la  neutralité  pour  le  cas 
d'hostilités  ouvertes,  et  celle  d'une  intervention,  pendant  la  paix,  au  profit  de  l'une 
des  parties,  c'est  ajouter   l'inconvénient  d'une  contradiction  au  péril  d'une  poli- 
tique dangereuse.  Or,  n'est-ce  pas  sortir  de  la  neutralité  que  d'exercer  sur  le  Texas 
une  coercition  morale?  N'est-ce   pas  sortir  des  limites  de  la  prudence  que  d'aller 
chercher  une  défaite  à  laquelle  il  était  si  facile  de  se  dérober?  N'est-ce  pas  com- 
promettre sa  réputation  d'habileté  que  de  se  faire  donner  par  l'événement  un  si 
éclatant  démenti,  et  de  consigner  dans  un  document  authentique  l'opinion  que 
l'annexion  est  impopulaire  au  Texas,  la  veille  même  du  jour  où  elle  est  proclamée 
à  l'unanimité  par  la  législature  de  ce  pays? Commencer  la  politique  de  neutralité, 
si  solennellement  proclamée,  par  un  acte  d'ingérence   toute  gratuite  dans   les 
affaires  de  l'Amérique  du  Nord,  c'est  une  œuvre  que  toute  l'habileté  du  ministre 
n'a  pu  parvenir  à  justifier.  Son  argumentation  a  consisté  à  établir  qu'en  suppo- 
sant à  l'annexion  du  Texas,  la  France  ne  s'était  jamais  préoccupée  du  côté  anglais 
de  ce  débat,  et  n'avait  songé  à  garantir  que  ses  intérêts  particuliers.  Alors  se  sont 
produits  les  détails  statistiques  sur  les  ressources  maritimes  et  commerciales  du 
nouvel  état,  que  M.  Thiers  n'a  pas  eu  de  peine  à  réfuter.  L'importance  qu'aurait 
pour  la  France  l'existence  indépendante  du  Texas  est  une  thèse  peu  sérieuse.  Il  y 
a,  d'ailleurs,  un  fait  irréfragable  et  que  nous  nous  étonnons  de  n'avoir  pas  entendu 
alléguer  dans  cette  discussion  :  c'est  que,  lorsqif  en  1838  la  France  a  reconnu  l'in- 
dépendance de  la  jeune  république,  elle  n'a  agi  ni  dans  un  intérêt  commercial, 
ni  dans  un  intérêt  politique,  mais  pour  se  venger  du  Mexique,  contre  lequel  elle 
avait,  à  cette  époque,  des  griefs  connus  du  monde  entier. 

M.  Thiers  a  salué  en  termes  magnifiques  la  grandeur  future  des  États-Unis  ;il  a 
montré  cette  grandeur  produisant  dans  le  monde  l'affranchissement  de  notre  politi- 
que. Puis,  étendant  son  horizon  et  remontant  aux  grands  principes  qui,  depuis  1789, 
font  à  la  fois  en  Europe  notre  gloire  et  notre  faiblesse,  il  a  montré  combien  la  pro- 
clamation de  ces  principes  et  les  susceptibilités  qu'ils  froissent  chaque  jour  au  sein 
des  grandes  cours  nous  ont  fait  perdre  de  notre  liberté  d'action  ;  il  a  constaté 
l'unité,  artificielle  sans  doute,  mais  puissante,  qui  lie  le  continent  européen  en 
présence  de  la  France  révolutionnée,  sinon  révolutionnaire.  Cette  sainte-alliance 
persistante,  avec  des  modifications  et  sous  des  noms  divers,  a  contraint  la  France, 
depuis  1830,  à  se  rejeter  vers  l'Angleterre.  L'alliance  anglaise  est  devenue  la  pre- 
mière nécessité  de  notre  politique.  De  là  des  difficultés  sérieuses  lorsque  nos 
progrès  maritimes  ou  commerciaux  ont  porté  ombrage  à  notre  alliée,  de  là  des 
exigences  auxquelles  on  s'est  trouvé  presque  toujours  dans  la  nécessité  de  céder. 
Deux  grands  faits,  selon  M.  Thiers,  amèneront  bientôt  dans  le  monde  l'affranchis- 
sement de  notre  action,  aujourd'hui  contenue  et  parfois  détournée  de  sa  direction 
naturelle  :  l'un,  c'est  le  progrès  pacifique  et  régulier  des  idées  françaises  en  Eu- 
rope; l'autre,  c'est  l'extension  de  la  puissance  américaine.  La  grandeur  des  États- 
Unis  ne  fera  pas  sans  doute  abandonner  à  la  France  une  alliance  indispensable  à 
la  paix  du  monde,  mais  elle  lui  permettra  de  se  mouvoir,  au  sein  de  cette  alliance, 
avec  une  liberté  qui  lui  est  aujourd'hui  refusée.  Devant  une  telle  perspective,  sus- 
citer dans  l'Union  américaine  des  irritations  contre  nous  et  prendre  parti  pour 


REVUS. CHRONIQUE.  278 

l'Angleterre  dans  un  conflit  diplomatique  d'où  l'on  déclare  qu'on  s'empressera  de 
se  retirer,  si  le  canon  vient  à  gronder,  c'est  se  montrer  en  même  temps  imprévoyant 
et  timide.  Le  moyen  le  plus  puissant  qu'ait  trouvé  M.  le  ministre  des  affaires  étran- 
gères pour  atténuer  la  vive  impression  causée  par  ces  paroles  au  sein  même  de  la 
majorité,  c'est  de  jeter  du  haut  de  la  tribune  une  éclatante  déclaration  de  neutra- 
lité pour  l'éventualité  d'une  guerre  entre  l'Angleterre  et  l'Amérique.  La  France  a 
accepté  cette  déclaration,  conforme  aux  sentiments  comme  aux  intérêts  du  pays; 
elle  en  remercie  le  gouvernement  sans  trop  insister  pour  savoir  comment  la  con- 
cilier avec  la  conduite  tenue  à  Galveston.  Puisse  celte  politique  de  neutralité  être 
efficace!  puisse  la  France,  dans  le  conflit  de  deux  droits  maritimes  opposés  et  dans 
la  lutte  des  principes  les  plus  contraires,  n'abandonner  aucune  des  traditions  qui 
ont  fait  sa  force  et  sa  gloire  ! 

M.  le  ministre  des  affaires  étrangères  n'avait  guère  à  opposer  aux  vastes  consi- 
dérations développées  par  M.  Thiers  qu'un  seul  fait,  le  respect  des  existences  in- 
dépendantes et  du  statu  quo  territorial,  tel  qu'il  est  régi  dans  les  deux  mondes 
par  les  traités;  mais,  lorsqu'il  invoquait  l'état  de  choses  existant,  et  s'élevait 
contre  l'ardeur  conquérante  des  États-Unis,  c'était  pour  retomber  sous  la  pres- 
sante dialectique  de  M.  Billault.  Cet  orateur,  dans  l'un  de  ses  discours  les  plus 
substantiels,  rappelait  les  invasions  successives  faites  par  l'Angleterre  aux  points 
les  plus  importants  du  vieux  et  du  nouveau  continent;  il  la  montrait  s'établissant, 
sans  protestations  et  sans  obstacles  de  notre  part,  à  Aden,  à  Bushire,  dans  la  Nou- 
velle-Zélande, enfin  dans  le  golfe  du  Mexique,  à  Balise  et  sur  le  territoire  des 
Mosquitos. 

Le  débat  sur  cette  importante  question  a  repris  à  l'occasion  du  vote  des  para- 
graphes. Un  admirable  discours  de  M.  Berryer  a  provoqué,  de  la  part  de  M.  le  mi- 
nistre des  affaires  étrangères,  des  explications  analogues  à  celles  qu'il  avait  four- 
nies dans  la  discussion  générale  ;  mais  les  déclarations  plus  nettes  et  plus  précises 
sur  le  système  de  neutralité  et  sur  la  ferme  intention  du  gouvernement  de  main- 
tenir, en  cas  de  guerre,  les  principes  de  droit  maritime  toujours  professés  par  la 
France,  ont  sans  doute  augmenté  le  chiffre  de  la  majorité,  qui  a  rejeté  l'amende- 
ment de  M.  Berryer.  Peut-être  cet  amendement  avait-il  l'inconvénient  de  statuer 
pour  une  éventualité  que  tous  écartent  de  leurs  vœux;  c'était,  comme  l'a  dit  spi- 
rituellement M.  Guizot,  une  réserve  pour  une  hypothèse.  Quoi  qu'il  en  soit,  l'effet 
de  la  discussion  est  produit,  et  les  sentiments  de  la  chambre  ont  éclaté  avec  une 
grande  unanimité. 

Le  résultat  de  cette  discussion  aura  été  de  donner  au  cabinet  un  sérieux  aver- 
tissement. Toute  décidée  que  soit  la  majorité  à  ne  pas  frapper  les  actes  accomplis 
d'un  blâme  de  nature  à  amener  une  crise  ministérielle,  il  est  manifeste  qu'elle  a 
improuvé  la  négociation  relative  au  Texas,  et  que  le  cabinet  est  désormais  placé 
dans  l'impuissance  de  faire  un  pas  de  plus  dans  la  voie  où  il  semblait  engugé.  La 
majorité  est  dévouée  a  l'alliance  anglaise  ;  mais  elle  la  veut  avec  des  limites  déter- 
minées et  connues  d'avance.  Malheur  au  gouvernement  qui,  dans  un  entraînement 
irréfléchi,  essaierait  de  les  franchir! 

Dans  quinze  jours,  les  sentiments  véritables  de  la  France  seront  connus  au  delà 
de  l'Atlantique,  et  à  une  froideur  d'un  moment  succédera  la  confiance  accoutumée. 
Nous  désirons  sincèrement  que  les  Étals-Unis  mettent  dans  les  délicates  négo- 
ciations aujourd'hui  pendantes  un  espril  de  conciliation  sans  lequel  la  paix  du 
monde  deviendrait  impossible.  Les  derniers  débats  du  congrès  semblent  de  na- 


276  REVUE.  CHRONIQUE. 

tiire  à  faire  redouter  des  dispositions  contraires.  Ce  n'est  plus  seulement  le  parti 
démocratique  qui,  par  l'organe  du  général  Cass,  demande  la  dénonciation  immédiate 
du  traité  de  1827  et  la  prise  de  possession  du  territoire  entier  de  l'Orégon  ;  c'est 
le  parti  whig  lui-même  qui  semhle-céder  à  la  contagion  universelle.  Un  homme 
considérable  par  les  fonctions  présidentielles  qu'il  a  remplies,  M.  Quincy  Adams, 
déclare  que  la  première  mesure  à  prendre  est  de  dénoncer  le  traité,  et,  ajoutant 
l'ironie  à  la  menace,  il  fait  une  longue  dissertation  pour  établir  que  la  convention 
de  1827,  considérée  à  tort  comme  un  traité  d'occupation  conjointe,  assure  dès  à 
présent  les  droits  des  États-Unis  à  la  souveraineté  de  tout  l'Orégon,  et  n'attribue 
aux  sujets  anglais  que  des  privilèges  de  commerce  et  de  libre  navigation  que  l'ex- 
président  veut  bien  consentir  à  leur  continuer;  il  ne  voit  donc  pas  une  seule  possi- 
bilité de  guerre,  et  n'est  d'avis  de  s'y  préparer  que  pour  rassurer  l'opinion  pu- 
blique. Au  surplus,  M.  Adams  unit  par  se  montrer  plus  sincère,  et  déclare  en  face 
des  deux  mondes  qu'il  faudra  désormais,  dans  toutes  les  questions  terrritoriales, 
user  du  procédé  militaire  de  Frédéric  II,  et  traiter  après  l'occupation  consommée. 

En  regard  de  cette  motion  vient  se  placer  celle  de  M.  Calhoun,  qui,  conformé- 
ment à  des  offres  antérieures  faites  par  les  États-Unis,  aurait  pour  effet  de  céder 
à  l'Angleterre  la  portion  du  territoire  située  au  delà  du  49e  degré  de  latitude,  en 
réservant  à  l'Union  le  cours  entier  de  la  Colombie.  On  sait  que  cette  proposition  a 
été  plusieurs  fois  repoussée  à  Londres;  mais  au  point  où  en  sont  arrivées  les 
choses,  il  est  à  croire  qu'elle  y  serait  accueillie,  si  elle  était  reproduite.  Aura-t-elle 
la  majorité  dans  la  chambre  des  représentants  et  au  sénat?  Cela  commence  à  de- 
venir douteux.  Telle  est  pourtant  !a  seule  chance  qu'ait  encore  la  cause  de  la 
paix.  Ce  sera  déjà  beaucoup  pour  le  cabinet  anglais  que  d'accueillir  des  ouver- 
tures toujours  repoussées  avec  hauteur  tant  qu'il  n'a  pas  redouté  la  guerre,  et  de 
livrer  à  l'Union  le  seul  cours  d'eau  navigable  qui  conduise  à  l'Océan  Pacifique.  On 
dit  que,  pour  mettre  l'honneur  national  à  couvert  sur  ce  point,  le  cabinet  anglais 
aurait  chargé  des  voyageurs  d'explorer  une  rivière  à  peu  près  inconnue,  et  dont  le 
cours  véritable  est  à  peine  indiqué  depuis  les  montagnes  Rocheuses  jusqu'à  son 
embouchure.  Le  Frazer-River  serait,  contre  toute  expérience  et  toute  vérité,  offi- 
ciellement déciaré  navigable,  et  l'Angleterre  profiterait  de  celte  découverte  géogra- 
phique pour  abandonner  ses  droits  à  la  propriété  de  la  Colombie. 

Nous  ne  doutons  pas  que  telle  ne  soit,  en  effet,  la  conclusion  de  ce  grand  débat, 
si  le  parti  des  négociations  prévaut  à  Washington,  comme  on  peut  encore  l'espérer; 
mais  si  les  Étals-Unis,  dans  un  entraînement  qui  paraît  avoir  saisi  la  législature 
locale  de  New-York  elle-même,  ne  parlent  plus  du  49e  degré  et  prétendent 
au  54e  ,  si  c'est  la  souveraineté  de  l'Orégon  tout  entier  qui  est  en  question, 
que  fera-t-on  à  Londres,  et  comment  deviendra- t-il  possible  de  céder  sans  dés- 
honneur? Après  avoir  reculé  dans  l'affaire  de  iMac-Leod,  dans  celle  des  frontières 
du  Maine,  et  tout  récemment  dans  l'affaire  du  Texas;  après  avoir,  depuis  six  ans, 
courbé  la  tète  sous  la  menace,  comment  deviendra-t-il  possible  de  céder,  lorsque, 
loin  d'offrir  ce  qu'elle  avait  deux  fois  refusé,  on  viendrait  à  s'emparer  d'une  chose 
qu'on  n'avait  pas  même  eu  jusqu'ici  l'audace  de  lui  demander? 

On  le  voit,  rien  n'est  moins  rassurant  qu'une  telle  perspective.  Il  règne  au  delà 
de  l'Atlantique  une  telle  surexcitation  d'espérance  et  d'orgueil,  et  l'on  s'y  tient 
pour  tellement  convaincu  que  la  Grande-Bretagne  reculera  devant  une  lutte  dont 
le  premier  effet  serait  de  lui  enlever  le  Canada  et  de  compromettre  sa  tranquillité 
intérieure  en  suspendant  ses  exportations,  qu'on  peut  s'attendre  aux  dernières 


REVUE.  CHRONIQUE.  "277 

extrémités,  et  à  voir  la  majorité  du  sénat  emportée  par  l'impulsion  universelle.  La 
crise  ministérielle  qui  s'est  ouverte  en  Angleterre,  et  les  embarras  parlementaires 
qui  attendent  le  cabinet  reconstitué,  n'auront  pu  qu'exalter  encore  à  Washington 
la  confiance  du  parti  démocratique  et  des  hommes  de  l'ouest.  Les  prochaines  nou- 
velles nous  feront  connaître  le  contre-coup  produit  aux  Etats-Unis  par  la  révéla- 
tion de  ces  graves  embarras. 

Quel  effet  ces  embarras  auront-ils  sur  la  résolution  définitive  de  l'Angleterre 
elle-même?  c'est  ce  qu'il  est  encore  impossible  d'apprécier.  Le  langage  des  mem- 
bres du  cabinet  dans  les  deux  chambres,  celui  de  sir  Robert  Peel  en  particulier, 
ont  été  des  plus  pacifiques;  mais  la  crise  qui  agite  l'Angleterre  peut  avoir  des 
phases  non  moins  diverses  qu'imprévues.  Quelle  politique  sortira  de  l'agonie  fu- 
rieuse du  torisme,  des  espérances  surexcitées  des  whigs,  de  la  situation  difficile  de 
sir  Robert  Peel?  c'est  assurément  ce  qu'il  n'est  pas  encore  possible  de  prévoir. 

Les  explications  attendues  avec  tant  d'impatience  par  l'Angleterre  et  par  l'Eu- 
rope ont  été  enfin  données,  et  elles  ont  tiré  toute  leur  grandeur  de  la  réalité  du 
gouvernement  représentatif  qui  éclate  en  ce  pays.  Des  hommes  politiques  qui 
stipulent  pour  leur  propre  parti  sur  des  conditions  nettes  et  précises;  des  rivaux 
parlementaires  qui  se  promettent  un  loyal  concours  dans  la  défense  de  principes 
communs  dont  le  triomphe  importe  à  des  intérêts  supérieurs  à  ceux  de  leur  am- 
bition ;  une  reine  qui  traite  directement  avec  les  chefs  du  parlement,  les  investit 
de  tous  ses  pouvoirs,  et  ne  leur  fait  aucune  autre  condition  que  celle  de  conquérir 
la  majorité  :  c'est  là  un  beau  spectacle,  dont  la  grandeur  consiste  surtout  en  ce 
que  la  valeur  véritable  des  hommes  devient  la  seule  mesure  de  leur  importance 
politique. 

C'est  par  là  que  cette  scène  imposante  produit  sur  tous  les  esprits  un  effet  sai- 
sissant. Il  y  a  sans  doute  beaucoup  d'ombres  au  tableau,  beaucoup  de  situations 
fausses  et  contraintes  dans  cet  ensemble;  mais  les  embarras  des  personnes  dispa- 
raissent devant  la  forte  organisation  des  partis.  Qu'importe  aux  grands  intérêts  de 
l'Angleterre,  qu'importe  à  l'histoire  que  sir  Robert  Peel  ait  été  appelé  aux  affaires 
en  1841  pour  faire  exactement  le  contraire  de  ce  qu'il  propose  aujourd'hui? 
Qu'importent  les  amères  récriminations  d'un  romancier  et  les  clameurs  de  la 
dukery?  Ce  qu'il  faut  à  l'Angleterre  dans  la  crise  dont  elle  est  menacée,  c'est  un 
homme  d'état  assez  fortement  établi  au  sein  de  son  propre  parti  pour  lui  imposer 
des  sacrifices,  assez  sûr  de  l'estime  publique  pour  pouvoir  compter  au  besoin 
même  sur  ses  adversaires.  Les  sarcasmes  de  M.  d'Israéli  ont  pu  torturer  le  pre- 
mier lord  de  la  trésorerie  pendant  deux  heures;  il  peut  éprouver  un  sentiment 
pénible  en  écoulant  des  plaintes  qui  ne  sont  pas  dénuées  de  fondement;  mais  les 
souffrances  de  sa  vanité  individuelle  notent  rien  à  la  grandeur  de  son  rôle  poli- 
tique. Le  duc  de  Wellington  est  presque  aussi  grand  pour  avoir  décidé  l'émanci- 
pation catholique  que  pour  avoir  triomphé  à  Waterloo,  et  cependant  cette  grande 
mesure  n'avait  pas  eu  d'adversaire  plus  prononcé. 

Sir  Robert  Peel  a  reculé  devant  l'imminence  d'une  crise  terrible,  comme  le  mi 
nistère  de  l'émancipation  en  1829,  comme  celui  de  la  réforme  en  18Ô-2  ;  il  a  vu 
que  la  ligue  marchait  à  pas  de  géant  à  la  conquête  du  pays,  que  la  classe  moyenne 
tout  entière  se  jetait  dans  le  mouvement;  il  a  compris  la  hauie  portée  de  la  lettre 
de  lord  John  Russell,  et  il  a  pensé  qu'il  valait  mieux  être  conséquent  dans  sa  con- 
duite générale  que  conséquent  dans  des  théories  économiques  :  aussi  a-t-il  préféré 
l'honneur  de  sauver  son  pays  à  la  vaine  satisfaction  de  son  amour-propre  indivi- 


278  REVUE.  CHRONIQUE. 

duel.  Quel  est  d'ailleurs  le  parti,  quel  est  l'homme  qui  n'apprenne  rien  à  l'école 
des  événements,  lorsqu'ils  parlent  d'une  voix  aussi  éclatante?  Est-ce  que  le  parti 
tory  est  aujourd'hui  ce  qu'il  était  il  y  a  vingt  ans?  Qu'est-ce  que  le  mouvement 
d'Oxford  au  point  de  vue  religieux  ?  qu'est  ce  que  l'école  de  la  jeune  Angleterre 
au  point  de  vue  politique?  Le  docteur  Pusey  et  M.  Gladstone  professent-ils  les 
maximes  de  lord  Eldon,  et  qu'y  a-t-il  de  commun  entre  lord  John  Manners  et  le 
duc  de  Newcasile?  Est-ce  bien  à  M.  d'Israëli,  à  l'auteur  de  tant  d'utopies  sociales, 
qu'il  appartient  d'attaquer  un  homme  considérable  parce  qu'il  a  changé  d'opinion 
sur  des  intérêts  secondaires,  et  qu'il  fait  passer  les  grandes  questions  avant  les 
petites?  Lorsqu'on  nous  aura  prouvé  que  les  théories  audacieuses  et  quasi  répu- 
blicaines énoncées  dans  les  romans  de  la  jeune  Angleterre  sont  les  mêmes  que 
celles  de  M.  Pitt,  nous  consentirons  à  prendre  au  sérieux  les  reproches  lancés  par 
un  homme  d'esprit,  qui  pourra  parfois  être  un  embarras  pour  la  personne  du  pre- 
mier ministre  de  l'Angleterre,  mais  qui  ne  sera  jamais  un  danger  pour  sa  poli- 
tique. 

A  l'exposé  de  la  conduite  tenue  par  sir  Robert  Peel  et  lord  John  Russell  durant 
la  dernière  crise  a  succédé  l'exposé  de  ce  plan  auquel  étaient  attachées  les  desti- 
nées de  vingt-cinq  millions  d'hommes,  et  qu'aucune  indiscrétion  n'avait  divulgué 
avant  la  publication  intégrale.  Il  était  facile  de  prévoir  que  la  suppression  de  ce 
qui  restait  encore  de  droits  protecteurs  entrerait  nécessairement  dans  la  combi- 
naison financière  du  premier  ministre.  Les  tentatives  déjà  faites  depuis  trois  ans 
n'ayant  eu  aucun  inconvénient  sous  le  rapport  fiscal,  et  ayant  répandu  dans  toutes 
les  classes  un  grand  bien-être,  il  était  naturel  que  sir  Robert  Peel  voulût  compléter 
son  ouvrage.  Jusqu'à  quel  point  la  théorie  sera-t-elle  confirmée  par  la  pratique 
dans  celte  expérience,  la  plus  radicale  qu'aucun  gouvernement  ait  jamais  tentée? 
c'est  ce  qu'il  faut  laisser  à  décider  au  temps,  qui  pourrait  bien  n'être  pas  en  tout 
d'accord  avec  Say.  Protégée  pendant  deux  siècles  par  un  régime  prohibitif  absolu, 
arrivée  â  un  immense  développement  de  l'industrie  et  de  la  richesse  publique, 
l'Angleterre  est  sans  cloute  dans  une  meilleure  situation  que  les  autres  états  de 
l'Europe  pour  tenter  celte  immense  expérience.  Jusqu'à  présent,  le  royaume  de 
Naples,  dirigé  par  un  prince  hardi  autant  qu'éclairé,  paraît  seul  disposé  à  entrer 
dans  ces  voies  nouvelles.  Sir  Robert  Peel  l'a  déclaré  lui-même  dans  le  parlement 
anglais  en  rendant  hommage  au  roi  de  Naples.  Quant  aux  corn-laws,  elles  ont 
été  immolées  en  quelques  mots.  Dès  aujourd'hui  l'échelle  mobile  s'abaisse,  et  dans 
trois  ans  les  lois  céréales  auront  rejoint  le  test  et  les  rotten  boroughs  dans  ces 
pages  de  l'histoire  où  sont  inscrites  déjà  tant  de  vieilles  institutions  abolies.  Cette 
perspective  suffira- t-e!le  pour  faire  accepter  par  M.  Cobden  et  par  les  whigs  le 
plan  de  sir  Robert  Peel?  On  petit  le  présumer  dès  aujourd'hui  au  ton  général  de 
la  presse  anglaise,  et  c'est  avec  une  satisfaction  véritable  que  nous  en  acceptons 
l'augure. 

Le  gouvernement  représentatif  n'a  pas  partout  ces  dehors  magnifiques  sous 
lesquels  il  vient  de  se  déployer  en  France  et  en  Angleterre.  Néanmoins  on  peut 
assurer  qu'il  est  en  progrès  évident  sur  tous  les  points  de  l'Europe,  et  qu'il  s'as- 
soit chaque  jour  plus  solidement  aux  lieux  où  son  établissement  a  été  le  plus 
difficile.  Les  débats  des  cortès  espagnoles  en  sont  une  preuve,  et  la  longue  discus- 
sion de  l'adresse  a  constaté  les  progrès  faits  dans  l'ordre  politique  et  adminis- 
tratif par  le  cabinet  que  préside  le  général  Narvaez. 

Les  chambres  espagnoles  arrivent  à  peine  au  terme  des  débats  de  l'adresse.  Le 


REVUE.— -CHRONIQUE.  279 

sénat  a  eu  promptement  rédigé  et  voté  sa  réponse  au  discours  de  la  reine  Isabelle; 
mais  dans  le  congrès  la  discussion  a  été  longue,  agitée.  Ce  n'est  pas  qu'en  défini- 
tive le  résultat  du  vote  soit  à  nos  yeux  incertain.  Sur  l'ensemble  de  la  politique, 
la  majorité  est  incontestablement  acquise  au  gouvernement,  et  les  Irenteou  trente- 
cinq  voix  qui  ont  appuyé  l'amendement  proposé  par  M.  Seijas  Losano,  au  com- 
mencement des  débats,  forment  le  chiffre  réel  de  l'opposition.  Celte  opposition  est 
elle-même  un  démembrement  du  parti  modéré;  elle  se  compose  d'un  certain 
nombre  d'hommes  qui  prétendent  ne  point  sortir  du  cercle  des  opinions  conserva- 
trices. Des  discours  remarquables,  quelquefois  éloquents,  ont  été  prononcés  de- 
vant le  congrès,  parmi  lesquels  on  peut  citer  l'attaque  très-habile  et  très-vive  de 
M.  Pacheco,  chef  dé  cette  opposition,  et  les  défenses  successives  qu'ont  présentées 
le  général  Narvaez,  MM.  Martinez  de  la  Rosa,  Pidal  et  Mon. 

Les  amis  du  ministère  ont  trop  souvent  cédé  au  dangereux  plaisir  d'attaquer 
lorsqu'ils  n'avaient,  pour  se  défendre,  qu'à  exposer  les  actes  accomplis.  Malgré 
les  accusations  dirigées  contre  lui,  un  cabinet  qui  a  maintenu  l'ordre  depuis  plus 
d'une  année,  qui  a  organisé  l'administration  municipale  et  provinciale,  l'adminis- 
tration supérieure  par  le  conseil  d'état,  qui  a  substitué  au  désordre  des  contributions 
anciennes  un  système  uniforme  et  régulier,  qui  a  établi  sur  de  nouvelles  bases 
l'enseignement  public,  un  tel  cabinet  a  fait  ses  preuves  et  rendu  d'éminents  ser- 
vices au  pays.  Certainement  tout  n'est  point  parfait  dans  les  lois  diverses  que  le 
gouvernement  espagnol  a  promulguées  depuis  quelques  mois  avec  l'autorisation 
préalable  des  chambres;  mais  ce  qu'il  faut  considérer,  c'est  que,  pour  la  première 
fois  depuis  la  révolution,  on  peut  voir  en  Espagne  un  ensemble  de  mesures  admi- 
nistratives acceptables.  L'opposition  elle  même  le  reconnaît  bien,  lorsqu'elle 
admet  en  principe  l'excellence  de  toutes  ces  mesures.  Sur  quoi  portent  donc  les 
reproches?  Sur  des  détails  du  système  général,  c'est-à-dire  sur  des  imperfections 
que  la  pratique  seule  peut  mettre  en  lumière  et  aider  à  corriger.  Pense-t-on  par 
exemple  que  le  pouvoir  civil  puisse  acquérir  son  autorité  morale  en  un  jour,  que 
ce  soil  une  œuvre  bien  facile  d'appliquer  tout  un  système  financier  sans  statisti- 
que exacte,  de  fonder  une  administration  qui  puisse  aussitôt  suffire  à  tous  les 
besoins?  On  ne  saurait  trop  le  répéter  cependant,  c'est  là  le  plus  pressant  besoin 
de  la  Péninsule,  et  ce  serait  une  grande  illusion  de  croire  qu'au  delà  des  Pyrénées 
le  pouvoir  puisse  aller  impunément,  comme  en  Angleterre,  des  tories  extrêmes  à 
sir  Robert  Peel,  ou,  comme  en  France,  de  M.  Guizot  à  M.  Mole  ou  à  M.  Tbiers. 
Tant  que  l'Espagne  n'aura  pas  celte  organisation  que  le  cabinet  Narvaez  a  reçu  la 
mission  de  créer,  un  changement  de  ministère  ne  sera  rien  moins  qu'une  révolu- 
lion  :  chose  assurément  digne  d'être  méditée  par  tous  les  hommes  du  parti  con- 
servateur espagnol. 

Malheureusement,  nous  le  craignons,  ces  questions  si  vitales  peuvent  paraître 
aujourd'hui  menacées  encore  d'un  ajournement  :  la  solution  en  est  mise  en  péril 
par  une  aulre  question  épineuse,  brûlante,  qui  absorbe  tous  les  esprits,  el  dont  la 
passion  publique  s'est  emparée  :  c'est  le  mariage  de  la  reine.  Il  est  aisé  de  voir 
que  c'est  la  seule  difficulté  du  gouvernement  espagnol.  On  ne  saurait  imaginer  à 
quel  point  les  têtes  sont  échauffées  à  ce  sujet,  principalement  à  Madrid.  Dans  le 
congrès  même,  à  vrai  dire,  c'est  toujours  à  cela  qu'on  revient  indirectement  en 
parlant  d'administration  ou  de  finances;  et  lorsque  dans  une  séance  fort  orageuse 
un  jeune  député  de  l'opposition,  M.  Llorenie,  reprochait  loul  récemment  au  minis- 
tère, à  propos  du  système  tributaire,  d'être  un  gouvernement  de  tour,  cette  accu- 


280  REVUE.    CHRONIQUE. 

sation  ne  portait  pas  sur  les  projets  de  M.  Mon,  qui  s'est  défendu  avec  un  plein 
succès.  A  tort  on  à  raison,  on  attribue  à  la  reine-mère  et  au  général  Narvaez  la 
résolution  arrêtée  de  donner  pour  mari  à  la  reine  Isabelle  le  comte  de  Trapani. 
Or,  dans  toutes  les  classes  en  Espagne  il  y  a  une  répugnance  générale  et  extrême 
contre  le  jeune  prince  italien. 

Dans  la  Péninsule,  on  est  toujours  prompt  à  recourir  aux  moyens  hasardeux, 
extra  légaux.  Ainsi,  par  une  imprudence  peu  concevable,  l'infant  don  Enrique,  fils 
de  l'infant  don  François  de  Paule,  a  cru  devoir  jeter  dans  la  polémique  une  décla- 
ration où  il  pose  ouvertement  ses  prétentions  à  la  main  de  la  reine.  L'effet  de  ce 
manifeste  a  été  fâcheux  pour  le  jeune  prince  même;  on  y  a  vu  ou  un  enfantillage 
ou  une  ambitieuse  folie,  et,  sauf  le  parti  progressiste,  qui,  par  une  inconséquence 
singulière,  applaudit  à  tout  ce  qui  semble  une  violence  faite  aux  pouvoirs  publics, 
il  n'est  personne  qui  n'ait  approuvé  le  gouvernement  d'avoir  prescrit  à  l'infant 
d'aller  prendre  le  commandement  de  son  navire  ;mais  ce  fait,  qui  est  aujourd'hui 
blâmé  par  tous  les  hommes  sages,  n'eu  subsiste  pas  moins  comme  un  dangereux 
élément  de  trouble  dans  des  circonstances  données.  Il  n'est  pas  de  pays  où  on 
oublie  plus  aisément  une  faute  qu'en  Espagne.  C'est  au  gouvernement  qu'il  appar- 
tient de  faire  par  sa  prudence  que  la  faute  de  l'infant  don  Enrique  reste  bien  une 
faute,  et  garde  le  caractère  d'un  appel  inconséquent  et  iuutile  aux  passions  du 
dehors. 

Depuis  il  s'est  produit  un  fait,  à  notre  avis,  beaucoup  plus  grave  encore,  plus 
propre  à  éclairer  le  ministère  espagnol,  et  qui  prouve  que  les  répugnances  décla- 
rées contre  le  comte  de  Trapani  ne  sont  pas  simplement  un  moyen  d'opposition. 
Instruit  que  la  question  du  mariage  de  la  reine  était  à  la  délibération  du  conseil 
des  ministres,  qui  ions  ne  paraissaient  pas  d'accord,  un  grand  nombre  de  députés 
de  la  majorité  elle-même,  —  cinquante  ou  soixante  environ,  —  se  sont  réunis 
et  ont  signé  un  message  pour  demander  au  gouvernement  de  ne  se  point  engager 
dans  une  voie  où  l'opinion  publique  se  refuse  à  le  suivre.  Maintenant  le  cabinet 
persistera-t-il  dans  ses  projets  ou  cédera-t-il  à  ces  sollicitations  amicales?  C'est  là 
ce  qu'on  ne  peut  dire.  Il  est  très-vrai  que  les  ministres  ont  quelque  droit  de  se 
plaindre  de  ce  témoignage  mal  déguisé  de  défiance  de  la  part  d'hommes  dont  les 
opinions  ne  sont  pas  douteuses,  et  dont  la  sympathie  leur  est  acquise  ;  mais  ne 
doivent- ils  pas  y  voir  aussi  la  preuve  de  l'irrésistible  puissance  de  l'opinion  publi- 
que ?  Et,  s'il  y  a  quelque  irrégularité  dans  cette  intervention  d'un  certain  nombre 
de  députés  venant  demander  au  gouvernement  des  garanties  sur  une  question  qui 
n'est  pas  soumise  au  congrès,  la  cause  n'en  est-elle  pas  dans  une  faute  qui  a  été 
commise  l'an  dernier,  lorsqu'on  a  supprimé  l'article  de  la  constitution  qui  prescri- 
vait de  soumettre  aux  cortès  le  mariage  de  la  reine?  Quoi  qu'on  fasse,  il  est  diffi- 
cile de  soustraire  une  affaire  aussi  importante  aux  délibérations  des  chambres 
sous  un  régime  constitutionnel. 

Comme  on  le  voit,  c'est  là  une  situation  sérieuse  et  délicate,  une  situation  d'où 
dépend  peut  être  l'avenir  de  la  Péninsule.  Le  gouvernement  de  Madrid,  assure-t- 
on, a  promis  à  ses  amis  des  explications  satisfaisantes.  Nous  souhaitons  vivement 
qu'il  les  donne  ;  nous  le  souhaitons  pour  l'Espagne,  et  aussi  pour  la  France,  dont 
L'influence  est  en  jeu  dans  ces  complications  hasardeuses. 


a r- 


L'ARAGON 


PENDANT  LA  GUERRE  CIVILE. 


I.  — -   LES   PYRÉNÉES  ARAGONAISES. 


De  toutes  les  provinces  de  l'Espagne,  l'Aragon  est  la  plus  vaste  et  la  moins 
connue.  Nulle  autre  n'a  pesé  aussi  longtemps  qu'elle  sur  l'histoire  du  monde, 
nulle  autre  n'est  mieux  protégée,  par  les  accidents  du  sol,  contre  l'envahissement 
de  ce  courant  anglo-français,  sous  lequel  s'altère  chaque  jour  la  vieille  physio- 
nomie de  la  Péninsule;  nulle  autre,  enfin,  ne  longe  la  France  sur  une  plus  consi- 
dérable étendue,  et,  malgré  tant  de  titres  à  la  curiosité,  l'Aragon  ne  tente  ni 
écrivains  ni  voyageurs.  Quelques  données  banales  sur  les  monuments  de  Sara- 
gosse,  deux  ou  trois  chimères  historiques  qui  ont  fait  fortune,  entre  autres  le 
fameux  sino  no  (1),  voilà  à  peu  près  tout  ce  qu'on  en  sait.  Ce  serait  pourtant  une 
tâche  attrayante  pour  les  historiens  que  d'aller  ressaisir,  sur  le  sol  qui  fut  son 
berceau,  la  large  et  mystérieuse  empreinte  de  celte  race  aragonaise,  un  moment 
prépondérante  en  France,  souveraine  en  Sicile,  conquérante  en  Grèce,  mais  dont 
le  flot  des  âges  et  des  peuples  a  effacé,  d  Europe  en  Orient,  le  lumineux  sillon. 
Pour  le  peintre,  le  poêle,  le  touriste,  l'Aragon  a  des  mœurs  et  des  costumes  qu'on 
dirait  copiés  d'hier  sur  les  personnages  de  Calderon  et  de  Cervantes  ;  jour  l'ar- 
chéologue, des  merveilles  ignorées.  A  l'époque  de  mon  voyage,  l'Aragon  offrait  en 
outre  un  genre  d'intérêt  qui  garde  une  assez  large  place  cfans  mes  souvenirs  : 
l'émeute  d'un  côté,  et  Cabrera  de  l'autre,  y  jouaient  le  dernier  acte  de  ce  drame 
de  rue  et  de  grand  chemin  ,  que  Maroto  a  pu  interrompre,  mais  dont  l'avenir 
réserve  peut-être  encore  le  dénoûment. 

L'Aragon  n'est  guère  accessible  ,  du  côté  de  la  France  ,  que  par  deux  points  : 

(I)  Ce  sino  no,  que  les  trois  quarts  des  historiens  étrangers  donnent  comme  la  formule 
sacra  mente  S  le  du  serment  politique  des  Aragouais,  n'a  été  prononcé  qu'une  lois. 

TOME    I.  19 


~2#-l  LARAGON 

la  vallée  d'Aure,  dans  les  Hautes-Pyrénées,  et  la  vallée  béarnaise  d'Aspe,  d'où  je 
partis  par  une  matinée  de  juin.  La  vallée  d'Aspe  est  déjà  à  demi  aragonaise.  Les 
contrebandiers  d'Echo,  d'Anso  et  de  Canfranc  y  accourent  chaque  jour  par  cara- 
vanes, de  ce  pas  gymnastique  qui  devance  l'amble  des  mulets,  et  qu'hommes  et 
femmes  soutiennent  au  besoin  pendant  vingt-quatre  heures,  sans  autre  temps 
d'arrêt  que  l'instant  nécessaire  pour  échanger  en  France  leurs  outres  d'huile 
contre  des  ballots  de  rouennerie  et  de  morue.  On  voit  là  force  costumes  contem- 
porains du  roi  goth  Favila.  Tel  est,  par  exemple,  celui  des  femmes  d'Anso.  Un 
corsage  imperceptible  se  rattache,  deux  ou  trois  doigts  au-dessous  du  sommet  de 
leurs  épaules,  à  une  ample  jupe  de  serge  verte,  jaune  ou  bleue,  dans  les  plis  de 
laquelle  toute  forme  disparaît.  Une  énorme  fraise  de  toile  de  chanvre  très-gros< 
sière,  mais  très-finement  dentelée  à  ses  bords,  engloutit  le  cou,  les  oreilles  et  une 
partie  des  tempes.  Des  cheveux  massés  négligemment  sur  le  derrière  de  la  tête, 
des  manches  de  chemise  qui  laissent  l'avant-bras  nu,  ou  se  prolongent  en  vastes 
bouffantes  plissées  qu'une  fraise  retroussée  fixe  au  poignet,  complètent,  chez  les 
Ansotanas,  le  costume  classique  des  duègnes  de  l'ancien  théâtre  espagnol. 

Je  recommande  le  passage  de  la  vallée  d'Aspe  à  quiconque  veut  voir  l'un  des 
plus  curieux  paysages  des  Pyrénées.  Quand  on  a  franchi  le  dernier  sommet  du  port 
de  Paillette,  limite  des  deux  royaumes,  d'un  pas  on  croirait  avoir  sauté  cinq  cents 
lieues,  tant  est  brusque,  saisissant,  le  changement  à  vue  qui  s'opère  dans  le  sol  et 
dans  le  ciel.  Un  immense  horizon  se  déroule  :  aux  gorges  humides  et  noirâtres  du 
versant  français  succèdent  des  masses  nues  d'une  éblouissante  blancheur.  Le  con- 
traste n'est  pas  moins  rapide  dans  l'atmosphère  que  dans  le  paysage.  Les  brumes 
pluvieuses  que  le  vent  d'ouest  refoule  sur  le  versant  français  y  sont  retenues  par 
la  raréfaction  de  l'air  supérieur,  de  sorte  qu'en  dépassant  la  dernière  crête,  on  se 
sent  comme  inondé  de  clarté.  C'est  le  ciel  d'Orient  à  ûeux  pas  du  ciel  de  Hollande. 
L' Aragon,  humble  torrent  qui  donna  son  nom  à  un  empire,  prend  naissance  au 
sommet  du  port,  non  loin  des  ruines  de  Sainte-Christine,  ancien  monastère  d'hos- 
pitaliers. A  mesure  qu'on  descend  son  cours,  le  site  se  resserre,  s'assombrit,  se 
boise,  et  reprend  peu  à  peu  l'aspect  du  versant  septentrional,  mais  sans  offrir  aux 
yeux  les  moindres  traces  de  culture.  Un  reste  de  fort  romain,  un  autre  fort  éga- 
lement en  ruine,  bien  qu'il  date  à  peine  de  la  guerre  de  l'indépendance,  attestent 
seuls  le  passage  de  l'homme.  Cette  fois,  il  n'y  a  pins  à  s'y  tromper  :  cette  lumière, 
cette  solitude,  ces  ruines,  ce  silence,  tout  dit  que  l'on  est  bien  en  Espagne. 

Canfranc,  le  premier  village  espagnol,  n'est  qu'une  immonde  rue  encaissée  entre 
deux  montagnes  à  pic,  qui  la  maintiennent  dans  une  ombre  perpétuelle.  Ce  glacial 
coupe-gorge  fut  peuplé,  dans  les  premiers  siècles  de  notre  ère,  par  une  bande  de 
voleurs,  qui  dans  la  suite  envoyèrent  une  colonie  au  lieu  où  s'élève  aujourd'hui 
Oloron,  d'où  l'étymologie  «  au  larron!  »  dont  se  glorifie  beaucoup  cette  sous- 
préfecture.  Ainsi  placés  aux  deux  abords  de  la  vallée  d'Aspe,  ces  honnêtes  pirates 
de  montagne  pouvaient  rançonner  les  innombrables  pèlerins,  qui,  au  moyen  âge, 
affluaient  de  France  et  d'Espagne  vers  Notre-Dame  de  Sarrance.  Canfranc  est 
pourvu  d'une  assez  bonne  hôtellerie,  où  l'on  dîne  à  l'aragonaise,  c'est-à-dire,  à 
rebours.  Voici  l'ordre  invariable  du  service  :  riz  à  l'huile,  volaille  à  l'huile,  mouton 
à  l'huile  et  soupe  à  l'huile,  le  tout  précédé  d'une  salade  au  vinaigre.  Le  lende- 
main, ;i  mon  lever,  je  ne  pus  obtenir  de  l'eau  pour  ma  toilette.  Comme  j'insistais, 
l'hôtesse  me  répondit  :  «  Vous  êtes  donc  bien  sale,  pour  avoir  besoin  de  vous 
laver!  »  ce  qui  me  ferma  la  bouche.  Le  muletier  que  j'avais  loué  pour  me  con- 


PENDANT    LA    GUERRE     CIVILE»  285 

duire  à  Jaca,  l'ancienne  capitale  du  royaume  d'Aragon,  vint  me  prendre  en  chan- 
tant. C'était  un  muletier  de  la  vieille-roche,  un  spécimen  inaltéré  de  celte  race 
û'arrieros  joyeux  et  berneurs  qui  causaient  tant  d'angoisses  au  pacifique  Sancho 
Pança. 

La  gorge  de  Canfranc  débouche  dans  un  groupe  de  larges  vallons  à  peu  près 
incultes.  Vers  le  centre  de  ce  montueux  désert  apparaît,  sur  un  mamelon  pelé, 
un  véritable  hameau  africain,  dont  les  grises  façades,  étroites  et  élevées  comme 
les  façades  d'une  tour  carrée,  ne  laissent  pénétrer  le  jour  que  par  un  ou  deux 
guichets  percés  près  du  toit,  et  soigneusement  recouverts  de  petits  vitrages  à  demi 
opaques.  A  mon  passage,  d'horribles  petits  eufants,  plus  nus  sous  leurs  haillons 
que  la  nudité  même,  jouaieut  dans  la  poussière  des  ruisseaux,  pendant  que  leurs 
vigilantes  mères  se  livraient  entre  elles,  les  unes  assises,  les  autres  agenouillées, 
à  une  inspection  réciproque  de  leurs  cheveux  crépus. 

Mon  muletier  m'assourdissait  depuis  deux  heures  de  l'invariable  refrain  que 
voici,  chanté  à  tue-tête  sur  toutes  les  variations  de  l'hymne  de  Riégo  : 

Si  Carlos  quiere  corona 
Que  se  la  haga  de  papel; 
Que  la  carona  de  Espana 
No  se  ha  hecho  por  el  (1). 

Tout  à  coup  un  accompagnement  inattendu  se  lit  entendre.  L'orchestre,  caché 
sous  l'arche  d'un  pont  qui  barrait  la  route,  se  composait  d'une  guitare,  d'une 
flûte,  d'une  clarinette  et  d'un  tambour  de  basque.  —  Estudiantes  !  estudiantes! 
cria  le  muletier  dont  la  face  s'était  subitement  épanouie.  Presque  aussitôt  nous 
vîmes  apparaître  quatre  vigoureux  gaillards  dans  le  costume  traditionnel  de  l'étu- 
diant espagnol  :  vaste  chapeau  à  claque,  posé  parallèlement  aux  épaules,  qui  en 
effleurent  les  deux  cornes  retombantes;  cravate  à  la  Colin;  ample  cape  noire, 
portée  par  l'un  en  sautoir,  tordue  par  l'autre  en  ceinture,  drapée  chez  un  troisième 
en  ailes  de  chauve-souris,  et  lancée  par  le  quatrième  sur  la  tête  du  muletier,  qui, 
avant  d'avoir  eu  le  temps  de  se  reconnaître,  tombait  pelotonné  sur  lui-même  au 
milieu  des  quatre  étudiants,  lesquels  poursuivaient  gravement  leur  concert.  Ces 
écoliers  si  folâtres  avaient  bien  trente  ans  chacun;  mais  l'étudiant  de  douzième 
année,  qui  est  une  excentricité  chez  nous,  est  chose  très-ordinaire  en  Espagne. 
Tels  qui  ont  commencé  par  racler  de  la  guitare  de  ville  en  ville,  pour  se  conformer 
aux  usages  de  l'école,  se  font  en  vieillissant  guitaristes  de  profession.  Le  métier 
est  peu  lucratif,  du  reste,  depuis  l'abolition  des  couvents.  Don  Nicomédès,  le  tam- 
bour de  basque  et  le  bouffon  de  la  troupe,  s'en  plaignait  amèrement  à  moi.  Peu 
d'instants  après  notre  rencontre,  il  m'avait  demandé  la  permission  de  cultiver 
mon  estimable  connaissance,  et  je  m'étais  résigné  de  bonne  grâce  au  rôle  de  confi- 
dent. Les  plaintes  de  don  Nicomédès,  exprimées  dans  le  jargon  pittoresque  et 
moqueur  de  l'école,  avaient  pour  moi  tout  l'intérêt  d'une  véridique  esquisse 
de  mœurs. 

«  Le  temps  n'est  plus,  me  disait-il,  où  deux,  trois  mille  écuelles  de  soupe  nous 
étaient  servies  journellement  a  la  porte  de  tel  couvent  de  Salamanque,  de  Valence 

(1)  »  Si  don  Carlos  veut  une  courouue,  --  qu'il  s'en  fabrique  une  de  papier.  —  car  la 
couronne  d'Espagne  —  n'a  pas  été  faite  pour  lui.  ■> 


284  l'a&agon 

ou  de  Valladolid.  Le  bon  temps  pour  l'écolier!  Il  pouvait  sans  nul  souci  jeter  sur 
les  cartes  son  dernier  carolus,  ou  distribuer  sa  pension  en  mantilles  et  en  oranges 
à  toutes  les  muchachas  de  la  ville,  sûr  qu'il  était  de  trouver  sa  pitance  à  l'heure 
voulue.  La  cuisine  du  couvent  devenait-elle  monotone,  l'écolier  mettait  sa  guitare 
en  bandoulière,  s'adjoignait  cinq,  six,  dix  bons  compagnons,  et  la  bande  joyeuse 
s'en  allait  battre  tous  les  pavés  d'Espagne,  courir  la  tuna  (1),  comme  nous  disons. 
Sur  son  passage  pleuvaient  des  balcons  pistoles,  réaux  et  piécettes,  et,  de  la  rue 
aux  balcons,  montaient  compliments,  sérénades,  médisances  improvisées;  car  vous 
saurez  que  chaque  troupe  d'étudiants  a  son  improvisateur.  Nous  étions  la  liberté 
de  la  presse,  monsieur,  même  la  liberté  de  casser  les  vitres  et  de  berner  les 
alguazils!  A  l'apparition  de  notre  chapeau  à  claque,  l'alcade  le  plus  féroce  se  reti- 
rait riant  et  désarmé.  Puis,  quand  de  Saragosse  à  Gibraltar,  de  Salamanque  à 
Barcelone,  nous  avions  tout  cassé,  tout  berné,  tout  damné,  tout  réjoui,  nous  repre- 
nions le  chemin  de  l'école,  apportant  des  doublons  par  poignées  et  de  l'appétit  à 
effrayer  les  trois  mille  gamelles  du  couvent.  Aujourd'hui  l'Espagne  est  libre,  mais 
la  marmite  est  renversée.  Et  passe  encore  pour  la  famine!  ce  qui  nous  achèvera, 
c'est  le  frac.  A  Saragosse,  où  nous  allons,  le  général  Esteller  s'est  avisé,  il  y  a 
qualre  ou  cinq  mois,  de  nous  interdire  la  cape,  et  sous  quel  prétexte,  monsieur! 
sous  prétexte  qu'il  suffisait  d'endosser  l'uniforme  d'étudiant  pour  faire  incognito 
un  mauvais  coup  au  coin  des  rues.  A  la  vérité,  Esteller  a  reçu  naguère  une  cin- 
quantaine de  coups  de  couteau  ;  mais  cela  ne  nous  rend  pas  notre  cape,  et  on  parle 
déjà  de  la  proscrire  partout.  Plus  d'habit  de  corps,  plus  de  privilège  de  corps.  Les 
seïïoras  nous  riront  au  nez,  les  hommes  prendront  mal  nos  plaisanteries,  l'alguazil 
nous  traitera  comme  des  marchands  d'oranges.  Il  n'est  pas  jusqu'à  cette  bonne 
camaraderie  de  l'école  et  de  l'armée  qui  ne  sera  bientôt  plus  qu'un  souvenir. 
Figurez-vous  le  malheureux  étudiant  sans  cape,  arrêtant  l'officier  en  habit  de 
gala,  pour  lui  débiter  notre  vieux  couplet  de  passe  : 

Estudiantes  y  mililares 
Formemos  una  misma  tropa  : 
Vososlros  para  les  armas, 
Nosolros  para  la  sopa  (2). 

L'officier  tournera  dédaigneusement  le  dos...  et  il  aura  raison  :  l'écolier  en  frac 
rentre  dans  les  conditions  d'un  modeste  bourgeois  qui  pince  de  la  guitare.  C'est 
triste,  et,  pour  ma  part,  j'ai  bonne  envie  d'aller  suspendre  mon  tambour  de  basque 
aux  saules  d'Oviédo,  noble  patrie  du  gentilhomme  qui  a  l'honneur  d'entretenir 
avec  vous  cette  agréable  causerie.  Je  donne  jusqu'à  nouvel  ordre  ma  démission 
d'étudiant.  A  telle  enseigne,  excellence,  que  s'il  vous  faut  un  secrétaire,  un  major- 
dome, un  cocher,  un  précepteur  pour  votre  jeune  frère  ou  un  maître  à  danser  pour 
votre  petite  sœur,  je  suis  licencié  en  théologie,  Asturien  et  fidèle,  et  tout  à  fait 
votre  serviteur.  » 

Je  remerciai  don  Nicomédès,  qui  n'était  pas,  comme  on  pourrait  le  supposer, 
un  mauvais  plaisant.  Dans  ce  pays,  où  les  universités  sont  accessibles  au  plus 

(1)  Mot  qui  ne  peut  se  traduire  que  par  son  dérivé  tunante,  vaurien. 

(2)  «  Écoliers  et  soldats,  —  formons  une  même  troupe,  —  vous  pour  les  combats  — 
et  nous  pour  la  soupe.  & 


PENDANT    LA     GUERRE     CIVILE.  285 

pauvre  et  où  la  domesticité  n'a  rien  de  dégradant,  il  est  très-ordinaire  de  donner 
ses  habits  à  brosser  à  un  bachelier,  voire  un  licencié  en  droit  canon.  Les  piliers  de 
l'hôtel  des  postes  à  Madrid  sont  garnis  de  petits  placards  écrits  à  la  main,  où  un 
étudiant,  presque  toujours  Asturien  ou  Galicien,  et  invariablement  orné  de  «  vingt- 
deux  ans  »  joints  «  à  une  belle  figure,  hermosa  prestancia,  »  fait  aux  amateurs 
l'énumération  de  ses  aptitudes,  depuis  celle  de  secrétaire  jusqu'à  celle  d'aide  de 
cuisine,  et  s'offre  à  servir  indifféremment  un  a  gentilhomme  en  voyage  »  ou  a  une 
dame  seule.  »  Les  vingt-deux  ans  sont  à  l'adresse  de  la  dame  seule. 

Don  Nicomédès  éiait  un  puits  d'anecdotes  toutes  saupoudrées  de  ce  sel  estu- 
diantino  qui  défie  la  traduction.  Je  regrette  surtout  de  ne  pouvoir  rendre,  dans  la 
piquante  excentricité  de  l'original,  le  récit  des  tribulations  subies  par  la  petite 
troupe  dans  le  trajet  qu'elle  avait  dû  faire  en  France  pour  se  rendre  de  Barcelone 
à  Saragosse  en  évitant  les  bandes  carlistes.  Dans  les  rues  de  Toulouse,  les  quatre 
étudiants  avaient  voulu  essayer  l'effet  de  ces  lamentations  spirituellement  burles- 
ques, qui,  en  Espagne,  entr'ouvrent  les  lèvres  les  plus  roses  et  les  bourses  les 
mieux  nouées.  Un  sergent  de  ville  avait  fait  mine  de  les  arrêter  pour  délit  de  men- 
dicité. —  Voilà  où  nous  sommes  tombés,  monsieur,  ajouta  don  Nicomédès;  mais, 
bah!  tout  le  monde  n'a  pas  la  chance  de  mon  ami  Cabrera. 

—  Vous  avez  connu  Ramon  Cabrera?  m'écriai-je;  où  donc? 

—  A  l'université  de  Tortose,  d'où  on  i'a  chassé  pour  son  bonheur.  Mon  ami 
Ramon  promettait  beaucoup.  C'était  bien  lui,  dans  notre  université,  qui  portait  le 
plus  énorme  claque  et  le  plus  vieux  manteau  noir  rapiécé  de  fil  blanc...  car  vous 
saurez  que  c'est  là  notre  point  d'honneur  à  nous  autres  :  nul  étudiant  n'oserait 
paraître  à  l'université  avant  d'avoir  lacéré  son  manteau  neuf  et  soumis  son  claque 
à  un  bain  de  vingt-quatre  heures....  Ramon  était  enfin  un  garçon  très-débraillé 
et  très-aimable,  et  viveur  !  et  joueur  !  et  couteleur  !  je  n'en  parle  pas  :  toutes  les 
bonnes  femmes  de  Tortose  passaient  le  rosaire  pour  sa  conversion.  L'époque  des 
ordinations  arriva.  Les  postulants  étaient  rassemblés  à  l'église,  quand  l'évêque 
Saez  monta  à  l'autel  et  interpella  Ramon.  Ramon  se  leva  nonchalamment. 

—  Ramon,  dit  l'évêque,  je  vous  refuse  le  sous-diaconat  jusqu'au  jour  où  vous 
changerez  de  vie. 

—  J'en  changerai,  votre  illustrissime. 

—  Et  quand  cela,  s'il  vous  plaît  ? 

—  Quand  votre  illustrissime  changera  de  maîtresse. 

Ramon  fut  chassé,  comme  je  vous  l'ai  dit,  et,  deux  ans  après,  l'écolier  aurait 
pu  faire  pendre  l'évêque,  qui,  je  dois  cet  hommage  à  sa  vieillesse,  avait  des  mœurs 
irréprochables.  — 

Don  Nicomédès  était  non-seulement  un  amusant  conteur,  mais  un  cicérone  fort 
complaisant.  En  arrivant  à  Jaca,  petite  place  forte  située  à  six  heures  de  marche 
de  Canfranc,  et  bâtie  ainsi  que  sa  citadelle  au  sommet  d'une  redoute  naturelle 
qui  domine  une  riche  vallée,  l'officieux  étudiant  m'apprit  que  cette  ville  se  vante 
d'avoir  été  fondée  par  Bacchus,  qui  serait  devenu  Jaccus  pour  le  plaisir  de  laisser 
une  étymologie  à  Jaca.  Repris  dès  la  fin  du  vme  siècle  sur  les  Maures,  Jaca  fut 
assiégé  l'année  suivante  et  sauvé  par  ses  femmes,  qui,  en  voyant  plier  l'armée 
chrétienne,  se  précipitèrent  sur  le  camp  ennemi,  armées  de  frondes,  de  coutelas  et 
de  massues.  On  ramassa  parmi  les  cadavres  quatre  tètes  de  rois  maures.  Le  sou- 
venir de  cet  exploit  féminin  s'est  perpétué  jusqu'à  nos  jours.  Tous  les  premiers 
vendredis  de  mai,  les  autorités  ecclésiastiques  et  séculières  se  rendent  en  proces- 

TOME   I.  20 


S86 


L  ARAGON 


sion  à  la  chapelle  de  la  Victoire,  bâtie  au  pied  de  la  colline  d'où  l'escadron  féminin 
apparut  aux  Sarrasins  consternés.  Une  troupe  d'hommes  armés  précède  le  cortège. 
Quatre  têtes  de  carton  hissées  au  bout  de  longues  piques  représentent  les  têtes  des 
rois  maures.  Un  membre  de  la  municipalité,  vêtu  d'une  longue  robe  de  soie  cra- 
moisie, porte  la  bannière  de  la  ville,  où  se  lit  cette  légende  en  lettres  d'or  :  Christus 
vincitp  Christus  imperat,  Christus  régnât,  Christus  ab  omni  malo  nos  defendat. 
Quelquefois  le  peuple  se  partage  en  deux  troupes  qui  en  viennent  aux  mains  sur  le 
théâtre  de  la  bataille,  appelé  encore  Champ-des-Tentes  (Campo  de  las  Tiendas). 
Arrive  de  la  ville  une  nouvelle  troupe  d'hommes  habillés  en  femmes:  l'ennemi 
fuit  en  désordre,  et  les  vainqueurs  protestent,  par  de  vigoureux  coups  de  poing, 
de  leur  haine  contre  les  Sarrasins.  Quelques  infidèles  restent  chaque  fois  étendus 
sur  la  place;  les  chrétiens  vont  célébrer  leur  victoire  au  cabaret. 

L'ancienne  capitale  des  rois  d'Aragon  n'a  pas  d'édifice  intéressant.  J'excepte 
une  excellente  fonda  (hôtel),  où  je  pus  me  réconcilier  avec  la  cuisine  aragonaise, 
pendant  que  mes  quatre  étudiants  révolutionnaient  les  balcons  de  la  ville.  Le  cahot 
de  mon  mulet  m'avait  prédisposé  au  sommeil,  et,  la  nuit  à  peine  close,  je  me  6s 
conduire  dans  ma  chambre.  C'était  une  immense  salle  rectangulaire  au  dernier 
goût  espagnol  de  l'an  1600.  De  robustes  madriers  de  chêne,  croisant  à  angles 
droits  leurs  sculptures  noires,  remplaçaient  le  plafond.  Le  sol  était  carrelé  de 
petits  losanges  en  faïence  peinte,  produisant  un  effet  analogue  à  celui  d'une  mo- 
saïque d'assiettes  à  dessert,  où  je  finis  par  découvrir  le  portrait  de  tous  les  ani- 
maux de  la  création.  Un  immense  lit  carré  ,  qu'il  fallait  escalader,  tant  il  était 
haut,  deux  fauteuils  à  montants  raides  rehaussés  d'imperceptibles  filets  d'or,  quel- 
ques tableaux  religieux  encadrés  de  clinquant ,  un  grand  christ  ensanglanté  et 
blême,  composaient  tout  l'ameublement.  J'oubliais  un  des  détails  les  plus  carac- 
téristiques de  ces  vieux  intérieurs  d'Espagne,  que  l'invasion  des  mœurs  fran- 
çaises transforme  de  jour  en  jour,  et  qu'on  ne  trouve  guère  plus  qu'en  Aragon  : 
c'étaient  de  petits  fragments  de  glace  de  Venise,  enchâssés  dans  des  ciselures 
de  bois  et  plaqués  au  mur,  non  pas  à  hauteur  d'homme,  mais  à  dix  pieds  au 
dessus  du  sol.  Ils  chatoyaient  jusque  dans  les  poutres,  ces  malheureux  petits 
miroirs  ;  en  revanche,  j'en  étais  réduit  à  faire  ma  toilette  devant  le  cristal  d'une 
carafe. 

Je  délayais  à  peine  un  second  bolado,  sorte  d'écume  de  sucre  solidifiée  et  par- 
fumée au  citron,  qui,  sous  un  très-grand  volume,  sature  à  peine  un  verre  d'eau, 
quand  une  servante  de  l'hôtel  entr'ouvrit  brusquement  ma  porte  :  «  Caballero,  on 
vous  attend  au  locutorio  (1)  des  dames;  il  y  a  funcion  (2).  »  J'étais  harassé,  je 
m'excusai  de  mon  mieux.  Cinq  minutes  après,  la  servante  rentra  :  «  Caballero, 
on  ne  reçoit  pas  vos  excuses.  Ce  sont  les  jours  (3)  de  la  senora.  »  Il  fallut  m'exé- 
cuter,  sous  peine  de  grossièreté  flagrante.  Dans  les  hôtels  d'Aragon,  le  voyageur 
n'est  pas,  comme  chez  nous,  un  numéro  représenté  par  une  clef  :  c'est  l'hôte  dans 
la  bonne  vieille  acception  du  mot,  l'auditeur  patient  des  interminables  histoires 
que  le  maître  de  céans  lui  raconte  à  table  d'un  ton  bienveillant  et  protecteur,  le 
cavalier  obligé  de  ses  filles,  et  son  associé  dans  les  devoirs  d'hospitalité  à  remplir 
vis-à-vis  des  nouveaux  venus.  Mon  hôte  de  Jaca,  je  dois  le  dire,  m'écorcha  rai- 


(1)  Parloir,  vieille  désignation  aragonaise  qui  répond  à  salon,  à  boudoir. 

(2)  Fêle,  soirée. 

(3)  La  fêle,  l'anniversaire  de  la  naissance. 


PENDANT     LA     GUERRE     CIVILE.  287 

sonnablement  au  départ  ;  mais,  comme  je  tendais  aux  servantes  l'étrenne  d'usage  : 
i  Vous  êtes  chez  moi,  monsieur,  dit-il  en  s'interposant  d'un  air  de  dignité  ami- 
cale, et  j'ai  l'habitude  de  payer  mes  domestiques.  »  Rognez  donc  l'addition  de  ces 
hidalgos  pointilleux  ! 

Je  m'habillai  à  la  hâte,  et  me  dirigeai  d'assez  mauvaise  humeur  vers  la  funcion, 
qui  avait  réuni  tout  le  beau  monde  de  Jaca.  La  fête  avait  lieu  dans  un  salon  par- 
queté et  meublé  presque  à  la  française,  car  la  demoiselle  de  la  maison  se  piquait 
de  donner  le  ton  à  la  ville.  Par  une  recherche  de  luxe  dont  j'ai  retrouvé  plus  lard 
de  nombreux  échantillons,  le  parquet  avait  été  oint  d'huile,  et  une  insupportable 
odeur  de  rance  se  mêlait  aux  émanations  musquées  que  répandaient  dans  l'air  les 
toilettes  d'une  vingtaine  de  dames  :  les  Espagnoles  raffolent  du  musc,  seul  parfum, 
à  vrai  dire,  qui  puisse  dominer  l'odeur  du  cigare,  admis  dans  tous  les  salons 
d'outre-Pyrénées.  On  dansait.  L'orchestre  se  composait  de  mes  étudiants  du  matin, 
qui,  par  un  raffinement  de  dandysme  estudiantino,  avaient  émaillé  leurs  manteaux 
de  quatre  ou  cinq  nouvelles  arabesques  au  fil  blanc.  Le  plus  grave  et  le  plus  maigre 
de  la  bande  avait  décoré  le  devant  de  son  chapeau  d'armes  parlantes  :  une  cuiller 
et  une  fourchette  de  bois,  placées  en  sautoir  au-dessus  d'un  écriteau  de  papier, 
où  se  lisait  :  La  hambre  en  posta,  «  la  faim  qui  court  la  poste.  »  Le  violon,  la  cla- 
rinette et  la  guitare  jouaient  un  britano,  sorte  de  gigue  anglaise,  qui  alors  parta- 
geait, chez  nos  voisins,  la  vogue  naissante  de  la  mazurka.  Mon  ami  don  Nicomédès, 
ne  trouvant  plus  l'emploi  de  son  tambour  de  basque,  faisait  des  déclarations  en 
jargon  universitaire  à  un  cercle  de  dames  qui  se  pâmaient  d'aise  et  le  question- 
naient toutes  à  la  fois. 

J'allais  saluer  les  senoras  de  la  maison,  quand  une  gracieuse  enfant  vint  m'ar- 
rêter  vivement  au  passage  :  enfant  par  ses  petites  mains  encore  rosées,  femme  pat 
ses  cheveux  déjà  si  longs  et  si  abondants,  qu'ils  semblaient  lourds  à  sa  tête  mi- 
gnonne, et  me  rappelaient  ce  préjugé  triste  et  charmant  du  peuple  de  Madrid,  qui 
dit  d'une  jeune  fille  morte  dans  ce  premier  développement  de  sa  beauté  :  «  Elle 
est  morte  de  ses  cheveux.  »  Francisca,  c'était  son  nom,  —  je  le  devinai  aux  dimi- 
nutifs de  Paca,  Paquilla,  Paquita,  Frasquita.  Frasquilla,  Carrita,  par  lesquels 
chacun  l'interpellait,  —  Francisca  m'attira  sans  façon  vers  le  quadrille,  en  me 
disant  d'un  air  rieur  et  boudeur:  «  Que  vous  vous  faites  attendre,  cabaîlerito! 
Voyez,  on  en  est  à  la  seconde  figure  du  britano.  A  propos,  vous  m'apprendrez  la 
seconde  figure  ?  —  Mais  je  ne  sais  pas  le  britajio...  —  >'i  moi  non  plus,  »  et  de  rire 
aux  éclats.  «  Au  couvent,  on  ne  tolérait  que  le  zapateado(l)  et  las  manchegas  (2)  ; 
la  mère  Circuncision  nous  faisait  de  sempiternels  sermons  contre  le  britano, 
qu'elle  trouve  trop  mondain...  Elle  est  bien  attrapée,  la  mère  Circuncision!  Pen- 
dant que  les  autres  dansent,  moi,  je  cause  avec  mes  cortejos.  —  Et  combien  avez- 
vous  de  cortejos?  —  Jésus  de  mon  âme!  j'en  ai  déjà  cinq...  six  avec  vous,  car 
vous  en  êtes,  n'est-ce  pas?  —  Très-volontiers.  Et  lequel  préférez-vous,  dofiâ 
Frasquita?  —  Belle  question  !  je  les  préfère  tous.  —  Mais  lequel  épouserez-vous? 
—  Aucun.  N'ai-je  pas  mon  novio?  »  El  M**  Carrita  se  hâta  de  m' apprendre 
la  différence  essentielle  qu'on  fait  des  cortejos,  simples  adorateurs  dont  toute 
fille  bien  née  peut  avouer  un  nombre  indéfini,  au  novio,  fiancé,  qui  a  des  droits 
uniques. 

(1)  Danse  populaire  de  l'ouest. 
(3)  Danse  de  la  Manche. 


288  l'aragon 


II.    UN  ESCOR1AL   INCONNU. 


Je  fis  à  Jaca  la  connaissance  d'un  bénédictin  décloîtré  qui  m'abordait  chaque 
jour  avec  ces  mots  :  «  Quand  irez-vous  à  Saint-Jean  de  la  Pena?  »  Ainsi  se  nomme 
le  monastère  où  avait  vieilli  ce  bénédictin.  Au  dire  de  l'honnête  frayle,  qui  avait 
un  peu  voyagé,  il  n'existait  pas,  à  cinquante  lieues  à  la  ronde,  de  merveille  archi- 
tecturale qui  pût  rivaliser  avec  Saint-Jean  de  la  Pena,  hormis  peut-être  ce  la 
caserne  neuve  de  Pau.  »  Ce  terme  de  comparaison,  qui  était  pour  mon  vieux  moine 
le  nec  plus  ultra  de  l'hyperbole  admiralive,  me  trouvait,  je  l'avoue,  assez  froid. 
Le  bénédictin  fit  un  appel  plus  décisif  à  ma  curiosité  en  m'apprenant  que  ce  mo- 
nastère occupait  la  crête  d'une  montagne  dont  la  masse  isolée,  la  coupe  hardie, 
avaient  plus  d'une  fois  attiré  mes  regards,  et  que  cette  crête,  dont  l'étroit  profil 
semblait  se  projeter  en  lame  de  couteau  dans  les  profondeurs  raréfiées  de  l'horizon 
pyrénéen,  formait  un  plateau  circulaire  dont  le  diamètre  avait  plus  d'une  lieue. 
Je  partis  donc,  par  une  chaude  matinée  de  juillet,  sous  la  conduite  d'Esteban, 
grand  fainéant  fort  déguenillé  que  j'avais  ramassé,  pour  quelques  réaux,  sur  le 
seuil  de  ma  fonda.  J'estimais  assez  ce  vagabond  pour  sa  taciturnité  et  ses  grands 
airs  d'hidalgo  ruiné. 

Une  rampe,  adoucie  par  de  nombreux  zigzags,  permet  aux  attelages  de  fran- 
chir le  raide  escarpement  qui  sépare  le  monastère  de  la  plaine  ;  mais  Esteban,  ne 
comprenant  pas  l'utilité  d'un  chemin  qui  allonge  les  distances,  me  fit  gravir  une 
enfilade  de  précipices  à  pic  qu'une  araignée  ou  un  chasseur  d'isards  eussent  pu 
seuls  contempler  sans  effroi.  Trois  heures  après,  nous  atteignions  la  rampe  supé- 
rieure de  la  chaussée.  Des  bancs  jetés  çà  et  là  sous  des  bouquets  symétriques  de 
platanes  nous  annonçaient  déjà  le  terme  de  notre  course,  quand  Esteban  partit 
comme  un  trait  dans  la  direction  du  plateau.  Deux  coups  de  sifflets  furent  échangés, 
et  suivis  d'un  de  ces  dialogues  de  cris  inarticulés  au  moyen  desquels  les  poumons 
pyrénéens  annulent  de  prodigieuses  distances.  Esteban  revint  avec  la  même  vi- 
tesse, et  me  fit  signe  de  le  suivre  dans  un  épais  taillis  de  houx  qui  protégeait  le 
bas-côté  du  chemin.  J'obéis.  Au  bout  de  quelques  minutes,  nous  étions  au  point 
culminant  d'un  vaste  ravin,  fermé  là  en  cul-de-sac  par  un  mur  naturel  de  blocs 
calcaires,  et  dont  le  lit,  tapissé  de  mélèzes  et  de  houx,  va  se  perdre  en  serpen- 
tant dans  les  gerçures  terreuses  qui  ceignent  le  pied  de  la  montagne.  Çà  et  là, 
quelques  guérites  de  pierre,  comme  en  semaient  les  ermites  espagnols  aux  abords 
de  tout  riche  couvent,  percent  cette  immobile  verdure.  A  droite  du  mur  suinte  un 
filet  d'eau,  reçu  dans  une  auge  de  grès;  à  gauche  sont  d'immenses  cônes  de  granit, 
adossés  à  la  montagne  sans  faire  corps  avec  elle,  et  figurant  un  groupe  d'obélis- 
ques que  nul  effort  humain  n'aurait  pu  achever  de  dresser;  au  centre,  comme  pour 
faire  repoussoir  à  cet  amoncellement  cyclopéen,  apparaît  une  mesquine  porte  de 
bois,  dont  le  cadre  est  enchâssé  partie  dans  la  roche,  partie  dans  des  lambeaux 
de  maçonnerie  qui  le  rattachent  aux  rebords  informes  des  blocs  environnants. 

Je  me  perdais  en  réflexions  sur  l'utilité  au  moins  problématique  de  cette  porte, 
quand  arriva  un  paysan  tenant  à  la  main  un  trousseau  de  clefs.  —  Soyez  le  bien- 
venu, me  dit-il  en  regardant  de  travers  Esteban;  je  soupçonne  ce  drôle  de  s'être 
moqué  de  nous  deux,  car  je  ne  suppose  pas  que  vous  ayez  fait  cette  course  pour 


PENDANT    LA     GUERRE     CIVILE.  289 

voir...  —  Et  il  hésitait  h  diriger  vers  la  porte  la  clef  qu'il  venait  de  choisir  dans 
le  trousseau.  —  Enfin,  puisque  nous  y  sommes vous  vous  dédommagerez  d'ail- 
leurs au  couvent  neuf. 

—  Ouvre  et  tais-toi,  dit  froidement  Esteban. 

Le  diffus  cicérone  se  décida  à  attaquer  la  serrure,  qui  résista  une  bonne  mi- 
nute, d'où  je  conclus  que  l'objet  mystérieux  de  la  curiosité  d'Esteban  n'attirait 
que  de  bien  rares  visiteurs.  Enfin  la  porte  s'ouvrit,  et  nous  pénétrâmes  dans  une 
excavation  assez  étroite,  qui  paraissait  aller  en  s'élargissant  vers  le  haut.  Je  me 
crus  un  moment  dans  une  de  ces  mines  d'or  creusées  jadis  par  les  Phéniciens  dans 
les  montagnes  de  Jaca,  et  que  la  découverte  du  Pérou  a  seule  fait  fermer;  mais  la 
roche,  examinée  de  près,  était  du  marbre  le  plus  pur,  ce  qui  excluait  cette  suppo- 
sition. Je  gravis  trois  ou  quatre  marches  informes  de  vétusté.  Soudain,  taillée  dans 
les  vastes  profondeurs  du  granit,  m'apparaît  une  voûte  lumineuse,  immense,  une 
sorte  de  ciel  souterrain,  cintre  colossal  que  l'œil,  un  instant  fasciné,  éperdu,  est 
tenté  de  prendre  pour  la  courbe  de  l'atmosphère.  C'était  bien  un  souterrain , 
et  cependant,  entre  ces  murs  de  marbre,  sous  ce  ciel  de  marbre,  sur  ce  sol  de 
marbre,  un  beau  cloître  du  ixe  siècle  déroulait  ses  sculptures  grimaçantes  dans 
des  flots  de  clarté. 

On  ne  s'explique  pas  d'abord  d'où  vient  cette  clarté  :  d'invisibles  soupiraux, 
ménagés  par  la  nature  ou  la  main  de  l'homme  entre  les  blocs  qui  encadrent  la 
porte,  dardent  le  jour  de  bas  en  haut,  de  sorte  qu'il  paraît  tomber,  non  du  dehors, 
mais  des  cassures  chatoyantes  de  la  voûte.  Plus  loin,  vers  les  dernières  profon- 
deurs de  la  caverne,  on  cherche  vainement  ces  ombres  croissantes  que  ferait  pres- 
sentir sa  structure;  la  clarté  y  est  plus  pure  encore,  car  elle  tombe  à  pic,  de  la  voûte 
même  de  la  montagne,  par  un  splendide  ciel  ouvert  qu'un  auvent  naturel  rend 
invisible,  si  on  n'est  presque  au-dessous. 

A  gauche  du  cloître,  qui  occupe  le  centre  du  souterrain,  est  un  compartiment 
plus  sombre,  où  le  jour  ne  pénètre  qu'indirectement  et  après  avoir  émoussé  deux 
fois  ses  rayons  sur  le  marbre  rose  de  la  voûte  et  des  parois,  ce  qui  lui  laisse  une 
faible  teinte  d'opale,  pareille  à  celle  qui  tombe  des  vitraux  de  nos  basiliques. 
C'est  le  chœur,  mais  le  chœur  sans  tableaux,  sans  statues,  sans  insignes  religieux, 
et  où  l'incendie,  le  marteau  peut-être,  ont  laissé  d'indélébiles  traces  de  destruc- 
tion. Sa  voûte  est  en  partie  artificielle,  en  partie  formée  par  la  voûte  même  de  la 
caverne,  et,  vanité  des  vanités,  ces  maçonneries,  vieilles  à  peine  de  quelques  siè- 
cles, offrent  déjà  l'empreinte  de  la  décrépitude,  quand  leur  ajoutage  antédiluvien 
semble  rafraîchi  d'hier  par  le  ciseau. 

Un  mur  sépare  à  demi  le  cloître  du  chœur.  Ce  mur,  ainsi  que  les  dalles  envi- 
ronnantes, est  tapissé  de  tombeaux  que  surchargent  des  inscriptions  romanes, 
presque  toutes  illisibles  et  mutilées.  Le  visiteur  distingue  pourtant  çà  et  là,  entre 
deux  millésimes  oubliés,  des  fragments  de  noms  et  de  blasons  à  demi  noyés  dans 
les  plus  mystérieux  lointains  du  Romancero  et  de  la  légende.  —  parfois  de  saisis- 
santes syllabes  :  REX  —  PR  .  NCE.  S  —  RE  G.  NA.  ;  mais  il  ne  peut  recom- 
poser l'arbre  mortuaire  de  cette  dynastie  inconnue.  Patience  :  une  porte  s'ouvre 
à  côté  du  chœur,  et  on  pénètre  dans  un  splendide  salon,  un  véritable  salon  Louis  XV. 
où  les  plus  moelleuses  nuances  du  marbre  ne  font  pas  regretter  le  velours,  où 
d'élégantes  inscriptions,  ressortant  en  lettres  d'or  sur  ries  plaques  de  bronze,  rem- 
placent les  bergeries  et  les  arabesques  de  Watteau.  Ce  boudoir  enchâssé  dans  des 
ruines  est  un  ossuaire;  ces  inscriptions  sont  la  reproduction  complétée  des  épi- 


290  LARAGON 

tapbes  qui  parsèment  le  cloître,  et,  muet  cénacle  de  rois  endormis  depuis  les  temps 
carlovingiens  sous  leur  armure  de  bataille,  toute  la  vieille  dynastie  pyrénéenne  des 
Garci  Ximénès,  des  Abarca,  des  Arista,  des  Gonzalve  Sanchez,  des  Fortun,  des 
Ramire,  des  Pedro  Ier,  déroule  aux  regards  surpris  ses  noms  dix  fois  séculaires. 
Cette  caverne  oubliée,  dont  ni  hommes  ni  livres  n'avaient  su  m'apprendre  l'exis- 
tence, et  où  m'avait  conduit  le  caprice  d'un  mendiant,  n'était  rien  moins  que  le 
berceau  de  la  monarchie  espagnole,  la  sépulture  des  premiers  conquérants  chrétiens. 

A  l'époque  de  l'invasion  mahométane  vivaient  à  Saragosse  deux  frères  appelés 
Votus  et  Félix,  en  grand  renom  de  nohlesse,  de  richesse  et  de  vertus.  Un  jour,  dit 
la  chronique,  Votus,  qui  aimait  la  chasse,  se  laissa  entraîner  à  la  poursuite  d'un 
sanglier  jusqu'au  bord  du  talus  qui  sert  de  façade  au  souterrain.  Le  sanglier  dis- 
paraît tout  à  coup,  et  Yotus,  qui  ne  peut  retenir  son  cheval,  est  près  de  rejoindre 
lui-même  le  cadavre  broyé  de  sa  proie,  quand,  par  l'intercession  de  saint  Jean- 
Baptiste,  pour  qui  ce  gentilhomme  avait  grande  dévotion,  le  cheval  s'arrête  immo- 
bile, deux  pieds  fixés  à  la  montagne,  et  le  reste  du  corps  suspendu  sur  l'horrible 
fondrière.  Yotus  descendit  de  cheval  et  rendit  grâce  à  saint  Jean-Baptiste.  Un 
sentier  frayé  par  les  bêtes  sauvages,  probablement  le  même  qu'Esteban  devait  re- 
trouver onze  siècles  plus  lard,  conduisit  le  chasseur  devant  la  source  qui  jaillit  du 
talus.  Près  de  la  source  il  vit  une  caverne,  dans  la  caverne  une  église,  et  dans 
l'église  un  vieillard  étendu  sans  souffle,  la  tête  appuyée  sur  une  pierre  triangulaire 
où  se  lisait  cette  inscription  : 

«  Moi,  Jean,  suis  le  fondateur  et  le  premier  habitant  de  cette  église  que  j'ai 
dédiée  à  saint  Jean-Baptiste.  J'y  ai  vécu  longtemps  dans  la  solitude,  et  maintenant 
je  repose  dans  le  Seigneur.  » 

Après  avoir  enseveli  le  vieillard  de  ses  propres  mains,  Votus  courut  à  Saragosse, 
affranchit  sesesclaves.  distribua  ses  biens  aux  pauvres,  etrevintavec  son  frère  Félix 
s'établir  dans  la  caverne  de  Saint-  Jean,  où  l'on  allait  de  toutes  parts  les  consulter. 

Un  jour  s'y  présentèrent  six  cents  hommes,  dernier  débris  des  peuplades  pyré- 
néennes, que  traquait,  de  vallée  en  vallée,  le  Maure  Ayub.  D'après  le  conseil  de 
Votus  et  de  Félix,  ils  élurent  roi  Garci  Ximénès,  le  principal  de  la  contrée,  et  les 
pâles  chrétiens  errant  dans  les  gorges  voisines  purent  croire,  à  cette  acclamation 
souterraine,  que  la  montagne  trouvait  une  voix  pour  annoncer  l'indépendance  de 
l' Aragon.  Ce  fut  l'indépendance  de  l'Espagne  entière,  la  réaction  de  la  race  celti- 
bérienne,  demeurée  intacte  dans  ce  coin  des  Pyrénées,  contre  les  Maures  et  les 
Goths.  A  ce  peuple,  à  ce  roi,  il  ne  manquait  plus  qu'un  royaume.  Garci  Ximénès  y 
avisa.  Quelques  jours  après  son  élection,  il  surprenait  dans  les  montagnes  d'Aynsa 
une  formidable  a,rmée  d'inûdèles,  et,  à  la  mort  du  Pharamond  celtibérien,  le 
royaume  de  Sobrarbe,  fondé  par  sa  massue,  longeait  les  Pyrénées  des  frontières 
de  Catalogne  à  l'Océan.  Devenu  plus  tard  l'Aragon ,  le  royaume  de  Sobrarbe 
s'étend  jusqu'à  Saragosse  et  Calatayud,  impose  un  empereur  aux  Goths,  depuis 
longtemps  stationnaires  dans  les  plateaux  de  Castille  et  Léon,  et,  un  moment  re- 
foulé par  eux,  déborde  sur  l'Espagne  orientale,  puis  sur  la  Provence,  la  Sicile, 
l'Orient,  jusqu'au  jour  où,  absorbant  de  nouveau,  par  le  mariage  de  Ferdinand- 
le-Catholique,  l'Espagne  gothe  qu'il  avait  perdue  par  le  divorce  d'Alonzo-le-Ba- 
tailleur,  il  fera  flotter  sur  les  tours  de  l'Alhambra,  ce  dernier  refuge  de  l'islamisme, 
la  bannière  bénie  par  l'ermite  Votus  dans  une  caverne  des  Pyrénées.  Filiation  de 
race  et  filiation  de  victoires,  tout  rattache  l'Espagne  de  Garci  Ximénès  à  l'Espagne 
de  Charles-Quint. 


PENDANT    LA    GUERRE    CIVILE.  291 

Les  historiens  ont  universellement  méconnu  ce  double  rôle  de  la  nationalité 
aragonaise.  Quelques-uns  ont  fait  de  l'Aragon  un  infime  satellite  de  la  Navarre, 
qui  n'a  été  longtemps  qu'une  province  de  Sobrarbe,  qui  a  eu  pour  premiers  rois 
les  rois  de  Sobrarbe  ou  leurs  fils  puînés,  qui  ne  s'est  jamais  séparée  de  Sobrarbe 
que  par  rébellion  et  pour  tomber  sous  le  joug  des  Français  ou  des  Castillans.  Tous 
ont  subordonné  l'Aragon  à  la  Casiille,  qui  n'a  rien  fait  de  grand  que  par  lui, 
sous  lui  ou  avec  lui,  et  dont  la  gloire  politique  n'est  qu'un  reflet  du  nom  arago- 
nais.  Cet  oubli  s'explique.  Dépositaires  de  la  civilisation  romaine,  les  Gotbs  sont 
devenus  les  historiographes  du  moyen  âge  espagnol,  et  naturellement  ils  ont 
amoindri  le  rôle  d'un  peuple  rival,  dernier  représentant  de  la  famille  indigène. 
Zurita,  qui  a  seul  tenté  de  rendre  à  Garci  Ximénès  l'auréole  usurpée  de  Pelage, 
est  arrivé  trop  tard  pour  détourner  le  courant  des  souvenirs  nationaux,  et  encore 
est-il  effacé  par  le  chroniqueur  Moret,  qui  a  tout  sacrifié  à  la  Navarre,  son  pays. 
Il  reste  cependant  assez  d'aveux  et  de  monuments  pour  reconstruire,  presque  jour 
par  jour,  cette  merveilleuse  épopée  aragonaise.  La  beauté  aussi  bien  que  la  vé- 
rité historique  y  trouveraient  profit.  A  part  la  poésie  de  convention  que  la  légende 
et  le  Romancero  ont  laissé  tomber  sur  l'Espagne  de  Pelage,  on  s'intéresse  fort 
peu  à  ces  Goths  faibles  et  corrompus,  qui,  en  oubliant  le  courage  des  barbares, 
n'ont  su  prendre  à  la  civilisation  latine  que  ses  vices,  sa  mollesse,  sa  cupidité,  et 
chez  qui  les  Maures  trouvent  dix  traîtres  et  pas  un  soldat.  On  ne  s'intéresse  pas 
beaucoup  plus  à  ce  Pelage,  devenu  l'hôte  perfide  des  infidèles,  pendant  que  Je  Cel- 
tibérien  Garci  Ximénès  va  chercher  dans  les  entrailles  d'une  montagne  ce  dernier 
lambeau  de  sol  libre  qu'il  ne  trouve  plus  sous  le  ciel,  et  y  puiser,  Antée  chrétien, 
la  force  qui  étouffera,  dans  l'étreinte  de  huit  siècles,  l'islamisme  vainqueur.  Le 
tableau  de  la  réaction  aragonaise  est  pur  de  toute  ombre;  sur  son  réveil  plane  la 
fatidique  lueur  des  races  prédestinées.  On  s'éprend  malgré  soi  de  cette  peuplade  in- 
connue, qui,  de  sou  nid  de  roches,  a  vu  passer  les  Carthaginois,  les  Romains,  les 
Goths,  en  gardant  sa  pauvreté  et  sa  liberté,  et  qui,  au  jour  de  la  désolation  com- 
mune, réduite  elle-même  à  une  poignée  de  six  cents  combattants,  descend  dans  la 
plaine  pour  enseigner  la  victoire  aux  débris  humiliés  de  ces  trois  civilisations.  On 
épie  avec  anxiété  le  silencieux  enfantement  de  cette  Espagne  qui  tient  tout  entière 
dans  une  caverne,  et  qui  sera  un  jour  l'Espagne  de  Philippe  II,  de  cette  royauté 
sans  terre  et  sans  soleil,  qui,  huit  cents  ans  plus  tard,  ne  pourra  pas  voir  le  soleil 
se  coucher  sur  son  empire,  admirables  antithèses  comme  Dieu  et  le  temps  savent 
seuls  en  créer. 

Le  souvenir  de  ces  vieux  rois  de  Sobrarbe,  tel  qu'il  a  surgi  de  la  tradition  locale, 
ce  fidèle  artisan  des  grands  reliefs  historiques,  ressemble  aux  énumérations  d'Ho- 
mère :  Fortun  Garces  qui  s'ensevelit  sous  un  monceau  d'ennemis  ;  Sanchez-Abarca 
courant,  les  jambes  nues,  par  les  montagnes,  à  la  chasse  des  Sarrasins  et  des  ours, 
et  qui  laisse  la  seconde  moitié  de  son  nom  aux  sandales  du  pâtre  aragonais;  Inigo- 
Arista,  attendant  pour  vaincre  que  la  croix  de  Constantin  apparaisse  sur  un  buis- 
son, ou  coupant  de  sa  main  quatre  têtes  de  rois  maures,  pour  en  faire  avec  la  croix 
sur  le  buisson  le  blason  de  Sobrarbe;  Garcia -qui-tremble,  formidable  peureux, 
qui,  pour  distraire  ses  terreurs,  semait  sur  chaque  champ  de  bataille  des  héca- 
tombes de  mécréants,  revivent  tous  dans  la  légende  des  vallées  pyrénéennes,  et 
peuvent  patiemment  attendre  la  réhabilitation  historique  qui  exhumera  leurs 
règnes  des  archives  de  Saint-Jean. 

Un  seul  instant,  la  tradition  orale  et  la  tradition  écrite  se  taisent,  et  on  perd, 


292  l'aragon 

pour  le  ressaisir  quelques  années  plus  tard,  le  fil  de  celte  succession  de  rois  : 
l'Aragon  est  resté  comme  noyé  dans  le  reflet  contemporain  de  f.harlemagne;mais 
bientôt  la  dynastie  de  Sobrarbe  n'aura  plus  à  redouter  ces  interrègnes  de  gloire, 
car  un  empereur  lui  est  né  au  milieu  des  pâtres  de  la  vallée  d'Echo.  A  peine  âgé 
de  vingt  ans,  Alonzo  Ier  passe  l'Èbre,  envahit  le  Bas-Aragon,  refoule  les  Maures 
jusqu'à  Valence,  et  fait  de  Saragosse  la  capitale  d'un  empire  qui  réunit  à  la  cou- 
ronne de  Sobrarbe  les  couronnes  d'Oviédo,  Galice,  Castille  et  Léon.  Cette  lumi- 
neuse existence,  jalonnée  par  soixante  batailles  qui  valent  au  Charlemagne  arago- 
nais  le  titre  de  batailleur,  se  perd  tout  à  coup  dans  la  fantastique  pénombre  des 
Frédéric  Barberousse  et  des  Emmanuel.  Un  jour  qu'à  la  tête  de  trois  cents  cheva- 
liers il  a  osé  affronter,  dans  les  montagnes  de  Fraga,  l'armée  combinée  de  tous  les 
Maures  d'Espagne.  Le  vieil  empereur  ne  reparaît  plus.  Les  uns  disent  qu'il  a  été 
secrètement  enseveli  par  les  religieux  de  Montéaragon,  d'autres  qu'il  vit  encore, 
mais  que,  ne  pouvant  supporter  la  honte  d'une  première  défaite,  il  est  allé,  che- 
valier sans  nom,  guerroyer  en  Palestine.  Plus  de  trente  ans  après,  arrive  de  Pales- 
tine à  Saragosse  un  grand  vieillard  à  barbe  blanche,  se  disant  le  Batailleur,  et  qui 
ameute  les  jeunes  seigneurs  en  leur  racontant  avec  les  plus  minutieuses  particu- 
larités la  vie  et  les  exploits  des  anciens.  On  craignait  une  révolte  :  apocryphe  ou 
non,  l'empereur-revenant  fut  pendu  comme  un  Juif  sous  les  fenêtres  du  palais  de 
sa  nièce,  qui  régnait  alors  conjointement  avec  le  comte  de  Barcelone,  son  mari. 
Le  peuple  crut  à  un  parricide. 

A  côté  du  Batailleur  apparaît  une  bizarre  figure,  celle  de  Ramire-le-Moine. 
Alonzo  étant  mort  sans  postérité,  les  Navarrais  et  les  Àragonais  ne  purent  s'en- 
tendre sur  l'élection  du  nouveau  roi.  Ceux-ci  portèrent  enfin  leur  choix  sur  un 
frère  de  l'empereur  défunt,  moine  profès  à  Saint-Pons  de  Tomiers,  près  de  Nar- 
bonne.  On  n'avait  pas  grande  idée  de  ce  personnage,  mais  il  parut  suffisant  pour 
perpétuer  la  famille  de  Sobrarbe.  Fray  Ramiro  fut  donc  couronné,   dispensé  et 
marié.  En  devenant  roi,  le  pauvre  moine  n'avait  fait  que  changer  de  cilice.  C'était 
un  éclat  de  rire  universel  quand  le  frère  d'Alonzo  passait  dans  les  rues  de  Huesca, 
portant  sa  lance  droite  comme  un  cierge  et  son  casque  en  arrière  comme  une 
mitre  de  prieur.  On  lui  donnait  parfois  les  chevaux  les  plus  fougueux,  pour  jouir 
de  son  allure  gauche  et  embarrassée.  Un  jour  que  le  cor  sonnait  pour  la  bataille, 
le  malheureux  roi  s'enchevêtra  tellement  entre  sa  lance,  son  écu  et  les  rênes  de 
son  cheval ,  qu'il  mit  Vécu  à  la  place  de  la  lance,  la  lance  à  la  place  de  l'écu,  et 
prit  les  rênes  aux  dents.  La  bonne  humeur  des  Aragonais  décerna  d'une  commune 
voix  à  Ramire  les  sobriquets  de  rey  cogulla  et  de  rey  carnicol  (1),  qui  apparaissent 
encore  dans  les  refrains  de  quelques  jotas.  Pendant  que   les  Aragonais  riaient, 
Navarrais,  Maures  et  Castillans  rognaient  à  qui  mieux  mieux  l'Aragon.  Ramire 
convoquait  en  vain  les  ricombres  pour  organiser  la  résistance  ;  les  ricombres  ne 
répondaient  pas,  occupés  qu'ils  étaient  eux-mêmes  à  se  tailler  des  héritages  dans 
le  manteau  impérial  du  Batailleur. 

Il  bouillait  cependant,  sous  l'armure  mal  assurée  de  ce  bouffon  involontaire, 
un  vieux  levain  du  sang  des  Alonzo  et  des  Abarca.  Une  sombre  tragédie  couronne 
ses  tristes  et  plaisantes  tribulations.  Ramire  ayant  envoyé  demander  conseil  à  son 
ancien  prieur,  celui  ci  conduisit  l'affidé  dans  le  jardin  du  couvent,  et  là,  comme 
jadis  Tarquin,  se  mit  à  abattre  silencieusement  les  plants  et  les  arbustes  les  plus 

(1)  Roi  cagoule,  roi  aumusse. 


PENDANT    LA    GUERRE    CIVILE.  £95 

élevés,  en  commençant  par  ceux  qui  dominaient  les  autres.  Ramire  était  assez 
lettré  pour  comprendre  l'allégorie.  11  manda  aux  seigneurs  que,  «  ne  pouvant  être 
entendu  d'eux  quand  il  les  appelait,  il  avait  résolu  de  faire  fondre  une  cloche  qui 
pût  retentir  dans  tout  l' Aragon,  »  et  il  leur  donnait  rendez-vous  à  Huesca  pour  la 
cérémonie.  L'idée  parut  curieuse,  pas  un  seigneur  ne  manqua  à  l'appel.  L'heure 
venue,  Ramire  introduisit  un  à  un,  dans  une  salle  qui  s'appelle  encore  la  salle 
de  la  cloche,  quinze  de  ses  plus  dangereux  ricombres,  à  commencer  par  le  mar- 
quis de  Luna,  le  plus  intraitable  et  le  plus  puissant.  Quand  la  porte  s'ouvrit  pour 
le  reste  des  assistants,  une  hideuse  pyramide  de  têtes,  simulant  la  forme  d'une 
cloche,  se  dressait  au  fond  de  la  salle  près  de  quinze  cadavres  décollés.  La  cloche 
de  Huesca  fit  son  effet,  et  l'auréole  de  respect  et  de  terreur  dont  le  vieux  moine 
demeura  entouré  fut  telle  qu'étant  rentré  plus  lard  dans  la  vie  monastique,  il 
garda  jusqu'à  la  mort  tous  les  privilèges  de  la  royauté. 

L'ermitage  de  Saint-Jean  et  la  monarchie  de  Sobrarbe  avaient  eu  le  même  ber- 
ceau ;  leurs  destinées  furent  parallèles.  Fortun  Garces  transforma  en  église  la 
petite  chapelle  qu'avaient  trouvée  dans  la  caverne  Votus  et  Félix.  L'ermitage 
devint  couvent,  le  couvent  un  des  plus  riches  prieurés  d'Espagne,  et  quand  Paterne, 
moine  français,  vint,  en  1025,  imposer  aux  cénobites  de  Saint-Jean  la  règle  de 
saint  Renoît,  ils  avaient  depuis  longtemps  échangé  leurs  cilices  de  bure  contre  la 
plus  fine  laine  de  Ségovie.  Les  rois  se  faisaient  baptiser,  couronner,  enterrer  à 
Saint-Jean.  Les  princes,  les  plus  nuissants  ricombres,  ambitionnaient  le  titre  de 
chevaliers  de  Saint-Jean;  les  plus  hautes  dames,  celui  de  servantes  [ancillas  de 
San-Juan),  et  cet  honneur  s'acquittait,  bien  entendu,  par  d'énormes  donations.  A 
la  récente  abolition  des  couvents,  les  bénédictins  de  Saint-Jean  de  la  Pena  perce- 
vaient les  redevances  de  près  de  deux  cents  villages  et  d'un  nombre  plus  considé- 
rable de  hameaux. 

Le  couvent  souterrain  a  été  incendié  trois  fois.  Le  premier  incendie,  qui  eut 
lieu  sous  les  premiers  rois  de  Sobrarbe,  brûla  les  archives,  et  c'est  à  cet  accident 
que  Rriz  Martinez  et  Zurila  attribuent  les  lacunes  des  premiers  siècles  de  l'his- 
toire d'Aragon.  Les  deux  autres  incendies  eurent  lieu  en  1494  et  en  1675,  et 
c'est  après  le  dernier  seulement  que  les  bénédictins  désertèrent  la  caverne  pour  aller 
s'établir  sur  le  plateau  supérieur.  Les  restes  des  rois  d'Aragon  ont  été  transportés, 
sous  Charles  III ,  dans  l'élégant  caveau  dont  j'ai  parlé,  et  qui  s'appelle  le  Panthéon 
de  los  reyes  (Panthéon  des  rois).  Les  tombeaux  sont  au  nombre  de  vingt-sept,  et 
occupent,  sur  trois  rangs,  toute  une  muraille  du  Panthéon.  Quelques-uns  renfer- 
ment divers  personnages,  désignés  tantôt  nominalement,  tantôt  par  l'oublieuse 
formule  :  et  alii  quam  pldres,  écrite  sous  le  nom  et  sous  l'écusson  du  mort  prin- 
cipal. L'architecte  du  Panthéon  est  d'autant  moins  excusable  dans  sa  recherche 
du  joli,  qu'il  aurait  pu  s'inspirer  des  sombres  magnificences  des  caveaux  de  l'Es- 
corial  ;  il  faut  reconnaître  cependant  que  sa  donnée,  toute  fausse  qu'elle  est,  a  été 
exécutée  avec  une  finesse  exquise.  Le  marbre  rosé  des  colonnes  demi-saillantes 
qui  régnent  le  long  de  murs  s'harmonise  avec  le  marbre  vert  des  socles  et  le  marbre 
blanc  des  chapiteaux.  La  profusion  des  dorures  laisse  tomber  sur  cet  ensemble 
comme  un  reflet  indécis  qui  émousse  la  crudité  des  teintes.  Tout  contraste,  et  rien 
ne  choque.  Sur  la  muraille  opposée  aux  tombeaux  sont  sculptés  trois  cadres  en 
relief,  dont  l'un  représente  le  serment  des  rois  d'Aragon  ;  les  deux  autres  un  seul 
et  même  sujet  traité  de  deux  manières,  et  que  la  légende  rapporte  tantôt  à  Garci 
Ximénès,  tantôt  a  Inigo  Arista.  Des  deux  parts,  c'est  un  champ  de  bataille  au- 


394  L' ARAGON 

dessus  duquel  plane  la  croix  miraculeuse  de  Sobrarbe.  A  la  vue  du  signe  redouté, 
les  Maures  fuient  en  désordre,  et  les  turbans  avec  les  têtes  volent  sous  le  cime- 
terre des  chrétiens.  Au  fond,  vis-à-vis  de  la  porte,  est  un  autel  surmonté  de  trois 
suaves  sculptures  d'albâtre  ou  de  marbre  blanc,  car,  dans  le  demi-jour,  on  peut  s'y 
méprendre;  c'est  un  Christ  de  Carlos  Salas  entre  une  Vierge  et  un  saint  Jean  très- 
finement  drapés. 

Nous  rejoignîmes  la  chaussée,  Esteban  et  moi,  et  de  là  nous  eûmes  bientôt  atteint 
le  plateau  supérieur,  dont  le  plan,  légèrement  incliné  vers  le  midi,  ne  peut  être 
soupçonné  derrière  la  crête  anguleuse  qui  le  borne  au  nord,  du  côté  de  Jaca.  Le 
nouveau  monastère  est  au  centre  d'une  immense  pelouse,  d'où  ses  bâtisses  blan- 
ches, encore  grandies  par  la  raréfaction  de  l'air,  se  détachent  avec  une  certaine 
ampleur  monumentale.  Mon  ami  le  bénédictin  ne  m'avait  pas  trompé  :  c'est  une 
caserne,  une  superbe  caserne,  mais  voilà  tout.  Un  beau  réfectoire,  de  larges  cor- 
ridors, des  cellules  savamment  prémunies  contre  le  chaud  et  le  froid,  et  où  l'on 
n'a  pas  épargné  l'espace,  ce  confortable  de  la  vie  cloîtrée;  une  vaste  chapelle  sans 
caractère  architectural  bien  prononcé,  mais  dont  la  nudité  ne  manque  pas  de 
quelque  grandeur,  voilà  tout  ce  qu'on  peut  citer  du  nouveau  couvent  de  Saint- 
Jean  de  la  Peîïa.  Ce  couvent  n'est  lui-même  qu'une  reconstruction  datant  à  peine 
de  1816.  L'ancien  édifice,  qui  fut  détruit  pendant  la  guerre  de  l'indépendance,  et 
qu'on  avait  mis  quarante  ans  à  bâtir,  passait  pour  un  des  meilleurs  morceaux  de 
l'architecture  du  xvne  siècle.  Ce  qu'on  ne  se  lasse  pas  d'admirer,  c'est  l'aspect  tout 
à  la  fois  vaste  et  recueilli  d,u  paysage  environnant.  Pas  un  bruit,  pas  une  ombre, 
pas  une  image  lointaine  d'en  bas  n'en  troublent  l'immobile  sérénité.  Au  nord  et 
au  couchant,  une  vaste  ceinture  de  pins  voile  l'amphithéâtre  des  Pyrénées.  Au 
levant  et  au  sud,  le  plateau  perd  ses  vagues  contours  dans  les  profondeurs  du  ciel, 
et  reproduit  à  l'œil  l'horizon  infini  de  la  pleine  mer;  la  terre  semble  avoir  disparu 
pour  qui  la  cherche  en  dehors  du  cloître  où  on  est  venu  l'oublier. 


III.     SARAGOSSE.    ROSEAUX    ET     RQNDALLAS. 


A  l'époque  de  mon  voyage,  la  guerre  civile,  à  peu  près  terminée  en  Navarre, 
s'était  concentrée  sur  Saragosse  et  ses  alentours;  l'immobile  Aragnon,  aux  prises 
avec  une  révolution  constitutionnelle,  me  promettait  un  curieux  spectacle  :  du  choc 
de  ce  moyen  âge  vivant  contre  les  plus  jeunes  idées  du  siècle  devaient  jaillir 
d'étranges  contrastes,  de  sanglants  et  bizarres  anachronismes,  dont  les  rares  échos 
tombaient,  de  loin  en  loin,  comme  une  sinistre  énigme,  sur  l'Europe  étonnée.  Je 
louai  donc  jusqu'à  Saragosse  le  muletier  qui  m'avait  conduit  à  Jaca. 

A  Anzanigo,  où  j'arrivai  vers  le  milieu  du  jour,  je  demandai  vainement  à  dîner. 
A  toutes  mes  instances,  les  filles  de  l'hôtellerie  répondaient  qu'un  gavacho  pouvait 
bien  attendre,  puisque  d'honnêtes  chrétiens  attendaient  aussi.  Dans  le  langage 
haineux  du  paysan  aragonais,  gavacho  désigne  indistinctement  un  Français  et 

L'animal  dont  on  fait  les  jambons  de  Bayonne. 

Ces  demoiselles  étaient,  à  certains  égards,  excusables.  Toute  une  caravane  de 
muletiers  m'avait  précédé  dans  l'hôtellerie,  et  le  muletier  est  un  po.uyoir  dans  les 


PENDANT    LA    GUERRE    CIVILE.  295 

posadas  espagnoles,  où  il  dispose  tyranniquement  de  tout,  depuis  la  guitare  de 
l'hôte  jusqu'à  la  maritorne  traditionnelle  inclusivement.  Je  m'estimai  fort  heureux 
d'être  admis  à  la  table  de  ces  messieurs,  et  je  fus,  j'ose  le  dire,  l'objet  de  leurs 
attentions.  Quelques  lieues  après  Anzanigo,  on  atteint,  par  une  série  de  monticules 
échelonnés  comme  des  gradins,  la  cime  la  plus  méridionale  des  Pyrénées.  De  ces 
hauteurs,  on  domine  Ayerbe  et  le  château  en  ruines  de  ses  marquis.  Quelques  pe- 
tites tours  d'observation,  pouvant  échanger  entre  elles  des  signaux,  dessinent  en- 
core, de  sommet  en  sommet,  la  ligne  qui,  du  vme  au  xie  siècle,  fut  la  frontière  des 
chrétiens  de  Sobrarbe.  Cette  vue  réveilla  les  goûts  mélomanes  de  mon  muletier, 
qui ,  sachant  le  pays  fréquemment  traversé  par  les  estafettes  établies  entre  la 
faction  de  Navarre  et  celle  de  Catalogne,  se  montrait,  depuis  une  heure,  très- 
circonspect  à  l'endroit  des  prétentions  de  don  Carlos ,  et  il  chanta  sur  un  air 
de  jota  : 

Vinieron  los  Sarracenos 
Y  nos  matàron  à  palos; 
Pues  Dios  esta  por  los  malos 
Cuando  son  mas  que  los  buenos  (1). 

Des  hauteurs  voisines  d'Ayerbe,  on  découvre  dans  son  entier  l'immense  lande  de 
Gurrea,  vrai  désert  d'Afrique,  qui  sépare  Saragosse  des  Pyrénées.  A  sa  surface 
calcinée,  l'air,  devenu  visible  cornue  à  la  bouche  d'une  fournaise  ou  au  passage 
d'un  fer  incandescent,  vibre  et  ondule  avec  tous  les  caprices  du  mirage  Le  Gallego, 
profondément  encaissé,  projette  son  ruban  d'argent  le  long  du  désert.  Ayerbe  n'est 
qu'une  grande  et  laide  bourgade  où  je  passai  la  nuit.  Dès  qu'on  me  sut  gavacho, 
on  me  montra  obligeamment  l'endroit  où  vingt  gendarmes  de  la  garde  impériale, 
après  avoir  été  promenés  dans  les  rues,  la  selle  au  dos  et  la  bride  à  la  bouche, 
furent  attachés  à  deux  pas  d'un  bûcher  dont  la  flamme,  courbée  par  le  vent, 
venait  lécher  leurs  membres  nus.  Quand  le  vent  se  montrait  trop  paresseux,  on 
lui  substituait  des  jets  d'huile  bouillante.  Ces  souvenirs  de  1808,  à  peu  près 
effacés  dans  le  reste  de  l'Espagne,  sont  encore  très-vivaces  en  Aragon.  La  haine 
s'y  alimente  du  voisinage  ;  c'est  l'éternelle  histoire  des  frères  ennemis.  Saragosse, 
qui  laisse  ronger  par  la  poussière  de  huit  siècles  les  bannjères  conquises  sur  les 
Maures,  renouvelle  très-soigneusement,  à  la  façade  de  ses  maisons,  le  lait  de  chaux 
destiné  à  faire  ressortir  la  noire  empreinte  des  balles  françaises. 

Le  lendemain,  nous  abordâmes  le  désert  de  Gurrea,  et,  pendant  douze  mortelles 
heures,  sous  un  soleil  de  plomb,  dans  les  flots  d'une  poussière  brûlante,  nous 
eûmes  l'avant-goût  d'un  voyage  d'agrément  à  Tombouctou.  Le  surlendemaiu,  nous 
entrions  à  Saragosse  par  le  vieux  pont  del  Anyrt,  en  face  du  Pilar,  dont  le  dôme 
et  les  clochetons ,  extérieurement  revêtus  de  faïences  coloriées,  scintillent  au  loin 
comme  d'énormes  cristaux  à  facettes.  C'est  à  Sarogosse  que  je  voudrais  traduire 
le  Romancero,  si  le  Romancero  pouvait  être  traduit.  Façades  éeu,ssonnées  et 
rouillées,  fenêtres  en  meurtrières,  rues  mystérieuses  comme  un  gwet-apens,  noirs 
couvents  dormant  au  soleil,  immenses  labyrinthes  de  pierre,  où  les  clochers  sou,t 
plus  nombreux  que  les  hommes,  tout  garde  à   Saragosse  l'empreinte  de  cette 

(1)  <x  Vinrent  les  Sarrasins,  —  et  ils  nous  étrillèrent  d'importance,  —  car  Dieu  est  pour 
les  méchants,  —  quand  ils  sont  plus  forts  que  les  bons.  » 


296  LARAGON 

vieille  Espagne,  qui  se  faisait  déjà  si  vieille  au  temps  de  Charlemagne  et  du  Maure 
Gazul.  Tolède  et  Burgos,  les  deux  villes  momies,  n'en  approchent  point.  Deux 
heures  de  l'après-midi  sonnaient,  l'heure  de  la  sieste;  aussi  la  ville  semblait-elle 
déserte  comme  au  jour  du  jugement.  Pas  un  murmure  ne  s'élevait  de  l'immense 
damier  des  rues,  si  ce  n'est  au  passage  de  deux  ou  trois  groupes  de  galériens, 
dont  les  formes  athlétiques,  les  visages  bronzés,  dépassant  l'ombre  de  quelque 
grêle  tour  sarrasine,  allaient  silencieusement  se  perdre  sous  un  pesant  arceau  des 
Goths,  ou  parmi  les  ruines  que  firent  nos  boulets.  Survint  un  autre  galérien,  qui, 
plus  éveillé  que  les  autres,  chantait  d'une  voix  lamentable  : 

Mas  que  estrellas  en  el  cielo, 
Yo  le  diera  punaladas... 

«  Plus  qu'il  n'y  a  d'étoiles  au  ciel,  —  je  lui  donnerais  des  coups  de  couteau.  »  Et 
là-dessus  l'horloge  de  la  Séo  sonna  pour  la  seconde  fois  deux  heures,  que  répéta 
l'Archevêché,  que  répétèrent  successivement  et  à  cinq  minutes  d'intervalle  le  Pilar, 
l'Hospice,  la  Casa-Lonja,  l'Escuelapia,  et  une  trentaine  de  couvents,  ce  qui  permet 
de  savoir  qu'il  est  deux  heures  pendant  une  bonne  heure  et  demie. 

Mon  muletier,  qui  connaissait  la  ville,  me  logea  chez  un  petit  bourgeois  de  la 
rue  de  la  Tour-Neuve,  près  de  la  place  SanFelipe.  Cette  Tour-Neuve  se  nomme 
ainsi  depuis  neuf  cents  ans,  et  se  dresse  isolée  au  milieu  de  la  place  San-Felipe, 
qu'elle  menace  de  son  effrayante  masse  quadrangulaire,  comme  un  legs  d'immor- 
telle haine  laissé  là  par  les  Sarrasins  proscrits.  La  tour  de  Pise  n'est  guère  plus 
inclinée.  La  rue  est  en  parfaite  harmonie  avec  ce  sombre  accompagnement.  Nulle 
part,  dans  Saragosse,  plus  noires  broderies  de  pierre  et  de  fer  n'émaillent  de  plus 
noires  façades;  nulle  part  balcons  plus  jaloux  ne  protègent  de  leurs  trèfles  rouilles 
de  plus  menaçantes  embrasures.  —  OCalderon,  pensai-je,  pourquoi  vos  don  Félix 
et  vos  Elvire  ne  sont-ils  plus  là?  —  Deux  coups  discrètement  frappés  à  la  porte 
répondirent  à  cette  exclamation  mentale,  et  ma  vieille  hôtesse  entra,  m'apportant 
sur  un  antique  plateau  de  faïence  le  chocolaté  obligé.  —  Quoi  !  me  dit-elle,  vous 
voilà  déjà  au  balcon,  senor  Francesito?  Vous  y  prendrez  goût,  je  vous  jure. 

—  J'en  suis  persuadé,  dona  Escolastica. 

—  Surtout,  reprit  dona  Escolastica  en  clignant  de  l'œil,  n'oubliez  pas  que  je 
vous  ai  laissé  le  roseau. 

—  Quel  roseau  ? 

—  Vous  le  voyez  là,  dans  cet  angle...  Le  plus  heureux  roseau  de  Saragosse,  sans 
me  vanter. 

—  Sur  mon  honneur,  je  ne  comprends  pas. 

Mon  accent  fut  sans  doute  empreint  de  vérité,  car  dona  Escolastica  laissa  tomber 
ses  bras  comme  dans  le  paroxysme  de  l'étonnement. 

—  Parlez-vous  sérieusement?  Jésus  de  mon  âme,  vous  n'avez  donc  chez  vous 
ni  balcons  ni  voisines  ? 

—  Mais  encore  une  fois,  repris-je,  plus  intrigué  que  jamais,  qu'a  de  commun 
ce  roseau  avec  les  balcons  et  les  voisines? 

Pour  toute  réponse,  la  senora  prit  dans  un  coin  le  roseau  qu'elle  m'avait  montré, 
et  qu'assurément  je  ne  supposais  pas  inscrit  dans  l'inventaire  de  mes  meubles  ; 
elle  fixa  un  papier  à  l'un  de  ses  bouts,  et,  le  promenant  sur  la  façade  delà  maison 
attenante  : 


PENDANT    LA    GUERRE    CIVILE.  297 

—  Ce  roseau,  caballero,  commande  (manda)  à  deux  balcons  (deux  balcons  for- 
maient, en  effet,  la  tangente  au  quart  de  cercle  décrit  par  le  roseau)  ;  deux  balcons , 
reprit  dofia  Escolastica  avec  un  légitime  orgueil  de  propriétaire,  et  trois  sefioras 
par  balcon! 

Dofia  Escolastica  disait  vrai.  Un  roseau  délicatement  fendu  à  l'une  des  extré- 
mités, de  manière  à  pouvoir  retenir  un  billet,  régit  à  Saragosse  et  dans  quelques 
autres  villes  d'Espagne  les  innombrables  intrigues  de  balcon.  Tout  voisin  bien 
appris  donne  le  signal  à  sa  voisine,  et  il  faut  bien  mal  signer  son  nom  ou  bien  mal 
nouer  sa  cravate  pour  ne  pas  obtenir  une  réponse  courrier  par  courrier,  je  veux 
dire  roseau  par  roseau.  Cet  échange  de  madrigaux  et  de  dédains  quintessenciés  ne 
crée  d'ailleurs,  de  part  et  d'autre,  ni  droits  ni  devoirs.  C'est  Pinoffensive  passion 
de  l'hôtel  de  Rambouillet  traduite  en  prose  des  romans  de  chevalerie.  En  revanche, 
une  lettre  sans  signature,  surtout  un  refus  d'écrire,  équivalent  à  un  aveu,  et  alors 
c'est  à  l'église  de  Notre-Dame  de  Pilar  que  se  continue  l'intrigue.  Chaque  soir,  à 
l'heure  du  rosaire,  quand  l'immense  basilique  n'a  pas  encore  couronné  de  flammes 
ses  candélabres  d'or,  et  que  la  lampe  perpétuellement  allumée  devant  la  statue 
miraculeuse  de  la  Vierge  (1)  projette  seule  une  lueur  discrète  sous  les  arceaux, 
les  amoureux  viennent  s'agenouiller  l'un  près  de  l'autre  et  causent  de  leurs 
affaires,  sans  que  nul  y  trouve  à  redire.  L'Espagne  a  toujours  un  peu  mêlé  la  dé- 
votion à  l'amour,  et  cet  accouplement,  dont  l'extase  de  sainte  Thérèse  n'est  peut- 
être  que  l'expression  épurée,  est  encore  aujourd'hui,  comme  autrefois,  chez  nos 
voisins,  le  thème  invariable  de  l'élégie  amoureuse.  Si  une  circonstance  imprévue 
empêche  le  rendez-vous,  on  se  confie  de  part  et  d'autre  à  un  employé  de  l'église. 
A  l'époque  de  mon  passage  à  Saragosse,  le  sonneur  du  Pilar  était  justement  renommé 
pour  sa  discrétion. 

La  fin  du  jour  approchait,  et  l'intérieur  des  balcons  commençait  à  bourdonner 
déjà  d'un  murmure  confus  de  voix  féminines.  Ça  et  là  un  rayon  du  soleil  couchant 
allait  chercher  dans  le  pli  des  rideaux  le  creux  d'une  main  mignonne;  mais  ces 
rideaux  restaient  inexorablement  fermés.  Enfin  une  tête  de  femme  se  montra,  puis 
deux,  puis  trois;  et,  l'ombre  envahissant  d'un  seul  jet  la  rue  de  la  Tour-Neuve, 
tous  les  balcons  reprirent  leur  toilette  de  mantilles,  la  plus  gracieuse  toilette  que 
puisse  faire  un  grand  balcon  noir.  Mes  voisines  de  côté  et  de  face  répondirent  à  mon 
salut  par  un  signe  de  tête  familier,  comme  cela  se  pratique  entre  voisins  de 
balcon. 

Pendant  une  heure,  à  partir  du  coucher  du  soleil,  les  balcons  de  Saragosse  se 
transforment  en  salons  de  visite,  où  les  senoras  rient  et  parlent  toutes  à  la  fois, 
tandis  que  leurs  silencieux  maris  lisent  à  l'écart  les  journaux.  La  manœuvre  des 
roseaux  ne  commence  jamais  qu'à  la  nuit  noire,  et  quand  le  bruit  simultané  des 
portes  qu'on  verrouille  et  des  tambours  qui  battent  la  retraite  sur  la  place  de  la 
Constitution  a  mis  en  fuite  les  importuns.  Pendant  que  les  balcons  du  premier  et 
du  second  étage  vont  leur  train,  les  rejas  du  rez-de-cuaussée  ne  demeurent  point 
inactives.  On  appelle  rejas  d'énormes  cages  de  fer  qui  débordent  de  la  façade,  à 
deux  pieds  au-dessus  de  la  rue.  Les  mères  les  plus  vigilantes  s'inquiètent  beaucoup 
moins  de  la  sagesse  des  filles  que  de  la  solidité  des  rejas.  C'est  là  que  le  novio 

(1)  Celte  statue,  dit  la  légende,  est  tombée  du  ciel,  dans  le  xi8  siècle,  vers  le  temps  de 
la  prise  de  Saragosse  par  l'empereur  Alonzo-le-BaUulleur.  Le  manteau  et  la  couronnedont 
on  la  pare  les  jours  de  fêle  sont  estimes  plusieurs  millions. 


298  l'aragon 

(fiancé)  vient  chaque  soir  entretenir  sa  novia  avec  la  permission  des  grands  pa- 
rents, hlnfin  les  caves  même  n'envient  rien  ni  aux  balcons,  ni  aux  rez-de-chailssée. 
La  plupart  de  ces  caves  sont  des  cabarets,  où,  à  la  nuit,  la  marrana  vient  danser 
avec  son  marrano,  qui,  depuis  le  matin,  s'y  livre  à  des  festins  de  morue  frite.  Le 
marrano  est  à  Saragosse  ce  qu'est  le  manolo  à  Madrid,  le  jaque  à  Malaga,  à  cette 
différence  près  que  le  jaque  et  le  manolo  font  semblant  de  travailler  le  jour  à 
quelque  chose,  tandis  que  le  marrano  n'a  pour  mission  que  de  manger  de  la  morue 
frite  de  l'aube  à  la  brune. 

Un  soir  que  la  tiédeur  embaumée  d'une  nuit  de  juillet  m'avait  retenu  plus  tard 
que  d'ordinaire  à  mon  balcon,  je  vis  passer  une  rondalla,  probablement  la  der- 
nière rondalla.  Le  vent,  si  faible  qu'on  ne  l'entendait  pas,  jetait  à  chaudes  bouffées 
dans  la  ville  les  senteurs  de  romarin  enlevées  à  la  plaine.  On  aurait  dit  le  recueil- 
lement et  les  parfums  d'une  immense  basilique.  A  intervalles  inégaux,  semblable 
au  son  de  l'orgue,  s'élevait  une  lente  ondée  de  mugissements  :  l'Èbre  venait  de 
briser  de  plus  fortes  vagues  aux  arches  du  vieux  pont  del  Angel,  et,  sur  tous  ces 
parfums,  ces  silences  et  ces  bruits,  le  ciel  jetait  son  illumination  d'étoiles,  frangée 
en  guirlandes  fantastiques  par  la  silhouette  des  pignons  et  des  clochers.  Tout  à 
coup  un  murmure  croissant  de  guitares  et  de  mandores  s'éleva  dans  la  direction 
de  la  place  du  Marché.  A  ce  signal,  la  rue  entière,  qui  semblait  endormie,  se 
réveilla  avec  fracas.  — Rondalla!  criaient  joyeusement  les  senoras,  accourues 
sur  le  balcon  dans  le  plus  simple  négligé.  —  Rondalla!  rondalla!  hurlaient  les 
marranos  avinés,  sortant  en  foule  des  cabarets  pour  aller  rejoindre  avec  leurs 
guitares  la  sérénade  ambulante. 

La  sérénade  approchait.   Au  vacarme  centuplé  des  instruments  se  joignit  un 
long  cri  lugubre  comme  la  première  phrase  d'un  Requiem,  puis  un  silence,  puis 
ce  même  cri  répété  jusqu'à  six  fois,  avec  un  égal  nombre  de  silences,  et  tout  cela 
dans  un  faux-bourdon  étrange,  fantastique,  aigre,  riant  et  funèbre  tout  à  la  fois. 
A  la  sixième  reprise,  les  voix  se  taisent  brusquement  et  d'aplomb,  comme  si  tous 
les  chanteurs  étaient  frappés  de  mort  au  milieu  de  la  dernière  note;  mais  un  im- 
perceptible frôlement  de  guitare  s'empare  peu   à  peu  de  l'oreille.  Ce  ne  sont 
d'abord  que  des  ritournelles  capricieusement  filées,  où  lutine  çà  et  là  le  timbre 
cristallin  des  mandores.  Le  rhythme  devient  ensuite  plus  véhément;  chaque  note 
éclate, se  brise  en  milliers  de  notes,  et  ce  n'est  plus  qu'un  déluge  de  sons  limpides, 
aigus,  diamantés,  éblouissants,  d'étincelles  d'arpèges  pétillant  en  crescendo,  mou- 
rant en  soupir,  remontant  et  tourbillonnant  en  gammes  effrénées,  inouïes,  et 
d'une  vitesse  qui  tient  du  vertige,  pour  s'éteindre  dans  un  silence  aussi  inattendu 
que  celui  où  viennent  d'expirer  les  voix.  Les  chanteurs  reprennent  après  deux  ou 
trois  pauses.  Tel  est  l'air  national  des  Aragonais,  la  jota  aragonesa,  déjà  popu- 
larisé en  France  par  quelques  théâtres,  niais  dont  on  ne  peut  comprendre  l'effet 
magique  et  sans  nom  que  la  nuit,  sur  les  montagnes  ou  dans  le  sombre  labyrinthe 
d'une  ville  espagnole    La  jota,  par  la  simplicité  de  son  rhythme,  par  les  répéti- 
tions qu'elle  admet,  se  prête  beaucoup  à  l'improvisation,  et  les  improvisations  ne 
manquèrent  pas  celte  nuit-là;  maint  impertinent  solo  fit  rougir  à  tour  de  rôle 
les  senoras  du  voisinage  que  le  médisant   improvisateur  finissait,  du  reste,  pat 
comparer  à  toutes  les  fleurs  d'un  parterre  et  à  toutes  les  saintes  du  paradis. 
De  stations  en    stations,  la   rondalla   arriva   sous  le  balcon  de  ma   voisine  de 
gauche,  divine  blonde  de  ce  beau  sang  flamand  qui,  en  Espagne,  s'est  con- 
servé si  pur  quoique  adouci,  depuis  le  règne  de  Charles-Quint,  et  ma  voisine  obtint 


PENDANT    LA    GUERRE    CIVILE.  299 

les  trois  couplets  suivants,  qui,  je  regrette  de  le  dire,  n'étaient  pas  une  impro- 
visation : 

Y  los  angeles  del  cielo, 

A  quien  Dios  mismo  formô, 
Truecan  lo  blanco  por  duelo, 
Porque  no  son  en  el  suelo, 
A  miraros  como  yô. 

Y  las  hermosas  pasadas 
Que  fueron  ya  desta  vida 
Son  contentas  y  pagadas, 
Porque  fueron  enterradas 
Primero  que  vos  nacida. 

Y  los  difuntos  pasados, 

Por  mucho  santos  que  fuesen, 
En  la  gloria  son  penados, 
Desconientos,  no  pagados, 
Por  morir  sin  que  os  viesen  (1). 

L'intermède  des  guitares  et  des  mandores  reprit;  mais,  dès  les  premières  me- 
sures, les  musiciens  s'arrêtèrent  déconcertés  :  une  cinquantaine  de  voix  chantaient 
sur  un  autre  air  à  deux  cents  pas  de  là,  du  côté  de  la  rue  de  las  Botigas  ondas. 
—  Sainte  Vierge!  voici  maintenant  les  autres!  s'écria  le  peuple  féminin  des  bal- 
cons avec  de  petites  frayeurs  mêlées  de  plaisir.  —  Les  autres!  répétèrent  les 
concertants  furieux  à  travers  un  déluge  d'épouvantables  jurons.  La  seconde  troupe 
continuait  imperturbablement  son  air,  la  première  reprit  le  sien ,  et  elles  s'avan- 
cèrent l'une  contre  l'autre  en  raclant  de  la  guitare  sur  des  tons  différents.  Au 
moment  de  la  rencontre,  chaque  troupe  émit  la  prétention  de  tenir  la  rue.  et  on 
tira  les  couteaux  :  simple  rivalité  de  sociétés  philharmoniques.  Tous  les  quartiers 
de  Saragosse  avaient,  de  temps  immémorial,  à  cette  époque,  leurs  troupes  d'ama- 
teurs, aussi  divisées  entre  elles  que  les  Capulets  et  les  àiontaigus  du  moyen  âge 
italien,  et  dont  le  point  d'honneur  consistait  à  s'interdire  l'une  à  l'autre  l'exercice 
de  la  guitare.  C'est  en  cela  que  consistaient  les  rondallas.  Je  parle  au  passé,  car, 
dès  le  lendemain,  l'autorité  fît  placarder  un  ordre  qui  proscrivait  à  l'avenir  toute 
espèce  de  rondalla.  L'autorité  fut  influencée,  dit-on,  par  le  faux  bruit  qu'on  s  était 
servi  d'armes  à  feu ,  innovation  qui  fût  devenue  très-dangereuse  pour  les  simples 
spectateurs.  Je  puis  affirmer  que  ce  bruit  était  une  calomnie.  A  la  vérité,  plusieurs 
de  ces  messieurs  étaient  armés  de  tromblons,  ce  qui  ne  lire  pas  à  conséquence 
dans  le  pays;  mais  on  ne  se  servit  que  du  couteau.  A  la  première  explosion  d'in- 
jures et  de  cris  avait  succédé  une  sorte  de  silence.  Il  faudrait  le  pinceau  de  Goya 
ou  la  plume  d'Hoffmann  pour  peindre  cette  mêlée  presque  muette,  ces  tètes  noires 
qui  s'agitaient,  ces  bras  aussitôt  baissés  que  levés,  ces  couteaux,  ces  poitrines  nues, 
ces  ceintures  rouges,  vertes  ou  bleues,  reluisant,  tournoyant  ou  volant  en  lam- 
beaux à  la  lueur  des  lanternes,  et  ces  mandores  brisées  en  rendant  un  son  acre 

(1)  «  ....  Et  les  anges  du  ciel,  —  que  Dieu  lui-même  a  formés,  —  changent  le  blanc  en 
deuil,  —  n'étant  pas  sur  la  terre  —  à  vous  voir  comme  moi. 

»  Et  les  belles  d'autrefois,  —  qui  ne  sont  plus  de  cette  vie,  —  sont  heureuses  et  récom- 
pensées, —  puisqu'elles  étaient  enterrées  —  avant  que  vous  fussiez  née. 

»  Et  les  trépassés  d'autrefois,  —  tout  saints  qu'ils  fussent,  —  pleurent  dans  la  gloire,  — 
malheureux  et  sans  récompense,  —  pour  être  morts  sans  vous  voir.  » 


500  l'aragon 

et  plaintif.  Va  homme,  un  seul,  resta  sur  le  carreau.  La  rue  et  les  balcons  furent 
déserts  en  un  clin  d'œil,  car,  en  Espagne,  le  témoin  d'un  meurtre  est  ordinaire- 
ment mis  au  secret. 


IV. CABRERA  ET  MONTÉS  DEVANT  SARAGOSSE. 


Peu  de  jours  après  la  rondalla,  nous  eûmes  une  assez  chaude  alerte.  Cabrera, 
après  avoir  écrasé  à  Maëlla  les  derniers  débris  de  la  garnison  de  Saragosse,  était 
tombé  le  matin  même  sur  la  banlieue  de  la  ville,  et,  du  haut  de  la  Tour-Neuve,  on 
voyait  se  rétrécir  d'heure  en  heure  le  cercle  lugubre  de  l'incendie,  cet  avant-cou- 
reur de  l'assaut.  Quand  je  dis  nous,  en  parlant  d'alerte,  je  fais  insulte  au  flegme 
de  ces  dignes  Saragossans.  C'était  un  dimanche  qu'on  avait  eu  avis  de  l'approche 
des  carlistes,  et,  suivant  l'usage  immémorial  du  dimanche,  la  population  s'était 
répandue  tout  entière  en  dehors  des  remparts,  à  portée  de  carabine  des  éclaireurs 
ennemis.  Les  petits  bourgeois  dînaient  en  famille  sous  les  platanes  du  Torrero. 
Les  marranos  éparpillés  sur  le  champ  du  Sépulcre,  au  bruit  des  guitares  raclées 
derrière  les  barreaux  de  fer  de  l'Aijaferia  (1)  par  les  prisonniers  factieux,  défiaient, 
en  dansant,  les  premières  fraîcheurs  du  cierço,  sorte  de  mistral  aragonais  qui 
apporte  parfois  les  glaces  de  Norwége  aux  citronniers  en  fleur.  Le  beau  monde 
enfin  émaillait  de  capes ,  de  mantilles,  d'éventails  de  nacre  et  d'épaulelles  d'or 
l'aristocratique  boulevard  de  Santa-Engracia,  et  ça  et  là  quelques  groupes  bruyants 
commentaient  avec  chaleur  la  polémique  engagée  la  veille  entre  les  deux  jour- 
naux de  Saragosse  sur  le  mérite  intrinsèque  du-  romantisme  français.  De  temps  à 
autre  ,  un  paysan  effaré  venait  chercher  le  général  San-Miguel  dans  la  cohue  des 
promeneurs  : 

—  Quoi  de  nouveau?  lui  demandait-on  au  passage. 

—  L'avant-garde  est  à  dix  minutes ,  au  moulin  de  la  Casa-Blanca. 

—  Ils  s'arrêteront  là  pour  ce  soir,  se  disaient  les  questionneurs  en  manière 
d'à  parte,  et  chacun  reprenait  paisiblement  la  causerie  interrompue. 

J'accostai  un  groupe  de  sept  ou  huit  voisines.  La  conversation  était  beaucoup 
plus  sérieuse  chez  ces  dames,  car  il  s'agissait  du  bal  masqué  annoncé  pour  le  15, 
à  l'occasion  des  fêtes  du  Pilar.  —  Vrai!  doïïa  Angustias?  —  Oui,  ma  chère,  j'at- 
tends un  domino  de  France.  Savez-vous  les  vilaines  choses  qu'on  raconte  de 
Cabrera?  —  Des  horreurs,  ma  chère!  Est-il  noir  ou  rose?  —  Noir.  Venez  à  ma 
tertulia  et  amenez-moi  Dolorès.  —  Dolorcita,  la  pauvre!  vous  savez  bien  que  sa 
robe  de  deuil  n'est  pas  encore  prêle.  —  Ay!  que  lastima!  son  frère  dansait  si 
bien  i  —  Fobrecilo!  c'est  avec  moi  qu'il  a  dansé  son  dernier  britanno.  —  Ce  ne 
sont  pas  les  danseurs  qui  feront  faute  cette  année...  Et  les  senoras  se  montraient 
du  coin  de  l'œil  un  cercle  nombreux  d'officiers  qui  faisaient,  à  quelques  pas  de 
là,  tous  leurs  efforts  pour  attirer  l'attention  des  jolies  promeneuses. 

Ces  officiers  paraissaient  très-contents  d'eux-mêmes.  Chaque  déroute  de  l'armée 
du  centre  (et  l'année  1838  en  avait  vu  de  nombreuses)  rejetait  à  Saragosse  deux 
ou  trois  états-majors  sans  cadre,  qui  promenaient  six  mois  durant  dans  les  balcons 

(1)  Ancien  palais  des  rois  maures  de  Saragosse,,  converti  en  prison,  et  où  se  trouvaient 
détenus  huit  cents  prisonniers  factieux. 


PENDANT    LA    &UERRE    CIVILE.  301 

et  les  paseos  de  la  ville  leurs  avantages  personnels  et  leur  superbe  dédain  pour  le 
civil.  C'était,  sans  variante  aucune  et  aux  victoires  près,  l'antagonisme  impérial 
du  «  bourgeois  »  et  du  «  traîneur  de  sabre.  »  Comme  partout,  le  beau  sexe  avait 
pris  fait  et  cause  pour  l'armée,  et,  dans  un  temps  où  le  plus  mauvais  cadet  de 
village  se  mêlait  de  porter  l'épaulette,  je  vous  laisse  à  penser  la  besogne  des  mères, 
des  frères  et  des  maris.  La  France  se  trouvant  un  peu  mêlée  à  toutes  les  façons 
du  dandysme  ultra-pyrénéen,  ces  modernes  Almaviva  avaient  pris  au  mot  les  mus- 
cadins du  directoire,  et  la  moitié  de  leurs  visages  disparaissait  dans  les  profon- 
deurs d'un  col  exorbitant,  assez  large  du  reste  pour  permettre  des  airs  penché- . 
Joignez  à  cela  le  grasseyement  andaloux,  qui  eût  fait  se  pâmer  Garât  lui-même. 
Ces  messieurs  n'avaient  eu  garde  surtout  d'omettre  la  «  légèreté  française,  »  cette 
tradition  qu'il  faut  aller  chercher  maintenant  à  Madrid  ou  à  Moscou  :  l'œil  aussi 
vaurien  que  possible,  le  poing  à  la  hanche,  le  jarret  tendu,  ils  paradaient  imper- 
tinemment  autour  des  senoras  éblouies,  en  se  communiquant  leurs  remarques  à 
haute  et  intelligible  voix,  comme  doivent  le  faire  de  jeunes  héros  pris  de  vin. 

Il  circulait  pourtant  dans  cette  foule  endimanchée  une  vague  inquiétude  et 
parfois  des  éclairs  de  colère.  Montés,  le  fameux  torero,  qui  devait  arriver  de  Ma- 
drid pour  les  courses  du  Pilar,  parviendrait-il  à  percer  l'armée  factieuse?  Quand 
ce  doute  attristant  venait  suspendre  les  causeries,  peu  s'en  fallait  que  la  popu- 
lation ne  se  précipitât,  furieuse,  vers  les  bivouacs  de  Cabrera.  Les  marranos  seuls 
prenaient  la  chose  avec  philosophie.  —  Si  no  hay  toros,  habrâ  prisioncros ;  ce  si 
on  ne  donne  pas  des  taureaux,  on  donnera  des  prisonniers,  »  se  disaient-ils  l'un 
à  l'autre,  et  les  jeunes  marranas,  joignant  le  geste  à  la  parole,  faisaient  coquette- 
ment glisser  leur  index  sous  leur  menton,  en  saluant,  à  travers  les  grilles  de  fer 
de  l'Aljaferia,  les  prisonniers  en  question ,  qui  grattaient  de  plus  belle  la  guitare 
en  l'honneur  de  ces  demoiselles. 

En  somme,  le  7  octobre  1838  fut  un  dimanche  assez  gai.  Ce  n'était  ni  bravade, 
ni  apathie  de  la  part  des  Saragossans  ;  mieux  que  cela,  c'était  de  la  belle  et  bonne 
indifférence,  commune,  du  reste,  à  cette  époque,  à  tous  les  Espagnols.  Cinq  ans 
de  troubles  avaient  porté  à  son  apogée  la  lassitude  des  esprits.  A  force  de  tour- 
noyer dans  cet  inexorable  cercle  de  sacrifices  inutiles,  de  succès  et  de  défaites 
saus  résultat,  de  luttes  toujours  renaissantes,  nos  placides  péninsulaires  avaient 
pris  le  sage  parti  de  fermer  les  yeux  sur  tout.  L'Espagne  était  à  la  guerre  civile 
comme  on  est  ailleurs  en  hiver  ou  en  été.  En  vain  l'habile  tragédienne  s'étudiait- 
elle  à  varier  les  péripéties  du  drame  :  le  spectateur  n'applaudissait  ni  ne  sifflait, 
et,  si  elle  a  fini  par  baisser  la  toile,  c'est  qu'elle  a  vu  son  parterre  de  quinze  mil- 
lions d'hommes  bien  près  de  s'endormir. 

Le  cierço,  devenu  tout  à  coup  glacial,  fit  ce  que  n'avait  pu  Cabrera;  il  força  la 
population  à  rentrer,  et  le  général  San -Miguel  s'empressa  de  faire  fermer  les 
portes.  Le  sort  de  son  prédécesseur  Esteller,  assassiné  le  5  mars  précèdent,  pour 
avoir  laissé  Cabauero  pénétrer  pendant  la  nuit  dans  la  ville,  lui  donnait  sans  doute 
à  réfléchir.  Les  marranos,  ne  comprenant  pas  l'utilité  d'un  général  qui  ne  savait 
pas  faire  respecter  leur  sommeil,  avaient  traiué  Esteller  par  les  rues  jusqu'à  la 
place  de  la  Constitution,  où  quelques  balles  avaient  achevé  l'œuvre  des  couteaux. 
San  Miguel  fut,  du  reste,  admirable.  Toute  la  soirée,  on  le  vil,  sur  les  trottoirs  du 
Coso,  fumant  et  délibérant  avec  les  marranos  et  les  bourgeois.  Malheureusement 
ces  deux  classes  de  citoyens  n'étaient  pas  d'accord.  Les  bourgeois  conseillaient  la 
panacée  ordinaire,  c'est-à-dire  l'installation  immédiate  d'uue  junte;  mais  les  mar- 
tome  i.  -I 


30:2  i/aragoct 

ranos  parlaient  fort  légèrement  des  juntes,  et  proposaient  de  trancher  à  eux  seuls 
la  question  par  le  massacre  des  prisonniers.  Pour  complaire  aux  bourgois,  San- 
Miguel  convoqua  une  junte;  et  la  junte,  pour  complaire  aux  marranos,  décréta 
pendant  la  nuit  la  mort  d'un  certain  nombre  de  prisonniers,  en  représailles  d'un 
égal  nombre  fusillé  naguère  par  ordre  de  Cabrera.  Tout  le  monde  était  ainsi 
satisfait. 

Cette  satisfaction,  il  est  vrai,  ne  fut  pas  de  longue  durée.  La  junte,  ne  voulant 
ni  exaspérer  l'ennemi,  ni  se  priver,  en  cas  d'assaut,  d'un  otage  précieux»  avait 
décidé  que  l'excution  des  prisonniers  n'aurait  lieu  que  plus  tard;  mais,  le  lende- 
main, les  marranos  s'étaient  réveillés  en  goût  de  sang.  Dès  le  point  du  jour,  ils 
encombraient  la  place  de  la  Constitution,  vociférant  contre  la  junte,  qui  avait 
gâté  leur  première  idée,  et  insistant  pour  le  massacre  immédiat  des  factieux.  San- 
Miguel,  qui  allait  de  groupe  en  groupe,  essayant  de  renouer  les  causeries  de  la 
veille,  n'était  plus  écouté.  En  vain  frappait-il  sur  l'épaule  des  marranos  influents, 
questionnant  l'un  sur  sa  marrana,  l'autre  sur  son  cheval,  un  troisième  sur  l'effet 
probable  de  la  nouvelle  batterie  du  Carmen  :  le  marrano  fronçait  le  sourcil,  et 
s'éloignait  en  murmurant  :  «  Tout  ça  c'est  pour  tromper  le  pauvre  monde;  moi, 
je  préfère  les  prisonniers.  »  Et  l'exaspération  montait  à  son  comble,  et,  de  ce  flot 
de  têtes  noires,  de  cette  tempête  de  voix  irritées,  sortaient,  bourdonnement  lugu- 
bre, quatre  uniques  syllabes  :  —  Degollarlos!  —  massacrons-les!  Un  moment  il 
se  fit  silence,  et  tous  les  visages  se  tournèrent  vers  un  groupe  animé  qui  station- 
nait à  l'entrée  du  Coso.  Bientôt  alla  s'élargissant  autour  de  ce  groupe  une  nouvelle 
ondée  de  murmures,  et  grossi,  de  proche  en  proche,  par  les  colères,  les  joies,  les 
terreurs  de  la  foule,  ce  cri  :  —  Chorizo  s'est  évadé!  —  vint  expirer  au  pied  du 
cercle  où  se  trouvait  enfermé  le  général. 

San-Miguel,  que  je  venais  d'accoster,  pâlit  malgré  tout  son  sang-froid.  Il  n'y 
allait  plus  de  la  vie  des  prisonniers,  mais  de  sa  propre  tête.  Chorizo,  l'épouvante 
des  bourgeois,  l'adoration  des  marranos  et  ta  coqueluche  des  marranas,  était  un 
simple  abatteur,  qui,  à  la  tête  d'une  trentaine  de  coupe-jarrets,  gouvernait  et  oppri- 
mait Saragosse  dans  les  jours  d'émeute.  Chorizo  avait  ordonné  et  dirigé  de  sa 
personne  l'assassinat  public  commis  sept  mois  auparavant  sur  le  général  Esteller, 
et  l'autorité  s'était  acquis  une  certaine  réputation  d'audace  en  envoyant  ce  boucher 
d'hommes  expier  son  forfait  à  la  forteresse  de  Monzon.  Vraie  ou  fausse,  la  nou- 
velle de  l'évasion  de  Chorizo  (1)  devait  sonner  très-mal  aux  oreilles  de  San-Miguel. 
Une  subite  inspiration  le  sauva.  11  parla  bas  à  un  officier,  qui  fendit  en  toute  hâte 
les  groupes,  et,  un  instant  après,  San-Miguel  se  trouvait  seul  sur  la  place  de  la 
Constitution.  La  générale  avait  battu,  et  la  population,  supposant  l'assaut  com- 
mencé, s'était  portée  en  masse  sur  les  remparts.  Pendant  vingt-quatre  heures,  la 
ville  fut  muette  comme  une  nécropole;  çà  et  là  seulement  un  bruissement  de  pas 
annonçait  l'arrestation  de  quelques  suspects,  à  qui  l'Aljaferia  allait  ouvrir  ses 
grilles,  et  dont  les  blêmes  visages  ne  déparaient  pas  ce  cadre  de  solitude  et 
de  mort. 

En  réalité,  l'ennemi  n'avait  pas  bougé  de  ses  bivouacs,  et  tout  danger  disparut 
même  dans  la  matinée  suivante.  Soit  que  l'arrestation  des  suspects  eût  dérangé 
ses  plans,  soit  que,  dans  son  inexpérience  des  opérations  de  siège,  il  n'osât  pas  se 

(1)  Chorizo  (saucisson)  n'était  qu'un  nom  de  guerre  donné  au  Treslaillon  aragonais.  à 
cause  de  sa  petite  taille. 


PENDANT     LA     GUERRE    CIVILE.  3()Ô 

mesurer  avec  ce  colosse  endormi,  dont  la  cuirasse  de  pierre  avait  ébréché,  trente 
ans  auparavant.  l'épée  de  Napoléon,  Cabrera  s'éloigna  de  Saragosse.  Harassés  à 
dessein  de  rondes,  de  marches  et  de  contre-marches  pendant  un  jour  et  une  nuit, 
les  marranos  furent  les  premiers  à  dire  que  la  patrie  était  suffisamment  sauvée. 
Des  prisonniers  et  de  Chorizo,  il  n'en  fut  plus  question. 

Le  lendemain  était  la  fête  anniversaire  de  la  reine,  et,  selon  l'usage,  le  crieur 
public  enjoignit,  à  son  de  trompe,  aux  habitants  «   d'illuminer  sous  peine  d'a- 
mende. »  Comme  on  voit,  l'autorité  saragossane  n'y  mettait  pas  d'hypocrisie.  Per- 
sonne d'ailleurs  ne  s'avisa  d'en  rire  ou  d'en  murmurer.  Aimée  ou  non,  Isabelle  II 
était  le  mot  de  ralliemenl,  le  signe  conventionnel  adopté  par  les  libéraux  :  l'ordre 
d'illuminer  en  son  honneur  ne  choquait  pas  plus  que  n'avait  choqué,  trois  jours 
auparavant,  la  défense  de  porter  le  béret  basque,  iusigne  habituel  des  carlistes. 
—  f'iva  la  reyna  au?i  no  Jo  merezea!  criaient  les  gardes  nationaux  de  Saragosse 
dans  la  nuit  du  5  mars,  en  courant  sus  aux  soldats  de  Cab  ;ùero  ;  m  vive  la  reine, 
bien  qu'elle  ne  le  mérite  pas!  »  —  Cette  façon  froide  et  rassise  d'envisager  les 
choses  qui,  a  certains  degrés,  se  retrouve  dans  toutes  les  provinces  et  caractérisa 
tous  les  partis  espagnols,  a  son  bon  côté.  Si  elle  exclut  le  dévouement  aux  per- 
sonnes, elle  exclut  aussi  ces  rancunes  d'individu  et  de  caste,  qui,  à  l'issue  des 
guerres  civiles,  divisent  ailleurs  les  citoyens.  Pour  l'immense  majorité  des  Espa- 
gnols, la  dernière  lutte  n'a  été  qu'une  partie  loyale,  où  l'enjeu  et  les  droits  étaient 
égaux  de  part  et  d'autre,  où   l'acharnement  était  quelquefois   permis,   mais  en 
dehors  de  laquelle  tout  serait  dit.  La   plupart  des  carlistes  ont  pu  rentrer  en 
Espagne  saus  avoir  à  braver  les  vengeances   du  parti  libéral,  et  sans  songer,  de 
leur  côté,  à  faire  d'inutiles  retours  vers   le  passé.    L'adversaire  n'avait  opposé 
qu'uue  reine  à  leur  roi;  mais  la  reine  était  par  hasard  un  atout,  et  à  cela  que 
répondre?  f'iva  la  reyna  aun  no  lo  merezea!  La  philosophie  pratique  de  l'Espagne 
s'est  toujours  inclinée  devant  une  nécessité  bien   reconnue,  et  c'est  la,  pour  qui 
saura  l'employer,  un  infaillible  moyen  de  gouvernement.  Peu  importe  au  gouverne- 
ment de  cherche:  des  sympathies.  11  ne  sera,  quoi  qu'il  fasse  (dans  certaines  limites, 
bien  entendu),  ni  plus  ni  moins  aimé.  La  condition  essentielle  pour  lui,  c'est  d'eue 
fort,  de  le  paraître  surtout.  Ce  fatalisme  tolérant,  ce  respect  de  l'opinion  et  de  la 
position  d'autrui,  se  sont  exerces  parfois  jusqu'en  pleine  guerre  civile.   Pour  ne 
pas  citer  le  trait  fort  connu  de  ces  soldats  ehrislinos  et  carlistes  qui,  entre  deux 
fusillades |  allaient  se  confondre  dans  les  joyeuses  évolutions  d'un  bal  de  vil  1 
voici  un  autre  trait  qui  se  rapporte  à  la  nuit  du  5  mars.  Deux  tambours  se  rejoi- 
gnent, à  quatre  heures  du  malin,  dans  une  de  ces  étroites  ruelles  de  Saragosse  où 
trois  hommes  ont  peine  à  marcher  de  front,  et  à  plus  forte  raison  deux  tambours: 

—  Pourquoi  bats-tu  la  générale? 

—  Pourquoi  bats-tu  le  rappel? 

—  J'ai  mes  ordres. 

—  J'ai  mes  ordres  aussi. 

En  ce  moment,  une  lanterne  qui  passait  éclaira  chez  l'un  le  béret  carliste,  chez 
l'autre  l'uniforme  bleu  des  nacionahs  saragossans  Deux  français  auraient  dégainé; 
mais  les  deux  tambours  poursuivirent  leur  chemin  de  conserve,  en  continuant  de 
battre,  l'un  la  générale,  l'autre  le  rappel.  Ils  admettaient  réciproquement  la  légi- 
timité de  leurs  baguettes. 


504  l'aragon 


V.  —UN   TOURISTE   EN   CAPILLA. 


J'avais  pris  les  mœurs  constitutionnelles  sur  le  fait;  mais  ce  n'était  là  qu'une 
face  de  la  médaille.  Le  côté  carliste  me  manquait  encore,  et,  pour  tout  avouer,  je 
regrettais  presque  que  Cabrera  ne  m'eût  pas  permis  de  compléter  mes  observations 
sur  ses  coupe-jarrets  aragonais  et  catalans.  Je  n'avais  rien  perdu  pour  attendre. 

Je  partis  au  mois  de  décembre  de  Saragosse  par  un  convoi  de  galères  qui  se  ren- 
dait à  Madrid.  Je  comptais  visiter  ainsi  plus  à  loisir  le  Bas-Aragon,  que  je  décrirai 
en  deux  mots  :  de  Saragosse  à  Almunia,  c'est  un  désert;  d'Almunia  à  Calatayud, 
un  jardin.  Calatayud  se  compose  de  deux  villes  bien  distinctes  :  l'une,  étalant,  au 
pied  d'une  falaise  à  pic,  ses  ruines  romaines  et  gothes,  ses  sveltes  minarets,  qui 
resplendissent  sous  leur  revêtement  de  faïence  coloriée;  l'autre,  bâtie  ou  plutôt 
creusée  dans  la  coupe  verticale  de  la  falaise.  Un  rebord  anguleux  qui  figure  un 
toit,  parfois  un  grossier  placage  de  maçonnerie  en  guise  de  façade,  des  sentiers  en 
boyau  serpentant  d'une  hutte  à  l'autre  comme  sur  la  vase  humide  les  sillons  d'un 
énorme  ver,  donnent  seuls  à  ces  terriers  aériens  l'aspect  d'habitations  humaines. 
A  quelque  distance  de  Calatayud,  les  vignes,  les  amandiers,  les  grenadiers,  dispa- 
raissent; la  pâle  verdure  des  saules  remplace  celle  des  oliviers,  et,  par  une  série 
graduelle  de  collines  que  hérissent  les  tours  de  l'Aragonais  et  du  Goth,  on  atteint 
ce  triste  plateau  de  Castille-Nouvelle,  où  l'élévation  du  sol,  jointe  à  la  pureté  de 
l'air,  improvise,  par  le  40°  de  latitude,  un  climat  hyperboréen. 

Nous  fûmes,  les  premiers  jours,  sur  un  perpétuel  qui-vive.  Un  convoi  de  muni- 
tions et  d'habillements,  destiné  à  l'armée  du  centre,  venait  d'être  dirigé  de  Madrid 
sur  Saragosse,  et  nul  doute  que  les  carlistes  essaieraient  de  le  surprendre  sur 
quelque  point  de  la  route.  Nous  arrivâmes  pourtant  sans  encombre  à  Alcolea-del- 
Pinar,  petit  bourg  défendu  par  une  église  fortifiée  et  par  quelques  soldats  qui 
prenaient  le  soleil  avec  une  insouciance  parfaite.  Leur  officier,  que  j'interrogeai 
sur  la  position  des  troupes  carlistes,  m'assura  que  la  plus  rapprochée  était  à  une 
vingtaine  de  lieues,  et  que  le  reste  de  la  route  était  parfaitement  sûr. 

Moins  de  cinq  minutes  après  notre  passage,  huit  cents  carlistes  tombaient  sur 
la  garnison  d'Alcolea  par  une  de  ces  marches  foudroyantes  qui  semblaient  prêter 
aux  colonnes  de  Balmaseda,  de  Cabrera  et  de  Cabaîîero,  le  don  d'ubiquité.  Ils 
pouvaient  aisément  nous  apercevoir;  mais  nos  conducteurs  ne  hâtèrent  pas  pour 
cela  l'allure  de  leurs  galères.  Ces  dignes  Aragonais  s'arrêtèrent  même  à  Sahuca,  à 
moins  d'une  lieue  d'Alcolea.  A  ma  demande  de  passer  outre,  ils  s'étaient  bornés 
à  répondre  que  Sahuca  était  de  temps  immémorial,  pour  les  galères  de  Saragosse, 
une  étape  de  couchée,  et  qu'après  tout  leurs  pauvres  mules  ne  partageaient  pas 
mon  antipathie  politique  à  l'égard  des  factieux. 

Au  nombre  des  voyageurs  se  trouvait  un  vieux  commandant  de  l'armée  du 
centre,  en  congé  pour  Badajos,  sa  patrie.  Je  n'ai  jamais  vu  vieillard  si  maigre  et  si 
taciturne.  Je  trouvai  pourtant  grâce  devant  son  humeur  morose  au  point  que  don 
Gregorio  (c'était  son  nom)  m'offrit,  dès  le  second  jour  du  voyage,  de  partager  avec 
lui  le  bénéfice  de  son  billet  de.  logement.  J'avais  accepté,  car  toutes  les  posadas 
sont  détestables  sur  cette  route.  Si  l'alcade  chargé  de  nous  assigner  notre  logis 
s'avisait  d'émettre  un  doute  sur  la  réalité  de  mes  droits,  don  Gregorio  levait  tran- 


PENSANT    LA    GUERRE    CIVILE.  30;) 

quillement  sa  canne,  et  elle  ne  s'était  pas  abaissée  deux  fois  que  le  magistrat  se 
confondait  en  excuses.  Du  reste,  pas  l'ombre  d'une  protestation.  La  bastonnade 
était  à  cette  époque  le  lot  quotidien  des  alcades  de  village  :  un  simple  caporal 
eût  cru  se  manquer  à  lui-même  en  négligeant  la  moindre  occasion  de  constater 
sur  les  épaules  de  ces  souffre-douleur  municipaux  la  prééminence  du  militaire 
sur  le  civil.'  Presque  tous,  d'ailleurs,  étaient  de  pauvres  diables  que  les  habitants 
payaient  pour  ce  rôle  de  bouc-émissaire.  Malgré  l'intérêt  de  curiosité  qui  s'atta- 
chait pour  moi  à  voir  battre  l'autorité  constituée,  je  regrettais  d'occasionner  de 
semblables  scènes;  mais  don  Gregorio  avait  fait  taire  mes  scrupules  en  déclarant 
que,  moi  absent,  il  ne  s'en  passerait  pas  moins  la  fantaisie. 

Nous  trouvâmes  chez  l'alcade  de  Sahuca  deux  paysans,  envoyés,  l'un  par  l'al- 
cade d'Alcolea,  qui  faisait  savoir  au  chef  christino  de  Villaverde  l'entrée  des  car- 
listes, l'autre  par  l'alcade  de  Villaverde,  qui  mandait  au  chef  carliste  d'Alcolea  la 
.retraite  de  la  garnison  constitutionnelle.  Ces  deux  paysans  venaient  se  relayer 
chez  l'alcade  de  Sahuca,  qui  s'empressa  d'expédier  deux  autres  émissaires,  l'un 
au  chef  christino  de  Villaverde,  l'autre  au  chef  carliste  d'Alcolea.  —  Vous  le  voyez, 
messieurs,  nous  dit-il,  nous  voulons  contenter  tout  le  inonde:  eh  bien!  nous 
sommes  battus  des  deux  côtés. 

Calculant  que,  si  les  factieux  visitaient  Sahuca,  ce  serait  pour  piller  notre  convoi 
de  galères,  nous  nous  fîmes  loger  le  plus  loin  possible  de  la  posada  où  il  était 
remisé.  Le  lendemain,  je  m'éveillai  avant  le  jour.  J'étais  sous  l'impression  de  ce 
double  bien-être  qui  résulte  d'un  péril  passé  et  des  douceurs  d'un  bon  lit  par  une 
nuit  froide  et  pluvieuse,  quand  des  coups  sourds,  à  bruissement  métallique,  vin- 
rent ébranler  la  porte  de  la  maison.  —  Faïciosos !  murmura  dans  son  patois  un 
valet  de  charrue,  qui  était  entré  à  pas  de  loup  dans  ma  chambre,  et  qui  s'enfuit 
aussitôt.  J.'appelai  don  Gregorio,  qui  marmottait  dans  la  pièce  voisine  des  jurons 
et  des  Ave  Maria. 

—  Combien  en  a-t-on  fusillé  à  Saragosse?  me  demanda-t-il  à  demi  voix. 

—  Soixante. 

—  Ergo,  Cabrera  est  en  retard  de  huit,  et  nous  risquons  fort...  Ave  Maria 
purissima... 

Le  bruit  des  crosses  et  des  haches  redoubla,  et  cinquante  voix  crièrent  :  Abrir 
6  se  degolla  todo!  —  «  ouvrez,  ou  on  égorge  tout  !  » 

C'était  le  meilleur  parti  à  prendre.  J'appelle  à  grands  cris  maîtres,  valets  et  ser- 
vantes :  silence  complet,  et  la  porte  craquait  déjà.  Je  résolus  d'ouvrir  moi-même. 
Impatient,  courant  à  droite  et  à  gauche  dans  une  obscurité  profonde,  je  me  heurtai 
en  cinquante  endroits.  Deux  allumettes  avaient  roulé  sous  mes  doigts  en  éclatant, 
mais  en  s'éteignant  aussitôt,  et  la  porte  ne  rendait  plus  que  le  bruit  aigre,  fêlé,  du 
bois  qui  mollit  et  cède.  La  troisième  allumette  fut  heureusement  moins  rebelle. 
et  en  moins  de  deux  secondes  j'avais  ouvert  la  porte,  dont  l'embrasure  se  hérissa 
aussitôt  d'un  faisceau  de  baïonnettes. 

—  sltras!  (arrière!)  dit  une  voix  qui  rendit  les  baïonnettes  immobiles.  En  ce 
moment,  une  lanterne  sourde  éclaira  la  scène,  et  les  rangs  des  factieux  s'ouvrirent 
respectueusement  devant  le  sehor  comisario.  C'était  un  élégant  jeune  homme  d'une 
tenue  irréprochable. 

—  Monsieur  le  commissaire,  dis-je  en  m'avançant,  vous  le  voyez,  nous  nous 
sommes  rendus. 

—  Rassurez-vous,  caballero,  me  répondit-il  avec  aménité. 


306  l'aragon 

Je  le  saluai  avec  une  politesse  qui  eût  peut-être  paru  excessive  en  toute  autre 
circonstance,  et  qu'il  me  rendit  d'ailleurs  avec  usure.  Il  y  eut  même  assaut  de 
courtoisie  entre  nous  au  pied  de  l'escalier,  où  il  me  céda  galamment  le  pas.  A  la 
troisième  marche,  j'étais  enchanté  de  ma  nouvelle  connaissance,  qui  me  dit  à  la 
quatrième  : 

—  Mon  gentilhomme,  faites-moi  la  faveur  de  votre  manteau. 

—  Je  n'en  ai  pas,  dis-je  un  peu  déconcerté. 

—  C'est  bien!  reprit  le  commissaire  d'un  air  piqué.  Où  est  votre  compagnon? 

—  Ici,  monsieur  l'officier,  répondit  don  Gregorio  d'une  voix  dolente.  Le  vieux 
routier  s'était  fait,  pour  la  circonstance,  une  mine  si  souffreteuse,  si  humble,  si 
bourgeoise  dans  l'acception  militaire  de  ce  mot,  que  le  plus  timide  alcade  de  Cas- 
tille  lui  eût  rendu  en  ce  moment  tous  ses  coups  de  bâton. 

—  Maintenant,  camarades,  dit  le  commissaire,  parlons  franc.  —  Je  frémis  à  ce 
mot  de  camarades;  nous  étions  évidemment  dénoncés.  —  Vous  êtes  ici  par  billot 
de  logement? 

—  Franchement,  oui,  me  hâtai-je  de  répondre  d'un  ton  que  je  voulus  rendre 
léger.  La  posada  est  si  mauvaise  que  nous  ne  nous  sommes  pas  fait  scrupule  de 
mystifier  ce  pauvre  alcade  en  nous  donnant  à  lui  comme... 

—  Pas  mal  trouvé  !  interrompit  le  commissaire.  Puis,  s'adressant  à  don  Gre- 
gorio :  —  Et  vous,  mon  ancien,  que  nous  contez-vous? 

—  Moi,  monsieur  l'officier,  psalmodia  don  Gregorio  avec  des  intonations  admi- 
rables de  vérité,  je  ne  suis  qu'un  pauvre  écrivain  public  de  Saragosse...  je  vais 
chercher  mon  pain  à  Madrid.  La  misère  est  bien  grande,  mon  brave  monsieur, 
bien  grande! 

Le  commissaire  éclata  de  rire. 

—  A  merveille,  dit-il  ;  et  cette  redingote  à  collet  droit? 

—  J'ai  été  d'église,  mon  respectable  officier...  du  temps  des  autres...  vous 
savez? 

—  Et  que  nous  dites-vous  de  cette  casquette?  reprit  le  commissaire  en  prenant 
des  mains  d'un  soldat  un  bonnet  de  petite  tenue,  dont  la  vue  parut  déconcerter 
don  Gregorio.  Ce  bonnet  était  le  sien  ;  bien  que  le  galon  en  fût  arraché,  le  vieil 
officier  avait  jugé  prudent  de  le  jeter  par  la  fenêtre,  et,  sur  le  sol  blanchi  par  la 
neige,  les  factieux  l'avaient  facilement  aperçu.  Don  Gregorio  pouvait  d'autant 
moins  décliner  ses  titres  de  propriété,  qu'il  avait  la  tête  nue,  et  que  le  bonnet  s'y 
adaptait  parfaitement. 

—  Je  l'ai  acheté  à  la  friperie,  dit-il. 

—  Comme  vous  y  avez  acheté  cette  balafre,  dit  le  commissaire  en  suivant  du 
doigt  le  large  sillon  d'une  cicatrice  qui  partageait  le  menton  du  commandant.  J'en 
suis  bien  fâché,  mais,  vous  le  savez  comme  moi,  en  temps  de  représailles  les  ordres 
sont  rigoureux. 

—  Mais  non!  mille  fois  non!  m'écriai-je  outré.  Nous  ne  sommes  pas  militaires. 
Voyez  plutôt  nos  papiers...  Et  je  tendis  mon  portefeuille.  A  vrai  dire,  j'ignorais  si 
mon  compagnon  pouvait  affronter  la  même  épreuve;  mais,  la  cause  de  don 
Gregorio  étant  définitivement  perdue,  je  ne  devais  plus  songer  qu'à  tirer  mon 
épingle  du  jeu. 

—  Des  papiers,  en  a  qui  veut,  dit  le  commissaire  en  refusant  de  prendre  mon 
portefeuille,  et  là-dessus  il  nous  quitta,  en  chargeant  deux  soldats  de  veiller  à  ce 
qu'on  nous  respectât. 


PENDANT    LA    GUERRE    CIVILE.  307 

Le  corridor  qui  menait  à  l'escalier  était  hérissé  dé  baïonnettes  derrière  les- 
quelles se  mouvaient  les  bérets  écarlates  et  bleus  de  la  troupe.  Il  eût  fallu  le 
crayon  de  Cbarlet  avec  la  couleur  de  Rembrandt  pour  saisir  ces  effets  magiques 
d'armes  étincelantes  et  rouillées,  cette  vague  lueur  de  la  lanterne  sur  ces  faces 
balafrées,  pâles,  couleur  de  bronze,  et  dardant  sur  nous  avec  des  impatiences  de 
loup  leurs  fauves  prunelles. 

—  Caballero,  me  faites-vous  la  faveur?  dit  tout  à  coup  un  gigantesque  Catalan 
qui,  d'une  main,  me  serrait  la  gorge  et,  de  l'autre,  fouillait  dans  mes  poches.  L'un 
des  factionnaires  chargés  de  veiller  à  ce  qu'on  nous  respectât  prit  pour  un  essai 
de  résistance  les  soubresauts  convulsifs  que  m'arrachait  le  manque  de  respiration, 
et  il  m'asséna  deux  coups  de  crosse  sur  la  poitrine,  pendant  que  le  second  faction- 
naire prêtait  main-forte  à  un  Bas-Aragonais  qui  faisait  à  don  Gregorio  des  poli- 
tesses anaiogues. 

Peu  d'instants  après,  l'ordre  fut  donné  de  nous  conduire  à  la  posada  où  logeaient 
les  chefs  du  détachement.  Je  protestai  vainement  que  je  n'étais  qu'un  touriste,  le 
plus  éclectique  des  touristes.  —  Arme  au  bras,  alignez-vous  !  cria  un  sergent  sans 
m'écouter,  et  nous  fûmes  placés  au  centre  d'un  peloton.  Nous  trouvâmes  au  rez- 
de-chaussée  le  valet  de  charrue  se  débattant  comme  un  désespéré  entre  quatre 
soldats  qui  lui  liaient  les  mains  derrière  le  dos.  —  Buen  mozo!  (un  beau  garçon  !) 
dit  le  sergent  en  le  toisant  d'un  coup  d'ceil  de  racoleur.  Le  malheureux  valet  fut 
placé  à  notre  suite  entre  deux  fusils,  et  la  cause  du  trône  et  de  l'autel  compta  un 
défenseur  de  plus. 

Quand  nous  arrivâmes  à  l'hôtellerie,  le  chargement  de  nos  trois  galères  gisait 
éparpillé  et  dépecé  sur  le  sol  de  la  remise.  Porcelaines,  cristaux,  ornements  d'é- 
glise, pièces  de  mousseline,  horlogerie,  caisses  de  confitures  et  de  nougats,  rou- 
laient confusément  dans  la  boue  sous  les  pieds  des  hommes  et  des  chevaux. 
Toutes  les  bouches  mâchaient,  toutes  les  voix  juraient,  toutes  les  mains  rapinaient 
ou  brisaient,  et  sur  ce  pandémonium  hurlant  de  cous  nus  et  de  poitrines  nues 
planait  la  voix  formidablement  enrouée  d'un  robuste  manchego,  qui,  perché  sur  le 
timon  d'une  galère,  une  chape  d'officiant  au  dos  et  un  ostensoir  brisé  aux  mains, 
lançait  à  pleine  poitrine  sur  l'assistance  distraite  un  sonore  Dominus  vobiscum. 

On  nous  introduisit  dans  la  salle  basse  de  l'hôtellerie.  Trois  hommes  accoudés 
à  la  table  de  cuisine,  sur  laquelle  on  avait  à  demi  déployé,  en  guise  de  tapis,  une 
magnifique  pièce  de  velours,  écoutaient,  les  sourcils  froncés,  le  rapport  de  deux 
paysans. 

Le  commissaire  s'avança.  —  Senores,  voici  nos  deux  prisonniers.  L'un,  le  plus 
âgé,  est  probablement  de  la  division  Orâa;  quant  à  l'autre... 

—  Fusilarlos  !  fusilarlos  !  dirent  en  se  retournant  à  demi  les  trois  hommes,  et 
cela  du  ton  de  gens  qu'on  viendrait  déranger  pour  une  bagatelle.  L'un  d'eux,  qui 
portait  sur  son  uniforme  une  longue  veste  en  peau  d'agneau,  ajouta,  en  jetant  un 
coup  d'œil  sur  mes  cheveux,  un  peu  longs,  comme  on  les  portait  alors  :  Este  sera 
maçon  (celui-ci  est  sans  doute  franc-maçon),  et  l'audience  fut  levée. 

On  nous  conduisit  au  premier  étage,  dans  l'unique  chambre  de  l'hôtellerie,  et 
on  plaça  deux  factionnaires  à  la  porte. 

—  Connaissez-vous  la  veste  de  peau  d'agneau?  me  dit  don  Gregorio. 

—  Non. 

—  Eh  bien!  c'est  Palillos.  —  Avez  vous  remarqué  son  voisin  de  droite? 

—  Oui. 


508  i/aragon 

—  C'est  Balmaseda.  Quant  au  troisième,  ce  pourrait  bien  être  Llangostera,  car, 
enfin,  qui  se  ressemble... 

Et,  sans  achever  le  proverbe,  don  Gregorio  se  blottit,  la  tête  sous  le  manteau, 
dans  un  coin  d'où  il  ne  bougea  plus. 

Llangostera,  Balmaseda,  Palillos!...  Je  n'avais  pas  pu  réussira  voir  Cabrera 
face  à  face,  mais  j'étais  amplement  dédommagé.  Jamais  plus  lugubre  et  plus  san- 
glante trinité  ne  s'était  donné  rendez-vous  sur  un  grand  chemin.  Cabrera,  quoi- 
qu'il professât  un  suprême  dédain  pour  le  traité  Elliot,  fusillait,  du  moins  avec 
certaines  formes,  et  presque  toujours  sous  prétexte  de  représailles  ;  mais  Llangos- 
tera, Balmaseda,  Palillos,  notamment  les  deux  derniers,  fusillaient  indifférem- 
ment, parce  qu'on  était  militaire,  parce  qu'on  était  voyageur,  ou  simplement  parce 
qu'on  était  en  vie. 

Un  brasero,  seul  système  de  chauffage  connu  en  Espagne,  était  au  centre  de  la 
chambre,  et,  a  côté  du  brasero,  un  officier  s'efforçait  vainement  d'ouvrir  un  néces- 
saire à  secret  dont,  une  heure  auparavant,  j'étais  propriétaire.  J'en  fis  un  prétexte 
pour  lier  conversation. 

—  Quoi  !  ceci  est  à  vous?  Faites-moi  donc  la  faveur....  me  dit  l'officier  en  me 
passant  le  nécessaire,  et  je  poussai  obligeamment  le  secret.  L'officier  parut  un  peu 
désappointé  en  n'apercevant  que  des  cigares.  Il  en  alluma  un,  et  m'invita  à  l'imiter. 
Nous  causâmes.  Il  avait  habité  Saragosse,  et  me  questionna  particulièrement  sur 
une  famille  dont  j'eus  l'occasion  de  lui  parler  en  très-bons  termes.  D'autres  offi- 
ciers, presque  tous  jeunes,  entrèrent  successivement,  et  bientôt  ils  furent  une 
vingtaine  autour  du  brasero,  guettant,  pour  la  plupart,  avec  une  anxiété  qui  m'eût 
paru  comique  sans  la  circonstance,  la  moindre  occasion  d'échanger  avec  moi  les 
quelques  lambeaux  de  français  que  leur  fournissait  leur  mémoire.  Ces  jeunes  gens 
étaient  d'ailleurs  pleins  de  savoir-vivre.  A  les  voir  observer,  affecter  même  cette 
distinction  quelque  peu  maniérée  de  forme  et  de  langage  qui  révèle  Yhombre  fino 
(l'homme  de  bon  ton),  je  comprenais  qu'ils  tenaient  à  se  réhabiliter  dans  mon 
esprit,  à  démentir  cette  réputation  de  coupe-jarrets  parvenus  qu'on  avait  faite  aux 
officiers  des  bandes  carlistes.  Quant  à  leurs  opinions,  elles  me  semblèrent  plus  que 
tièdes  :  quelques-uns  même  parlaient  très-lestement  de  don  Carlos.  Un  moment, 
la  conversation  tomba  sur  plusieurs  officiers  constitutionnels  que  j'avais  connus 
à  Saragosse.  En  parlant  des  grades  qu'ils  avaient  obtenus,  j'étais  interrompu  par 
ces  exclamations  bienveillantes:  —  «  Tant  mieux!  Ce  garçon-là  méritait  de 
réussir  !  »  —  absolument  comme  s'il  se  fût  agi  d'un  ami  d'enfance  au  service  de 
quelque  raja  hindou.  D'autres  trahissaient  leur  indifférence  politique  plus  naïve- 
ment encore  :  «  Il  a  été  plus  heureux  que  moi.  »  Dès  cette  époque,  la  lutte  était 
déjà  bien  moins  une  guerre  d'institutions  qu'une  guerre  dégrades. 

Je  n'ai  pas  besoin  de  dire  que  j'étais  moins  préoccupé  en  ce  moment  d'études 
psychologiques  que  du  désir  de  me  créer  des  auxiliaires  ;  mais  j'essayais  en  vain 
de  provoquer  une  démarche  en  ma  faveur.  Chaque  interpellation  collective  de  ma 
part  était  accueillie  par  un  silence  unanime.  Prenais-je  à  l'écart  un  officier,  il 
m'objectait  son  peu  d'influence,  et  puis  disparaissait.  Je  finis  par  rester  seul. 

Entre  six  et  sept  heures,  il  se  fit  un  grand  tumulte  dans  l'hôtellerie,  et  le  cri  : 
«  Formez  les  rangs,  »  bienlôt  suivi  d'un  roulement  de  tambours,  vint  redoubler 
mon  anxiété.  S'agissait  il  de  nous?  L'embrasure  de  la  fenêtre  devenait  moins 
sombre  ;  mais  la  demi-lueur  qui  s'y  montrait  était  encore  si  faible,  qu'on  pouvait 
moins  l'attribuer  au  jour  naissant  qu'au  reflet  de  la  neige,  dont  les  larges  flocons 


PENDANT    LA    GUERRE    CIVILE.  509 

se  détachaient,  lourds  et  espacés,  sur  le  fond  obscur  du  ciel,  comme  sur  une  ten- 
ture noire  des  larmes  d'argent.  A  moins  d'admettre  une  exécution  aux  flambeaux, 
le  moment  n'était  pas  venu. 

Tout  à  coup  j'entendis  la  porte  de  la  remise  s'ouvrir  à  deux  battants,  et,  à  la 
clarté  d'une  torche  de  sapin,  passèrent,  sur  deux  files,  carabines  et  tromblons  à 
l'épaule,  deux  ou  trois  cents  factieux  qui  prenaient  évidemment  la  direction  d'Al- 
colea.  Battaient-ils  en  retraite?  Un  départ  si  brusque,  l'apparition  d'une  cinquan- 
taine de  cavaliers  qui  suivaient  les  fantassins,  et  que  suivirent  bientôt,  au  milieu 
d'un  groupe  nombreux  d'officiers,  le  commissaire  (qui  avait  enfin  trouvé  un  man- 
teau neuf)  et  les  trois  hommes  que  don  Gregorio  avait  appelés  Balmaseda,  Llan- 
gostera  et  Palillos,  semblaient  autoriser  cette  supposition.  Le  défilé  s'opérait  au 
milieu  des  plus  fantastiques  accidents  de  lumière.  A  un  factieux  en  sabots,  jambes 
nues  et  poitrine  nue,  succédait,  dans  le  disque  rougeâtre  de  la  torche,  un  autre 
factieux  enveloppé  de  mousseline,  un  autre  portant  pour  tout  bagage  sa  guitare 
en  bandoulière,  un  quatrième  ployant  sous  le  butin.  Puis  apparaissaient  ça  et  là 
les  fantaisies  les  plus  grotesques,  les  plus  incohérentes  :  des  bas  de  soie  sous  une 
capote  trouée,  un  frac  au  dernier  goût  sur  des  nudités  de  sauvage,  un  châle  de 
prix  sur  un  lambeau  de  pantalon  garance,  volé  jadis  à  quelque  cadavre  de  la  légion 
étrangère.  Les  détrousseurs  et  les  mendiants  de  Callot,  transportés  sur  le  verre  et 
se  mouvant  dans  le  foyer  lumineux  d'une  lanterne  magique,  reproduiraient  assez 
exactement  ce  diabolique  défilé,  rendu  muet  par  la  couche  de  neige  qui  assour- 
dissait le  bruit  des  pas.  Puis  tout  disparut,  et  la  torche  s'éteignit,  en  éclairant 
d'une  dernière  lueur  quelques  têtes  échevelées  de  femmes,  qui  gisaient  demi- 
mortes  au  seuil  des  maisons. 

—  Si  nous  étions  oubliés!  pensai-je;  et.  lâchant  brusquement  les  barreaux  de 
fer  de  la  fenêtre,  je  me  retournai  vers  la  porte...  Au  lieu  de  deux  sentinelles,  il 
yen  avait  sept.  Ces  sept  défenseurs  du  trône  et  de  l'autel  attendaient  en  bâillant 
et  en  s'élirant  qu'on  voulût  bien  leur  permettre  de  nous  expédier. 

Au  jour,  c'est-à-dire  vers  sept  heures,  un  bruit  de  voix  et  de  fusils  annonça  l'ar- 
rivée d'une  nouvelle  troupe.  Un  sergent  entra  : — Abajo,sehores!  (en  bas,  messieurs). 

Je  ne  sais  pas  quelle  figure  je  faisais  ;  mais  don  Gregorio  me  parut  admirable 
quand  sa  tête  grise  sortit  du  pan  de  manteau  qui,  depuis  quatre  heures,  l'envelop- 
pait :  pas  un  muscle  qui  bougeât  sur  son  visage  où  reparaissait,  stéréotypée,  cette 
inexorable  empreinte  de  mauvaise  humeur  si  redoutée  des  alcades. 

En  arrivant  dans  la  remise  où  un  peloton  formait  le  quart  de  cercle,  j'aperçus  le 
propriétaire  de  ma  boite  à  cigares.  Le  coup  d'œii  que  je  lui  jetai  fut  sans  doute 
bien  éloquent,  car,  après  quelques  secondes  d'hésitation,  cet  officier  se  détacha 
du  reste  de  sa  compagnie,  passa  rapidement  devant  moi  en  laissant  tomber  à  voix 
basse,  sans  me  regarder,  ces  deux  syllabes  :  Callen  (taisez-vous),  et  s'approcha 
d'un  autre  officier  assez  âgé,  qui  me  parut  être  le  chef  de  la  troupe  arrivée  depuis 
quelques  instants. 

—  Commandant,  dit-il,  on  s'est  mépris  sur  le  compte  de  ces  messieurs.  Ils 
s'étaient  fait  loger  militairement  par  une  raison  bien  simple  :  la  posada  n'avait  que 
deux  lits  pour  sept  voyageurs. 

Celte  dernière  circonstance  était  vraie. 

—  Que  me  contez-VOUS?  maugréa  d'un  ton  assez  bourru  le  commandant,  qui, 
examiné  avec  attention,  était  la  contrefaçon  carliste  de  don  Gregorio.  Que  m'im- 
porte à  moi?  reprit-il  ;  sais-je  seulement  de  quoi  il  s'agit? 


310  l'aragon  pensant  la  guerre  civile. 

—  C'est  vrai,  vous  étiez  absent;  mais  je  vais  vous  expliquer...  Et  notre  protec- 
teur se  mit  à  paraphraser  sa  première  remarque. 

Le  commandant  se  croisa  les  bras  et  se  promena  de  long  en  large,  s'arrêtant 
tantôt  devant  don  Gregorio,  qui  avait  repris  ses  airs  souffreteux  d'écrivain  public, 
et  tantôt  devant  moi  qui  lui  présentais,  tout  large  ouvert,  mon  passe-port.  Enfin  il 
s'éloigna  avec  une  impatience  visible.  —  Tout  est  perdu,  pensais-je;  mais  lui,  se 
retournant  brusquement  :  —  Vayan  con  dios!  euphémisme  indigène  qui  signifie, 
dans  sa  traduction  la  plus  vraie:  «  Qu'ils  aillent  au  diable!  »  Jamais  insolence  ne 
m'a  trouvé  si  reconnaissant. 

Don  Gregorio  se  dirigea  aussitôt  vers  la  porte.  Avant  de  le  rejoindre,  j'allai 
serrer  la  main  de  notre  libérateur,  qui  me  dit  :  —  En  revenant  à  Saragosse,  vous 
apprendrez  aux  N..,.  que  vous  avez  vu  leur  frère. 

Cette  famille,  dont  il  m'avait  parlé,  était  la  sienne.  Un  mot  médisant,  indiffé- 
rent même,  glissé  par  moi  dans  une  conversation  en  l'air,  et,  à  l'heure  qu'il  est,  je 
reposerais  probablement  dans  quelque  fossé  de  Sahuca. 

Trois  jours  après,  nous  arrivâmes  à  Madrid  dans  l'état  le  moins  brillant  du 
monde,  et  les  manolos  étendus  au  soleil  près  de  la  porte  d'Alcala  durent  nous 
prendre,  à  notre  costume,  pour  des  officiers  d'Espartero  qui  venaient  réclamer  un 
à-compte  sur  leurs  arriérés. 

Gustave  d'Alaux. 


LA 


PHILOSOPHIE  ALLEMANDE. 


DES  DERNIERS  TRAVAUX 
SUR  KANT,  FICHTE,  SCHELLING  ET  HEGEL. 


L  —  Rapport  sur  le  concours  ouvert  par  l'Académie  des  Sciences 

morales  et  politiques  pour  l'examen  critique  de  la 

philosophie  allemande,  par  M.  de  Rémusat. 

IL  —  Kant.  —  Critique  du  Jugement,  traduite  par  M.  Barni. 

III.  —  Fichte.  —  Méthode  pour  arriver  à  la  vie  bienheureuse,  traduite  par 

M.  Bouillier,  avec  une  introduction  de  M.  Fichte  le  fils. 

IV.  —  Schelling.  —  Bruno,  ou  du  Principe  divin  et  naturel 

des  choses,  traduit  par  M.  Husson. 

V.  —  Hegel.— •  Hegel  et  la  Philosophie  allemande,  par  M.  Ott  (1). 

La  philosophie  allemande  présente  aux  méditalions  de  l'historien  un  phéno- 
mène peut-être  unique  dans  les  annales  de  la  pensée.  Elle  commence  par  le  kan- 
tisme, doctrine  circonspecte  et  sévère,  si  déliante  à  l'égard  de  la  raison,  qu'elle 
paraît  la  condamner  au  plus  irrémédiable  scepticisme,  et  toutefois  l'œuvre  du 
philosophe  de  Kœnigsberg  n'est  que  le  premier  anneau  d'une  chaîne  de  systèmes, 
différents,  mais  inséparables,  qui  viennent  tous  aboutir,  comme  à  leur  dernier 
terme,  à  la  philosophie  de  Hegel,  c'est-à-dire  au  dogmatisme  le  plus  absolu,  le 
plus  vaste,  le  plus  téméraire  qui  fût  jamais. 

Comment  se  sont  produits  ces  étonnants  contrastes,  ces  mouvements  extraor- 

(1)  1845.  —  Chez  Ladrange,  quai  des  Augustins,  19. 


312  DE    LA    PHILOSOPHIE    ALLEMANDE. 

dinaires  de  l'esprit  humain  ?  Quel  lien  rattache  Fichte  à  Kant,  Schelling  à  Fichte, 
Hegel  à  Schelling,  et  fait  de  ces  doctrines  contraires  les  rameaux  d'une  même 
tige,  ou,  si  l'on  veut,  les  ondulations  successives  d'un  même  courant?  Que  penser 
de  l'originalité  si  vantée  de  celte  altière  philosophie  hégélienne,  qui  naguère  encore 
se  décernait  l'immortalité,  et  qui  se  meurt  aujourd'hui  à  Berlin?  La  France  n'a-t- 
ellepas  à  recevoir  de  l'Allemagne  plus  d'une  utile  leçon  et  à  lui  faire  entendre  en 
retourquelques  vérités  sévères?  Vastes  et  délicatesquestions  où  il  eût  été  impossible 
d'introduire  des  lecteurs  français  il  y  a  quelques  années,  et  qu'il  est  bien  périlleux 
encore  d'aborder  en  ce  moment.  Mais,  après  les  nombreux  travaux  dont  la  philo- 
sophie allemande  a  été  l'objet  dans  ces  derniers  temps,  on  peut  espérer  que  l'en- 
treprise d'éclaircir  les  épais  nuages  qui  couvrent  encore  à  presque  tous  les  yeux 
la  philosophie  germanique,  ne  paraîtra  pas  trop  téméraire ,  et  qu'on  nous  saura 
même  bon  gré  de  l'avoir  tentée. 

On  a  comparé  le  mouvement  d'idées  qui,  depuis  un  demi-siècle,  agite  l'Alle- 
magne, à  la  période  mémorable  par  où  s'ouvre  la  philosophie  moderne  et  au  sein 
de  laquelle  se  détachent  avec  un  éclat  singulier  les  noms  de  Descartes  et  de  Spi- 
noza, de  Malebranche  et  de  Leibnitz.  On  a  fait  plus  d'honneur  encore,  s'il  est 
possible,  à  cette  famille  de  penseurs  dont  Kant  est  le  père,  en  rappelant  à  son 
occasion  une  incomparable  époque,  celle  où  un  même  homme  aurait  pu  voir 
Socrate  instruire  Platon,  et  Platon  susciter  Aristote.  Pour  nous,  il  faut  l'avouer, 
tout  en  nous  inclinant  avec  une  admiration  sincère  devant  les  génies  contempo- 
rains, nous  craindrions,  par  ces  ailiers  souvenirs,  d'offusquer  le  légitime  éclat  qui 
s'attache  à  leur  nom.  La  postérité  commence  à  peine  pour  Hegel  et  pour  Schel- 
ling, et  il  y  a  deux  mille  ans  que  Platon  et  Aristote  nourrissent  de  leurs  pensées 
le  genre  humain. 

L'Allemagne  peut  du  moins  revendiquer  cet  insigne  avantage,  que  l'initiative 
philosophique  n'a  cessé  de  lui  appartenir  en  Europe  depuis  ces  soixante  dernières 
années.  On  remarquera  que,  des  trois  grands  peuples  qui  marchent  à  la  tête  de  la 
civilisation  moderne,  il  n'en  est  aucun  qui  n'ait  à  son  tour  tenu  le  sceptre  de  la 
philosophie.  Au  xvir8  siècle,  c'est  la  France  qui  donne  le  branle  aux  esprits,  et 
l'école  de  Descaries  est  celle  de  l'Europe.  A  mesure  que  le  cartésianisme  décline, 
l'Angleterre  fait  de  plus  en  plus  prévaloir  l'influence  de  son  génie;  Bacon,  Locke, 
Newton,  Hume,  voilà  les  maîtres  nouveaux  qu'adopte  l'élite  des  nations.  Venue  la 
dernière  dans  cette  glorieuse  royauté  de  l'intelligence,  la  philosophie  allemande 
a  eu  aussi  son  éclat  et  sa  grandeur,  et,  si  on  la  compare  aux  autres  philosophies 
contemporaines,  nul  doute  qu'elle  ne  les  éclipse,  soit  par  le  nombre  des  hommes 
de  génie  qu'elle  a  enfantés,  soit  par  l'impulsion  forte  et  rapide  qu'elle  a  donnée 
à  la  pensée  humaine. 

Tant  d'ardeur  et  de  fécondité  ne  l'a  pas  préservée  de  la  commune  loi.  Tout 
mouvement  philosophique  a  un  orbite  qu'il  est  destiné  à  parcourir  :  la  philosophie 
allemande  paraît  avoir  atteint  le  terme  du  sien.  Où  se  formera  le  foyer  nouveau 
de  la  pensée  européenne?  L'avenir  seul  peut  résoudre  ce  problème;  mais  il  est 
glorieux  pour  la  patrie  de  Kant  qu'aucun  développement  considérable  d'idées  ne 
puisse  désormais  se  constituer  que  sous  une  condition,  c'est  de  s'assimiler  tout  ce 
que  la  philosophie  allemande  a  produit  de  substantiel  dans  sa  rapide  et  brillante 
carrière.  Essayons  de  concourir  pour  notre  part  à  ce  travail  d'assimilation  en 
jetant  quelque  lumière  sur  ces  systèmes  si  célèbres  et  pourtant  si  mal  connus  ; 
attachons-nous  à  leurs  principes  fondamentaux;  cherchons  le  trait  qui  les  carac^ 


DE    LA    PHILOSOPHIE    ALLEMANDE.  315 

térise,  le  lien  qui  les  unit,  la  méthode  qui  en  gouverne  le  développement  et  en 
mesure  la  valeur. 

Parmi  les  publications  récentes  dont  nous  comptons  nous  servir  librement  pour 
l'exécution  de  ce  dessein,  nous  signalerons  tout  à  fait  à  part  l'esquisse  forte  et 
brillante  que  vient  de  nous  donner  fil.  de  Rémusat  (1).  L'auteur  des  Essais  de 
Philosophie  avait  déjà  beaucoup  fait  pour  préparer  la  France  à  l'intelligence  des 
doctrines  allemandes  en  écrivant  sur  Kanl ,  avant  la  publication  de  travaux  plus 
complets,  un  morceau  vraiment  éminent  par  la  précision  lumineuse  et  la  rare 
exactitude  de  l'analyse.  Aujourd'hui  M.  de  Rémusat,  avec  un  zèle  que  rien  ne 
rebute  et  une  souplesse  d'esprit  admirable,  passe  d'Abélard  à  Hegel,  des  ténèbres 
de  la  scolaslique  à  celles  de  la  Germanie,  et,  portant  partout  avec  soi  l'heureuse 
vivacité  d'un  esprit  qui  sait  tout  animer  et  tout  éclaircir,  il  nous  développe  beau- 
coup plus  profondément  qu'on  ne  l'avait  fait  encore  l'enchaînement  intérieur  des 
quatre  grands  systèmes  qui  constituent  la  philosophie  allemande  ,  ceux  de  Kant, 
de  Fichte ,  de  Schelling  et  de  Hegel.  Ces  noms  illustres  ,  en  y  joignant  celui  de 
Jacobi,  sont  les  mêmes  auxquels  se  sont  attachés  les  auteurs  des  deux  mémoires 
récemment  couronnés  par  l'Académie  des  sciences  morales  et  politiques  (2).  Nous 
imiterons  ces  exemples. 


I. 


Le  glorieux  fondateur  de  la  philosophie  allemande,  Emmanuel  Kant,  est  peut- 
être  la  plus  exacte  image  et  à  coup  sûr  une  des  plus  nobles  et  des  plus  pures  de 
l'esprit  du  xvme  siècle,  siècle  à  la  fois  sceptique  et  croyant,  naïf  ei  raffiné,  ironique 
et  enthousiaste,  qui  a  entassé  ruines  sur  ruines  avec  une  impitoyable  rigueur  et 
une  sérénité  merveilleuse,  parce  qu'il  sentait  en  soi  ce  qui  devait  tout  réparer,  la 
force  intérieure,  la  chaleur,  la  vie.  En  philosophie,  le  xvme  siècle  paraît  vouloir 
de  tout  point  contredire  le  grand  siècle  qui  l'avait  précédé.  Or,  ce  qui  avait  ca- 
ractérisé l'époque  cartésienne,  c'était  un  nombre  infini  de  systèmes  ,  de  spécula- 
tions métaphysiques,  où  l'esprit  nouveau  déployait  sa  naissante  fécondité.  Au 
xvme  siècle,  on  affecte  une  aversion  décidée  pour  la  métaphysique,  on  veut  en  finir 
avec  les  systèmes.  Tandis  que  les  sages  de  l'Ecosse  les  réprouvent  au  nom  du  sens 
commun,  et  Hume  au  nom  de  l'empirisme,  tandis  que  Voltaire  les  perce  des  traits 
de  son  ironie,  Kant,  plus  grave  que  le  redoutable  moqueur,  mais  non  plus  indul- 
gent, les  cite  au  tribunal  de  sa  critique,  et  prononce  contre  eux  un  arrêt  qu'il 
croit  sans  appel. 

Faisons  toutefois  ici  une  réserve  nécessaire.  Ce  serait  se  former  de  Kant  une 
idée  fausse  que  de  le  confondre  avec  les  interprètes  consacrés  du  scepticisme,  les 
Pyrrhon,  les  Montaigne,  les  Bayle.  Si  sa  philosophie,  prise  à  la  rigueur,  recèle  le 
scepticisme,  sa  grande  âme  en  fut  toujours  exempte.  Comme  le  xvine  siècle,  Kant 

(1)  Dans  l'introduction  qui  précède  son  Rapport  à  l'Académie  des  sciences  morales  et 
politiques,  mentionné  plus  haut. 

(2)  M.  Wilm  a  obtenu  le  prix,  M.  Fortune  (îuiran  une  mention  très-honorable.  On 
annonce  comme  prochaine  la  publication  de  l'Ouvrage  de  M.  Wilm.  qui  comprendra  quatre 
volumes. 


314  SE    LA    PHILOSOPHIE    ALLEMANDE. 

a  une  foi  :  il  croit  fermement  à  la  puissance  et  à  la  dignité  de  la  raison;  comme 
Montesquieu,  comme  Turgot,  comme  l'immortelle  Constituante,  il  croit  aux  droits 
de  l'homme;  comme  Reid  et  comme  Rousseau,  au  devoir.  Non,  il  n'était  point 
sceptique,  celui  qui  disait  avec  enthousiasme  et  avec  grandeur  :  «  Deux  objets 
remplissent  l'âme  d'une  admiration  et  d'un  respect  toujours  renaissants,  et  qui 
s'accroissent  à  mesure  que  la  pensée  y  revient  plus  souvent  et  s'y  applique  davan- 
tage :  au-dessus  de  nous,  le  ciel  étoile  ;  au  dedans,  la  loi  morale.  »  Ce  n'est  point 
de  Pâme  d'un  sceptique  que  s'exhalaient  ces  nobles  accents  :  «  Devoir!  mot  su- 
blime, qui  n'offre  l'idée  de  rien  d'agréable  ni  de  flatteur,  et  qui  ne  réveille  que 
celle  de  soumission!  Malgré  cela,  tu  n'es  point  terrible  et  menaçant;  tu  n'as  rien 
qui  effraie  et  qui  rebute  l'âme.  Pour  émouvoir  la  volonté,  tu  n'as  besoin  que  de 
lui  montrer  une  loi,  une  loi  simple,  qui  d'elle-même  s'établit  et  s'interprète.  Tu 
forces  au  respect  jusqu'à  la  volonté  rebelle  dont  tu  ne  parviens  pas  à  te  faire  obéir. 
Les  passions  qui  travaillent  sourdement  contre  toi  sont  muettes  et  honteuses  en 
ta  présence.  Quelle  origine  assez  digne  de  toi  t'assigner?  Où  trouver  la  racine  de 
ta  noble  tige?  Cp  n'est  pas  dans  les  penchants  sensuels,  que  tu  repousses  avec 
fierté.  Ce  ne  peut  être  que  dans  ce  sanctuaire  où  l'homme  se  trouve  élevé  au-dessus 
du  monde  sensible,  affranchi  du  mécanisme  de  la  nature,  et  où  réside  sa  person- 
nalité, sa  liberté,  son  indépendance!  » 

Ce  ne  sont  point  là  les  élans  fugitifs  d'un  superficiel  enthousiasme;  mais  Kant 
vivait  au  xvme  siècle,  et  l'œuvre  de  cet  âge  devait  être  une  œuvre  de  renverse- 
ment. Voilà  pourquoi  la  foi  reste  comme  ensevelie  au-dedans  des  âmes,  tandis  que 
le  scepticisme  éclate  partout.  Sa  forme  la  plus  générale  et  la  plus  sensible,  c'est 
le  mépris  du  passé.  Les  vastes  conceptions  d'un  Aristote,  d'un  Descartes,  d'un 
Leibnitz,  ont  perdu  tout  prestige;  on  n'y  voit  guère  que  de  brillants  caprices  de 
l'imagination,  d'ingénieux  romans  dont  s'est  amusée  la  jeunesse  de  l'esprit  hu- 
main, en  attendant  l'âge  des  sérieux  travaux.  D'où  vient  cependant  que  la  philo- 
sophie, depuis  deux  mille  années,  erre  ainsi  à  l'aventure  à  la  merci  de  ces 
rêveries  stériles  et  changeantes  qu'on  appelle  des  systèmes  de  métaphysique,  alors 
que  d'autres  sciences  déploient  une  activité  si  régulière  en  ses  mouvements,  si 
féconde  en  ses  produits?  Les  mathématiques  ont  éminemment  ce  caractère.  Elles 
changent  et  se  renouvellent,  il  est  vrai  ,  mais  pour  s'accroître  et  s'enrichir  sans 
cesse.  Descartes  a  surpassé  Euclide,  et  tous  deux  ont  été  surpassés  par  Newton; 
mais  le  calcul  de  l'infini  n'a  pas  détruit  l'analyse  cartésienne,  pas  plus  que  celle-ci 
n'a  renversé  l'ancienne  géométrie.  En  métaphysique,  au  contraire,  les  systèmes 
renversent  les  systèmes.  Un  philosophe  ne  peut  croire  qu'il  a  raison  qu'à  condi- 
tion de  condamner  tous  les  autres  à  l'extravagance,  et  l'œuvre  toujours  reprise 
dans  sou  entier  est  toujours  à  reprendre  encore. 

D'où  vient  cela?  On  dit  que  les  philosophes  manquent  de  méthode;  mais,  si  la 
philosophie  a  ses  poètes  inspirés ,  elle  a  aussi  ses  géomètres.  Quel  plus  sévère 
génie  que  l'auteur  de  la  Métaphysique?  Quel  plus  méthodique  ouvrage  que 
YÉthique  de  Spinoza  ?  La  cause,  suivant  Kant,  est  tout  autrement  radicale.  Pour 
la  pénétrer,  il  soumet  à  une  analyse  profonde  la  nature  intime  des  sciences.  II 
remarque,  et  c'est  pour  lui  un  trait  de  lumière,  que  les  mathématiques  n'ont  pas 
pour  objet  de  connaître  les  choses  en  elles-mêmes,  mais  seulement  de  développer 
certaines  notions  inhérentes  à  l'esprit  humain,  les  notions  d'unité,  de  nombre, 
d'espace,  et  autres  semblables.  Par  exemple  ,  la  géométrie  s'inquiète  peu  de  l'es- 
sence des  corps  de  la  nature;  elle  s'attache  à  la  notion  d'étendue,  notion  indépen- 


DE    LA    PHILOSOPHIE    ALLEMANDE.  515 

dante  des  sens,  et  sur  ce  fondement  tout  idéal,  tout  abstrait,  elle  développe  la 
série  de  ses  constructions  et  de  ses  théorèmes.  L'objet  du  géomètre,  ce  n'est  pas 
une  essence,  un  être  en  soi,  c'est  une  idée.  De  même  l'algébriste  ne  s'intéresse  en 
rien  à  ces  objets  changeants  dont  l'égalité  n'est  qu'apparente,  dont  l'unité  est 
toute  relative  ;  c'est  la  quantité  idéale,  le  nombre  abstrait,  c'est-à-dire  encore  une 
idée,  une  notion,  qui  fait  la  matière  de  ses  hautes  combinaisons.  Telle  est,  suivant 
Kant,  l'origine  de  la  soiidilé,  de  la  certitude  des  mathématiques. 

Elles  n'ont  pas  seules  ce  privilège  :  les  sciences  physiques  vantent  avec  raison 
leur  exactitude,  leur  régulier  développement  ;  mais  depuis  quand  ont-elles  pris  le 
rang  élevé  qu'elles  occupent  dans  l'estime  des  hommes?  Depuis  que,  se  séparant 
de  la  métaphysique,  elles  ont  abandonné  la  chimère  d'une  explication  absolue  des 
choses  pour  se  réduire  à  l'expérience  et  au  calcul,  l'expérience,  qui  recueille  les 
faits,  le  calcul,  qui  leur  applique  les  lois  de  la  pensée.  La  physique  n'a  rien  à  dé- 
mêler avec  l'essence  impénétrable  des  choses.  Les  corps  sont-ils  ou  non  divisibles 
à  l'inûni  ?  le  monde  a-t-il  eu  ou  non  un  commencement?  qu'importe  à  Galilée  et  à 
Toricelli?  Ils  laissent  les  docteurs  de  l'école  argumenter  po'-v  ou  contre  ces  fan- 
tômes opposés;  il  leur  suffit  d'explorer  la  nature  et  de  contempler  les  cieux. 

Interrogeons  l'histoire  des  sciences  philosophiques  elles  mêmes.  Depuis  Aristote, 
tout  a  changé  en  philosophie,  une  seule  chose  exceptée,  la  logique.  Ainsi  la  méta- 
physique varie  avec  les  systèmes;  la  logique  leur  survit.  Pourquoi  cela?  C'est  que 
la  logique  ne  s'occupe  en  aucune  façon  des  objets  de  la  pensée,  mais  seulement 
de  la  pensée  elle-même.  Le  premier  qui  s'est  dit  :  A  quelles  conditions  la  pensée 
peut-elle,  en  se  développant,  rester  toujours  d'accord  avec  ses  propres  lois?  celui- 
là  a  créé  la  logique.  Que  sont  devenues  les  entéléchies  d'Aristote,  et  ses  formes 
substantielles,  et  son  premier  ciel?  UOrgauon  est  resté;  il  est  resté  avec  l'His- 
toire des  Animaux,  parce  que  deux  choses  seules  restent  dans  le;  sciences  :  les 
faits  de  la  nature  visible  et  les  lois  de  la  pensée. 

Celte  idée  fondamentale  une  fois  conçue,  on  aperçoit  à  sa  lumière  les  grandes 
lignes  de  l'entreprise  philosophique  de  Kant.  Il  s'attache  d'abord  à  ces  hautes  no- 
tions d'espace,  de  temps,  d'unité,  de  cause,  de  substance,  qui  semblent  emporter 
la  pensée  humaine  dans  une  région  supérieure  au  monde  visible,  et  développer 
devant  elle  des  perspectives  infinies;  Kant  souffle  sur  ces  illusions,  et,  appliquant 
à  nos  plus  sublimes  conceptions  l'impitoyable  scalpel  de  son  analyse,  il  prétend 
démontrer  quelles  sont  absolument  vides  quand  on  les  sépare  de  l'expérience,  et 
n'ont  d'autre  usage  que  de  la  régler. 

Voilà  Y  Analytique,  œuvre  incomparable  de  uénélralion.  de  sévérité,  de  finesse, 
et  qui  survivra  au  système  ruineux  qu'elle  illustre  et  cousacre,  sans  être  capable 
de  le  soutenir. 

La  célèbre  Dialectique  sert  de  contre-épreuve  à  cette  analyse.  Nous  trouvons 
ici  les  plus  redoutables  machines  que  le  scepticisme  ait  jamais  remuées  pour 
ébranler  sur  ses  bases  l'esprit  humain  ;  bien  des  années  ont  passé  sur  la  Critique 
de  la  Raison  pure,  bien  des  sources  nouvelles  ont  rajeuni  l'éternelle  fécondité  de 
la  philosophie,  mais  je  ne  sais  si  les  blessures  qu'elle  a  reçues  de  la  main  de  Kant 
sont  encore  bien  guéries.  Peut-être  cette  excessive  timidité  tant  reprochée  aux 
héritiers  de  l'école  écossaise,  aussi  bien  que  cette  hresso  spéculative  qui  emporte 
d'autres  esprits  dans  la  direction  contraire,  ont-elles  une  même  origine,  et  c'est 
dans  la  dialectique  kantienne  qu'il  la  faut  aller  chercher. 

Kant  se  propose  tour  à  tour  les  trois  grands  objets  de  la  pensée,  l'homme,  la 


516  DE    LA    PHILOSOPHIE    ALLEMANDE. 

nature,  Dieu.  Étrange  et  désolant  spectacle!  ce  noble  génie  engage  une  lutte  achar- 
née contre  les  croyances  les  plus  saintes  et  les  plus  solides  qu'il  ait  été  donné  à 
l'homme  d'atteindre.  La  simplicité  de  l'âme,  sa  personnalité,  son  immatérialité, 
gage  de  ses  destinées  immortelles,  toutes  ces  vérités,  trésor  commun  des  pauvres 
d'esprit  et  des  hautes  intelligences,  Kant  les  immole  sans  pitié.  Il  faut  voir  cet  es- 
prit si  sain  et  si  droit  emprunter  aux  sophistes  leurs  armes  les  plus  dangereuses, 
pour  prouver  tour  à  tour  que  le  monde  est  fini  dans  l'espace  et  dans  le  temps,  et 
qu'il  est  infini,  qu'il  a  et  qu'il  n'a  pas  des  parties  indivisibles,  qu'il  suppose  et  qu'il 
exclut  toute  cause  libre,  qu'il  nécessite  et  qu'il  repousse  un  être  nécessaire. 
0  Pascal  !  que  n'avez-vous  entendu  la  voix  du  dialecticien  de  Kœnigsberg?  quelle 
n'eût  pas  été  votre  joie  en  contemplant  cette  superbe  raison  invinciblement  froissée 
par  ses  propres  armes,  et  l'homme  en  révolte  sanglante  contre  l'homme!  Mais  cette 
joie  farouche  est  loin  de  l'âme  de  Kant.  Après  avoir  tout  détruit,  il  aspire  à  tout 
relever.  La  conscience  morale,  la  notion  du  devoir,  tel  est  le  point  fixe  et  inébran- 
lable qui  sert  de  base  au  nouveau  Descartes. 

Ici  la  Critiqua  de  la  Raison  pure  fait  place  à  la  Critique  de  la  Raison  pratique. 
Kant  s'attache  à  l'idée  du  devoir  et  en  présente  une  analyse  d'une  sévérité  et  d'une 
rigueur  que  ni  l'antiquité  ni  le  xvne  siècle  n'avaient  connues,  et  qui  depuis  n'ont 
pas  été  surpassées.  L'essence  du  devoir,  c'est  d'obliger,  et  cette  obligation  est  évi- 
dente par  soi,  immédiate,  absolue.  Absolue,  elle  est  universelle.  De  là  cette 
belle  formule  de  Kant  :  Agis  de  telle  sorte  que  le  motif  de  ton  action  puisse  être 
élevé  au  rang  d'un  principe  universel  de  législation  morale.  Nous  voici  transportés 
dans  un  monde  nouveau,  non-seulement  au-dessus  de  la  région  sensible,  mais  au- 
dessus  même  des  idées  de  la  raison  pure,  incapables  de  rien  nous  apprendre  sur 
la  réalité  des  choses.  La  raison  pure  nous  présentait  la  liberté,  l'âme  immortelle 
et  Dieu  comme  de  simples  possibilités;  l'idée  du  devoir  les  transforme  en  autant 
de  dogmes  désormais  à  l'abri  de  toute  atteinte.  Le  devoir,  en  effet,  suppose  l'au- 
tonomie de  la  volonté.  Tu  dois,  dit  la  raison;  donc  tu  es  libre.  L'accord  parfait 
de  la  raison  et  de  la  volonté,  c'est  la  sainteté,  le  bonheur,  d'un  seul  mot  le  souve- 
rain bien.  Mais  ni  le  bonheur  ni  la  sainteté  ne  se  peuvent  réaliser  en  ce  monde; 
il  faut  à  l'être  moral  une  destinée  supérieure,  il  faut  à  cette  destinée  un  arbitre 
suprême,  parlait  dans  son  entendement  et  parfait  dans  sa  volonté,  architecte  du 
monde  moral,  type  de  la  sainteté,  source  du  bien  et  du  bonheur,  en  un  mot  Dieu. 

Telle  est  dans  son  ensemble  l'entreprise  philosophique  de  Kant.  Son  premier 
défaut,  le  plus  frappant  de  tous,  celui  qu'on  a  tant  de  fois  et  si  justement  signalé, 
c'est  le  défaut  d'unité.  La  Critique  de  la  Raison  pure  et  la  Critique  de  la  Raison 
pratiqué  ne  forment  pas  une  philosophie  homogène,  mais  en  quelque  sorte  deux 
philosophies  distinctes  et  contraires,  qu'aucun  artifice  de  logique  ou  d'analyse  ne 
saurait  concilier.  Ce  n'est  pas  tout  :  Kant  a  composé  une  troisième  critique,  la 
Critique  du  jugement,  qui,  en  s'ajoutanl  aux  deux  autres  par  d'ingénieuses  com- 
binaisons, enrichit  sans  doute,  mais  aussi  complique  sa  philosophie.  Dans  cet  ou- 
vrage qu'une  exacte  et  habile  traduction  (1)  vient  de  donner  à  notre  littérature 
philosophique,  Kant  développe  sur  l'idée  du  beau  des  vues  originales  et  profondes 
qui  sont  devenues  le  fondement  de  toute  l'esthétique  allemande,  et  rattache  à 
cette  idée  essentielle  de  l'esprit  humain  une  autre  notion  fondamentale,  celle  de 

(1)  Voyez  Critique  du  Jugement,  suivie  des  Observations  sur  le  beau  et  le  sublime,  par 
Emmanuel  Kant,  traduit  de  l'allemand  par  M.  Barni.  —  Chez  Ladrange,  2  vol.  in-8°. 


DE    LA    PHILOSOPHIE    ALLEMANDE.  517 

finalité  ou  de  cause  finale  qui  tient  une  si  grande  place  dans  la  science  de  la  na- 
ture. A  la  rigueur,  l'esthétique  de  Kant  qui  n'attribue  à  l'idée  du  beau  aucune 
valeur  objective  est  en  parfaite  harmonie  avec  l'esprit  général  du  système;  mais 
dans  la  théorie  de  la  finalité  on  voit  poindre  des  idées  qui,  bien  faibles  encore, 
dépassent  déjà  infiniment  l'horizon  de  la  philosophie  critique  :  c'est,  par  exemple, 
l'idée  de  la  nature  conçue  comme  un  vaste  organisme  où  chaque  série  de  phéno- 
mènes est  une  sorte  de  membre  vivant  qui  concourt  à  l'harmonie  et  à  la  destina- 
tion de  l'ensemble;  c'est  encore  l'idée  de  l'union  intime  du  mécanisme  et  du  dy- 
namisme au  sein  de  l'univers  :  hautes  et  solides  conceptions  auxquelles  Schelling  a 
rendu  un  juste  hommage  et  où  il  a  loyalement  reconnu  les  germes  de  sa  propre 
philosophie. 

Il  n'en  reste  pas  moins  vrai  que  le  premier  comme  le  dernier  mot  de  la  doc- 
trine de  Kant,  c'est  la  Critique  de  la  Raison  pure.  Or,  en  voici  le  fond  en  deux 
mots  :  Des  deux  termes  dont  se  compose  toute  connaissance,  savoir  l'esprit  hu- 
main,  le  sujet,  d'une  part,  et  de  l'autre,  les  choses,  V objet,  Kant  supprime  le 
second  et  prétend  réduire  la  science  au  premier.  Ici  s'élève  au  sein  même  de  l'idéa- 
lisme critique  une  double  difficulté.  Kanl,  en  effet,  y  conserve  et  y  détruit  tout  à 
la  fois  l'élément  objectif  de  la  connaissance.  11  le  détruit,  car  il  nie  la  possibilité 
de  l'atteindre,  de  le  déterminer  en  aucune  façon  ;  il  le  conserve,  car  il  n'ose  pas 
nier  son  existence;  au  contraire,  il  l'affirme  expressément,  que  dis-je?  il  la  dé- 
montre (1).  Par  cette  négation  hardie,  unie  à  cette  illégitime  affirmation,  Kant  est 
également  infidèle  aux  données  du  sens  commun  et  aux  conditions  de  la  science. 
Les  droits  de  la  conscience  et  du  cœur  de  l'homme  trouvent  un  interprète  élo- 
quent, Jacobi  ;  ceux  de  la  logique  et  de  la  science  auront  aussi  le  leur  dans  Fichte. 

Réduire  l'esprit  humain  à  lui-même,  la  science  à  un  seul  de  ses  termes  essen- 
tiels, le  sujet,  c'est  dire  que  la  nature  et  Dieu  sont  pour  l'homme  une  illusion,  que 
l'homme  est  à  soi-même  un  objet  inconnu,  inaccessible,  presque  fantastique; c'est 
donner  le  plus  audacieux  démenti  au  cri  du  sens  intime,  aux  instincts  les  plus 
puissants  et  les  plus  légitimes  de  noire  nature. 

La  nature,  l'instinct,  le  sentiment,  voilà  les  armes  de  Jacobi  contre  la  philoso- 
phie de  Kant.  Jacobi  est,  à  beaucoup  d'égards,  le  Jean-Jacques  Rousseau  de  l'Al- 
lemagne. Comme  l'éloquent  vicaire  savoyard,  l'auteur  de  IVoldemar  et  d'JUcill 
avait  protesté  avant  Kant  contre  la  bassesse  et  la  sécheresse  de  la  morale  de  l'in- 
térêt. Quand  la  philosophie  critique  apparut,  elle  trouva  Jacobi  tout  préparé  con- 
tre elle.  Elle  le  blessait  en  effet  dans  les  plus  sensibles  endroits  de  son  enthousiaste 
et  délicate  nature.  La  morale  même  de  Kant,  si  pure  et  si  élevée,  ne  trouvait  pas 
grâce  à  ses  yeux.  Outre  qu'elle  s'accordait  mal  avec  le  reste  du  système,  il  lui  re- 
prochait, d'être  en  elle-même  trop  amie  des  maximes  et  des  règles,  de  faire  à  la 
raison  une  trop  grande  place  qu'elle  ravissait  au  sentiment.  Il  ne  faut  pas  empri- 
sonner dans  des  catégories  le  naïf  et  libre  élan  du  cœur  et  glacer  sous  des  formules 


(1)  Cette  contradiction  devient  très-sensible  clans  les  remaniements  nombreux  que  Kanl 
a  fait  subir  à  la  Critique  di>  la  Raison  pure.  M.  Tissot,  à  qui  nous  devons  la  traduction  de 
cet  immortel  ouvrage,  vient  de  rendre  un  nouveau  service  aux  amis  de  la  philosophie 
allemande,  en  reproduisant  ces  remaniements  successifs  à  l'aide  d'une  combinaison  heu- 
reuse dont  M.  Rosenkranz,  l'éditeur  allemand  de  Kant,  lui  avait  donne  l'exemple.  —  Von  ci 
Critique  de  la  liaison  pure,  deuxième  édition,  184a,  chez  Ladrange. 

TOME  I.  52  J 


■118  DE    LA    PHILOSOPHIE    ALLEMANDE. 

abstraites  la  grâce  ou  l'héroïsme  du  dévouement.  Si  exactes  que  paraissent  nos 
règles  et  nos  maximes,  quelque  chose  en  nous  de  puissant  et  d'irrésistible  leur 
échappe  toujours  :  «   Je  mentirais,  s'écrie  Jacobi  dans  Woldemar,  je  mentirais 

comme  Desdemone  mourante je  serais  parjure  comme  Épaminondas  et  Jean 

de  Witt...  »  Ces  paroles  marquent  bien  le  rôle  de  Jacobi  dans  le  mouvement  de 
la  philosophie  allemande  :  il  s'est  épuisé  en  protestations.  Il  a  protesté  tour  à 
tour  contre  Kant,  contre  Fichte,  contre  Schelling,  opposant  au  scepticisme  de  !a 
philosophie  critique  et  à  ses  artificielles  analyses,  comme  aux  témérités  de  l'idéa- 
lisme et  du  panthéisme,  la  croyance  spontanée,  la  foi  naïve  et  irrésistible  de  la 
conscience. 

Par  malheur,  à  force  de  combattre  les  égarements  des  systèmes,  Jacobi  finit 
par  prendre  en  haine  la  raison,  mère  des  faux  systèmes,  mais  aussi  mère  de  la 
vérité.  Nous  le  rapprochions  tout  à  l'heure  de  Jean-Jacques;  il  y  avait  aussi  en  lui 
du  Pascal.  La  sagesse  de  la  raison  lui  était  une  fausse  sagesse,  insupportable  au 
cœur  de  l'homme,  contraire  à  ses  plus  chères  espérances.  ;>  Je  ne  veux  pas,  disait- 
il  sans  cesse,  être  sage  à  mes  dépens.  »  Dans  sa  conversation  célèbre  avec  Lessing 
sur  Spinoza,  il  soutient  que  le  spinozisme  est  le  dernier  mot  de  la  raison,  pour 
accabler  ainsi  du  même  coup  la  raison  et  le  spinozisme.  Emporté  par  les  ardeurs 
de  la  polémique,  il  alla  même  jusqu'à  prétendre  que  l'intérêt  de  la  science,  c'est 
qu'il  n'y  ait  point  de  Dieu,  car  la  science  veut  expliquer,  et  Dieu  est  l'inexpli- 
cable. On  se  souvient  du  mot  de  l'auteur  des  Pensées  :  «  Athéisme,  marque  de 
force  d'esprit.  » 

Mais  ce  que  Jacobi  invoque  contre  la  raison  impuissante,  ce  n'est  point  la  reli- 
gion de  Pascal,  c'est  le  sentiment  dans  ce  qu'il  a  de  plus  élevé  à  la  fois  et  de  plus 
vague;  c'est,  comme  dit  l'Allemagne,  le  savoir  immédiat,  plus  sûr  que  le  raison- 
nement et  l'analyse.  Jacobi  revient  ici  à  la  raison  sous  une  autre  forme,  et  cette 
philosophie  négative,  sans  rigueur  et  sans  contenu,  n'a  d'intérêt  qu'à  titre  de  pro- 
testation légitime 

En  attaquant  d'une  autre  manière  la  doctrine  de  Kant,  Fichte  ouvrait  à  la  phi- 
losophie une  nouvelle  issue.  De  là  l'intérêt  supérieur  de  son  entreprise. 

Ce  qui  frappa  surtout  Fichte  dans  le  système  de  Kant,   ce  fut  le  défaut  de 
rigueur  et  d'homogénéité.  Kant  en  effet,  tout  en  refusant  à  l'esprit  humain  le  droit 
de  connaître  autre  chose  que  soi,  ne  conservait  même  pas  cet  avantage  d'être  con- 
séquent dans  l'erreur  et  de  former  un  système  établi  sur  un  principe  simple  et 
bien  lié  dans  toutes  ses  parties.  Il  reconnaissait  en  effet  qu'il  existe,  par  delà  les 
phénomènes  et  par  delà  les  lois  que  leur  impose  la  pensée,  des  êtres,  inacces- 
sibles, il  est  vrai,  mais  réels.  Le  premier  pas  de  la  Critique  de  la  Raison  pure, 
c'est  de  constater  que  rien  ne  se  produit  dans  la  pensée  que  par  l'expérience,  par 
les  phénomènes  des  sens.  Or,  ces  phénomènes  que  l'esprit  rencontre  et  qu'il  ne 
produit  pas  supposent  un  principe  étranger.  Étrange  concession  !  Quoi  !  la  science 
a  pour  infranchissable  enceinte  l'esprit  humain,  le  sujet,  et  cependant  il  existe 
autre  chose,  et  la  première  condition  de  la  science  est  de  supposer  un  objet  qu'elle 
ne  connaît  pas,  qu'elle  ne  peut  atteindre,  et  qui  est  l'origine  de  tout!  La  science 
débuie  donc  par  une  hypothèse,  et  par  une  hypothèse  contradictoire  à  sa  nature. 
La  science  a  son  principe  hors  d'elle,  ou  plutôt  elle  n'a  pas  de  principe,  elle 
n'est  pas. 

Cette  rigueur  et  cette  homogénéité  parfaites,  qui  faisaient  défaut  dans  le  sys- 


DE    LA     PHILOSOPHIE    ALLEMANDE.  519 

tème  du  maître,  c'est  ce  que  chercha  avant  tout  le  disciple.  De  là.  sa  fameuse 
Théorie  de  la  Science.  Ici,  le  principe  de  Kant  est  poussé  à  sa  dernière  conséquence. 
Plus  d'élément  objectif  supposé  arbitrairement;  tout  est  sévèrement  déduit  d'un 
seul  terme  de  la  connaissance,  du  sujet.  Le  problème  pour  Fichte  est  celui-ci  : 
tirer  du  moi  la  philosophie  tout  entière,  et  l'audacieux  analyste  prétend  donnera 
cette  déduction  toute  la  rigueur  des  mathématiques.  Celles-ci  supposent  en  effet 
la  loi  de  l'identité,  qui  s'exprime  ainsi  :  A  =  A.  Fichte  n'en  demande  pas  davan- 
tage; il  ne  réclame  qu'une  donnée  primitive  :  Moi  =  Moi. 

C'est  sur  cette  pointe  aiguë  qu'il  prétend  faire  reposer  l'édifice  entier  de  l'esprit 
humain.  La  nature  et  Dieu  ne  sont  que  des  développements  du  moi.  Le  moi  seul 
est  principe,  expliquant  tout,  posant  tout,  créant  tout,  étant  tout,  s'expliquant,  se 
posant,  se  créant  lui-même.  Il  faut  également  admire  ici  l'excès  d'extravagance 
de  l'esprit  humain  et  l'étonnante  fécondité  de  ses  ressources.  Le  voilà  réduit  par 
Kant  à  lui-même,  voilà  la  philosophie  enfermée  dans  le  moi,  enchaînée  à  une  sorte 
de  point  mathématique.  Laissez  faire  l'esprit  humain  :  ce  seul  point  conservé  lui 
livrera  tout  le  reste.  Du  moi,  il  tirera  la  nature  et  Dieu  lui-même,  car  il  faut  un 
théâtre  à  son  activité,  un  idéal  à  sa  raison  et  à  son  cœur.  De  l'excès  du  scepti- 
cisme, il  ira  au  dogmatisme  le  plus  absolu.  Tout  à  l'heure  il  doutait  de  tout; 
maintenant  il  se  vante  non-seulement  de  connaître  la  nature,  mais  de  la  créer;  que 
dis-je?  il  se  vante  de  créer  Dieu!  On  sait  que  ce  sont  les  propres  expressions  de 
Fichte,  à  la  fois  absurdes  et  conséquentes,  également  merveilleuses  de  rigueur 
logique  et  de  folie. 

Oui.  Fichte  tire  du  moi  la  nature  et  Dieu.  Le  moi,  en  effet,  suppose  le  non-moi  : 
il  se  limite  lui-même,  il  n'est  Ini-même  qu'en  posant  un  autre  que  soi  ;  il  ne  se 
pose  qu'en  s'opposant  son  contraire,  et  lui-même  est  le  lien  de  cette  opposition, 
la  synthèse  de  cette  antinomie;  si,  en  effet,  le  moi  n'est  pour  lui-même  qu'en  se 
limitant,  celte  faculté  qu'il  a  de  se  limiter  suppose  qu'en  soi  il  est  illimité,  infini. 
Il  y  a  donc  au-dessus  du  moi  relatif,  du  moi  divisible,  du  moi  opposé  au  non- 
moi,  un  moi  absolu  qui  enveloppe  la  nature  et  l'homme.  Ce  moi  absolu,  c'est  Dieu. 
Voilà  donc  la  pensée  en  possession  de  ses  trois  objets  essentiels;  voilà  l'homme, 
la  nature  et  Dieu  dans  leurs  relations  nécessaires,  membres  d'une  même  pensée  à 
trois  termes,  séparés  à  la  fois  et  réconciliés.  Voilà  une  philosophie  digne  de  ce 
nom,  une  science,  une  science  rigoureuse,  démontrée,  homogène,  partant  d'un 
principe  unique,  pour  en  suivre  et  en  épuiser  toutes  les  conséquences. 

Tel  est  le  système  de  Fichte  :  qu'on  trouve  ce  système  absurde,  bizarre,  obscur, 
il  n'en  est  pas  moins  vrai  qu'il  est  une  période  essentielle  de  l'histoire  de  la  phi- 
losophie allemande,  un  anneau  nécessaire  de  la  chaîne.  On  peut  sans  doute 
expliquer  aussi  l'influence  qu'il  a  exercée  par  la  beauté  de  quelques-unes  de  ses 
applications.  La  morale  de  Fichte,  par  exemple,  est  une  suite  imprévue  peut-être, 
mais  rigoureuse  de  sa  métaphysique.  Elle  est  fondée  sur  le  moi.  Le  caractère 
éminent  du  moi,  c'est  la  liberté.  Conserver  sa  liberté,  son  moi,  c'est  le  devoir; 
respecter  le  moi.  la  liberté  des  autres,  c'est  le  droit.  De  là  ce  noble  sroïeisme  de 
Fichte,  et  cette  passion  pour  la  liberté,  qui  ont  été  en  si  parfait  accord  avec  la 
mâle  vigueur  de  son  caractère  et  le  rôle  généreux  qu'il  s'est  donné  dans  les 
affaires  politiques  de  l'Allemagne.  Mais,  à  nos  yeux,  l'importance  du  système  de 
Fichte  n'est  pas  là.  Sa  grandeur  et  son  originalité,  nous  la  trouvons  dans  cette 
extraordinaire  métaphysique  si  justement  et  si  hardiment  appelée  par  lui-même 
['idéalisme  subjectif  absolu.  Elle  a  ce  caractère  singulier  qu'en  poussant  à  ses  plus 


ô~2i)  DE    LA    PHILOSOPHIE    ALLEMANDE. 

extrêmes  conséquences  le  scepticisme  de  Kant,  elle  prépare  le  dogmatisme  de 
Schelling  et  de  Hegel.  Et  il  faut  bien  le  remarquer,  non-seulement  elle  le  prépare, 
mais  elle  le  commence  et  le  contient.  Fiente,  en  effet,  aspire  ouvertement  à  la 
science  absolue.  Il  explique  l'homme,  la  nature  et  Dieu.  Il  mène  la  philosophie 
allemande,  si  on  peut  ainsi  dire,  du  subjectif  à  l'objectif  par  le  subjectif  même, 
du  scepticisme  au  dogmatisme,  d'une  doctrine  tellement  timide,  quelle  ose  à 
peine  affirmer  un  être  effectif,  à  celte  philosophie  ambitieuse  qui  embrasse  dans 
ses  cadres  immenses  l'histoire  de  l'humanité  et  celle  de  la  nature,  et  prétend,  sans 
mesure  et  sans  réserve,  à  l'explication  universelle  des  choses. 

Schelling  a  commencé  sa  carrière  philosophique  par  accepter  le  système  de 
Fichte,  comme  Fichle  avait  d'abord  adopté  celui  de  Kant.  Son  premier  écrit,  com- 
posé à  vingt  ans,  porte  ce  titre  expressif  :  Du  moi  comme  principe  de  la  philoso- 
phie; mais  il  ne  tarda  pas  à  s'apercevoir  de  l'impossibilité  absolue  de  maintenir  la 
philosophie  dans  cette  étroite  enceinte  où  elle  étouffait.  Sur  les  pas  de  Fichte,  la 
philosophie  avait  perdu  la  nature;  il  s'agissait  de  la  reconquérir. 

La  nature  existe  en  face  du  moi.  Toute  tentative  de  déduire  la  nature  du  moi, 
l'objet  du  sujet,  est  radicalement  impuissante  ;  l'exemple  de  Fichte  l'a  prouvé.  On 
ne  réussirait  pas  mieux  à  déduire  le  sujet  de  l'objet,  le  moi  de  la  nature,  la  pensée 
de  l'être.  Ainsi  point  d'être  sans  pensée,  point  de  pensée  sans  être,  et  aucun  moyen 
de  résoudre  la  pensée  dans  l'être  ou  l'être  dans  la  pensée.  C'est  dans  ces  termes 
que  se  posait  devant  Schelling  le  problème  philosophique. 

On  s'explique  très-simplement  la  solution  où  il  fut  conduit.  Suivant  lui,  la  pen- 
sée et  l'être,  le  sujet  et  l'objet,  ne  peuvent  être  à  la  fois  irréductibles  et  insépa- 
rables, s'il  n'y  a  pas  un  principe  commun  de  l'un  et  de  l'autre,  principe  à  la  fois 
subjectif  et  objectif,  intelligent  et  intelligible,  source  unique  de  la  pensée  et  de 
l'être.  Ce  principe,  ce  sujet-objet  absolu,  comme  l'appelle  Scheiling,  est  l'idée- 
mère  de  sa  philosophie.  Remarquons  que  c'est  à  peu  près  de  la  même  manière 
que  Spinoza  avait  été  conduit  à  l'unité  de  la  substance.  Son  maître,  Descartes,  en 
effet,  avait  constaté  au  début  de  la  science  une  dualité  fondamentale.  En  face  de 
l'être  qui  pense,  il  avait  reconnu  l'être  étendu.  Comment  expliquer  leur  coexis- 
tence, bien  plus,  leur  union?  Malebranche,  préludant  à  l'idéalisme  de  Kant,  avait 
nié  qu'on  pût  connaître  les  corps  ;  Berkeley,  devançant  Fichte,  avait  essayé  de 
déduire  l'étendue  de  la  pensée.  Spinoza,  sentant  d'avance  la  vanité  de  ces  tenta- 
tives, déclara  hardiment  que  la  coexistence  de  la  pensée  et  de  l'étendue  n'était 
possible  que  par  une  substance  infinie,  à  la  fois  étendue  et  pensante,  à  la  fois 
nature  et  humanité.  L'analogie  est  sensible,  mais  il  ne  faut  pas  l'exagérer.  Le 
mouvement  de  la  philosophie  allemande  a  un  caractère  qui  lui  est  propre  et  une 
originalité  limitée,  mais  réelle.  Schelling  n'est  point  le  plagiaire  de  Spinoza,  bien 
qu'il  l'ait  connu  et  admiré  dès  sa  jeunesse,  bien  que  la  polémique  ardente 
qui  divisa  Mendelsohn  et  Jacobi ,  et  à  laquelle  prit  part  toute  l'Allemagne 
pensante,  soit  antérieure  de  quelques  années  aux  premiers  écrits  de  Schelling,  et 
l'ait  de  bonne  heure  si  vivement  frappé,  qu'il  exprimait  ouvertement,  dans 
son  premier  essai,  l'espérance  de  réaliser  un  jour  un  système  qui  fût  le  pendant 
de  TÉlhique  de  Spinoza  (1).  C'est  justement  ce  qui  est  arrivé,  mais  les  diffé- 
rences des  deux  systèmes  sont  incontestables.  iNous  y  insisterons  un  instant  pour 

(1)  Schelling,  Du  moi  considéré  comme  principe  de  la  philosophie. 


SE    LA     PHILOSOPHIE    ALLEMANDE.  521 

mettre  en  pleine  lumière  le  principe  fondamental  de  la  philosophie  de  Scbelling. 

Dans  l'univers  de  Spinoza,  il  y  a  deux  mondes,  à  la  fois  unis  et  opposés,  le 
monde  de  la  pensée  ou  des  âmes,  et  le  monde  de  l'étendue  ou  des  corps.  Ces 
mondes  se  pénètrent  l'un  l'autre.  Toute  âme  a  un  corps,  tout  corps  a  une  âme.  La 
pensée  a  ses  lois,  la  nature  a  les  siennes;  m -lis  ces  lois  se  correspondent  étroite- 
ment. Un  des  grands  théorèmes  de  Spinoza  est  celui-ci  :  L'ordre  et  la  connexion 
des  idées  est  Je  même  que  l'ordre  et  la  connexion  des  choses  (1).  Quel  est  le  secret  de 
cette  identité?  C'est  que  la  pensée  et  l'étendue,  les  âmes  et  les  corps,  ne  sont  que 
les  deux  faces  d'une  même  existence.  La  nature,  c'est  Dieu  dans  l'étendue  et  le 
mouvement;  l'âme,  c'est  Dieu  dans  la  pensée.  Dieu  étant  un,  les  lois  de  son  dé- 
veloppement sont  unes.  Ainsi  toutes  les  existences  se  pénètrent,  tout  s'unit,  tout 
s'identifie. 

Schelling  part  aussi  de  cette  dualité,  la  pensée  ou  le  sujet,  les  choses  ou  l'objet, 
ou  encore  la  nature  et  l'humanité,  La  nature  a  des  lois  ;  mais  une  loi,  c'est  essen- 
tiellement quelque  chose  d'intellectuel,  c'est  une  idée.  La  nature  est  donc  toute 
pénétrée  d'intelligence;  d'un  autre  côté,  l'humanité  a  aussi  ses  lois;  eile  est  libre 
sans  doute,  mais  elle  n'est  pas  livrée  au  hasard.  Des  règles  absolues  gouvernent 
son  développement.  Il  y  a  donc  parenté  entre  l'humanité  et  la  nature.  D'où  vient 
leur  distinction  ?  C'est  que  la  nature  obéit  à  ses  lois  sans  conscience,  tandis  que 
l'humanité  a  conscience  des  siennes.  En  d'autres  termes,  il  y  a  de  l'être  dans  la 
pensée,  de  l'idéal  dans  le  réel,  et  il  y  a  aussi  de  la  pensée  dans  l'être,  du  réel  dans 
l'idéal.  La  différence,  c'est  qu'ici  la  pensée,  et  là  l'être,  dominent;  mais  au  fond  la 
pensée  et  l'être  sont  inséparables.  Il  y  a  donc  un  principe  commun  qui  se  développe 
tantôt  sans  conscience  et  tantôt  avec  conscience  de  soi-même.  C'est  le  Dieu  de 
Schelling. 

Jusque-là  le  philosophe  hollandais  et  le  philosophe  allemand  ne  diffèrent  pas; 
voici  le  point  où  ils  se  séparent.  Dans  l'univers  de  Spinoza,  il  y  a  un  abîme  entre 
la  pensée  et  l'étendue.  La  pensée  et  l'étendue,  c'est  toujours  Dieu  sans  doute,  mais 
il  n'y  a  aucune  sorte  d'union  entre  ces  deux  parties  de  son  être.  Le  flot  des  idées 
coule  d'un  côté,  le  flot  des  corps  coule  de  l'autre.  Dieu  les  embrasse,  il  est  vrai; 
mais,  dans  cet  océan  infini,  les  ondes  contraires  ne  s'unissent  pas.  De  là  au  sein 
de  la  nature  une  solution  de  continuité  éternelle.  Il  en  est  tout  autrement  dans 
le  système  de  Schelling.  L'ensemble  des  êtres  compose  une  échelle  continue  et 
homogène  où  chaque  forme  de  l'existence  conduit  à  une  forme  supérieure.  La 
nature  n'est  pas,  comme  dans  Spinoza,  destituée  d'intelligence.  Un  courant  infini 
de  pensée  circule  dans  toutes  ses  parties:  seulement  cette  pensée  n'arrive  pas  du 
premier  coup  à  la  plénitude  de  son  être.  C'est  d'abord  une  pensée  tellement 
obscure,  tellement  sourde,  qu'elle  s'échappe  absolument  à  elle-même.  Par  degrés. 
elle  s'éclaircit  et  se  replie  sur  soi;  elle  se  sent  d'abord,  puis  se  distingue,  enfin 
elle  arrive  à  se  réfléchir,  à  se  posséder,  à  se  connaître  parfaitement.  «  La  nature. 
dit  Schelling,  sommeille  dans  la  plante,  elle  rêve  dans  l'animal,  elle  se  réveille 
dans  l'homme.  »  Ce  développement  merveilleux  est  ce  que  les  Allemands  appellent 
le  progrès  ou  le  processus  de  l'être  (prozess).  L'idée  du  processus  n'est  pas  dans 
Spinoza;  elle  appartient  en  propre  à  la  philosophie  allemande  et  à  Schelling. 
Leibnitz,  à  la  vérité,  et,  deux  mille  ans  avant  Leibnitz,  Ai  istote,  avaient  conçu  la 
nature  comme  une  série  de  formes  homogènes  s'élevant  de  degrés  en  degrés  à  une 

(1)  Éthique,  part.  II,  prop.  7. 


522  DE    LA    PHILOSOPHIE     ALLEMANDE. 

perfection  toujours  croissante  ;  mais,  dans  Leibnitz  comme  dans  Aristote,  le  lien 
substantiel  qui  unit  ces  formes  diverses  reste  obscur  ou  inexpliqué.  Schelling  l'ex- 
plique par  le  panthéisme,  il  est  vrai,  mais  enfin  il  l'explique  à  ses  risques  et  périls, 
et,  de  cette  sorte,  en  empruntant  tour  à  tour  à  Spinoza  et  à  Leibnitz,  il  reste  lui- 
même.  On  ne  saurait  refuser  à  cette  fusion  du  dynamisme  de  Leibnitz  et  du  pan- 
théisme de  Spinoza  le  caractère  de  l'originalité  et  de  la  grandeur,  d'autant  mieux 
que  Schelling  n'a  copié  personne;  c'est  le  mouvement  propre  de  sa  pensée,  c'est 
le  courant  de  la  philosophie  allemande  qui  l'a  conduit  à  la  philosophie  de  l'identité. 

Le  système  de  Schelling  en  effet,  bien  qu'il  paraisse  et  qu'il  soit  réellement  une 
réaction  extrême  contre  la  doctrine  de  Fichte,  en  un  autre  sens  la  continue.  Fichte 
n'admettait- il  pas  aussi  l'identité  absolue  des  choses?  Ne  résolvait-il  pas  l'opposi- 
tion du  moi  et  du  non-moi  dans  un  principe  supérieur?  Seulement  ce  principe 
supérieur,  c'était  toujours  le  moi,  et  de  !à  le  caractère  idéaliste  et  subjectif  de 
tout  le  système.  Cette  identité  admise  par  Fichte,  Schelling  la  généralise  et  la 
transforme.  Elle  n'est  plus  pour  lui  renfermée  dans  cette  étroite  prison  du  moi; 
elle  est  !e  fond  de  toutes  choses.  On  peut  dire  que  Schelling  a  pris  des  mains  de 
Fichte  les  cadres  de  sa  philosophie;  mais,  en  les  élargissant,  il  leur  a  donné  une 
ampleur  infinie.  Il  a  fait  entrer  dans  le  système  de  Fichte  la  nature  exilée  ;  ii  y  a 
répandu  à  pleines  mains  la  réalité  et  la  vie. 

Faut-il  s'étonner  maintenant  que  Fichte,  à  la  fin  de  sa  vie,  ait  incliné  aux  idées 
de  Schelling?  Dans  la  Destination  de  l'homme  (1),  dans  un  autre  ouvrage  fort  cu- 
rieux. Instruction  pour  arriver  à  la  vie  bienheureuse  (2),  le  système  de  Fichte  ne 
se  distingue  plus  de  celui  de  Schelling.  Le  moi  n'est  plus  ici  le  moi  subjectif  de 
la  Théorie  de  la  Science;  c'est  le  moi  réel,  objectif,  qui  communique  à  la  nature 
sa  propre  réalité,  sa  propre  objectivité.  M.  Fichte  le  fils,  qui  porte  avec  honneur 
un  grand  nom,  s'efforce  en  vain  de  confondre  ces  deux  choses.  Sa  piété  filiale  est 
assurément  fort  ingénieuse,  mais  elle  ne  parvient  pas  à  dissimuler  l'intervalle 
immense  qui  sépare  l'idéalisme  de  Fichte  et  cette  philosophie  de  Schelling  si 
pleine  du  sentiment  de  la  nature  et  de  la  réalité.  Aussi,  tandis  que  la  doctrine 
de  Fichte  était,  sauf  en  morale,  presque  stérile  en  applications,  la  doctrine  de 
Schelling  régénérait  les  sciences  physiques  et  donnait  une  impulsion  merveilleuse 
à  l'histoire  des  religions,  à  celle  de  la  philosophie. 

Le  mouvement  de  la  philosophie  allemande  ne  pouvait  s'arrêter  à  Schelling.  Le 
système  de  Schelling,  en  effet,  renfermait  bien  un  principe,  mais  elle  ne  four- 
nissait aucun  moyen  de  le  développer  scientifiquement.  Qu'avait  fait  Schelling?  Il 
avait  conçu  l'ensemble  des  choses  comme  la  série  progressive  des  formes  variées 
d'un  principe  identique.  Mais  comment  saisir  ce  principe?  comment  atteindre  la 
loi  de  son  développement?  comment  la  démontrer?  C'est  ce  que  Schelling  ne 
faisait  pas. 

Pourquoi  ce  principe  se  développe-t-il  ?  Pourquoi  devient-il  tour  à  tour  pesan- 
teur, lumière,  activité,  conscience?  Est-ce  à  l'expérience  qu'on  le  demandera?  Mais 
l'expérience  constate  les  faits,  elle  ne  les  explique  pas.  Dira-t-on  que  le  sujet- 

(1)  Ouvrage  depuis  longtemps  traduit  par  M.  Barchou  de  Penhoën. 

(2)  Cet  éloquent  écrit  vient  d'être  traduit  par  M.  Bouillier,  avec  deux  introductions 
intéressantes,  l'une  <lu  traducteur,  l'autre  de  M.  Fichte  le  fils.  —  1  vol.  in-8°,  chez 
Ladrange. 


DE    LA    PHILOSOPHIE     ALLEMANDE.  325 

objet  se  développe  par  sa  nature?  On  demandera  quelle  est  sa  nature,  et  Sehelling 
ne  la  détermine  en  aucune  façon.  Il  faut  donc  admettre  ici  la  qualité  occulte  d'un 
principe  inconnu.  Que  de  mystères  et  d'hypothèses!  et  à  quoi  tout  cela  sert-il? 
Otez  l'expérience,  nul  moyen  n'apparaît  de  construire  régulièrement  ou  même  d'é- 
baucher la  science.  C'est  sous  le  poids  de  cette  difficulté  que  Sehelling  avait  ima- 
giné son  intuition  intellectuelle,  faculté  transcendante  qui  atteint  l'absolu  d'une 
prise  immédiate,  sans  passer  par  les  degrés  laborieux  de  l'analyse  et  de  la  réflexion  ; 
mais  jamais  Sehelling  n'a  pu  éclaircir  la  nature  équivoque  de  cette  intuition  pré- 
tendue. Est-ce  un  don  naturel  de  l'esprit  humain  ?  est-ce  un  privilège?  on  ne 
sait.  Quoi  de  plus  obscur,  de  plus  arbitraire,  de  plus  incompatible  avec  les  con- 
ditions de  la  science?  Évidemment  la  philosophie  allemande  devait  faire  un  pas 
de  plus  ou  abandonner  son  principe.  Ce  dernier  pas,  Hegel  le  fit.  Hegel  a  cherché, 
il  a  cru  trouver  une  méthode  pour  construire  la  science  absolue,  pour  la  démon- 
trer. Cette  méthode,  c'est  la  logique. 

Faire  connaître  à  des  lecteurs  français,  même  d'une  manière  générale,  le  sys- 
tème de  Hegel,  c'est,  je  n'hésite  pas  à  le  dire,  une  des  plus  difficiles  entreprises 
qu'on  se  puisse  proposer.  D'abord  personne  ne  s'est  encore  risqué  à  traduire  aucun 
ouvrage  de  Hegel  (1),  de  sorte  que  rien  ne  prépare  le  public  ni  à  cette  méthode 
étrange  ni  a  cet  étrange  langage.  Un  écrivain  consciencieux.  AI.  Ott.  esprit  ferme 
et  plein  de  sens,  a  fait,  il  est  vrai,  d'utiles  efforts  pour  nous  initiera  la  doctrine 
et  à  la  terminologie  hégéliennes  (2)  ;  mais,  tant  qu'un  traducteur  habile  et  résolu 
n'aura  pas  fait  passer  dans  notre  langue  un  des  grands  ouvrages  de  Hegel,  l'Ency- 
clopédie des  sciences  philosophiques  par  exemple,  les  plus  exactes  analyses  seront 
encore  insuffisantes. 

Rien  ne  paraît  au  premier  abord  plus  extraordinaire,  tranchons  le  mot,  plus 
absurde  que  le  système  de  Hegel.  Non  seulement  il  pousse  plus  loin  que  ne  l'avait 
fait  Sehelling  et  jusqu'à  sa  dernière  limite  le  principe  déjà  fort  équivoque  de  l'iden- 
tité absolue  de  la  pensée  et  de  l'être;  mais,  par  une  suite  de  cet  excès  même,  il 
introduit  une  loi  qui  est  le  renversement  de  toutes  les  idées  reçues  :  c'est  à  savoir 
que  les  contradictoires  sont  identiques,  par  exemple  que  l'être  est  identique  au 
néant,  le  fini  à  l'infini,  la  vie  à  la  mort,  la  lumière  aux  ténèbres.  La  philosophie 
consiste,  pour  Hegel,  à  trouver  en  tout  l'unité  sous  la  contradiction,  l'identité  sous 
la  différence. 

On  se  sent  disposé  tout  d'abord,  à  l'égard  d'une  telle  entreprise,  à  la  défiance 
et  presque  au  dédain.  Il  est  certain  toutefois,  à  part  la  valeur  même  de  la  doctrine 
de  Hegel,  qu'elle  est  une  suite  nécessaire  de  ce  qui  précède,  le  terme  fatal  où 
la  philosophie  kantienne  devait  aboutir.  Supposez  que  Kant,  en  1820,  fût  sorti  de 
son  tombeau;  nul  doute  qu'en  voyant  ce  que  la  philosophie  était  devenue  entre 
les  mains  de  Hegel,  il  ne  se  fût  écrié,  comme  Malebranche  en  lisant  Spinoza,  que 
c'était  une  épouvantable  chimère.  Et  cependant  ces  deux  principes  si  étranges  et  si 
dangereux,  l'identité  des  contradictoires,  l'identité  de  la  pensée  et  de  l'être,  sont 

(1)  L'ouvrage  important  publié  par  M.  Bénard  sous  ce  titre  :  Cotera  d'esthétique  de 
Hegel  ("2  volumes  in-8°),  n'est  pas  proprement  une  traduction;  e'est  une  libre  analyse 

{%  Mentionnons  aussi  les  articles  de  M.  Wilm  dans  la  Renie  (iermaniqw,  une  disserta- 
tion étendue  de  M.  Louis  Prévost  :  Hegel,  ci-position  de  sa  doctrine,  et  une  thèse  de 
M.  Véra  :  Platonis,  ylristotelis  et  lien  ttii  de  medïo  tertnino  dovtrina. 


,"24  DE    LA     PHILOSOPHIE    ALLEMANDE. 

déjà  dans  le  système  de  Kant.  N'est-ce  point  Kant.  en  effet,  qui  dans  sa  dialectique 
a  donné  l'exemple  déplorable  d'opposer  les  idées  l'une  à  l'autre,  et  de  prouver  que 
les  thèses  contradictoires  sont  également  vraies?  La  logique  de  Hegel,  sous  ce 
point  de  vue,  n'est-elle  pas  le  développement  des  antinomies?  Mais  ce  qui  est  plus 
évident  encore  et  d'une  plus  grande  conséquence,  c'est  que  Kant  a  préparé  l'iden- 
tification absolue  de  la  pensée  et  de  l'être. 

C'est  une  étude  infiniment  curieuse  à  se  proposer  que  l'histoire  de  ce  principe 
dont  l'Allemagne  est  si  fière,  et  où  elle  fait  consister  son  principal  titre  d'honneur. 
On  le  voit  naître  avec  Kant,  se  développer  dans  Fichte,  se  transformer  dans  Schel- 
ling,  et  arriver  enfin  dans  le  système  de  Hegel  à  son  plein  développement.  Suivant 
Kant,  ce  que  nous  appelons  les  lois  de  la  nature,  ce  sont  en  réalité  les  formes  de 
notre  intelligence  que  nous  appliquons  aux  phénomènes.  La  grande  erreur  des 
philosophes,  c'est  de  détacher  ces  lois  de  leur  véritable  principe,  savoir  l'esprit 
humain,  le  sujet,  pour  les  transporter  dans  les  choses,  pour  les  objectiver.  Kant 
aimait,  comme  on  sait,  à  rendre  sensible  l'idée  de  sa  réforme  philosophique,  en  la 
rapprochant  de  celle  que  son  compatriote  Kopernic  avait  introduite  dans  l'astro- 
nomie. Le  vulgaire  croit  que  les  astres  tournent  autour  de  la  terre,  ce  qui  ne  peut 
s'accorder  avec  l'observation  exacte  des  faits.  Changez  l'hypothèse,  faites  tourner 
la  terre  autour  du  soleil,  toute  contradiction  disparaît,  tout  s'explique  et  s'éclaircit. 
De  même  on  est  accoutumé  à  subordonner  la  pensée  à  l'être,  tandis  qu'au  vrai, 
suivant  Kant,  c'est  l'être  qui  est  subordonné  à  la  pensée. 

De  cette  conception  à  celie  de  Fichte,  il  n'y  a  qu'un  pas.  Si  les  choses  ne  sont 
que  ce  que  les  fait  la  pensée,  c'est  la  pensée  qui  constitue,  qui  crée  les  choses.  Le 
moi,  en  se  pensant,  en  se  posant,  se  crée  ;  en  posant  le  non-moi.  il  le  crée  ;  enfin, 
en  posant  Dieu,  il  le  crée  encore.  Voilà  l'identité  absolue  de  la  pensée  et  de  l'être, 
explicitement  professée  par  Fichte,  et,  comme  on  voit,  rigoureusement  déduite 
de  l'idée  fondamentale  de  Kant.  Seulement  il  îaut  remarquer  que  cette  identité 
absolue  est  dominée  par  le  caractère  propre  du  système  de  Fichte:  je  veux  dire 
qu'elle  est  purement  psychologique  et  subjective;  l'être,  pour  Fichte,  comme  la 
pensée,  c'est  toujours  le  moi  ou  un  développement  du  moi.  Fichte  ne  pouvait 
donner  à  l'identité  de  la  pensée  et  de  l'être  un  autre  sens  qu'à  condition  de  sortir 
de  son  système.  Schelling,  nous  l'avons  vu,  reprit,  mais  en  le  transformant  radi- 
calement, le  système  de  Fichte.  A  ses  yeux,  le  moi  et  le  non-moi  ont  une  égale 
réalité,  la  nature  et  l'humanité  subsistent  en  face  l'une  de  l'autre;  elles  trouvent 
leur  union  dans  un  principe  à  la  fois  idéal  et  réel,  subjectif  et  objectif,  qui  les 
constitue,  les  pénètre  et  les  contient. 

Cette  identité  de  la  pensée  et  de  l'être,  du  sujet  et  de  l'objet,  conçue  comme 
réelle  et  objective,  est  le  principe  commun  de  la  philosophie  de  Schelling  et  de 
celle  de  Hegel,  et  on  voit  qu'elles  se  rattachent  étroitement  l'une  et  l'autre  aux 
doctrines  antérieures.  Voici  maintenant  la  différence  des  deux  systèmes.  Schelling 
n'identifie  la  pensée  et  l'être  que  dans  leur  principe  premier,  savoir  Dieu  ;  mais 
au-dessous  de  Dieu,  la  pensée  et  l'être,  sans  jamais  se  séparer,  se  distinguent.  Il  y 
a  plus  d'être  dans  la  nature,  il  y  a  plus  de  pensée  dans  l'homme.  S'il  en  est  ainsi, 
l'être  et  la  pensée  >ont  deux  choses  différentes,  et  le  principe  de  l'identité  est  en 
défaut.  A  la  rigueur,  en  effet,  si  l'être  et  la  pensée  sont  une  seule  et  même  essence, 
non-seulement  la  pensée  doit  se  trouver  partout  où  est  l'être,  mais  elle  doit  s'y 
rencontrer  dans  la  même  proportion.  Pourquoi  cet  équilibre  est-il  rompu? comment 
est-il  possible  qu'il  vienne  à  se  rompre?  pourquoi  Dieu  esl-il  plus  dans  l'humanité 


DE    LA    PHILOSOPHIE    ALLEMANDE.  323 

que  dans  la  nature?  Question  téméraire  sans  doute,  mais  à  laquelle  est  tenu  de 
répondre  celui  qui  ose  soutenir  que  la  science  absolue  est  possible  à  l'homme.  Or, 
cette  question.  Schelling  ne  la  résout  pas,  et  ne  peut  pas  la  résoudre.  Le  voilà 
convaincu  d'inconséquence.  Il  a  proclamé  le  principe  de  l'identité  delà  pensée  et 
de  l'être,  il  l'a  dégagé  du  caractère  relatif  et  subjectif  qui  le  défigurait  dans  Fichte 
et  dans  Kant,  mais  il  n'a  pas  osé  le  développer  avec  rigueur.  Aussi  sa  philosophie 
ne  s'est-elle  soutenue  que  par  des  hypothèses  ou  par  des  emprunts  déguisés  qu'il 
a  faits  à  l'expérience. 

Hegel  met  sa  gloire  à  être  plus  conséquent  et  plus  hardi  que  son  devancier,  et 
il  prétend  tirer  du  principe  de  l'identité  ce  que  Schelling  ni  aucun  philosophe  n'a 
jamais  pu  lui  faire  rendre,  une  science  du  développement  des  choses. 

La  pensée  et  l'être,  c'est  tout  un.  A  quoi  bon  deux  mois  pour  exprimer  une 
essence  unique?  Ne  disons  pas  la  pensée,  l'être,  disons  Vidée.  L'idée,  voilà  le  dieu 
de  Hegel;  le  développement  de  l'idée,  voilà  la  réalité;  la  connaissance  de  ce  déve- 
loppement, voilà  la  science.  La  science  de  l'idée  s'appelle  la  logique,  et  ainsi  la 
métaphysique  et  la  logique  se  confondent. 

Grâce  à  cette  identité  vraiment  absolue,  la  science  devient,  possible.  P^l le  se  ré- 
duit, en  effet,  à  déterminer  les  rapports  nécessaires  des  idées.  Dans  la  théorie  de 
Schelling.  on  était  réduit  soit  à  s'appuyer  sur  l'expérience  pour  décrire  le  mouve- 
ment de  l'être  dans  la  nature,  ce  qui  ne  donnait  pas  une  véritable  science,  ou  à 
donner  carrière  à  l'imagination,  et  à  présenter  des  hypothèses  déguisées  sous  le 
beau  nom  d'intuition  intellectuelle.  Cela  tenait  à  ce  que  l'essence  du  premier  prin- 
cipe restait  indéterminée,  et  à  ce  que  l'on  admettait  une  distinction  arbitraire 
entre  les  objets  de  la  pensée  et  la  pensée  elle-même.  Maintenant  que  nous  savons 
que  le  premier  principe,  c'est* l'idée,  et  que  la  nalure  et  l'humanité  ne  sont  autre 
chose  que  le  développement  de  l'idée,  les  lois  de  l'idée  étant  connues,  la  science 
est  trouvée. 

On  demandera  comment  les  lois  de  l'idée  peuvent  être  déterminées.  Hegel  ré- 
pond à  cette  question  par  sa  logique,  qui  est  la  détermination  scientifique  des  lois 
de  l'idée.  Hegel  ne  donne  pas  ces  lois  comme  une  découverte  accidentelle  de  son 
génie.  Ces  lois  sont  partout,  dans  la  conscience  de  tout  homme,  dans  la  nature, 
dans  l'histoire.  Elles  se  déduisent  toutes,  au  surplus,  d'une  loi  unique  et  fonda- 
mentale, la  loi  de  l'identité  des  contradictoires.  Suivant  Hegel,  toute  pensée,  tout 
être,  toute  idée  renferme  une  contradiction,  et  non-seulement  cette  contradiction 
existe  dans  les  choses,  mais  elle  les  constitue.  La  vie  est  essentiellement  la  syn- 
thèse, l'union  de  deux  éléments  qui  tout  ensemble  s'excluent  et  s'appellent  néces- 
sairement. 

Au  premier  abord,  dit  Hegel,  cette  doctrine  révolte  le  sens  commun  et  paraît 
favorable  au  scepticisme.  Loin  de  là;  elle  est  au  contraire  l'arrêt  de  mort  du 
scepticisme.  Les  pyrrhoniens  triomphent  de  l'opposition  des  idées;  cette  opposition 
n'embarrasse  en  rien  le  vrai  philosophe,  qui  y  voit  la  condition  et  le  mouvement 
même  de  la  vie. 

Le  sens  commun,  loin  de  repousser  le  principe  de  l'identité  des  contradictoires, 
lui  rend  un  éclatant  témoignage.  Le  sens  commun  ne  maintient-il  pas  la  différence 
et  l'identité  de  l'âme  et  du  corps,  la  coexistence  et  l'opposition  de  la  prescience 
de  Dieu  et  du  libre  arbitre?  C'est  manquer  au  sens  commun  que  d'abandonner 
une  de  ces  vérités  pour  l'autre,  sous  le  vain  prétexte  qu'elles  se  contredisent.  Exa- 
minez le  sens  commun  sous  sa  forme  la  plus  haute,  la  religion  ;  l'âme  religieuse 


336  DE    LA    PHILOSOPHIE    ALLEMANDE. 

n'adore-t-elle  pas  un  Dieu  à  la  fois  personnel  et  infini,  un  Dieu  immobile  et  vivant, 
visible  et  invisible  tout  ensemble?  Le  sceptique  croit  triompher  en  opposant  ces 
attributs;  c'est  que  le  raisonnement  a  étouffé  en  lui  la  raison.  Pendant  qu'il  se 
tourmente  à  aller  d'un  de  ces  contraires  à  l'autre,  un  élan  du  cœur  vers  Dieu  les 
unit.  La  plus  raisonnable  des  religions,  le  christianisme,  n'enseigne-t-il  pas  au 
genre  humain  depuis  dix-huit  siècles  que  Dieu  a  fait  le  monde  de  rien,  que  Dieu 
s'est  fait  homme?  Et  ne  sont-ce  pas  là  autant  de  contradictions,  mais  des  contra- 
dictions pleines  de  raison,  de  réalité  et  de  vie  ? 

Les  sciences  nous  offrent  aussi  mille  exemples  de  l'identité  des  contradictoires. 
En  physique,  n'admet-on  pas  sans  aucune  difficulté  que  la  lumière  suppose  les 
ténèbres?  Imaginez  une  lumière  sans  ombre.  Les  objets  également  éclairés  ne  se 
distinguent  plus,  et  ce  jour  uniforme  est  en  tout  identique  à  la  nuit.  Ainsi  la  lu- 
mière pure,  comme  dit  Hegel,  la  lumière  immédiate,  la  lumière  en  soi,  implique 
son  contraire,  l'obscurité.  Non-seulement  elle  la  suppose,  mais  elle  la  porte  en 
soi,  elle  l'engendre,  et  d'un  autre  côté,  en  la  produisant,  elle  se  réalise  elle-même. 
Le  produit,  c'est  la  lumière  effective,  la  couleur. 

Nous  pouvons,  sur  cet  exemple  très-simple,  prendre  une  idée  générale  du  sys- 
tème de  Hegel.  Toute  idée  renferme  trois  éléments,  ou,  pour  employer  le  langage 
consacré,  trois  moments.  Vous  pouvez  la  considérer  ou  en  elle-même,  ou  dans  son 
opposition  avec  l'idée  contraire  qn'elle  renferme,  ou  enfin  dans  l'union  qui  les 
réconcilie.  Le  premier  moment  est  celui  de  l'idée  en  soi,  le  second  celui  de  l'idée 
hors  de  soi,  le  troisième  enfin,  celui  de  l'idée  en  soi  et  pour  soi.  L'idée  existe 
d'abord  d'une  manière  simple  et  immédiate,  puis  elle  se  divise  et  s'oppose  à  elle- 
même  ;  enfin  elle  ramène  ses  deux  membres  à  l'unité.  Le  moment  de  l'unité  est 
celui  de  la  vie,  de  la  réalité  concrète  et  individuelle.  Celui  qui  ne  considère  l'idée 
que  dans  les  moments  antérieurs  ne  connaît  que  des  abstractions.  C'est  la  com- 
mune infirmité  du  vulgaire  et  de  ces  philosophes  qui  suivent  la  logique  de  l'école. 
Le  vulgaire,  l'homme  dans  la  vie  animale,  s'en  tient  à  cette  première  vue  des 
choses  qui  nous  les  fait  connaître  dans  un  étal  de  mélange  et  de  confusion.  C'est 
la  perception  des  sens.  L'entendement  s'applique  à  cette  matière  grossière,  la 
divise,  la  décompose.  Ici  éclatent  les  oppositions;  toutes  choses  paraissent  con- 
traires, la  vie  et  la  mort,  le  mouvement  et  le  repos,  l'âme  et  le  corps,  le  fait  et  le 
droit,  la  société  et  la  nature,  la  philosophie  et  la  religion.  Les  esprits  qui  s'atta- 
chent à  ces  oppositions  ne  peuvent  manquer  de  tomber  dans  le  scepticisme,  absurde 
extrémité  aussi  éloignée  du  sens  commun  que  de  la  vraie  philosophie  ;  mais  s'ar- 
rêter au  scepticisme,  c'est  bien  mal  connaître  la  nature  des  choses  et  la  puissance 
delà  pensée  ;  l'entendement  est  au-dessus  des  sens,  mais  la  raison  est  au-dessus 
de  l'entendement.  Ce  que  l'entendement  sépare,  la  raison  l'unit;  les  choses  qui 
semblaient  incompatibles  apparaissent  comme  inséparables  ;  à  la  confusion  suc- 
cède l'ordre,  à  la  guerre  la  paix,  au  doute  la  foi,  aux  angoisses  de  l'âme,  aux  hési- 
tations du  raisonnement,  la  sérénité  d'une  affirmation  sûre  d'elle-même,  la  pléni- 
tude d'une  compréhension  parfaite.  La  vie  et  la  mort  ne  sont  que  les  deux  moments 
de  l'existence,  le  fait  et  le  droit  les  deux  aspects  d'une  même  nécessité,  la  société 
un  perfectionnement  de  la  nature,  la  philosophie  un  perfectionnement  de  la  re- 
ligion. 

On  s'explique  maintenant  comment  Hegel  a  pu  être  conduit  au  principe  de  sa 
logique  et  de  toute  sa  philosophie,  l'identité  des  contradictoires.  Trouver  dans 
chaque  idée  une  idée  contraire,  et  les  unir  dans  une  troisième  idée;  opposer  à  la 


DE    LA    PHILOSOPHIE    ALLEMANDE.  327 

thèse  l'antithèse,  et  les  réunir  dans  la  synthèse  ;  considérer  successivement  l'idée 
en  soi,  hors  de  soi,  et  pour  soi,  telle  est  sa  méthode  constante.  L'idée  à  laquelle 
Hegel  aboutit  au  terme  de  chaque  opposition  n'est  pas  autre  chose  que  l'idée  pre- 
mière, mais  vivifiée  par  cette  opposition  elle-même,  d'abstraite  devenue  concrète, 
de  morte  vivante.  Cette  même  idée,  ainsi  transformée,  traverse  une  nouvelle  oppo- 
sition, une  nouvelle  contradiction,  pour  en  sortir  victorieuse,  et  ainsi  de  suite  à 
l'infini,  depuis  l'idée  la  plus  simple,  qui  contient  le  germe  de  toutes  les  autres, 
jusqu'à  la  plus  composée,  qui  en  exprime  le  plus  complet  développement.  La 
chaîne  de  ces  oppositions,  c'est  la  science.  Elle  consiste  à  faire  voir  l'universelle 
identité  :  partie  d'une  idée  primitive  au  plus  bas  degré  de  la  pensée,  elle  la  re- 
trouve au  faîte,  et  toutes  les  idées  intermédiaires  ne  sont  toujours  que  la  même 
idée  qui  se  déploie  à  l'infini. 

Il  est  possible  de  s'orienter  maintenant  au  sein  de  ce  vaste  édifice  d'abstrac- 
tions accumulées  où  se  joue  avec  une  fécondité  et  une  subtilité  inouïes  la  pensée 
de  Hegel.  Rien  ne  reste  en  dehors  de  ce  système,  et  il  y  a  là,  on  ne  saurait  en 
disconvenir,  un  effort  immense  pour  tout  embrasser  et  tout  expliquer.  Indiquons 
au  moins  les  grandes  lignes  du  monument.  L'œuvre  de  Hegel  comprend  trois 
parties  :  la  logique  proprement  dite,  la  philosophie  de  la  nature,  et  la  philosophie 
de  l'esprit.  Le  principe  premier  et  dernier  des  choses,  ce  que  Hegel  appelle  Vidée, 
doit  d'abord  être  envisagé  en  lui-même,  dans  les  profondeurs  de  son  essence  uon 
encore  manifestée,  dans  ces  lois  nécessaires  et  primitives  qui  la  constituent,  et  se 
réfléchissent  plus  tard  en  toutes  ses  œuvres.  La  science  de  l'idée  en  soi,  c'est  la 
logique  pure,  lumière,  fondement,  clef  de  voûte  de  tout  le  système.  L'idée,  par 
une  suite  nécessaire  de  sa  nature,  telle  que  la  logique  Ta  décrite  et  expliquée, 
l'idée  se  développe,  ou,  pour  mieux  dire,  se  brise  et  met  à  nu  l'élément  de  la  con- 
tradiction qui  était  renfermé  en  son  sein.  Elle  était  Dieu  en  soi,  elle  devient 
nature;  éternelle,  elle  tombe  dans  le  temps;  immuable,  dans  le  changement.  La 
Philosophie  de  la  nature  nous  développe  la  série  des  mouvements  nécessaires  qui 
emportent  l'idée  à  travers  tous  les  degrés  de  l'échelle  des  êtres  sensibles,  et  où 
elle  épuise  sa  faculté  de  se  contredire  elle-même.  Les  lois  de  la  mécanique,  de  la 
chimie,  de  la  physiologie,  se  résolvent  dans  une  série  d'oppositions;  mais  le  prin- 
cipe suprême  qui  préside  à  ce  développement  veut  que  la  contradiction  nécessai- 
rement créée  soit  nécessairement  détruite.  L'idée,  qui  s'ignorait  et  se  niait  dans 
la  nature,  retourne  à  soi  pour  devenir  esprit.  La  science  du  retour  de  l'idée  à 
elle-même  est  la  philosophie  de  l'esprit.  Les  religions,  les  arts,  les  systèmes,  les 
institutions  sociales,  ne  sont  que  les  phases  diverses  de  cette  évolution  que  règle 
une  éternelle  et  inflexible  géométrie.  L'histoire  de  l'humanité  réfléchit  celle  de 
Dieu;  c'est  une  logique  vivante,  c'est  Dieu  qui  se  réalise,  qui,  parti  de  soi,  revient 
à  soi,  refermant  ainsi  le  cercle  infini  et  éternel. 

Reprenons  ces  grandes  divisions.  La  logique,  dans  le  système  de  Hegel,  tient  la 
place  qu'occupe  la  théodicée  dans  les  systèmes  ordinaires  ;  elle  est  la  science  de 
Dieu  considéré  en  soi,  avant  la  création,  si  les  mots  Dieu  et  création  ont  ici  un 
sens.  Étrange  théodicée,  en  effet,  où,  à  la  place  de  ces  attributs  sublimes  de  la  jus- 
tice éternelle,  de  la  bonté  infinie,  de  la  beauté  pure  et  sans  mélange,  nous  trou- 
vons une  sèche  et  monotone  énumération  d'idées  abstraites,  l'être,  le  néant,  la 
qualité,  la  quantité,  la  mesure,  l'identité,  la  différence.  Rien  de  plus  aride  que 
cette  algèbre  qui  ajoute  à  la  monotonie  de  notions  toujours  indéterminées  lin- 


~28  DE    LA    PHILOSOPHIE    ALLEMANDS. 

supportable  uniformité  du  procédé  qui  les  oppose  et  les  combine  sous  la  loi  d'une 
irichotomie  toujours  renaissante.  La  Somme  de  saint  Thomas,  qui  comprend  quel- 
ques milliers  de  syllogismes  à  la  suite  les  uns  des  autres,  ou,  pour  choisir  un  plus 
convenable  exemple,  les  deux  cents  propositions  corollaires  et  scholies  de 
\' Ethique,  sont,  à  côté  de  la  logique  de  Hegel,  des  œuvres  pleines  de  charme  et 
de  vie. 

Ces  abstractions  et  la  loi  qui  les  enchaîne  constituent  pour  Hegel  le  fond  des 
choses.  Le  vulgaire  y  voit  de  vaines  combinaisons  de  l'esprit;  ce  sont  les  vérita- 
bles réalités.  Quelle  abstraction  plus  vide,  à  ce  qu'il  semble,  que  celle  de  l'être? 
Tout  pour  Hegel  en  va  sortir.  L'auteur  de  la  Logique  semble  avoir  voulu  accu- 
muler ici  tous  les  sujets  de  défiance  et  d'élonnement.  D'une  idée  abstraite  il  pré- 
tend faire  sortir  la  réalité,  et  comment,  je  vous  prie?  par  l'intermédiaire  d'une 
idée  encore  plus  vide,  celle  du  néant.  L'idée  confondue  avec  l'être,  l'être  avec  le 
néant,  le  concret  sortant  de  l'abstrait,  la  contradiction  placée  à  l'origine  des 
choses,  voilà  l'épreuve  où  Hegel  ne  craint  pas  de  soumettre  notre  bon  sens  et 
notre  patience. 

L'idée  de  l'être  est  en  effet  la  plus  simple  de  toutes  les  idées;  toutes  les  autres 
la  supposent,  et  elle  n'en  suppose  aucune  avant  elle.  Or,  l'idée  de  l'être  ou  l'être, 
car  Hegel  identifie,  ici  comme  toujours,  ces  deux  choses,  est  identique  au  néant. 
Qu'est-ce  en  effet  que  l'être  considéré  en  soi?  C'est  l'être  absolument  indéter- 
miné, ce  qui  n'est  ni  fini,  ni  infini,  ni  esprit,  ni  matière,  ce  qui  n'a  ni  quantité,  ni 
qualité,  ni  rapport.  Tout  cela  peut  s'affirmer  du  néant.  Penser  au  néant,  c'est  faire 
abstraction  de  toutes  les  formes  de  l'existence;  c'est  la  même  chose,  par  consé- 
quent, que  penser  à  l'être  en  soi.  D'un  autre  côté,  Hegel  ne  nie  pas  que  l'être  et  le 
néant,  ce  qui  est  et  ce  qui  n'est  pas,  ne  soient  deux  termes  contradictoires.  Ils 
sont  à  la  fois  contradictoires  et  identiques.  La  contradiction  dans  l'identité, 
voilà  la  souveraine  loi  de  la  pensée  et  des  choses. 

Ainsi,  du  sein  de  l'idée  de  l'être,  matière  primitive  des  choses,  sort  l'idée  du 
néant;  mais  l'être  et  le  néant  ne  restent  pas  en  face  l'un  de  l'autre.  L'être  exclut 
et  appelle  le  néant;  ce  double  mouvement  suscite  une  troisième  idée  que  Hegel 
appelle  le  devenir  et  qui  réconcilie  les  deux  autres.  Le  devenir,  c'est  l'idée  du  dé- 
veloppement par  lequel  un  être  devient  ce  qu'il  n'était  pas.  Cette  idée  implique 
à  la  fois  celle  de  l'être  et  celle  du  néant;  elle  en  est  la  synthèse.  Nous  voilà 
sortis  de  cette  abstraction  confuse  où  tout  se  mêle  et  se  perd;  nous  mettons  le 
pied  sur  le  terrain  de  la  réalité  ;  nous  avons  affaire  à  l'être  déterminé,  à  la  qualité. 

Il  est  inutile  de  poursuivre  cette  déduction  ;  j'aime  mieux  esquisser  quelques- 
unes  des  grandes  applications  de  la  logique,  particulièrement  celles  qui  se  ratta- 
chent à  la  philosophie  de  l'esprit. 

L'idée  dominante  du  système  de  Hegel  se  maintient  avec  une  fermeté  singulière 
au  sein  des  applications  les  plus  diverses.  Partout  l'idée  traverse  les  trois  moments 
nécessaires;  elle  est  d'abord  l'identité  confuse  des  contraires;  puis  elle  se  divise, 
pour  rentrer  finalement  dans  son  identité  primitive,  éclaircie  et  vivifiée.  Cette  loi 
domine  et  éclaire  la  psychologie,  la  morale,  le  droit,  l'histoire  de  la  civilisation, 
celle  des  religions  et  des  philosophies. 

Il  y  a.  nous  l'avons  déjà  vu,  trois  facultés  dans  l'esprit  humain  :  la  sensibilité 
qui  nous  livre  les  idées  dans  leur  confusion,  l'entendement  qui  les  débrouille  et 
les  oppose,  la  raison  qui  les  unit. 

L'homme  est  d'abord   pour  lui-même  unité  confuse  d'une  âme  et  d'un  corps  : 


DE    LA    PHILOSOPHIE    ALLEMANDE,  529 

cette  unité  se  brise  par  la  réflexion  ;  lame  s'oppose  le  corps,  mais  elle  s'aperçoit 
que  le  corps,  c'est  encore  elle-même,  et  alors  elle  le  ramène  à  soi  comme  un  mo- 
ment nécessaire  de  son  existence. 

Dans  l'homme,  tout  est  d'abord  mêlé,  l'instinct,  la  volonté,  la  raison.  L'homme 
existe  déjà  sans  doute  dans  l'enfant,  mais  d'une  manière  abstraite  encore  et  indé- 
terminée; il  est  en  soi,  il  n'est  pas  pour  soi.  L'âge  de  la  réflexion  arrive  ;  une  oppo- 
sition se  déclare  entre  l'instinct  et  la  raison,  entre  la  nature  et  la  volonté.  De  là  le 
mal,  mais  de  là  aussi  le  bien.  Le  bien  suppose  le  mal,  car  celui  qui  fait  le  bien 
sans  effort,  sous  la  seule  impulsion  d'une  nature  excellente,  n'est  pas  véritable- 
ment bon.  Ici  se  vérifie  avec  éclat,  suivant  Hegel,  le  principe  de  sa  logique.  On 
ne  peut  concevoir  le  bien  sans  concevoir  en  même  temps  le  mal.  Le  bien  en  un 
sens  implique  donc  le  mal.  et  cependant  il  l'exclut.  Il  l'exclut  et  il  le  suppose,  voilà 
la  contradiction  qu'il  faut  résoudre.  Hegel  y  croit  parvenir  en  démontrant  qu'au 
fond  l'instinct  et  la  raison  sont  identiques.  L'instinct,  c'est  la  raison  qui  s'ignore. 
Après  s'être  opposée  à  elle-même  dans  la  lutte  de  la  volonté  et  de  la  nature,  elle 
reconnaît  leur  identité,  et  dès  lors  tout  rentre  dans  l'ordre  au  sein  de  l'àme  paci- 
fiée j  l'instinct  comprend  qu'obéir  à  la  raison,  c'est  être  fidèle  à  lui-même;  la 
raison  comprend  qu'elle  est  faite,  non  pour  étouffer  ou  comprimer  l'instinct,  mais 
pour  le  conduire,  et  celte  harmonie  intelligente  et  volontaire  de  l'instinct  et  de  la 
raison,  c'est  la  vertu,  mère  du  bonheur.  On  s'imagine  que  le  bonheur  et  la  vertu 
sont  deux  choses  différentes  :  philosophie  étroite,  philosophie  de  l'entendement! 
La  raison  identifie  ce  que  le  cœur  de  l'honnête  homme  ne  sépare  jamais,  le  bien- 
faire  et  le  bien-être,  l'action  vertueuse  et  la  félicité. 

Ainsi,  partout  à  la  surface  la  contradiction,  la  différence;  partout  nu  fond  l'har- 
monie et  l'identité.  Quoi  de  plus  opposé,  à  ce  qu'il  semble,  que  la  philosophie  et 
la  religion?  quoi  de  plus  divers  que  les  cultes?  quoi  de  plus  contraire  que  les 
systèmes  philosophiques?  En  réalité,  toutes  ces  institutions  religieuses  dont  la 
variété  nous  confond,  dont  l'opposition  nous  étonne,  ne  sont  que  les  membres 
d'un  même  corps,  les  moments  d'une  même  idée.  Cette  idée,  qui  se  développe 
sous  le  voile  du  symbole  dans  la  suite  harmonique  des  religions,  est  ia  même  qui, 
sous  des  formes  plus  claires,  déploie  dans  le  mouvement  régulier  des  systèmes  phi- 
losophiques sa  nature  toujours  diverse  et  toujours  identique.  Les  lois  de  la 
logique,  partout  présentes,  parce  qu'elles  sont  le  fond  de  tout,  déterminent  et  gou- 
vernent souverainement  cette  double  évolution. 

Il  y  a  trois  grandes  religions  :  la  religion  orientale,  la  religion  grecque  et  la 
religion  chrétienne,  lesquelles  correspondent  aux  trois  moments  nécessaires  de 
l'idée  logique.  La  religion  orientale,  c'est  l'idée  de  Dieu  à  son  premier  moment, 
celui  qui  comprend  tous  les  autres  dans  leur  unité  confuse.  L'homme  adore  Dieu, 
mais  sans  le  connaître  et  sans  se  connaître  soi-même.  Univers,  homme,  Dieu,  tout 
cela  ne  forme  encore  qu'un  tout  indécis,  la  nature.  La  religion  grecque,  c'est  l'idée 
de  Dieu  au  moment  de  la  diremtion,  de  la  contradiction.  Dieu  se  divise  pour  ainsi 
dire,  s'ébranche  en  mille  rameaux,  s'oppo-e  à  l'homme  et  à  lui-même;  l'infini  se 
perd  et  se  dissout  dans  le  fini.  La  religion  chrétienne  est  par  essence  la  religion 
de  la  réconciliation.  Fille  de  l'Orient  et  de  la  Grèce,  elle  les  reproduit  et  les  iden- 
tifie. Dieu,  qui  s'ignorait  dans  les  obscurs  symboles  de  l'Inde,  qui  était  en  que'que 
sorte  hors  de  soi  dans  la  prodigieuse  variété  des  divinités  contraires  de  la  Grèce 
et  de  Home,  revient  à  soi  dans  le  christianisme  pour  prendre  conscience  claire  et 
pleine  possession  de  soi.  Aussi,  le  christianisme  est-il  la  seule  religion  complète, 


530  DE    LA    PHILOSOPHIE     ALLEMANDE. 

la  seule  vraie,  la  seule  évidente  par  elle-même  :  c'est  Dieu  se  sachant  et  s'affir- 
mant  Dieu. 

Ce  qu'on  appelle  les  mystères  de  la  religion  chrétienne,  ce  sont  les  lois  abso- 
lues des  choses,  obscures  pour  les  sens,  absurdes  et  contradictoires  pour  l'enten- 
dement, claires  et  harmonieuses  pour  la  raison.  Le  premier  de  ces  mystères,  n'est-ce 
point  celui  de  la  sainte  Trinité?  Or,  la  sainte  Trinité,  c'est  sous  une  forme  auguste 
le  principe  même  de  la  logique.  Le  Père,  c'est  l'idée  en  soi;  le  Fils,  c'est  l'idée 
hors  de  soi.  dans  sa  manifestation  visible,  sous  la  double  forme  de  la  nature  et 
de  l'humanité.  L'Esprit,  c'est  l'idée  en  soi  et  pour  soi.  parvenue  au  terme  de  son 
mouvement,  se  reconnaissant  identique  dans  ious  les  degrés  qu'elle  a  parcourus. 
Au  sein  même  du  Père  se  retrouvent  les  trois  moments  de  l'idée,  mais  sous  une 
forme  encore  tout  idéale  :  l'Eue  ou  la  Puissance,  objet  de  la  pensée;  le  Verbe  ou 
l'Intelligence,  ou  encore  la  Pensée,  engendrée  par  l'Èlre;  l'Amour  enfin,  qui  pro- 
cède de  tous  deux  et  qui  les  unit.  Cette  Trinité,  tout  idéale,  se  réalise  par  la  création, 
royaume  du  Fils;  mais,  pour  rattacher  la  création  à  son  principe,  il  faut  que  le 
fini  se  sache  infini,  que  l'homme  se  connaisse  Dieu  :  c'est  le  royaume  de  l'Esprit. 

Il  appartient  éminemment  à  la  philosophie  de  réaliser  sur  la  terre  le  royaume  de 
l'Esprit.  C'est  elle  en  effet  qui,  en  rattachant  les  symboles  du  christianisme  aux 
lois  de  la  pensée,  démontre  et  explique  ce  que  la  religion  ne  faisait  qu'affirmer, 
l'union  intime  de  l'homme  et  de  Dieu.  La  première  forme  de  cette  union  se  trouve 
dans  la  communauté  chrétienne  de  l'église  au  berceau  ;  la  seconde,  c'a  été  l'église 
organisée;  la  dernière  sera  l'état  où  toutes  les  croyances  religieuses  sont  appelées 
à  s'allier  bientôt  sous  la  loi  de  la  raison  et  de  la  liberté. 


II. 


Ce  n'est  point  en  quelques  pages  que  l'on  peut  apprécier  les  résultats  d'un 
mouvement  philosophique  aussi  vaste,  aussi  varié  que  celui  que  nous  venons  de 
décrire;  ce  qui  précède  n'est  point  une  histoire  de  la  philosophie  allemande,  ce 
qui  suit  n'en  sera  pas  une  critique.  Mais,  de  même  que  nous  espérons  en  avoir  dit 
assez  pour  piquer  et  déjà  pour  satisfaire  un  peu  la  curiosité,  nous  voudrions,  dans 
les  simples  réflexions  qui  vont  suivre»  exciter  quelque  défiance  et  prévenir  l'en- 
gouement. 

Si  je  ne  me  trompe,  la  philosophie  allemande  est  depuis  un  demi-siècle  sous 
l'empire  et  comme  sous  le  charme  d'une  illusion,  et  c'est  là  ce  qui  m'explique  le 
vice  fondamental  de  9a  méthode,  les  étonnantes  révolutions  et  les  aberrations  sin- 
gulières de  ses  systèmes.  Cette  illusion,  c'est  de  croire  que  la  science  absolue  est 
possible  pour  l'esprit  humain.  La  science  absolue,  je  veux  dire  l'explication  abso- 
lue et  universelle  des  choses,  voilà  la  chimère,  que  poursuit  depuis  Fichte  la  phi- 
losophie allemande,  et  chacun  des  systèmes  qu'elle  a  tour  à  tour  enfantés  n'est 
qu'un  effort  pour  saisir  l'insaisissable  fantôme. 

On  explique  d'ordinaire  cette  confiance  démesurée  dans  la  pure  théorie  par  le 
génie  spéculatif  de  la  race  germanique ,  et  cette  explication  est  vraie,  mais  elle  ne 
suffit  pas;  car  enfin  cette  terre  de  l'enthousiasme  a  porté  de  grands  critiques  : 
Wolf,  Heyne,  Paulus;  cette  race  chimérique  a  produit  Kant.  Selon  nous,  c'est 
l'excès  même  du  doute  dans  la  doctrine  de  Kant  qui  nous  explique  dans  celle  de 


DE    LA    PHILOSOPHIE     ALLEMANDE.  551 

Hegel  l'excès  de  l'orgueil  dogmatique.  Deux  éléments  essentiels  constituent  en 
effet  la  science  :  d'un  eôté.  l'esprit  humain  lui-même  avec  sa  nature,  ses  condi- 
tions, ses  lois;  de  l'autre,  l'ensembie  des  choses,  leur  essence,  leurs  rapports. 
Réduire  l'esprit  humain  à  connaître  sa  constitution  dans  l'oubli  de  la  nature  des 
choses,  c'est  nier  la  science;  concevoir  la  science  comme  indépendante  de  la 
nature  de  l'esprit  humain,  de  ses  conditions,  de  ses  lois,  de  ses  limites,  c'est  la 
nier  encore,  car  c'est  la  rendre  impossible  et  contradictoire. 

La  philosophie  allemande  nous  offre  le  spectacle  de  ces  deux  excès  contraires. 
Kant  commence  par  reconnaître  que  dans  la  science  les  philosophes  n'ont  pas  su 
faire  la  paît  de  l'esprit  humain,  la  part  du  sujet:  vue  profonde  autant  que  solide, 
d'où  est  sortie  une  incomparable  analyse  de  la  raison;  mais,  bientôt  entraîné  par 
son  principe,  ce  sage  esprit  oublie  sa  sagesse  au  point  d'interdire  à  l'esprit  humain 
tout  accès  dans  la  réalité  des  choses.  Hegel  s'est  jeié  à  l'extrémiîe  opposée.  L'au- 
teur de  la  Critique  de  la  Raison  pure  osait  à  peine  affirmer  l'existence  des  objets 
extérieurs;  l'auteur  de  la  Logique  en  connaît  a  fond,  en  explique,  en  déduit,  en 
démontre  l'origine,  l'essence  et  les  lois.  Le  père  de  la  philosophie  allemaude 
réduit  la  theodieée  à  soupçonner  la  possibilité  de  Dieu;  pour  ie  dernier  héritier 
de  cette  philosophie,  la  nature  divine  n'a  pas  de  mystères;  ie  nombre  et  l'ordre 
de  ses  attributs  se  découvrent  avec  la  même  clarté  que  les  propriétés  des  courbes 
géométriques.  Kant  enfermait  la  raison  dans  le  cercle  de  l'expérience;  Hegel 
refuse  à  l'expérience  toute  autorité  scientiûque;  tout  doit  être  démontré  en  philo- 
sophie, c'est-à-dire  déduit  des  idées  pures.  Les  plus  hautes  conceptions  de  l'esprit 
humain  n'ont  pour  le  maître  qu'une  valeur  relative  et  subjective;  rien  de  relatif 
et  de  subjectif,  si  l'on  en  croit  le  disciple,  n'a  de  place  dans  les  cadres  de  la  science. 

Ainsi,  des  deux  termes  nécessaires  de  toute  connaissance,  l'esprit  humain  et  les 
choses,  Kant  supprime  le  second,  Schelling  et  Hegel  retranchent  le  premier. 
Fichte  marque  la  transition  d'un  excès  à  l'autre.  Fichte  en  effet,  tout  en  exagé- 
rant le  kantisme,  poursuit  la  chimère  de  la  science  absolue;  mais  c'est  dans  le  moi 
qu  il  se  Ûatte  de  la  trouver.  Il  supprime  comme  Kant  les  choses,  mais  il  en  con- 
serve les  idées  et  prépare  la  transformation  future  qui.  de  ces  idées,  va  faire  les 
choses  elles-mêmes. 

Ainsi,  Fichte,  Schelling,  Hegel,  et  on  peut  ajouter  à  ces  noms  éminents  ceux  de 
tous  les  philosophes  de  la  moderne  Allemagne,  ont  ce  point  commun  au  sein  des 
différences  qui  les  séparent  :  c'est  de  croire  que  la  science  absolue  est  possible, 
c'est  de  la  chercher,  c'est  de  la  construire.  De  1û  leur  méthode  commune,  aussi 
chimérique,  aussi  vaine  que  l'objet  qu'elle  poursuit.  Son  trait  distinctif,  c'est  la 
suppression  de  l'expérience  ou  du  moins  la  subordination  complète  de  l'expé- 
rience aux  données  de  la  raison  pure.  L'Allemagne  a  le  plus  parfait  mépris  pour 
l'observation.  Tenir  compte  des  faits,  c'est  n  ses  yeux  tomber  dans  l'empirisme, 
dernier  degré  de  l'abaissement  intellectuel.  La  science  est  essentiellement  l'expli- 
cation des  choses;  or,  l'expérience  n'explique  rien  ;  la  science  en  expliquan 
démontre,  l'expérience  ne  saurait  rien  démontrer.  L'expérience  est  enfermée  dans 
des  limites  nécessaires;  elle  sait  ce  qui  arrive  en  tel  temps  en  tel  lieu  ;  la  science 
veut  des  résultats  universels  et  durables;  l'expérience  est  l'onrrage  d'un  esprit 
fini,  et  parlant  elle  est  toujours  relative  et  toujours  subjective;  la  science  est 
absolue  et  objective  par  essence. 

Évidemment,  si  la  philosophie  poursuit  la  science  absolue,  la  méthode  philoso- 
phique, c'est  la  méthode  à  priori,  fondée  sur  les  idées  pures.,  >uivanl  Tordre  des 


332  DE    LA    PHILOSOPHIE    ALLEMANDE* 

choses,  expliquant  tout,  déduisant  tout,  méprisant  l'expérience,  ne  reconnaissant 
aucune  limite,  aucune  condition.  A  une  telle  science  il  faut  une  telle  méthode; 
ces  deux  chimères  sont  faites  l'une  pour  l'autre. 

Si  je  ne  m'abuse,  le  secret  de  toutes  les  spéculations  allemandes  est  là  :  le 
principe  de  l'identité  de  la  pensée  et  de  l'être,  commun  fondement  du  système  de 
Schelling  et  de  celui  de  Hegel,  le  principe  plus  dangereux  encore  de  l'identité  des 
contradictoires  dont  la  logique  hégélienne  est  une  perpétuelle  application,  enlin 
cette  idée  éminemment  panthéiste  du  processus  des  choses  qui  fait  de  l'esprit 
humain  le  terme  suprême  où  les  développements  successifs  de  l'existence  viennent 
se  concentrer  et  se  réfléchir,  tout  cela  nous  apparaît  comme  autant  de  suites 
nécessaires  de  la  double  illusion  que  nous  venons  de  signaler. 

Pour  que  la  science  absolue  soit  construite,  il  ne  suffit  pas  en  effet  que  l'ordre 
des  idées  exprime  l'ordre  des  choses,  il  faut  que  les  idées  embrassent,  pénètrent, 
constituent  les  choses;  il  faut  que  les  idées  soient  les  choses.  Supposez,  en  effet, 
que  les  choses  soient  séparées  ou  seulement  distinctes  des  idées,  un  doute  est  pos- 
sible sur  la  conformité  parfaite  des  idées  avec  les  choses;  l'essence  des  êtres  est 
soupçonnée,  entrevue  :  elle  n'est  pas  saisie,  atteinte  dans  son  fond.  C'en  est  donc 
fait  de  la  science  absolue,  s'il  n'y  a  pas  identité  entre  les  idées  et  les  choses. 

La  science  absolue  doit  partir  d'une  première  idée  et  en  déduire  toutes  les 
autres.  Quelie  peut  être  cette  idée?  La  plus  compréhensive  et  la  plus  vague  de 
toutes,  l'idée  de  l'être  indéterminé.  Mais  comment  passer  de  l'être  indéterminé  à 
l'être  réel,  de  l'abstrait  au  concret,  du  néant  de  l'existence  à  la  vie?  Il  y  a  là  une 
contradiction.  Eh  bien!  au  lieu  de  la  dissimuler,  acceptons-la  hardiment.  La  con- 
tradiction est  à  l'origine  des  choses  :  que  cette  contradiction  primitive  devienne 
la  loi  fondamentale  de  la  pensée  et  de  l'être,  qu'elle  se  retrouve  dans  toute  la 
nature,  qu'elle  soit  la  force  cachée  par  qui  les  idées  sortent  les  unes  des  autres 
depuis  la  plus  pauvre  jusqu'à  la  plus  riche,  de  sorte  qu'en  définitive  le  néant  soit 
le  principe,  Dieu  le  terme,  et  que  le  néant  devienne  Dieu. 

Mais  comment  l'esprit  humain  pourra-t-il  connaître  et  décrire  cette  vaste  et 
merveilleuse  évolution  ?  A  une  seule  condition,  c'est  que  l'esprit  humain  soit  le 
degré  supérieur  où  tout  aboutit,  le  dernier  cercle  qui  enveloppe  et  pénètre  tous 
les  autres;  à  condition  que  l'esprit  humain  soit  tout,  que  l'homme  soit  Dieu. 
L'homme  divinise,  voilà  le  dernier  mot  de  la  philosophie  allemande. 

Schelling  dit  que  Dieu,  c'est  le  sujet  objet  absolu  ;  Hegel,  que  c  est  l'idée, 
l'esprit  inlini.  Mais  il  faut  bien  s'entendre.  Le  sujet-objet,  considéré  avant  son 
développement,  n'est  qu'une  abstraction,  une  identité  vide.  J'en  dis  autant  de 
l'esprit  infini,  de  l'idée  en  soi.  Hegel  lui-même  déclare  que  l'idée  en  soi  est  iden- 
tique au  néant.  Si  c'est  là  Dieu,  il  faut  s'expliquer  avec  franchise;  mais  non  :  le 
Dieu  de  la  philosophie  allemande  n'est  pas  au  commencement  des  choses,  il  esta 
leur  terme.  Ce  Dieu,  c'est  l'esprit  humain,  ou  plutôt  Dieu  est  à  la  fois  à  l'origine, 
au  terme  et  au  milieu,  ce  qui  revient  a  dire  qu'il  n'y  a  pas  de  Dieu  distinct 
des  choses. 

Ces  étranges  doctrines,  à  défaut  de  mérite  plus  solide,  ont-elles  du  moins 
celui  de  la  nouveauté?  C'est  encore  là  une  des  illusions  de  la  philosophie  ger- 
manique. 

Rien  de  plus  naïf  que  les  prétentions  de  nos  voisins  d'outre-Rhin  en  fait  d'ori- 
ginalité. Dans  l'école  hégélienne  en  particulier,  on  les  a  portées  à  leur  comble. 


DE    LA    PHILOSOPHIE    ALLEMANDE.  OùO 

Hegel  ne  reconnaît  en  ses  Leçons  sur  l'histoire  de  la  philosophie  que  deux  grandes 
époques,  l'époque  grecque  et  l'époque  germanique.  Or,  il  va  sans  dire  que  la  phi- 
losophie germanique  est  comprise  entre  Kant  et  Hegel.  C'est  rayer  d'un  trait  de 
plume  des  annales  de  la  pensée  humaine  la  scolaslique  et  la  philosophie  fran- 
çaise, des  noms,  par  exemple,  comme  ceux  d'Abélard  et  de  Descartes.  Que  l'Alle- 
magne traiteavec  ce  mépris  superbe  des  philosophes  français,  cela  peut  à  la  rigueur 
se  concevoir;  mais  rabaisser  aussi  Leihnilz,  n'est  ce  pas  l'excès  de  l'ingratitude? 
Elle  est  d'autant  plus  choquante,  que  ces  ailiers  contempteurs  de  la  philosophie 
du  xvne  siècle  n'ont  pas  dédaigné  de  lui  emprunter  ses  vues  les  plus  originales. 
Le  principe  de  l'homogénéité  universelle  de  l'existence,  la  loi  de  continuité  qui 
enchaîne  tous  les  êtres,  le  dynamisme  intérieur  qui  pénètre  la  nature  sous  l'appa- 
rent mécanisme  de  ses  phénomènes,  l'analogie  profonde  des  lois  de  l'univers 
physique  et  des  lois  de  l'humanité,  toutes  ces  grandes  idées  qui  sont  la  force  et  la 
richesse  du  système  de  Schelling,  ne  viennent-eHes  pas  de  Leihnilz?  Ln  autre 
cariésien,  Spinoza,  n'a-t-il  pas  aussi  à  revendiquer  sa  large  part  dans  les  spécula- 
tions de  l'Allemagne?  Le  principe  de  l'identité  de  la  pensée  et  de  l'être  n'est-il 
pas,  nous  l'avons  prouvé,  le  propre  fonds  du  spinozisme?  Hegel  accuse  le  Juif 
d'Amsterdam  d'avoir  méconnu  le  principe  occidental,  le  principe  moderne  de  la 
personnalité,  d'avoir  fait  de  Dieu  la  nécessité  ou  la  chose  absolue,  sans  reconnaître 
en  lui  la  personne  absolue  ou  l'idée;  mais  est-ce  bien  à  Hegel  qu'il  appartient 
d'élever  contre  le  spinozisme  une  telle  accusation  ,  d'ailleurs  si  légitime?  Cette 
personnalité  qu'il  invoque,  l'a-t-il  respectée  dans  l'homme  et  en  Dieu  ,  lui  qui  n'a 
vu  partout,  du  sommet  de  l'être  jusqu'à  son  plus  bas  degré,  que  la  rigoureuse 
géométrie  de  l'idée?  Tout  en  se  distinguant  de  Spinoza,  Hegel  reconnaît  pourtant 
à  la  philosophie  germanique  un  grand  précurseur.  Lequel,  je  vous  prie?  ce  n'est 
pas  Spinoza,  ce  sera  peut-être  Descartes?  Non;  c'est  un  Allemand  du  xvie  siècle, 
le  chimérique  auteur  de  Y  Aurore  naissante,  le  cordonnier-philosophe  de  Gôrlilz, 
Jacob  Bôhme! 

On  croira  peut-être  que  j'exagère  ici  les  illusions  du  patriotisme  germanique. 
11  faut  donc  citer  Hegel  lui-même  : 

«  Nous  verrons,  dit-il  dans  un  discours  célèbre,  que,  chez  les  autres  nations  de 
l'Europe  où  les  sciences  sont  cultivées  avec  zèle  et  autorité,  il  ne  s'est  plus  conservé 
de  la  philosophie  que  le  nom;  l'idée  en  a  péri,  et  elle  n'existe  plus  que  chez  la 
nation  allemande.  Nous  avons  reçu  de  la  nature  la  mission  d'être  les  conservateurs 
de  ce  feu  sacré,  comme  aux  Eumolpides  d'Athènes  avait  été  confiée  la  conserva- 
tion des  mystères  d'Eleusis,  aux  habitants  de  Samolhrace  celle  d'un  culte  plus  pur 
et  plus  élevé,  de  même  que  plus  anciennement  encore  l'esprit  universel  avait 
donné  à  la  nation  juive  la  conscience  que  ce  serait  d'elle  qu'il  sortirait  renou- 
velé (1).  » 

On  a  le  droit  de  sourire,  dans  la  patrie  de  Descartes  et  de  Malebranche,  de 
cette  naïve  exaltation.  Pour  moi,  ce  qui  m'étonne,  c'est  que  l'histoire  de  la  philo- 
sophie, qui  a  été  cultivée  avec  tant  de  patience  et  de  profondeur  par  la  savante 
Allemagne,  n'ait  pas  quelque  peu  altéré  la  sérénité  de  cet  orgueil.  En  France,  si 
notre  philosophie  contemporaine  peut  paraître,  en  fait  d'originalité,  porter  trop 
loin  la  modestie  et  l'abnégation,  nous  avons  du  moins  cet  avantage,  que  la  con- 

(1)  Ces  paroles  ont  été  prononcées  par  Hegel,  à  Heidelberg,  en  octobre  181b',  à  l'ouver- 
ture de  son  cours  d'histoire  de  la  philosophie. 

TOME  I.  "2~) 


534  DE    LA    PHILOSOPHIE    ALLEMANDE. 

naissance  impartiale  et  approfondie  des  grandes  conceptions  du  passé  nous  a 
donné  une  sorte  de  maturité  précoce  qui  nous  préserve  des  illusions.  Platon,  long- 
temps médité,  nous  rend  moins  sensibles  à  l'originalité  de  Schelling;  Plotin,  bien 
connu,  nous  tient  en  garde  contre  Hegel. 

Je  ne  veux  point  faire  ici  un  étalage  indiscret  d'érudition  ,  et  je  sais  que  les 
mêmes  principes  peuvent  recevoir  des  mains  du  temps  et  du  génie  des  dévelop- 
pements pleins  de  nouveauté  et  de  grandeur;  toutefois  il  ne  sera  pas  inutile,  pour 
mettre  à  leur  place  bien  des  prétentions  et  prévenir  plus  d'un  entraînement,  de 
rappeler  quelques  souvenirs  historiques,  et  de  montrer  jusque  dans  la  plus  haute 
antiquité  les  traces  de  ces  mêmes  doctrines  que  l'Allemagne  se  flatte  d'avoir 
inventées. 

Identifier  la  pensée  et  l'être,  l'intelligent  et  l'intelligible,  dans  une  seule  et 
même  essence,  l'idée;  faire  des  idées  le  dernier  fond  des  choses,  ne  voir  dans  les 
réalités  individuelles  et  périssables  que  l'ombre  de  l'idée,  l'idée,  pour  ainsi  dire, 
brisée  et  séparée  de  soi;  admettre  même  au  sein  des  idées  un  élément  nécessaire 
de  négation  et  de  contradiction,  et  expliquer  les  choses  par  l'union  ineffable  de 
l'èlre  et  du  néant,  de  l'identité  et  de  la  différence,  n'est  ce  point  là,  je  le  demande 
à  quiconque  a  médité  la  Républiqiie,  le  Timée  et  le  Sopniste,  n'est-ce  point  là  la 
substance  du  système  de  Platon?  n'est-ce  point  de  la  sorte  que  l'entendait  Aris- 
tote,  quand  il  élevait  contre  son  maître  cette  plainte  amère  qui  peut  paraîire 
aujourd'hui  une  prophétie,  que  la  théorie  des  idées  absorbait  la  philosophie  dans 
la  logique  (i)? 

Nous  pourrions  remonter  plus  haut,  jusqu'à  cette  école  pythagoricienne,  mère 
du  platonisme.  Pour  moi,  quand  j'entends  Hegel  démontrer  à  priori  que  le  mou- 
vement le  plus  vrai  est  le  mouvement  circulaire,  quitte  à  trouver  bientôt  d'excel- 
lentes raisons  pour  prouver,  toujours  à  priori,  que  le  mouvement  des  planètes 
doit  être  elliptique  ;  quand  je  vois  un  métaphysicien  du  xixc  siècle  déduire  la  ligne 
du  point,  la  surface  de  la  ligne,  le  solide  de  la  surface,  croyant  ainsi  transformer 
de  purs  nombres  en  corps,  des  abstractions  en  réalités,  il  me  semble,  je  l'avoue, 
que  je  recule  de  plus  de  deux  mille  années,  et  je  me  reporte  à  ces  jours  d'inno- 
cence de  la  philosophie  que  nous  retrace  si  bien  Aristole ,  où  rien  n'avait  encore 
altéré  la  foi  naïve  de  la  spéculation  en  elle-même.  L'auteur  de  la  Métaphysique 
est  ici  vraiment  admirable  de  bon  s<ns  et  de  haute  ironie  : 

«  Tout  ce  que  les  pythagoriciens ,  nous  dit-il,  pouvaient  montrer  daus  les 
nombres  qui  s'accordât  avec  les  phénomènes,  ils  le  recueillirent  et  ils  en  compo- 
sèrent un  système;  et,  si  quelque  chose  manquait,  ils  y  suppléaient,  pour  que 
le  système  fût  bien  d'accord  et  complet  (2).  » 

IVest-ce  point  là  la  logique  hégélienne  au  berceau?  et  que  pourrait-on  opposer 
à  la  physique  chimérique  du  philosophe  de  Berlin,  qui  fût  plus  fort  que  ces  paroles 
qu'adresse  Aristole  aux  métaphysiciens-géomètres  de  la  grande  Grèce  : 

o  Les  êtres  mathématiques  sont  sans  mouvement Comment  pourra-t-il  y 

avoir  du  mouvement,  si  on  ne  suppose  d'autres  sujets  que  le  fini  et  l'infini,  le  pair 
et  l'impair?  Comment  rendront-ils  compte  de  la  légèreté  et  de  la  pesanteur? 
Aussi  n'ont-ils  rien  dit  de  bon  sur  le  feu,  la  terre  et  les  autres  choses  semblables, 
parce  qu'ils  n'ont  rien  dit,  je  pense,   qui  convienne  ptoprement  aux  choses  sen- 

(1)  Aristole,  Métaphysique,  I,  8. 

(2)  Ici  ,  ibid.,  4. 


DE    LA    PHILOSOPHIE    ALLEMANDE.  335 

sibles De  nos  jours,  les  mathématiques  sont  devenues  la  philosophie  tout 

entière  (1).  » 

Au  lieu  de  mathématiques,  lisez  logique,  et  ce  passage  vient,  après  deux  mille 
ans,  accabler  les  hégéliens  du  bon  sens  immortel  d'Àristote;  mais,  sans  remonter 
à  ces  temps  primitifs  de  la  philosophie,  je  trouve  au  déclin  de  la  civilisation  grecque 
et  romaine  un  mouvement  philosophique  plein  d'analogies  curieuses  avec  celui 
qui  agite  depuis  soixante  ans  l'Allemagne.  Je  veux  parler  de  la  philosophie  alexan- 
drine.  Elle  aussi  avait  été  précédée  par  un  radical  scepticisme,  celui  d'Énésidème 
et  d'Agrippa.  Elle  aussi  s'élança  à  l'extrémité  contraire,  pour  embrasser  le  fan- 
tôme de  la  science  absolue  et  celui  de  la  méthode  rationnelle.  Comme  Hegel, 
Plotin  dédaigne  l'expérience;  comme  lui,  il  prétend  saisir  l'ordre  absolu  des 
choses,  et  non-seulement  le  saisir,  mais  le  déduire  et  le  démontrer;  tous  deux 
admettent  dans  l'être  un  mouvement  dialectique  qui  se  réfléchit  dans  la  science 
et  identifie  la  raison  et  l'être  dans  l'idée.  A  Alexandrie  comme  à  Berlin,  on  voit 
clair  dans  les  mystères  de  l'essence  divine;  on  la  décompose  en  trois  éléments  à 
la  fois  distincts  et  inséparables,  trinité  primitive  qui  se  retrouve  au  fond  de  toute 
chose  et  de  toute  pensée.  Cette  trinité  devient  pour  les  deux  écoles  une  baguette 
magique  qui  fait  tomber  tout  voile,  éclaircit  toute  obscurité,  efface  toute  diffé- 
rence. Les  systèmes  philosophiques  se  rapprochent,  les  symboles  religieux  se 
confondent,  tout  se  pénètre  et  s'unit.  Au  sommet  de  ia  trinité,  par  delà  toutes  les 
déterminations  de  la  pensée  et  de  l'être,  l'unité  absolue,  indéterminée,  identité 
du  néant  et  de  l'existence,  centre  où  toutes  les  contradictions  se  perdent  et  s'iden- 
tifient, source  d'où  tout  s'épanche  et  où  tout  revient,  abîme  où  ia  pensée  humaine, 
après  avoir  parcouru  le  cercle  nécessaire  de  ses  révolutions,  vient  chercher  le 
repos  dans  l'anéantissement  de  la  conscience  et  de  la  personne. 

Ainsi,  même  principe,  la  recherche  de  la  science  absolue;  même  méthode,  la 
spéculation  toute  rationnelle  ;  mêmes  résultats,  l'identité  de  la  pensée  et  de  l'être, 
l'identité  des  contradictoires,  l'unification  de  l'homme  avec  Dieu. 

Que  d'autres  signalent  les  différences;  pour  nous,  nous  n'avons  dû  chercher  que 
les  analogies,  estimant  utile,  avant  que  de  combattre  de  front  la  méthode  germa- 
nique, de  constater  qu'elle  a  déjà  traversé  plus  d'une  épreuve  et  subi  plus  d'une 
mémorable  condamnation. 

Demandons- nous  maintenant  sur  quoi  repose,  en  définitive,  cette  méthode 
allière  du  haut  de  laquelle  la  philosophie  allemande  regarde  avec  dédain  ce  qu'il 
lui  plaît  d'appeler  l'empirisme  français?  On  est  confondu,  quand  on  adresse  cette 
question  à  l'allemagne  elle-même,  de  trouver  un  si  frappant  contraste  entre  la 
hauteur  de  ses  prétentions  et  la  vanité  des  titres  sur  lesquels  elle  prétend  les  ap- 
puyer. Il  y  a  déjà  quelques  années,  Schelling  ressaisit  la  plume  avec  éclat,  après 
un  silence  qui  étonnait  et  affligeait  tous  les  amis  de  la  philosophie,  pour  prendre 
en  main  la  défense  d'une  méthode  bien  compromise,  et  pour  l'opposera  celle  que 
la  philosophie  française  s'honore  d'avoir  héritée  de  Descaries  (2).  Certes,  on  ne 
saurait  donner  à  la  méthode  allemande  un  plus  illustre  défenseur  ni  un  plus  ha- 
bile interprète.  Schelling  a  autant  d'esprit  que  de  génie,  et  dans  ses  écrits,  nolaui 
ment  dans  celui  que  nous  signalons,  il  sait  unir  la  grfiee  ;i  la  grandeur.  Mais  quel 
est  le  fond  de  cette  brillante  apologie?  Le  voici  en  peu  de  mots. 

(1)  Arislote,  Métaphysique,  1,7  et  8. 

(2)  Voyez  l'écrit  intitulé:  Jugemenide  M .  Schelling  sw <  la  philosophie  de  M. Cousin.  1835. 


536  DE     LA    PHILOSOPHIE    ALLEMANDE. 

Ce  que  Schelling,  ce  que  les  métaphysiciens  de  l'Allemagne  ne  peuvent  com- 
prendre, c'est  que  la  philosophie  soit  une  science,  une  science  digne  de  ce  nom,  et 
qu'en  même  temps  elle  doive  tenir  compte  de  deux  choses  :  d'une  part,  de  la  na- 
ture de  l'esprit  humain,  de  ses  conditions,  de  ses  limites,  de  ses  lois;  de  l'autre, 
des  données  de  l'expérience.  Une  philosophie  appuyée  sur  l'étude  de  la  nature 
humaine  leur  paraît  empreinte  d'un  caractère  tout  relatif  et  tout  subjectif.  «  La 
science,  nous  dit  Schelling,  doit  être  homogène;  si  vous  mêlez  l'expérience  et  la 
raison,  votre  philosophie  n'est  plus  d'une  seule  pièce.  L'expérience,  d'ailleurs, 
n'est  pas  un  procédé  à  l'usage  de  la  métaphysique;  elle  constate  des  existences, 
elle  ne  les  explique  pas.  Elle  donne  le  que  et  non  le  comment.  Cet  empirisme 
timide  n'a  rien  à  nous  dire  sur  la  nature  des  choses,  sur  celle  du  premier  prin- 
cipe; il  se  borne  à  quelques  attributs  tout  négatifs,  à  quelques  déterminations 
abstraites  et  vides.  C'est  une  science  sans  contenu;  ce  n'est  point  une  philosophie 
réelle.  » 

Nous  répondrons  en  substance  à  Schelling  et  à  l'Allemagne  :  La  philosophie 
telle  que  vous  la  concevez,  dans  son  homogénéité  et  son  universalité  absolue, 
est,  par  sa  définition  même,  un  idéal,  ou,  pour  mieux  parler,  une  chimère  entiè- 
rement inaccessible,  sans  aucune  proportion  avec  l'esprit  humain  et  avec  toute  la 
constitution  de  notre  nature.  Cette  philosophie,  nous  vous  défions  non-seulement 
de  la  construire,  mais  même  de  la  commencer.  Quant  aux  objections  que  vous 
adressez  à  ia  nôtre,  elles  ne  tombent  pas  sur  nous,  mais  sur  l'esprit  humain.  C'est 
à  la  nature  des  choses  que  vous  faites  le  procès.  Contre  vous,  au  surplus,  nous  ne 
voulons  d'autres  défenseurs  que  vous-mêmes.  Le  crime  capital  que  vous  nous  re- 
prochez, celui  de  consulter  l'expérience,  vous  le  commettez  comme  nous,  ajoutant 
ainsi  aux  inconvénients  de  l'illusion  ceux  de  l'inconséquence,  et  compliquant 
votre  situation  de  telle  sorte  que,  si  l'expérience  a  des  dangers,  vous  les  subissez, 
et,  si  elle  a  des  avantages,  vous  ne  les  recueillez  pas. 

Oui,  j'ose  le  dire  au  nom  de  l'histoire,  concevoir  la  philosophie  comme  indé- 
pendante des  limites  de  l'esprit  humain  et  des  conditions  de  l'expérience,  c'est 
placer  l'homme  entre  le  scepticisme  absolu  et  une  exaltation  voisine  de  la  folie. 
Fausse  alternative,  également  répudiée  par  la  conscience  de  l'humanité,  pur  les 
lois  d'une  exacte  logique  et  par  la  nature  même  de  la  pensée.  Quoi!  l'homme  ne 
connaîtra  rien  s'il  ne  connaît  tout,  et  il  n'y  a  point  de  milieu  entre  la  science  ab- 
solue et  l'absolue  ignorance!  Certes,  la  métaphysique  n'est  point  un  rêve,  et  nous 
croyons  qu'il  a  été  donné  à  l'homme  de  pénétrer  au  delà  des  apparences  des  sens, 
de  sonder  sa  propre  nature,  d'atteindre  dans  leur  fond  ces  causes  invisibles  qui 
soutiennent  et  animent  l'univers,  de  porter  ses  regards  jusqu'à  l'être  des  êtres,  et 
d'entrevoir  quelques-unes  des  merveilles  adorables  de  sa  perfection.  En  se  tenant 
dans  ces  limites,  on  a  le  droit  de  faire  appel  au  sens  commun  ;  on  se  sent  fort  du 
témoignage  de  ses  semblables.  Le  genre  humain,  en  effet,  est  religieux,  et  une 
métaphysique  secrète  est  présente  au  sein  de  toute  religion.  Il  n'en  est  aucune, 
depuis  le  plus  grossier  fétichisme  jusqu'au  spiritualisme  le  plus  pur,  qui  ne  con- 
tienne sur  la  nature  et  l'ordre  des  choses  une  doctrine  plus  ou  moins  profonde, 
toujours  proportionnée  aux  besoins  et  aux  lumières  croissantes  de  la  civilisation; 
mais  autant  la  conscience  de  l'humanité  soutient  et  autorisa  une  philosophie 
réglée  dans  ses  vœux,  autant  elle  réprouve  une  ambition  excessive  qui  ne  sait  pas 
reconnaître  l'irrémédiable  infirmité  de  notre  nature.  Quel  orgueil,  ou  plutôt  quel 
délire  de  croire  que  cet  homme,  qui  est  un  abîme  à  lui-même,  pourra  contempler 


DE    LA    PHILOSOPHIE    ALLEMANDE.  357 

sans  voile  les  origines  éternelles  de  l'être!  Un  brin  de  paille  est  pour  lui  plein 
de  mystères,  et  il  n'y  en  aura  pas  dans  l'essence  de  Dieu!  Quoi!  cette  chétive créa- 
ture qui,  dans  le  rapide  intervalle  placé  entre  l'instant  de  la  naissance  et  celui  de 
la  mort,  résiste  à  grand'peine  à  toutes  les  causes  de  destruction  qui  menacent  son 
existence,  voilà  le  séjour  de  la  science  absolue  ! 

Cette  science  absolue,  dites-vous,  est  dans  l'esprit  humain  ;  mais  est-elle  le  com- 
mun partage  de  tous,  ou  le  privilège  de  quelques-uns,  celui  d'un  seul  peut-être? 
Dans  la  première  alternative,  voilà  autant  de  philosophes  que  d'hommes,  voilà 
une  égalité  absolue  entre  toutes  les  intelligences.  Dans  la  seconde,  quel  abîme 
vous  creusez  entre  un  homme  et  un  autre  homme  !  Vous  possédez,  Hegel,  la  science 
absolue,  et  il  y  a  des  hommes,  vos  semblables,  qui  ne  l'ont  pas!  N'y  en  eût-il 
qu'un  seul,  cet  homme  n'est  plus  votre  égal.  Entre  la  science  absolue  et  ce  qui 
n'est  pas  elle,  il  y  a  l'infini.  Cet  homme  ne  sait  pas  tout;  donc,  au  prix  de  ce  que 
vous  savez,  il  ne  sait  rien.  Ou  il  n'est  point  homme,  ou  vous-même  vous  êtes  plus 
qu'homme. 

Examinons  à  l'œuvre  ces  philosophes  qui  cherchent  et  qui  ont  trouvé  la  science 
absolue.  Schelling  place  à  la  cime  des  choses  un  principe  qu'il  appelle  l'identique 
absolu,  le  sujet-objet.  Ce  principe  se  détermine,  s'objective  par  sa  nature,  et  se 
donne  ainsi  à  lui-même  une  première  forme  qu'il  brise  aussitôt  pour  en  revêtir 
une  autre,  jusqu'à  ce  qu'il  ait  épuisé  sa  puissance  d'objectivité,  et  soit  entré  en 
pleine  possession  de  son  être. 

Ici  Hegel  arrête  son  maître  et  lui  dit  :  Vous  êtes  infidèle  aux  conditions  de  la 
science  absolue.  La  science  absolue  doit  tout  expliquer  et  tout  démontrer.  Or, 
vous  débutez  par  une  hypothèse  et  par  une  énigme.  L'absolu  se  divise,  l'identique 
se  différencie.  Qu'est-ce  que  l'absolu?  qu'est-ce  que  l'identique?  Il  se  divise, 
dites-vous;  il  se  différencie,  il  s'objective;  pourquoi  cela  et  comment?  Le  prin- 
cipe du  système  doit  être  clair  par  excellence,  puisqu'il  doit  tout  éclaircir. 
Or,  votre  principe  est  inintelligible,  et  il  offusquera  de  ses  ténèbres  le  reste 
du  système.  Puis,  comment  décrirez-vous  l'évolution  de  l'absolu  dans  la  nature 
et  dans  l'homme?  Vous  ne  connaissez  pas  la  nature  de  l'absolu  et  les  lois  intimes 
de  son  développement.  Comment  pourrez-vous  le  voir  dans  les  choses,  ne  le 
voyant  pas  en  soi?  Il  faudra  donc  recourir  à  l'expérience.  Vous  sortez  de  la 
science  absolue. 

Nous  ne  savons  pas,  en  vérité,  ce  que  Schelling  pourrait  répondre  à  ces  objec- 
tions. On  ne  saurait  mieux  le  mettre  en  contradiction  avec  ses  propres  principes, 
et  signaler  dans  son  système  les  deux  choses  qui  ne  devraient  jamais  se  rencontrer 
dans  une  philosophie  toute  à  priori  :  des  mystères  inexpliqués,  des  secours  tirés 
de  l'expérience. 

Mais  si  Hegel  triomphe  contre  Schelling,  le  maître  n'est  pas  moins  fort  contre 
son  disciple.  Il  faut  entendre  Schelling  presser  de  sa  vive  dialectique  les  fastueuses 
théories  qui,  entre  autres  torts,  ont  eu  celui  de  faire  oublier  les  siennes  On  a 
prétendu,  dit  il,  qu'en  métaphysique,  il  ne  fallait  rien  supposer.  On  m'a  reproché 
de  faire  des  hypothèses.  Or,  par  où  commence-t-on?  Par  une  hypothèse,  et  la  plus 
étrange  de  toutes,  l'hypothèse  de  la  notion  logique,  ou  de  l'idée  «  à  laquelle  ou 
attribue  la  faculté  de  se  transformer  par  sa  nature  même  en  son  contraire,  «i  puis 
de  retourner  à  soi,  de  redevenir  elle-même,  chose  qu'on  peut  bien  penser  d'un 
être  réel,  vivant,  mais  qu'on  ne  saurait  dire  de  la  simple  notion  sans  la  plus  ab- 


358  DE    LA    PHILOSOPHIE    ALLEMANDE. 

sur  de  des  Actions  (i).  »  Voilà,  suivant  Schelling,  une  première  supposition  toute 
gratuite.  Cependant  le  système  se  soutient  assez  bien  tant  qu'on  reste  dans  la 
sphère  de  la  logique  pure,  où  il  ne  s'agit  que  de  combiner  des  abstractions;  mais 
comment  passer  de  l'idée  à  l'être?  Cela  est  impossible,  cela  est  inconcevable.  Nou- 
velle hypothèse,  nouvelle  absurdité,  que  Schelling  relève  avec  la  plus  perçante 
ironie  :  «  L'idée,  dit-il,  l'idée  de  Hegel,  on  ne  sait  trop  pourquoi,  ennuyée  peut- 
être  de  son  existence  purement  logique,  s'avise  de  se  décomposer  dans  ses  mo- 
ments, afin  d'expliquer  la  création.  » 

On  ne  saurait  mieux  dire,  et  voilà  une  admirable  revanche  de  Schelling  contre 
l'infidèle  et  orgueilleux  disciple  ;  mais  que  pensera  tout  ami  désintéressé  de  la 
vérité  en  écoutant  ces  deux  illustres  adversaires,  si  habiles  dans  l'attaque,  si  fai- 
bles dans  la  défense?  Non,  sans  doute,  Hegel,  pas  plus  que  Schelling,  n'a  pu  faire 
le  premier  pas  en  philosophie  sans  laisser  des  mystères  dans  la  science  et  sans  faire 
des  emprunts  à  l'observation  :  double  preuve,  preuve  irréfragable  de  la  vanité  de 
la  science  absolue  et  de  la  méthode  rationnelle. 

Après  avoir  tant  attaqué  l'empirisme,  Schelling,  dans  ce  même  écrit  que  nous 
combattons,  finit  par  convenir  qu'on  ne  peut  se  passer  de  l'expérience  en  méta- 
physique. L'aveu  est  loyal,  mais  bien  tardif,  et  après  tout  c'est  une  contradiction. 
Si  nous  en  croyons  les  bruits  encore  un  peu  vagues  qui  viennent  de  l'Allemagne, 
la  nouvelle  philosophie  de  Schelling  a  pour  caractère  de  s'appuyer  sur  la  tradi- 
tion et  l'expérience  (2).  On  ne  peut  qu'applaudir  à  ce  dessein  et  admirer  la  vivace 
fécondité  de  ce  génie  que  ni  l'âge  ni  la  contradiction  n'ont  pu  épuiser;  mais, 
quand  Schelling  aura  terminé  sa  seconde  philosophie,  ne  craint-il  pas  qu'on  lui  en 
demande  une  troisième  pour  mettre  les  deux  autres  d'accord?  D'un  côté,  une  doc- 
trine toute  rationnelle;  de  l'autre,  un  système  tout  fondé  sur  l'expérience  et  !a 
tradition,  est-ce  là  cette  philosophie  d'une  seule  pièce  qu'on  nous  reproche  de  ne 
pas  avoir? est-ce  là  cette  homogénéité,  cette  unité  tant  célébrées? 

Il  est  vrai  que  Schelling  prétend  faire  de  l'expérience  en  grand.  Notre  psycho- 
logie lui  paraît,  comme  eût  dit  Spinoza,  historiola  animœ.  En  général,  on  méprise 
beaucoup  la  psychologie  au  delà  du  Rhin,  et  on  croirait,  à  entendre  nos  dédai- 
gneux voisins,  qu'il  ne  sied  qu'à  un  étroit  génie  de  s'y  appliquer.  Pour  nous,  nous 
ne  voyons  pas  ce  qui  empêcherait  qu'en  psychologie  on  ne  fit  de  l'expérience 
tout  à  fait  en  grand,  à  la  manière  de  Socrale  et  de  Kant,  lesquels,  sans  sortir  de 
la  conscience,  ont  su  y  descendre  à  une  certaine  profondeur.  Nous  préférons  hau- 
tement les  Méditations  de  Descartes,  qui  vivront  toujours,  à  ses  Principes  ou  à  ses 
Météores,  qui  n'ont  pas  plus  duré  que  le  système  des  tourbillons;  et  dans  les  Médi- 
tations, ce  que  nous  admirons  le  plus,  ce  sont  les  deux  premières,  où  Descaries  ne 
dépasse  pas  encore  le  Cogito.  Mais  enfin,  qu'on  la  fasse  en  grand  on  en  petit,  l'ex- 
périence est  toujours  l'expérience;  elle  est  toujours  l'ouvrage  d'un  être  limité 
dans  l'espace  et  dans  le  temps,  placé  dans  de  certaines  conditions,  entravé  par 
mille  obstacles,  sujet  à  l'ignorance,  à  l'erreur,  à  toutes  les  misères  du  doute  et  de 
la  réflexion.  Nous  voilà  descendus  des  hauteurs  de  la  science  absolue;  nous  voilà 
redevenus  des  hommes.  Faut-il  s'en  plaindre?  Notre  philosophie  sera-t-elle  moins 

(1)  Jugement  de  M,  ScJudling,  etc.,  p.  17. 

(2)  Voyez  l'esquisse  que  donne  M.  Maller  du  nouveau  système  de  Schelling  dans  l'ouvrage 
intitulé  :  Schelling,  ou  la  Philosophie  de  la  nature  et  la  Philosophie  de  la  révélation. 
Paris.  1845. 


DE    LA    PHILOSOPHIE    ALLEMANDE.  339 

rigoureuse,  parce  qu'elle  reposera  sur  une  analyse  plus  exacte  de  nos  moyens  de 
connaître;  moins  réelle,  parce  qu'elle  vivra  défaits,  et  non  d'abstractions;  moins 
légitime  enfin,  parce  qu'étant  faite  par  des  hommes,  elle  tiendra  compte  des  idées, 
des  besoins  et  des  limites  de  la  nature  humaine? 

Plus  chimérique  ou  moins  sincère  que  Schelling,  Hegel  prétend  se  passer  tout 
à  fait  de  l'expérience,  ou  du  moins  la  subordonner  en  tout  à  la  raison.  Il  faut  lui 
rendre  cette  justice,  que  jamais  philosophe  n'a  porté  plus  loin  l'ambition  spécula- 
tive; nul  n'a  fait  un  plus  grand  effort  pour  satisfaire  aux  conditions  de  la  science 
absolue.  Où  le  conduit  cet  excès  de  confiance?  Disons-le  nettement,  à  un  véritable 
délire.  Qu'on  jette  les  yeux  sur  sa  philosophie  de  la  nature,  et  qu'on  le  suive,  si 
on  en  a  la  patience,  dans  l'inextricable  dédale  de  ses  prétendues  démonstrations. 
J'ose  dire  qu'en  voyant  Cet  esprit  si  ingénieux  et  si  élevé  se  consumer  en  stériles 
combinaisons  d'idées  et  de  mots,  identifier  les  notions  les  plus  différentes,  établir 
les  rapprochements  les  plus  étranges,  abuser  des  analogies  verbales,  jouer  avec 
les  mots  comme  les  scolasliques  les  plus  décriés,  déduire  le  temps  de  l'espace, 
de  l'un  et  de  l'autre  le  lieu,  du  lieu  le  mouvement,  du  mouvement  la  matière;  dé- 
montrer géométriquement  que  la  nature  doit  graviter;  distribuer  les  rôles  entre 
les  parties  du  système  planétaire,  donner  au  soleil  le  rôle  du  genre,  aux  comètes 
celui  de  l'espèce,  aux  planètes  celui  de  l'individu;  prouver  que  le  soleii  doit 
tourner  nécessairement  sur  lui-même,  en  vertu  des  lois  de  la  logique;  expliquer 
par  raison  spéculative  pourquoi  l'esprit  fini,  c'est-à-dire  l'homme,  a  son  séjour 
dans  une  planète  plutôt  que  dans  une  autre;  déterminer  à  priori  le  nombre  des 
corps  élémentaires;  trouver  des  preuves  démonstratives  qui  le  fixent  justement  au 
chiffre  marqué  par  les  dernières  découvertes  de  la  chimie,  oui,  j'ose  dire,  sans 
épuiser  celte  triste  énumération  ,  qu'on  sent  profondément  ce  que  Hegel  n'a 
jamais  su  reconnaître  :  le  contraste  de  l'orgueil  humain  et  de  la  prodigieuse  fai- 
blesse de  notre  nature.  Voilà  un  penseur  versé  dans  les  sciences  physiques  qui 
prend  parti  entre  Keppler  et  Newton,  abstraction  faite  du  calcul  et  des  expé- 
riences; voilà  un  philosophe  qui  définit  la  lumière,  le  moi  de  la  nature,  qui  nous 
assure  que  le  feu  n'est  autre  chose  que  l'ait  devenu  aifirmat.if,  sans  parler  de  mille 
autres  propositions  non  moins  bizarres  que  mon  respect  pour  le  génie  de  Hegel 
m'empêche  de  citer. 

Tout  cela  ne  serait  rien  encore,  si  Hegel  restait  dans  le  domaine  de  la  physique; 
mais  quand  il  porte  dans  les  sciences  morales  ce  mépris  du  bon  sens,  ce  défi 
audacieux  jeté  aux  notions  reçues,  ces  définitions  prodigieuses,  ces  analogies 
extraordinaires,  ces  monstrueuses  transformations;  quand  ou  le  voit  rompre  en 
visière  à  tout  ce  que  les  hommes  respectent,  identifier  le  bien  et  le  mal,  le  droit  et 
le  fait,  le  libre  arbitre  et  la  fitalité,  on  se  souvient  alors  que  Hegel,  d.ms  ses  Leçons 
sur  l'histoire  de  la  philosophie ,  a  rehabilité  les  sophistes,  et  on  s'éloigne  avec 
une  sorte  de  tristesse  et  de  dégoût  d'une  philosophie  qui  nous  promettait  de  tout 
comprendre  et  de  tout  éclaircir,  e!.  qui  n'est  le  plis  souvent  que  le  chaos  de  toutes 
les  idées,  la  confusion  de  tout  langage,  la  négation  de  toute  science  et  de  toute  foi. 

Nous  ne  voulons  aboutir  au  surplus  qu'à  une  conclusion  très-simple  :  c'est  que 
la  philosophie  allemande,  quelle  que  soit  sa  part  d'originalité  et  de  grandeur,  si 
riches,  si  neuves,  si  brillantes  que  puissent  être  plusieurs  de  ses  applications, 
quelle  que  soit  la  place  encore  indécise  que  la  postérité  assignera  aux  hommes  de 
génie  qui  ont  marché  ou  qui  marchent  encore  à  sa  lêle,  la  philosophie  allemande 


540  DE     LA    PHILOSOPHIE    ALLEMANDE. 

s'appuie  sur  une  méthode  radicalement  défectueuse,  répudiée  par  le  sens  commun, 
condamnée  par  les  leçons  de  l'histoire,  convaincue  d'illusion  par  ses  propres  éga- 
rements et  d'inconséquence  par  ses  propres  aveux,  incompatible  enfin  avec  les 
conditions  de  la  science  et  la  constitution  de  l'esprit  humain. 

Rien  n'est  plus  propre,  ce  nous  semble,  que  ces  aberrations  de  la  raison  spécu- 
lative à  nous  attacher  de  plus  en  plus  à  la  méthode  qui  a  fait  de  tout  temps  la 
force  et  l'honneur  de  la  philosophie  française,  et  lui  a  donné  sur  la  vie  réelle  une 
si  féconde  influence.  Est-ce  à  dire  que  nous  n'ayons  pas  à  notre  tour  plus  d'une 
utile  leçon  à  recevoir  de  l'Allemagne?  Nous  sommes  bien  éloignés  d'une  telle 
pensée.  Des  reproches  essentiels  que  nous  adressent  nos  voisins,  s'il  n'en  est  aucun 
peut-être  qui  soit  entièrement  mérité,  presque  tous  sont  de  nature  à  provoquer 
en  France  de  sérieuses  réflexions.  Ce  n'est  pas  le  moment  d'y  insister,  mais  nous 
voulons  au  moins  les  indiquer  avec  franchise;  sévères,  comme  nous  le  sommes  en 
France,  pour  la  philosophie  allemande,  il  nous  conviendait  mal  d'être  trop  indul- 
gents pour  nous-mêmes. 

On  nous  dit  :  Vous  faites  c^e  l'expérience  en  petit,  enfermés  que  vous  êtes  dans 
une  étroite  psychologie.  Aspirez  à  quelque  chose  de  plus  élevé,  à  une  métaphy- 
sique réelle  qui  atteigne  l'origine  et  le  fond  des  choses.  Ne  vous  bornez  pas  à  la 
théodicée  toute  formelle,  toute  négative  de  la  scolastique;  tenez  compte  des  pro- 
grès accomplis;  au  lieu  de  revenir  à  Descartes,  imitez-le  :  avancez. 

Tout  n'est  pas  également  fondé,  grâce  à  Dieu,  dans  ces  hautains  reproches; 
mais  on  ne  saurait  se  dissimuler  toutefois  que,  depuis  un  demi-siècle  surtout,  et 
particulièrement  en  France,  il  ne  se  soit  accompli  une  séparation  déplorable 
entre  la  philosophie  et  les  sciences.  Au  xvne  siècle,  on  distinguait,  mais  on  ne 
séparait  pas,  la  métaphysique  et  la  physique,  la  science  de  Dieu  et  la  science  de 
la  nature  ;  les  fruits  de  cette  union  étaient  admirables.  Descartes  publiait  à  la  fois 
le  Discours  de  la  Méthode,  la  Géométrie  et  la  Dioptrique,  régénérant  du  même 
coup  la  philosophie  et  les  sciences.  Cette  analyse  sévère  qu'il  appliquait  à  la 
pensée  avec  tant  de  génie,  transportée  dans  les  mathématiques,  enfantait  une 
science  nouvelle,  l'application  de  l'algèbre  à  la  géométrie.  On  se  représente  Male- 
branche  comme  un  spéculatif  perdu  dans  l'abstraction  et  la  mysticité;  ce  rêveur 
tenait  fort  bien  sa  place  à  l'Académie  des  sciences.  Que  dire  de  Leibnitz  qui  créait 
en  même  temps  le  calcul  de  l'infini  et  le  système  des  monades,  réunissant  en  sa 
vaste  pensée,  véritable  miroir  vivant  de  l'univers,  pour  lui  appliquer  une  de  ses 
expressions  favorites,  tous  les  objets  qu'une  intelligence  finie  peut  embrasser? 
Quel  spectacle  que  celui  de  la  controverse  de  Newton  et  de  Leibnitz!  l'auteur  du 
nouveau  système  du  monde  et  celui  de  la  Théodicée  discutant  devant  l'Angleterre 
et  l'Allemagne  attentives  les  premiers  principes  des  connaissances  humaines!  Tout 
change  au  xvme  siècle,  et  la  philosophie  et  les  sciences  commencent  à  s'isoler. 
D'Alembert  est,  certes,  un  grand  esprit,  et  le  Discours  préliminaire  de  l'Encyclo- 
pédie, tour  à  tour  trop  vanté  et  trop  dédaigné,  est  un  beau  morceau  de  philoso- 
phie; mais  retranchez-en  la  part  qui  revient  à  Bacon  et  celle  de  Locke,  que 
restera-t-il  à  l'illustre  géomètre?  Condillac  analyse  avec  une  rare  finesse  la  langue 
des  calculs;  mais  il  n'a  guère  plus  d'autorité  chez  les  savants  que  d'Alembert  n'en 
conserve  aujourd'hui  chez  les  philosophes.  C'est  ainsi  que ,  préparé  par  le 
xvme  siècle,  le  divorce  de  la  métaphysique  et  des  sciences  est  maintenant  con- 
sommé, et  je  ne  sais  en  vérité  qui  des  deux  en  souffre  le  plus.  L'Allemagne  nous 
donne  ici  d'excellents  modèles.  De  tout  temps,  la  philosophie  y  a  pénétré  d'une 


DE    LA    PHILOSOPHIE    ALLEMANDE.  341 

vie  commune  toutes  les  sciences  particulières.  Celles-ci  gagnent  à  cette  alliance 
du  mouvement  et  de  l'unité;  la  philosophie  en  retire  à  son  tour  des  applications 
qui  l'enrichissent,  l'éprouvent  et  la  consacrent.  De  nos  jours,  par  exemple,  les 
systèmes  de  Schelling  et  de  Hegel  ont  agi  de  la  manière  la  plus  puissante  sur  la 
marche  des  sciences  naturelles.  La  philosophie  de  l'identité  a  eu  ses  physiciens  et 
ses  physiologistes;  il  suffit  de  nommer  Steffens,  Troxler,  Oken. 

En  Allemagne,  la  philosophie  anime  et  gouverne  tout.  Non-seulement  elle  do- 
mine les  sciences,  mais  elle  est  intimement  mêlée  à  toutes  les  questions  religieuses. 
Strauss,  Marheinecke,  ont  appliqué  l'hégélianisme  à  la  théologie.  Schleiermacher, 
Schelling,  Gôrres,  Baader,  sont  à  la  fois  de  grands  philosophes  et  de  grands 
théologiens.  En  France,  nous  sommes  sur  ce  point  d'une  discrétion  voisine  de  la 
timidité.  L'élude  des  religions  est  au  berceau.  Quels  monuments  considérables  en 
citerait-on  depuis  le  triste  livre  de  Dupuis  et  celui  de  Benjamin  Constant?  La 
théologie,  même  réduite  au  christianisme,  est  une  science  à  peu  près  perdue;  si 
le  clergé  l'abandonne,  est-ce  une  raison  pour  la  laisser  périr?  n'est-ce  pas  plutôt 
aux  philosophes  qu'il  appartient  de  ranimer  les  études  théologiques,  d'unir  en- 
semble, pour  les  féconder  l'une  par  l'autre,  l'histoire  des  cultes  et  celle  des  sys- 
tèmes, de  pénétrer  dans  l'analyse  approfondie  des  dogmes  du  christianisme,  de 
remettre  en  honneur  l'étude  de  ses  grands  docteurs,  d'inspirer  ainsi  au  clergé  une 
émulation  salutaire  qui  tournera  au  profit  de  tout  le  monde? 

Si  la  philosophie  française  se  mêlait  plus  intimement  à  la  vie  scientifique  et  à 
la  vie  religieuse,  nul  doute  qu'elle  ne  devînt  plus  hardie  et  plus  féconde  dans 
l'ordre  même  de  la  spéculation  métaphysique.  M.  Schelling  nous  reproche  de  nous 
arrêter  en  théodicée  à  la  science  un  peu  creuse  de  l'école.  On  nous  demande 
aussi,  d'un  autre  côté  de  l'Allemagne,  si,  en  revenant  à  Descaries  et  à  Leibnitz, 
nous  entendons  porter  la  philosophie  en  arrière,  supprimer  le  xvme  siècle,  ne  tenir 
aucun  compte  ni  de  ce  qui  s'est  accompli  dans  l'ordre  religieux  et  politique,  ni  des 
immenses  progrès  qu'ont  faits  les  sciences  naturelles  depuis  cent  cinquante  années. 

Ces  reproches,  dans  leur  sévérité  excessive,  sont  loin  assurément  d'être  mérités. 
Les  philosophes  allemands  prennent  trop  souvent  noire  modération  pour  de  la 
faiblesse,  et  notre  discrétion  pour  de  l'impuissance.  La  théodicée  de  Descartes  et 
de  Leibnitz,  que  nous  nous  honorons  en  effet  de  suivre,  leur  paraît  presque  vide, 
parce  qu'elle  se  borne  à  éclaircir  quelques-uns  des  attributs  de  l'être  des  êtres,  et 
sait  marquer  des  limites  a  la  curiosité  de  l'homme  ;  mais  ces  limites,  nous  ne  les 
avons  pas  faites,  et,  puisqu'on  ne  les  peut  détruire,  la  véritable  sagesse  est  de  les 
reconnaître,  et  la  véritable  force  de  ne  jamais  les  franchir.  Il  faut  l'avouer,  au 
surplus  :  en  France,  nous  craignons  les  illusions  et  nous  avons  peu  dégoût  pour 
les  grandes  aventures.  Le  seul  besoin  qui  nous  tourmente  profondément,  c'est  celui 
de  voir  clair  dans  nos  idées.  Nous  disons  tous  volontiers  ce  que  répétait  sans  cesse 
l'illustre  et  regrettable  Joulfroy  :  Je  n'ai  pas  peur  du  doute: j'ai  peur  de  l'obscurité. 

Conservons  celte  terreur  saluiaire  :  mais  n'en  abusons  pas.  Sachons  emprunter 
à  l'Allemagne  quelque  chose  de  sa  généreuse  ardeur.  Surtout  gardons-nous  d'isoler 
la  philosophie.  Souvenons-nous  qu'au  temps  de  Descartes  et  de  Malebranche,  elle 
se  mêlait  intimement  aux  sciences,  à  la  religion,  à  toute  la  vie  intellectuelle  et 
morale  de  la  sociélé.  C'est  par  là  que  la  philosophie  française  a  joué  un  rôle  dans 
les  grandes  affaires  du  monde;  c'est  par  là  qu'elle  saura  le  conserver  et  l'accroître 
encore. 

Emile  Saisset. 


DOCUMENTS  NOUVEAUX 


SUR 


OLIVIER  GROMWELL. 


CROMWELL  HOMME  DE  GUERRE  ET  CHEF  DE  PARTI. 

(1641-1654. SECONDE    PARTIE.    ') 

Lttters   and  Speeches  of  Oliver   Cromwell,   with   ehicidati'ons,   etc., 
by  Thomas  Carlyle.  —  2  vol.  Londres,  1846. 


J'ai  à  m'occuper  de  Cromwell  militant,  de  Crorawell  homme  de  guerre  et  chef 
de  parti.  Ce  seront  toujours  ses  paroles  expresses  que  je  reproduirai.  On  verra  la 
suite  des  actes  se  développer  dans  la  série  des  écrits,  la  ruse  et  la  violence  prendre 
chacune  leur  place  :  en  Irlande,  la  violence  et  le  sang  versé;  au  parlement,  la  mo- 
destie et  la  fourbe;  toujours  et  au  fond  la  conviction.  On  trouvera  Cromwell  rusé, 
cruel,  violent,  gai  par  boutades,  quand  il  a  réussi  ;  jamais  factice,  jamais  faux.  On 
le  verra  burlesque,  et  riant  comme  un  lion  qui  s'amuse;  jamais  léger,  ainsi  que 
les  historiens  l'ont  voulu  dire.  Il  a  jeté  des  oreillers  à  la  tête  de  Hazlerig,  son 
ami  ;  donc  c'est  un  hypocrite.  La  belle  plaisanterie!  Il  a  barbouillé  d'encre  le  nez 
d'un  de  ses  confrères:  don.c  c'est  un  hypocrite.  La  folle  conclusion!  Ce  qui  est 
vrai,  c'est  que,  dans  les  plus  difficiles  conjonctures,  le  fermier  et  le  rustre,  le  gen- 
tilhomme de  campagne,  reparaissent  tout  à  coup;  de  temps  à  autre  il  respire 
et  s'ébat. 

(1)  Voyez  la  première  partie,  Jeunesse  de  Cromwell,  livraison  du  31  décembre  1845. 


DOCUMENTS    NOUVEAUX    SUR    OLIVIER    CROMWELL.  313 

On  ne  doit  pas  oublier  des  faits  fondamentaux  :  le  Nord  avait  le  protestan- 
tisme pour  arme,  et  Cromwell  était  protestant  par  excellence.  Le  protestantisme 
calviniste  servait  de  pointe  extrême  à  celte  arme  ;  Cromwell  était  le  plus  calviniste 
des  calvinistes  Représentant  le  Nord  armé  contre  Rome,  il  se  trouvait  le  centre 
de  la  moitié  de  l'Europe.  Lorsqu'il  avait  vigoureusement  battu  son  enclume,  il 
riait  lourdement,  comme  un  forgeron  qui  se  repose.  Cette  explication  est  beaucoup 
plus  simple  que  l'aspect  bizarre  et  mêlé  sous  lequel  Cromwell  se  présente 
communément  :  mais  de  ce  que  le  point  de  vue  est  simple,  on  ne  doit  pas  conclure 
qu'il  est  faux. 

Cromwell  ne  tendit  pas  au  trône;  où  les  événements  le  portèrent,  il  se  porta, 
car  il  avait  force  et  ressort.  Il  monta  du  côté  où  le  vent  soufflait.  Quand  le  mo- 
ment vint  où  les  armes  devaient  décider  la  question,  il  fallut  un  guerrier  calvi- 
niste ;  Crom.\ell  fut  guerrier  pour  le  calvinisme,  calviniste  dans  la  guerre  et  pour 
la  guerre.  11  eut  une  idée  de  génie;  il  organisa  par  le  fanatisme  des  gens  irrégu- 
liers et  indisciplinés,  et  les  lança  contre  la  vieille  chevalerie,  qui  avait  son  orga- 
nisation el  sa  discipline.  Cette  idée  fit  sa  fortune. 

En  1641,  les  épées  qui  sont  tirées  ne  se  heurtent  pas  encore,  Cromwell  passe 
peu  de  temps  à  E!y,  où  il  laisse  sa  femme,  et  prend  une  part  assidue  aux  débats 
du  parlement.  Il  est  des  plus  zélés  puritains,  offre  son  argent,  ne  fait  pas  de  longs 
discours,  et,  personnage  tout  pratique,  propose  des  solutions  aux  questions  ur- 
gentes ;  entre  février  et  juillet  1642,  il  se  lève  de  temps  à  autre  à  la  chambre,  pour 
presser,  activer,  donner  des  moyens  de  succès:  toujours  des  succès,  jamais  des 
paroles.  Pendant  ces  années  1641,  42,  43,  Charles  désespéré  fait  ses  grandes 
fautes,  livre  la  tête  de  Strafford,  veut  prendre  et  saisir  de  sa  main  les  conspira- 
teurs, et  arbore  l'étendard  à  N'ottingham  par  une  journée  triste  et  humide,  cet 
étendard  qui  fut  abattu  par  le  vent.  Pauvre  Charles  1  En  vérité,  Thomas  Carlyle  n'a 
pas  assez  de  pitié  pour  le  rêveur  calomnié  Que  pouvait  faire  un  tel  roi?  Disraeli 
et  Lingard  prouvent  très-bien  qu'il  avait  du  cœur  et  de  l'esprit,  qu'il  n'était  pas 
mené  par  sa  femme,  qu'il  n'était  point  perfide;  —  seulement,  comme  tous  les 
pauvres  êtres  pressés  d'un  sort  extrême,  il  n'a  pas  su  prendre  son  parti,  et  se  pré- 
cipiter dans  sa  destinée.  C'est  le  saut  mortel,  il  salto  mortale,  et  l'on  se  rappelle 
le  soldat  à  qui  Monliuc  disait  de  se  jeter  du  haut  des  créneaux  d'une  citadelle; 
l'homme  reculait:  «  Monseigneur,  cria-t-il,  je  vous  le  donne  en  douze!  »  Charles 
aurait  pu  en  effet  deviner  la  monarchie  constitutionnelle  et  se  découronner  du 
droit  divin  ;  c'étaient  choses  peu  faciles  assurément. 

Le  roi  commettait  donc  des  fautes  graves  et  se  défendait  assez  mal  contre  l'orage, 
pendant  que  le-;  communes  calvinistes,  ayant  le  vent  en  poupe,  marchaient  avec- 
une  vigueur  triomphale.  Olivier  Saint-Jean,  cousin  de  Cromwell  par  alliance,  de- 
venait procureur  général  solicitor-general);  la  cour  et  Charles  quittaient  White- 
hall  ;  les  pamphlets  abondaient  pour  et  contre  ;  la  baguette  du  «  c  mslable  »  per- 
sa  force,  et  les  offrandes  volontaires  des  citoyens  calvinistes  s'entassaient  sur 
le  tapis  vert  du  parlement.  Chacun,  protestant  de  son  respect  envers  le  roi,  ap- 
portait de  l'argent  pour  lever  les  milices  el  ruiner  le  trône;  Hamnden  donnait  mille 
livres  sterling;  Cromwell,  trois  cents  livres  le  7  février,  puis  cinq  cents  le  9  avril. 
Le  premier  a  briser  la  légalité,  ce  fut  Cromwell.  On  lit  dans  le  journal  de  la  cham- 
bre des  communes,  à  la  date  du  l'ô  juillet  : 

«  M.  Cromwell  lit  une  motion  pour  que  nous  rendissions  un  ordre  permettant 


344  DOCUMENTS    NOUVEAUX 

aux  bourgeois  de  Cambridge  de  lever  deux  compagnies  de  volontaires,  et  de  leur 
nommer  des  capitaines.  » 

Le  même  jour,  15  juillet,  le  greffier  des  communes  écrit  ces  mots  sur  son  re- 
gistre : 

a  Attendu  que  M.  Cromwell  a  envoyé  des  armes  dans  le  comté  de  Cambridge 
pour  la  défense  de  ce  comté,  il  est  cejourd'hui  ordonné — que  les  100  livres  ster- 
ling qu'il  a  dépensées  à  noire  service  lui  seront  rendues...  quelque  jour.  » 

M.  Cromwell  sait-il  qu'il  y  a  haute  trahison  dans  tout  ceci;  qu'il  n'y  va  pas 
seulement  de  la  bourse,  mais  aussi  de  la  tête?  M.  Cromwell  le  sait  bien  et  ne  s'ar- 
rête pas.  Ce  qui  suit  est.  encore  plus  curieux. 

«  iSaoût.  —  Dans  le  comté  de  Cambridge,  M.  Cromwell  a  saisi  le  magasin  du 
château  de  Cambridge,  et  a  empêché  d'enlever  l'argenterie  de  l'université,  dont  la 
valeur  était,  d'après  ce  que  l'on  dit,  de  20,000  livres  sterling  ou  environ.  » 

Voilà  ce  que  rapporte  à  la  chambre  sir  Philippe  Stapleton,  membre  pour  Aldbo- 
rough,  et  membre  également  du  nouveau  comité  pour  la  défense  du  royaume. 
M.  Cromwell  louchera  une  indemnité,  car  il  est  allé  dans  le  Cambridgeshire  en 
personne,  et,  depuis  que  l'on  a  commencé  à  y  lever  des  milices,  il  en  a  pris  le 
commandement  en  chef.  II  paraît  que  ce  n'est  pas  sans  quelque  résultat,  s'il  faut 
en  croire  certain  chroniqueur  royaliste,  sir  John  Bramplon,  dont  la  société  cam- 
denienne  a  publié  les  notes  (1)  : 

«  A  notre  retour,  dit-il,  près  de  Huntingdon,  entre  cette  ville  et  Cambridge, 
quelques  mousquetaires  s'élancent  hors  des  blés,  et  nous  ordonnent  d'arrêter, 
nous  disant  qu'il  fallait  que  nous  fussions  fouillés,  et  qu'à  cet  effet  il  nous  fallait 
nller  devant  M.  Cromwell,  pour  lui  rendre  compte  d'où  nous  venions  et  où  nous 
allions.  Je  demandai  où  se  trouvaitM.  Cromwell.  Un  soldat  me  répondit  qu'il  était 
à  quatre  milles  de  là.  Je  répliquai  qu'il  n'était  pas  raisonnable  de  nous  emmener 
loin  de  notre  chemin  ;  que,  si  M.  Cromwell  avait  été  là,  je  lui  aurais  volontiers 
donné  toutes  les  satisfactions  qu'il  aurait  pu  désirer;  puis,  plongeant  nia  main 
dans  ma  poche,  je  remis  douze  pence  à  l'un  d'eux,  qui  nous  dit  que  nous  pouvions 
passer.  Je  vis  clairement  par  là  qu'il  n'aurait  pas  été  possible  à  mon  père  d'aller 
avec  sa  voiture  trouver  le  roi  à  York.  » 

Cromwell,  en  1641,  avant  même  que  les  citoyens  protestants  aient  le  pressenti- 
ment de  la  lutte  dans  laquelle  ils  vont  entrer,  est  donc  chef  militaire  de  son  comté, 
en  révolte  ouverte,  et  arrête  les  royalistes  sur  les  grands  chemins.  Cette  prévision 
jointe  à  l'audace  donne  la  victoire.  Le  14  septembre,  on  retrouve  Cromwell  capi- 
taine du  «  soixante-septième  escadron,  »  ou  troupe  de  cavalerie,  sous  le  comte 
d'Ëssex  ;  on  ne  s'en  étonne  pas  plus  que  de  voir  au  même  moment  son  fils  aîné 
corneile  du  «  huitième  escadron  ;  »  il  s'engage  corps  et  biens,  famille  et  avenir, 
dans  le  combat  populaire.  Devenu  membre  de  l'association  puritaine  formée  pour 
assurer  dans  les  cinq  comtés  de  l'est  (Norfolk,  Lincoln,  Essex,  Cambridge  et  Herts) 

(1)  Camden  Society,  1845.  (Drampton's  Autobiog.,  p.  86.) 


SUR    OLIVIER    CROMWELL.  545 

l'autorité  parlementaire,  il  ne  se  fait  pas  faute  de  visiter  les  châteaux,  d'enlever 
les  armes  cachées,  d'imposer  silence  et  terreur.  Ses  procédés,  en  cas  de  résistance 
ou  même  de  suspicion,  n'étaient  point  clémenis,  comme  l'atteste  la  lettre  suivante, 
adressée  à  a  son  bon  ami  »  Robert  Barnard,  habitant  de  Saint-Yves,  homme  riche, 
juge  de  paix  et  mauvais  protestant.  Le  style  en  est  dur  et  à  peine  anglais,  même 
pour  l'époque  et  pour  un  bourgeois;  on  voit  que  Cromwell,  s'il  avait  beaucoup 
médité  la  Bible, avait  peu  profité  de  son  année  d'études  à  Cambridge,  et  qu'il  s'in- 
quiétait fort  de  réussir,  très-peu  de  bien  écrire  : 

A  mon  bon  ami  Robert  Barnard,  écuyer,  présentez  cette  lettre. 

«  Huntingdon,  23  janvier  1642. 
»  Monsieur  Barnard, 

»  Il  est  très-vrai  que  mon  lieutenant  et  quelques  autres  soldats  de  ma  troupe 
ont  été  à  votre  maison.  J'ai  pris  la  liberté  de  vous  faire  demander  :  la  raison  en 
était  que  vous  m'aviez  été  représenté  comme  actif  contre  le  parlement,  et  pour 
ceux  qui  troublent  la  paix  de  ce  pays  et  du  royaume,  —  avec  ceux  qui  ont  tenu 
des  meetings  non  en  petit  nombre,  dans  des  intentions  et  vers  un  but  beaucoup 
trop...  mais  trop  pleins  de  soupçons  (1). 

»  Il  est  vrai,  monsieur,  que  vous  avez  été  réservé  dans  vos  mouvements  \  ne 
soyez  pas  trop  confiant  en  cela.  La  subtilité  peut  vous  tromper,  l'intégrité  jamais. 
De  tout  mon  cœur  je  désirerai  que  vos  opinions  changent  ainsi  que  vos  pratiques. 
Je  viens  seulement  pour  empêcher  les  gens  d'augmenter  la  déchirure  (rent),  de 
faire  le  mal,  mais  non  pour  faire  mal  à  aucun,  et  je  ne  vous  en  ferai  pas  ;  j'espère 
que  vous  ne  m'en  donnerez  pas  sujet.  Si  vous  le  faites,  il  faudra  que  l'on  me  par- 
donne ce  que  m'imposent  mes  devoirs  envers  le  peuple. 

»  Si  votre  bon  sens  vous  dispose  dans  cette  voie,  sachez  que  je  suis  votre  ser- 
viteur, 

»  Olivier  Cromwell.  » 

«  Soyez  assuré  que  je  ne  veux  vous  enlever  par  de  belles  paroles  ni  vos  maisons 
ni  votre  liberté.  » 

On  doit  noter  le  grand  caractère  et  les  traits  puissants  de  cette  lettre  mal  écrite; 
il  n'est  encore  qu'un  bourgeois  rebelle,  prêt  à  tout,  résolu  à  ne  rien  négliger  pour 
le  peuple  (the  public),  et  il  avertit  Barnard  de  ne  pas  essayer  de  le  duper  :  — 
Subtility  may  deceive  you,  intcgrity  tiever  loill. 

Ce  fut  vers  la  même  époque  que  le  fermier,  ayant  endossé  désormais  la  cuirasse 
noire  et  portant  la  bandoulière  de  cuir  jaune  sur  ses  épaules  robustes,  alla  rendre 
à  son  oncle  Cromwell,  le  gentilhomme  ruiné,  habitant  une  tourelle  des  marécages, 
la  petite  visite  domiciliaire  dont  nous  avons  parlé  (2).  La  province  s'accoutumait 
à  le  voir  traverser  au  grand  trot  les  cinq  comtés  de  l'association  pour  courir  au 

(1)  Voici  le  sens  de  celle  période  embrouillée  :  «  Vous  êtes  favorable  aux  moteurs  de 
troubles,  et  vous  adhérez  à  ceux  qui  se  réunissent  dans  des  intentions  suspectes  (too-too 
fuit  of  suspect).  »  Suspect  esl  le  vieux  mot  pour  suspicion. 

(2)  Voir  noire  premier  article  :  la  Jeunesse  de  Cromwell. 


346  DOCUMENTS    NOUVEAUX 

secours  et  venger  les  injures  de  ses  coreligionnaires.  Les  paysans  de  Hapton,  par 
exemple,  dans  le  comté  de  Norfolk,  étaient  fort  inquiétés,  comme  puritains,  par 
un  nommé  Brown,  qui  ne  l'était  pas.  Voici  l'épUre  courtoise  que  le  seigneur  du 
lieu,  sir  Thomas  Knyvett,  reçut  de  Cromwell;  soutenue  de  deux  cents  dévots  à 
cheval,  portant  arquebuse,  épée  en  corbeille  et  poitrinal  (1)  en  bon  état,  elle  fut 
sans  doute  de  quelque  avantage  aux  calvinistes  opprimés  de  Hapton. 

A  mon  bon  ami  Thomas  Knyvett,  écuyer,  en  sa  maison  d' Ashwellthorpe. 

cette  lettre. 

«  Janvier  1642,  Norfolk. 
»  Monsieur, 

»  Je  ne  puis  prétendre  avoir  de  crédit  auprès  de  vous  pour  aucun  service  queje 
vous  aie  rendu,  ni  vous  demander  de  faveurs  pour  ceux  que  je  pourrais  vous  ren- 
dre; mais  comme  j'ai  conscience  de  ma  disposition  à  faire,  pour  obliger  un  galant 
homme,  tout  ce  que  la  courtoisie  exige,  je  ne  crains  pas  de  commencer  en  deman- 
dant votre  protection  pour  vos  pauvres  honnêtes  voisins,  les  habitants  de  Hapton, 
lesquels,  d'après  ce  que  j'apprends,  sont  dans  une  lâcheuse  position,  et  sont  me- 
nacés de  la  voir  empirée  par  un  certain  Robert  Brown,  votre  tenancier,  qui,  peu 
satisfait  des  sentiments  de  ces  gens,  cherche  tous  les  moyens  de  les  inquiéter. 

y>  Véritablement,  rien  ne  me  pousse  à  vous  faire  celle  demande,  hormis  l'inté- 
rêt que  m'inspirent  et  leur  bonne  foi  et  les  persécutions  que  j'apprends  qu'ils  sont 
exposés  à  souffrir  pour  leur  conscience  et  pour  ce  que  le  monde  appelle  leur  obs- 
tination. 

»  Je  n'ai  pas  honte  de  solliciter  en  faveur  d'hommes  placés  en  un  lieu  quelcon- 
que sous  une  telle  oppression  ;  je  fais  en  cela  comme  je  voudrais  que  l'on  fit  pour 
moi.  Monsieur,  le  siècle  présent  esl  batailleur,  et  la  pire  des  colères,  à  mon  avis, 
est  celle  dont  la  différence  d'opinion  est  la  base;  blesser  les  hommes  dans  leurs 
personnes,  dans  leurs  maisons  ou  dans  leurs  biens,  ne  peut  y  être  un  bon  remède. 
Monsieur,  vous  ne  vous  repentirez  pas  d'avoir  protégé  contre  l'oppression  et  l'in- 
jure les  malheureux  habitants  de  Hapton,  et  la  présente  n'est  à  d'autres  fins  que 
de  vous  prier  de  le  faire.  Monsieur,  la  sincère  gratitude  et  les  plus  grands  efforts 
pour  s'acquitter  de  celte  obligation  ne  vous  manqueront  pas  de  la  part  d' 

m  Olivier  Cromwell.  » 

Le  défenseur  déterminé  des  opinions  populaires  se  montre  dans  ces  lettres  que 
Thomas  Carlyle  a  déterrées,  et  qui  dormaient  chez  les  descendants  de  Knyvett  et 
de  Barnard.  On  n'a  pas  besoin  de  commenter  celte  énergique  protection  donnée 
au  peuple  et  ce  ton  sévère,  dominateur,  décisif,  courtois  cependant.  Le  progrès  de 
Cromwell  s'y  marque  d'une  façon  certaine,  et  par  des  degrés  reconnaissables. 
Bientôt  «  l'association  puritaine  »  de  l'est  englobe  deux  nouveaux  comtés,  mou- 
vement qui  place  sept  comtés  à  la  fois  sous  l'autorité  d'un  seul  homme.  Nous  ne 
sommes  qu'en  1642.  On  avait  essayé  de  grouper  ainsi  plusieurs  autres  provinces; 
ces  associations,  qui  n'avaient  pas  de  Cromwell,  tombèrent  l'une  après  l'autre,  et 

(1)  Petronel,  espèce  de  Iromblon,  que  l'on  suspendait  sur  la  poitrine,  et  dont  la  bouche 
était  très-évasée.  Voyez  l'ouvrage  curieux  du  Dr  Meyrick,  Des  Armures  au  moyen  âge. 


SUR    OLIVIER    CROMWELL.  347 

ne  laissèrent  subsister  que  le  groupe  des  sept  comtés  de  l'est,  ayant  pour  chef  uni- 
que le  fermier  calviniste  de  Huntingdon;  on  le  voit,  c'est  l'homme  de  sa  cause, 
celui  qui  la  sert  le  mieux. 

A  la  première  affaire,  à  Edgehill,  il  juge  que  les  commis  {apprentices)  de  Lon- 
dres et  les  fils  de  marchands  de  vin  (tapsters),  enrégimentés  par  les  communes, 
ont  de  la  peine  à  tenir  contre  des  cavaliers  faits  au  métier  des  armes;  il  commu- 
nique sa  remarque  à  son  cousin  Hampden. 

—  Nos  ennemis  sont  gens  OC  honneur,  répond  Hampden. 

—  A  Y  honneur  il  faut  opposer  la  religion. 

Telle  est  la  réponse  de  Ooinwell  ;  reconnaissant  que  l'irrégularité  serait  battue 
par  l'ordre,  il  se  met  à  chercher  l'ordre  dans  le  fanatisme,  un  ordre  bien  plus 
sévère  et  bien  plus  profond.  On  peut  voir  dans  d'Israëli  et  Butler  ce  qu'était 
l'armée  puritaine  et  ce  qu'il  en  lit.  Amas  de  haillons  et  de  lèchefrites,  de  broches 
et  de  pioches,  de  bourgeois  et  de  petits  garçons,  elle  s'organisa,  et  battit  les 
meilleures  troupes  de  l'Europe.  Cromwell  avait  compris  que  la  piété,  qui  est  un 
amour  formateur  et  transformateur,  remplacerait  lexper ienee  ;  de  ses  hommes  il 
fil  des  moines  armés,  des  moines  calvinistes  prêts  à  tout  ;  il  les  enivra  de  l'orgueil 
de  leur  grandeur,  et  n'eut  pas  de  peine,  car  lui-même  avait  cet  orgueil  et  cette 
grandeur. 

Voilà  donc  le  personnage  le  plus  calviniste  du  pays  devenu  le  premier  chef  mi- 
litaire; les  conséquences  sont  faciles  à  deviner.  Premier  calviniste,  premier  soldat, 
où  n'ira-t-il  pas  dans  un  temps  où  le  pouvoir  est  réservé  au  calvinisme,  et  au 
triomphe  militaire? 

Le  grand  acte  de  Cromwell  fut  de  régulariser  l'armée  par  le  fanatisme.  Hume 
et  Lingaid  n'en  parlent  pas;  lui-même  s'en  souvient  bien  dans  ses  discours  au 
parlement,  où  i!  répète  incessamment  qu'il  a  décidé  le  triomphe  de  la  cause  en 
faisant  de  ses  hommes  de  guerre  des  hommes  bibliques.  Tout  fui  décidé  par  cette 
transformation.  Dans  les  engagements  auxquels  les  troupes  «  régulières  et  dé- 
votes »  de  Cromvvell  prirent  part,  elles  eurent  invariablement  le  dessus.  Déjà, 
dans  un  ouvrage  où  nous  avons  voulu  grouper  les  détails  de  mœurs  les  plus 
vivement  caractéristiques  du  mouvement  social  à  cette  époque,  nous  avions  signalé, 
sans  posséder  encore  les  documents  nouveaux  dont  Carlyle  étaie  notre  opinion, 
cette  action  décisive  de  Cromvvell. 

«  C'était  un  curieux  spectacle,  disions-nous,  que  l'armée  puritaine  en  marche. 
La  caricature  y  dominait,  surtout  au  commencement  de  la  campagne.  —  «  Ils 
sont  armés  de  toutes  pièces,  dit  un  royaliste,  habilles  de  toutes  les  couleurs  et 
vêtus  de  tous  les  haillons.  Il  y  a  des  piques,  des  hallebardes,  des  épées,  des  ra- 
pières et  des  tourne-broches.  Tantôt  ils  font  halle  pour  prêcher,  tantôt  ils  chantent 
des  psaumes  en  faisant  l'exercice.  On  entend  souvent  les  capitaines  crier  :  En 
joue!  feu!  au  nom  du  Seigneur .'...  Il  y  a  des  sergents  qui  ne  font  jamais  l'appel 
de  leurs  hommes  qu'en  récitant  le  premier  chapitre  de  saint  Luc  ou  le  premier 
livre  de  la  Genèse  :  Au  commencement,  Dieu  créa  le  ciel  et  la  (erre...  Au,  c'en  le 
premier  homme;  commencement,  c'est  le  second,  et  linei  de  suite.  Chaque  roule- 
ment de  tambour  portait  aussi  un  nom  biblique.  —  Faites  battre,  disait  un  capi- 
taine, le  rappel  de  saint  Matthieu  ou  la  générale  de  l'Apocalypse.  » — Les  drapeaux 
puritains  correspondaient,  par  le  choix  extravagant  de  leurs  exergues,  à  la  singu- 
larité de  ces  détails  :  la  plupart  étaient  chargés  de  peintures  symboliques  et  de 
citations  de  la  Bible.  Un  soir,  auprès  d'York,  une  troupe  de  cavaliers  chantait,  en 


548  DOCUMENTS    NOUVEAUX 

suivant  sa  marche,  des  couplets  S3tiriques.  Un  corps  de  puritains  passait  à  peu  de 
distance,  chaulant  sur  le  même  air  les  psaumes  de  David.  Les  deux  troupes  en 
vinrent  aux  mains,  toujours  chantant,  et  se  battirent  avec  tant  de  fureur,  qu'il  n'y 
eut  que  des  morts  et  pas  de  blessés  (1).  ■ 

L'instigateur  de  ces  folies  fut  Cromwell.  II  continua  l'œuvre  de  Pym  en  trans- 
portant sur  le  champ  de  bataille  l'émotion  politique  et  la  fièvre  religieuse.  Lui- 
même  partageait  cet  enthousiasme,  et  semblait  contempler  avec  une  gaieté  sau- 
vage l'exaltation  universelle;  comme  Pym,  il  se  gardait  bien  de  la  décourager. 
Plusieurs  traités  de  discipline  militaire,  destinés  à  faire  marcher  de  front  l'austérité 
religieuse  et  les  vertus  guerrières,  furent  publiés  alors  avec  l'autorisation  et  par 
l'instigation  de  Cromwell.  et  paraissent  fort  étranges.  L'un  a  pour  titre  le  Caté- 
chisme du  soldat,  par  Robert  Ram;  l'autre,  le  Havresac  chrétien  pour  les  soldats 
du  parlement.  Rien  n'est  plus  singulier  dans  ce  genre  que  le  petit  livre  composé 
par  un  nommé  Lazare  Howard,  capitaine,  et  dont  le  but  est  de  faire  servir  chacun 
des  mouvements  du  soldat  à  son  amélioration  spirituelle;  il  est  intitulé  :  Exer- 
cices militaires  et  spirituels  pour  les  fantassins,  «  avec  les  instructions  à  donner 
pour  arriver  au  paradis  en  douze  temps,  l'arme  au  bras.  »  Ce  livre,  qu'on  pren- 
drait volontiers  pour  une  plaisanterie,  est  sérieux.  —  Il  faudrait,  dit-il,  faire  pro- 
filer à  l'âme  chaque  mouvement  du  corps,  et,  par  un  double  mouvement  simultané, 
faire  de  nous  à  la  fois  des  soldats  terrestres  et  des  soldats  célestes.  —  Or,  voici 
ce  qu'il  propose  :  chaque  commandement  prononcé,  «  demi-tour  à  gauche!  en 
avant,  marche!  etc.,  »  se  décompose  en  acrostiches,  et  un  verset,  soit  de  la  Rible, 
soit  des  psaumes,  se  trouve  attaché  à  chacune  des  lettres  qui  composent  ce  com- 
mandement. Ainsi,  après  le  commandement  :  demi-tour  à  gauche,  tous  les  soldats 
répètent  en  exécutant  le  mouvement  : 

D — onnez-nous  notre  pain  quotidien... 
E — t  pardonnez-nous  nos  offenses... 
M — arie.  pleine  de  grâces... 
I — rrité,  le  Seigneur  frappa  Sodome... 

T— on  frère  Abel,  qu'en  as-tu  fait?... 

0 — h!  vous  m'avez  précipité  dans  l'abîme!... 

U — n  enfaul  d'Abraham  dans  le  désert... 

R — achel  pleurait  et  ne  voulait  pas  se  consoler,  etc. 

Les  fantassins  continuaient  à  répéter  ces  phrases  bibliques  privées  de  sens  , 
i  mais  qui,  dit  Lazare  Howard,  étaient  un  exercice  spirituel  fort  utile,  »  jusqu'à 
ce  que  le  chef,  par  un  nouveau  commandement,  les  mît  sur  une  piste  nouvelle. 

Ces  singulières  absurdités,  encouragées  par  les  ministres  calvinistes,  qui  avaient 
pris  les  armes  en  dépit  de  leur  ministère  de  paix,  étaient  sérieusement  approu- 
vées par  Cromwell.  Le  fameux  prédicateur  Hugues  Peters,  officier  de  cavalerie, 
disait  fréquemment,  dans  le  cours  de  cetle  guerre,  <c  que  les  saints  devaient  tou 
jours  avoir  les  louanges  de  Dieu  dans  la  bouche  et  l'épée  à  deux  tranchants  dans 
les  mains.  »  Lorsque  Essex  ,  nommé  général  des  troupes  parlementaires,  quitta 
Londres,  il  pria  l'assemblée  des  théologiens  d'ordonner  un  jeûne  pour  son  succès. 
Baillie  nous  apprend  comment  ce  jeûne  fut  célébré. 

(1)  Charles  Ier,  sa  cour  et  son  parlement,  livre  m,  ch.  4. 


SUR    OLIVIER    CROMWELL.  549 

«  Nous  passâmes,  dit-il,  notre  temps  depuis  neuf  heures  jusqu'à  cinq  fort 
agréablement.  Après  que  le  docteur  Twiss  eut  fait  une  courte  prière,  M.  Marshall 
pria  longuement  pendant  deux  heures,  attaquant  on  ne  peut  plus  divinement  les 
péchés  des  membres  de  l'assemblée  par  un  discours  admirable,  pathétique  et  sage. 
M.  Arrowsmith  prêcha  ensuite  pendant  une  heure,  puis  on  chanta  un  psaume. 
M.  Henderson  ouvrit  alors  une  conférence  touchante  sur  l'enthousiasme  qui  man- 
quait à  l'assemblée,  les  autres  fautes  auxquelles  il  fallait  remédier,  et  sur  la  né- 
cessité de  prêcher  contre  toute  sorte  de  sectes,  spécialement  contre  les  anabaptistes 
et  les  antinomiens.  Le  docteur  Twiss  finit  par  une  courte  prière  et  une  bénédic- 
tion :  Dieu  nous  assista  vraiment  dans  tout  cet  exercice  militaire,  qui  dura  huit 
heures,  et  nous  devons  en  attendre  une  miséricorde  signalée.  » 

Essex,  homme  d'esprit  et  d'une  raison  calme,  se  laissa  bientôt  dépasser  par  le 
moteur  ardent  de  eette  guerre  sainte,  par  le  calviniste  populaire  et  le  fermier  ré- 
solu. Cromwell ,  d'abord  second  commandant  des  puritains,  monta  au  premier 
rang,  qu'il  garda;  ceux  qui  le  soutenaient  étaient  surtout  les  francs-tenan- 
ciers ou  leurs  fils»  soldats  par  sentiment  du  devoir,  enthousiastes  de  religion 
et  de  politique.  A  leur  tête,  il  se  trouva  maître  du  mouvement  révolutionnaire  et 
guerrier. 

Dès  1643,  les  journaux  signalent  comme  le  plus  heureux  et  le  plus  biblique  des 
soldats  parlementaires  —  that  valicmt  soldier,  M.  Cromwell.  Ses  bulletins  font 
autorité;  le  premier  de  ces  bulletins  est  daté  de  Grantham  (1)  : 

A cette  lettre. 

«  Grantham,  13  mai  1643. 
»  Monsieur, 

*  Dieu  nous  a  accordé  ce  soir  une  glorieuse  victoire  sur  nos  ennemis.  Ils  avaient 
d'après  ce  que  nous  apprenons,  vingt  et  un  étendards  de  cavalerie  légère,  et  deux 
ou  trois  de  dragons. 

»  C'est  vers  le  soir  qu'ils  sont  sortis  et  se  sont  formés  devant  nous  ,  à  deux 
milles  de  la  ville.  Aussitôt  que  nous  entendîmes  le  cri  d'alarme,  nous  déployâmes 
nos  forces,  qui  consistaient  en  douze  escadrons,  et  les  mîmes  en  bataille.  —  Quel- 
ques-uns de  nos  soldats  étaient  dans  un  état  de  faiblesse  et  de  fatigue  aussi  grand 
que  vous  ayez  jamais  vu  :  il  a  plu  à  Dieu  de  faire  pencher  la  balance  en  faveur  de 
cette  poignée  d'hommes,  car  après  que  les  deux  partis  furent  restés  pendant  quel- 
que temps  en  face  l'un  de  l'autre  hors  de  portée  du  mousquet,  et  quand  les  dra- 
gons des  deux  côtés  eurent  échangé  des  coups  de  fusil  pendant  une  demi-heure 
ou  plus,  l'ennemi  n'avançant  pas  sur  nous,  nous  résolûmes  de  le  charger,  et  appro- 
chant de  lui  après  une  fusillade  de  part  et  d'autre,  nous  avançâmes  avec  nos  esca- 
drons au  grand  trot.  L'ennemi  nous  attendait  de  pied  ferme;  nos  hommes  le 
chargèrent  résolument;  par  la  Providence  divine,  nous  le  mîmes  aussitôt  en  dé- 
route. Tout  prit  la  fuite,  fut  poursuivi  et  sabré  pendant  deux  ou  trois  milles. 

j)  Je  crois  que  dans  la  poursuite  plusieurs  de  nos  soldats  ont  tué  chacun  deux 
ou  trois  hommes  ;  mais  nous  ne  sommes  pas  certains  du  nombre  des  morts.  Nous 
avons  fait  quarante-cinq  prisonniers,  outre  les  chevaux  et  les  armes  tombés  en 

(1)  Perfect  Diurnals,  etc.,  fc22-29  may  1645.  (Journal  parfait,  etc.) 

TOME    1.  24 


350  DOCUMENT»    NOUVEAUX 

notre  possession  ;  nous  avons  délivré  plusieurs  prisonniers  qu'ils  nous  avaieni  faits 
depuis  peu,  et  nous  leur  avons  pris  quatre  ou  cinq  étendards. 

»  Je  suis 

»  Olivier  Cromwell.  » 

La  lutte  est  décidément  engagée,  et  le  sang  coule;  partout  où  les  puritains  de 
Cromwell  font  leur  apparition,  les  cavaliers  de  Charles  Ier  sont  mis  en  fuite.  Les 
bulletins  du  fermier-colonel,  homme  d'ordre  et  qui,  rentré  dans  ses  logements, 
écrit  exactement  ce  qui  s'est  passé,  sont  fort  nombreux;  nous  ne  citerons  que  les 
premiers  en  date,  remarquables  par  la  clarté  du  détail  et  la  simplicité  de  la 
dicti  on. 

Au  comité  de  l'association,  séant  à  Cambridge. 

a  Huntingdon,  31  juillet  1643. 
»  Messieurs  , 

»  Il  a  plu  au  Seigneur  d'accorder  à  votre  serviteur  et  à  vos  soldats  une  victoire 
importante  à  Gainsborough.  Mercredi,  après  avoir  pris  Burley-House,  je  marchai 
sur  Grantham,  et  là  je  joignis  environ  trois  cents  chevaux  et  dragons  de  Nottin- 
gham.  Outre  ceux-ci,  nous  rencontrâmes,  le  jeudi  soir,  comme  il  était  convenu, 
les  hommes  de  Lincoln  à  North-Scarle,  à  environ  dix  milles  de  Gainsborough.  Là 
nous  nous  sommes  reposés  jusqu'à  deux  heures  du  matin  ,  et  alors  nous  nous 
sommes  mis  tous  en  marche  pour  Gainsborough. 

»  A  environ  un  mille  et  demi  de  la  ville,  nous  rencontrâmes  un  poste  avancé 
ennemi  d'environ  cent  chevaux.  Nos  dragons  essayèrent  de  les  repousser;  mais  l'en- 
nemi ne  mit  pas  pied  à  terre,  les  chargea  et  les  força  de  se  replier  sur  le  corps  princi- 
pal. Nous  avançâmes  jusqu'au  pied  d'uue  coiline  escarpée;  nous  ne  pouvions  la 
gravir  que  par  des  sentiers;  nos  hommes  essayèrent,  et  l'ennemi  s'y  opposa,  mais 
nous  réussîmes  et  gagnâmes  la  crête  de  la  colline.  Cela  fut  exécuté  par  les  Lincol- 
niens,  qui  formaient  l'avant-garde. 

»  Quand  nous  eûmes  tous  atteint  le  haut  de  la  colline,  nous  vîmes  un  corps 
nombreux  de  cavalerie  ennemie  devant  nous,  à  environ  une  portée  de  mousquet 
ou  plus  près,  et  une  bonne  réserve  d'un  régiment  entier  de  cavalerie  derrière. 
Nous  nous  occupâmes  à  mettre  nos  hommes  en  aussi  bon  ordre  que  possible.  Pen- 
dant ce  temps,  l'ennemi  avança  sur  nous  pour  nous  prendre  à  notre  désavantage, 
mais,  quoique  peu  en  ordre,  nous  chargeâmes  leur  corps  principal.  J'avais  laite 
droite.  Nous  vînmes  cheval  contre  cheval,  et  nous  travaillâmes  de  l'épée  et  du  pis- 
tolet un  assez  joli  espace  de  temps  (a  pre.'ty  time),  les  deux  partis  gardant  leurs 
rangs  serrés,  de  sorte  que  l'un  ne  pouvait  pas  entamer  l'autre.  A  la  lin,  ils 
plièrent  un  peu;  nos  hommes  s'en  aperçurent,  se  précipitèrent  sur  eux,  et  mirent 
immédiatement  le  corps  entier  en  déroute,  les  uns  fuyant  à  gauche,  les  autres  à 
droite  de  la  réserve  ennemie,  et  nos  gens  les  poursuivirent  et  les  sabrèrent  pen- 
dant cinq  ou  six  milles. 

»  Ayant  remarqué  ce  corps  de  réserve  immobile  et  ferme,  j'empêchai  mon 
major,  M.  Whalley,  de  les  suivie;  et  avec  mon  propre  escadron  et  le  reste  de  mon 
régiment,  en  tout  trois  escadrons,  nous   nous  réunîmes  en  un  seul  corps.    Dans 


SUR     OLIVIER    CROMW2LL.  351 

cette  réserve  était  le  général  Cavendish.  Un  moment  il  me  fit  face  ;  dans  un  autre 
iustant,  il  avait  en  tête  quatre  escadrons  de  Lincoln  :  c'était  tout  ce  qu'il  y  avait 
là  des  nôtres;  le  reste  était  occupé  à  la  poursuite.  A  la  fin,  le  général  Cavendish 
chargea  les  Lincolniens  et  les  mit  en  déroute.  Aussitôt  je  tombai  sur  ses  derrières 
avec  mes  trois  escadrons,  ce  qui  l'embarrassa  tellement,  qu'il  abandonna  la  pour- 
suite et  aurait  bien  voulu  se  défaire  de  moi  ;  mais  je  continuai  à  le  presser,  je 
culbutai  sa  troupe  jusqu'au  bas  de  la  côte  avec  grand  carnage:  le  général  et  plu- 
sieurs de  ses  hommes  furent  acculés  dans  une  fondrière,  où  mon  lieutenant  le  tua 
d'un  coup  d'épée  dans  les  fausses  côtes.  Le  reste  de  ce  corps  fut  mis  complètement 
en  déroute,  pas  un  homme  ne  tint  pied. 

»  Après  une  défaite  si  totale  de  l'ennemi,  nous  ravitaillâmes  la  ville  avec  les 
vivres  et  les  munitions  que  nous  avions  apportés.  Nous  fûmes  informés  qu'il  y 
avait  à  environ  un  mille  de  nous,  de  l'autre  côté  de  la  ville,  six  escadrons  de  cava- 
lerie et  trois  cents  fantassins.  Nous  demandâmes  à  lord  Willoughby  quatre  cents 
hommes  de  son  infanterie,  et  avec  ces  hommes  et  nos  chevaux  nous  marchâmes  à 
l'ennemi.  Quand  nous  approchâmes  de  l'endroit  où  sa  cavalerie  était  postée,  nous 
revînmes  avec  mes  escadrons  à  la  poursuite  de  deux  ou  trois  escadrons  ennemis, 
qui  se  retirèrent  dans  un  petit  village  au  bas  de  la  montagne.  Quand  nous  revînmes 
sur  la  hauteur,  nous  vîmes  au-dessous  de  nous,  à  environ  un  quart  de  mille,  un 
régiment  d'infanterie,  puis  un  autre,  puis  le  régiment  du  marquis  de  Newcastle, 
en  tout  environ  cinquante  drapeaux  d'infanterie  et  un  corps  considérable  de  cava- 
lerie; —  c'était  bien  l'armée  de  Newcastle.  Son  arrivée  si  inattendue  nous  fit  tenir 
conseil  de  nouveau.  Lord  Willoughby  et  moi,  étant  dans  la  ville,  nous  convînmes 
de  rappeler  notre  infanterie.  Je  sortis  pour  les  délivrer;  mais,  avant  mon  arrivée, 
plusieurs  de  nos  fantassins  étaient  engagés  ;  l'ennemi  avançait  avec  toutes  ses  forces. 
Notre  infanterie  se  retirait  en  désordre  avec  quelque  perte  et  regagna  la  ville,  où 
nous  sommes  maintenant.  Notre  cavalerie  eut  aussi  peine  à  se  tirer  d'affaire;  les 
hommes  et  les  chevaux  étaient  fatigués  d'un  long  combat;  cependant  ils  firent  face 
à  la  cavalerie  fraîche  de  l'ennemi,  et  par  plusieurs  mouvements  ils  se  dégagèrent 
sans  perdre  un  homme,  l'ennemi  suivant  leur  arrière-garde. 

»  L'honneur  de  cette  retraite  est  dû  à  Dieu,  ainsi  que  tout  le  reste.  Le  major 
Whalley  s'est  comporté  avec  le  courage  qui  convient  à  un  gentilhomme  et  à  un 
chrétien.  Ainsi  vous  avez  le  rapport  véridique,  aussi  bref  que  je  l'ai  pu.  Il  reste  à 
présent  à  considérer  ce  que  vous  devez  faire  en  cette  circonstance.  Que  le  Sei- 
gneur vous  inspire  ce  qu'il  faut  faire. 

»  Messieurs,  je  suis  votre  fidèle  serviteur, 

»  Olivier  Cromwell.  » 

A  la  bonne  heure!  Olivier  Cromwell  est  fort  content,  et  ce  double  élément  de 
Bible  et  de  guerre  semble  merveilleusement  lui  convenir.  L'œil  fixé  sur  le  Sei- 
gneur, «  il  sabre,  il  fait  carnage,  il  travaille  de  l'épée  et  du  pistolet  pendant  un 
joli  espace  de  temps;  »  c'est  évidemment  un  personnage  avec  lequel  il  ne  faut  pas 
plaisanter.  Pour  quiconque  n'est  pas  calviniste  pur,  il  est  sans  pitié,  et  n'a  pas  une 
larme  pour  ce  pauvre  Cavendish,  gentilhomme  de  vingt-trois  ans, aimable,  accom- 
pli, que  tous  les  cavaliers  et  les  poètes  pleurèrent,  et  qui  tomba  dans  cette  fon- 
drière, percé  à  mort  d'une  grande  épée  puritaine.  Déjà  se  réunissent  autour  du 
fermier  de  Saint-Yves  les  plus  terribles  troupiers  bibliques,  les  ironsidcs  ou  «  poi- 


552  DOCUMENTS    NOUVEAUX 

trines  d'airain  (I),  »  qui  formèrent  plus  tard  sa  vieille  garde.  Ce  sont  gens  qui  ne 
plaisantent  pas  plus  que  leur  chef;  la  force  morale  soutient  en  eux  la  vigueur  du 
corps.  «  Il  n'y  en  a  pas  un,  dit  le  journaliste  contemporain  Vicar:;,  qui  boive, 
paillarde  ou  pille.  Celui  qui  jure  paie  une  amende  de  douze  pence.  »  Cromwell 
est  le  maître  de  ces  hommes. 

Un  nouveau  monde  politique  qui  éclôt  exige  un  nouveau  roi;  le  voici.  Observez 
quel  ton  décisif  et  vigoureux  prend  ce  Cromwell  à  la  tête  de  l'association  des  sept 
comtés,  l'assurance  redoutable  avec  laquelle  il  saisit,  dès  l'origine,  la  conduite 
des  affaires,  et  surtout  sa  foi  profonde  dans  l'énergie  morale  de  son  calvinisme 
invétéré.  Étudiée  de  près,  dans  les  documents  officiels  et  les  correspondances 
authentiques,  la  vie  de  Cromwell  se  simplifie.  C'est  une  marche  constante  vers  la 
royauté  par  la  victoire,  une  permanence  de  combat  soutenue  par  la  volonté  et  la 
sagacité,  surtout  une  clairvoyance  qui  révèle  toujours  ce  que  veut  l'avenir,  et  tire 
de  la  confusion  et  du  chaos  ce  que  la  nation  calviniste  désire. 

Après  cinq  ou  six  victoires,  il  reparaît  dans  la  cathédrale  même  d'Ëly,  où  il 
avait  laissé  sa  famille  et  sa  femme.  Là  il  se  hâte  de  faire  tomber  les  quatre  surplis, 
et  comme  le  prêtre  était  à  l'autel  :  «  Allons,  cria  cette  voix  âpre,  arrivez,  monsieur, 
et  plus  d'enfantillage!  »  Le  révérend  Hitch  donna  les  quatre  surplis. 

Cependant  les  batailles  succèdent  aux  batailles;  les  «  poitrines  d'airain  »  de 
Cromwell,  qui  perd  son  fils  dans  la  guerre,  achèvent  de  s'y  bronzer,  et  Cromwell 
lui-même,  continuant  ce  mouvement  d'ascension  qui  l'emporte,  s'accoutume  à  se 
regarder,  non  plus  comme  un  mortel,  mais  comme  l'instrument  divin  des  miséri- 
cordes et  des  vengeances.  Les  sombres  vapeurs  de  Saint-Yves  se  dissipent  pour 
faire  place  à  une  activité  infatigable  et  triomphante.  Sans  doute  elle  se  montra 
farouche,  violente,  sanguinaire,  et  employa  mille  artifices;  on  ne  peut  le  soup- 
çonner de  mensonge.  Les  maux  qu'il  éprouve  sont  des  <c  visitations.  »  Les  heureux 
succès  sont  des  «  providences.  »  Il  est  si  profondément  persuadé  de  la  présence 
de  la  main  divine,  qu'il  touche  à  la  fois  à  la  superstition  et  au  fanatisme,  et,  quoi 
qu'en  dise  Voltaire,  cela  ne  le  rapetisse  pas;  on  peut  être  enthousiaste  et  grand, 
comme  on  peut  être  sensément  petit.  Cromwell  portait  la  Bible  dans  le  cœur, 
Calvin  dans  le  cerveau.  C'est  cette  foi,  celte  ardeur  de  conviction  que  Carlyle 
exalte,  non  sans  raison.  Devant  elle,  les  Essex  et  les  Manchester,  les  gentilshommes 
bien  élevés,  un  peu  sceptiques,  à  demi  calvinistes,  ne  tardent  pas  à  s'effacer.  C'est 
Cromwell  qui,  un  jour  de  bataille,  comme  on  lui  disait  que  le  roi  en  personne  con- 
duirait son  armée,  répliqua  :  «  Je  tirerai  sur  lui  comme  sur  un  autre!  »  C'est 
encore  Cromwell  qui  s'écrie  devant  son  état-major  :«  On  ne  sera  bien  en  Angleterre 
que  lorsqu'il  n'y  sera  plus  question  de  noblesse!  »  Enfin,  c'est  lui  qui  fait  décré- 
ter, «  l'abnégation  calviniste  »  (self-denying)  comme  loi  de  l'état,  et  qui  décide 
le  parlement  à  «  modeler  »  l'armée  sur  le  type  biblique  (new-model)  :  extrava- 
gantes inventions  d'un  protestantisme  extrême,  folies  décisives  qui  donnaient  un 
corps  et  une  discipline  aux  plus  ardentes  passions  de  l'époque,  de  la  race  et  du 
pays.  L'ombre  de  Knox  dut  se  réjouir  et  Rome  trembler.  Les  modérés  furent 
forcés  de  se  taire;  Essex  reçut  une  pension  qu'on  ne  lui  paya  guère,  Manchester 
s'éclipsa  dans  les  comités  administratifs,  et  comme  on  avait  grand  besoin  de 
Cromwell,  qui  était  à  la  fois  le  meilleur  soldat,  le  plus  dur  à  la  peine  et  le  plus 
dévot  puritain,  le  parlement  le  nomma  lieutenant  général  et  le  laissa  dans  les 

(1)  Littéralement  ;  côtes  de  fer.  Voyez  Baies,  EUnchus  Moluum. 


SUR    OLIVIER    CROMWELL.  3b5 

comtés  de  l'est  continuer  à  protéger  les  calvinistes.  Le  roi  battu ,  bivouaquant 
dans  les  champs  et  au  sommet  des  collines,  échappant  à  la  fureur  puritaine  par 
des  marches  et  des  contre-marches,  errant  des  mois  entiers  comme  un  bohème 
dans  son  royaume  insurgé,  tantôt  passant  la  nuit  sous  un  hangar,  tantôt  déguisé 
«  en  groom  »  après  une  défaite,  soutenait,  avec  un  front  calme  et  avec  une  rési- 
gnation que  M.  Carlyle  n'admire  pas  assez,  cette  triste  fortune.  Bristol  tombait 
aux  mains  des  parlementaires;  les  royalistes  commençaient  à  s'enfermer  dans 
leurs  châteaux  et  forteresses,  et  rien  ne  causait  plus  de  joie  aux  calvinistes  que 
la  chute  de  ces  monuments  féodaux. 

Près  de  Basingstoke,  dans  le  Hampshire,  s'élevait  un  manoir  fortifié  apparte- 
nant au  marquis  de  Winchester,  catholique,  grand  ennemi  des  parlementaires,  et 
d'où  depuis  quatre  années,  grâce  à  l'épaisseur  de  ses  murailles  et  aux  localités,  le 
marquis  et  sa  famille,  entourés  de  nombreux  serviteurs,  avaient  bravé  les  ennemis 
du  trône  et  de  la  noblesse.  Basing-House  (le  château  deBasing)  avait  soutenu  qua- 
tre sièges  et  restait  debout,  en  dépit  de  la  population  calviniste,  qui  s'irritait  et 
aurait  donné  beaucoup  pour  jeter  à  bas  «  le  repaire  papiste.  »  Olivier  Cromwell 
alla  droit  à  ce  château,  composé  de  deux  bâtiments,  la  vieille  forteresse  et  le  châ- 
teau neuf,  et  entouré  d'un  mur  de  circonvallation  de  près  d'un  mille  de  tour.  Il 
canonna  le  rempart  pendant  une  journée;  ses  «  poitrines  d'airain  »  firent  le  reste, 
et  l'étendard  calviniste  fut  planté  sur  la  tour  de  Basing.  Avec  Cromwell  se  trou- 
vait le  célèbre  prédicateur  Hugues  Peters,  dont  nous  avons  parlé  plus  haut,  et  au- 
quel le  parlement  assemblé  demanda  un  rapport  spécial,  tant  la  chose  semblait 
importante.  On  ne  sera  pas  fâché  d'écouter  ce  puritain,  dont  le  journal  des  com- 
munes a  conservé  les  paroles,  et  de  voir  par  ses  yeux  la  forteresse  de  1645,  le 
siège,  la  défense,  l'ameublement,  le  détail  complet,  vainqueurs  et  vaincus,  passions 
et  fureurs,  si  souvent  mal  imités  par  le  roman  et  par  l'histoire.  Hugues  Peters,  le 
prédicant,  tête  rasée,  vêtu  de  son  pourpoint  noir  flottant,  chaussé  de  ses  immenses 
bottes  militaires,  et  la  rapière  au  côté,  raconta  donc  : 

«  Qu'il  était  venu  dans  Basing-House  le  mardi  IA  octobre  1645;  —  qu'il  avait 
examiné  d'abord  les  ouvrages,  qui  étaient  nombreux,  la  circonvallation  ayant  au 
delà  d'un  mille  de  tour.  La  vieille  maison  était  restée  (d'après  ce  que  l'on  rapporte) 
pendant  deux  ou  trois  cents  ans  un  nid,  un  repaire  d'idolâtrie  ;  la  nouvelle  maison 
était  supérieure  à  l'autre  en  beauté  et  en  magnificence,  et  toutes  les  deux  dignes 
de  recevoir  la  cour  d'un  empereur. 

»  Il  paraît  qu'avant  l'assaut,  dans  les  deux  maisons,  les  appartements  étaient 
tous  entièrement  meublés  ;  elles  renfermaient  des  provisions  pour  des  années 
plutôt  que  pour  des  mois  Quatre  cents  quarters  de  froment  (trois  mille  deux  cents 
boisseaux),  plusieurs  chambres  pleines  de  lard,  chacune  en  contenant  des  flèches 
par  centaines,  du  fromage  en  proportion,  et  de  la  farine  d'orge,  du  bœuf,  du 
porc;  plusieurs  celliers  remplis  de  bière,  et  de  la  meilleure.  »  —  M.  Peters 
l'avait  goûtée. 

«  Dans  une  chambre  un  lit  complet  qui  coûtait  1,300  liv.  (32,500  fr.).  Beau- 
coup de  livres  papistes,  des  chapes  et  autres  ornements.  En  vérité,  la  maison  était 
dans  toute  sa  gloire,  et  l'ennemi  était  persuadé  que  c'était  le  dernier  endroit  que 
le  parlement  pourrait  prendre,  parce  qu'il  avaii  souvent  résisté  aux  forées  que 
nous  y  avions  envoyées  précédemment.  Dans  les  diverses  chambres  et  dans  toute 
la  maison,  il  y  eut  soixante-quatorze  hommes  de  tués  et  nue  seule  femme,  la  fille 
du  docteur  Griftiths;  par  ses  injures,  la  pauvre  dame  avait  exaspéré  nos  soldats, 


364  DOCUMENTS     NOUVEAUX 

déjà  échauffés  par  l'action.  —  Là  restèrent  étendus  morts  le  major  Cuffle,  homme 
d'une  grande  importance  parmi  eux  el  célèbre  papiste,  il  fut  tué  par  les  mains 
du  major  Harrison,  cet  homme  pieux  et  vaillant,  »  —  le  boucher  Harrison,  — 
«  et  Robinson  l'acteur,  que  l'on  avait  vu  un  peu  avant  l'assaut  parodier  le  parle- 
ment et  notre  armée,  et  les  tourner  en  ridicule.  Huit  ou  neuf  dames  de  rang,  qui 
fuyaient  ensemble,  furent  traitées  un  peu  grossièrement  par  la  soldatesque,  cepen- 
dant pas  malhonnêtement,  si  Ton  considère  le  feu  de  l'action. 

»  Les  soldats  continuèrent  le  pillage  jusqu'au  mardi  soir;  un  soldat  eut  pour 
sa  part  cent  vingt  pièces  d'or;  d'autres  de  l'argenterie,  d'autres  des  bijoux;  — 
dans  le  nombre,  il  y  en  eut  un  qui  avait  trois  sacs  d'argent,  et,  faute  d'avoir  su 
garder  le  secret,  son  butin  retomba  dans  le  pillage  général,  et  il  n'eut  à  la  fin 
qu'une  demi-couronne  pour  sa  part. —  Les  soldats  vendirent  le  blé  aux  paysans, 
et  ils  maintinrent  assez  bien  les  prix  pendant  quelque  temps;  mais  ensuite  le 
marché  faiblit,  et  la  hâte  fit  baisser  la  marchandise.  Après  cela,  ils  vendirent  les 
meubles,  jusqu'à  ce  qu'ils  eussent  enlevé  les  tabourets,  les  chaises  et  les  gros 
meubles,  qu'ils  vendirent  en  bloc  aux  gens  de  la  campagne. 

»  Dans  tous  ces  grands  bâtiments,  avant  le  soir,  il  ne  restait  pas  une  barre  de 
fer  aux  fenêtres,  excepté  où  il  y  avait  le  feu.  A  la  fin,  ils  s'en  prirent  au  plomb,  et, 
mercredi  matin,  il  restait  à  peine  une  gouttière  à  la  maison.  Ce  que  les  soldats 
laissèrent,  le  feu  s'en  empara,  et  cela  avec  une  rapidité  extraordinaire;  en  moins 
de  douze  heures,  il  ne  laissa  que  les  murailles  et  les  cheminées;  —  il  avait  été 
allumé  par  une  de  nos  premières  grenades,  et  l'ennemi  avait  négligé  de  l'éteindre.  » 
—  Quelle  scène! 

«  Nous  ne  savons  pas  comment  évaluer  exactement  le  nombre  de  personnes 
que  la  maison  contenait,  car  nous  n'avons  pas  tout  à  fait  trois  cents  prisonniers, 
et  nous  avons  trouvé  peut-être  une  centaine  de  tués;  —  plusieurs  corps  étant  sous 
les  décombres  ne  furent  pas  découverts  tout  de  suite.  Seulement ,  en  approchant 
de  la  maison,  mardi  soir,  nous  enlendimes  sortir  des  caves  des  cris  de  gens  qui  de- 
mandaient quartier  ;  mais  nos  hommes  ne  pouvaient  pas  aller  à  eux,  ni  eux  venir 
à  nous.  Parmi  les  morts  que  nous  vîmes,  il  y  avait  un  de  leurs  officiers  étendu 
par  terre;  il  paraissait  d'une  taille  si  extraordinaire,  qu'on  le  mesura;  depuis  le 
bout  des  orteils  jusqu'au  haut  de  la  tête,  il  avait  neuf  pieds  de  long  (1).  » 

«  Le  marquis  ayant  été  pressé  par  M.  Peters  de  se  rendre  avant  que  l'on  en  vînt  à 
l'assaut,  s'écria  que,  si  le  roi  n'avait  pas  d'autre  possession  que  Basing-House  en 
Angleterre,  il  s'exposerait  au  même  hasard  et  se  défendrait  jusqu'à  la  dernière  ex- 
trémité. —  Ces  papistes  trouvaient  dans  leur  malheur  cette  consolation  ,  que 
Basing-House  était  surnommé  Loyauté.  Mais,  au  sujet  du  roi  et  du  parlement,  il 
fut  bientôt  réduit  au  silence  :  tout  ce  qu'il  put  dire,  c'est  qu'il  espérait  que  le  roi 
pourrait  avoir  son  jour.  Ainsi  il  a  plu  au  Seigneur  de  montrer  sur  quelle  semence 
mortelle  croît  toute  gloire  terrestre,  et  combien  justes  et  équitables  sont  les  voies 
de  Dieu,  qui  prend  les  pécheurs  dans  leurs  propres  pièges,  et  élève  les  mains  de 
son  peuple  méprisé. 

»  Voici  la  vingtième  garnison  prise  cet  été  par  cette  armée,  —  et  je  crois  que 
la  plupart  de  ces  victoires  ont  été  la  réponse  aux  prières,  et  les  trophées  de  la  foi 
accordés  à  quelque  serviteur  de  Dieu.  Le  commandant  de  cette  brigade,  le  lieute- 
nant général  Cromwell,  a  passé  beaucoup  de  temps  avec  Dieu  en    prière,  la  nuit 

(1)  On  sait  que  le  pied  anglais  équivaut  à  dix  pouces  et  demi  du  nôtre. 


SUR     OLIVIER    CROIKWSLL.  $$3 

avant  l'assaut  ;  et  rarement  il  combat  sans  être  appuyé  sur  quelque  texte  de 
l'Écrilure.  Cette  fois  il  se  reposait  sur  cette  bienheureuse  parole  de  Dieu  écrite 
dans  le  cent  quinzième  psaume,  huitième  verset  :  Xo?i  à  moi,  ô  Seigneur  !  non  à 
moi,  mais  à  ton  nom  donne  la  gloire  .'...  Les  idoles  sont  d'argent  et  d'or  ;  elhs  sont 
l'ouvrage  des  hommes!  Ceux  qui  les  font  sont  semblables  à  elles,  et  ainsi  est  chacun, 
qui  se  fie  en  elles.  Ce  qui  a  été  accompli.  » 

M.  Peters  présenta  l'étendard  du  marquis  lui-même,  il  l'avait  apporté  de  Basing. 
On  y  lisait  écrits  ces  mots  :  Donec  pax  redeat  terris,  la  devise  choisie  par  le  roi 
Charles  pour  ses  médailles  de  couronnement. 

Le  psaume  médité  par  le  calviniste  Cromwell  avant  l'action  était  un  de  ceux  que 
les  protestants  appliquaient  le  plus  volontiers  à  l'église  romaine  accusée  par  eux, 
et  bien  injustement,  d'idolâtrie  et  de  paganisme.  Dans  ce  triomphe  du  calvinisme 
démocratique  et  septentrional,  c'est  Cromwell  qui  joue  le  rôle  de  Mahomet  ;  huma- 
nité, courtoisie,  élégance,  respect  du  sexe  et  des  arts,  sont  sacrifiés  au  succès  de 
cette  terrible  cause,  et  l'on  doit  remarquer  que  parmi  les  prisonniers  faits  dans  la 
résidence  magnifique  de  Basing  se  trouvaient  deux  artistes  anglais,  les  premiers 
de  leur  époque,  Iuigo  Jones,  l'architecte,  et  le  graveur  Hollar,  dont  les  cuivres 
sont  des  chefs-d'œuvre. 

Pendant  que  Cromwell,  plus  populaire  encore  après  la  prise  de  la  forteresse  ca- 
tholique de  Basing,  poursuit  avec  une  opiniâtre  ardeur  son  sillon  calviniste,  les 
dernières  forces  du  roi  sont  écrasées  près  de  Chester,  et  Charles  Stuart,  trop  con- 
fiant dans  son  origine  écossaise,  va  se  livrer  aux  Écossais,  qui  aiment  les  Sluârts; 
il  oublie  qu'ils  sont  avant  tout  protestants,  que  le  calvinisme  l'emporte  chez  eux 
sur  la  nationalité,  et  que  ces  puritains  ont  poursuivi  jusqu'à  la  mort  la  catholique 
Marie,  sa  grand'mère.  Il  ne  lui  reste  pas  un  seul  homme  de  troupes,  mais  seule- 
ment le  litre  de  roi,  et  le  fantôme  d'un  pouvoir  encore  respecté.  Qu'il  ail  voulu 
finasser  et  temporiser  en  de  si  tristes  circonstances,  cela  est  naturel:  on  a  paru 
croire  qu'il  lui  était  facile  de  diriger  sa  barque  entre  le  calvinisme  écossais  et  la 
démocratie  biblique  de  Cromwell,  surtout  contre  le  vaste  mouvement  septentrio- 
nal du  protestantisme  armé.  Ce  n'était  pas  à  lui  qu'on  en  voulait,  mais  à  la  che- 
valerie el  au  papisme;  le  11  février  1847,  Fairfax  lui-même,  rencontrant,  sur  la 
route  4e  Holmby,  le  roi,  que  les  Écossais  venaient  de  livrer,  «  descendit  de 
cheval  (1),  dit  Wbitlocke,  baisa  la  main  royale,  remonta  ensuite,  et  fit  route  avec 
lui  en  causant  très-respectueusement.  » 

Charles  Ier,  qui  lisait  VAstrëe  avec  tant  de  bonheur  dans  sa  jeunesse,  et  qui 
pendant  sa  vie  en  a  toujours  pratiqué  les  maximes  romanesques,  une  fois  livré  par 
les  puritains  écossais,  peu  sensibles  à  sa  chevaleresque  démarche,  ne  fait  plus  que 
languir  et  se  traîner  de  prison  en  prison,  et  de  douleur  en  douleur,  jusqu'à  l'écha- 
faud  qui  l'attend.  La  cause  de  Cromwell  et  du  protestantisme  triomphe,  non  sans 
apporter  ses  embarras  et  ses  misères.  Quel  protestantisme  dominera?  Celui  qui 
détruit  une  portion  du  christianisme,  ou  celui  qui  le  détruit  tout  entier?  Celui  qui 
impose  un  certain  dogme  général  et  fait  de  la  communauté  religieuse  «  une  plate- 
forme, »  selon  la  phrase  du  temps,  ou  bien  celui  qui,  plus  fidèle  à  son  principe 
d'examen,  en  fait  un  domaine  accidenté,  établissant  radicalement  la  liberté  de 
l'homme,  et  permettant  à  sa  pensée  d'être  luthérienne,  browuienne,  schismatique, 
érastienne,  même  socinienne?  Que  taire?  Comment  arrêter  ou  servir  ce  développe- 

(1)  Whitlockc.  p.  242. 


356  DOCUMENTS    NOUVEAUX 

ment  naturel  du  principe  calviniste?  L'âme  de  Cromwell  est  triste  et  retombe 
dans  ses  ténèbres  mélancoliques.  Les  communes,  préférant  l'ordre  à  la  liberté, 
penchent  vers  le  protestantisme  uniforme,  le  presbytéranisme.  L'armée,  qui  a  vécu 
d'une  vie  indépendante  et  biblique,  réclame  la  liberté  indéfinie  de  l'examen  reli- 
gieux ;  entre  l'armée  et  les  communes,  la  guerre  éclate.  «  Jamais,  écrit  Cromwell 
à  Fairfax,  les  cœurs  des  hommes  ne  furent  remplis  de  plus  d'amertume;  mais, 
certes,  le  démon  n'a  qu'un  temps  :  monsieur,  il  est  bon  que  l'âme  s'affermisse 
contre  ces  choses.  La  nue  simplicité  du  Christ  en  viendra  à  bout  au  moyen  de  la 
raison  et  de  la  patience  qu'il  lui  plaît  d'accorder.  »  A  ce  curieux  petit  billet  daté 
de  1646,  et  qui  ne  laisse  pas  douter  de  sa  persistance  dans  la  dévote  ferveur  de 
ses  premières  années,  il  ajoute  cet  étrange  post-scriptum  :  «  Le  jour  de  vigile- 
jeûne,  on  a  posté  deux  cents  hommes  de  cavalerie  et  d'infanterie  dans  Covent- 
Garden,  pour  nous  empêcher,  «  nous  autres  soldats  (us  soldiers),  »  de  couper  le 
cou  des  presbytériens.  Voilà  de  beaux  tours  que  l'on  joue  à  Dieu!  » 

Lui-même  logeait  assez  près  de  Covent-Garden,  et  sans  doute  les  deux  cents 
hommes  postés  par  les  communes,  pour  défendre  le  parlement  et  le  presbytéra- 
nisme, auront  passé  sous  sa  fenêtre.  Il  a  marié  ses  deux  filles,  Elisabeth  et  Bri- 
gitte, cette  dernière  au  général  Ireton,  le  républicain.  Il  aime  beaucoup  Brigitte, 
qui  est  une  fille  sérieuse  et  résolue,  et  il  trouve  le  temps,  vers  cette  époque,  de  lui 
envoyer  de  petits  sermons  épistolaires  dont  voici  un  échantillon. 

A  ma  file  bien-aimée  Brigitte  Ireton,  à  Cor?ibury,  au  quartier  général, 

cette  lettre. 

a  Chère  fille, 

»  Je  n'écris  pas  à  ton  mari,  qui,  lorsqu'il  reçoit  une  ligne  de  moi,  m'en  renvoie 
des  milliers,  ce  qui  le  fait  veiller  fort  tard...  Ensuite,  j'ai  d'autres  affaires  à  soigner 
maintenant. 

»  Votre  sœur  Claypole  est  exercée  par  quelques  pensées  troublées.  Elle 

voit  sa  propre  vanité  et  les  torts  de  son  esprit  charnel  ;  déplorant  quoi,  elle  cher- 
che, je  l'espère  au  moins,  cela  seul  qui  satisfait.  Chercher  ainsi,  c'est  prendre  la 
première  place  après  ceux  qui  trouvent.  Tout  fidèle  et  humble  cœur  qui  cherchera 
bien  sera  sûr  de  trouver  à  la  fin.  Heureux  qui  cherche!  Heureux  qui  trouve!  Qui 
jamais  a  goûté  les  grâces  du  Seigneur,  sans  bien  comprendre  notre  vanité,  égoïsme 
et  méchanceté?  Qui  jamais  a  goûté  cette  grâce  et  n'en  a  pas  désiré  et  ardemment 
sollicité  la  pleine  jouissance?  Cher  cœur,  sollicite  bien.  Que  ni  ton  mari,  ni  rien 
ne  refroidisse  ton  affection  pour  le  Christ.  J'espère  que  ton  mari  ne  sera  pour  toi 
qu'un  stimulant  religieux.  Ce  que  tu  dois  aimer  en  lui,  c'est  l'image  du  Christ 
qu'il  porte.  Vois  cela,  préfère  cela,  et  tout  le  reste  pour  cela.  Je  prie  pour  toi  et 

lui.  Prie  pour  moi 

»  Ton  père, 

»  Olivier  Cromwell.  » 

Cet  homme  est  resté  le  même  depuis  la  solitude  de  Saint-Yves;  la  guerre,  la 
renommée,  les  mouvements  politiques,  ne  l'ont  pas  changé.  Après  avoir  vaincu  le 
roi  qui  est  en  prison,  la  chevalerie  qui  se  soumet  avec  rage,  et  le  catholicisme  qui 
se  cache,  il  a  un  second  combat  à  livrer  :  il  lui  faut  non-seulement  faire  triom- 


SUR    OLIVIER    CROMWELL.  5157 

pher  le  principe  définitif  d'examen  et  d'indépendance  calviniste,  mais  écraser  les 
communes,  et  donner  le  pouvoir  aux  troupes  puritaines,  espèce  de  parlement  bi- 
blique et  armé. 

Incorporé  à  l'armée,  il  ne  pouvait  se  maintenir  qu'avec  elle,  et,  s'il  cédait  aux 
girondins  de  l'époque,  gens  remarquables  d'ailleurs,  il  était  perdu,  lui  et  la  cause 
calviniste.  Denzil-Holles  ,  un  de  ces  presbytériens,  n'a-t-il  pas  dit  que,  c  si  le  roi 
venait  à  eux,  on  lui  remettrait  la  couronne  sur  la  tête?  »  L'arrogance  et  les  airs 
dominateurs  de  ces  gens  de  loi  n'ont-i's  pas  mécontenté  l'armée  ?  Ceux  qui  ont 
conquis  l'indépendance  populaire  et  la  liberté  calviniste,  les  saints  en  un  mot,  ne 
semblent-ils  pas  sur  le  point  d'être  débordés  et  mis  de  côté  par  les  modérés  et  les 
gens  de  loi  ?  C'est  ce  que  dit  un  jour  Cromvvell  à  son  ami  Ludlow  :  «  Nous  ne  se- 
rons quittes  de  ces  gens-là  que  si  les  soldats  viennent  leur  tirer  les  oreilles?  »  Et 
c'est  ce  qui  arriva.  L'armée  publia  son  manifeste;  la  Cité  riposta.  L'armée  était 
d'accord  avec  le  vrai  sentiment  calviniste;  Cromwell  la  commandait,  elle  eut  le 
dessus.  Bientôt  les  onze  membres,  chefs  de  ce  qu'on  peut  nommer  la  Gironde  pres- 
bytérienne, furent  éliminés,  et  laissèrent  l'armée  maîtresse  du  terrain,  après  quoi 
elle  fit  son  entrée  solennelle  dans  Londres  et  dans  la  Cité,  trois  hommes  sur  chaque 
rang,  avec  des  branches  de  laurier  sur  les  chapeaux  et  l'épée  au  fourreau.  «  Le 
service  divin  et  le  sermon  calviniste  de  Putney  satisfirent  pleinement  les  auditeurs.» 
Le  roi  s'enfuit  de  Hampton-Court;  il  peut  rallier  des  partisans,  et  tout  n'est  pas 
encore  gagné.  Réfugié  et  bientôt  prisonnier  dans  l'île  de  Wight,  il  donne  à  sa  si- 
tuation douloureuse  toute  la  dignité  d'une  résignation  héroïque  et  sereine.  Cepen- 
dant le  vrai  roi,  le  roi  de  l'armée  et  du  puritanisme,  Cromwell,  reçoit  du  peuple 
qu'il  a  défendu  une  liste  civile  que  l'on  prélève  sur  les  terres  confisquées  au  mar- 
quis de  Worcester  et  à  quelques  autres.  La  lettre  suivante,  adressée  aux  com- 
munes, prouvera  combien  Cromvvell  savait  mépriser  le  petit  intérêt  et  le  sacrifier 
au  grand,  le  présent  à  l'avenir. 

Au  comité  des  pairs  et  des  communes,  etc.,  siégeant  à  Derby. 

«  Les  deux  chambres  du  parlement  ayant  dernièrement  conféré  à  moi  et  à  mes 
héritiers  1,680  livres  sterling  par  année,  prises  sur  les  propriétés  de  lord  Worces- 
ter, et  la  nécessité  des  temps  requérant  le  secours  des  citoyens,  je  fais  ici  à  l'état 
l'offre  de  1,000  livres  sterl.  à  lui  payer  annuellement  surcette  somme,  payable  tous 
les  six  mois,  par  sommes  de  500  livres,  à  dater  de  Noël  prochain,  et  cela  pendant 
cinq  années,  si  la  guerre  continue  avec  l'Irlande,  et  si  je  vis  jusque-là.  Le  parle- 
ment disposera  de  l'usage  à  faire  de  ces  1,000  livres,  à  moins  que  le  paiement  n'en 
soit  suspendu  par  la  guerre  ou  par  un  accident  quelconque. 

»  En  outre,  comme  il  m'est  dû  une  solde  arriérée  de  près  de  1,500  livres  sterl., 
comme  lieutenant  général,  ainsi  qu'une  somme  plus  considérable  à  litre  de  gou- 
verneur de  l'île  d'Ëly,  je  remets  et  tiens  quitte  l'état  de  tout  paiement  à  opérer 
pour  cette  cause,  et  le  reconnais  par  ces  présentes  libéré  de  toute  dette  à  mon 
égard. 

»  Olivier  Cromvvell.  » 

Tout  en  soignant  ainsi  les  intérêts  de  sa  gloire  et  de  son  ambition,  et  en  cal- 
mant les  jalousies  par  cette  prudente  générosité,  il  marie  fort  bien  ses  deux  autres 
filles  (tioo  Utiles  wenches),  Marie  et  Françoise,  et  ce  pauvre  Richard,  qui  n'aimait 


338  POCUWENTS    NOUVEAUX 

pas  la  poudre  à  canon,  et  qui  devait  occuper  un  mois  le  trône  paternel.  Carlylo 
réimprime  consciencieusement  les  dix  lettres  relatives  au  contrat  de  mariage,  et 
qui  montrent  Cromwell,  comme  toujours,  avisé,  prévoyant  et  clairvoyant  quant  à 
ses  affaires  personnelles, 

Le  parti  modéré,  le  parti  de  l'ordre  presbytérien,  veut  reprendre  le  dessus,  et 
fait  un  dernier  effort  qui  contraint  Cromwell  à  quitter  Londres,  et  à  endosser  le 
harnais  de  nouveau.  La  bataille  de  Preston  lui  assure  la  victoire  définitive,  et  l'ar- 
mée biblique  est  maîtresse.  Tout  plie,  tout  cède  ;  les  Écossais  eux-mêmes,  qui  se 
sont  révoltés  contre  les  indépendants,  écoutent  avec  plaisir  les  sermons  du  révé- 
rend Stapylton,  qui  leur  prêche  l'indépendance  de  l'examen.  «  Pendant  que  nous 
minions  le  château,  dit  Cromwell  (i),  M.  Stapylton  prêchait,  et  les  auditeurs  té- 
moignaient leur  satisfaction  par  des  gémissements,  selon  leur  manière  nationale 
(in  their  nsiial  way  of  groans).  » 

Au  milieu  de  tout  cela,  on  ne  savait  que  faire  du  roi,  lequel  ne  savait  que  faire 
de  lui-même,  et,  dans  des  négociations  sans  fin,  on  proposait,  de  part  et  d'autre, 
des  clauses  illusoires  que  personne  ne  voulait  accepter.  Un  seul  homme,  Crom- 
well, le  chef  de  l'armée  et  l'homme  de  la  Bible,  grandissait  dans  l'orage.  L'Ecosse 
était  domptée.  Le  puritain  chargé  de  la  garde  du  roi  est  le  jeune  colonel  Robert 
Hammond,  que  Cromwell  aime  beaucoup,  mais  qui  est  rempli  de  doutes  et  de  scru- 
pules religieux  sur  la  légalité  même  de  la  conduite  tenue  par  les  communes. 
Cromwell  prend  la  peine  de  lui  écrire  une  lettre  de  vingt  pages,  qui  atteste  élo- 
quemment  la  sincérité  du  puritain.  C'est  toujours  le  même  mysticisme  sombre  et 
profond,  la  même  conviction  que  Dieu  est  là,  omniprésent  et  omniscient,  guidant 
le  bras,  dirigeant  le  glaive,  vengeur  éternel.  «  0  cher  Robin,  dit  Cromwell,  vous 
avez  vos  doutes,  et  moi  aussi.  Dieu,  dites-vous,  a  créé  les  puissances  pour  qu'on 
leur  obéisse.  Oui,  Robin  ;  mais  je  suis  loin  de  penser  que  les  puissances  ont  le 
plein  droit  de  tout  faire  (anything)  et  d'exiger  l'obéissance.  Tout  le  monde  avoue 
qu'il  y  a  des  circonstances  où  la  résistance  est  légale.  Si  cela  est,  votre  argument 
tombe  et  les  conséquences  aussi.  En  réalité,  cher  Robin,  pour  ne  pas  multiplier 
les  mots,  la  vraie  question  est  de  savoir  si  notre  situation  est  celle  d'une  résistance 
légale...  Seulement  cherche  dans  ton  cœur  une  réponse  à  ces  deux  ou  trois  ques- 
tions :  1°  Le  salut  du  peuple  est-il  la  loi  suprême  ?  —  2°  Tout  le  fruit  de  la  guerre 
n'est-il  pas  sur  le  point  d'être  perdu?  —  3°  Enfin,  cette  armée  n'est-elle  pas  un 
pouvoir  réel  appelé  par  Dieu  pour  sauver  le  peuple  et  combattre  le  roi,  de  manière 
à  obtenir  ces  fruits?...  Robin,  prends  garde  aux  hommes  et  regarde  Dieu  !  ne  re- 
doute pas  les  difficultés,  mais  mesure-les  et  agis  ensuite...  Je  t'ai  écrit  tout  cela 
parce  que  mon  cœur  t'aime  et  que  je  ne  voudrais  pas  te  voir  t'écarter  de  la  route 
droite.  Adieu,  Robin.  » 

Cette  lettre  si  grave  et  si  raisonnée,  où  Cromwell  apparaît  si  redoutable  dans  sa 
conviction,  précède  de  peu  l'enlèvement  du  roi  que  de  grossiers  soldats,  mèche  allu- 
mée, fumant  et  chantant  des  psaumes,  amènent  à  Londres.  Immédiatement  après 
cette  exécution,  le  6  novembre  1 648,  les  quarante-un  membres  des  communes  qui 
pourraient  s'opposer  aux  desseins  de  l'extrême  puritanisme  sont  à  leur  tour  en- 
levés au  moment  même  où  ils  entrent  à  la  chambre,  et  conduits  d'abord  dans  une 
mauvaise  taverne,  «  à  l'enseigne  de  l'enfer,  »  puis  à  la  Tour,  et  quelques-uns  chez 
eux.  «  De  quel  droit?  demande  un  petit  homme  habillé  de  noir,  portant,  dit  Whit- 

(1)  Lettre  88. 


SUR    OLIVIER     CROMWELL.  359 

locke,  une  canne  très-mince,  et  qui  a  la  voix  très-âpre  et  très-aiguë.  D'après  quelle 
loi?  —  Par  la  loi  de  la  nécessité,  lui  répond  l'ami  de  Cromwell  Hugues  Peters,  et 
le  pouvoir  de  l'épée!  »  Ce  questionneur  furieux,  qui  resta  plusieurs  années  à  la 
Tour,  se  nommait  Clément  Walker  et  siégeait  aux  communes.  Presbytérien, homme 
d'esprit,  d'une  indomptable  opiniâtreté,  c'est  lui  qui,  daus  sa  prison,  a  écrit  con- 
tre Cromwell  cette  Histoire  de  V  Indépendance ,  consultée  par  tous  les  historiens, 
pamphlet  très-mordant  et  très-habile,  mais  qu'il  faut  se  garder  de  prendre  pour 
de  l'histoire. 

Tout  est  donc  prêt  pour  l'échafaud,  et  l'on  ne  peut  nier  que  Cromwell  et  Bradshaw 
avaient  non-seulement  prévu,  mais  résolu  et  tramé  cette  mort  avec  une  froideur 
de  coup  d'œil  que  le  fanatisme  puritain  explique,  que  nous  ne  pouvons  sans 
regret  et  sans  peine  observer  chez  Thomas  Carlyle.  écrivain  du  xixe  siècle,  et  très 
en  dehors  des  passions  qui  menaient  le  moude  septentrional  en  1648.  Charles  Ier 
tombe  victime.  Au  moment  même  où  le  roi  vient  de  mourir  et  où  Cromwell  et  l'ar- 
mée triomphent,  un  parti  qui  n'est  pas  sans  analogie  avec  celui  de  Babeuf  lève  la 
tête.  Cromwell  l'écrase;  il  a  son  vendémiaire,  son  18  brumaire  et  son  18  fructi- 
dor. H  agit  plus  bourgeoisement,  plus  pieusement  que  Bonaparte;  comme  lui,  il 
se  débarrasse  de  ceux  qui  !e  gênent. 

Sans  doute,  Cromwell  est  alors  bien  près  du  souverain  pouvoir,  ou  plutôt  la 
réalité  de  la  puissance  est  dans  sa  main  ;  mais  l'Irlande  est  là,  toute  catholique, 
qui  réclame  la  présence  du  maître.  Il  part,  après  avoir,  d'accord  avec  Bradshaw, 
Ludlovv  et  les  principaux  puritains,  déclaré  que  V Angleterre  est  une  république 
L'acte  est  laconique;  il  a  six  lignes.  Notre  fermier  a  bien  changé  son  équipage  et 
ses  allures  depuis  le  temps  où  il  faisait  paître  ses  bœufs  sur  les  bords  de  l'Ouse. 
«  Sa  voiture  est  attelée  de  six  belles  juments  grises  truitées  ;  plusieurs  voilures 
le  suivent,  et  beaucoup  de  grands  officiers  s'y  trouvent.  Quatre-vingts  hommes 
d'élite,  la  plupart  colonels,  lui  servent  d'escorte.  Je  ne  crois  pas  que  jamais  roi 
ait  eu  de  tels  gardes-du-corps.  »  Ainsi  par!e  le  journaliste  du  temps,  et  l'on  voit 
que,  longtemps  avant  d'être  nommé  protecteur.  Cromwell  s'était  fait  roi. 

La  pauvre  Irlande  catholique  ne  tarde  guère  à  être  écrasée,  et  cela  sans  pitié, 
sans  remords,  par  le  représentant  du  calvinisme.  Non-seulement  l'Angleterre, 
mais  le  protestantisme  tout  entier  voit  avec  enthousiasme  cet  homme  qui  satisfait 
ses  plus  chers  désirs,  et  porte  des  coups  si  mortels  à  l'autorité  de  Rome.  Le  trône 
s'élève  en  perspective  devant  le  fermier  de  Saint-Yves,  et  il  s'en  doute  fort  bien, 
car  il  s'inquiète  des  études  politiques  de  son  héritier  Richard,  qui  a  épousé  une 
miss  Mayor,  et  dont  le  tempérament  rêveur  ne  plaît  guère  à  Cromwell.  Le  petit 
fragment  de  la  lettre  suivante  adressée  au  beau-père  de  Richard,  chez  lequel  ce 
dernier  demeurait,  est  aussi  curieux  qu'instructif:  «  Je  vous  ai  confié  Richard:  je 
vous  en  prie,  donnez-lui  de  bons  conseils.  Je  ne  porte  pas  envie  à  ses  plaisirs, 
mais  je  crains  qu'il  ne  se  laisse  absorber  par  eux.  Je  voudrais  qu'il  pensât  aux 
affaires,  et  qu'il  s'habituât  à  les  comprendre;  qu'il  lût  un  peu  d'histoire,  étudiât 
les  mathématiques  et  la  cosmographie.  Ces  choses  sont  bonnes,  subordonnées  aux 
choses  divines.  Elles  valent  mieux  que  l'oisiveté,  ou  les  plaisirs  apparents  du 
monde.  Ces  choses  rendent  propres  à  servir  le  peuple,  et  c'est  pour  cela  que 
l'homme  est  né.  »  On  peut  méditer  cette  dernière  phrase,  écrite  pour  la  famille 
seulement,  et  non  pour  produire  de  l'effet. 

Le  farouche  personnage  qui,  dans  ce  moment  même,  en  qualité  de  lord-lieute- 
nant d'Irlande,  sert  le  peuple  en  massacrant  les  catholiques  irlandais,  se  déride  un 


560  DOCUMENTS    NOUVEAUX 

peu  à  sa  façon  en  écrivant  à  sa  tille  Dorothée,  dont  la  voiture  avait  apparemment 
versé  dans  les  chemins  mal  tenus  de  cette  époque,  et  qui  avait  fait  une  fausse 
couche.  Cromwell,  ennemi  du  luxe,  n'approuvait  pas  ces  grands  airs,  et  disait  à 
Dorothée  :  «  On  m'a  dit  que  tu  as  récemment  fait  une  fausse  couche.  Je  te  prie  de 
faire  attention  à  ces  carrosses  qui  sont  perfides.  Monte  plutôt  le  bidet  de  ton  père 
(thy  father's  nag),  qui  te  le  prêtera  volontiers  quand  il  le  plaira  de  sortir.  » 

Immédiatement  après  avoir  écrit  cette  petite  plaisanterie,  il  tombe  avec  une 
fureur  inexprimable  sur  les  catholiques  d  Irlande,  et  en  fait  une  atroce  boucherie. 
Il  est  vrai  que,  du  moment  où  l'Irlande  épouvantée  se  tait,  Cromwell  replonge  son 
épée  dans  le  fourreau,  non  sans  dire  à  ses  amis  que  «  Dieu  l'a  voulu,  »  et  que  c'est 
pour  lui  a  chose  de  grand  trouble  et  de  grand  regret.  »  Le  fataliste  est  toujours 
là,  et  c'est  dans  le  même  temps  qu'il  écrit  à  l'un  de  ses  amis  cette  phrase  souve- 
rainement calviniste  :  «  Je  l'ai  fait;  il  n'est  pas  bon  de  ne  pas  suivra  les  provi- 
dences (les  signes  par  lesquels  Dieu  s'annonce).  »  Cromwell  croyait  essentiellement 
à  sa  mission.  Le  lord-lieutenant  d'Irlande  reçut  alors  du  parlement  une  lettre 
solennelle  de  remercîments  et  de  félicitations.  On  y  ajoutait  la  permission ,  pour 
lui  ou  sa  famille,  d'habiter  le  Poulailler,  le  «  Cockpit,  »  partie  du  palais  de  White- 
hall  où  Henri  VIII,  qui  aimait  tous  les  plaisirs  sanglants,  se  donnait  celui  des 
combats  de  coqs.  Les  appartements  du  Poulailler,  embellis  par  Elisabeth  et 
Charles  Ier,  étaient  devenus  fort  somptueux.  Le  parlement  y  ajoutait  le  parc  Saint- 
James  et  Spring-Garden.  Ces  déplacements  splendides  ne  satisfirent  nullement  la 
bonne  Mme  Cromwell,  qui  s'était  habituée  à  ses  vieux  logements  noirs  (1). 

Cromwell  a  passé  neuf  mois  en  Irlande  ;  il  s'embarque  à  bord  du  Président  à  la 
fin  de  mai,  et  fait  voile  pour  l'Angleterre.  Après  une  traversée  orageuse,  il  dé- 
barque à  Bristol,  où  «  les  grands  canons  le  saluent  trois  fois,  »  traverse  l'Angle- 
terre à  bride  abattue  et  trouve  à  Hounsow  ses  vieux  amis  et  ses  rivaux,  Fairfax,  les 
membres  du  parlement,  les  hommes  du  nouveau  régime.  On  se  met  en  marche 
pour  Hyde-Park,  où  la  milice  rangée  en  bataille,  où  les  magistrats  et  le  lord-maire 
attendent  ce  bourgeois  parvenu,  pour  lui  offrir  les  fleurs  de  leur  éloquence.  De 
Whitehall  il  se  rend  à  sa  demeure  du  «  Poulailler,  »  où  le  soldat  va  se  reposer 
dans  sa  famille.  Les  sombres  puritains  poussent  des  cris,  les  volées  de  l'artillerie 
retentissent,  les  chapeaux  pointus  sautent  en  l'air;  les  clameurs  de  la  joie  popu- 
laire remplissent  les  rues;  félicitations  et  flatteries  se  mêlent  dans  le  palais  habité 
par  Cromwell.  Il  avait  ses  courtisans,  comme  Napoléon  revenant  d'Egypte.  L'un 
d'eux  lui  dit:  —  Quelle  foule  s'empresse  de  voir  le  triomphe  de  votre  sei- 
gneurie! —  Oui,  dit  Cromwell,  el,  s'il  s'agissait  de  me  voir  pendre,  quelle  foule 
y  aurait-il  !  » 

A  peine  jouit-il  du  repos  du  Cockpit,  et  se  livre-t-il  à  quelques  pardonnables 
facéties,  dont  l'une  consiste  à  jeter  des  oreillers  à  la  tète  de  ses  amis  dans  un  esca- 
lier, et  l'autre  à  faire  chanter  des  motets  à  deux  ou  trois  de  ses  plus  lourds  et  de 
ses  plus  grossiers  capitaines;  un  nouveau  péril  fort  grave  menace  la  jeune  répu- 
blique. En  tuant  le  roi,  l'on  n'a  pas  tué  la  royauté.  Les  Écossais  jaloux  se  souvien- 
nent de  leur  compatriote,  du  jeune  Stuart,  fils  de  Charles  Ier,  assez  mauvais  sujet, 
issu  de  Catherine  Muir  de  Caldwell,  Écossaise,  et  de  Steward,  autre  Écossais;  on 
impose  à  Charles  II  le  covenant ,  c'est-à-dire  le  serment  biblique  ,  et  on  lui  fait 
écouter  trois  sermon»  presbytériens  par  jour;  il  s'en  console  en  courant  les  rues 

(î)Ludlow,  p.  400. 


SUR    OLIVIER    CROMWELL.  361 

avec  Buckinghain,  et  en  faisant  l'orgie  avec  Wilmot.  Cependant  l'Ecosse  s'arme 
pour  lui,  et  Cromwell  se  met  en  marche,  non  sans  penser  à  sermonner  sa  famille, 
car  il  est  toujours  prédicateur  infatigable  et  moral,  comme  le  prouve  le  billet 
suivant. 

Pour  mon  bien-aimé  frère  Richard  May  or,  écuyer,  à  sa  maison  à  Hurslcy, 

remettez  ces  lettres. 

«  Àlnswick,  17  juin  16o0. 

»  Cher  frère, 

»  L'extrême  foule  d'affaires  que  j'ai  eues  à  Londres  est  la  meilleure  excuse  que 
je  puisse  prendre  de  mon  silence  en  lettres.  Vraiment,  monsieur,  mon  cœur  m'est 
témoin  que  je  ne  suis  pas  fautif  dans  mon  affection  pour  vous  et  les  vôtres;  vous 
êtes  tous  souvent  dans  mes  humbles  prières. 

»  Je  serais  bien  content  d'apprendre  comment  va  le  marmot.  Je  gronderais 
volontiers  père  et  mère  de  leur  négligence  à  mon  égard  :  je  sais  que  mon  fils  est 
paresseux,  mais  j'avais  meilleure  opinion  de  Dorothée.  J'ai  peur  que  son  mari  ne 
la  gâte  ;  je  vous  en  prie,  dites-le  bien  de  ma  part.  Si  j'avais  autant  de  loisir 
qu'eux,  j'écrirais  quelquefois.  Si  ma  fil  le  est  enceinte,  je  lui  pardonne,  mais  non 
si  elle  nourrit. 

))  Que  le  Seigneur  les  bénisse!  J'espère  que  vous  donnez  à  mon  fils  (Richard) 
de  bons  conseils  ;  je  crois  qu'il  en  a  besoin.  Il  est  à  l'époque  dangereuse  de  sa  vie, 
et  ce  monde  est  plein  de  vanité.  Oh  !  combien  il  est  bon  de  s'approcher  de  Jésus- 
Christ  de  bonne  heure!  cela  seul  mérite  notre  étude.  Je  vous  en  supplie,  voyez-le. 
—  J'espère  que  vous  vous  acquitterez  de  mon  devoir  et  de  votre  amitié.  Vous 
voyez  comme  je  suis  occupé.  J'ai  besoin  de  pitié.  Je  sais  ce  que  je  ressens  en  mon 
cœur.  Une  haute  situation,  un  haut  emploi  dans  le  monde,  ne  méritent  pas  qu'on 
les  cherche;  je  n'aurais  pas  de  consolation  dans  les  miennes,  si  mon  espoir  n'était 
pas  dans  la  présence  du  Seigneur.  Je  n'ai  pas  ambitionné  ces  choses;  véritable- 
ment j'y  ai  été  appelé  par  le  Seigneur;  c'est  pourquoi  je  ne  suis  pas  dépourvu  de 
quelque  assurance  qu'il  donnera  à  son  pauvre  ver  de  terre,  à  son  faible  serviteur, 
la  force  de  faire  sa  volonté,  et  d'atteindre  le  seul  but  pour  lequel  je  suis  né.  En 
cela,  je  demande  vos  prières.  Je  vous  prie  de  me  rappeler  à  l'amitié  de  ma  chère 
sœur,  à  notre  lils  et  à  noire  fille,  à  ma  cousine  Anna,  et  je  suis  toujours 

»  Votre  très-affectionné  frère, 

»  Olivier  Cromwell.  » 

Pourquoi  cet  aveu  du  néant  de  l'homme  dans  la  grandeur  serait-il  taxé  d'hypo- 
crisie? Tous  les  grands  hommes,  depuis  Salomon  jusqu'à  Bonaparte,  n'ont-ils  pas 
exprimé  le  même  sentiment?  Tartufe  ou  non,  Cromwell  iienl  à  son  armée  un  dis- 
cours fort  militaire:  «  Soyez  doublement,  triplement  actifs  et  vigilants;  nous 
avons  bien  de  l'ouvrage  sur  les  bras  !  »  Un  de  ses  colonels,  Hodgson,  de  l'York- 
shire.  s'est  donné  la  peine  d'écrire  ce  discours,  et  de  nous  apprendre  que  ce  fut 
«  un  grand  plaisir  pour  le  général  de  voir  dans  une  halte  un  de  ses  soldats  porter 
à  ses  lèvres  un  tonneau  plein  de  lait  caillé  à  la  mode  écossaise,  et  soulever  le  ton- 
neau de  manière  à  ce  que  l'un  de  ses  camarades  l'en  coiffât  ;  alors  on  ne  vit  plus 
le  soldat  du  tout,  la  crème  entra  dans  ses  bottes,  son  accoutrement  militaire  en 


56ti  DOCUMENTS     NOUVEAUX 

ruissela,  et  sa  tête  fut  perdue  au  fond  du  tonneau.  Olivier  riait  à  se  tenir  les  côtes, 
car  notre  Olivier  aime  une  bonne  farce.  »  Le  lendemain  de  cette  niaiserie,  il  écrit 
le  bulletin  suivant  : 

Au  très-honorable  le  lord-président  du  conseil  d'état,  cette  lettre. 

«  Musselburgh,  50  juillet  1650. 
»  Milord, 

»  Nous  sommes  partis  de  Berwick  lundi,  le  22  juillet,  et  nous  avons  couché 
dans  la  maison  de  milord  Mordington  lundi,  mardi  et  mercredi.  Jeudi,  nous  nous 
sommes  dirigés  sur  Copperspath;  vendredi,  nous  sommes  allés  à  Dunbar,  où 
nous  avons  reçu  quelques  vivres  de  nos  vaisseaux;  de  là,  nous  avons  marché  sur 
Haddington. 

»  Le  dimanche,  apprenant  que  l'armée  écossaise  avait  l'intention  de  nous  com- 
battre à  Gladsmoor,  nous  nous  efforçâmes  de  nous  rendre  maîtres  de  la  position 
des  marais  avant  eux ,  et  nous  battîmes  le  tambour  de  très-grand  matin  ;  mais, 
quand  nous  y  arrivâmes,  aucune  partie  considérable  de  leur  armée  ne  s'y  montra. 
Sur  quoi  quatorze  cents  chevaux,  sous  les  ordres,  sous  le  commandement  du 
major  général  Lambert  et  du  colonei  Whalley,  furent  envoyés  en  avant-garde  à 
Musselburgh,  pour  voir  en  même  temps  s'ils  pourraient  faire  quelque  découverte 
et  faire  quelque  entreprise  contre  l'ennemi;  je  marchais  sur  leurs  talons  avec  le 
reste  de  l'armée.  Nos  hommes  rencontrèrent  quelque-uns  de  leurs  cavaliers;  mais 
ceux-ci  ne  purent  nous  arrêter.  Nous  couchâmes  à  Musselburgh,  le  soir,  campés 
tout  près,  l'armée  de  l'ennemi  étant  entre  Edimbourg  et  Leilh,  à  environ  quatre 
milles  de  nous,  retranchée  par  une  ligne  flanquée  d'Edimbourg  à  Leith;  leur 
canon  de  Leith  battant  la  plus  grande  partie  de  la  ligne,  de  sorte  que  leur  position 
était  très-forte. 

»  Lundi,  29  courant,  nous  résolûmes  de  les  approcher,  pour  voir  s'ils  voulaient 
nous  livrer  bataille;  et,  quand  nous  approchâmes  de  la  place,  nous  résolûmes 
d'amener  nos  canons  aussi  près  d'eux  que  nous  le  pourrions,  espérant  que  cela 
les  gênerait.  Nous  nous  aperçûmes  aussi  qu'ils  avaient  quelques  forces  sur  une 
hauteur  qui  commande  Edimbourg,  et  que  de  là  ils  pourraient  nous  faire  du  mal, 
et  nous  nous  décidâmes  à  envoyer  une  colonne  pour  prendre  possession  de  ladite 
hauteur;  mais,  après  tout,  nous  trouvâmes  que  leur  armée  n'était  pas  facile  à 
entamer.  Sur  cela,  nous  restâmes  tranquilles  tout  ledit  jour,  et  qui  se  trouva  être 
un  jour  dur  et  une  nuit  de  pluie  comme  j'en  ai  vu  rarement,  et  grandement  à 
notre  désavantage,  l'ennemi  ayant  assez  pour  se  mettre  à  l'abri,  et  nous  rien  de 
considérable.  Nos  soldats  supportèrent  cette  difficulté  avec  un  grand  courage  et 
une  grande  résolution,  espérant  qu'ils  en  viendraient  bientôt  aux  mains.  Le  matin, 
le  terrain  étant  très-humide  et  nos  provisions  très-rares,  nous  résolûmes  de 
retraiter  à  nos  quartiers  de  Musselburgh ,  pour  nous  y  reposer  et  y  prendre  des 
vivres. 

»  L'ennemi,  quand  nous  nous  retirâmes,  tomba  sur  notre  arrière-garde,  et  la 
mit  quelque  peu  en  désordre;  mais  nos  corps  de  cavalerie,  étant  en  assez  bon 
ordre,  eurent  une  escarmouche  avec  eux,  et  il  y  eut  un  démêlé  chaud  où  ils  mon- 
trèrent du  courage,  le  major  général  et  le  colonel  Whalley  étant  à  l'arrière-garde, 
et  l'ennemi  poussant  des  corps  considérables  pour  soutenir  leur  première  attaque. 


SUR    OLIVIER    CROMWELL.  365 

Nos  hommes  les  chargèrent  jusque  dans  leurs  retranchements  et  les  battirent.  Le 
cheval  du  major  général  reçut  un  coup  de  feu  au  cou  et  un  à  la  (ête  ;  lui-même, 
blessé  d'un  coup  de  lance  dans  le  bras,  et  percé  dans  une  autre  partie  du  corps, 
fut  fait  prisonnier,  mais  délivré  immédiatement  par  le  lieutenant  Empsom  de  mon 
régiment.  Le  colonel  Whalley,  qui  était  alors  le  plus  près  du  major  général, 
chargea  très-résolument,  et  repoussa  l'ennemi,  et  en  tua  plusieurs  sur  la  place, 
et  fît  plusieurs  prisonniers,  sans  aucune  perte  considérable;  ce  qui  véritablement 
les  émerveilla  et  les  refroidit  tellement,  que  nous  retraitâmes  à  Musselburgh,  mais 
qu'ils  n'osèrent  pas  envoyer  un  homme  pour  nous  inquiéter.  Nous  apprenons  que 
leur  jeune  roi  voyait  tout  ceci,  mais  fut  très-mal  satisfait  de  voir  leurs  gens  ne  pas 
faire  mieux. 

»  Nous  arrivâmes  le  soir  à  Musselburgh,  tellement  fatigués,  et  si  rendus  faute 
de  sommeil,  et  si  crottés  à  cause  du  temps  mouillé,  que  nous  nous  attendions  que 
l'ennemi  tomberait  sur  nous,  ce  qu'il  fit  effectivement  entre  trois  et  quatre  heures 
ce  matin,  avec  quinze  de  leurs  escadrons  les  plus  choisis,  sous  le  commandement 
du  major  général  Monigomery  et  de  Straham,  deux  champions  de  l'église.  Us 
avaient  foudé  une  grande  attente  et  un  grand  espoir  sur  cette  affaire.  L'ennemi 
s'avança  avec  beaucoup  de  résolution  :  il  fit  reployer  nos  gardes  avancées,  et  mit 
un  régiment  de  cavalerie  en  quelque  désordre  ;  mais  nos  gens,  prenant  l'alarme 
promptement,  chargèrent  l'ennemi,  le  mirent  en  déroute,  tirent  beaucoup  de  pri- 
sonniers et  en  tuèrent  un  grand  nombre  (did  exécution  )  ;  ils  les  poursuivirent 
jusqu'à  un  quart  de  mille  d'Edimbourg,  et  je  suis  informé  que  Siraham  fut  tué  là, 
et  en  outre  plusieurs  officiers  de  qualité.  Nous  prîmes  le  major  du  régiment  de 
Straham,  le  major  Hamilton,  un  lieutenant  colonel  et  divers  autres  officiers  et 
personnes  de  qualité,  dont  nous  ne  savons  pas  encore  les  noms.  Véritablement, 
c'est  un  doux  commencement  de  notre  affaire,  ou  plutôt  de  celle  du  Seigneur,  et 
je  crois  qu'il  n'est  pas  très-satisfaisant  pour  l'ennemi,  particulièrement  pour  le 
parti  de  l'église  (kirk).  Nous  n'avons  perdu  personne  dans  cette  affaire,  autant  que 
je  suis  informé,  qu'un  cornette;  je  n'ai  pas  entendu  parler  de  quatre  hommes  de 
plus.  Le  major  général  sera,  je  crois,  d'ici  à  quelques  jours  en  état  de  reprendre 
le  harnais.  Et  je  crois  que  cette  œuvre,  qui  est  celle  du  Seigneur,  prospérera  entre 
les  mains  de  ses  serviteurs. 

»  Je  n'ai  pas  jugé  à  propos  d'attaquer  l'ennemi,  situé  comme  il  l'esl  ;  mais  cer- 
tainement ceci  le  provoquerait  suffisamment  à  combattre  s'il  en  avait  envie.  Je 
ne  crois  pas  qu'il  ait  moins  de  six  ou  sept  mille  chevaux,  et  quatorze  ou  quinze 
mille  fantassins.  La  raison,  d'après  ce  que  j'apprends ,  de  leur  parti  pour  ne  pas 
nous  combattre,  est  qu'ils  attendent  plusieurs  autres  corps  de  troupes  du  nord  de 
l'Ecosse,  et  ils  font  entendre  que,  lorsque  ces  renforts  viendront,  alors  ils  nous 
donneront  bataille;  mais  je  crois  qu'ils  voudraient  plutôt  nous  leuler  de  les  atta- 
quer dans  leurs  fortes  positions,  où  ils  sont  retranchés,  ou  bien  ils  espèrent  que 
nous  aurons  la  famine,  faute  de  provisions;  ce  qui  arrivera  très-probablement,  si 
nous  ne  sommes  pas  approvisionnés  à  temps  et  copieusement. 

»  Je  suis,  ntilord.  votre  très  humble  serviteur, 

»  Olivikr  Cromwell.  » 

«  P.-S.  J'apprends,  depuis  que  j'ai  écrit  cette  lettre,  que  le  major  général 
Monigomery  est  tué    )> 


56  i  DOCUMENTS    NOUVEAUX 

On  a  jugé  Cronnvell  soldat,  homme  de  famille,  prédicateur.  Il  est  bon  de  le  con- 
naître argumentateur  et  théologien.  Voici  les  arguments  que  le  fermier  emploie 
contre  le  redoutable  kirk.  le  calvinisme  écossais.  Voici  ce  qu'il  écrit  à  ses  chefs 
les  protestants  : 


A  rassemblée  générale  de  l'église  (kirk)  d'Ecosse,  ou,  dans  le  cas  où  elle  ne  serait 
pas  assemblée,  aux  commissaires  de  l'église  d'Ecosse,  ceci. 

«  Musselburgh,  3  août  1650. 
»  Messieurs, 

»  Votre  réponse  à  la  déclaration  de  l'armée  est  venue  sous  nos  yeux.  Quelques- 
uns  de  nos  pieux  ministres  ont  rédigé  à  Berwick  cette  réponse,  laquelle  j'ai  jugé 
convenable  de  vous  envoyer. 

»  Que  vous  ou  nous,  dans  ces  grandes  affaires  démêlées,  obéissons  à  la  volonté 
ou  à  l'esprit  de  Dieu,  c'est  seulement  par  sa  grâce  et  sa  miséricorde  envers  nous. 
Et  par  conséquent,  ayant  dit  comme  dans  nos  papiers  (manifestes)  nous  confions 
l'issue  de  ces  choses  à  lui  qui  dispose  de  toutes  choses,  vous  assurant  que  nous 
avons  la  lumière  et  la  consolation  qui  augmentent  en  nous  de  jour  en  jour;  et 
nous  sommes  persuadés  que,  devant  qu'il  soit  longtemps,  le  Seigneur  manifestera 
son  bon  plaisir,  de  façon  que  tous  verront  son  doigt,  et  son  peuple  dira  :  Ceci  est 
l'œuvre  du  Seigneur,  et  elle  est  merveilleuse  en  nos  yeux.  Celui-ci  est  le  jour  que  le 
Seigneur  a  fait  ;  nous  serons  contents  et  nous  nous  réjouirons  en  lui.  —  Permet- 
tez-moi seulement  de  dire  en  un  mot  ceci  : 

»  Vous  prenez  sur  vous  de  nous  juger  dans  les  choses  de  notre  Dieu,  quoique 
vous  ne  nous  connaissiez  pas,  quoique  dans  les  choses  que  nous  avons  dites  à 
vous,  dans  ce  qui  est  intitulé  la  Déclaration  de  V armée,  nous  ayons  parlé  la  parole 
de  nos  cœurs  comme  en  la  présence  du  Seigneur  qui  nous  a  éprouvés;  et,  par  vos 
paroles  dures  et  fallacieuses,  vous  avez  engendré  le  préjugé  en  ceux  qui  vous 
croient  trop  en  affaires  de  conscience,  affaires  dans  lesquelles  chaque  âme  doit 
répondre  à  Dieu  pour  elle-même  ;  de  sorte  que  quelques-uns  vous  ont  suivis  jus- 
qu'au moment  où  leur  âme  s'est  exhalée  (i),  eî  que  d'autres  continuent  dans  la 
voie  où  ils  sont  conduits  par  vous,  nous  le  craigr.ons,  à  leur  ruine. 

»  El  ce  n'est  pas  merveille  que  vous  agissiez  ainsi  envers  nous,  quand  vérita- 
blement vous  pouvez  trouver  dans  vos  cœurs  le  courage  de  cacher  à  vos  propres 
gens  les  déclarations  que  nous  vous  avons  envoyées,  déclarations  par  lesquelles  ils 
pourraient  voir  et  comprendre  l'affection  de  nos  entrailles  envers  eux,  particuliè- 
rement envers  ceux  d'entre  eux  qui  craignent  le  Seigneur.  Envoyez  autant  de  vos 
déclarations  que  v^us  voudrez  parmi  nos  gens;  vos  papiers  ont  le  passage  libre  : 
je  ne  les  crains  pas.  Ce  qui  est  selon  Dieu  en  ces  papiers,  plût  au  ciel  que  cela  fût 
accepté  et  admis!  Un  de  ceux  que  vous  avez  envoyés  depuis  peu,  adressé  aux  sous- 
officicrs  et  soldats  de  l'armée  anglaise,  a  produit  de  leur  part  la  réponse  ci  incluse, 
laquelle  ils  m'ont  prié  de  vous  envoyer  ;  non  une  réponse  subtile  et  politique,  mais 
une  simple  et  unie,  une  spirituelle.  Dieu  seul  sait  ce  qu'elle  est,  et  Dieu  aussi, 
quand  il  sera  temps,  le  fera  voir  (rendra  manifeste). 

(I)  Dans  l'escarmouche  de  Musselburgh  et  autres. 


SUR    OLIVIER    CROMWELL.  36o 

»  Et  multiplions-nous  ces  choses  comme  hommes,  ou  les  faisons-nous  pour 
l'amour  du  Seigneur  Christ  et  de  son  peuple?  Véritablement,  par  la  grâce  de  Dieu, 
nous  ne  sommes  pas  effrayés  de  votre  nombre  ni  confiants  en  nous-mêmes.  Nous 
pourrions,  —  je  prie  Dieu  que  vous  ne  preniez  pas  cela  pour  une  vanterie,  —  nous 
pourrions  faire  face  à  votre  armée,  à  tout  ce  que  vous  pouvez  amener  contre  nous. 
Nous  avons  donné,  —  nous  le  disons  humblement  devant  notre  Dieu,  en  qui  est 
tout  notre  espoir,  —  nous  avons  donné  quelque  preuve  que  des  pensées  de  cette 
espèce  n'ont  pas  d'empire  sur  nous.  Le  Seigneur  n'a  pas  détourné  sa  face  de  nous 
depuis  que  nous  vous  avons  approchés  de  si  près. 

»  Le  poids  de  vos  propres  péchés  est  déjà  plus  que  vous  ne  pouvez  supporter  : 
n'attirez  donc  pas  sur  vous  le  sang  d'hommes  innocents,  —  trompés  par  les  pré- 
textes du  roi  et  de  l'alliance  (covaiant),  —  aux  yeux  de  qui  vous  cachez  une  con- 
naissance plus  réelle!  Je  suis  persuadé  que  plusieurs  d'entre  vous  qui  conduisent 
le  peuple  ont  eu  de  la  peine  à  se  persuader  dans  ces  choses,  dans  lesquelles  vous 
avez  censuré  les  autres,  et  vous  êtes  établis  «  sur  la  parole  de  Dieu.  »  Tout  ce  que 
vous  dites  est-il  donc  infailliblement  seion  la  parole  de  Dieu  ?  Je  vous  adjure,  par 
les  entrailles  du  Christ,  de  croire  qu'il  est  possible  que  vous  vous  trompiez.  On 
peut  mettre  précepte  sur  précepte,  ligne  sur  ligne,  et  cependant  la  parole  du  Sei- 
gneur peut  être  pour  quelques-uns  la  parole  du  jugement,  afin  qu'ils  tombent  à  la 
renverse  et  soient  brisés,  et  qu'ils  tombent  dans  le  piège  et  soient  pris  (1)  !  11  peut 
y  avoir  une  plénitude  spirituelle,  que  le  monde  peut  appeler  ivresse  (2).  Il  peut  y 
avoir  aussi  une  confiance  charnelle  en  des  préceptes  mal  compris,  ce  qui  peut  être 
appelé  une  ivresse  spirituelle.  Il  peut  y  avoir  un  covenant  fait  avec  la  mort  et  avec 
l'enfer  (3)!  Je  ne  prétends  pas  dire  que  le  vôtre  soit  ainsi.  Mais  jugez  si  ces  choses 
ont  un  but  politique  :  d'éviter  le  fléau  qui  déborde,  ou  d'accomplir  des  intérêts 
mondains  ;  et  si  en  cela  nous  (4)  avons  fait  alliance  avec  des  hommes  méchants  et 
charnels,  et  si  nous  avons  de  l'estime  pour  eux,  ou  autrement  si  nous  les  avons 
attirés  à  faire  pacte  avec  nous,  si  c'est  là  un  covenant  de  Dieu,  un  covenant  spiri- 
tuel? Pensez  à  ces  choses;  nous  espérons  que  nous  y  avons  pensé. 

»  Je  vous  prie  de  lire  le  vingt-huitième  chapitre  d'Isaiah,  depuis  le  cinquième 
jusqu'au  quinzième  verset;  et  n'ayez  pas  honte  desavoir  que  c'est  l'esprit  qui  vivifie 
et  qui  donne  la  vie. 

»  Que  le  Seigneur  vous  donne  l'entendement  pour  faire  ce  qui  est  agréable  à 
ses  yeux. 

»  Vous  confiant  à  la  grâce  de  Dieu,  je  demeure 

»  Votre  humble  serviteur, 

»  Olivier  Cromwell.  » 

C'est  dans  la  même  intention  qu'il  écrit  au  général  écossais  Lesley  l'épître  sui- 
vante : 

(1)  Paroles  de  la  Bible. 

(2)  Comme  dans  le  second  chapitre  des  Actes. 

(3)  Comme  vous  pouvez  dire  de  nous,  tandis  que  c'est  plutôt  vous  qui  êtes  «  ivres.  » 

(4)  C'est-à-dire  vous. 


TOME  I.  2g 


566  DOCUMENTS    NOUVEAUX 

Pour  le  très-honorable  David  Lesley,  lieutenant  général  de  l'armée  des  Ecossais, 

cette  lettre. 

«  Du  camp  des  monls  Pentland,  14  août  1650. 
»  Monsieur, 

»  J'ai  reçu  la  vôtre  du  15  courant,  avec  la  déclaration  dont  vous  parlez  y  incluse, 
—  laquelle  j'ai  fait  lire  en  présence  d'autant  d'officiers  qu'il  a  été  possible  de 
rassembler,  ce  dont  votre  trompette  peut  donner  témoignage.  Nous  vous  faisons 
cette  réponse,  par  laquelle  j'espère,  avec  la  grâce  du  Seigneur,  il  paraîtra  que  nous 
continuons  à  être  ce  que  nous  avons  déclaré  être  aux  honnêtes  gens  de  l'Ecosse, 
désirant  pour  eux  comme  pour  nos  propres  âmes,  notre  affaire  n'étant  en  aucune 
façon  d'empêcher  aucun  d'eux  d'adorer  Dieu  de  telle  façon,  qu'en  leurs  consciences 
ils  sont  persuadés  par  la  parole  de  Dieu  qu'ils  doivent  le  faire,  quoique  leur  ma- 
nière soit  différente  de  la  nôtre  ;  —  mais  nous  sommes  toujours  prêts  à  remplir 
en  cela  les  obligations  que  le  covenant  nous  impose. 

»  Mais  que  sous  prétexte  du  covenant,  mal  interprété,  torturé  hors  de  son  véri- 
table sens  et  de  la  justice,  un  roi  soit  accepté  par  vous  et  nous  soit  imposé,  et  que 
ceci  soit  appelé  «  la  cause  de  Dieu  et  du  royaume,  »  et  que  ceci  soit  fait  «  à  la 
satisfaction  du  peuple  de  Dieu  dans  les  deux  nations,  »  —  joignant  à  cela  un  dés- 
aveu des  méchants;  sachez  que  celui  (1)  qui  est  à  la  tête  de  ces  peuples,  celui  sur 
qui  repose  tout  leur  espoir  et  leur  bien-être,  à  présent  même,  a  une  armée  papiste 
en  Irlande,  combattant  pour  lui  et  sous  ses  ordres;  qu'il  a  le  prince  Rupert, 
homme  dont  la  main  s'est  plongée  profondément  dans  le  sang  de  beaucoup 
d'hommes  innocents  en  Angleterre  ;  qu'il  a  maintenant  cet  homme  à  la  tête  de  nos 
vaisseaux,  qui  nous  ont  été  volés  dans  un  but  méchant;  qu'il  a  les  vaisseaux  fran- 
çais et  irlandais,  commettant  journellement  des  déprédations  sur  nos  côtes  ;  qu'il 
a  de  fortes  combinaisons  avec  les  méchants  de  l'Angleterre  pour  lever  des  armées 
au  milieu  de  nos  entrailles,  en  vertu  de  nombreuses  commissions  qu'il  a  issues 
récemment  à  cet  effet.  —  Comment  les  intérêts  de  Dieu,  pour  lesquels  vous  pré- 
tendez l'avoir  reçu,  et  les  intérêts  méchants  dans  leur  but  et  leurs  conséquences, 
tous  concentrés  en  cet  homme,  comment  ces  intérêts  peuvent  être  conciliés,  c'est 
ce  que  nous  ne  pouvons  concevoir. 

»  Et  comment  nous  croirions  que  pendant  que  des  méchants,  notoirement 
connus,  combattent  et  complotent  contre  nous  d'un  côté,  et  que  de  l'autre  vous 
vous  déclarez  en  sa  faveur,  comment  nous  croirions  que  ce  n'est  pas  «  épouser  la 
»  querelle  et  les  intérêts  du  parti  des  méchants,  »  mais  que  c'est  purement 
«  combattre  sur  les  anciennes  bases  par  les  principes  précédents,  pour,  la  défense 
»  de  la  cause  de  Dieu  et  des  royaumes,  comme  on  le  fait  depuis  douze  ans,  »  ainsi 
que  vous  dites;  comment  ceci  serait  «  pour  la  sécurité  du  peuple  de  Dieu  dans 
»  les  deux  nations,  »  ou  comment  nous  opposer  à  cela  ferait  de  nous  les  ennemis 
des  hommes  pieux,  selon  vous,  c'est  ce  que  nous  ne  saurions  comprendre.  Parti- 
culièrement, considérant  que  tous  ces  méchants  prennent  leur  confiance  et  leur 
encouragement  dans  les  derniers  arrangements  de  votre  église  écossaise  (kirk)  et 
votre  état  avec  votre  roi  ;  car  comme  nous  l'avons  déjà  dit,  et  comme  nous  vous 

(1)  Charles  Sluart. 


SUR    OLIVIER    CROMWELL.  3^7 

le  répétons,  nous  cherchons  seulement  «  quelque  caution  suffisante  »  pour  la  sécu- 
rité de  ceux  qui  nous  emploient;  ce  qui,  dans  notre  opinion,  ne  se  trouvera  pas 
dans  quelques  soumissions  formelles  ou  feintes,  de  la  part  d'une  personne  qui  ne 
connaît  pas  d'autres  moyens  d'arriver  à  ses  méchantes  fins,  et  qui  est,  en  consé- 
quence, conseillée  de  céder  en  ce  point  par  ceux  qui  ont  assisté  son  père,  et  qui 
l'ont  jusqu'à  présent  poussé  dans  ses  desseins  les  plus  mauvais  et  les  plus  déses- 
pérés :  desseins  renouvelés  maintenant  par  eux.  Comment  pouvez-vous,  dans  la 
voie  où  vous  êtes  engagés,  nous  défendre  et  vous  défendre  vous-mêmes  de  ces 
maux  ?  c'est  maintenant,  autant  que  nous  y  sommes  concernés,  notre  devoir  de  le 
chercher. 

»  Si  c'est  là  l'état  de  la  querelle  pour  laquelle  vous  dites  que  vous  voulez  com- 
battre notre  armée,  nous  vous  en  donnerons  l'occasion  ;  autrement,  pourquoi  se- 
rions-nous ici?  Et,  si  notre  espoir  n'est  pas  dans  le  Seigneur,  il  en  ira  mal  pour 
nous.  Nous  nous  confions  et  nous  vous  confions  à  celui  qui  lit  dans  le  cœur  et  qui 
ajuste  les  rênes,  celui  avec  qui  sont  toutes  nos  voies,  qui  a  le  pouvoir  de  faire  pour 
nous  et  pour  vous  au  delà  de  ce  que  nous  savons,  et  nous  faisons  des  vœux  pour 
que  cela  soit  en  grande  miséricorde  de  son  pauvre  peuple,  et  pour  la  gloire  de  son 
grand  nom. 

»  Et  ayant  rempli  votre  désir  en  rendant  vos  déclarations  publiques,  comme  je 
l'ai  dit  précédemment,  je  vous  prie  de  faire  de  même  en  faisant  connaître  à  l'état 
et  à  l'église  et  à  l'armée  le  contenu  de  cette  lettre.  Dans  lequel  but  je  vous  en  ai 
inclus  deux  copies,  et  je  demeure 
»  Votre  humble  serviteur, 

»  Olivier  Cromwell.  » 

Pour  coTïtre-balançer  cette  redoutable  présence  de  Cromwell,  qui  disserte  ainsi 
l'épée  à  la  main,  et  valoir  au  prétendant  l'affection  des  calvinistes,  on  fait  signer  à 
Charles  II  une  déclaration  dans  laquelle  il  avoue  les  «  péchés  de  son  père,  »  et  il 
signe.  Cependant  Cromwell,  campé  sur  les  collines  Pentland,  surveille  le  mouve- 
ment de  ses  ennemis. 

A au  conseil  d'état,  à  Whitehall,  cette  lettre. 

«  Musselburgh,  30  août  1650. 
»  Monsieur, 

»  Depuis  ma  dernière,  voyant  que  les  ennemis  ne  se  souciaient  pas  d'attaquer, 
—  et  que  cependant  ils  se  formalisaient  aisément  des  propos  qui  se  tenaient 
à  ce  sujet  dans  notre  armée,  ce  qui  amenait  quelques-uns  d'entre  eux  à  venir 
parler  à  nos  officiers,  et  leur  dire  qu'ils  voulaient  nous  combattre;  —  comme 
pourtant  ils  restaient  tranquilles  dans  leurs  fortifications  ou  très-près,  à  l'ouest 
d'Edimbourg,  nous  résolûmes,  le  Seigneur  aidant,  de  nous  en  approcher  en- 
core, et  de  voir  si  nous  pourrions  les  combattre.  Et  véritablement,  si  nous  étions 
arrivés  une  heure  plus  tôt,  nous  croyons  que  nous  en  aurions  eu  probablement 
l'occasion. 

»  Dans  ce  dessein,  le  mardi,  27  courant,  nous  avons  marché  vers  l'ouest  d'Edim- 
bourg, du  côté  de  Stirling;  l'ennemi,  voyant  cela ,  manœuvra  avec  toute  la  hâte 
possible  pour  nous  en  empêcher,  et  les  avant-gardes  des  deux  armées  escarmou- 


568  DOCUMENTS    NOUVEAUX 

chèrent  dans  un  lieu  où  les  marais  et  les  défilés  rendaient  difficile  aux  deux  armées 
d'approcher  l'une  de  l'autre.  Nous  qui  ne  connaissions  pas  le  terrain  ,  nous  avan- 
çâmes, espérant  en  venir  aux  mains;  mais  nous  trouvâmes  cela  impossible,  à 
cause  des  marais  et  des  autres  difficultés. 

»  Nous  fîmes  avancer  notre  canon ,  et  nous  tirâmes  dans  la  journée  deux  ou 
trois  cents  boulets  sur  eux;  ils  nous  en  envoyèrent  aussi  un  grand  nombre,  et 
c'est  tout  ce  qui  se  passa  entre  nous  tout  ce  jour-là.  Nous  avons  eu  environ  vingt 
tués  ou  blessés  dans  cette  affaire,  mais  pas  un  officier.  Nous  sommes  informés  que 
l'ennemi  a  eu  environ  quatre-vingts  hommes  tués  et  quelques  officiers  supérieurs. 
Voyant  qu'ils  voulaient  garder  leur  terrain  ,  et  que  nous  ne  pouvions  pas  les  en 
chasser,  et  n'ayant  plus  de  pain,  nous  fûmes  obligés  d'en  aller  chercher;  nous 
retraitâmes  donc  mercredi  matin  ,  vers  les  dix  ou  onze  heures.  L'ennemi  voyant 
cela,  et  craignant,  comme  nous  le  supposons,  que  nous  allassions  nous  mettre 
entre  Edimbourg  et  lui,  ce  qui  n'était  pas  notre  intention,  quoique  notre  mouve- 
ment en  eût  l'air,  l'ennemi  retraita  en  toute  hâte;  et,  comme  il  y  avait  un  marais 
et  des  défilés  entre  lui  et  nous,  il  n'y  eut  pas  d'action  importante,  sauf  des  escar- 
mouches entre  l'avant-garde  de  notre  cavalerie  et  la  sienne,  près  d'Edimbourg, 
sans  perte  considérable  d'aucun  côté,  excepté  qne  nous  lui  prîmes  deux  ou  trois 
chevaux. 

»  Le  mardi  soir,  nous  fîmes  halte  à  un  mille  d'Edimbourg  et  de  l'ennemi.  La 
nuit  fut  tempestueuse  et  la  matinée  humide.  Pendant  la  nuit,  l'ennemi  marcha 
entre  Leitb  et  Edimbourg,  pour  se  mettre  entre  nous  et  nos  vivres,  car  il  savait 
que  nous  n'en  avions  plus;  mais  le  Seigneur,  dans  sa  miséricorde,  l'en  empêcha, 
et,  nous  en  étant  aperçus  le  matin,  nous  arrivâmes,  par  la  bonté  du  Seigneur,  au 
bord  de  la  mer,  à  temps  pour  nous  ravitailler;  l'ennemi  était  rangé  en  bataille  sur 
la  colline  près  d'Arthur's-Seat ,  nous  regardant,  mais  n'osant  rien  entreprendre. 

»  Et  ainsi  vous  avez  le  récit  des  présents  événements. 

»  Votre  humble  serviteur , 

»  Olivier  Cromwell.  » 

La  petite  ville  de  Dunbar.  l'une  des  plus  pittoresques  et  des  plus  sauvages  de 
l'Ecosse,  est  perchée  sur  un  roc  exposé  à  tous  les  ouragans  de  l'Océan  germanique, 
et  forme,  avec  ses  environs  et  son  vieux  château  en  ruines,  une  petite  péninsule, 
dont  l'armée  de  Cromwell  occupe  la  base.  En  face,  dans  la  baie,  il  a  ses  vaisseaux; 
derrière  lui,  les  ravins  de  Lammermoor  sont  occupés  par  Lesley,  général  de  l'ar- 
mée écossaise,  qui  lui  coupe  la  retraite.  Le  vent  souffle,  la  pluie  tombe,  ses  soldats 
sont  fatigués;  il  n'a  que  douze  mille  hommes  exténués;  Lesley  en  a  vingt-trois 
mille  de  troupes  fraîches.  Il  trouve  moyen  de  faire  parvenir  la  lettre  suivante  au 
puritain  îlazlerig  : 

A  sir  Arthur  Hazlerig,  gouverneur  de  Ncwcastel,  cette  lettre. 

«  Dunbar,  2  septembre  4650. 
»  Monsieur, 

»  Nous  sommes  dans  une  position  très-difficile.  L'ennemi  nous  a  bouché  le 
passage  au  déiilé  de  Copperspath,  et  nous  ne  pouvons  le  traverser  sans  presque 


SUR    OLIVIER    GROMWELL.  569 

un  miracle.  Il  est  tellement  maître  des  hauteurs,  que  nous  ne  savons  pas  comment 
passer  par  là  sans  la  plus  grande  difficulté,  et  le  temps  que  nous  restons  ici  détruit 
nos  hommes,  qui  tombent  malades  au  delà  de  l'imagination. 

»  Je  vois  que  vos  forces  ne  sont  plus  à  présent  en  état  de  nous  délivrer.  En 
conséquence,  quoi  qu'il  nous  arrive,  vous  ferez  bien  de  concentrer  autant  de  forces, 
que  vous  en  pourrez  réunir,  et  le  sud  y  contribuera  autant  qu'il  le  pourra.  Cette 
affaire  concerne  presque  tous  les  hommes  de  bien.  Si  vos  forces  avaient  été  prêtes 
pour  tomber  sur  les  derrières  de  Copperspath,  cela  aurait  pu  nous  faire  arriver 
des  secours;  mais  Dieu,  qui  seul  est  sage,  sait  ce  qui  est  pour  le  mieux.  Nous  tra- 
vaillerons tous  pour  le  bien.  Nos  courages  ne  sont  pas  abattus,  Dieu  soit  loué,  — 
quoique  notre  présente  condition  soit  ce  qu'elle  est  Et,  véritablement,  nous  avons 
grand  espoir  dans  le  Seigneur,  dont  nous  avons  éprouvé  depuis  longtemps  la  mi- 
séricorde. 

»  Rassemblez  effectivement  contre  eux  autant  de  forces  que  vous  le  pourrez. 
Envoyez  à  nos  amis  du  sud  pour  qu'ils  fournissent  du  renfort.  Montrez  à  H.  Vane 
ce  que  je  vous  écris.  Je  ne  voudrais  pas  que  cela  fût  public,  de  peur  d'augmenter 
le  danger.  Vous  savez  l'usage  qu'il  en  faut  faire.  Donnez-moi  de  vos  nouvelles. 

»  Je  suis  votre  serviteur , 

»  Olivier  Cromwell.  » 

Cette  brièveté  sévère  annonce  et  la  gravité  du  péril  et  l'énergie  de  l'homme. 
Le  2  septembre  1650,  vers  quatre  heures,  il  voit  les  troupes  de  Lesley  se  mouvoir 
peu  à  peu,  et  s'échelonner  en  descendant  vers  le  fond  de  la  ravine  qui  sépare  le 
promontoire  de  Lammermoor.  Il  comprend  qu'il  s'agit  pour  lui,  ou  d'être  anéanti 
avec  son  armée ,  ou  de  vaincre;  empruntant  d'avance  à  Napoléon  sa  manœuvre 
favorite,  il  se  porte,  avec  presque  toutes  ses  forces  sur  un  seul  point,  sur  l'aile 
droite  de  Lesley  qu'il  enfonce,  mais  seulement  après  trois  quarts  d'heure  de  combat 
et  un  grand  carnage.  Trois  mille  hommes  tombent  sur  la  place,  et,  élonné  lui- 
même  de  sa  victoire,  Cromwell  s'écrie  :  «  Ils  fuient  !  je  jure  qu'ils  fuient!  » 
»  —  Halte!  dit-il  alors,  chantons  le  psaume  cent  dix-sept!  » 
Et  pendant  que  le  soleil  levant  jetait  son  premier  rayon  sur  la  mer,  pendant  que 
la  cavalerie  puritaine  accourait  de  toutes  parts,  au  bruit  du  clairon  qui  l'appelait 
autour  du  chef,  le  puritain  armé  chantait  ces  vieux  vers  calvinistes,  dont  le  mètre 
est  aussi  suranné  que  le  langage,  et  que  douze  mille  hommes  répétaient  en  chœur  : 

Oui!  pour  nous,  toujours  le  Seigneur 

Fut  bon  dans  sa  magnificence; 
Les  ennemis  de  sa  grandeur 

Disparaissent  en  sa  présence. 

Nations,  louez  le  Seigneur  ! 
Que  toujours  ceux  qui  le  haïssent, 

Comme  aujourd'hui,  pleins  de  terreur, 
Devant  son  nom  s'évanouissen!  ! 

On  Gt  dix  mille  prisonniers,  et  Cromwell,  après  avoir  écrit  son  rapport,  qui  n'a 
pas  moins  de  vingt  pages,  se  hâta  de  dire  à  sa  ménagère,  Elisabeth  Cromwell,  qu'il 
était  encore  vivant. 


570  DOCUMENTS    NOUVEAUX 

Pour  ma  femme  chérie,  Elisabeth  Cromwell,  cette  lettre. 

c  Dunbar,  4  septembre  1650. 
»  Ma  très-chère  , 

»  Je  n'ai  pas  le  loisir  d'écrire  beaucoup,  mais  je  serais  tenté  de  te  gronder  de 
ce  que,  dans  plusieurs  de  tes  lettres,  tu  m'écris  que  je  ne  devrais  pas  oublier  toi 
et  tes  petits  enfants.  Véritablement,  si  je  ne  vous  aime  pas  trop,  je  crois  que  je  ne 
pèche  pas  beaucoup  par  l'autre  extrême.  Tu  es  pour  moi  la  plus  chère  des  créa- 
tures ;  que  cela  suffise. 

»  Le  Seigneur  nous  a  montré  une  miséricorde  extrême  :  — qui  peut  savoir  com- 
bien elle  est  grande!  Ma  faible  foi  a  été  soutenue.  J'ai  été  merveilleusement  sup- 
porté dans  mon  homme  intérieur,  quoique,  je  t'assure,  je  devienne  vieux,  et  je  sens 
que  les  infirmités  de  l'âge  s'emparent  de  moi  rapidement.  Plût  à  Dieu  que  mes 
corruptions  diminuassent  aussi  vite!  Prie  pour  moi  à  ce  dernier  sujet*  Henry  Vane 
et  Gilbert  Pickering  te  donneront  les  détails  de  nos  succès  récents.  Mes  amitiés  à 
tous  nos  chers  amis.  Je  suis  toujours  à  toi. 

»  Olivier  Cromwell.  » 

Mayor,  beau-père  de  Richard  Cromwell ,  et  que  le  puritain  aimait  fort ,  reçut 
aussi  la  lettre  que  voici  : 

Pour  mon  bon  frère,  Richard  Mayor,  écuyer,  à  Hursley,  cette  lettre. 

«  Dunbar,  4  septembre  1650. 
»  Cher  frère, 

»  Ayant  une  occasion  aussi  belle  que  celle  de  faire  part  d'une  si  grande  misé- 
ricorde que  celle  que  le  Seigneur  a  daigné  répandre  sur  nous  en  Ecosse,  je  n'ai  pas 
voulu  négliger  de  vous  en  faire  part,  tout  surchargé  d'affaires  que  je  le  suis. 

»  Mercredi,  nous  avons  combattu  les  armées  écossaises.  D'après  tous  les  calculs, 
elles  se  montaient  à  plus  de  vingt  mille  hommes;  nous  en  avions  à  peine  onze 
mille,  et  il  y  avait  beaucoup  de  malades  dans  notre  armée.  Après  avoir  longtemps 
invoqué  Dieu,  nous  combattîmes  plus  d'une  heure.  Nous  avons  tué  à  l'ennemi, 
d'après  ce  que  l'on  croit  généralement,  trois  mille  hommes;  nous  avons  l'ait  près 
de  dix  mille  prisonniers,  pris  toute  leur  artillerie,  environ  trente  canons  grands  et 
petits,  outre  les  boulets,  les  mèches  et  la  poudre,  et  des  officiers  supérieurs,  en- 
viron deux  cents  drapeaux  et  plus  de  dix  mille  armes.  Nous  n'avons  pas  perdu 
trente  hommes.  C'est  l'œuvre  de  Dieu,  et  elle  est  merveilleuse  à  nos  yeux.  Mon 
bon  monsieur,  reportez-en  toute  la  gloire  à  Dieu  ;  animez  tous  les  vôtres  et  tous 
ceux  qui  vous  entourent.  Priez  pour  votre  affectionné  frère, 

»  Olivier  Cromwell.  » 

«  Je  vous  prie  de  présenter  mes  amitiés  à  ma  chère  sœur  et  à  toute  votre  fa- 
mille. Dites,  je  vous  prie,  à  Dorothée  que  je  ne  i'oublie  pas,  non  plus  que  son 
marmot.  Elle  m'écrit  avec  beaucoup  trop  de  cérémonie  et  de  compliments;  j'at- 


SUR    OLIVIER    CROMWELL.  371 

tends  d'elle  une  lettre  tout  unie.  Elle  est  trop  pudique  pour  me  dire  si  elle  est 
enceinte  ou  non.  Je  demande  à  Dieu  de  répandre  sa  bénédiction  sur  elle  et  sur 
son  mari.  Le  Seigneur  rend  féconds  tous  ceux-là  qui  sont  bons.  Ils  ont  le  loisir 
d'écrire  souvent,  mais  vraiment  ils  sont  paresseux  l'un  et  l'autre,  et  ils  méritent  le 
blâme.  » 

Après  quoi  il  marcha  sur  Edimbourg,  pour  achever  sa  conquête,  et  adressa  aux 
ministres  rebelles  la  petite  admonestation  suivante  : 

Pour  V honorable  M.  le  gouverneur  du  château  d'Edimbourg,  cette  lettre. 

«  Edimbourg,  9  septembre  1650. 
»  Monsieur, 

»  La  bonté  que  Ton  a  montrée  à  vos  ministres  l'a  été  de  bonne  foi,  pensant 
qu'elle  aurait  pu  être  payée  de  retour;  mais  je  suis  bien  aise  dédire  aux  gens  de 
votre  parti  que,  s'ils  avaient  toujours  en  vue  le  service  de  leur  maître  (comme  ils 
appellent  cela),  la  crainte  d'éprouver  des  pertes  n'aurait  pas  causé  un  semblable 
retour,  et  la  conduite  de  notre  parti,  comme  il  leur  plaît  de  dire  à  l'égard  des  mi- 
nistres du  Christ  en  Angleterre,  aurait  encore  moins  été  une  raison  de  persécution 
personnelle. 

»  Les  ministres  en  Angleterre  sont  protégés  et  ont  la  liberté  de  prêcher  l'Évan- 
gile, mais  non  sous  ce  prétexte  de  railler  le  pouvoir  civil,  de  se  mettre  au-dessus, 
et  de  l'avilir  à  leur  gré.  Aucun  homme  n'a  été  persécuté  en  Angleterre  ni  en 
Irlande  pour  avoir  prêché  l'Évangile,  et  aucun  ministre  n'a  été  molesté  en  Ecosse 
depuis  que  l'armée  y  est  entrée.  La  vérité  sied  bien  à  la  bouche  des  ministres  du 
Christ. 

»  Quand  des  ministres  prétendent  à  une  glorieuse  réforme,  et  en  posent  les  bases 
en  s'emparant  du  pouvoir  mondain,  quand  ils  font  des  mélanges  mondains  pour 
obtenir  ce  but,  comme  la  dernière  convention  avec  leur  roi,  et  qu'ils  espèrent  de 
réussir  dans  leurs  projets  par  son  moyen,  ils  peuvent  savoir  que  la  Sion  promise 
ne  sera  pas  bâtie  avec  un  mortier  si  impur. 

))  Quanta  l'injuste  invasion  dont  ils  parlent,  il  fut  un  temps  où  une  armée 
écossaise  vint  en  Angleterre  sans  y  être  appelée  par  l'autorité  suprême.  Nous 
avons  dit,  dans  nos  proclamations,  avec  quels  cœurs  et  pour  quelle  cause  nous 
venions,  et  le  Seigneur  nous  a  entendus,  quand  vous-  ne  le  vouliez  pas  vous-mêmes, 
dans  un  appel  aussi  solennel  que  tout  autre  que  l'on  voudrait  y  comparer. 

»  El  quoiqu'ils  semblent  se  consoler  parce  qu'ils  sont  des  fils  de  Jacob,  de  qui, 
disent-ils,  Dieu  a  détourné  sa  face  momentanément,  cependant  il  n'est  pas  éton- 
nant, quand  le  Seigneur  a  levé  sa  main  si  éminemment  contre  une  famille  qu'il 
l'a  fait,  et  si  souvent,  contre  celle-ci,  et  que  les  hommes  ne  veulent  pas  voir  sa 
main,  —  il  n'est  pas  étonnant  si  le  Seigneur  détourne  sa  face  de  pareils  hommes, 
leur  jetant  la  honte  pour  cela  et  pour  leur  haine  de  son  peuple,  comme  il  en  est 
aujourd'hui.  Quand  ils  mettront  uniquement  leur  confiance  dans  l'épée  de  l'esprit, 
qui  est  la  parole  de  Dieu,  laquelle  a  la  puissance  dabaltre  les  forteresses  et  toutes 
les  imaginations  qui  s'élèvent  elles-mêmes,  —  laquelle  seule  est  capable  d'équar- 
rir  et  d'ajuster  les  pierres  pour  la  nouvelle  Jérusalem,  —  alors  et  pas  avant,  et 


572  DOCUMENTS    NOUVEAUX 

par  ce  moyen  et  par  d'autres,  sera  bâtie  Jérusalem,  la  cité  du  Seigneur,  laquelle 
sera  la  louange  de  toute  la  terre,  la  Sion  du  Saint  des  saints  d'Israël. 

»  Je  n'ai  rien  à  dire,  si  ce  n'est  que  je  suis,  monsieur,  votre  très-humble  servi- 
teur, 

»  Olivier  Cromwell.  » 

A  la  poudre  à  canon  succèdent  les  négociations  théologiques,  et  Cromwell  s'é- 
tablit à  Edimbourg  pour  les  suivre  de  près.  Il  n'oublie  pas  sa  femme  Elisabeth, 
qui  lui  adresse  de  temps  à  autre  des  lettres  d'une  orthographe  plus  qu'irrégulière, 
mais  d'un  excellent  sens;  elle  lui  dit,  entre  autres  choses,  qu'il  n'écrit  pas  assez 
souvent  au  président  Bradshaw.  Cromwell  lui  répond  cinq  ou  six  lettres,  celles-ci 
par  exemple. 

A  ma  femme  chérie,  Elisabeth  Cromwell,  au  Poulailler,  celte  lettre. 

«  Edimbourg,  16  avril  1651. 
»  Ma  très-chère, 

»  Je  loue  le  Seigneur  de  ce  que  je  suis  augmenté  en  force  dans  mon  homme 
extérieur;  mais  ce  n'est  pas  assez  pour  moi,  à  moins  que  je  n'aie  un  cœur  pour 
mieux  aimer  et  servir  mon  père  céleste,  et  que  je  n'obtienne  un  plus  grand  rayon 
de  la  lumière  de  sa  face,  laquelle  vaut  mieux  'que  la  vie,  et  que  je  n'aie  un  plus 
grand  pouvoir  sur  mes  corruptions.  J'attends  dans  ces  espérances,  et  je  ne  suis  pas 
sans  espoir  qu'elles  me  soient  gracieusement  exaucées.  Prie  pour  moi;  vraiment 
je  le  fais  tous  les  jours  pour  toi  et  pour  toute  la  chère  famille,  et  que  Dieu  tout- 
puissant  répande  sur  vous  ses  bénédictions  spirituelles. 

»  Fais  penser  la  pauvre  Betzy  à  la  grande  miséricorde  du  Seigneur.  Oh!  je  la 
prie  de  chercher  le  Seigneur  non-seulement  quand  elle  a  besoin  de  lui,  mais  de  se 
tourner  vers  le  Seigneur  en  action  et  en  vérité,  et  de  ne  pas  s'éloigner  de  lui,  et 
de  se  méfier  de  la  faiblesse  de  son  propre  cœur  et  des  tentations  des  vanités  mon- 
daines et  des  compagnies  mondaines,  ce  à  quoi  je  crains  qu'elle  soit  trop  portée. 
Je  prie  souvent  pour  elle  et  pour  lui  (1).  Véritablement,  ils  me  sont  chers,  bien 
chers,  et  je  crains  que  Satan  ne  les  trompe,  —  sachant  combien  nos  cœurs  sont 
faibles  et  combien  l'adversaire  est  subtil,  et  comment  la  trahison  de  nos  cœurs  et 
la  vanité  du  monde  ouvrent  la  voie  à  ses  tentations.  Que  le  Seigneur  leur  donne 
la  sincérité  du  cœur  envers  lui.  Qu'ils  le  cherchent  en  sincérité, et  ils  le  trouveront. 

»  Mon  amour  aux  chers  enfants  ;  je  prie  Dieu  de  leur  accorder  sa  grâce.  Je  les 
remercie  de  leurs  lettres  :  qu'ils  m'écrivent  souvent. 

»  Méfiez-vous  des  visites  de  milord  Herbert  chez  vous.  S'il  en  fait,  cela  peut 
causer  du  scandale,  comme  si  j'étais  en  marché  avec  lui.  Vraiment,  soyez  pru- 
dente; —  vous  savez  ce  que  je  veux  dire.  Faites  penser  sir  Henry  Vane  à  l'affaire 
de  mes  biens.  M.  Floyd  connaît  toutes  mes  intentions  à  cet  égard. 

»Si  Richard  Cromwell  et  sa  femme  sont  auprès  de  vous,  assurez-les  de  ma  ten- 
dresse. Je  prie  pour  eux;  Dieu  le  permettant,  je  leur  écrirai.  Je  les  aime  bien 
tendrement.  En  vérité,  je  ne  puis  pas  encore  écrire  longtemps;  je  suis  fatigué,  et 
suis  ton 

»  Olivier  Cromwell.  » 

(1)  Elisabeth  Claypole  et  son  mari. 


SUR     OLIVIER     CROMWELL.  573 

Ces  affections  domestiques  semblent  reposer  l'âme  violente  du  puritain  et  du 
guerrier,  qui  continue  à  serrer  de  près  Charles  II  et  ses  partisans  écossais,  et  qui 
n'en  écrit  pas  inoins  à  sa  femme  : 


Pour  ma  fe mine  chérie,  Elisabeth  Cromwell,  au  Poulailler,  cette  lettre. 

»  Edimbourg,  3  mai  1651. 
»  Ma  bien- aimée, 

»  Je  n'ai  pu  me  décider  à  laisser  partir  ce  courrier  sans  en  profiter,  quoique 
j'aie  peu  de  chose  à  écrire;  mais  en  vérité  j'aime  à  écrire  à  ma  chérie  qui  est  au 
fond  de  mon  cœur.  Je  me  réjouis  d'apprendre  que  son  àme  prospère  :  que  le  Sei- 
gneur augmente  de  plus  en  plus  ses  faveurs  envers  toi!  Le  grand  bien  que  ton 
âme  puisse  désirer,  c'est  que  le  Seigneur  jette  sur  toi  la  lumière  de  sa  face,  ce  qui 
vaut  mieux  que  la  vie.  Que  le  Seigneur  bénisse  tous  tes  bons  conseils  et  ton  bon 
exemple  à  tous  ceux  qui  l'environnent  ;  qu'il  entende  toutes  tes  prières  et  qu'il  te 
soit  toujours  propice. 

w  Je  suis  bien  aise  d'apprendre  que  ton  fils  et  la  fille  sont  auprès  de  toi.  J'es- 
père que  tu  trouveras  quelque  occasion  de  donner  de  bons  conseils  à  lui.  Pré- 
sente mon  respect  à  ma  mère  et  mes  amitiés  à  toute  la  famille.  Prie  toujours 
pour  ton 

»  Olivier  Cromwell.  » 

La  bataille  de  Worcester  met  le  dernier  sceau  à  cette  série  de  victoires  si  chère- 
ment achetées,  et  l'Ecosse,  comme  l'Irlande,  est  enfin  réduite.  Il  revient  à  Lon- 
dres, où  tout  se  prosterne  devant  le  dictateur.  Après  l'avoir  suivi  dans  cette  re- 
doutable carrière,  non-seulement  on  ne  s'étonne  pas  de  le  voir  maître,  mais  on 
admire  qu'il  ne  se  soit  pas  déclaré  plus  tôt  souverain  de  la  Grande-Bretagne.  Grâce 
aux  lettres  et  aux  documents  recueillis  par  Thomas  Carlyle,  nous  n'avons  pas  perdu 
un  des  mouvements  de  l'athlète  puritain. 

C'est  là  un  bon  travail,  et  qui  manquait.  Le  verbe  de  l'homme  supérieur  le 
montre  tout  entier;  c'est  une  partie,  et  peut-être  la  plus  intime,  de  son  action. 
Malheureusement  Carlyle,  ne  se  contentant  pas  de  ce  travail,  a  trouvé  carrière 
pour  son  humorisme;  dans  les  intervalles,  il  a  jeté  ses  commentaires,  ses  bizarres 
explications,  souvent  ses  facéties. 

Avec  un  tel  plan  et  de  telles  idées,  on  doitbien  penser  que  M.  Carlyle  n'estime  et 
n'admire  pas  Charles  Ier,  Fairfax,  rien  de  ce  qui  n'est  pas  Cromwell  ;  il  ne  voit  que 
Cromwell.  Il  jette  à  flots  la  lumière  sur  cet  homme,  ou  plutôt  il  l'inonde  de  lu- 
mière :  tous  les  antres  objets  s'effacent,  les  proportions  disparaissent.  A  peine  la 
mort  de  Charles  Ier  est-elle  indiquée  de  la  façon  la  plus  cursive  et  la  plus  rapide. 
Rien  n'existe  que  Cromwell.  Les  opinions  de  d'Israëli,  d'Hallam,  de  Burnet,  ne 
sont  pas  même  discutées.  Tous  les  collecteurs  de  notes,  de  documents  et  de  mé- 
moires sont  balayés  à  la  fois  sous  le  nom  de  Dryasdust  (sec  comme  poussière), 
emprunté  à  Walter  Scott.  Les  quolibets  et  les  sarcasmes  sont  prodigués.  Tantôt 
il  appelle  les  recueils  de  Rushworth  «  la  coagulation  de  la  stupidité,  »  et,  toutes 
les  fois  qu'il  en  parle,  il  revient  à  ce  mot;  tantôt  il  traite  d'Israëli  de«  montagne 
de  mensonges.  »  Il  a  toujours  l'air  de  se  parler  à  lui-même,  et  sans  une  grande 


574  DOCUMENTS     NOUVEAUX 

fatigue  et  une  exacte  connaissance  non-seulement  de  l'histoire,  mais  des  écrivains 
antérieurs,  on  ne  parvient  même  pas  à  saisir  le  sens  du  commentateur  nouveau. 
Ce  singulier  modèle  de  mauvais  style  et  de  forte  pensée  ne  peut  donc  être  com- 
paré à  rien;  des  fumées  et  des  «clairs  sortent  en  même  temps  de  sa  grotte  sybilline. 
Une  seule  fois  il  semble  dire  que  «  jargon  coagulé  »  signiûe  Somcrs'  Tracts.  Sans 
aucun  doute,  ces  pamphlets  que  Somers  a  recueillis  sont  du  u  jargon  ;  »  mais,  si 
Somers  ne  les  avait  pas  «  coagulés,  »  comment  Thomas  Carlyle  aurait-il  fait  son 
livre? 

Il  n'est  pas  plus  juste  pour  les  historiens  qui  l'ont  précédé.  Ni  Bossuet,  ni  Hume, 
ni  d'israëli,  n'ont  de  valeur  à  ses  yeux.  Cette  ivresse  inique  du  jugement  person- 
nel conduit  à  de  mauvais  résultats,  et  le  coup  d'œil  d'ensemble  est  perdu.  De  ce 
que  M.  Hallam  est  un  peu  sec,  il  ne  s'ensuit  pas  qu'on  ait  le  droit  de  le  désigner 
par  un  sobriquet,  Sec-comme- Poussière,  et  parce  queHeath  a  fait  de  Cromwell  une 
mauvaise  biographie  royaliste,  il  ne  demeure  pas  prouvé  qu'on  puisse  le  nommer 
sans  cesse  Pourr'Uure-Heath;  tel  est  le  nom  de  baptême  que  Carlyle  lui  donne. 
Le  roman,  le  poème,  la  satire,  se  mêlent,  se  combinent,  se  heurtent  chez  lui  de  la 
façon  la  plus  extravagante.  Il  s'arrête  au  milieu  d'un  grave  récit  et  s'écrie  :  — 
Abîme!  —  0  mort  !  ô  temps!  Il  est  peut-être  bon  de  montrer  au  lecteur  français 
ce  que  c'est  que  cet  étrange  livre,  et  de  lui  donner  quelque  échantillon  de  cette 
façon  de  faire.  Voici  une  des  phrases  de  Carlyle  prise  au  hasard  :  a  Si  Sec-comme- 
Poussièrc  avait  vu  la  semaille  de  la  colline  Saint-George,  la  chute  menacée  des 
haies  des  parcs,  et  le  galop  vers  Burford,  il  aurait  réfléchi  à  ce  que  signifie 
la  conviction  dans  un  temps  sérieux,  non  pas  de  longues  amplifications  dans  la 
salle  d'Exeter,  mais  une  rapide  et  silencieuse  pratique  sur  la  face  du  globe,  et 
peut-être  laisserait-il  ses  pauvres  cheveux  en  paix.  »  Ce  qui  signifie  :  «  Si  le  lec- 
teur avait  assisté  aux  tentatives  des  niveleurs,  il  saurait  combien  la  foi  est  puis- 
sante, et  ne  se  fâcherait  pas  contre  Cromwell.  » 

L'étude  qu'il  a  faite  de  Cromwell  est,  au  surplus,  aussi  minutieuse  qu'utile.  Il 
prouve  que  l'hypocrisie  tenait  peu  de  place  dans  cette  vie;  la  concentration,  l'in- 
tensité, la  résolution,  y  occupaient  presque  tout  l'espace.  On  voit  le  cyclope  dans 
sa  caverne,  essayant  de  lutter  contre  sa  propre  pensée,  sa  conscience  et  les  ténè- 
bres de  sa  position.  Ce  qui  domine  en  Cromwell,  c'est  la  force  de  la  volonté  et 
l'audace  de  la  ruse.  On  reconnaît  là  les  caractères  de  ce  portrait  redoutable,  gravé 
d'après  Cooper,  et  qui  sert  d'introduction  au  volume;  une  tête  de  sanglier  aux 
traits  massifs  et  entassés,  l'œil  foudroyant,  plein  d'une  exaltation  comprimée  et 
prête  à  faire  éruption  ;  une  tête  de  fer,  d'une  vigueur  effrayante,  non  sans  quelques 
indices  d'une  bonhomie  vulgaire  et  d'une  virile  bonté.  En  elfet,  dans  ses  rapports 
de  famille,  Cromwell,  on  l'a  vu,  devient  bonhomme.  Carlyle  se  moque  alors  un 
peu  de  lui  et  interrompt  son  héros  pour  lui  adresser  des  phrases  comme  celles-ci  : 
«  Votre  altesse  est  tendre...  elle  a  l'air  sombre!  »  ou  :  «  Votre  altesse  patauge; 
c'est  que  l'affaire  est  difficile!  » 

C'est  pour  la  critique  une  énigme  assez  rude  qu'un  tel  livre.  Au  lieu  de  dire 
qu'il  y  avait  de  la  sincérité  dans  le  puritanisme,  il  dit  que,  «  comme  il  n'y  avait 
pas  de  flunkeyisme  dans  ce  temps-là,  »  il  le  respecte.  Qu'est-ce  que  le  flunkeyisme  ? 
Un  terme  de  jargon;  Carlyle  emploie  des  mots  écossais,  irlandais,  latins  et  carly- 
liens.  Je  ne  connais  que  Hamann  et  Jean-Paul  qui  se  soient  donné  de  telles  liber- 
tés; aussi  est-il  difficile  de  discuter  avec  un  homme  qui  parle  par  hiéroglyphes  et 
se  réserve  toujours  un  nuage  pour  asile. 


SUR     OLIVIER     CROMWELL.  375 

Certains  penseurs,  et  quelques-uns  puissants,  ne  parviennent  jamais  à  la  disci- 
pline de  leurs  méditations.  Préoccupés  de  l'idée,  dominés  par  elle,  ils  en  sont 
amoureux  et  comme  ivres.  Hamann,  parmi  les  Allemands,  a  été  tel.  Plusieurs  des 
philosophes  qui  lui  ont  succédé  ont  dérobé  ses  oracles,  résultats  qui  lui  étaient 
échappés  par  bouffées  nuageuses  et  ardentes,  sans  se  classer  et  se  coordonner 
dans  une  atmosphère  sereine  et  pure.  Tel  est  aussi  Carlyle.  Ce  n'est  pas  que  le 
style  leur  manque;  ils  ont  de  la  couleur,  de  la  verve  et  de  l'éclat.  Méprisant  la 
composition  comme  artificielle,  ils  deviennent  difficilement  populaires.  Des  esprits 
plus  lucides  qu'eux  s'assimilent,  pour  les  classer,  ces  fragments,  ces  boutades, 
ces  aperçus,  ces  points  de  vue.  Ils  vont  au  fond  du  système  et  pénètrent  dans  le 
sanctuaire,  où  ils  allument  la  lampe,  et  l'on  peut  voir  se  dessiner  l'édifice. 

Ce  travail  de  composition  tient  en  grande  partie  à  la  tradition  grecque  et 
romaine,  et  c'est  dans  les  littératures  germanique  et  anglaise  qu'apparaissent  les 
plus  étranges  exemples  de  cette  non-systématisation,  de  ce  désordre  volontaire, 
de  cette  liberté  de  la  pensée  ne  voulant  relever  que  de  ses  caprices,  que  ces 
caprices  soient  force  ou  faiblesse.  On  chercherait  en  vain  en  Italie,  en  Espagne  et 
en  France,  rien  qui  ressemble  à  Hamann,  Jean-Paul,  Novalis,  Carlyle,  ou  au  vieux 
Thomas  Brown.  L'humorisme  est  la  forme  définitive,  la  forme  sans  forme  de  cette 
indépendance  ridicule,  lorsqu'elle  n'est  pas  souverainement  féconde  dans  sa  sau- 
vage et  impétueuse  allure. 

Je  ne  crois  pas  que  jusqu'ici  on  eût  appliqué  à  l'histoire  cette  méthode  discur- 
sive. Carlyle  lui-même,  en  s'attaquant  à  la  révolution  française,  avait  été  forcé  de 
s'astreindre  au  cadre  des  événements.  L'histoire  a  une  méthode  dont  elle  ne  peut 
pas  se  dégager  ;  elle  se  meut  dans  le  temps,  qui  a  ses  limites,  et  dans  l'espace,  qui 
a  les  siennes.  Carlyle  s'était  donc  rejeté,  en  traitant  la  révolution  française,  sur 
les  tableaux,  les  scènes,  les  portraits,  la  recherche  des  effets  lointains  et  des  causes 
secrètes.  Cette  fois  il  a  été  plus  loin,  et  il  a  tenté  une  méthode  nouvelle,  l'histoire 
humoristique.  On  a  vu  ce  qu'il  a  inventé,  et  comment  son  livre,  mauvais  en  soi, 
précieux  et  bizarre,  n'est  nullement  une  histoire,  on  le  pense  bien. 

Cromwell,  après  tout,  ressort  plus  teiribie  de  ce  travail  incomplet.  On  le  voit 
auteur  définitif  de  la  scission  protestante  et  armée  du  Nord,  scission  commencée 
par  les  Nassau  et  par  Luther,  mise  en  train  par  Elisabeth.  A  ce  titre,  Cromwell  est 
un  des  plus  grands  noms  modernes.  Il  se  place,  comme  Charlemagne  et  Gré- 
goire VII,  au  centre  d'un  mouvement  politique  immense  qu'il  assure  et  qu'il  fait 
triompher.  Dans  son  admiration  pour  cette  cause,  Carlyle  oublie  toute  justice. 
Odin,  Cromwell,  Mahomet,  incarnations  d'une  de  ces  pensées  qui  font  tourner  le 
monde  sur  son  axe,  sont  pour  lui  des  dieux.  Comme  les  idolâtres,  il  devient  aveu- 
gle ;  comme  les  fanatiques,  il  devient  féroce.  Il  n'a  point  de  larmes  pour  les  vic- 
times, il  n'a  point  de  pitié  pour  ce  qui  est  détruit. 

Il  semble  que  l'on  n'ait  pas  remarqué  les  explosions  successives  de  l'esprit  du 
Midi  et  de  celui  du  Nord,  qui  ont  pour  représentants  des  héros  différents.  Au  moyen 
âge,  Charlemagne  représente  et  établit  le  génie  féodal  du  Nord.  Après  lui  et  par 
révulsion,  Grégoire  VII  rétablit  et  étend  le  principe  méridional  de  l'autorité; 
ensuite  éclate  le  même  principe  catholique  en  Espagne,  avec  l'inquisition  et  Isa- 
belle-la-Catholique;  il  passe  en  France  avec  la  ligue  et  s'établit,  non  sans  restric- 
tions, sous  Louis  XIV.  Puis  se  fait  jour  de  nouveau  le  principe  de  la  liberté  du 
Nord  qui  s'était  révélé  sous  sa  forme  religieuse  et  germanique  avec  Luther  et  qui 
reparaît  terrible  avec  Cromwell  :  Cromwell  est  l'action  de  Luther.  Enûn  règne 


376  DOCUMENTS    NOUVEAUX    SUR    OLIVIER    CROMWELL. 

Guillaume  III,  l'administrateur  de  la  même  croyance,  le  dernier  venu.  Quant  à 
Napoléon,  c'est  le  continuateur  du  principe  de  l'autorité. 

La  généalogie  du  principe  de  l'autorité  s'établit  donc  au  Midi  par  les  Romains, 
—  Grégoire  VII  et  l'Italie,  —  l'inquisition  et  l'Espagne,  —  la  ligue,  Richelieu  et 
Louis  XIV  en  France,  —  enfin  Napoléon.  Au  Nord,  la  descendance  du  principe  de 
liberté  s'établit  par  Arminius,  —  la  féodalité  hiérarchique,  —  Wycliffe  en  Angle- 
terre, —  Luther  en  Allemagne,  —  Nassau  en  Hollande  et  dans  les  Pays-Bas,  —  le 
puritanisme  et  Cromwell  en  Angleterre,  —  Washington  et  l'Amérique  septentrio- 
nale. Au  milieu  de  ces  groupes  en  contraste,  la  figure  de  deux  pontifes  religieux 
se  laisse  apercevoir  :  celle  de  Grégoire  VII,  qui  établit  dans  le  Midi  le  principe  de 
l'autorité  sur  le  catholicisme,  et  celle  de  Cromwell,  plantant  au  Nord  le  drapeau 
de  la  liberté  sur  le  protestantisme.  Ces  deux  figures  sont  vraiment  colossales,  et 
quand  un  des  esprits  les  plus  lumineux  de  ce  temps,  M.  Villemain,  les  a  choisies 
pour  sujets  de  ses  études,  on  n'a  pas  assez  rendu  justice  à  ce  qu'il  y  avait  de  pro- 
fond dans  ce  double  choix. 

Le  meneur  et  le  dictateur  qui  a  donné  une  forme  et  une  réalité  à  la  révolte 
protestante  du  Nord,  c'est  Cromwell,  qui  lui  a  assuré  l'empire.  La  ligue  du  Nord, 
que  W.  Temple  avait  essayée,  que  Guillaume  III  avait  régularisée,  que  les  mains 
de  Burke  et  de  Pitt  ont  consolidée,  a  eu  cet  homme  pour  grand  moteur,  et  l'ap- 
parition singulière  d'un  Mahomet  protestant  est  un  des  plus  curieux  spectacles 
du  monde  moderne. 

Après  avoir  conquis  la  réalité  du  pouvoir,  comment  Cromwell  en  usera-t-il? 
Quelle  direction  donnera-t-il  à  la  politique  de  l'Angleterre,  qui  se  trouve  dans 
ses  mains?  Le  chef  de  parti,  le  guerrier  et  l'homme  nous  sont  connus,  le  roi  nous 
reste  à  étudier;  c'est  ce  dont  nous  nous  occuperons  bientôt.  Ce  qui  demeure 
acquis  à  l'histoire,  c'est  la  sincérité  fondamentale  de  Cromwell.  Nous  ne  discu- 
tons ici  ni  les  actes  de  sa  vie,  ni  la  valeur  de  sa  cause.  Rien  n'a  plus  contribué  à 
défigurer  le  portrait  de  ce  fataliste  déterminé  que  l'horreur  du  xvme  siècle  pour 
le  fanatisme.  Du  fanatique  on  a  fait  un  hypocrite.  Lequel  vaut  le  mieux?  Assuré- 
ment c'est  le  fanatique;  il  a  pour  lui  force  et  sincérité.  L'hypocrite  complet  ne 
réussit  à  rien.  Ce  n'est  point  avec  un  masque,  même  porté  habilement,  que  l'on 
dompte  et  domine  les  hommes;  c'est  par  une  grande  conviction  soutenue  d'énergie 
et  servie  par  la  ruse.  Napoléon,  qui  a  souvent  trompé  les  hommes,  avait  sa  foi,  sa 
religion,  sa  croyance.  Il  croyait  au  génie  humain  représenté  par  le  calcul;  il  avait 
la  foi  de  l'algèbre,  celle  du  progrès  et  de  la  civilisation.  11  est  bon  que  le  monde 
sache  que  la  ruse  n'est  pas  seule  maîtresse,  et  que,  pour  conduire  ou  séduire 
l'humanité,  il  ne  suffît  pas  du  mensonge. 

Philarète  Chasles. 


SOUVENIRS 


D'UN  NATURALISTE. 


LES  COTES  DE  SICILE. 
IL 

LE    GOLFE   DE   CASTELLAMMARE.   SANTO-VITO.   * 


En  quittant  la  Torre  dell'  Isola,  nous  ûlâmes  d'abord  droit  à  l'ouest,  laissant 
sur  la  gauche  Capaci  et  Carini,  avec  leurs  riches  vallées,  que  borde  une  côte  basse 
et  sablonneuse.  Bientôt,  poussés  par  la  brise,  nous  doublions  la  pointe  de  YOmo- 
Morto,  tournions  brusquement  vers  le  sud,  et  entrions  dans  la  baie  de  Castellam- 
mare,  la  plus  grande  de  toutes  celles  qui  découpent  les  rivages  de  la  Sicile.  Grâce 
à  cette  admirable  diaphanéité  de  l'air,  dont  notre  atmosphère  brumeuse  ne  saurait 
jamais  donner  une  idée,  nous  embrassions  d'un  coup  d'œil  ce  magnifique  bassin 
qui  s'enfonce  à  près  de  cinq  lieues  dans  les  terres,  s'arrondit  en  demi-cercle,  et 
présente  sur  ses  deux  rives  le  contraste  le  plus  frappant.  A  l'est,  les  sommets  éloi- 
gnés du  Belvédère,  du  Monlelepre,  du  Monte-Mitro,  du  Firicino  et  du  mont  Boni- 
fato  dessinaient  une  vaste  enceinte,  aux  gradins  admirablement  étages,  qui,  s'abais- 
sant  lentement  jusqu'aux  plaines  de  Partinico,  portait  jusque  sur  la  plage  ses 
champs  couverts  de  riches  moissons  ou  de  forêts  d'oliviers.  A  l'ouest,  au  contraire, 
le  mont  Baïda  s'élevait  brusquement  du  rivage  et  jetait  jusqu'au  cap  de  Santo-Vilo 

(1)  Voyez  la  livraison  du  15  décembre  1845. 


378  SOUVENIRS 

sa  chaîne  de  rochers  arides,  tandis  qu'au  fond  du  golfe  le  mont  Inici  semblait 
sortir  de  la  mer  même  et  regretter  l'étroit  espace  qu'il  abandonnait  à  la  ville  tapie 
au  pied  de  ses  rampes  grisâtres. 

La  brise  nous  avait  quittés  :  les  bras  de  nos  matelots  la  remplacèrent,  et, 
tandis  que  sous  les  coups  cadencés  de  leurs  rames  la  Sainte-Rosalie  marchait 
plus  lentement  vers  Castellammare,  nous  pûmes  observer  à  loisir  un  spectacle  assez 
curieux  qui  nous  avait  déjà  frappés  à  noire  arrivée  en  Sicile.  Dans  toute  son  éten- 
due, l'horizon  était  d'une  pureté  parfaite;  nulle  part  la  plus  légère  vapeur  n'affai- 
blissait l'azur  foncé  du  ciel,  et  cependant,  en  face  de  nous,  vers  le  tiers  supérieur 
du  mont  Inici,  des  nuages  aux  formes  changeantes  rampaient  sur  les  lianes  de  la 
montagne,  disparaissaient  par  instants  pour  se  reformer  sur  un  autre  point  au 
bout  de  quelques  minutes,  et  parfois  se  détachaient  des  rochers,  où  ils  semblaient 
prendre  naissance,  en  formant  une  bande  étroite  qui  ne  tardait  pas  à  s'évanouir. 

Les  lois  générales  de  la  physique  expliquent  facilement  ce  phénomène,  qui 
peut  surprendre  au  premier  abord.  L'eau,  ce  liquide  presque  aussi  nécessaire  que 
l'air  lui-même  à  l'existence  des  êtres  organisés,  se  mêle  à  notre  atmosphère  de 
deux  manières  différentes.  Tantôt  elle  devient  entièrement  invisible  par  suite  d'une 
véritable  dissolution,  et  alors  les  instruments  connus  sous  le  nom  d'hygromètres 
sont  nécessaires  pour  nous  en  révéler  l'existence;  tantôt,  au  contraire,  ses  molé- 
cules réunies  en  petites  sphères  creuses  flottent  en  l'air  comme  autant  de  ballons 
microscopiques,  et,  par  leur  réunion,  forment  ces  vapeurs  visibles  que  nous  appe- 
lons brouillards  ou  nuages.  Un  simple  refroidissement  suffit  pour  faire  passer  su- 
bitement la  vapeur  invisible  à  ce  dernier  état;  car,  comme  tous  les  autres  gaz, 
l'air  froid  ne  peut  dissoudre  autant  d'eau  que  l'air  chaud.  Or,  quand  les  rayons 
du  soleil  frappent  les  flancs  nus  d'une  montagne  escarpée,  la  réverbération  agit 
rapidement  sur  les  couches  d'air  environnantes.  Devenues  à  la  fois  plus  humides 
et  plus  légères,  elles  s'élèvent  le  long  de  ce  plan  incliné,  en  formant  de  véritables 
courants  ascendants.  Arrivées  à  une  certaine  hauteur,  elles  perdent  leur  excès  de 
calorique,  et  alors  la  vapeur  invisible,  revêtant  la  forme  vésiculaire,  se  montre 
tout  à  coup  aux  yeux  de  l'observateur;  mais  de  nouvelles  quantités  d'air  chaud 
affluent  sans  cesse,  se  mêlent  aux  couches  froides  de  ces  régions  élevées,  les  ré- 
chauffent, et  la  vapeur,  paraissant  ou  disparaissant  tour  à  tour  au  gré  de  ces  in- 
fluences diverses,  présente  ces  mouvements,  ces  transformations  irrégulières  qui 
traduisent  fidèlement  aux  regards  la  lutte  du  froid  et  du  chaud. 

Nous  entrâmes  dans  le  petit  havre  de  Castellammare  vers  trois  heures  de  l'après- 
midi.  Fidèles  aux  habitudes  siciliennes,  les  chefs  de  la  douane  et  de  la  santé  étaient 
couchés,  et  leurs  employés,  se  conformant  à  la  consigne,  firent  d'abord  mine  de 
s'opposer  à  notre  débarquement  ;  mais  là  où  il  règne,  le  despotisme  est  chose  fort 
commode  pour  ceux  qui  l'ont  de  leur  côté,  et,  dans  un  pays  où  les  chefs  sont  la 
loi  vivante,  nos  lettres  de  recommandation  nous  mettaient  au-dessus  des  règles 
ordinaires.  Nous  sautâmes  à  terre,  en  prononçant  les  mots  magiques  de  Serra  di 
Falco  et  de  Cacamo,  et,  quelques  instants  après,  nous  vîmes  arriver  doganelli  et 
sanilarii,  qui  venaient  supplier  nos  excellences  de  vouloir  bien  les  excuser  de  ne 
pas  s'être  trouvés  prêts  à  les  recevoir.  Nous  agîmes  en  bons  princes,  et  pardon- 
nâmes généreusement.  Bientôt  cependant  se  présenta  une  difficulté  plus  sérieuse. 
11  s'agissait  de  trouver  un  logement  quelconque.  Or,  Castellammare,  malgré  son 
port  de  commerce  assez  fréquenté  et  ses  dix  à  douze  mille  habitants,  ne  possède 
pas  la  moindre  auberge,  le  moindre  cabaret  où  le  voyageur  puisse,  pour  son  argent, 


d'un  naturaliste.  379 

passer  une  nuit.  Heureusement  Artese,  en  sa  qualité  de  matelot  caboteur,  avait 
partout  quelque  ami  prêt  à  rendre  service  per  l'onore  et  aussi  un  peu  pour  le 
compliment  ou  étrenne  que  notre  cuisinier  ne  manquait  pas  de  promettre  en  notre 
nom.  Après  quelques  pourparlers,  nous  fûmes  installés  dans  une  espèce  de  chambre 
basse,  qu'on  débarrassa  tout  exprès  d'un  monceau  d'ognons  à  demi  pourris,  et 
dont  l'atmosphère  acre  et  nauséabonde  nous  6t  presque  regretter  le  triste  parfum 
de  nos  blattes.  Il  va  sans  dire,  d'ailleurs,  que  l'ameublement  resta  tout  entier  à 
notre  charge.  Comme  à  la  halte  précédente,  on  nous  fournit  des  planches  et  des 
chevalets;  mais,  pour  compléter  la  literie,  il  fallut  transporter  de  la  barque  au 
logis  nos  couchettes  et  nos  cabans. 

Dans  toute  l'étendue  du  golfe  qui  porte  son  nom,  Castellammare  est  le  seul 
point  où  les  navires  puissent  trouver  un  abri  sûr  contre  la  tempête.  On  comprend 
dès  lors  toute  l'importance  de  ce  petit  port.  Aussi  n'avait-on  rien  négligé  dans  les 
siècles  passés  pour  en  assurer  la  défense.  La  vieille  ville  était  bâtie  sur  une  langue 
de  rocher  calcaire  qui  se  détache  du  rivage  et  s'avance  dans  la  mer.  Une  tranchée 
large  et  profonde  la  séparait  de  la  terre  ferme,  et  de  hautes  murailles  en  partie 
taillées  dans  le  roc  l'environnaient  de  toutes  parts,  tandis  qu'à  son  extrémité  un 
donjon  formidable  enfonçait  jusque  sous  les  vagues  les  fondements  de  ses  tours. 
Une  chapelle  basse  et  voûtée,  que  décore  la  croix  des  templiers,  peut  faire  sup- 
poser que  des  moines  guerriers  présidèrent  à  l'établissement  de  ces  forliûcations, 
jadis  imprenables  peut-être,  mais  qui,  faciles  à  dominer,  ont  perdu  toute  leur 
valeur  depuis  la  découverte  de  l'artillerie.  Aussi  sont-elles  aujourd'hui  entière- 
ment abandonnées.  Le  château  tombe  en  ruines,  et  ses  débris  sont  livrés  à  une 
population  de  mendiants  que  nous  avons  vus  étaler  leurs  guenilles  sur  des  portes 
ornées  encore  de  fières  armoiries.  Un  pont  de  pierre  à  deux  arches  élevées  a  rem- 
placé le  pont-levis,  et  la  ville,  sortant  de  son  enceinte  crénelée,  s'est  répandue 
tout  autour  du  port,  a  gravi  les  premières  pentes  de  la  montagne,  et  étend  chaque 
année  plus  avant  dans  les  champs  ses  rues  droites  et  larges,  bordées  de  maisons 
à  deux  étages. 

Nous  avions  cru  trouver  à  Castellammare  d'amples  sujets  de  recherches  et  de 
travaux  ;  dès  le  jour  même  de  notre  arrivée,  nous  reconnûmes  que  c'était  là  un 
faux  espoir.  D'un  côté  s'étendait  un  rivage  où  dominaient  le  sable  et  les  galets,  de 
l'autre  des  roches  acores  s'enfonçaient  brusquement  dans  la  mer,  et  ne  portaient 
que  quelques  touffes  rares  de  fucus  ou  quelques  rameaux  de  gorgones  et  de  ca- 
ryophyllies.  A  peine  installés,  il  fallait  donc  songer  à  repartir;  mais  auparavant 
nous  résolûmes  de  visiter  le  temple  de  Ségeste,  qui  s'élève  à  deux  lieues  environ 
de  Castellammare,  dans  une  contrée  déserte,  désignée  aujourd'hui  sous  le  nom 
de  Barbara. 

Le  lendemain,  accompagnés  de  Carrael,  et  guidés  par  le  deputato  sanitario  lui- 
même,  qui  s'offrit  pour  nous  servir  de  cicérone,  nous  sortîmes  dr  Casteliammare, 
et  suivîmes  pendant  quelque  temps  une  route  où  se  montraient  encore  ça  et  là 
quelques  traces  du  travail  de  l'homme;  puis,  quittant  ce  chemin  jadis  frayé,  nous 
entrâmes  dans  un  véritable  sentier  sicilien  Ici  nous  eûmes  grand  besoin,  pour 
ne  pas  renoncer  à  nos  mulets,  de  compter  sur  la  fermeté  de  leurs  jambes;  mais, 
rassurés  bientôt  par  la  sûreté  de  leur  allure  et  par  l'instinct  admirable  avec  lequel 
ils  se  dirigeaient  au  milieu  des  pierres  roulantes,  des  trous  et  des  rochers,  nous 
reportâmes  toute  notre  attention  sur  le  paysage  environnant.  Le  sentier  s'élevait 
peu  à  peu  en  contournant  la  montagne  qui  domine  Castellammare,  et,  à  mesure 


580  SOUVENIRS 

que  nous  avancions,  la  contrée,  d'abord  couverte  de  riches  vignobles,  de  fermes  et 
de  bosquets  d'oliviers,  d'orangers,  de  citronniers,  devenait  de  plus  en  plus  pitto- 
resque et  sauvage.  A  mi-chemin,  toute  trace  de  culture  avait  disparu,  et  nos  re- 
gards ne  rencontraient  plus  que  de  vastes  landes  arides  se  rattachant  sur  la  droite 
aux  flancs  décharnés  du  mont  Inici.  Tout  à  coup,  à  un  coude  du  chemin,  nous 
nous  arrêtâmes  frappés  d'admiration.  A  un  quart  de  lieue  de  distance,  au  centre 
de  ce  désert,  qui  semble  avoir  toujours  échappé  à  l'activité  humaine,  se  montrait, 
posé  sur  une  haute  colline  comme  sur  un  piédestal,  un  des  plus  magnifiques  mo- 
numents de  l'art  antique.  Le  temple  de  Ségeste  était  sous  nos  yeux. 

L'archéologie  ne  nous  apprend  rien  de  certain  sur  cet  admirable  édifice.  Était- 
il  consacré  à  Vénus,  à  Cérès  ou  à  Diane?  L'histoire  et  la  tradition  sont  muettes 
sur  celle  question.  Élait-il  placé  dans  l'enceinte  de  la  ville  ou  en  dehors  des  murs? 
On  l'ignore  également.  On  n'en  sait  guère  plus  sur  l'époque  de  sa  fondation  ;  mais 
le  caractère  général  de  l'architecture,  qui,  tout  en  rappelant  celle  des  temples  de 
Pseslum,  présente  quelque  chose  de  plus  rude  et  de  plus  grossier,  semble  accuser 
une  plus  antique  origine,  et  quelques  historiens  ont  fait  honneur  de  sa  fondation 
tantôt  aux  Troyens  échappés  à  la  ruine  de  leur  patrie,  tantôt  aux  Ëlymes,  un  des 
peuples  qui  les  premiers  habitèrent  la  Sicile.  Si  ces  conjectures  sont  vraies,  la 
conservation  entière  de  ce  monument  contemporain  des  premiers  temps  histori- 
ques n'en  est  que  plus  merveilleuse.  Pas  une  seule  de  ses  trente-six  colonnes,  de 
près  de  trente  pieds  de  haut,  de  plus  de  six  pieds  de  diamètre,  n'a  chancelé  sur  le 
dé  qui  lui  sert  de  piédestal.  Pas  une  pierre  ne  s'est  détachée  de  cette  corniche 
toute  simple  qui  couronne  l'édifice  de  sa  large  saillie.  A  peine  quelques  frêles 
graminées,  quelques  fenouils  en  arbrisseaux,  quelques  chamœrops  aux  feuilles 
étalées  en  éventail,  ont-ils  poussé  sur  ces  frontons  tout  unis  ou  dans  les  fentes 
étroites  qui  séparent  ces  blocs  solides  aux  arêtes  encore  vives,  comme  si  l'ouvrier 
venait  de  les  tailler.  Le  seul  signe  de  vétusté  peut-être  se  trouverait  dans  cette 
teinte  générale  qu'ont  avivée  les  étés  de  plus  de  trente  siècles,  et  qu'on  ne  saurait 
reproduire  qu'avec  la  terre  de  Sienne  brûlée  ou  le  rouge  de  mars. 

De  quelle  indignation  douloureuse  ne  doit  pas  être  saisi  l'artiste  qui,  arrivé  en 
face  de  cet  auguste  monument  des  âges  passés,  le  trouve  défiguré  comme  à  plaisir 
par  la  sotte  vanité  d'un  contemporain  !  Quelques  atterrissements  avaient  engravé 
le  bas  de  l'édifice  :  le  roi  Ferdinand  fit  enlever  les  terres  qui  cachaient  le  soubas- 
sement et  le  pavé  ;  puis  il  voulut  immortaliser  le  souvenir  de  cette  royale  munifi- 
cence, et  une  longue  plaque  de  marbre  d'un  blanc  sale,  posée  comme  une  énorme 
tache  au  beau  milieu  du  fronton,  étale  en  lettres  à  demi  dédorées  cette  inscription 
fastueuse  :  Ferdinandi  I  régis  augustissimi  providentia  restituit  anno  1781.  Ajou- 
tons que  le  très-auguste  monarque  n'avait  eu  ni  le  mérite  de  l'idée,  ni  celui  d'une 
entière  exécution  :  l'honneur  doit  en  revenir,  pour  la  plus  grande  partie,  au  duc 
de  Serra  di  Falco,  qui,  par  ses  belles  recherches  sur  les  antiquités  siciliennes,  a  su 
mériter  une  place  parmi  les  plus  célèbres  archéologues  modernes  et  le  titre  de  cor- 
respondant de  l'Institut. 

Du  temple  nous  passâmes  au  théâtre,  dont  la  scène  parfaitement  conservée  et 
les  gradins  inférieurs  en  assez  bon  état  doivent  encore  au  duc  de  Serra  di  Falco 
et  au  roi  Ferdinand  de  s'être  vu  débarrasser  des  débris  qui  les  recouvraient.  Le 
temple  et  le  théâtre,  voilà  tout  ce  qui  reste  de  cette  fière  et  opulente  Ségeste, 
autrefois  rivale  d'Agrigente  et  de  Syracuse.  De  la  ville  et  de  ses  palais,  rien;  pas 
un  pan  de  mur,  pas  un  débris  quelconque.  La  nature  elle-même  semble  avoir  subi 


d'un   naturaliste.  381 

l'influence  de  cette  dévastation  inexplicable.  Autour  de  ce  temple  miraculeuse- 
ment resté  debout,  en  face  de  ce  théâtre  si  singulièrement  préservé,  se  déroule 
toujours  la  perspective  grandiose  que  contemplèrent  jadis  les  compagnons  d'Énée 
ou  les  successeurs  des  Lestrigons.  Du  haut  de  la  colline  où  siégeaient  les  specta- 
teurs, l'œil,  partant  des  pentes  abruptes  de  l'Inici,  aperçoit  les  eaux  du  golfe  et  la 
pointe  de  l'Omo-Morto  bleuie  par  l'éloignement,  remonte  jusqu'aux  pics  du  Boni- 
fato,  et  s'égare  ensuite  dans  un  labyrinthe  de  montagnes  dont  les  sommets  étages, 
pressés  les  uns  sur  les  autres  comme  autant  de  vagues  solides,  se  perdent  en  tout 
sens  à  l'horizon,  du  mont  Eryx  à  Corleone.  Mais  dans  cet  immense  cirque  dont 
on  croit  occuper  le  centre  régnent  le  silence,  l'immobilité  de  la  tombe;  le  mouve- 
ment, la  vie,  l'homme,  ne  se  montrent  nulle  part.  Cachée  par  son  rocher,  Calata- 
fimi  ne  laisse  voir  que  les  ruines  de  sa  forteresse  sarrasine;  Alcamo  disparaît 
derrière  une  ondulation  du  terrain.  Seul  sur  les  flancs  d'une  montagne  absolument 
nue  qui  lui  appartient  tout  entière,  le  château  féodal  des  marquis  de  Cardillo 
semble  régner  sur  ce  désert,  et  ajoute  au  caractère  général  de  cet  étrange  paysage 
en  évoquant  les  souvenirs  des  sombres  conceptions  de  quelques  romanciers. 

Au  milieu  de  cette  grande  scène,  et  malgré  l'impression  profonde  qu'elle  pro- 
duisait sur  notre  imagination,  nous  n'en  restâmes  pas  moins  naturalistes.  Quelques 
insectes  bourdonnaient  dans  les  champs  couverts  de  graminées  sauvages  et  de 
fenouils  de  six  pieds  de  haut.  M.  Blanchard  put  commencer  sa  collection  et  cap- 
turer entre  autres  un  charmant  lépidoptère,  seul  représentant  européen  d'un  genre 
qui  appartient  essentiellement  à  l'Afrique  :  c'était  la  syntomis  phéyëenne,  qui,  au 
premier  coup  d'œil,  ressemble  bien  plutôt  à  une  grosse  mouche  qu'à  un  papillon 
à  cause  de  son  corps  allongé,  de  ses  ailes  étroites  et  rejetées  en  arrière,  de  sa  cou- 
leur d'un  bleu  d'acier  tacheté  de  blanc  jaunâtre.  De  notre  côté.  M.  Edwards  et  moi 
nous  cherchâmes  à  atteindre  quelques  reptiles  destinés  à  augmenter  la  curieuse 
ménagerie  fondée  au  Muséum  par  MM.  Duméril  et  Bibron.  Après  avoir  soulevé 
bien  des  pierres  et  pris  un  exercice  violenl,  nous  réussîmes  à  emprisonner  dans 
nos  boîtes  quelques  jolies  variétés  de  lézard  et  un  très-beau  scinque.  Cet  animal, 
assez  semblable  à  un  lézard  dont  la  tête,  le  cou,  le  corps  et  la  queue  seraient  d'une 
seule  venue,  est  couvert  d'écaillés  lisses,  luisantes  et  comme  vernies.  Il  a  joui 
longtemps  d'une  immense  réputation  en  médecine  :  Pline  a  vanté  sa  chair  comme 
un  spécifique  certain  contre  les  blessures  empoisonnées,  et  les  anciens  formulaires 
lui  attribuent  toute  sorte  de  propriétés  dépuratives,  excitantes,  enlhelminliques, 
analeptiques,  aphrodisiaques,  anti-cancéreuses,  etc.  Encore  aujourd'hui,  les  Orien- 
taux la  regardent  comme  une  sorte  de  panacée  universelle.  Il  n'est  pas  étonnant 
que  dans  les  contrées  où  l'on  croit  à  ses  vertus  imaginaires  le  scinque  soit  chassé 
avec  une  sorte  de  fureur;  aussi  les  habitants  des  déserts  de  la  basse  Egypte  lui 
ont-ils  déclaré  une  guerre  acharnée.  Ils  le  font  sécher  au  soleil,  et  l'envoient  par 
sacs  au  Caire  et  à  Alexandrie,  où  il  fait  l'objet  d'un  commerce  assez  important. 

Revenus  le  soir  à  Castellammare.  nous  quittâmes  dès  le  lendemain  ce  petit 
havre  si  pauvre  pour  nous,  et  notre  embarcation,  Ulant  rapidement  le  long  du 
rivage  occidental  du  golfe,  se  dirigea  vers  le  cap  de  Santo-Vito.  L'aspect  de  cette 
côte  elail  peu  fait  pour  nous  arrêter.  Partout  un  calcaire  compacte  s'avançait  vers 
la  mer  en  pointes  menaçantes,  ou  élevait  daplomb  sur  les  flots  ses  plans  escarpes. 
Çà  et  là  s'ouvraient  quelques  grottes  profondes  où  se  montraient  seulement  de 
beaux  groupes  de  caryophyllies  d'un  jaune  orangé:  mais  cette  vue,  loin  de  nous 
séduire,  nous  poussait  toujours  plus  loin,  car  déjà  l'expérience  nous  avait  appris 

TOME  T.  26 


582  SOUVENIRS 

que  la  présence  de  ce  joli  polype  annonçait  une  stérilité  complète  sous  tous  les 
autres  rapports.  Parfois  aussi  s'ouvrait  dans  le  mur  de  rochers  que  longeait  la 
Sainte-Rosalie  une  brèche  irrégulière  qui  servait  d'entrée  à  quelque  petite  cale  à  la 
grève  sablonneuse  ou  couverte  de  galets.  Toujours  ces  anses,  quelque  peu  sûres 
qu'elles  fussent  d'ailleurs  contre  le  mauvais  temps,  se  montraient  dominées  par 
une  ou  plusieurs  tours  bâties  sur  quelque  mamelon  escarpé.  Le  nombre  de  ces 
constructions,  que  nous  avions  prises  jusque-là  pour  des  espèces  de  phares,  piqua 
notre  curiosité.  Quelques  questions  adressées  à  nos  hommes  nous  apprirent  que 
c'étaient  autant  d'ouvrages  de  défense  élevés  contre  les  pirates  barbaresques,  qui, 
stimulés  par  le  voisinage,  peut-être  aussi  par  les  souvenirs  de  leur  domination 
passée,  ne  cessaient  de  tenter  de  véritables  razzias  sur  cette  terre  de  Sicile, 
qu'arracha  au  joug  de  leurs  ancêtres  l'épée  des  fils  de  Tancrède.  Le  nombre  de 
ces  tours  est  de  près  de  deux  cents,  et  dix  mille  hommes  de  garnison  veillaient 
sans  cesse  sur  leurs  créneaux,  prêts  à  sonner  la  cloche  d'alarme  à  la  vue  de  la 
moindre  felouque,  du  moindre  brigantin  suspect.  Depuis  la  conquête  d'Alger, 
toutes  ces  précautions  sont  devenues  inutiles.  Les  soldats  sont  rentrés  dans  les 
villes,  et  les  tours  abandonnées  sur  ces  rives  désertes  ne  servent  plus  qu'à  témoi- 
gner de  la  grandeur  du  service  rendu  par  la  France  à  la  cause  de  l'humanité  et  de 
la  civilisation. 

Cependant  nous  approchions  du  cap  de  Santo-Vito.  Là,  au  dire  de  nos  hommes, 
nous  devions  trouver  dans  le  santuario  un  logement  des  plus  confortables  et  une 
abondance  de  vivres  que,  depuis  notre  départ  de  Palerme,  nous  ne  connaissions 
plus  que  de  souvenir.  Il  nous  tardait  d'autant  plus  d'atteindre  cette  terre  promise, 
qu'une  pluie  froide,  poussée  par  un  vent  impétueux,  commençait  à  glacer  nos 
membres,  mal  garantis  par  notre  légère  tente.  Nous  arrivâmes  enfin,  et  du  premier 
coup  d'œil  nous  reconnûmes  que  l'architecte  qui  éleva  ce  monument  tout  auprès 
du  rivage  avait  songé  bien  plus  à  la  sûreté  de  ses  habitants  qu'à  l'élégance  de 
l'architecture.  L'église  de  Santo-Vito  a  tout  l'aspect  d'un  château  fort  du  moyen 
âge.  Une  haute  et  grosse  tour  carrée,  percée  d'étroites  meurtrières,  lui  sert  de 
clocher,  et,  pour  s'emparer  de  cet  inaccessible  donjon  dont  les  murs,  d'une  épais- 
seur énorme,  semblent  défier  l'artillerie  elle-même,  il  faudrait  presque  un  siège 
en  règle,  quelque  faible  que  fût  la  garnison.  Au  pied  de  la  tour  se  groupent  quel- 
ques maisons  presque  toutes  de  fraîche  date,  et  dont  le  nombre  s'accroît  rapide- 
ment depuis  qu'on  n'a  plus  à  craindre  les  pirates  algériens.  Les  reliques  de  Santo- 
Vito  ont  une  grande  réputation  sur  toute  la  cote  :  chaque  année,  un  grand  nombre 
de  pèlerins  viennent  demander  à  leurs  vertus  miraculeuses  la  guérison  de  l'âme 
et  du  corps,  et  leurs  offrandes  assurent  au  sanctuaire  qui  les  possède  un  revenu 
considérable. 

Le  desservant  de  cette  riche  cure  a  le  titre  de  chanoine  et  habite  un  presbytère 
bâti  au  sommet  du  clocher.  Des  logements  assez  spacieux,  destinés  à  donner  l'hos- 
pitalité aux  pèlerins,  occupent  le  reste  de  la  plate-forme,  et  c'était  là  que  nous 
comptions  nous  installer;  mais  le  maître  du  lieu  ne  parut  nullement  disposé  à 
partager  avec  nous  son  gîte  aérien.  Il  nous  reçut  d'un  air  dur,  soupçonneux,  et 
c'est  à  peine  s'il  crut  nécessaire  d'employer  quelques  formules  de  politesse  en 
nous  conseillant  de  chercher  un  logement  préférable  à  la  petite  chambre  qu'il 
disait  pouvoir  seule  nous  offrir.  Tel  ne  semblait  pas  être  l'avis  de  la  jeune  gouver- 
nante du  padre,  belle  Sicilienne  au  teint  brun,  à  la  taille  cambrée,  aux  yeux  noirs 
étincelanls,  qui  nous  examinait  avec  une  curiosité  mal  déguisée.  Malheureusement 


d'un  naturaliste.  383 

elle  ne  fut  pas  consultée,  et  il  fallut  chercher  fortune  ailleurs.  Après  bien  des 
courses  inutiles,  Artese  finit  par  découvrir,  à  un  premier  étage  où  l'on  arrivait  à 
l'aide  d'une  trappe  et  d'une  échelle,  deux  petites  chambres  éclairées  par  de  pré- 
tendues fenêtres  sans  carreaux,  et  un  cabinet  parfaitement  obscur.  En  mettant  en 
réquisition  tous  les  meubles  disponibles  du  village,  il  parvint  à  réunir  trois 
chaises  et  deux  tables,  mais  pas  un  chevalet,  pas  une  planche,  et  cette  fois  nos 
matelas  furent  tout  simplement  étendus  sur  le  sol.  Cette  première  difficulté  vain- 
cue, notre  factotum  reprit  son  rôle  de  cuisinier  et  s'occupa  des  vivres.  Ici  il  ne  fut 
guère  plus  heureux  que  pour  le  logement,  car  pendant  notre  séjour  à  Santo- 
Vito,  à  l'exception  d'une  vieille  poule  qu'une  cuisson  des  plus  prolongées  eut 
grand'peine  à  ramollir,  notre  nourriture  se  composa  exclusivement  d'œufs  et  de 
cacio-cavallo. 

On  voit  que  tout  n'était  pas  jouissance  dans  notre  expédition.  Certes,  il  n'y 
avait  pas  grand  mérite  pour  M.  Blanchard  et  pour  moi  à  supporter  gaiement  ce 
que  notre  genre  de  vie  présentait  de  pénible  :  nous  étions  jeunes  et  avions  à 
gagner  nos  épaulettes  ;  mais  lorsqu'un  homme  de  l'âge  de  M.  Milne  Edwards,  que 
vingt  ans  de  travaux  d'une  importance  incontestée  ont  élevé  aux  premières  posi- 
tions scientifiques,  renonce  au  confort  de  son  cabinet  sans  autre  but  que  de  tenter 
des  recherches  nouvelles;  lorsque,  ne  pouvant  espérer  pour  récompense  de  son 
travail  que  les  résultats  de  ce  travail  même,  il  s'expose  volontairement  aux  fati- 
gues, aux  privations  que  nous  avons  endurées,  il  faut  bien  le  reconnaître,  cet 
homme  donne  à  la  science  la  preuve  irrécusable  d'un  dévouement  peu  commun, 
et,  si  sa  parole  en  acquiert  plus  d'autorité,  qui  donc  aura  le  droit  de  se  plaindre 
d'une  influence  si  honorablement  conquise? 

Au  reste,  il  faut  le  dire,  toutes  ces  petites  misères  étaient  bien  vite  oubliées 
lorsqu'elles  nous  valaient  d'amples  matériaux  d'étude  ;  mais  à  Santo-Vito  cette 
juste  compensation  nous  manqua  trop  souvent.  Le  vent,  qui  chassait  une  pluie 
glacée  jusque  sur  nos  tables  de  travail,  poussait  des  vagues  furieuses  contre  ces 
côtes  ouvertes  de  toute  part,  et  nos  petites  bêtes,  entraînées  ou  contraintes  de 
trouver  un  refuge  dans  les  profondeurs  de  la  mer,  échappaient  à  tous  nos  moyens 
de  chasse.  Souvent  nous  revînmes  à  vide  de  nos  excursions.  M.  Blanchard  trouva 
cependant  plus  d'une  curieuse  observation  à  faire.  Les  rochers  étaient  couverts  de 
vermets  qui,  retirés  dans  leurs  enveloppes  solides  et  entrelacées,  bravaient  impu- 
nément les  chocs  de  la  tempête,  et  notre  compagnon  pouvait  s'en  procurer  à 
loisir;  les  grands  tritons  lui  arrivaient  en  abondance,  et  son  travail  sur  les  nerfs 
de  ces  animaux  commençait  à  présenter  un  véritable  intérêt.  Sur  terre,  il  recueil- 
lait plusieurs  belles  espèces  d'insectes  appartenant  à  la  famille  des  mélasomes, 
hôtes  habituels  des  sables  du  rivage.  Il  reconnaissait  que  les  zoologistes,  trompés 
par  de  petites  dilférences  extérieures,  avaient  multiplié  outre  mesure  les  espèces 
en  distinguant  comme  telles  de  simples  variétés;  il  rectitiait  aussi  une  erreur  plus 
grave  en  s'assurant  que  les  différences  sexuelles  avaient  conduit  au  même  résultat, 
et  que,  dans  les  genres  Erodias,  Tentyrie,  et  plusieurs  autres,  on  avait  souvent 
séparé,  comme  étant  spécifiquement  différents,  le  mâle  et  la  femelle  d'uue  même 
espèce. 

Parmi  les  insectes  qui  attirèrent  l'attention  de  notre  compagnon  de  voyage, 
nous  devons  une  mention  spéciale  aux  fourmis,  dont  un  grand  nombre  d'espèces 
propres  aux  pays  chauds  habitent  les  côtes  de  Sicile.  Mêlée  aux  riantes  fictions  de 
la  mythologie,  l'histoire  des  abeilles  est  devenue  populaire;  mais,  pour  n'avoir 


584  SOUVENIRS 

pas  été  racontée  par  les  poêles,  celle  des  fourmis  n'est  pas  moins  merveilleuse. 
Chez  elles,  plus  encore  que  chez  leurs  sœurs,  l'observateur  peut  admirer  un  étrange 
mélange  d'instinct  et  de  raisonnement  se  manifestant  dans  des  actes  d'une  com- 
plication extrême.  Leurs  familles  diverses,  toutes  soumises  à  un  gouvernement 
franchement  républicain,  présentent  d'ailleurs  dans  leurs  habitudes  des  différences 
complètes.  A  côté  d'espèces  dont  les  colonies  habitent  constamment  les  arbres,  où 
elles  trouvent  et  la  nourriture  et  l'abri,  il  en  est  d'autres  dont  la  vie  s'écoule  dans 
de  profonds  et  obscurs  souterrains  où  ne  pénétra  jamais  la  lumière  du  jour.  Il 
en  est  qui,  méritant  en  partie  la  réputation  que  leur  ont  faite  les  fabulistes,  re- 
cueillent péniblement  et  la  nourriture  du  jour  et  celle  du  lendemain.  Il  en  est 
d'autres  qui  savent  se  procurer  le  nécessaire,  peut-être  le  superflu,  sans  se  donner 
tant  de  peine,  et  qui,  semblables  aux  peuples  pasteurs,  élèvent  de  véritables  trou- 
peaux de  pucerons,  les  soignent  dès  leur  enfance,  leur  construisent  des  abris  ou 
les  parquent  dans  l'intérieur  même  de  leur  fourmilière,  et,  pour  récompense  de 
ces  soins,  trouvent  une  nourriture  abondante  dans  la  liqueur  sucrée  que  sécrètent 
ces  petits  animaux.  Il  en  est,  enfin,  qui  dédaignent  tous  les  soins  domestiques, 
mènent  la  vie  fière  et  oisive  des  anciens  peuples  guerriers,  et  comme  eux  savent 
se  faire  servir  par  des  esclaves.  Une  des  espèces  que  nous  trouvions  au  cap  de 
Santo-Vito  devait  appartenir  à  ces  tribus  d'amazones,  et,  si  le  hasard  nous  eût 
favorisés,  nous  aurions  sans  doute  été  témoins  de  quelqu'une  de  ces  razzias  que 
Hubert  a  comparées  à  la  traite  des  nègres;  nous  aurions  vu,  comme  ce  natura- 
liste, les  fourmis  guerrières  marcher  en  colonnes  serrées  sur  quelque  peuplade 
voisine,  faire  le  siège  de  la  fourmilière,  l'emporter  d'assaut  après  une  résistance 
désespérée,  et  revenir  triomphantes,  chargées  d'œufs  ou  de  jeuues  larves  qui,  se 
développant  sous  leurs  yeux  et  acceptant  cet  esclavage,  leur  rendront  par  la  suite 
tous  les  services  que  les  Lacédémoniens  exigeaient  des  Ilotes.  Si,  faute  de  temps 
et  d'occasions,  nous  ne  pûmes  assister  à  quelqu'une  des  scènes  curieuses  que  les 
fourmis  présentent  aux  yeux  des  observateurs,  nous  voulûmes  du  moins  emporter 
un  témoignage  de  leur  industrie.  Une  de  leurs  cités  souterraines  fut  enlevée  avec 
soin  par  M.  Blanchard  et  destinée  à  venir  prendre  place  dans  les  collections  du 
Muséum. 

De  son  côté,  M.  Edwards,  servi  par  un  hasard  heureux,  put  terminer  à  Santo- 
Vito  deux  beaux  travaux  relatifs  à  l'organisation  des  béroés  et  des  siéphanomies, 
dont  l'étude  l'avait  surtout  préoccupé  pendant  notre  séjour  à  la  Torre  dell'  Isola. 
Il  put  en  outre  vérifier  et  étendre  à  de  nouvelles  espèces  ses  observations  précé- 
dentes sur  la  distinction  des  sexes  dans  les  méduses,  sur  l'organisation  des  équo- 
rides,  et  cet  ensemble  de  recherches,  dont  les  résultats  n'ont  pas  encore  été  pu- 
bliés, jettera,  nous  en  sommes  certain,  un  jour  tout  nouveau  sur  un  des  groupes 
les  plus  curieux  de  l'embranchement  des  rayonnes,  la  classe  des  acalèphcs. 

Les  naturalistes  ont  donné  le  nom  de  méduses  à  des  animaux  exclusivement 
marins  dont  le  corps  ressemble  à  une  cloche  renversée,  ou  mieux  peut-être  à  un 
champignon  dont  le  pied  serait  remplacé  d'ordinaire  par  des  appendices  plus  ou 
moins  multipliés.  Tantôt  ce  corps  singulier  est  incolore  et  d'une  transparence 
égale  à  celle  du  cristal;  tantôt,  décoré  des  plus  vives  couleurs  et  présentant  un 
aspect  opalin,  il  semble  emprunter  sa  brillante  parure  à  de  riches  émaux.  Long- 
temps ces  êtres  bizarres  furent  dédaignés  par  les  naturalistes,  qui  ne  voyaient  en 
eux,  comme  l'avait  fait  Réaumur,  qu'une  espèce  de  gelée  vivante;  mais  la  science 
moderne,  de  plus  en  plus  exigeante,  a  su  pénétrer  les  mystères  de  ces  organismes. 


d'un   naturaliste.  385 

M.  Duméril  un  des  premiers,  injectant  leurs  cavités  internes  avec  du  lait,  vit  ce  li- 
quide se  distribuer  dans  des  canaux  disposés  avec  une  régularité  presque  mathéma- 
tique. Les  recherches  de  ce  savant  furent  reprises  successivement  par  divers 
observateurs,  et  cette  organisation,  qu'on  avait  crue  dune  si  grande  simplicité, 
sembla  se  compliquer  davantage  â  mesure  qu'on  apprenait  à  la  mieux  connaître. 
Dans  les  aurélies,  les  chrysaores,  les  rhizostomes  et  autres  genres  voisins,  on  dé- 
couvrit des  cavités  digeslives,  des  systèmes  de  circulation,  des  organes  de  repro- 
duction parfaitement  caractérisés,  et  M.  Ehrenberg,  l'illustre  micrographe  de 
Berlin,  pénétrant  plus  avant  encore,  isola  les  éléments  premiers  de  l'organisme, 
et  signala  l'existence  d'appareils  sensoriaux  qu'il  regarda,  très-probablement 
avec  raison,  comme  de  véritables  yeux. 

Cependant,  chez  les  méduses  aussi  bien  que  dans  presque  toutes  les  grandes  fa- 
milles animales,  la  machine  organique  présente  des  degrés  très-divers  de  compli- 
cation et  de  perfectionnement.  A  côté  des  genres  que  nous  venons  de  citer,  il  en 
est  d'autres  qui,  dépourvus  d'appendices  inférieurs  et  d'une  structure  beaucoup 
plus  simple,  semblaient  atteints  d'une  dégradation  très-avancée,  et  auxquels  cer- 
tains observateurs  croyaient  encore  pouvoir  appliquer,  avec  de  légères  restrictions, 
les  expressions  de  Réaumur.  Chez  les  eudores,  chez  les  équorées  on  n'avait  pas  dé- 
couvert les  organes  de  reproduction  :  un  naturaliste  allemand,  M.  Eschscholtz, 
avait  cru  en  conséquence  pouvoir  partager  les  méduses  en  deux  groupes,  distin- 
gués l'un  de  l'autre  par  la  présence  ou  l'absence  de  ces  organes.  M.  Edwards  a 
démontré  que  cette  distinction  était  fondée  sur  des  observations  incomplètes  :  il  a 
retrouvé  chez  les  équorées  presque  tous  les  appareils  découverts  dans  les  aurélies; 
il  a  montré  que  chez  elles  aussi  les  sexes  étaient  distincts  et  reconnaissables  à  des 
signes  caractéristiques.  On  comprend  sans  peine  ce  qu'ont  d'important  ces  résul- 
tats qui,  sous  le  rapport  des  fonctions  les  plus  fondamentales  de  l'être  animé,  réta- 
blissent l'uniformité  dans  toute  la  famille  des  méduses. 

Le  naturaliste  qui  avait  trouvé  dans  l'étude  des  méduses  des  faits  aussi  curieux 
ne  devait  pas  négliger  les  béroés,  leurs  voisines  et  leurs  proches  parentes.  Ici  les 
caractères  extérieurs  présentent  une  variabilité  qui   pouvait  faire  supposer  de 
grandes  modifications  organiques.  Émail  ou  cristal,  le  corps  de  ces  animaux  revêt 
les  formes  les  plus  disparates.  A  côté  des  béroés  proprement  dites,  qui  ressem- 
blent assez  à  de  grands  cornets,  on  trouve  les  callianires,  au  corps  allongé,  fes- 
tonné, portant  de  chaque  côté  une  espèce  d'aile  large  et  chargée  d'un  triple  rang 
d'épais  bourrelets;  les  cydippes,  parfaitement  sphériques,  semblables  à  de  petits 
ballons  qui  traîneraient  après  eux  deux  longs  cordages  contractiles;  les  cestes,  en 
forme  d'épais  ruban  tout  uni,  de  plusieurs  pieds  de  long,  de  plus  de  trois  pouces 
de  large,  et  qui  portent  le  nom  poétique  de  ceinture  de  Venus.  A  ne  tenir  compte 
que  des  formes  extérieures,  les  membres  de  cette  grande  famille  des  béroïdes 
n'ont  pour  ainsi  dire  d'autre  caractère  commun  que  la  forme  et  le  mode  d'action 
desorganes  du  mouvement.  Ceux-ci  consistent  en  de  très-petites  palettes  frangées, 
couchées  les  unes  sur  les  autres,  et  disposées  en  séries  sur  divers  points  du  corps. 
Ces  palettes,  presque  microscopiques,  sont  continuellement  en  vibration,  battent 
sans  cesse  le  liquide  où  flotte  l'animal,  et,  malgré  leur  petitesse,  meuvent  très- 
bien,  grâce  à  la  multiplicité  des  impulsions,  ces  corps  d'une  dimension  souvent 
assez  considérable. 

Malgré  cette  diversité  si  grande  dans  les  formes  extérieures,  les  béroïdes  pré- 
sentent dans  leur  organisation  une  uniformité  remarquable.  Les  cavités  internes 


586  SOUVENIRS 

sont  plus  ou  moins  allongées,  les  canaux  circulatoires  plus  ou  moins  ramifiés,  mais 
partout  se  retrouvent  les  mêmes  dispositions  organiques.  Cestes  ou  cydippes,  tous 
ces  genres,  en  apparence  si  éloignés,  semblent  sortis  du  même  moule,  lorsque 
l'on  ne  tient  compte  que  des  caractères  anatomiques,  et  ces  derniers  sont  très-re- 
marquables :  ils  rapprochent  les  béroïdes  des  méduses,  et  les  éloignent  entière- 
ment des  mollusques  acéphales,  parmi  lesquels  certains  auteurs  modernes  avaient 
voulu  les  placer,  à  côté  de  l'huître  et  des  autres  coquillages  voisins.  Un  seul  fait 
justifiera  ce  que  nous  avançons  ici.  Dans  les  mollusques  acéphales,  le  tube  alimen- 
taire présente  deux  ouvertures,  dont  l'une  sert  à  l'entrée  des  aliments,  l'autre  à 
la  sortie  des  résidus  de  la  digestion,  tandis  que  chez  les  béroïdes  comme  chez  les 
mollusques  il  n'existe  qu'une  seule  ouverture,  alternativement  employée  à  ces 
deux  usages. 

Un  des  résultats  les  plus  importants  des  recherches  de  M.  Edwards  sur  les 
béroïdes  a  été  de  faire  connaître  leur  système  nerveux.  L'existence  ou  l'absence 
de  cet  appareil  chez  les  animaux  inférieurs  a  été  de  tout  temps  vivement  débattue. 
Quelques-uns  des  plus  illustres  naturalistes  le  leur  refusent  entièrement.  Cuvier, 
qui,  sans  être  aussi  absolu,  partageait  leur  manière  de  voir,  se  laissa  guider  sur- 
tout par  cette  considération,  en  établissant  son  quatrième  embranchement  du 
règne  animal,  celui  des  rayonnes.  De  nos  jours,  au  contraire,  les  admirables  dé- 
couvertes de  M.  Ehrenberg  ont  fait  revenir  sur  ces  arrêts  évidemment  prématurés; 
et  peut-être,  par  une  réaction  trop  vive,  a-t-on  quelquefois  admis  un  peu  par 
théorie  ce  qui  n'existait  pas  en  réalité.  La  gravité  de  la  question,  l'autorité  des 
hommes  illustres  qui  professent,  sur  ce  point,  des  opinions  contraires,  se  réunissent 
donc  ici  pour  donner  à  des  faits  précis  une  haute  valeur.  Eh  bien  !  M.  Edwards  a 
trouvé  chez  les  béroïdes  un  système  nerveux  central,  une  sorte  de  cerveau  d'où 
partent  des  filets  bien  visibles  qui  se  distribuent  à  tout  le  corps.  Ces  faits  confirment 
les  résultats  moins  complets,  sous  quelques  rapports,  que  l'étude  des  méduses  avait 
fournis  à  M.  Ehrenberg.  Ainsi  les  béroïdes,  et  très-probablement  les  méduses, 
possèdent  bien  réellement  ce  système  organique  important  dont  Cuvier  a  cru  pou- 
voir dire  de  lui  qu'il  était  l'animal  tout  entier. 

A  côté  des  méduses  et  des  béroïdes,  les  naturalistes  systématiques  ont  placé  les 
stéphanomies,  qui,  avec  les  autres  acalèphes  hydrostatiques,  sont  peut-être  les 
créatures  les  plus  extraordinaires  que  le  monde  marin  offre  à  l'observation  des 
naturalistes.  Qu'on  se  figure  un  axe  de  cristal  flexible,  long  quelquefois  de  plus 
d'un  mètre,  tout  autour  duquel  est  attachée,  par  de  longs  pédoncules  également 
transparents,  une  multitude  de  petits  corps  allongés  ou  aplatis  en  forme  de  bou- 
tons de  fleur;  qu'on  mêle  à  cette  guirlande  des  perles  d'un  rouge  vif  et  une  infi- 
nité de  filaments  de  diverses  grosseurs;  qu'on  donne  le  mouvement  et  la  vie  à 
toutes  ces  parties,  puis  qu'on  se  rappelle  que  chacune  d'elles  est  un  organe  ayant 
ses  fonctions  propres,  l'un  chargé  de  saisir  la  nourriture,  l'autre  de  la  digérer,  un 
troisième  d'assurer  la  propagation  de  l'espèce,  un  quatrième  de  respirer,  un  cin- 
quième peut-être  de  voir,  et  l'on  n'aura  encore  qu'une  faible  idée  du  merveilleux 
de  cette  organisation  entièrement  méconnue  jusqu'à  ce  jour.  C'est  une  sorte  de 
colonie  formée,  non  plus  par  des  individus  distincts  comme  chez  les  polypes,  mais 
par  des  organes  libres  et  flottants  ;  c'est  un  peu  comme  si,  chez  l'homme,  la  main, 
la  bouche,  l'estomac,  l'intestin,  le  poumon,  indéfiniment  multipliés,  étaient  atta- 
chés à  autant  de  fils  partant  d'une  colonne  vertébrale  isolée.  Tous  ces  appareils 
se  mêlent,  s'entrelacent  sans  cesse  les  uns  aux  autres  autour  de  l'axe  mince  qui 


d'un  naturaliste.  387 

les  réunit.  Seuls,  les  organes  de  la  locomotion  sont  groupés  à  part  à  l'extrémité 
antérieure.  Ils  consistent  en  un  nombre  considérable  de  petites  cloches  soudées  à 
la  tige  centrale,  et  dont  l'ouverture  est  dirigée  en  arrière.  Ces  clochettes  se  dila- 
tent et  se  contractent  sans  cesse  tour  à  tour.  Par  ces  mouvements  alternatifs,  elles 
chassent  avec  force  l'eau  contenue  dans  leur  intérieur,  sont  poussées  en  avant 
par  la  résistance  du  liquide,  et  entraînent  après  elles  l'étrange  corps  qui  les  suit. 
Cette  structure,  sans  analogue  dans  le  règne  animal,  fait  des  stéphanomies  des 
êtres  tout  à  fait  à  part,  et  l'embryogénie  seule,  en  nous  révélant  leurs  affinités 
réelles,  pourra  nous  permettre  de  leur  assigner  une  place  dans  nos  cadres  zoolo- 
giques. 

Des  trois  naturalistes  de  l'expédition,  je  me  trouvai  le  plus  mal  partagé.  Pen- 
dant tout  le  temps  de  notre  séjour  à  Santo-Vito,  je  ne  vis  pas  un  seul  mollusque 
phlébentéré  ;  les  annélides  même  étaient  rares.  Cependant  je  pus  commencer  sur 
un  genre  appartenant  à  ce  groupe  un  travail  terminé  plus  tard,  et  mettre  sous  les 
yeux  de  mes  compagnons  les  faits  curieux  que  j'avais  découverts  sur  les  côtes  de 
la  Manche,  pendant  mon  séjour  à  Bréhat,  relativement  au  mode  de  propagation 
des  syllis.  D'après  les  observations  de  Muller,  ancien  zoologiste  danois,  on  croyait 
que  ces  petites  annélides  errantes,  de  deux  à  trois  pouces  de  long,  étaient  fîssi- 
pares,  c'est-à-dire  que  chez  elles  un  individu,  d'abord  unique,  pouvait  se  partager 
en  deux  moitiés  qui,  acquérant  bientôt,  l'une  sa  tête,  l'autre  sa  queue,  formaient 
ainsi  deux  individus  parfaits  destinés  à  vivre  d'une  manière  toute  semblable.  Ce 
mode  de  génération,  assez  commun  chez  les  animaux  les  plus  simples,  était  déjà 
très-remarquable  pour  les  syllis,  dont  l'organisation  est  assez  compliquée;  mais 
chez  elles  les  choses  se  passent  bien  différemment. 

Lorsqu'une  syllis  veut  se  reproduire,  il  se  forme  à  sa  partie  postérieure  une 
suite  d'anneaux  dont  le  plus  avancé  s'organise  bientôt  en  une  tête  ayant  ses  yeux 
et  ses  antennes.  Les  deux  annélides,  mère  et  fille,  restent  cependant  réunies  par 
la  peau  et  par  l'intestin,  en  sorte  que  la  dernière  ne  profite  que  des  résidus  de  la 
nourriture  avalée  par  la  première.  Pendant  cette  période  de  son  existence,  la  syllis 
de  nouvelle  formation  manifeste,  par  ses  mouvements,  qu'elle  jouit  d'une  vie  et 
d'une  volonté  propre,  car  souvent  j'ai  pu  reconnaître  qu'il  y  avait  lutte  entre  les 
deux,  chacune  voulant  aller  de  son  côté.  En  pareil  cas,  celle  qui  avait  poussé 
comme  une  sorte  de  bourgeon  était  presque  toujours  vaincue,  et  finissait  par  être 
entraînée.  C'est  pourtant  à  cette  dernière,  et  à  elle  seule,  qu'est  réservé  le  soin 
d'assurer  la  conservation  de  l'espèce.  Au  bout  d'un  certain  temps,  on  la  voit  se 
remplir  d'œufs  en  nombre  tellement  considérable,  que  son  diamètre  en  est  presque 
doublé,  tandis  qu'il  ne  s'en  montre  pas  un  seul  dans  l'intérieur  du  corps  de  l'in- 
dividu souche. 

Lorsque  ces  œufs  ont  acquis  un  certain  développement,  la  division  devient  com- 
plète, et  la  nouvelle  syllis  jouit  enfin  de  sa  liberté;  mais  bientôt  les  œufs,  gros- 
sissant toujours  davantage,  se  trouvent  trop  à  l'étroit  ;  le  corps  se  rompt,  et  l'a- 
nimal meurt  en  laissant  échapper  les  germes  qui  lui  étaient  confiés.  Tous  ces 
phénomènes  s'accomplissent  exactement  de  la  même  manière  chez  les  mâles.  Eux 
aussi  produisent  des  bourgeons  qui  s'organisent  en  animaux  parfaits;  mais  ici  les 
individus  de  formation  nouvelle  renferment,  au  lieu  d'œufs,  cette  liqueur  mysté- 
rieuse dont  le  contact,  comme  celui  du  flambeau  de  Prométhée,  suffit  pour  éveiller 
la  vie.  Comme  leurs  sœurs  ou  leurs  frères  femelles,  ils  ne  vivent  que  peu  de  jours, 
et  périssent  en  remplissant  la  tâche  que  leur  assigna  la  nature.  C'est  là,  je  le  crois, 


.">88  SOUVENIRS 

le  premier  exemple  connu  d'animaux  à  vie  indépendante  créés  uniquement  pour 
servir  de  machines  à  reproduction. 

Ces  faits,  d'abord  accueillis  avec  incrédulité  par  les  naturalistes  qui  ne  voient 
la  nature  vivante  qu'au  travers  de  leurs  collections,  purent  être  vérifiés  bien  des 
fois  par  mes  deux  compagnons,  et  plus  tard  M.  Edwards  a  montré  qu'ils  n'étaient 
pas  isolés.  Dans  le  courant  du  voyage,  il  trouva  une  autre  espèce  d'annélide  ma- 
rine, proche  parente  des  myrianes,  qui  se  divisait  non  plus  en  deux,  mais  en  sept 
segments,  tous  ayant  leur  tête  distincte,  tous  réunis  en  chapelet  par  la  peau  et  le 
canal  alimentaire.  Or,  ici  comme  chez  les  syllis,  l'individu  primitif,  qui  certes 
méritait  bien  le  titre  d'individu  souche,  ne  contenait  pas  un  seul  œuf,  tandis  que 
les  six  autres  auxquels  il  avait  donné  naissance  en  étaient  comme  gorgés. 

Une  particularité  bien  digne  de  remarque,  c'est  que  les  jeunes  syllis  formées 
ainsi  de  toute  pièce  ne  ressemblent  pas  aux  anciennes.  Avant  même  d'être  sépa- 
rées de  l'individu  souche,  elles  diffèrent  assez  de  ce  dernier  parleurs  caractères 
extérieurs  pour  que  les  zoologistes,  qui  veulent  juger  de  tout  par  les  dehors  seu- 
lement, se  voient  obligés,  en  vertu  de  leurs  principes,  de  former  deux  espèces 
distinctes,  peut-être  même  deux  genres,  avec  ces  animaux  dont  l'un  n'est  qu'une 
portion  de  l'autre.  Que  dire  de  principes  qui  entraînent  de  pareilles  conséquences, 
sinon  qu'ils  doivent  inévitablement  conduire  à  des  erreurs  qui,  pour  ne  pas  être 
toujours  aussi  évidentes,  n'en  sont  pas  moins  bien  réelles?  Mais  que  dire  surtout 
des  hommes  qui,  en  présence  de  ces  faits,  en  présence  de  mille  autres  tout  aussi 
signiûcatifs  enregistrés  par  la  science  moderne,  soutiennent  encore  que  la  vraie, 
la  bonne  zoologie  repose  uniquement  sur  ces  principes? 

En  réfléchissant  au  singulier  mode  de  propagation  présenté  par  les  syllis  et  les 
myrianes,  on  est  conduite  se  poser  une  question  qui,  au  premier  abord,  peut  pa- 
raître assez  étrange.  Les  individus  primitifs  ont-ils  un  sexe?  Évidemment  non; 
ils  ne  sont  ni  mâles  ni  femelles,  car  aucun  d'eux  ne  joue  en  réalité  le  rôle  de  père 
ou  celui  de  mère;  ils  ne  sont  jamais  ni  fécondants  ni  fécondés.  Agissant  tous  de 
la  même  manière,  et  comme  des  tiges  qui  pousseraient  des  bourgeons,  ils  donnent 
également  naissance  aux  individus  secondaires.  Chez  ces  derniers  seulement  se 
prononcent  les  caractères  des  sexes,  se  développent  les  œufs  et  le  liquide  qui  doit 
féconder  ces  germes  d'une  nouvelle  génération  ;  mais  les  petits  qui  sortent  de  ces 
œufs  ne  reproduisent  pas  les  traits  de  leurs  parents  immédiats  :  c'est  aux  indi- 
vidus primitifs  qu'ils  ressemblent.  Ainsi,  chez  les  animaux  dont  nous  parlons, 
jamais  les  fils  ne  présentent  les  caractères  du  père  et  de  la  mère. 

Voici  des  faits  plus  étranges  encore.  Depuis  longtemps  les  zoologistes,  toujours 
guidés  par  les  caractères  extérieurs,  ont  admis  dans  l'embranchement  des  ani- 
maux rayonnes  deux  classes  distinctes  dont  l'une  renferme  les  acalèphes,  l'autre 
les  polypes.  Dans  la  première  se  trouve  la  grande  famille  des  méduses,  dont  nous 
avons  parlé  plus  haut.  Parmi  les  polypes,  la  famille  des  hydraires  renferme  des 
animaux  presque  toujours  fixés,  groupés  en  colonies,  réunis  par  une  partie  com- 
mune, tantôt  semblable  à  la  tige  traçante  de  certaines  plantes,  tantôt  ramifiée  en 
arbrisseaux,  tantôt  enfin  étendue  comme  une  sorte  de  plaque  et  recouverte  par  des 
polypes  serrés  comme  les  brins  d'une  touffe  de  gazon.  Eh  bien!  il  résulte  des  dé- 
couvertes de  MM.  Sars,  Lowen,  Van-Bénéden,  Siebold,  que  certains  polypes  hy- 
draires ne  sont  qu'une  des  formes  transitoires  que  doivent  revêtir  quelques  mé- 
duses pour  arriver  à  leur  état  définitif. 

Qu'on  ne  croie  pas  qu'il  s'agisse  ici  de  métamorphoses  comparables  à  celles  des 


d'un  naturaliste.  389 

insectes.  Chez  ces  derniers,  de  chaque  germe  ou  œuf  sort  une*  larve  qui,  tour  à 
tour  ver,  chenille,  chrysalide  ou  papillon,  conserve  toujours  son  individualité 
propre.  Chez  nos  rayonnes,  les  phénomènes  sont  bien  autrement  complexes.  L'œuf 
d'une  méduse  donne  d'abord  naissance  à  une  larve  ovoïde,  ciliée,  très-semblable 
à  certains  infusoires.  Après  avoir  joui  quelque  temps  de  sa  liberté,  cette  larve  se 
fixe,  se  déforme,  s'allonge,  et  devient  une  tige  de  polypier  hydraire,  sur  laquelle 
poussent,  comme  autant  de  feuilles,  un  nombre  indéterminé  de  polypes  bien  ca- 
ractérisés. Puis,  un  beau  jour,  sur  cette  même  tige,  naissent  de  nouveaux  bour- 
geons, qui,  au  lieu  de  présenter  la  forme  des  polypes,  prennent  peu  à  peu  les 
caractères  des  méduses.  D'abord  adhérents,  ces  bourgeons  se  détachent  enfin,  et, 
devenus  de  véritables  acalèphes,  ils  abandonnent  leurs  frères  fixés  et  commencent 
leur  vie  vagabonde,  tandis  que  le  polypier  qui  leur  donna  naissance  continue  à 
végéter  sur  place  et  à  pousser  de  nouveaux  polypes.  Ainsi,  chez  les  rayonnes  qui 
nous  occupent,  un  seul  et  même  germe,  après  s'être  modifié  une  première  fois, 
devient  l'origine  de  deux  sortes  d'animaux  entièrement  dissemblables,  et  dont 
les  uns,  toujours  enchaînés  au  rocher  qui  les  vit  naître,  mettent  pour  ainsi  dire  en 
commun  une  portion  de  leur  individualité,  tandis  que  les  autres,  libres  et  isolés, 
jouissent  d'une  vie  complètement  indépendante.  Qui  de  nous  ne  crierait  au  pro- 
dige, s'il  voyait  d'un  œuf  pondu  dans  sa  basse-cour  sortir  un  reptile,  qui  enfan- 
terait ensuite  de  toutes  pièces  un  nombre  indéterminé  de  poissons  et  d'oiseaux? 
Eh  bien!  la  génération  des  méduses  est  pour  le  moins  aussi  merveilleuse  que  le 
fait  en  apparence  incroyable  que  nous  venons  de  supposer. 

Pour  se  passer  chez  des  animaux  inférieurs  et  trop  peu  observés  jusqu'à  ce  jour, 
ces  phénomènes  ont-ils  moins  d'importance?  Non,  certes.  Et  pour  le  zoologiste 
vraiment  digne  de  ce  nom,  qui,  sans  s'arrêter  aux  modifications  plus  ou  moins  cu- 
rieuses de  la  forme,  cherche  à  pénétrer  les  secrets  cachés  sous  celte  enveloppe; 
pour  celui  qui,  voulant  se  faire  une  juste  idée  de  la  création,  s'efforce  de  saisir 
tous  les  rapports  établis  entre  les  mille  éléments  de  ce  magnifique  ensemble,  ces 
faits  ont  autant  de  valeur  que  si  on  les  voyait  s'accomplir  chez  le  mammifère  le 
plus  voisin  de  l'homme.  Or,  une  de  leurs  premières  conséquences,  comme  l'a  dit 
M.  Dujardin,  c'est  de  nous  montrer  ce  qu'ont  d'inexact  les  notions  généralement 
admises  en  zoologie  sur  la  nature  de  ïespèce.  Toutes  les  définitions  données  jus- 
qu'à ce  jour  par  les  plus  illustres  maîtres  de  la  science  reposent  principalement  sur 
la  ressemblance  des  individus,  et  nous  venons  de  voir  que  chez  les  syllis,  chez  les 
méduses,  cette  ressemblance  n'existe  ni  entre  les  fils  et  les  parents,  ni  même  entre 
les  frères.  L'idée  toute  biologique  de  succession  des  êtres  devra  donc  être  substi- 
tuée dorénavant  à  l'idée  toute  morphologique  d'identité  dans  leurs  caractères. 

A  ces  résultats,  qui  touchent  aux  questions  fondamentales  de  la  zoologie,  vien- 
nent s'en  ajouter  d'autres  plus  généraux  encore.  Pendant  bien  des  siècles,  aux 
yeux  du  savant  comme  aux  yeux  de  l'homme  du  monde,  le  règne  animal  et  le 
règne  végétal  ont  été  séparés  par  des  limites  absolues.  Aujourd'hui  il  n'en  est  plus 
ainsi.  A  mesure  qu'on  a  davantage  cherché  à  préciser  les  différences  prétendues 
qui  devaient  exister  entre  ces  grandes  divisions  de  la  création  animée,  on  les  a 
vues  s'effacer  une  à  une.  Sans  doute,  au  sommet  des  deux  règnes,  le  naturaliste  ne 
saurait  se  méprendre  sur  la  nature  animale  ou  végétale  de  l'être  qu'il  examine; 
mais,  à  mesure  qu'il  descend  en  s'éloignant  de  ce  point  de  départ,  des  analogies 
apparaissent,  des  ressemblances  se  prononcent,  et  un  moment  arrive  où  l'examen 
le  plus  scrupuleux  ne  suffit  plus  pour  donner  une  certitude  complète.  A  l'extré- 


390  SOUVENIRS 

mité  des  deux  séries  existent  des  familles  entières  que  les  botanistes  et  les  zoolo- 
gistes se  disputent  depuis  des  siècles,  et  dont  leurs  efforts  combinés  n'ont  pu  déter- 
miner encore  la  nature  ambiguë.  Mais  c'est  principalement  dans  les  divers  modes 
de  reproduction,  et  pendant  les  premiers  temps  de  l'existence,  que  se  montrent  les 
rapports  les  plus  multipliés,  les  plus  intimes.  On  dirait  que,  dans  l'accomplisse- 
ment de  l'acte  où  se  manifeste  le  plus  immédiatement  sa  puissance,  la  vie  ne  veut 
employer  partout  que  des  moyens  identiques,  et  qu'au  moment  d'animer  la  ma- 
tière brute  elle  hésite  et  ne  sait  trop  encore  si  elle  fera  du  nouvel  être  un  animal 
ou  un  végétal. 

Rappelons  quelques  exemples  pour  mieux  faire  saisir  ces  rapports.  On  sait  que 
chez  les  animaux,  dans  le  plus  grand  nombre  des  cas,  le  concours  de  deux  agents 
est  nécessaire  pour  assurer  la  perpétuité  des  espèces.  Il  en  est  de  même  chez  les 
végétaux.  Ici  les  fleurs,  réalisant  d'ordinaire  une  des  plus  gracieuses  fictions  de  la 
mythologie  païenne,  sont  à  la  fois  mâles  et  femelles.  Autour  du  pistil  qui  recèle 
l'ovule  se  groupent  les  élamines  dont  le  pollen  doit  féconder  ce  germe  et  en  dé- 
terminer le  développement  sous  forme  de  graine  ou  de  fruit.  Dans  les  plantes  qui 
réunissent  ainsi  les  deux  sexes,  chaque  corolle  est  un  lit  nuptial  où  s'accomplis- 
sent les  plus  secrets  mystères  de  l'amour.  Souvent  aussi  les  sexes  sont  séparés. 
Portés  tantôt  sur  le  même  arbre,  tantôt  sur  des  arbres  différents,  les  fleurs  mâles 
et  les  fleurs  femelles  sont  obligées  de  compter  sur  un  intermédiaire,  et,  pour  que 
l'épouse  devienne  mère,  il  faut  que  le  souffle  des  vents  lui  apporte  les  émanations 
vivifiantes  de  l'époux.  Tous  ces  degrés  divers  se  retrouvent  dans  le  règne  animal. 
Là  aussi,  pour  beaucoup  d'espèces,  la  fable  du  fils  de  Vénus  et  d'Hermès  devient 
une  réalité,  et  se  complique  même  des  circonstances  les  plus  inattendues.  Là  aussi, 
bien  souvent,  les  mouvements  de  la  vague  ou  le  courant  des  fleuves  doivent  rem- 
placer l'haleine  des  zéphyrs  et  suppléer  à  un  rapprochement  impossible  entre  des 
individus  fixés  comme  des  plantes  sur  le  sol  qui  les  vit  naître. 

On  pourrait  toutefois  signaler  entre  les  animaux  et  les  plantes,  sous  le  rapport 
dont  nous  parlons,  une  différence  assez  remarquable.  Chez  les  premiers,  les  sexes 
se  reconnaissent  en  général  pendant  toute  la  vie  à  des  caractères  extérieurs  ou  in- 
térieurs. Il  n'en  est  pas  de  même  pour  les  végétaux.  Le  dattier  mâle  et  le  dattier 
femelle  germent  et  grandissent  l'un  à  côté  de  l'autre,  en  tout  semblables  entre  eux 
jusqu'au  moment  où  l'apparition  des  fleurs  révèle  leurs  destinations  diverses.  Les 
syllis  nous  présentent  un  fait  tout  pareil.  En  temps  ordinaire,  on  ne  trouve  chez 
elles  que  des  individus  que  rien  ne  distingue  l'un  de  l'autre.  Vienne  l'instant  de 
la  reproduction,  et,  comme  le  palmier  pousse  sa  fleur,  de  même  l'annélide  pro- 
duira des  parties  nouvelles  qui  s'ajouteront  à  ses  anciens  organes  et  revêtiront 
seules  les  caractères  essentiels  des  deux  sexes.  Ainsi  l'arbre  et  l'animal  sont  éga- 
lement neutres  jusqu'à  une  certaine  époque.  Plus  lard,  chez  le  premier,  le  sexe 
se  montre  dans  la  fleur;  chez  le  second,  dans  l'individu  secondaire  :  celui-ci  peut 
donc  être  considéré  comme  une  véritable  fleur  animale  venue  sur  l'individu  pri- 
mitif. 

Poursuivons  ce  curieux  parallèle,  et  voyons  à  quel  mode  de  reproduction,  ob- 
servé dans  le  règne  végétal,  pourra  se  comparer  celui  que  nous  avons  vu  exister 
chez  quelques  méduses. 

Tous  nos  lecteurs  connaissent  l'agaric  de  couche,  ce  champignon  que  l'industrie 
est  parvenue  à  multiplier  en  si  grande  abondance  pour  satisfaire  aux  besoins  de 
la  cuisine  parisienne.  Ce  qui  sert  à  nos  repas  n'est  pas  le  végétal  tout  entier;  ce 


d'uk   naturaliste.  391 

D'est  en  quelque  sorte  que  la  fleur  d'une  production  assez  singulière  que  l'on 
désigne  en  botanique  sous  le  nom  de  mycélium.  Cette  production  se  compose  d'un 
grand  nombre  de  filaments  très-fins,  formant  une  espèce  de  feutrage  sur  lequel  se 
développe  à  certaines  époques  la  partie  charnue  vulgairement  connue  sous  le  nom 
de  champignon.  Or,  un  mycélium  d'agaric  isolé  ressemble  beaucoup  à  d'autres 
productions  végétales,  à  ces  moisissures  qui  naissent  sur  le  bois  pourri,  dans  des 
lieux  humides  et  obscurs.  Néanmoins  les  botanistes,  voyant  celles-ci  se  propager 
sans  changer  de  forme,  les  ont  depuis  longtemps  partagées  en  groupes  particuliers 
dont  un  porte  le  nom  de  mucédinées.  Eh  bien!  M.  Dutrochet.  n  des  savants  qui 
ont  su  le  mieux  arriver  à  de  grands  résultats  par  l'observation  des  petits  phéno- 
mènes, reconnut,  il  y  a  peu  d'années,  que  sous  l'influence  de  certaines  circon- 
stances unemucédinée  bien  caractérisée  pouvait  donner  naissance  à  un  agaric,  fait 
aussi  singulier  au  premier  abord  que  si  l'on  voyait  un  chêne  poussersur  une  ronce. 

Ici  la  ressemblance  avec  ce  que  nous  avons  vu  se  passer  chez  les  méduses  est 
vraiment  merveilleuse.  Des  lames  disposées  sous  le  chapeau  de  l'agaric  tombe  une 
spore  ou  corps  reproducteur,  de  même  que  chez  les  méduses  ovaire  placé  sous 
l'ombrelle  laisse  s'échapper  un  œuf  qui  se  change  en  larve  ciliée.  Cette  larve  se 
fixe  et  produit  un  polypier,  comme  la  spore,  en  se  développant,  donne  naissance 
à  un  mycélium.  Soumis  à  certaines  conditions,  celui-ci  conservera  cette  forme  pre- 
mière et  poussera  seulement  des  rameaux  plus  ou  moins  nombreux,  de  même 
que  le  polypier  enfantera  des  polypes.  Tous  deux  pourront  d'ailleurs  se  repro- 
duire sous  cette  forme  par  bourgeons  adhérents  ou  libres.  Trompés  par  ces  appa- 
rences, les  naturalistes  perdront  la  trace  de  leur  origine  et  les  isoleront  des  cham- 
pignons et  des  acalèphes;  mais  que  les  conditions  changent,  et  le  mycélium, 
renonçant  à  son  rôle  de  mucédinée,  produira  un  agaric,  le  polypier  engendrera 
une  méduse.  Or,  si  le  champignon  n'est  en  réalité  que  l'organe  floral  du  mycé- 
lium, nous  serons  pleinement  autorisé  à  adopter  l'opinion  émise  par  M.  Dujardin, 
à  voir  dans  la  méduse  la  fleur  animale  du  polypier. 

Rien  ne  serait  plus  facile  que  de  multiplier  ces  exemples  et  de  prouver  de  plus 
en  plus  que,  dans  les  divers  procédés  mis  en  œuvre  dans  les  deux  règnes  pour 
assurer  la  durée  des  espèces,  la  nature  se  copie  en  quelque  sorte  elle-même.  Avec 
tous  les  zoologistes  qui  ont  étudié  les  polypes,  nous  citerions  ces  animaux  qui  se 
reproduisent,  à  la  manière  des  plantes,  par  bourgeons,  par  bulbilles,  par  bou- 
tures. Avec  MM.  Adolphe  Brongniart,  Decaisne,  Thuret  et  quelques  autres  bota- 
nistes, nous  montrerions  en  revanche  les  granulationsde  certains  polleus  emprun- 
tant un  des  caractères  les  plus  essentiels  de  l'animalité  et  se  mouvant  à  la  manière 
des  infusoires  ;  nous  mettrions  sous  les  yeux  de  nos  lecteurs  ces  spores  des  algues 
d'eau  douce,  véritables  larves  végétales,  qui,  avant  de  se  fixer,  parcourent  libre- 
ment en  tout  sens,  à  l'aide  de  cils  vibratiles,  le  vase  où  on  les  observe,  et  qui  sem- 
blent réaliser  la  métamorphose  d'un  animal  en  végétal.  Nous  verrions  ainsi  dis- 
paraître un  à  un  tous  ces  caractères  différentiels  si  tranchés,  que  le  savoir  imparfait 
de  nos  pères  assignait  aux  deux  règnes  ;  tous,  disons-nous,  jusqu'aux  caractères 
empruntés  à  la  chimie,  comme  l'ont  prouvé  les  curieuses  analyses  de  jeunes  tissus 
exécutées  par  M.  Payen,  et  les  phénomènes  si  remarquables  qui  accompagnent  la 
fécondation  des  arum  (i).  A  cette  uniformité  d'action,  il  est  impossible  de  ne  pas 

(1)  Voyez  l'article  sur  les  Tendances  modernes  de  hi  Chimie,  livraison  du  ôl  juillet  1842 
de  la  Revue  des  Deux  Mondes. 


592  souvenirs  d'un  naturaliste. 

reconnaître  l'influence  d'une  cause  unique  et  constante.  Dès  lors,  la  vie,  ce  je  ne 
sais  quoi  qui  anime  l'algue  et  le  chêne,  l'infusoire  et  l'éléphant,  se  montre  à  nous 
comme  une  force  universelle  dont  la  nature  intime  nous  échappe,  il  est  vrai,  tout 
aussi  bien  que  celle  des  autres  agents,  mais  qui,  reconnaissable  comme  eux  à  ses 
effets,  reste  toujours  et  partout  la  même  dans  son  essence,  malgré  l'inûnie  variété 
de  ses  manifestations. 

A.  DE  QUATREFAGES. 


LA 


LIGUE  EN  1846. 


La  ligue  est  sans  contredit  l'exemple  le  plus  complet  et  le  plus  éclatant  du 
succès  que  peut  obtenir  un  mouvement  d'opinion  en  Angleterre.  Pour  la  première 
fois  dans  l'histoire  de  ce  peuple  essentiellement  hiérarchique,  on  voit  des  bour- 
geois, des  parvenus,  se  mettre  en  campagne  sans  arborer  quelque  drapeau  bla- 
sonné  et  sans  avoir  à  leur  tête  une  fraction  de  l'aristocratie.  Pour  la  première  fois, 
une  réunion  d'hommes  luttant  contre  des  intérêts  que  la  constitution  protège 
n'appelle  à  son  aide  ni  transactions  ni  délais,  et  remplit  son  programme,  un  pro- 
gramme de  révolution,  dans  l'intervalle  des  sept  années  que  doit  durer  une  légis- 
lature. On  a  comparé  les  progrès  de  la  ligue  à  la  course  d'une  locomotive;  elle 
porte  en  effet  le  cachet,  et  elle  est  en  même  temps  la  merveille  d'une  époque 
d'improvisation. 

Je  ne  veux  rabaisser  aucune  des  tentatives  qui  ont  été  faites,  depuis  le  commen- 
cement du  siècle,  de  l'autre  côté  du  détroit,  dans  l'intérêt  des  libertés  publiques. 
Tous  les  monopoles  ont  été  successivement  attaqués  :  après  le  monopole  religieux, 
le  monopole  politique,  et,  après  les  privilèges  qui  avaient  leur  raison  d'être  dans 
l'histoire,  le  monopole  plus  récent  dont  jouissent,  pour  les  produits  de  la  terre, 
les  propriétaires  du  sol.  Aucune  exception  cependant  ne  tenait  à  de  plus  profondes 
racines;  le  privilège  foncier  enchaînait  l'intérêt  de  celui  qui  cultive  à  l'intérêt  de 
celui  qui  possède,  et  rien  ne  semblait  plus  difficile  que  d'aliéner  à  leurs  maîtres 
les  vassaux  de  cette  autre  féodalité. 

L'association  catholique,  qui  détermina  par  son  aptitude  imposante  les  conces- 
sions de  1S2I;,  avait  trouvé  le  terrain  préparé  par  trente  années  de  controverse. 
Ce  que  le  duc  de  Wellington  accorda  aux  populations  à  demi  soulevées  de  l'Ir- 
lande, Pilt  lui-même,  dès  4  80i,  l'avait  jugé  possible,  en  admettant  les  partisans 
avoués  de  l'émancipation  à  siéger  avec  lui  dans  le  conseil.  L'union  politique  de 
Birmingham,  cette  conjuration  légale  de  toutes  les  classes  de  la  société  en  faveur 


394  LA    LIGUE    ANGLAISE. 

de  la  réforme  parlementaire,  avait  été  précédée  longtemps  auparavant  par  les 
démonstrations  des  grands  seigneurs  whigs  obéissant  à  l'impulsion  un  peu  radicale 
du  duc  de  Richmond  et  de  lord  Grey.  Celui-ci  n'accomplit  qu'à  la  fin  de  sa  car- 
rière un  projet  qui  en  avait  signalé  les  débuts.  Encore  fallut-il  l'élan  imprimé 
aux  idées  de  liberté  en  Europe,  par  la  commotion  de  1850,  pour  venir  à  bout 
des  résistances  qu'un  demi-siècle  de  propagande  avait  déjà  ébranlées. 

La  cause  de  la  ligue  est  la  seule  qui  ait  triomphé,  sans  cesser  d'être  une  ques- 
tion de  classe,  et  sans  trouver  un  appui  réel,  pas  plus  dans  les  rangs  élevés  de  la 
société  que  dans  les  régions  inférieures.  Elle  a  vaincu,  grâce  à  une  organisation 
savante,  par  la  simplicité  des  moyens ,  par  le  talent  et  par  l'indomptable  énergie 
de  ses  chefs,  par  la  puissance  des  intérêts  qu'elle  représente.  Le  succès  de  la  ligue 
a  dépassé  les  espérances  de  ses  partisans  et  les  craintes  de  ses  adversaires.  Jamais 
encore  l'avenir  ne  s'était  plus  soudainement  rapproché  du  présent.  Au  printemps 
de  1839,  lorsque  les  délégués  de  cette  grande  confédération ,  qui  sortait  à  peine 
de  ses  langes,  vinrent  présenter  leur  pétition  à  la  chambre  des  communes,  on 
s'étonnait  de  la  naïve  confiance  avec  laquelle  ils  entreprenaient  non  pas  de  modi- 
fier ni  de  corriger,  mais  de  faire  abolir  sur  l'heure  et  d'une  manière  absolue  les 
lois  sur  les  céréales;  et,  dans  ce  parti  réformiste  qui  les  avait  accueillis  avec  une 
bienveillance  un  peu  incrédule,  les  plus  politiques  leur  disaient  :  «  Abolir  les  lois 
sur  les  céréales!  vous  auriez  aussitôt  fait  de  renverser  la  monarchie  (1).  » 

La  monarchie  reste  debout,  mais  le  système  protecteur  a  reçu  le  coup  de  grâce. 
Les  grands  propriétaires  et  leurs  fermiers,  qui  n'avaient,  au  dire  de  sir  Robert 
Peel,  réclamé  le  privilège  d'approvisionner  le  marché  intérieur  que  poursuivre 
l'exemple  des  manufacturiers  et  des  marchands,  vont  être  forcément  ramenés  à 
cet  âge  d'or  de  leur  innocence  primitive,  dont  parle  Adam  Smith,  quand  il  avance, 
moins  en  économiste  qu'en  historien,  que  «  les  propriétaires  fonciers  et  les  fer- 
miers,  à  leur  éternel  honneur,  sont  de  toutes  les  classes  de  la  société  la  moins 
entachée  de  l'esprit  de  monopole.  »  L'aristocratie  désormais  ne  peut  plus  gouver- 
ner qu'en  vertu  de  la  capacité,  et  dominer  que  par  la  grandeur  morale.  L'industrie 
lui  dispute  ses  clients,  et  le  commerce  l'égale  en  richesse.  Si  donc  l'aristocratie 
ne  change  pas  de  caractère,  le  pouvoir  changera  de  mains. 

La  ligue  a  grandi  en  peu  de  temps,  elle  a  grandi  avec  les  obstacles  qu'elle 
rencontrait;  mais  aucune  association  n'a  eu  des  commencements  plus  humbles. 
Trois  hommes,  je  l'ai  dit  ailleurs  (2),  lui  servirent  de  parrains  à  sa  naissance  :  un 
membre  de  la  chambre  des  communes,  le  docteur  Bowring  ;  le  rédacteur  du  Man- 
chester Times,  M.  Prentice,  et  un  membre  de  la  chambre  du  commerce,  M.  J.-B. 
Smith.  Sous  ce  patronage  assurément  plus  éclairé  que  notable,  un  économiste 
amateur,  M.  Paulton,  allait  de  ville  en  ville,  prêchant  contre  les  lois  qui  restrei- 
gnent-l'importation  des  grains  étrangers.  S'étant  d'abord  fait  entendre  à  Man- 
chester, il  échauffa  bientôt  de  sa  parole  les  manufacturiers  de  Birmingham ,  de 
Wolverhampton,  de  Coventry,  de  Derby,  de  Leicester  et  du  Nottingham  ;  mais  la 
première  démonstration  un  peu  sérieuse  fut  la  pétition  votée,  à  la  fin  de  1838, 
par  la  chambre  de  commerce  de  Manchester,  pétition  que  l'on  met  aujourd'hui, 
en  matière  de  liberté  commerciale,  sur  la  même  ligne  que  la  fameuse  déclaration 
des  droits.  Il  y  était  dit  que,  a  sans  l'abolition  immédiate  des  lois  rendues  pour 

(1)  Discours  de  M.  Cobden  à  Covent-Garden,  18  décembre  1845. 

(2)  Études  sur  V Angleterre,  t.  II. 


LA    LIGUE    ANGLAISE.  395 

empêcher  l'introduction  des  grains,  la  ruine  des  manufactures  devenait  inévitable, 
et  que  l'application  ,  sur  une  plus  grande  échelle,  du  principe  de  la  liberté  com- 
merciale pouvait  seule  assurer  la  prospérité  de  l'industrie  et  le  repos  du  pays.  » 

Par  cette  démarche,  qui  eut  un  grand  retentissement,  la  chambre  de  commerce 
de  Manchester  se  rendait  l'organe  de  l'industrie  britannique.  En  cela,  comme  en 
toutes  choses,  depuis  le  règne  delà  vapeur,  Manchester  prenait  l'initiative.  Après 
avoir  donné  à  l'Angleterre  la  manufacture  de  coton  dans  la  personne  d'Arkrwight, 
et  le  gouvernement  modérateur  dans  la  personne  de  sir  Robert  Peel,  l'inépuisable 
fécondité  du  Lancashire  allait  encore  se  signaler  dans  les  instruments  de  l'agita- 
tion libérale,  en  produisant  un  administrateur  comme  M.  Wilson,  des  orateurs 
tels  que  M.  Cobden  et  M.  Bright,  et  un  nombre  incroyable  de  ces  natures  d'élite 
qui,  en  se  dévouant  à  la  chose  publique,  ne  comptent  pour  rien  les  sacrifices  de 
temps  et  d'argent. 

L'agitation  populaire,  même  dans  un  pays  tel  que  la  Grande-Bretagne,  où  elle 
sert  de  complément  et  d'auxiliaire  aux  pouvoirs  établis,  n'est  en  général  qu'une 
fièvre  passagère  de  la  société,  qu'un  vigoureux  coup  de  collier  donné,  au  moment 
opportun,  en  faveur  d'un  intérêt  ou  d'une  idée.  La  ligue  seule  a  imaginé  d'en  faire 
un  moyen  de  gouvernement.  Dès  le  début,  la  ligue  a  formé  une  sorte  d'état  dans 
l'état.  Depuis  près  de  huit  ans  que  le  conseil  de  la  ligue ,  ce  parlement  de  la 
réforme  commerciale,  siège  à  Manchester ,  il  n'a  pas  cessé  de  rendre  des  décrets, 
que  son  président  promulgue,  que  son  journal  et  ses  pamphlets  expliquent  au 
peuple,  et  que  ses  missionnaires  vont  ensuite  faire  exécuter  dans  les  villes  ainsi 
que  dans  les  comtés. 

Cette  courte,  mais  brillante  histoire  a  trois  époques  bien  distinctes  :  la  période 
contemplative,  celle  qui  comprend  les  éludes,  les  tâtonnements  et  l'enseignement 
par  la  presse  et  par  la  parole;  la  période  active  ou  de  propagande,  qui  s'étend  de 
1843  à  1845;enfin  la  période  politique  ou  d'influence,  celle  où  la  ligue,  faisant 
et  défaisant  les  majorités  électorales,  effraie  l'aristocratie  et  amène  les  chefs  de 
parti  à  capituler.  A  chacune  de  ces  époques,  l'enthousiasme  va  croissant,  et  avec 
l'enthousiasme  les  sacrifices.  Le  budget  de  la  ligue  grossit  d'année  en  année  : 
en  1839,6.000  liv.  sterl.  ;  en  1840  et  41,8,000  liv.  sterl.  ;  en  1842,10,000  liv. 
slerl.  ;  en  1843,  50,000  liv.  sterl.;  en  1844,  plus  de  100,000  liv.  sterl.  ;  enfin, 
en  1845,  250,000  liv.  sterl.  Je  ne  compte  pas  dans  ces  contributions  volontaires 
les  5  ou  600,000  liv.  sterl.  qui  ont  été  dépensées  par  les  clients  de  la  ligue, 
en  1844  et  en  1845,  à  acquérir  les  propriétés  qui  leur  confèrent  les  droits 
électoraux. 

Le  conseil  exécutif  de  la  ligue  se  partage  en  comités,  de  même  qu'un  gouver- 
nement distribue  les  matières  d'état  entre  divers  ministères.  11  comprend  le  comité 
d'agriculture,  le  comité  de  commerce,  le  comité  de  publication,  le  comité  élec- 
toral, et  jusqu'à  un  comité  religieux.  On  aura  une  idée  de  l'étendue  des  relations 
que  le  conseil  entretient,  quand  on  saura  que,  dans  une  contrée  où  le  port  d'une 
lettre  ne  coûte  que  10  centimes,  il  dépense  en  moyenne,  pour  ce  seul  article, 
5  à  600  francs  par  jour.  Plus  de  cent  comités  locaux,  dans  la  Grande-Bretagne, 
correspondent  avec  le  comité  central  de  Manchester. 

Les  publications  qui  émanent  de  la  ligue  sont  innombrables.  Outre  un  journal 
hebdomadaire,  qui,  après  avoir  paru  d'abord  sous  le  titre  d'Jtili-cor/t  laiccircular, 
et  plus  tard  sous  celui  d'Jnti-bread-tcu:  circulai',  prit,  en  1843,  en  agrandissant 
son  cadre  et  son  format,  le  nom  de  la  Liyuc  elle-même,  chaque  semaine,  des 


596  LA     LIGUE    ANGLAISE. 

milliers  d'adresses  et  de  brochures  sont  répandus  d'un  bout  du  royaume  à  l'autre. 
En  1845,  le  chiffre  total  de  ces  envois  s'est  élevé  à  neuf  millions  de  brochures 
pesant  ensemble  deux  cent  mille  kilogrammes.  En  1843,  le  journal  thc  League  a 
publié  un  million  d'exemplaires,  et  le  conseil  a  dépensé,  en  publications  de  toute 
espèce,  une  somme  de  20,000  liv.  sterl. 

La  parole  n'a  pas  été  moins  active  que  la  presse.  En  1845,  selon  M.  Fonteyrand, 
qui  a  puisé  ce  renseignement  à  bonne  source,  quatorze  orateurs  avaient  parcouru, 
au  nom  delà  ligue,  cinquante-neuf  comtés,  et  y  avaient  prononcé  plus  de  six  cent 
cinquante  discours  publics.  Dans  les  derniers  mois  de  1845,  et  sans  parler  des 
nombreuses  réunions  qui  eurent  lieu  dans  la  métropole,  M.  Cobden  et  M.  Bright 
avaient  harangué  la  foule  avide  de  les  entendre,  à  Birmingham,  Blackburn,  Barn- 
ley,  Halifax,  Hudderslield,  Leeds,  Sheffield.  Wakefield,  Preston,  Glocester,  Bristol, 
Stroud.  Bath,  Noltingham,  Derby  et  Wootton-under-Edge.  Soixante  meetings 
avaient  en  outre  été  tenus  dans  les  villes  principales  pour  réclamer,  dans  la  per- 
spective de  la  disette  qui  s'annonçait,  le  libre  commerce  des  grains.  A  aucune 
époque,  l'esprit  humain  n'avait  fait,  pour  une  cause,  si  grande  qu'elle  fût,  de  tels 
frais  de  logique  et  d'éloquence. 

Dans  l'intervalle  et  comme  en  se  jouant,  la  ligue  semait  les  institutions  utiles. 
Elle  bâtissait  a  Manchester  un  immense  édifice,  un  temple  élevé  à  la  liberté  com- 
merciale, qui  peut  contenir  dix  mille  personnes,  et  où  l'industrie  manufacturière 
tient  déjà  ses  assises.  Elle  prenait  l'initiative  de  ces  expositions  de  l'industrie,  que 
l'Angleterre  ignorait,  et  qui,  d'abord  inaugurées  à  Manchester  en  1842,  se  sont 
renouvelées  à  Londres  avec  le  même  succès  en  1835.  Enfin,  ne  trouvant  pas  une 
grande  sympathie  auprès  du  clergé  de  l'église  anglicane,  qui  vit  de  la  dîme  levée 
sur  les  fruits  du  sol.  et  qui  dépend  par  conséquent  de  la  propriété  foncière,  la  ligue 
convoquait  à  Manchester  un  concile  des  ministres  dissidents,  et  faisait  bénir  par 
eux,  comme  une  autre  croisade,  cette  levée  de  boucliers  des  villes  contre  les  cam- 
pagnes, de  la  bourgeoisie  industrielle  contre  l'aristocratie. 

11  y  a  loin  encore  de  l'agitation  au  pouvoir,  même  dans  les  gouvernements  les 
plus  populaires.  La  ligue  avait  beau  inspirer  l'opinion  publique  :  sa  voix,  obéie  à 
Manchester,  écoutée  dans  toutes  les  villes  manufacturières,  expirait  à  la  porte  du 
parlement.  La  chambre  des  communes,  la  chambre  qui  était  le  produit  du  bill 
de  réforme,  provoquée  chaque  année,  par  la  motion  de  M.  Villiers,  à  modifier  les 
lois  sur  les  grains,  avait  constamment  refusé,  à  une  immense  majorité,  de  porter 
la  main  sur  cette  arche  sainte  de  la  propriété  foncière.  Désespérant  d'agir  par 
l'opinion  sur  le  parlement,  la  ligue  résolut  de  s'adresser  au  corps  électoral. 

En  1854,  sir  Robert  Peel,  chef  d'un  parti  vaincu,  avait  conseillé  à  ses  amis 
d'user  dans  leur  intérêt,  et  contre  leurs  adversaires,  des  droits  que  l'acte  de  ré- 
forme leur  conférait.  La  ligue  s'est  approprié  ce  mot  d'ordre  :  à  l'exemple  des  con- 
servateurs, elle  enrôle  les  électeurs  par  centaines.  Une  chaumière  qui  représente 
un  loyer  de  quarante  shillings  donne  le  droit  de  voler  aux  élections  de  comté; 
quiconque  possède  un  capital  de  soixante  livres  sterling,  un  fils  de  famille,  un 
commis,  un  ouvrier  même  peut  acquérir  ainsi  le  suffrage.  La  population  urbaine 
va  prendre  droit  de  cité  dans  les  campagnes,  et  l'épargne,  qui  n'était  jusqu'à  pré- 
sent qu'une  source  d'aisance,  mène  enfin  à  l'indépendance  politique.  C'est  l' avè- 
nement d'une  classe  nouvelle,  c'est  presque  un  changement  dans  la  constitution. 

Les  opérations  électorales  de  la  ligue  ont  été  dirigées  avec  une  telle  activité, 
que,  dès  la  première  année  de  ce  travail  et  en  agissant  sur  les  listes  urbaines,  elle 


LA    LïSOE    ANGLAISE.  597 

avait  déplacé  la  majorité  dans  trente-deux  bourgs.  Restaient  les  comtés,  qui  sont 
la  citadelle  de  l'aristocratie  territoriale.  La  ligue  en  a  envahi  neuf,  les  plus  consi- 
dérables par  la  population  et  par  la  richesse,  Middlesex,  Lancastre,  Warwik,  Staf- 
ford,  Chester,  York,  Gloucester,  Somerset  etSurrey,  représentant  145,000  votants, 
ou  le  tiers  des  électeurs  ruraux  dans  l'Angleterre  proprement  dite.  Dans  ces  col- 
lèges, elle  a  conquis  en  deux  ans  une  majorité  claire  et  nette  de  16,446  voix  (1). 
Par  ce  seul  fait,  l'ascendant  du  parti  conservateur  était  remis  en  question.  Faut-il 
s'étonner  si  les  journaux  tories  ont  sonné  l'alarme,  et  si  la  coterie  des  ducs,  lâchant 
la  bride  aux  sociétés  d'agriculture,  a  voulu  en  faire  encore  une  fois  des  agences 
électorales? 

C'est  des  conquêtes  de  la  ligue  en  matière  d'élections  que  date  réellement  son 
influence.  Jusque-là,  comme  l'a  dit  spirituellement  M.  Sidney  Herbert  (2),  elle 
ressemblait  un  peu  à  une  armée  de  théâtre,  faisant  constamment  parader  les  mêmes 
acteurs.  On  entendait  le  bruit,  mais  on  doutait  du  nombre.  L'incrédulité  s'est  dis- 
sipée à  la  publication  des  listes  électorales.  Quand  on  a  vu  tout  le  chemin  que  la 
ligue  avait  parcouru  en  si  peu  de  temps,  on  a  compris  qu'une  puissance  jusqu'alors 
inconnue  à  l'Angleterre  venait  de  se  révéler,  et  les  deux  fractions  de  l'aristo- 
cratie, les  whigs  comme  les  tories,  sont  accourues  pour  empêcher,  en  concédant  la 
réforme  réclamée  par  la  ligue,  que  le  gouvernement  du  pays  ne  passât  tout  à  fait 
dans  ses  mains. 

Je  sais  que  les  circonstances  ont  favorisé  et  hâté  le  succès  de  l'agitation.  Le 
déficit  de  la  récolte,  la  perspective  menaçante  d'une  famine  en  Irlande,  le  mécon- 
tentement des  ouvriers  en  Angleterre,  voilà  sans  doute  le  plus  formidable  argu- 
ment que  l'on  puisse  invoquer  contre  le  monopole  des  subsistances;  mais  cet  état 
de  choses  n'aurait  pas  suffi  pour  déterminer  la  chute  définitive  du  système  pro- 
tecteur. L'Angleterre  s'était  déjà  trouvée  plus  d'une  fois  aux  prises  avec  les  diffi- 
cultés d'une  disette,  et  chaque  fois  la  suspension  temporaire  des  lois  sur  les 
céréales  y  avait  pourvu.  Le  danger  passé,  la  protection  reprenait  son  empire  ;  les 
propriétaires  fonciers  recommençaient  à  rançonner  le  peuple,  et  le  gouvernement 
se  rendormait. 

Il  est  certain  qu'en  ouvrant  les  ports  du  royaume  aux  grains  étrangers,  sir  Ro- 
bert Peel  aurait  pu,  pour  quelque  temps,  conjurer  le  mécontentement  général. 
Les  mauvais  résultats  de  la  récolte  n'ont  pas  décidé  les  hommes  publics,  mais  leur 
ont  servi  de  prétexte  et  d'excuse  pour  colorer  un  changement  de  conduite.  Sup- 
posez que  la  ligue  n'eût  pas  existé,  ou  qu'elle  n'eût  pas  fait  les  mêmes  progrès 
dans  la  confiance  des  électeurs,  toutes  choses  restant  d'ailleurs  égales,  la  pomme 
de  terre  manquant  à  quatre  millions  d'Irlandais,  et  le  prix  du  pain  ayant  augmenté 
d'un  quart  ou  d'un  tiers  en  Angleterre,  lord  John  Russell  aurait-il  écrit  sa  lettre 
aux  électeurs  de  Londres,  et  sir  Robert  Peel  aurait-il  provoqué  une  crise  ministé- 
rielle aux  dépens  de  l'union  qui  régnait  dans  sa  majorité,  afin  d'étendre  le  prin- 
cipe de  la  liberté  commerciale  jusqu'à  ces  régions  de  l'intérêt  aristocratique,  d'où 
il  l'avait  tenu  jusqu'alors  soigneusement  écarté? 

Évidemment  ce  n'est  pas  une  de  ces  convictions  désintéressées  qu'impose 
l'amour  purement  contemplatif  de  la  science,  c'est  la  raison  d'état  qui  a  parlé.  Le 
chef  des  whigs  a  passé  du  côté  de  la  ligue,  à  laquelle  il  apporte  l'autorité  de  son 

(1)  Discours  de  M.  Georgo  Wilson  à  Manchester,  décembre  1845. 

(2)  Chambre  des  communes,  séance  du  9  janvier. 

TOME   I.  27 


598  LA    LIGUE    ANGLAISE. 

nom  et  le  concours  d'un  grand  parti  politique,  quand  il  a  vu  que  cette  agitation 
prenait  le  caractère  d'une  lutte  acharnée  entre  l'intérêt  manufacturier  et  l'intérêt 
agricole,  et  que  les  gens  de  Manchester  étaient  devenus  assez  forts  pour  donner  le 
signal  d'une  guerre  intestine  entre  les  diverses  classes  de  la  société.  Il  est  venu 
diriger  le  mouvement  pour  rester  maître  de  le  modérer  et  de  le  rendre  moins 
exclusif.  Quant  au  chef  auquel  appartient  la  direction  du  parti  conservateur,  il  a 
jugé  bien  vite,  avec  la  sûreté  habituelle  de  son  coup  d'œil,  que,  s'il  permettait  à 
lord  John  Russell  d'occuper  cette  position,  c'en  était  fait  du  gouvernement,  qui 
laissait  usurper  ainsi  son  rôle  d'arbitre.  Perdre  la  majorité  d.jns  la  chambre  des 
communes  et  retomber  peut-être  dans  la  situation  d*une  minorité  factieuse,  voilà 
le  sort  qui  était  réservé  au  parti  conservateur,  dans  le  cas  où  le  programme  de 
1812  serait  resté  le  programme  de  1846.  Sir  Robert  Peel  n'avait  pas  tiré  mira- 
culeusement l'aristocratie  de  dessous  les  décombres  de  la  réforme,  en  1834,  pour 
la  laisser  périr  douze  ans  plus  tard,  en  défendant  sans  espoir  la  brèche  ouverte 
dans  la  législation  sur  les  céréales.  Aux  dépens  de  sa  réputation  et  de  son  repos, 
il  a  préféré  faire  violence,  pour  le  sauver,  au  grand  parti  qui  lui  avait  confié  ses 
destinées. 

<*  J'ai  toujours  prévu,  disait  M.  Cobden  dans  une  assemblée  publique,  à  la  fin 
de  décembre,  que  nous  aurions  à  culbuter,  avant  de  réussir,  un  ou  deux  gouverne- 
ments (1).  »  La  prophétie  s'est  accomplie  à  la  lettre.  En  effet,  non-seulement  la 
ligue  a  renversé  le  ministère  de  sir  Robert  Peel  tout  le  temps  qui  a  été  nécessaire 
pour  humilier  la  résistance  du  duc  de  Wellington,  mais  elle  a  réduit  encore  les 
whigs  à  la  dure  nécessité  d'étaler  les  infirmités  qui  leur  rendaient  l'exercice  du 
pouvoir  impossible.  La  ligue  a  obligé  le  ministère  tory  à  faire  en  quelque  sorte 
peau  neuve;  elle  a  fait  avorter  dans  son  germe  la  tentative  de  ranimer  l'ancienne 
combinaison  whig.  Le  terrain  du  gouvernement  est  donc  maintenant  déblayé  et 
peut  recevoir  la  semence  nouvelle. 

Dans  l'intervalle  qui  s'est  écoulé  entre  la  reconstitution  du  ministère  et  la  pré- 
sentation au  parlement  du  projet  de  réforme  commerciale  élaboré  par  sir  Robert 
Peel,  les  deux  partis  extrêmes,  qui  sont  les  véritables  personnages  de  ce  drame, 
ont  cherché  à  se  fortifier  et  à  faire  des  recrues.  Les  résultats  obtenus  sont-ils  les 
mêmes  pour  l'un  comme  pour  l'autre,  et  sont-ils  également  préparés  à  la  bataille 
décisive  qui  va  s'engager? 

La  ligue  a  montré  une  rare  habileté  dans  cette  crise.  La  vapeur  des  révolutions 
lui  avait  d'abord  monté  à  la  tête  :  en  présence  des  cabinets  faits  ou  à  faire  qui 
s'écroulaient  l'un  sur  l'autre,  elle  imaginait  déjà  qu'aucune  puissance  ne  tiendrait 
devant  elle,  et  quelques  paroles  de  haine  ou  de  subversion  s'étaient  mêlées  à  ses 
cris  de  victoire;  mais  la  réflexion  n'a  pas  tardé  à  modérer  cet  emportement, 
qu'expliquait  d'ailleurs  ce  qu'il  y  avait  d'inattendu  dans  le  succès.  Pour  ne  gêner 
aucune  combinaison,  pour  éviter  d'être  un  embarras  et  un  obstacle,  la  ligue  a 
pris  une  attitude  expectante.  Après  avoir  pourvu  à  toutes  les  éventualités  par  l'ou- 
verture de  cette  magnifique  souscription  que  les  manufacturiers  de  Manchester 
ont  remplie  dans  une  soirée  jusqu'à  concurrence  de  15,000,000  de  francs,  elle 
a  suspendu  ses  réunions  publiques.  M.  Cobden  et  M.  Rright  ont  laissé  la  parole 
aux  événements.  Le  théâtre  de  l'agitation,  la  salle  de  Covent-Gai  den,  a  été  rendue 

(1)  o  I  hâve  always  expected  that  we  should  knock  one  or  two  governements  on  the 
head,  before  we  succédée! .  »  (Speech  at  Covent-Garden.) 


LA    LIGUE     ANGLAISE.  399 

aux  amusements  de  la  saison.  Toute  polémique  a  cessé,  et  l'on  met  ce  repos  à 
profit  pour  resserrer,  dans  l'intérieur  du  parti,  les  liens  un  peu  relâchés  de  la 
discipline. 

En  attendant,  les  manufacturiers,  qui  forment  le  conseil  exécutif  de  la  ligue, 
ont  pris  individuellement,  mais  sous  une  inspiration  commune,  une  résolution  qui 
va  les  réconcilier  tout  à  fait  avec  les  classes  inférieures.  On  sait  que  les  ouvriers 
des  manufactures,  loin  de  s'associer  à  l'attaque  dirigée  par  les  organes  de  la  bour- 
geoisie contre  les  privilèges  dont  jouit  la  propriété  foncière,  avaient  protesté,  à 
plusieurs  reprises,  de  leur  indifférence  profonde  pour  ce  mouvement.  Bien  peu 
d'entre  eux.  en  effet,  comprennent  la  différence  de  situation  qui  résulte  pour  un 
ménage  laborieux  du  bon  marché  des  aliments,  et  ils  ne  ^'inquiètent  généralement 
que  de  la  hausse  ou  de  la  baisse  des  salaires.  L'aristocratie,  avec  laquelle  ils  ne 
sont  pas  habituellement  en  contact,  ne  saurait  froisser  leurs  intérêts  immédiats. 
ou  leur  devenir  odieuse.  La  domination  qu'ils  supportent  avec  impatience,  c'est 
celle  du  maître  qui  les  emploie.  Voyant  se  former  sous  leurs  doigts  les  richesses 
que  l'industrie  accumule,  ils  finissent  par  croire  que  les  profits  de  cette  industrie 
se  répartissent  d'une  manière  trop  inégale  entre  le  capital  et  le  travail.  De  là  les" 
coalitions  qu'ils  trament  entre  eux.  tantôt  pour  obtenir  une  augmentation  dans  le 
prix  de  la  main-d'œuvre,  tantôt  pour  amener  une  réduction  dans  le  nombre  des 
heures  que  dure  la  journée. 

Sur  ce  dernier  point,  celui  que  les  ouvriers  ont  le  plus  à  cœur,  les  chefs  de  la 
manufacture  sont  prêts  à  faire  les  concessions  que  réclame  l'opinion  publique.  Ils 
ont  déclaré  qu'aussitôt  après  l'abrogation  des  lois  qui  concernent  les  céréales,  la 
durée  du  travail  dans  les  usines  et  dans  les  ateliers  serait  réduite  à  onze  heures 
par  jour.  L'expérience  de  quelques-uns  d'entre  eux,  et  notamment  de  la  maison 
Gardner.  à  Preslon,  autorise  à  penser  que  la  quantité  des  produits  ne  diminuera 
pas  dans  la  proportion  des  heures  retranchées  au  travail,  et  que  les  salaires  gar- 
deront, à  peu  de  chose  près,  le  même  niveau  ;  mais  en  revanche  la  santé  des 
femmes  et  des  jeunes  gens,  la  moralité  des  ménages  et  l'ordre  public  y  gagneront 
parmi  les  populations  industrielles.  Les  ouvriers  auront  plus  de  temps  à  donner  a 
la  culture  de  leur  intelligence  et  à  l  éducation  de  leurs  enfants;  la  famille  cessera 
d'être  une  exception  sociale,  à  l'usage  exclusif  des  classes  que  la  fortune  a  élevées 
au  sommet  de  sa  roue. 

Cette  concession  des  fabricants  paraît  avoir  calmé  les  haines  qui  fermentaient 
dans  les  bas  quartiers  des  villes  industrielles.  La  cherté  du  pain  a  contribué  aussi 
à  ouvrir  les  yeux  de  la  classe  ouvrière;  elle  commence  donc  à  faire  cause  com- 
mune avec  la  ligue,  et  figure  au  rang  le  plus  humble,  mais  non  pas  le  moins  im- 
portant, de  ses  souscripteurs.  Désonnais  la  ligue  ne  se  bornera  plus  à  représenter 
les  classes  moyennes:  les  maîtres  de  la  manufacture  seront  aussi  les  chefs  des 
ouvriers.  Les  multitudes,  qui  manquaient  à  cette  grande  armée,  entrent  enfin  dans 
les  cadivs.  La  puissance  de  la  ligue  est  complète  et  presque  sans  bornes;  malheur 
à  qui  la  mettra  dans  la  nécessité  d'en  taire  usage! 

Pendant  que  la  ligue  attire  à  elle  de  nombreuses  recrues  des  deux  extrémités 
de  l'échelle  sociale,  le  parti  des  propriétaires  fonciers,  qui  avait  sous  la  main  une 
clientèle  dès  Ion-temps  assurée  dans  la  popftl  Uion  des  campagnes,  voit  la  plupart 
de  ces  vassaux,  dont  la  fidélité  a  été  récompensée  par  la  misère,  impatients  d'é- 
chapper à  L'oppression  qui  pèse  sur  eux.  Pendant  que  l'armée  industrielle  grossit. 
l'armée  agricole  se  dissipe.  Les  fermiers  tiennent  encore  bon,  quoique  plusieurs. 


400  &A    LIGUE    ANGLAISE. 

séduits  par  la  prospérité  des  districts  de  l'Ecosse,  où  le  fermage  se  paie  en  grains, 
se  soient  déclarés  pour  l'abolition  des  lois  sur  les  céréales;  mais  parmi  les  labou- 
reurs, les  simples  journaliers,  le  mécontentement  est  unanime.  Ils  peuvent  gagner  à 
un  changement,  et  ils  n'ont  absolument  rien  à  y  perdre.  Pourquoi  défendraient-ils 
les  lois  sous  l'empire  desquelles  ils  sont  descendus  à  cet  état  de  dégradation  dont 
aucun  autre  peuple  libre  en  Europe  ne  présente  le  spectacle? 

Les  journaux  conservateurs  ont  rendu  compte  des  nombreux  meetings  qui  ont 
été  tenus  dans  les  comtés,  soit  pour  sommer  les  députés  trop  libéraux  de  donner 
leur  démission,  soit  pour  recevoir  le  serment  prêté  au  système  protecteur  par  les 
députés  fidèles,  soit  même  pour  écouter  les  lamentations  du  duc  de  Richmond,  et 
pour  faire  un  auto-da-fé  solennel  de  quelque  numéro  du  Times.  De  pareilles  solen- 
nités peuvent  exercer  de  l'influence  sur  les  décisions  de  la  chambre  des  communes, 
et  déterminer  par  exemple  des  membres  scrupuleux  ou  timorés  à  abandonner 
leur  poste;  mais  elles  ne  détourneront  pas  le  courant  de  l'opinion  publique.  Les 
hommes  qui  assistent  à  ces  réunions  ne  l'espèrent  point  eux-mêmes,  car  le  ton  de 
leur  harangue  est  uniformément  celui  du  désespoir,  et  je  ne  sais  plus  lequel  de 
ces  malencontreux  orateurs  n'a  pas  fait  difficulté  d'annoncer  à  son  auditoire  que 
le  projet  du  ministère  recevrait  la  sanction  du  parlement. 

Aux  doléances  des  squires  et  aux  déclamations  des  ducs,  il  n'y  a  qu'à  opposer 
le  récit  des  réunions  dans  lesquelles  les  laboureurs  n'empruntent  pas,  pour  expli- 
quer leur  situation,  la  voix  de  leurs  maîtres.  Vers  la  même  époque  où  la  société 
centrale  d'agriculture,  présidée  par  le  duc  de  Richmond,  s'insurgeait  contre  sir 
Robert  Peel  et  contre  la  ligue,  un  million  de  laboureurs  s'assemblaient  à  Goa- 
tacredans  le  comté  de  Wilts  pour  délibérer  sur  leur  commune  détresse.  Ce  mee- 
ting avait  lieu,  par  une  soirée  d'hiver,  dans  un  carrefour  formé  par  plusieurs  routes. 
La  pauvreté  de  ces  bonnes  gens  ne  leur  avait  pas  permis  d'élever  une  tribune  pour 
le  président  et  pour  les  orateurs,  ni  d'offrir  un  abri  à  l'auditoire.  Une  planche, 
supportée  par  quatre  pieux  et  adossée  à  une  haie,  servait  de  plate-forme,  et  ciuq 
ou  six  lanternes  éclairaient  de  leur  lumière  douteuse  des  groupes  composés  de 
femmes  et  d'enfants  en  haillons.  Un  laboureur  avancé  en  âge,  étant  appelé  à  pré- 
sider, dit  ces  simples  paroles  : 

«  Vous  savez,  compagnons,  par  votre  propre  expérience,  que  nous  sommes  dans 
la  détresse  et  dans  la  pauvreté.  Vous  êtes  réunis  ici  ce  soir  pour  faire  connaître 
cette  détresse  à  sa  majesté  et  à  ses  ministres,  pour  les  prier  d'ouvrir  les  ports  et 
de  rapporter  les  lois  sur  les  grains,  qui  sont  injustes,  afin  que  nous  puissions,  nous 
et  nos  familles,  jouir  des  bienfaits  de  la  Providence.  En  ce  qui  touche  mes  propres 
souffrances,  je  n'ai  que  six  shillings  (7  fr.  55  c.)  par  semaine  pour  vivre  et  pour 
faire  vivre  ma  femme  avec  deux  petits  enfants.  Je  ne  puis  pas  gagner  assez  pour 
notre  subsistance.  Il  faut  trouver  6  liv.  st.  10  sh.  (168  fr.)  par  an,  pour  payer  le 
loyer  de  la  maison  que  j'occupe  et  du  jardin,  et  la  récolte  de  pommes  de  terre  a 
manqué.  Je  dis  donc  :  Unissons-nous  tous  ensemble,  et  demandons  la  liberté  du 
commerce.  (Applaudissements.)  La  liberté  du  commerce  pour  toujours  !  (Nouveaux 
applaudissements.)  Pourquoi  avons-nous  été  jetés  dans  ce  monde?  n'est-ce  pas 
pour  le  bien  de  la  société?...  Dieu  nous  a  donné  l'intelligence,  la  volonté  et  des 
facultés,  qu'il  fait  servir  d'instrument  à  ses  desseins.  Dieu  jeta  les  yeux  sur  son 
peuple  en  Egypte,  et,  voyant  l'affliction  dans  laquelle  il  était  plongé,  suscita  Moïse 
pour  le  délivrer.  Plus  tard  il  suscita  Gédéon  pour  tirer  ce  peuple  des  mains  des 


LA     LIGUE    ANGLAISE.  401 

Madianites,  et  Cyrus  pour  faire  cesser  la  captivité  de  Babylone.  Dans  une  époque 
plus  voisine  de  la  nôtre,  Dieu  appela  Olivier  Gromwell  et  plusieurs  autres  pour 
faire  ce  qui  devait  être  fait.  Aujourd'hui,  n'y  a-t-il  pas  aussi  un  Cobden,  un  Bright 
et  un  Radnor?  Il  ne  nous  appartient  pas  de  rechercher  si  ces  hommes  sont  bons 
ou  méchants;  il  nous  suffit  de  savoir  qu'ils  font  une  œuvre  bonne  et  morale  dans 
l'intérêt  de  la  nation.  (Applaudissements.) 

»  Il  est  une  classe  de  personnes  dont  je  voudrais  parler,  parce  que  vous  en  avez 
quelques-uns  parmi  vous,  pauvres  gens,  qu'il  faut  plaindre,  parce  qu'ils  craignent, 
là  où  la  crainte  ne  devrait  pas  exister.  Ils  craignent  d'être  renvoyés  de  leur  tra- 
vail et  chassés  de  leur  maison  ;  ils  ont  peur  de  tel  homme  puissant,  ou  de  tel 
autre  également  puissant,  ou  de  tel  autre  encore;  ils  redoutent  la  furie  de  l'op- 
presseur. N'ayez  pas  peur,  mes  pauvres  compagnons,  car  l'Écriture  dit  :  a  Toute 
langue  qui  prononcera  contre  toi  une  sentence,  tu  la  condamneras.  »  Levons-nous 
donc,  mes  compagnons,  pour  demander  de  bonnes  lois,  la  liberté  et  l'égalité.  Je 
ne  porte  pas  envie  à  l'homme  riche  à  cause  de  ses  richesses;  mais  n'est-il  pas  dé- 
raisonnable et  arbitraire  que  le  riche  possède  exclusivement  et  absolument  le 
pouvoir  d'envoyer  au  parlement  les  membres  qui  doivent  faire  les  lois?  Lorsque 
tout  homme  doit  obéir  à  toute  loi  qui  est  rendue,  tout  homme  ne  devrait-il  pas 
être  consulté?  Et  maintenant,  un  mot  ou  deux  aux  prolectionistes.  A  quoi  leur  sert 
de  défendre  les  lois  sur  les  grains,  après  qu'il  a  été  démontré  que  ces  lois  ne  leur 
étaient  d'aucun  avantage?  Mais  ils  se  laissent  conduire  parle  duc  de  Buckingham 
et  par  d'autres,  tout  comme  cet  ours  que  des  Italiens  mènent  par  les  rues  et  qu'ils 
taillent  ensuite  en  pièces  pour  en  faire  de  la  graisse  d'ours,  quand  il  leur  a  rap- 
porté assez  d'argent.  C'est  ainsi  que  Ton  traite  le  pauvre  fermier,  et  que  le  pauvre 
laboureur  est  conduit  à  la  misère  et  à  la  ruine.  » 

«  On  prétend,  dit  un  autre  laboureur,  que  la  liberté  du  commerce  empirerait 
notre  situation.  Je  ne  crois  pas  que  cela  soit  possible,  et  je  voudrais  en  tout  cas 
que  l'on  en  fît  l'expérience.  J'ai  entendu  dire  que,  dans  les  siècles  passés,  les  jour- 
naliers avaient  pour  nourriture  du  pain,  du  beurre,  du  fromage,  du  bœuf,  du  porc, 
et  pour  boisson  delà  bière;  maintenant  nos  aliments  sont  des  pommes  de  terre 
de  mauvaise  qualité  avec  du  sel.  Je  rends  souvent  grâce  au  ciel  de  ce  qu'il  a, 
dans  sa  bonté,  semé  autour  de  nous  les  torrents  et  les  ruisseaux  en  abondance,  et 
de  ce  que  la  griffe  de  l'impôt  n'y  est  pas  marquée.  » 

«  Qui  a  de  l'argent  ici  ?  s'écrie  un  troisième.  Personne  peut-être  !  —  Voilà  cinq 
semaines,  répond  quelqu'un  du  plus  épais  de  la  foule,  que  je  n'ai  possédé  un 
liard.  »  Un  quatrième  produit  son  budget  de  l'année,  qui  donne  cinq  shillings  et 
demi  (7  fr.  environ)  à  répartir  par  semaine  entre  huit  personnes.  Un  cinquième 
apporte  une  pomme  de  terre  noire  de  pourriture,  et  dit  :  «  Voilà  de  quoi  se 
nourrit  ma  famille;  les  porcs  n'en  voulaient  pas.  » 

La  résignation  touchante  que  respirent  ces  plaintes  annonce  une  classe  d'hommes 
cultivée,  et  qui  porte  le  malheur  avec  une  dignité  peu  commune.  Cependant  un  le- 
vain d'amertume  s'y  mêle  déjà.  On  sent  vibrer  dans-ce  langage,  qui  a  la  même 
couleur  religieuse,  quelque  chose  de  la  résolution  qui  animait  les  puritains  disci- 
plinés par  Cromvvell.  Il  ne  faudrait  pas  trop  prolonger  l'épreuve  de  misère  à  la- 
quelle l'état  de  l'ordre  social  expose  tant  de  familles  laborieuses,  si  l'on  ne  veut 


402  LA    LIGUE    ANGLAISE. 

pas  que  des  hommes  qui  commencent  à  regarder  en  face  les  grandeurs  qui  les 
oppriment,  se  livrent  à  des  pensées  de  bouleversement  et  de  désordre.  Les  ducs 
et  les  marquis,  qui  traitent  les  ligueurs  de  jacobins,  n'ont  qu'à  jeter  les  yeux  plus 
près  de  leurs  manoirs  seigneuriaux  ;  ils  apercevront  dans  les  campagnes,  pour  peu 
que  la  flamme  tombe  sur  ces  matières  combustibles,  tous  les  éléments  d'une  jac- 
querie. 

Voilà  donc  la  situation  dans  laquelle  sir  Robert  Peel  a  trouvé  les  partis  à  l'ou- 
verture du  parlement  britannique.  La  ligue  était  triomphante,  l'aristocratie  di- 
visée et  déchue  de  ses  espérances  ;  il  n'y  avait  pas  un  seul  homme,  en  Angleterre, 
qui  ne  crût  désormais  que  la  dernière  heure  du  système  prohibitif  avait  sonné. 
Ajoutez  qu'un  gouvernement  qui  aurait  résolu  d'en  finir  avec  celte  difficulté  ne 
pouvait  pas  rencontrer  des  circonstances  plus  favorables  :  au  dedans,  un  commen- 
cement de  disette,  et  par  conséquent  la  nécessité  de  se  procurer  des  grains  à  tout 
prix  ;  au  dehors,  des  récoltes  médiocres  et  des  prix  peu  inférieurs  à  ceux  de  la 
Grande-Bretagne.  Il  était  évident  que  la  suppression  complète  des  droits  d'entrée 
ne  devait  amener  aucune  perturbation  dans  les  fortunes,  et  que  des  mesures  de 
transition  n'auraient  plus  dès  lors  aucun  caractère  d'utilité. 

Ces  mesures,  rien  ne  les  sollicitait,  ni  l'état  du  pays,  ni  la  ligue,  ni  les  pro- 
priétaires eux-mêmes.  Mais  il  est  rare  que  les  questions  se  posent  aux  gouverne- 
ments sous  une  forme  aussi  simple  ;  les  considérations  de  personnes,  les  antécé- 
dents des  partis,  l'intérêt  de  telle  ou  telle  combinaison  politique,  viennent  les 
compliquer  à  l'envi.  En  modifiant  ses  opinions  et  sa  ligne  de  conduite,  ainsi  qu'il 
en  a  loyalement  fait  l'aveu,  en  passant  d'un  système  de  protection  modérée  au 
principe  d'une  liberté  sans  limite,  sir  Robert  Peel  n'a  pas  pu  s'affranchir  entière- 
ment de  la  prétention  d'établir  un  lien  quelconque  entre  le  présent  et  le  passé.  Il 
veut  encore  paraître  conséquent  avec  lui-même,  et  que  tous  les  partis  trouvent 
leur  compte  à  ce  qu'il  va  faire.  Accordant  le  principe  aux  uns,  capitulant  sur  l'ap- 
plication avec  les  autres,  il  enfante  une  œuvre  que  l'on  expliquerait  difficilement, 
mais  dans  laquelle  la  grandeur  de  l'ensemble  finit  par  couvrir  la  contradiction  des 
détails. 

Il  y  a,  dans  le  projet  soumis  à  la  chambre  des  communes  par  sir  Robert  Peel, 
deux  parties  bien  distinctes.  Le  premier  ministre  ne  s'est  pas  borné  à  régler  la 
difficulté  capitale  du  moment.  Poursuivant  la  réforme  des  tarifs  commerciaux, 
réforme  que  Huskisson  avait  entamée  à  une  époque  où  elle  n'était  pas  sans  péril, 
et  que  tous  ses  successeurs  avaient  continuée,  chacun  dans  la  mesure  de  ses  lu- 
mières ou  de  ses  forces,  sir  Robert  Peel  fait  main  basse  sur  ce  qui  reste  encore 
des  droits  prohibitifs.  Le  tarif  des  douanes,  conçu  originairement  dans  un  système 
de  protection,  est  converti  en  instrument  fiscal,  en  moyen  de  revenu.  Tous  les 
droits  d'importation  sont  ramenés  à  un  maximum  de  10  à  15  pour  100  pour  la 
valeur,  et  cela  pour  les  marchandises  de  grosse  consommation  comme  pour  les 
objets  de  luxe,  pour  les  produits  dans  lesquels  l'infériorité  du  travail  britannique 
est  manifeste,  aussi  bien  que  pour  les  articles  dans  lesquels  il  défie  la  concurrence 
du  monde  entier.  Sir  Robert  Peel  ouvre  le  marché  anglais  à  l'industrie  étrangère, 
sans  exiger,  sans  attendre  même  aucune  réciprocité.  C'est  un  exemple  et  une  leçon 
qu'il  donne  aux  peuples  civilisés  du  continent,  qui  se  traînent  dans  l'ornière  mer- 
cantile. Peut-être  aussi  fallait-il  que  la  nation  qui  avait  fait  la  première  la  faute 
de  s'envelopper  d'une  barrière  infranchissable  au  commerce  l'expiât  aussi  la  pre- 
mière, et  qu'elle  en  offrît  la  plus  complète  réparation. 


LA    LIGUE    ANGLAISE.  403 

Cette  immense  réforme  se  trouve  déparée  par  quelques  taches  sur  lesquelles  je 
demande  à  ne  pas  insister.  Peut-être  encore  les  motifs  n'ont-ils  pas  été  aussi  purs 
que  la  mesure  est  grande  et  bienfaisante.  Sir  Robert  Peel  a  voulu  faire  payer  au 
parti  manufacturier  le  triomphe  que  celui-ci  obtenait  sur  le  parti  agricole.  Il  a 
pris  au  mot  les  agitateurs  qui  demandaient  la  liberté  de  commerce  la  plus  illimitée. 
Les  manufacturiers  avaient  coutume  d'alléguer  qu'ils  ne  pouvaient  pas  lutter  avec 
l'industrie  étrangère,  tant  que  leurs  ouvriers  paieraient  le  pain  plus  cher  qu'on  ne 
le  paie  aux  États-Unis,  en  France  ou  en  Allemagne.  Sir  Robert  Peel,  rétorquant 
ce  raisonnement,  a  déclaré  que  les  agriculteurs  ne  pouvaient  pas  produire  le  blé 
au  prix  de  la  Saxe  ou  de  la  France,  tant  que  leurs  vêtements,  leur  ameublement 
et  leurs  constructions  leur  coûteraient  plus  cher  qu'ailleurs.  Ainsi  quelques-uns 
réclamaient  les  avantages  du  bon  marché,  il  en  fait  jouir  tout  le  monde. 

Le  projet  de  loi  stipule»  en  faveur  de  la  propriété  foncière,  des  compensations 
qui  n'ont  d'autre  inconvénient  que  d'entamer,  par  les  détails,  une  réforme  admi- 
nistrative qui  demanderait  à  être  vue  de  plus  haut  et  abordée  avec  plus  d'ensemble. 
Ainsi,  pour  simplifier  la  surveillance  et  l'entretien  des  routes  vicinales,  qui  dé- 
pendaient, en  Angleterre  seulement,  de  seize  mille  administrations  locales,  le 
premier  ministre  propose  de  réduire  le  nombre  de  ces  commissions  à  cinq  cents, 
en  étendant  le  cercle  dans  lequel  s'exercera  leur  autorité.  Il  diminue  aussi  le  poids 
der  la  taxe  des  pauvres  pour  la  propriété  foncière,  en  décidant  que  les  manufactu- 
riers ne  pourront  plus,  dans  les  temps  de  crise,  repousser  vers  les  paroisses  ru- 
rales leurs  ouvriers  malades  ou  épuisés  par  le  travail  et  par  l'âge,  et  que  cinq 
années  de  résidence  dans  une  ville  industrielle  donneront  droit  aux  secours  que 
cette  ville  est  tenue  de  distribuer. 

Arrivons  cependant  à  la  partie  du  projet  qui  en  est  à  la  fois  l'essence  et  la  base, 
et  sur  laquelle  seule  paraît  devoir  porter  le  débat.  Sir  Robert  Peel  propose  d'abolir 
les  droits  établis  à  l'importation  des  grains  étrangers;  mais  la  suppression  de  ces 
droits  ne  sera  pas  immédiate.  Le  projet  de  loi  réserve,  en  faveur  des  propriétaires 
intéressés  au  régime  actuel,  et  pour  dernière  consolation,  un  délai  de  trois  années. 
Il  y  a  néanmoins  une  première  réduction  dans  le  tarif,  réduction  applicable  à  cette 
période  triennale.  Les  droits,  qui,  selon  le  système  de  1842,  pouvaient  s'élever  à 
22  shillings  par  quarter,  sont  renfermés  entre  une  limite  ?naximum  de  10  shil- 
lings et  une  limite  minimum  de  4  sh.,  de  telle  sorte  que  le  prix  du  blé  n'excède 
jamais  58  shillings   le  quarter,  soit  à  peu  près  25  francs  l'hectolitre. 

Ce  système  apportera  un  soulagement  réel  à  la  situation  de  l'Angleterre.  Il  en 
résultera  une  diminution  immédiate  de  9  à  10  shill.  dans  la  quotité  des  droits 
perçus  à  l'importation  des  grains  étrangers  :  l'introduction  des  blés  sera  donc 
immédiate  et  abondante;  mais  ce  droit  de  4  shillings  par  quarter,  qui  ne  pèse  que 
faiblement  sur  le  consommateur,  tant  que  le  prix  du  blé  se  maintient  entre  50  et 
60  shillings,  ne  pourrait  plus  être  perçu  dans  le  cas  où  le  blé  atteindrait  des  prix 
de  famine.  C'est  là  le  principal  défaut  du  projet;  sir  Robert  Peel  fait  la  loi  à  une 
époque  de  disette,  comme  il  la  ferait  pour  une  époque  d'abondance,  et  le  seul  cas 
à  prévoir  est  précisément  celui  que  le  ministre  néglige. 

Que  feront  maintenant  les  partis  en  présence  de  ce  projet,  qui  est  défectueux  à 
beaucoup  d'égards,  et  qui  ne  satisfait  complètement  personne?  Sir  Robert  Peel, 
avec  un  courage  que  lui  commande  sa  position,  insiste  pour  que  la  difficulté  des 
céréales  soit  vidée  avant  toute  autre,  et  déjà  le  débat  vient  de  s'ouvrir,  au  bruit 
des    pétitions   qui  pleuvent  des  deux    côtés ,  chargées    d'innombrables  signa- 


404  LA    LIGUE    ANGLAISE. 

tures  (1).  Le  parti  agricole  a  eu  le  temps  de  recueillir  son  sang-froid  et  de  se 
composer  un  maintien,  il  n'éclate  plus  en  invectives.  Il  garde  plus  de  ménage- 
ments envers  le  ministre,  mais  il  ne  fait  pas  grâce  au  projet.  Les  délais  attachés 
à  l'exécution  de  cette  sentence  ne  désarment  en  aucune  façon  les  adversaires  du 
bill  :  les  défenseurs  de  la  protection  n'y  voient  pour  leur  système  qu'une  agonie 
plus  lente,  et  la  mort  est  toujours  au  bout.  La  réforme  politique  leur  semble  un 
lit  de  roses  auprès  de  la  réforme  commerciale;  sir  Robert  Peel  est  un  révolution- 
naire auprès  de  lord  Grey.  C'est  pourquoi  M.  Sidney  Herbert,  interpellant  cette 
émeute  de  grands  seigneurs,  leur  a  demandé  s'ils  entendaient  que  les  lois  sur  les 
grains  fussent  une  institution  nationale. 

La  tactique  du  parti  se  dessine,  au  reste,  très-nettement  dans  l'amendement 
qu'a  présenté  M.  Miles.  Autant  le  ministère  apporte  d'empressement  à  faire  décider 
le  sort  de  la  mesure,  autant  les  grands  propriétaires  se  croient  intéressés  à  traîner 
la  discussion  en  longueur.  La  chambre  des  communes  ayant  été  nommée  en  majo- 
rité avec  mandat  tacite  ou  exprès  de  défendre  les  lois  sur  les  céréales,  ils  préten- 
dent que  les  électeurs  soient  consultés,  et  que  l'on  sache  si  la  métamorphose  qui 
vient  de  s'opérer  dans  les  convictions  du  premier  ministre  s'est  étendue  à  l'opi- 
nion du  pays.  Voilà  ce  que  veut  M.  Miles,  quand  il  demande  l'ajournement  de  la 
discussion  à  six  mois,  formule  qui,  dans  les  usages  du  parlement  britannique, 
équivaut  à  un  rejet  absolu. 

La  situation  des  whigs  et  des  ligueurs  est  beaucoup  plus  difficile.  Ils  n'approu- 
vent pas  toutes  les  dispositions  du  projet,  et  ils  ne  pourraient  cependant  pas  voter 
contre  le  bill  sans  compromettre  l'avenir  même  de  la  cause,  qui  leur  doit  d'être 
en  ce  moment  à  la  veille  du  succès.  Dans  une  réunion  qui  s'est  tenue  chez  lord 
John  Russell,  et  à  laquelle  assistaient  les  membres  principaux  de  l'opposition  libé- 
rale, les  conseils  de  la  prudence  ont  prévalu.  Il  a  été  décidé  que  l'on  ne  tenterait 
pas  une  diversion  qui  ne  profiterait  qu'à  l'ennemi  commun.  Lord  John  Russell  en 
a  fait  lui-même  à  la  chambre  la  déclaration  formelle  :  «  Je  désire  que  la  mesure 
du  très-honorable  baronnet  réussisse  dans  celte  chambre  et  dans  l'autre,  et  aucun 
vote  ne  sera  émis  par  moi  qui  puisse  la  mettre  en  péril.  Si  donc,  lorsque  nous 
entrerons  en  comité,  le  très-honorable  baronnet  vient  nous  dire  que,  tout  bien 
considéré,  le  délai  de  trois  années  lui  paraît  être  une  partie  essentielle  de  son 
plan,  je  n'hésiterai  pas,  pour  mon  propre  compte,  à  passer  de  son  côté  dans  la 
division  (2).  » 

Ce  que  les  whigs  n'osent  pas,  ils  voudraient  bien  le  voir  tenter  par  leurs  adver- 
saires. Ainsi,  tout  en  déclarant  que  l'opposition  votera  pour  le  projet,  lord  John 
Russell  engage  sir  Robert  Peel  à  examiner  s'il  n'y  aurait  pas  avantage  pour  le 
gouvernement,  pour  la  propriété  foncière,  pour  l'industrie,  pour  la  nation  en  un 
mot, à  rentrer  sans  délai  ni  transition  dans  un  système  de  liberté  complète.  On 
assure  que  le  premier  ministre  ne  serait  pas  éloigné  d'adopter  ce  parti  ;  mais  le 
duc  de  Wellington  y  est  contraire,  et  il  ne  faut  pas  oublier  que  le  duc  seul  dispose 
de  la  chambre  des  lords. 

La  division  qui  existe  dans  les  conseils  du  gouvernement  paraît  s'étendre  aussi 
au  conseil  exécutif  de  la  ligue.  M.  Cobden,  l'homme  politique,  l'homme  d'état  du 

(1)  La  seule  pétition  du  comté  de  Lancastre  contre  la  loi  sur  les  céréales  porte  314,500 
signatures. 

(2)  Lord  John  Russell's  speech,  9  février  1846. 


LA    LIGUE    ANGLAISE.  405 

parti,  pense  qu'il  faut,  avant  tout  et  quoi  qu'il  arrive,  soutenir  le  ministère.  D'au- 
tres, plus  ardents  on  moins  expérimentés,  voudraient  que  l'on  combattît  le  projet, 
au  risque  d'accabler  le  ministère  par  le  feu  croisé  des  libéraux  et  des  conserva- 
teurs. C'est  la  lutte  naturelle  que  livre  dans  tous  les  partis,  à  l'esprit  de  gouverne- 
ment, l'esprit  révolutionnaire.  Dans  la  chambre  des  communes,  les  représentants 
de  la  ligue  n'ont  pas  même  pris  la  parole;  mais  le  journal  de  la  ligue  a  déclaré, 
en  ternies  formels,  que,  si  les  organes  de  celte  opinion  ne  pouvaient  pas  obtenir 
la  suppression  immédiate  de  tout  droit  d'entrée  sur  les  grains,  ils  voteraient  pour 
le  projet  de  sir  Robert  Peel.  A  tout  événement,  la  double  déclaration  de  lord  John 
Russell  et  de  la  ligue  fixe  le  sort  de  la  loi;  elle  obtiendra  très7certainement  une 
majorité  de  plus  de  cent  voix  dans  la  chambre  des  communes. 

Supposons  le  vote  émis  et  le  débat  terminé;  laissons  le  premier  ministre  aux 
prises  avec  le  ressentiment  de  ses  anciens  amis,  et  recomposant  péniblement,  à 
l'aide  du  temps,  la  phalange  aristocratique.  Que  va  devenir  l'association  formidable 
qui  a  triomphé  en  peu  de  temps,  et  par  la  seule  influence  de  l'opinion  publique, 
des  forces  combinées  de  la  propriété  foncière  et  du  gouvernement?  La  ligue,  en 
un  mot,  va-t-elle  se  dissoudre?  C'est  pour  faire  cesser  l'agitation,  c  est  afin  de 
rendre  le  pouvoir  au  gouvernement  régulier,  que  sir  Robert  Peel  sacrifie  le  système 
protecteur.  Il  espère  donc  que  la  ligue  rentrera  majestueusement  dans  le  repos, 
après  avoir  contemplé  son  ouvrage.  La  ligue  elle-même  en  avait  peut-être  l'in- 
tention, lorsque  M.  Cobden  disait  en  son  nom,  à  Manchester  :  «  Tout  nouveau 
principe  politique  doit  avoir  ses  représentants  spéciaux,  de  même  que  toute  foi 
a  ses  martyrs.  C'est  une  erreur  de  supposer  que  notre  association  peut  être  em- 
ployée à  d'autres  desseins.  C'est  une  erreur  de  supposer  que  des  hommes  qui  se 
sont  distingués  dans  la  défense  de  la  liberté  commerciale  puissent  désormais  s'iden- 
tifier avec  la  même  énergie  et  le  même  succès  à  tout  autre  principe.  Ce  sera  bien 
assez  pour  la  ligue  d'avoir  assuré  le  triomphe  du  principe  qui  est  devant  nous  (1).  » 

Mais  le  projet  de  sir  Robert  Peel,  en  rejetant  dans  l'avenir  la  suppression  com- 
plète des  droits  établis  à  l'importation  des  grains,  autorise  en  quelque  sorte  la 
ligue  à  rester  en  état  d'observation,  et  à  ne  pas  licencier  ses  troupes.  Le  principe 
de  la  liberté  commerciale  est  reconnu,  le  gouvernement  le  proclame  ;  mais  il  reste 
à  en  surveiller  l'application.  La  ligue  entre  dans  une  nouvelle  phase  de  son  exis- 
tence, plus  pacifique  peut-être,  mais  non  pas  moins  ambitieuse.  Elle  va  régler 
l'exercice  du  pouvoir  qu'elle  a  conquis.  Elle  a  trouvé  dans  la  liberté  du  commerce, 
selon  la  belle  expression  de  M.  Cobden,  le  principe  de  ia  gravitation  dans  le  monde 
moral;  il  lui  reste  à  en  déterminer  les  lois  et  à  en  déduire  les  conséquences. 

Au  surplus,  quand  on  accorderait  que  la  mission  apparente,  ostensible,  de  la 
ligue  touche  à  son  terme,  il  resterait  encore  à  examiner  si  le  mouvement  d'ascen- 
sion et  d'expansion  qu'elle  a  suscité  et  qu'elle  représente  au  sein  de  la  liasse 
moyenne  peut  s'arrêter  en  un  jour.  «  Nous  montrerons  aux  propriétaires  fon- 
ciers, disait  encore  M.  Cobden  à  Manchester,  que  nous  pouvons  transférer  le  pou 
voir  des  mains  d'une  seule  classe  aux  mains  des  classes  moyennes  et  industrieuses 
de  l'Angleterre.  Nous  continuerons  ce  mouvement,  et  j'espère  qu'il  ne  s'arrêtera 
jamais  (2).  » 

Oui,  j'en  crois  M.  Cobden  et  M.  Bright,  la  ligue  est  la  lutte  des  populations 

(1)  Cobden's  speech,  Manchester,  15  janvier  1846. 

(2)  Ibid.,  20  décembre  1845. 


406  LA    LIGUE    ANGLAISE. 

manufacturières  contre  les  propriétaires  du  sol.  Dans  cette  guerre  sociale,  l'abo- 
lition des  lois  sur  les  céréales  marquera  peut-être  un  temps  d'arrêt;  mais  ni  l'une 
ni  l'auire  classe  ne  posera  les  armes.  La  ligue  a  conquis  une  position  ;  il  lui  en  reste 
d'autres  à  prendre.  Les  manufacturiers  ne  paieront  plus  tribut  aux  propriétaires 
fonciers  ;  mais  l'aristocratie,  en  perdant  ce  privilège,  conserve  encore  la  prépon- 
dérance législative;  la  richesse  mobilière  et  industrielle  ne  pèse  pas,  dans  l'état, 
du  même  poids  que  le  capital  représenté  par  le  sol.  L'aristocratie  n'a  légalement 
qu'une  seule  tête,  mais  de  fait  elle  en  a  deux.  Il  existe  d'autres  irrégularités  sociales, 
d'autres  supériorités  que  celles  qui  sont  inscrites  dans  la  hiérarchie  parlementaire, 
et  celles-là  demandent  aussi  à  être  reconnues.  La  manufacture  prétend  marcher 
l'égale  du  manoir.  C'est  une  révolution  qui  commence  ;ce  n'est  pas  une  agitation 
qui  finit. 

Peu  importe  donc  que  la  ligue  fondée  en  1838  soit  ou  ne  soit  pas  dissoute.  Les 
manufacturiers  de  la  Grande-Bretagne  ont  appris  à  s'associer;  ils  connaissent 
leurs  intérêts  communs,  ils  ont  un  but  tracé  devant  eux.  Au  moindre  événement, 
au  premier  signal,  ils  seront  toujours  prêts  à  marcher  de  concert.  La  puissance 
existe,  elle  est  organisée;  on  s'en  servira  quand  on  voudra. 

Léon  Faucher. 


PASTORALES. 


JUILLET. 


0  mes  amis,  ô  vous  qui  n'avez  pas  d'affaire, 
Pourquoi  demeurez- vous  dans  Paris  solitaire 
Lorsque  Tardent  juillet  et  la  saison  d'été 
Chassent  aux  champs  quiconque  a  de  la  liberté  ? 
Ne  souhaitez-vous  pas  reposer  votre  vue 
Des  toits,  des  murs,  des  gens  qui  passent  dans  la  rue? 
Si  vous  m'aimez  encore  et  si  vous  êtes  las 
De  cette  sécheresse  et  de  ce  grand  fracas, 
Venez,  je  vous  attends;  quittez  une  rivière 
Entre  ses  quais  brûlants  tristement  prisonnière, 
Et  qui  dans  un  lit  sec  semble  contre  son  gré 
Pousser  avec  effort  quelque  flot  altéré. 

Je  sais  parmi  nos  bois  une  claire  fontaine, 
Fraîche  même  à  midi,  tant  son  eau  souterraine, 
Par  des  canaux  cachés  au  soleil,  sous  les  monts, 
S'esl  refroidie  avant  d'entrer  en  ces  vallons, 
Et  tant  elle  a  choisi,  pour  percer  la  colline, 
Un  recoin  ombragé  de  la  forêt  voisine! 
Ce  n'est  pas  un  ruisseau  comme  en  veut  un  amant, 
Qui  sur  son  flot  plaintif  emporte  lentement 
Le  feuillage  des  bois  desséché  par  l'automne 
Et  berce  la  tristesse  à  son  bruit  monotone; 
H  n'a  pas,  sous  les  monts  dont  il  quitte  le  seuil, 
Appris  à  sangloter  de  quelque  nymphe  en  deuil; 
Mais,  comme  un  écolier  paresseux  qui  déserte. 
Il  s'évade  gaiment  dans  lu  campagne  verte, 


408  PASTORALES. 

Court  en  avant,  revient,  fait  cent  tours,  s'amusant 

Tantôt  a  s'exercer  contre  un  caillou  luisant. 

S'il  pourra  l'entraîner  vers  des  rives  nouvelles, 

Et  tantôt  à  courber  les  herbes  moins  rebelles. 

Sur  leurs  fronts  chevelus,  des  tilleuls  à  l'entour 

Soutiennent  dans  les  airs  le  poids  brûlant  du  jour, 

Et,  tandis  qu'à  leurs  pieds  l'onde  se  précipite, 

De  leurs  rameaux  unis  ils  protègent  sa  fuite. 

—  Ceux  qui  les  ont  plantés  sont  morts  depuis  longtemps. 

Sans  doute  ils  ont  voulu  qu'après  le  doux  printemps, 

Lorsque  l'été,  jaloux  de  la  fraîcheur  des  sources, 

Trompe  la  soif  aride  au  bout  des  longues  courses, 

Un  lieu  fidèle  et  sûr  leur  gardât  la  boisson 

Qui  fait  que  le  buveur  rend  grâce  à  l'échanson. 

Sans  doute  ils  ont  hanté  souvent  cette  retraite, 

Amenant  avec  eux  un  appareil  de  fête, 

Et  ces  arbres  muets,  magnifiques  rideaux, 

Ont  prêté  leur  tenture  à  maints  riants  tableaux. 

Ils  ont  vu  les  valets  dans  les  vastes  corbeilles 

Porter  les  blonds  gâteaux  et  les  noires  bouteilles, 

Mettre  au  bain  dans  le  flot  du  limpide  courant 

Les  flacons  de  cristal  pleins  d'un  vin  transparent, 

Et,  mollement  couchés  sous  les  ombres  épaisses, 

Les  jeunes  gens  d'alors  et  leurs  jeunes  maîtresses. 

Plus  d'une  entremêla,  sur  ce  plaisant  gazon, 

Ses  pieds  lascifs  au  bruit  d'une  allègre  chanson, 

Savante  à  remuer  d'une  grâce  amoureuse 

Et  sa  hanche  arrondie  et  sa  taille  nerveuse, 

Tandis  que,  sur  son  corps  qu'ils  dessinent,  les  vents 

De  ses  habits  légers  collent  les  plis  mouvants. 

Dans  ce  coin,  des  buveurs  autour  d'une  bouteille 

Ont  tenu  les  propos  que  le  bon  vin  conseille, 

Et  rendu  l'heure  prompte  à  s'enfuir,  excitant 

Le  chant  par  la  boisson  et  la  soif  par  le  chant. 


Où  donc  sont  ces  rieurs?  où  la  danse  folâtre? 
Où  donc  ces  pieds  mignons,  ces  épaules  d'albâtre? 
Où  toute  cette  joie?  —  Où  les  neiges  d'autan. 
—  Qu'importe,  mes  amis?  n'en  demandons  pas  tant 
La  source  coule  encore  à  travers  la  prairie; 
Ces  morts,  en  y  buvant,  ne  nous  l'ont  pas  tarie; 
L'ombrage  qu'ils  aimaient  ne  porte  pas  leur  deuil, 
El,  comme  il  le  leur  fit,  il  va  nous  faire  accueil. 
Allons,  c'est  notre  tour  d'être  jeunes,  de  rire, 
D'aimer  et  d'aspirer  les  senteurs  du  zéphyre! 
Venez,  amis,  parlons,  puisque  c'est  notre  tour, 
Et  qu'avec  soi  chacun  emmène  son  amour. 


PASTORALES*  409 


Quand  on  s'égare  aux  bois  avec  une  maîtresse, 
Et  qu'on  porte  en  son  sein  la  puissante  jeunesse, 
A  quoi  bon,  mes  amis,  s'informer  par  quels  pieds 
Les  chemins  qu'on  parcourt  furent  jadis  frayés? 


OCTOBRE. 


Puisque  Cybèle  a  clos  ses  amours  de  l'année, 
Puisqu'elle  a  — jusqu'à  mai,  veuve  du  beau  soleil,  — 
Feuille  à  feuille  quitté  sa  robe  d'hyraénée, 
Et  que,  froide  déjà,  triste  et  découronnée, 
Elle  va  réparer  ses  flancs  dans  le  sommeil  ; 

Puisque  les  vignerons  ont  fini  la  vendange, 
Que  le  vin  a  coulé  sous  l'effort  des  pressoirs, 
Que  pour  les  soins  d'hiver  le  village  s'arrange, 
Que  l'attirail  des  champs  s'abrite  sous  la  grange, 
Et  que  les  froids  matins  se  rapprochent  des  soirs; 

Quittons  les  champs  mouillés  et  les  vignes  désertes; 
Regagnons  à  Paris  nos  gîtes  enfumés  : 
Ce  n'est  plus  la  saison  des  vestes  entr'ouverles, 
Des  chaleurs  qui  faisaient  aimer  les  ombres  vertes, 
Des  levers  matinaux  et  des  toits  mal  fermés. 

Ce  qu'il  faut  maintenant,  c'est  une  chambre  close, 

Un  foyer  où  pétille  un  fagot  de  genêts, 

De  la  bière,  une  pipe,  et,  dessus  toute  chose, 

Deux  compagnons  qu'on  aime,  avec  lesquels  on  cause 

Bien  avant  dans  la  nuit,  les  pieds  sur  les  chenets. 


WATTKAU. 


J'aime  les  nobles  parcs  aux  arbres  réguliers, 
Comme  on  n'en  voit,  hélas!  plus  guère  qu'en  gravure, 
Avec  de  la  charmille  et  de  grands  escaliers 
Montés  et  descendus  par  des  gens  en  parure. 


4 1 0  PASTORALES . 

Sur  la  dernière  marche  est  un  jeune  galant 
Qui  conduit  aux  bosquets  une  fine  marquise, 
Tient  un  discours  rapide  et  marche  d'un  pas  lent, 
Pour  qu'avant  le  bosquet  la  pauvre  âme  soit  prise. 

Ou  bien  ce  sont  encore,  au  plus  frais  d'un  jardin, 
Des  couples  d'amoureux  assis  sur  l'herbe  molle, 
Négligemment  vêtus  de  vestes  de  salin, 
Causant  d'amour,  dansant,  ou  jouant  de  la  viole. 

Oh!  les  charmants  tableaux!  Que  ces  gens  sont  heureux! 
Comme  leur  vie  est  calme,  et  comme  ils  n'ont  d'affaire 
Que  les  riants  propos,  la  musique,  les  jeux, 
Le  loisir  sans  scrupule  et  l'amour  sans  mystère! 


ORSO. 


«  Cette  chanson  sauvage  et  cette  voix  lointaine, 
Ma  chère,  c'est  Orso  qui  revient  dans  la  plaine, 
Orso  qui  m'a  vue  hier  et  me  verra  demain; 
Suivant  de  la  montagne  une  dernière  pente, 
Il  guide  lestement  son  troupeau  lourd,  et  chante 
Parmi  les  pieds  pesants  des  bœufs  sur  le  chemin. 

»  Quand  il  passe  le  soir,  la  belle  paysanne 

Qui  vient  de  récolter  ses  blés  mûrs  et  qui  vanne, 

Pour  mieux  le  voir  passer,  pour  mieux  ouïr  son  chant, 

Monte  sur  les  degrés  écornés  de  sa  porte. 

Et  dit  qu'il  est  plus  beau  le  soir,  et  qu'il  emporte 

Dans  ses  cheveux  dorés  un  rayon  du  couchant. 

»  S'il  voulait,  il  n'aurait  qu'à  choisir,  car  les  filles 
Suspendent  la  moisson  et  posent  leurs  faucilles 
Lorsque  leur  mère  entame  un  récit  merveilleux 
Des  gobelets  d'argent  qu'il  gagna  dans  les  joutes, 
Des  rencontres  qu'il  eut  vers  le  soir  sur  les  routes, 
Et  des  seigneurs  auxquels  il  fit  baisser  les  yeux. 

»  Mais  le  pâtre  a  le  cœur  plus  haut  que  sa  fortune  ; 
Et  sans  s'inquiéter  s'il  est  aimé  d'aucune, 
Si  les  filles  des  champs  rougissent  à  son  nom, 


PASTORALES.  411 

Et,  faisant  leur  travail  au  cri  de  la  cigale, 
Songent  à  mieux  garder  leur  figure  du  hâle. 
Pour  disputer  son  cœur;  Orso  prend  le  plus  long, 

»  Orso  prend  le  plus  long  de  deux  milles  peut-être, 

Pour  voir  flotter  un  pan  de  voile  à  ma  fenêtre. 

Mais  c'est  là  que  finit  son  audace  d'amour! 

Et  moi,  pour  consoler  sa  tendresse  muette, 

A  ses  yeux  tous  les  soirs  j'accorde  celte  fête. 

Et  lui  laisse  emporter  du  bonheur  pour  un  jour  !  » 

Ainsi  parlait  Stella,  fille  noble  de  Sienne. 

Le  pâtre,  insouciant  de  la  patricienne, 

Avait  une  maîtresse  au  village  voisin, 

Et  ne  l'eût  pas  troquée  avec  une  marquise; 

Car  elle  avait  l'œil  noir  et  la  taille  bien  prise, 

Et  jamais  cœur  plus  doux  n'habita  plus  beau  sein. 

Emile  Augier. 


1  ,'\ 


CHRONIQUE  DE  LA  QUINZAINE. 


14  février  1846. 


La  discussion  de  l'adresse,  si  éclatante  à  ses  débuts,  s'est  terminée  brusque- 
ment au  milieu  de  la  lassitude  générale.  Le  ministère  avait  consacré  tous  ses 
efforts  à  couvrir  MM.  Duchâtel  et  Martin  (du  Nord),  et  à  donner  un  sens  politique 
aux  ordonnances  de  31.  de  Salvandy.  M.  le  ministre  des  affaires  étrangères  était  à 
bout  d'éloquence,  et  l'opposition  elle-même,  après  avoir  applaudi  deux  excellents 
discours  de  MM.  de  Rémusat  et  Billault,  attendait  avec  impatience  le  moment  de 
clore  un  débat  désormais  sans  résultat  possible,  puisque  la  majorité  paraissait 
avoir  pris  un  parti  irrévocable.  L'opposition  ne  se  faisait  nulle  illusion  sur  les 
motifs  qui  avaient  amené  la  majorité  à  la  pensée  de  soutenir  le  ministère  dans 
toutes  les  questions  où  son  existence  se  trouverait  engagée.  Elle  savait  fort  bien 
qu'un  grand  nombre  de  membres  du  parti  conservateur  blâmaient  l'intervention 
gratuitement  exercée  dans  l'affaire  du  Texas,  que  plusieurs  autres  regardaient  la 
convention  sur  le  droit  de  visite,  prix  de  notre  conduite  au  Texas,  comme  conte- 
nant certaines  dérogations  à  nos  principes  de  droit  maritime;  elle  était  très-con- 
vaincue qu'il  restait  beaucoup  de  doute  dans  l'esprit  des  adhérents  à  la  politique 
du  cabinet  et  sur  la  parfaite  moralité  de  l'administration  à  l'intérieur  et  sur  sa 
complète  indépendance  au  dehors,  mais  elle  savait  d'un  autre  côté  qu'aucune 
fraction  du  parti  conservateur  ne  consentirait  à  rompre  avec  le  gouvernement  à 
la  veille  d'élections  générales  où  son  concours  est  souvent  nécessaire  et  sa  neu- 
tralité toujours  utile.  Aussi  l'opposition  aurait-elle  pressé  le  vote,  loin  de  le  retar- 
der, si  l'incident  de  Madagascar  n'était  venu  changer  un  moment  la  physionomie 
du  débat.  Un  discours  de  M.  de  Lasteyrie,  qui  a  produit  une  vive  impression  sur 
la  chambre,  avait  rendu  évidents  et  les  périls  de  l'expédition  projetée  et  l'inutilité 
des  sacrifices  imposés  au  pays  pour  venger  une  injure  sans  gravité.  Néanmoins  il 
n'était  pas  à  croire  que  l'on  dût  être  plus  heureux  en  portant  le  combat  sur  ce 
point  plutôt  que  sur  les  autres;  mais  une  petite  coterie,  dont  M.  Darblay  est  l'ora- 
teur et  M.  d'Angeville  l'enfant  perdu,  avait  arrêté,  dit-on,  depuis  longtemps  dans 
ses  conseils,  de  faire  payer  au  cabinet  l'appui  qu'elle  consent  à  lui  prêter,  et  c'était 


REVUE.  CHRONIQUE.  415 

aux  dépens  de  M.  l'amiral  de  Mackau  qu'on  avait  résolu  de  faire  ses  preuves  d'in- 
dépendance. Le  secret  avait  été  bien  gardé,  et  ce  n'est  qu'en  voyant  M.  Jacques 
Lefebvre  donner  des  marques  de  sympathie,  et  menacer  d'un  nouvel  amendement 
de  sa  façon,  que  le  ministère  a  compris  toute  l'étendue  du  péril.  Le  cabinet  se 
trouve  vis-à-vis  de  la  coterie  dont  il  s'agit  dans  la  situation  du  brave  qui  ne  man- 
que jamais  de  s'écrier  d'une  voix  tonnante  :  Si  tu  avances,  je  recule.  Il  a  donc 
reculé  avec  une  prudence  que  n'aurait  pas  sir  Robert  Peel,  mais  qui  réussit  fort 
bien  à  M.  le  ministre  des  affaires  étrangères  depuis  six  ans,  et  il  est  venu  décla- 
rer avec  solennité  que  l'expédition  ne  partirait  point  avant  que  M.  d'Angeville  ait 
consenti  à  signer  ses  passe-ports.  On  dit  que  celte  abnégation  a  désarmé  l'hono- 
rable membre,  et  qu'il  permettra  à  la  flotte  de  mettre  à  Ja  voile  le  mois  prochain. 
Nous  verrons. 

On  assure  que  la  démission  de  M.  le  ministre  de  la  marine  a  été  donnée  et  re- 
prise sur  de  très-vives  insistances.  Ce  n'est  pas  sans  peine  non  plus  qu'on  a  réussi 
à  retenir  dans  le  cabinet  M.  Martin  (du  Nord),  encore  tout  agité  de  la  discussion 
sur  le  conseil  d'état,  et  qui  voit  lui  échapper  la  succession,  si  longtemps  convoitée, 
de  M.  le  président  Zangiacomi.  La  couronne  paraît  mettre  le  plus  grand  prix  à  ne 
rien  changer  dans  le  personnel  de  son  gouvernement,  non  plus  que  dans  l'ensemble 
de  sa  politique.  Elle  croit  que  celte  longue  durée  des  hommes  et  des  choses  est 
un  gage  de  stabilité  qui  doit  vivement  impressionner  l'Europe.  Ce  n'est  pas  sans 
un  juste  orgueil  qu'une  royauté  sortie  d'une  révolution  met  la  fixité  des  institu- 
tions et  le  calme  profond  des  esprits  en  regard  des  bouleversements  qui  empor- 
tent, chez  nos  voisins,  des  lois  réputées  aussi  immuables  que  le  sol  britannique 
lui-même. 

Comment,  en  effet,  ne  régnerait-il  pas  un  calme  profond  dans  un  pays  où  les 
principales  questions  sont  résolues,  et  qui,  loin  d'èlre  condamné,  comme  l'Angle- 
terre, à  des  expériences  redoutables,  n'a  désormais  qu'à  suivre  le  mouvement  na- 
turel des  événements  et  des  idées?  La  France  n'a  pas  à  changer  ses  lois  céréales, 
car  aucun  de  ses  gouvernements  antérieurs  n'avait  conçu  la  coupable  pensée  de 
fonder  sur  la  souffrance  permanente  des  classes  pauvres  la  puissance  de  l'aristo- 
cratie territoriale;  elle  n'a  pas  à  résoudre  les  terribles  problèmes  que  soulèvent 
l'état  intérieur  de  l'Irlande  et  la  domination  d'une  église  qui  n'est  plus  qu'un  éta- 
blissement purement  politique,  car  elle  ne  doit  à  aucune  classe  de  ses  sujets  les 
tardives  réparations  impérieusement  imposées  aujourd'hui  au  gouvernement  de  la 
Grande-Bretagne.  Il  est  donc  fort  naturel  que  dans  notre  pays  les  discussions 
parlementaires  offrent  moins  de  grandeur  que  celles  auxquelles  nous  assistons 
chez  nos  voisins.  Mieux  vaut,  pour  l'honneur  et  la  sécurité  d'un  peuple,  discuter 
la  falsification  des  vins,  devant  des  banquettes  dégarnies,  que  de  remuer,  au  mi- 
lieu de  toutes  les  émotions  populaires,  les  terribles  problèmes  que  s'efforce  de 
trancher  en  ce  moment  sir  Robert  Peel  avec  tant  de  courage  et  d'éclat. 

Avec  une  fermeté  qui  l'honore,  le  premier  lord  de  la  irésorerie  a  demandé  que 
la  question  des  céréales  fût  soumise  avant  toute  autre  aux  délibérations  de  la  cham- 
bre, et  qu'on  ne  s'occupât  d'aucune  partie  du  plan  financier  avant  qu'elle  lût  ré- 
solue. L'engagement  pris  avant  l'ouverture  des  débats,  par  les  principaux  membres 
du  parti  whig,  de  soutenir  les  mesures  du  baronnet,  la  détermination  déjà  pres- 
sentie de  MM.  Cobden  et  Bright.  de  ne  pas  entraver  le  vote  de  la  mesure,  tout  en 
faisant  au  nom  des  fret  traders  une  démonstration  en  faveur  de  l'abolition  immé- 
diate, tous  ces  indices  parlementaires,  joints  à  la  pression  chaque  jour  plus  forte 
ToaiE  i.  28 


41  4  REVUE.  CHRONIQUE. 

exercée  par  l'opinion  du  dehors,  ne  laissaient,  dès  lundi  soir,  aucun  doute  sur  le 
résultat  final  du  débat  au  sein  des  communes.  La  discussion  n'a  du  reste  été  si- 
gnalée jusqu'ici  par  aucun  incident  remarquable.  A  la  suite  de  M.  Miles,  qui  a 
proposé  l'ajournement  du  bill  à  six  mois,  sont  arrivés  à  la  file  tous  les  chasseurs 
au  renard  et  tous  les  suppôts  d'Oxford,  qui,  avec  plus  de  découragement  encore 
que  de  fureur,  ont  reproché  au  premier  ministre  son  ingratitude,  sa  trahison  et 
ses  attentats  contre  l'arche  sainte  de  la  propriété  et  de  l'église.  Sir  W.  Heathcote, 
lord  Norreys,  M.  Hope,  sir  Robert  lnglis,  ont  refait  le  discours  de  M.  d'Israéli,  à 
peu  près  comme  MM.  Liadières  et  de  Peyramont  refont  les  harangues  de  M.  Guizot. 
Un  seul  discours,  celui  de  lord  Sandon,  a  été  remarqué  au  milieu  de  toutes  les 
lamentations  échappées  au  torysme  en  désarroi.  Le  noble  lord,  avec  un  grand 
sens  politique,  a  déclaré  que,  tout  en  déplorant  les  mesures  proposées  par  sir  Ro- 
bert Peel,  il  les  volerait,  attendu  que  lord  John  Russell  ferait  pis  encore,  et  que, 
sous  peine  de  courir  vers  un  abîme,  il  fallait  que  l'Angleterre  fût  gouvernée  par 
l'un  ou  par  l'autre  de  ces  deux  hommes  d'état.  La  peur  d'une  révolution  immi- 
nente, tel  est  en  effet  le  mobile  unique  de  la  politique  anglaise  dans  cette  crise  ;  elle 
inspire  à  la  fois  sir  Robert  Peel  dans  les  mesures  qu'il  propose,  et  lord  Sandon 
dans  les  votes  auxquels  il  se  résigne.  Devant  cette  redoutable  perspective,  la  cham- 
bre des  lords  ne  manquera  pas  de  fléchir,  on  n'entretient  plus  désormais  aucun 
doute  à  cet  égard. 

Mais,  si  le  résultat  immédiat  de  la  discussion  législative  est  devenu  certain,  les 
résultats  éloignés  de  la  mesure  elle-même  ne  prêtent  pas  moins  aux  conjectures 
les  plus  diverses.  Quelles  conséquences  économiques  auront  des  lois  qui  affecteront, 
dans  la  proportion  d'un  quart,  selon  les  supputations  les  plus  vraisemblables,  la 
masse  de  la  richesse  produite  par  l'agriculture  du  royaume?  La  culture  anglaise 
pourra- t-elle  soutenir  la  concurrence  avec  celle  des  pays  étrangers?  L'aristocratie 
territoriale  résislera-t-elle  à  cette  épreuve,  comme  elle  a  triomphé  de  celle  du  bill 
de  réforme?  C'est  ce  que  personne  assurément  ne  saurait  dire.  Il  ne  serait  pas 
moins  téméraire  de  hasarder  des  conjectures  sur  l'avenir  politique  que  l'adoption 
de  son  plan  financier  prépare  à  sir  Robert  Peel.  Après  avoir  livré  les  intérêts  de 
son  propre  parti,  trouvera-t-il  encore  dans  celui-ci  un  grand  dévouement  pour  le 
défendre?  et,  lorsque  lord  John  Russell  grandit  chaque  jour  par  l'appui  désinté- 
ressé qu'il  prête  aux  mesures  de  son  rival,  sir  Robert  ne  s'affaiblit-il  pas  par  la 
grandeur  même  du  sacrifice  qu'il  impose  à  ses  amis  et  à  lui-même?  C'est  l'opinion 
des  hommes  qui  connaissent  le  mieux  l'Angleterre  :  on  incline  à  penser  qu'après 
avoir  usé  sa  force  à  surmonter  de  gigantesques  obstacles,  le  premier  ministre  pour- 
rait bien  aller  se  briser  tout  à  coup  contre  une  difficulté  imprévue  et  sans  impor- 
tance. Quelque  grand  service  qu'il  rende  à  son  pays,  il  faut  reconnaître  que  l'honorable 
baronnet  joue,  depuis  trois  ans,  une  partie  sans  exemple  vis-à-vis  des  siens  et  la 
situation  du  chef  du  parti  whig  devient  d'autant  meilleure,  qu'il  n'abuse  jamais 
des  embarras  de  son  adversaire.  Lord  John  Russell  est  désormais  le  seul  homme 
qui  puisse  prétendre  à  la  consistance  politique,  dans  le  sens  bien  connu  que  les 
Anglais  attachent  à  cette  expression. 

Pendant  que  l'Angleterre  est  agitée  jusque  dans  ses  fondements,  ses  destinées 
s'accomplissent  en  Asie,  et  quelques  millions  d'hommes  viennent  s'ajouter  à  cet 
empire,  le  plus  grand  qu'ait  vu  le  monde.  Depuis  lord  Clive  jusqu'à  sir  Henry  Har- 
dinge,  trois  générations  ont  suffi  pour  rendre  l'Angleterre  maîtresse  d'un  territoire 
peuplé  de  deux  cents  millions  d'hommes.  Les  journaux  de  Loudres  restent  fidèles 


REVUE.   CHRONIQUE,  415 

à  leur  tactique  habituelle  dans  les  affaires  de  l'Inde.  Ils  paraissent  se  résigner  à  la 
conquête  du  royaume  de  Lahore  beaucoup  plus  qu'ils  ne  semblent  s'en  féliciter. 
C'est  la  fatalité  qui  conduit  l'Angleterre  jusqu'aux  bords  du  Sutledge  ;  elle  s'avance 
jusque-là  par  la  seule  nécessité  de  mettre  un  terme  à  l'anarchie  qui  dévore  des 
populations  inoffensives;  elle  a  gagné  la  bataille  de  Ferozepore  pour  rétablir  la 
sécurité  de  ses  possessions  compromises  et  de  ses  relations  commerciales  devenues 
impossibles.  C'est  dans  l'intérêt  général  autant  que  dans  le  sien  qu'elle  a  ouvert 
la  Chine  et  qu'elle  vient  de  consommer  la  conquête  de  l'Inde.  Tel  est  le  thème  de 
toute  la  presse  britannique. 

Les  Étals-Unis  ne  disent  pas  autre  chose  pour  justifier  leur  établissement  au 
Texas,  leurs  prétentions  sur  l'Orégon  et  sur  les  côtes  de  la  mer  Vermeille.  Lors- 
qu'ils envahiront  le  Mexique,  ils  auront  mille  raisons  à  donner,  toutes  aussi  spé- 
cieuses que  celles  alléguées  par  le  gouverneur  général  des  Indes  pour  s'emparer 
du  territoire  de  Dhuleep-Singh,  et  au  premier  rang  figureront  sans  doute  le  bien- 
être  des  populations  indigènes  et  l'intérêt  du  commerce  européen.  Peut-être  le 
gouvernement  de  l'Union  aura-t-il  aussi  l'outrecuidance  de  demander  pourquoi  on 
n'a  pas  inventé  plus  tôt  la  théorie  de  l'équilibre  asiatique,  qui  aurait  donné  tant 
de  force  à  celle  de  l'équilibre  américain. 

L'ajournement  au  10  février  de  la  motion  tendante  à  la  dénonciation  immédiate 
du  traité  de  18:27,  et  de  celle  beaucoup  plus  décisive  de  ftl.  Hannegan,  ayant  pour 
objet  d'interdire  toute  concession  à  l'Angleterre  de  territoires  situés  au  nord 
du  49e  degré,  prouve  que  les  intérêts  pacifiques  ont  repris  quelque  empire  dans  le 
sénat,  et  jusque  dans  la  chambre  des  représentants.  Pourtant  la  majorité  est  bien 
faible,  même  dans  le  premier  de  ces  corps,  et  les  préparatifs  militaires  s'organi- 
sent sur  une  grande  échelle.  Il  est  remarquable,  d'ailleurs,  qu'aucun  orateur  ne 
conteste  les  principes  mis  en  avaut  par  les  organes  les  plus  avancés  du  parti  dé- 
mocratique, et  que  les  chefs  des  whigs  se  bornent  à  combattre  l'opportunité  de 
ces  manifestations  incandescentes.  C'est  ainsi  que  M.  Calhoun  lui-même  prononce 
un  long  discours  pour  établir  le  droit  des  États-Unis  d'empêcher  toute  intervention 
européenne  dans  les  affaires  du  nouveau  continent,  et  qu'il  va  jusqu'à  qualifier 
d'outrage  inouï  la  conduite  de  la  France  et  de  l'Angleterre  dans  la  Plata.  Ce  n'est 
qu'en  s'abritant  derrière  ces  doctrines  qu'on  parvient  à  obtenir  l'ajournement  à 
quelques  jours  d'un  débat  dangereux.  Ce  n'est  également  que  sous  la  condition 
formelle  de  n'offrir  à  l'Angleterre  que  ce  qu'elle  a  refusé  jusqu'ici,  qu'il  est  encore 
permis  aux  hommes  modérés  de  parler  de  paix,  et  de  faire  des  vœux  pour  une 
transaction.  Avoir  à  traiter  avec  un  tel  peuple  est  une  rude  tâche,  et  les  menaces 
de  M.  Allen  ne  doivent  pas  moins  aller  au  cœur  de  sir  Robert  Peel  que  les  sar- 
casmes de  M.  d'Israëli  et  les  injures  de  M.  Stafford  O'Brien.  Faire  au  dedans  et  au 
dehors  des  concessions  sans  exemple,  livrer  à  la  fois  les  lois  céréales  à  la  ligue  et 
tout  le  cours  de  la  Colombie  aux  Étals-Unis,  telle  est  la  double  mission  à  laquelle 
le  premier  ministre  de  la  couronne  britannique  se  voit  condamné.  Certes,  si  les 
jours  de  l'empire  sont  passés  pour  la  France,  ceux  de  M.  Pilt  sont  aussi  à  jamais 
passés  pour  l'Angleterre. 

On  comprend  de  quel  prix  est  pour  la  Grande-Bretagne,  dans  une  pareille  situa- 
tion, le  maintien  des  bons  rapports  avec  la  France.  Si  l'une  des  deux  puissances 
avait  la  pensée  de  vendre  son  alliance  à  l'autre,  ce  ne  serait  pas  à  coup  sûr  la 
France  qui  se  trouverait  placée  dans  la  nécessité  de  l'acheter.  Loin  d'abuser  de 
cette  situation,  félicitons-nous  des  pacifiques  relations  des  deux  peuples  et  de  la 


416  RHVtTE.   CHRONIQUE. 

gloire  conquise  en  commun  par  les  deux  marines  dans  les  eaux  du  Parana;  mais 
tâchons  de  rendre  cette  alliance  féconde,  ne  fût-ce  que  pour  la  rendre  durable. 
Que  les  scandales  donnés  en  Syrie  par  des  agents  anglais  cessent  au  moins  d'af- 
fliger la  chrétienté  et  d'attester  au  monde  le  mépris  des  conseils  de  la  France.  Ne 
rançonnons  pas  l'Angleterre  au  milieu  des  périls  qu'elle  traverse  et  des  éventua- 
lités qui  la  menacent;  mais  comprenons  bien  que  la  visite  promise  pour  cet  été 
par  la  reine  Victoria  ne  saurait  être  le  seul  fruit  de  l'union  de  deux  grands  peu- 
ples, et  que  les  fêtes  préparées  à  Versailles  la  cimenteront  moins  qu'une  interven- 
tion profitable  à  l'humanité. 

Les  étranges  révélations  que  chaque  jour  amène  sur  l'état  intérieur  de  la  Russie 
et  sur  la  persécution  religieuse  en  Pologne  fixent  de  plus  en  plus  l'attention  de 
l'Europe.  L'exposé  présenté  à  la  congrégation  de  la  propagande  romaine  oar  la 
supérieure  des  religieuses  basiliennes  a  révélé  au  monde  des  cruautés  qu'il  sem- 
blait destiné  à  ne  plus  connaître.  A  de  telles  horreurs,  le  premier  mouvement  est 
d'opposer  un  sentiment  d'incrédulité,  et  ce  sentiment  est  d'autant  plus  naturel, 
que  ces  faits,  pour  être  vrais,  n'en  sont  pas  moins  invraisemblables;  mais  com- 
ment douter,  comment  ne  pas  voir  que  de  telles  persécutions,  quelle  que  puisse 
être  ou  l'exagération  des  détails  ou  l'exaltation  des  victimes,  sont  la  conséquence 
à  peu  près  inévitable  du  système  suivi  en  Pologne  et  hautement  avoué  par  le  gou- 
vernement russe?  La  réunion  par  la  force  des  Grecs-unis  à  l'église  orthodoxe  russe 
est  une  œuvre  qui  se  poursuit  depuis  plusieurs  années  avec  d'autant  plus  de  per- 
sévérance, qu'on  regarde  celte  réunion  comme  un  acheminement  vers  la  destruc- 
tion du  rite  latin  et  de  la  foi  catholique,  «âme  véritable  de  la  nationalité  polonaise. 
L'apostasie  largement  rétribuée  de  plusieurs  évêques  et  d'une  assez  grande  quan- 
tité d'ecclésiastiques  du  rite  grec-uni  est  un  fait  qui  n'a  jamais  été  contesté.  Com- 
ment dès  lors  s'étonner  de  la  violence  d'agents  subalternes  appuyés  sur  un  gou- 
vernement militaire,  et  qui  ont  à  triompher,  chez  leurs  anciens  coreligionnaires, 
de  croyances  sacrifiées  par  eux-mêmes  à  des  cupidités  grossières?  D'ailleurs,  les 
faits  relatifs  à  l'abbesse  de  Minsk  et  à  ses  malheureuses  compagnes  sont  connus 
de  l'Europe  entière  depuis  six  mois  ;  ils  ont  été  publiés  en  France  et  en  Allemagne, 
sans  provoquer  autre  chose  qu'une  vague  dénégation  du  Journal  de  Francfort. 
Les  feuilles  de  Paris  qui  se  trouvent  vis-à-vis  du  cabinet  impérial  dans  une  situa- 
tion analogue  à  celle  de  ce  journal  ne  sont  pas,  jusqu'à  présent,  sorties  de  leur 
silence  semi-officiel,  et  n'ont  pas  encore  été  autorisées  à  répondre  i  cette  demande 
d'emjuête  que  tous  les  organes  de  la  presse  indépendante  ont  adressée  à  l'empe- 
reur Nicolas,  dans  l'intérêt  de  son  honneur  autant  que  dans  celui  de  la  vérité. 
Démentir  solennellement,  et  par  voie  d'enquête,  des  faits  qui  ont  eu  tant  de  com- 
plices et  tant  de  témoins,  ce  n'est  pas,  en  effet,  une  œuvre  facile,  surtout  lors- 
qu'un témoignage  aussi  éclatant  d'improbation  aurait  pour  résultat  d'enlever  à 
l'autorité  autocratique  le  caractère  d'infaillibilité  qu'elle  prétend  revêtir  aux  yeux 
des  peuples,  et  de  ruiner  un  vaste  système  qui  ne  peut  triompher  que  par  la  force 
et  la  persévérance.  Envoyer  l'évêque  Siemasko  en  Sibérie,  frapper  l'un  des  hommes 
dont  l'apostasie  a  été  si  longtemps  présentée  comme  un  grand  exemple  de  patrio- 
tisme et  de  soumission  à  l'empereur,  ce  serait  perdre  tout  le  bénéfice  de  la  poli- 
tique qui  a  peuplé  les  mines  et  les  déserts  de  l'empire  de  tant  de  victimes.  Une 
telle  déférence  pour  l'opinion  du  dehors  serait  directement  contraire  au  but  que, 
depuis  dix  ans  surtout,  l'empereur  s'efforce  d'atteindre.  Ce  but  évident  consiste 
à  retrancher  la  Russie  de  la  communion  intellectuelle  de  l'Europe,  à  la  faire  vivre 


REVUE. CHRONIQUE. 


417 


d'une  vie  propre,  en  dehors  de  tontes  les  conditions  de  la  civilisation  occidentale. 
Fonder  une  vaste  unité  religieuse  et  militaire,  concentrer  aux  mains  d'un  roi- 
pontife  toutes  les  forces  morales  et  matérielles  de  plus  de  quarante  millions 
d'hommes,  jeter  un  fier  défi  au  mouvement  européen,  qui  tend  de  plus  en  plus  à 
séparer  l'autorité  religieuse  de  l'autorité  politique  et  à  étendre  l'importance  de 
l'individu  aux  dépens  de  l'omnipotence  de  l'état,  tel  est  l'objet  qu'on  se  propose 
et  qu'on  poursuit  à  travers  une  route  baignée  de  larmes  et  de  sang.  Le  génie  des 
Ivans  a  triomphé  de  celui  des  derniers  Romanows;  Alexandre  n'est  plus,  comme 
il  l'avait  si  tristement  prédit,  qu'un  accident  heureux,  et,  loin  de  vouloir  se  con- 
fondre avec  l'Europe,  la  Russie  aspire  à  se  poser  en  antagonisme  contre  elle.  Il  ne 
suffit  pas  de  se  montrer  comme  un  brillant  météore  dans  toutes  les  cours,  et  de 
déployer  les  bonnes  manières  d'un  gentleman  accompli,  pour  n'être  pas  un  bar- 
bare. On  mériterait  ce  titre,  si  l'on  s'obstinait  à  marcher  dans  des  voies  contraires 
à  celles  où  s'engage  l'humanité  tout  entière. 

Une  pareille  tentative  ne  pourrait  d'ailleurs  manquer  d'être  funeste  au  gouver- 
nement qui  ne  craindrait  pas  de  l'entreprendre.  Ce  n'est  pas  dans  un  temps  où 
l'Allemagne  marche  à  grands  pas  vers  la  liberté  politique,  où  la  France.  l'Angle- 
terre et  le  midi  de  l'Europe  sont  unis  dans  la  pratique  des  institutions  représenta- 
tives existantes  à  Athènes  comme  à  Lisbonne;  ce  n'est  pas  dans  un  siècle  qui  voit 
grandir  à  l'horizon  la  colossale  puissance  des  Étals-Unis,  qu'on  a  beaucoup  à  re- 
douter l'autocratie  militaire  de  Saint-Pétersbourg  et  la  papauté  d'un  pontife  à 
grosses  épaulettes.  La  domination  de  l'Europe  occidentale  par  les  Cosaques  est  un 
épouvanlail  de  petits  enfants  que  personne  ne  prend  au  sérieux.  Le  système  suivi 
par  l'empereur  Nicolas  n'augmente  ni  les  forces  militaires,  ni  les  ressources  finan- 
cières de  son  empire  ;  il  a  de  plus  pour  effet  de  lui  enlever  toutes  les  forces  mo- 
rales à  l'aide  desquelles  son  prédécesseur  avait  conquis  une  si  haute  influence  sur 
les  cabinets  étrangers.  Quel  est  aujourd'hui  l'homme  d'état  qui  oserait  avouer  une 
alliance  intime  avec  le  persécuteur  acharné  de  la  Pologne,  avec  l'ennemi  personnel 
de  la  liberté  de  conscience?  Quelle  est  la  nation  qui  consentirait  à  suivre  en  com- 
mun un  grand  plan  politique  avec  un  peuple  soumis  à  un  tel  régime  et  condamné 
à  poursuivre  une  pareille  œuvre?  Le  parti  de  l'alliance  russe  était  considérable 
en  France,  et  avait  des  organes  respectables  dans  la  presse  et  dans  les  chambres. 
Où  est-il  maintenant,  et  qui  oserait  opposer  un  projet  d'alliance  russe  à  l'alliance 
anglaise?  Si  l'on  peut  encore  acheter  certains  silences,  on  ne  pourrait  plus,  de 
quelque  prix  qu'on  les  payât,  obtenir  des  paroles  sympathiques.  L'Angleterre 
vient  de  témoigner  en  plein  parlement  les  mêmes  répugnances;  elles  sont  plus 
vives  encore  en  Allemagne,  et  l'Autriche  elle-même,  malgré  les  sentiments  per- 
sonnels de  M.  de  Melternich,  attaché  à  la  Russie  par  des  liens  anciens  et  bien 
connus,  a  accueilli  avec  une  explosion  de  joie  l'annonce  de  la  rupture  du  mariage 
si  longtemps  poursuivi  avec  un  de  ses  archiducs.  C'est  à  l'héritier  du  trône  con- 
stitutionnel du  Wurtemberg,  dont  l'aïeule  était  une  grande-duc  liesse  de  Russie, 
que  va  s'unir  la  belle  princesse  appelée  par  le  royal  poêle  qui  gouverna  la  lîavière 
le  modèle  des  peintres  et  le  rêve  des  poêles.  Il  faut  la  féliciter  de  venir  vivre  aux 
portes  de  la  France,  dans  une  atmosphère  de  civilisation  et  de  liberté;  il  faut 
plaindre  l'empereur  son  père  d'élever  une  barrière  entre  sa  patrie  et  l'Europe,  et 
de  lui  avoir  fait  perdre  en  quelques  années  tout  le  profit  que  la  Russie  avait  tiré 
de  l'habileté  de  Catherine  et  des  libérales  vertus  d'Alexandre. 

Pendant  que  l'Occident  repousse  l'influence  russe,  l'Orient  lui  échappe  de  son 


418  REVUE.  —   CHRONIQUE. 

côté.  Les  races  chrétiennes  acquièrent  de  plus  en  plus  au  sein  de  l'empire  ottoman 
le  sentiment  de  leur  importance;  elles  croissent  en  population,  en  richesses  et  en 
lumières,  et,  lorsque  le  jour  de  la  catastrophe  arrivera  pour  la  domination  musul- 
mane, les  héritiers  seront  sur  les  lieux  et  assez  forts  pour  recueillir  eux-mêmes 
l'héritage  et  pour  le  défendre.  Le  cabinet  russe,  par  ses  trésors  et  son  habileté 
diplomatique,  peut  bien  dominer  les  faibles  cours  de  Bucharest  et  de  Jassy,  il  peut 
exercer  de  l'influence  en  Servie  et  contre-balancer  à  Constantinople  même,  au 
moyen  de  ses  pensionnaires  dévoués,  les  honnêtes  et  patriotiques  intentions  de 
Réchid-Pacha  ;  mais  cela  ne  fait  pas  que  le  cœur  du  peuple  aille  vers  lui,  et,  pour 
s'assurer  des  dispositions  intimes  des  populations,  il  suffit  d'observer  le  spectacle 
qu'offre  la  Grèce. 

Lorsque  le  colonel  Kalergis  organisait  l'insurrection  militaire  de  septembre, 
sous  une  impulsion  trop  connue,  ce  n'était  pas  à  coup  sûr  dans  la  pensée  de  faire 
triompher  le  gouvernement  représentatif,  et  d'élever  à  Athènes  une  tribune  na- 
tionale dont  l'écho  retentirait  au  loin.  On  espérait  dégoûter  un  prince  timide  d'une 
royauté  pleine  de  périls,  et  il  se  trouve  qu'on  a  affermi  son  trône,  fait  arriver  au 
pouvoir  les  patriotes  les  plus  probes  et  les  plus  éprouvés,  et  qu'on  a  inauguré  !a 
liberté,  au  lieu  de  préparer  l'anarchie.  Le  général  Coletli  recueille  le  prix  de  ses 
efforts  et  de  sa  courageuse  modération.  Son  nom  se  trouve  glorieusement  associé 
à  la  fondation  d'un  gouvernement  libre  et  régulier  dans  sa  patrie,  si  souvent  dé- 
clarée, par  certains  esprits,  incapable  de  supporter  l'épreuve  des  institutions 
représentatives.  Les  premières  opérations  des  chambres  grecques  ont  constaté  que 
la  majorité  qui  avait  appuyé  le  ministère  de  M.  Coletti  s'était  retrouvée  dans  toute 
sa  force.  M.  Rigas  Palamidès  a  été  porté  à  la  présidence  par  soixante-six  voix, 
tandis  que  douze  suffrages  seulement  allaient  s'égarer  sur  M.  Delyannis,  le  can- 
didat avoué  de  M.  Mavrocordato  et  de  sir  Edmond  Lyons.  Cette  élection  n'a  pas 
été  seulement  un  succès  ministériel  ;  elle  a  constaté  la  formation  d'un  parti  nom- 
breux et  discipliné,  qui  aura,  on  est  porté  à  l'espérer,  la  plus  heureuse  influence 
sur  les  destinées  de  la  Grèce.  Partout  l'ordre  matériel  se  rétablit,  le  nouveau  sys- 
tème administratif  est  en  vigueur  sur  tous  les  points,  et  l'on  approuve  générale- 
ment les  choix  de  noraarques  et  d'éparques  chargés  par  la  couronne  d'initier  les 
provinces  grecques  à  l'unité  des  institutions.  Les  bandes  qui  infestaient  les  pro- 
vinces sont  dispersées,  et  l'action  ordinaire  des  lois  et  des  tribunaux  s'exerce 
depuis  une  année,  dans  toute  la  Grèce,  avec  une  régularité  qu'elle  n'avait  pas 
possédée  jusqu'ici.  La  seule  difficulté  que  rencontre  M.  Coletti  consiste  dans  la 
réserve  que  témoigne  jusqu'à  présent  M.  Metaxa.  Cette  réserve,  du  reste,  n'a  pas 
cessé  d'être  bienveillante,  et  les  hommes  politiques  qui  suivent  la  bannière  de  cet 
ancien  ministre  ont  refusé  jusqu'à  présent  de  faire  cause  commune  avec  M.  Mavro- 
cordato. M.  Metaxa  ne  dispose  d'ailleurs  que  d'une  trentaine  de  voix.  Être  arrivé 
à  ce  point,  après  deux  années,  à  travers  les  intrigues  étrangères  qui  se  sont  croi- 
sées sur  le  sol  de  la  Grèce,  pour  dégoûter  ce  noble  pays  de  la  liberté,  c'est  assuré- 
ment avoir  été  heureux  et  s'être  montré  fort  habile. 

La  gloire  la  plus  pure  que  puisse  aujourd'hui  revendiquer  la  France,  c'est  de 
voir  ses  institutions  successivement  imitées  par  tous  les  peuples  dans  leur 
marche  progressive  et  pacifique.  Pendant  que  notre  organisation  départementale 
est  appliquée  à  la  Grèce,  l'Espagne  copie  les  principales  dispositions  de  notre  loi 
électorale,  comme  elle  avait  appliqué,  l'année  dernière,  les  principes  de  notre 
comptabilité,  et  essayé  de  transformer  ses  vieilles  universités  en  rectorats  acadé- 


RÊVÛE.  CHRONIQUE.  419 

miques;  elle  vient  de  substituer  l'élection  directe  d'arrondissement  à  l'élection 
provinciale,  et  peut-être  a-t-e!le  poussé  l'imitation  trop  loin  en  rejetant  l'amen- 
dement qui  avait  pour  but  d'élever  le  chiffre  de  chaque  collège  électoral  à  plus 
de  cent  cinquante  électeurs.  Si  l'élection  directe  a  des  avantages,  les  petites  cir- 
conscriptions électorales  ont  des  inconvénients  que  M.  Martinez  de  la  Rosa  et  le 
général  Narvaez.  qui  ont  si  longtemps  vécu  en  France,  connaissent  assurément 
aussi  bien  que  nous.  Il  y  a  du  reste  en  Espagne,  comme  ailleurs  et  plus  qu'ailleurs, 
un  parti  autochthone  et  anti-français  par  essence,  dont  M.  Orense  est  à  la  fois  le 
coryphée  et  l'orateur.  Ce  dernier  a  nettement  déclaré  qu'il  voterait  systématique- 
ment contre  toute  loi  qui  aurait  une  ressemblance  avec  les  lois  françaises.  Il  est 
difficile  de  s'expliquer  d'après  cela  comment  l'honorable  membre  a  pu  se  décider 
à  prêter  serment  à  la  constitution.  L'engagement  pris  par  le  cabinet  de  consulter 
les  cortès  sur  le  mariage  de  la  reine  a  pu  seul  calmer  l'agitation  que  cette  ques- 
tion délicate  avait  soulevée  à  Madrid  et  dans  toute  la  monarchie.  Les  vœux  delà 
reine-mère  en  faveur  d'un  prince  napolitain  ne  sont  douteux  pour  personne;  mais 
ce  mariage  rencontrera,  au  sein  de  la  nation,  non  moins  de  résistance  que  le 
projet  d'union  avec  le  comte  de  Montemolin  n'en  a  rencontré  parmi  les  hommes 
du  gouvernement.  La  France  renonce  à  la  main  de  la  reine  pour  un  prince  de  la 
dynastie  régnante;  d'un  autre  côté,  elle  donne  l'exclusion  à  tout  candidat  étranger 
à  la  maison  de  Bourbon  ;  entre  de  telles  difficultés  et  de  tels  repoussements,  la 
reine  Isabelle  II  paraît  destinée  à  ne  pas  connaître  de  longtemps  la  situation  inté- 
ressante dans  laquelle  sa  sœur  d'Angleterre  retombe  si  fréquemment,  aux  applau- 
dissements de  ses  loyaux  sujets. 

Pendant  que  l'Espagne  est  exclusivement  dominée  par  la  pensée  de  sa  réorga- 
nisation intérieure,  les  événements  semblent  lui  préparer  au  dehors  un  rôle  qu'elle 
a  cessé  de  jouer  depuis  longtemps.  La  république  dominicaine  se  sépare  de  celle 
d'Haïti,  et  la  marine  de  Cuba  se  dispose,  dit-on,  à  rétablir  le  pavillon  espagnol 
sur  des  points  où  il  a  cessé  de  flotter  depuis  1821.  On  sait  que  Toussaint-Lou- 
verture  conquit,  pendant  les  troubles  de  Saint-Domingue,  la  partie  espagnole  de 
l'île.  Une  insurrection  des  créoles  rendit  Santo-Domingo  à  l'Espagne,  dont  les 
droits  furent  reconnus  en  1814  par  les  traités  de  Paris.  Sept  années  plus  tard, 
celle  colonie  suivit  le  mouvement  d'émancipation  qui  entraînait  alors  le  Nouveau- 
Monde  tout  entier;  mais  ce  ne  fut  pas  au  profit  des  colons  eux-mêmes  que  s'opéra 
cette  révolution.  Le  président  Boyer,  alors  chef  du  gouvernement  d'Haïti,  adjoi- 
gnit Santo-Domingo  à  celte  république,  et,  depuis  cette  époque,  les  colons  espa- 
gnols, gouvernés  et  molestés  par  les  noirs,  n'ont  pas  cessé  de  regretter  l'acte  qui 
les  avait  séparés  de  la  mère-patrie.  Aujourd'hui  la  partie  orientale  de  Saint-Do- 
mingue, constituée  en  état  indépendant,  se  souvient  de  l'Espagne,  et  lui  demande 
des  secours  contre  une  odieuse  el  trop  longue  oppression  :  cela  n'a  rien  que  de 
fort  naturel,  et  peut  rendre  à  la  Péninsule,  dans  les  alfaires  du  Nouveau-Monde, 
une  importance  inattendue. 

Il  ne  serait  pas  non  plus  impossible  que  la  nouvelle  révolution  accomplie  au 
Mexique  par  le  général  Paredès  eût  pour  effet  de  réveiller  dans  ce  malheureux 
pays  l'aucienne  pensée  d'une  organisation  monarchique  sous  un  prince  espagnol. 
Le  haut  clergé  et  les  grands  propriétaires,  si  puissants  au  Mexique,  n'ont  aban- 
donné celte  espérance  qu'à  regret,  et  le  général  Paredès  paraît  représenter  des 
intérêts  analogues.  L'Europe  ne  pourrait  que  voir  avec  satisfaction  toute  tentative 
qui  aurait  pour  but  d'arracher  le  Mexique   à  l'anarchie  et  à  l'isolement  où  il  se 


420  REVUE.  CHRONIQUE. 

confine.  L'établissement  d'un  lien  avec  son  aneienne  métropole  ne  saurait  éveiller 
aucune  susceptibilité,  et  ce  serait  peut-être  le  moyen  le  plus  sûr  de  débarrasser 
la  reine  Isabelle  de  celui  de  ses  prétendants  qui  demande  sa  main  dans  les  jour- 
naux. Si  un  le!  prince  est  jamais  appelé  à  monter  sur  un  Uône,  ce  ne  peut  être 
que  sur  celui  du  Mexique. 


L'ALLEMAGNE 


DU   PRÉSENT, 


A  M.  LE  P1UNCE  DE  METTEltmCH. 


STUTTGART. 

A  Tubingue,  c'était  la  vie  en  marche  avec  son  cortège  de  passions  et  d'espé- 
rances. A  Stuttgart,  tout  me  sembla  d'abord  plus  rassis,  ainsi  qu'il  convient  dans 
une  honnête  résidence  allemande  où  le  prince  habite  et  où  la  bureaucratie  règne. 
La  ville  elle-même,  avec  ses  grandes  rues  droites  et  uniformes,  avec  ses  vastes 
casernes,  avec  les  longues  et  monotones  allées  de  son  parc,  la  ville,  propre  et 
rangée  comme  elle  est,  représente  assez  au  naturel  les  ennuis  et  les  mérites  de  ce 
règne  silencieux  de  la  bureaucratie  germanique.  L'esprit  administratif  est  une  des 
traditions  les  plus  directes  que  l'Allemagne  d'aujourd'hui  tienne  encore  de  notre 
gouvernement  impérial;  mais,  tandis  que  cet  esprit  s'est  nécessairement  adouci 
chez  nous  pour  se  plier  au  jeu  des  institutions  libres,  il  s'est  modifié  chez  nos 
voisins  d'une  manière  moins  heureuse  en  empruntant  les  habitudes  mécaniques 
de  la  discipline  militaire.  On  a  toujours  aimé  à  jouer  au  soldat  de  l'autre  côté  du 
Rhin;  nous  apportions  là  le  goût  de  Tordre  et  de  la  règle,  c'est  devenu  presque 
tout  de  suite  le  goût  de  la  manœuvre  et  de  l'exercice.  Il  n'est  guère  de  bon  em- 
ployé allemand  qui  n'ait  un  peu  de  l'étoffe  d'un  bon  caporal.  Maintenant  que  le 
pays  change  pour  ainsi  dire  de  tempérament,  je  ne  sais  trop  s'il  s'accommodera 
bien  du  régime  auquel  le  mettaient  ses  fonctionnaires  ;  ce  qu'il  y  a  de  sûr,  c'est 
tobik  i.  i>9 


422  l'allemagne   bu   présent. 

que  ce  régime  avait  jusqu'ici  comme  absorbé  tout  le  mouvement  politique.  Ainsi, 
même  en  Wurtemberg,  dans  un  état  constitutionnel  doté  de  deux  chambres  à  peu 
près  délibérantes  et  d'un  ministère  à  peu  près  responsable,  la  vie  parlementaire 
s'est  trouvée  dès  l'origine  étouffée  sous  l'appareil  administratif,  et  entre  les  plus 
notables  événements  qui  se  soient  passés  cette  année  au  midi  de  l'Allemagne,  il 
faut  certes  compter  l'éveil  très-décisif  d'un  pays  si  longtemps  el  si  lourdement 
oppressé.  Il  est  arrivé  là  ce  qui  arrive  toujours,  ce  que  j'avais  vu,  dans  d'autres 
sphères,  à  Fribourg  et  à  Tubingue  ;  les  idées  modernes  ont  repris  leur  force  et  leur 
sincérité  sous  le  coup  même  de  l'excessive  opposition  qu'elles  rencontraient  :  les 
ultramontains  se  croyaient  maîtres  partout  et  partout  traitaient  en  victorieux  : 
leur  tyrannie  ne  sert  qu'à  soulever  la  grande  question  de  l'état  civil;  les  piétistes 
allaient  supprimer  toute  liberté  de  la  pensée  pour  en  mieux  punir  le  libertinage  : 
la  pensée  se  fait  plus  raisonnable  et  plus  pratique;  le  gouvernement  wurtember- 
geois  entamait  peu  à  peu  sa  propre  charte  :  il  ne  réussit  qu'à  se  créer  des  ennuis 
qui  l'obligent  maintenant  à  la  souffrir  dans  sa  vraie  vérité.  Souhaitons  donc  fran- 
chement le  plus  complet,  le  plus  rapide  triomphe  à  toutes  les  réactions;  c'est 
d'ordinaire  le  plus  court  chemin  pour  revenir  au  bon  sens  et  à  la  justice. 

La  législature  du  Wurtemberg  n'a  de  session  régulière  que  de  trois  ans  en  trois 
ans.  D'une  session  à  l'autre,  les  chambres  sont  représentées  auprès  du  gouverne- 
ment par  une  commission  élue  dans  leur  sein  ;  elle  est  composée  de  douze  mem- 
bres, dont  six  doivent  résider  constamment  à  Stuttgart;  encore  dans  les  six  faut-il 
ranger  les  présidents  des  deux  chambres,  choisis  par  le  roi  sur  une  liste  de  trois 
candidats  pour  chacune.  Cette  commission,  gardant  ainsi  des  rapports  permanents 
avec  le  cabinet,  soumise  à  toutes  les  influences  de  l'autorité  centrale,  trop  peu 
nombreuse  pour  avoir  elle-même  beaucoup  de  crédit  sur  le  public,  devient  plutôt 
une  sorte  de  département  ministériel  qu'elle  n'est  une  puissance  indépendante; 
elle  entre  clans  le  secret  des  affaires  sans  pouvoir  les  prendre  à  son  compte  et  les 
produire  au  grand  jour.  Depuis  1819  jusqu'à  1853,  les  commissions  ont  humble- 
ment exercé  ce  demi-contrôle  qui  leur  était  laissé,  sans  que  le  pays  se  souciât 
beaucoup  qu'il  en  fût  autrement,  et  semblât  s'apercevoir  qu'il  lui  manquait  un 
parlement  véritable.  La  charte  de  1819  avait  tiré  cette  institution  du  vieux  pacte 
consenti  à  Tubingue  en  1514  par  le  duc  de  Wurtemberg  et  ses  fidèles  états. 
C'était  un  souvenir  qui  flattait  à  la  fois  le  patriotisme  local  et  l'érudition  histo- 
rique, deux  vanités  essentiellement  allemandes.  On  y  céda  de  confiance;  on  prit 
même  si  bien  l'habitude  de  considérer  l'assemblée  nationale  comme  un  rouage  de 
plus  dans  la  bureaucratie,  que  l'on  ne  nomma  presque  pour  députés  que  des 
employés  de  l'état  ou  des  communes.  Il  y  eut  mieux  encore  :  en  Wurtemberg,  on 
ne  connaît  point  de  cens  d'éligibilité;  les  élus  reçoivent  donc  une  indemnité 
pécuniaire  pendant  le  cours  de  la  session  ;  on  en  vint  à  se  demander  à  quoi  ser- 
vait cette  dépense,  et  des  paysans  du  cercle  du  Danube  imaginèrent  qu'on  pour- 
rait assez  facilement  la  supprimer  en  se  passant  de  députés.  Je  ne  sais  plus  quel 
collège  porta  toutes  ses  voix  sur  le  roi  lui-même,  et  lui  décerna  le  mandat  popu- 
laire. C'était  un  tour  de  Souabe,  un  de  ces  bons  tours  qui  font  que  l'on  ne  sait 
jamais  si  l'on  doit  rire  de  l'auteur  ou  du  patient,  tant  il  y  a  de  naïveté  dans  la 
malice  ou  de  malice  dans  la  naïveté.  D'une  façon  comme  de  l'autre,  ce  n'était  pas 
la  marque  d'une  éducation  fort  avancée  en  matière  constitutionnelle. 

Les  événements  de  juillet  et  la  guerre  de  Pologne  produisirent  dans  toute  l'Al- 
lemagne un  ébranlement  auquel  le  Wurtemberg  ne  pouvait  pourtant  échapper; 


l'Allemagne   du   présent.  423 

les  élections  de  1831  s'étaient  ressenties  du  contre-coup  de  ces  grandes  commo- 
tions; un  nouvel  esprit  s'était  développé  comme  par  miracle  dans  le  corps  élec- 
toral, et  la  chambre  qui  sortit  de  ce  scrutin  quasi-révolutionnaire  s'annonça  sous 
les  auspices  de  noms  si  compromettants,  qu'au  lieu  de  la  réunir  tout  de  suite  on 
la  prorogea  jusqu'en  -1833.  On  ne  perdit  pas  pour  attendre  :  il  y  avait  là  des  dé- 
magogues de  1824  à  peine  lavés  par  une  amnistie  des  sentences  capitales  qui  les 
avaient  frappés,  des  hommes  auxquels  le  roi  refusa  publiquement  de  donner  la 
main,  des  ennemis  déclarés  du  régime  bureaucratique  et  delà  prérogative  absolue. 
A  peine  la  session  commencée,  la  chambre  fut  dissoute,  et  le  roi  en  appela  au 
pays  par  une  proclamation  qui  distinguait  profondément  les  députés  du  pays  lui- 
même  et  supprimait  tout  intermédiaire  légal  entre  la  personne  du  prince  et  la 
masse  de  ses  sujets.  Ce  fut  un  coup  d'état.  La  seconde  session  de  1833  se  trouva 
bientôt  aussi  câline  que  ia  première  avait  menacé  d'être  turbulente;  l'opposition 
ne  comptait  plus  que  dix-neuf  membres  ;  fatigués  d'un  rôle  inutile,  réduits  à  l'im- 
puissance, ils  finirent  par  se  décourager,  et  aucun  d'eux  ne  se  remit  sur  les  rangs 
aux  élections  de  1839.  Pour  celles-ci,  le  gouvernement  n'eut  pas  raison  à  moitié  : 
de  1839  à  184-4,  ia  chambre  lui  appartint  tout  entière;  i!  n'y  avait  plus  ni  majo- 
rité, ni  minorité;  il  y  avait  des  fonctionnaires  enrégimentés,  sur  leurs  bancs,  en 
séance  publique,  dans  le  même  ordre  et  sous  la  même  discipline  qu'au  fond  de 
leurs  bureaux.  D'aveu  général  et  de  compte  réglé,  sur  quatre-vingt-treize  députés 
qui  forment  la  seconde  chambre.il  en  était  sept  en  tout  qui  passaient  pour  indé- 
pendants par  leur  position.  En  Wurtemberg  peut-être  plus  qu'ailleurs,  les  fonc- 
tionnaires sont  réelîemenl  la  partie  intelligente  de  la  société,  il  est  même  juste  de 
dire  que  l'opinion  publique  les  considère  fort  et  croit  volontiers  à  leur  probité 
politique;  mais  plus  de  quatre  vingts  fonctionnaires  sur  quatre-vingt-treize  dé- 
putés, en  vérité  c'était  trop  !  Le  pouvoir  parlementaire  s'endort  et  succombe  à 
moins.  Comment  allait-il  sortir  dune  si  profonde  léthargie? 

Il  y  a  deux  manières  pour  un  gouvernement  de  se  débarrasser  de  la  constitution 
qu'il  a  jurée.  Le  plus  simple,  c'est  de  la  mettre  tout  entière  à  néant  et  de  la 
remplacer  d'un  coup  à  sa  guise;  on  réussit  ou  l'on  ne  réussit  pas,  mais  au  moins 
sait-on  ce  que  l'on  lait,  si  l'on  ne  sait  pas  toujours  ce  qu'on  devient  :  c'est  pure- 
ment une  question  de  force.  D'aucuns,  n'aimant  pas  à  jouer  si  gros  jeu.  violent 
l'esprit  sans  tuer  la  lettre,  et  dépassent  tout  doucement  les  limites  qu'ils  ont  l'air 
de  garder;  le  malheur  est  qu'il  faut  bien  toujours  s'appuyer  quelque  part  et  pen- 
cher d'un  côté  :  on  ne  voulait  pas  donner  trop  à  gauche,  on  se  laisse  prendre  à 
droite;  on  voulait  se  décharger  d'un  fardeau,  c'est  un  contre-poids  dont  on  se 
prive,  et,  faute  de  l'avoir,  on  tombe  en  d'autres  périls,  on  se  heurte  à  des  écueils 
inconnus.  En  Wurtemberg  du  moins,  ce  fut  ainsi  que  se  passèrent  les  choses. 

La  chambre  élective  était  annulée;  la  première  chambre  pesa  bientôt  si  fort 
dans  la  balance  dégarnie,  qu'elle  faillit  emporter  tout.  La  charte  de  1819  avait 
autant  que  possible  organisé  l'équilibre;  le  meilleur  était  assurément  de  s'y  tenir. 
Obligé  par  les  traités  de  Vienne  de  garantir  une  grande  position  dans  l'état  aux 
anciens  seigneurs  immédiats  de  la  Souabe  autrichienne,  le  royal  auteur  de  la 
charte  AVurtembergeoi.se  avait  fait  de  son  mieux  pour  ne  point  subir  la  domination 
de  cette  aristocratie  catholique  el  féodale.  El  d'abord,  il  appela  tout  à  côté  d'elle, 
dans  la  première  chambre,  une  aristocratie  nouvelle  formée  du  temps  de  l'empire 
par  les  hauts  emplois  de  l'administration.  Nommés  à  litre  héréditaire  ou  viager 
suivant  le  gré  du  prince,  et  au  nombre  qu'il  lui  plaisait,  choisis  de  préférence 


424  ^ALLEMAGNE  BU  PRÉSENT. 

dans  la  souche  prolestante  du  vieux  duché  de  Wurtemberg,  ces  représentants 
naturels  des  principes  modernes  venaient  contrarier  jusque  sur  leur  terrain  les 
derniers  fils  du  moyen  âge;  ce  n'était  point  assez  pour  les  tenir  en  bride,  si  l'on 
n'eût  en  même  temps  assuré  la  prépondérance  de  la  seconde  chambre.  La  con- 
stitution du  royaume  de  Saxe  range  dans  le  sénat  les  députés  des  propriétaires  de 
biens  nobles  qui  votent  à  part  dans  toute  l'Allemagne,  ceux  des  églises,  celui  de 
l'université,  enfin  les  premiers  magistrats  de  certaines  villes.  Mis  à  la  même  place 
en  Wurtemberg,  ces  simples  mandataires  électifs  se  seraient  rencontrés  face  à  face 
avec  de  gros  seigneurs  terriens,  qui  se  souviennent  encore  d'avoir  hérité  des  dé- 
pouilles de  la  maison  de  Hohenstauffen  ;  l'Allemagne  luttera  longtemps  pour  ré- 
_sister  un  peu  à  de  telles  influences.  La  partie  eût  donc  été  tout  au  plus  égale  dans 
la  première  chambre,  et  la  seconde,  en  un  pays  d'industrie  assez  médiocre,  se  fût 
trouvée  bien  réduite.  Au  contraire,  en  adjoignant  de  droit  à  celle-ci  toute  une 
portion  de  la  noblesse,  les  propriétaires-chevaliers,  comme  on  les  appelle,  en  y 
introduisant  l'évêque  catholique  et  le  surintendant  protestant  avec  le  chancelier 
de  l'université,  on  assurait  à  ses  délibérations  une  autorité  incontestable;  on  op- 
posait à  l'antiquité  de  la  race  et  du  patrimoine  l'éclat  de  la  religion,  de  la  science 
et  même  de  la  fortune.  Il  fallait  cependant  que  la  masse  des  députés  ne  fût  point 
discréditée  par  une  trop  visible  insignifiance;  autrement  il  ne  servait  de  rien  que 
la  tête  eût  par  elle-même  une  valeur  plus  sérieuse;  il  n'y  avait  point  de  base 
solide  sur  laquelle  pût  s'appuyer  une  action  politique;  toute  action  revenait  alors 
soit  au  roi,  soit  à  l'autre  chambre.  Supposez  notre  chambre  des  pairs  avec  son 
mode  de  recrutement  et  le  peu  de  racines  qui  l'attachent  au  pays.  Le  roi  avait 
certainement  le  champ  libre  ;  mais  combattre  tout  seul  ces  maisons  princières  de 
la  haute  Souabe  qui  avaient  été  des  états  d'empire  et  ne  l'oubliaient  point  grâce 
aux  instigations  autrichiennes,  ce  n'était  pas  chose  si  commode,  et  ce  fut  là  le 
nouvel  embarras  que  le  gouvernement  wurtembergeois  se  donna  comme  à  plaisir 
en  s'efforçant  d'en  écarter  un  autre  que  la  charte  lui  commandait  d'accepter  plus 
loyalement.  Il  ne  s'aperçut  pas  assez  vite  qu'un  contrôle  efficace  de  la  chambre 
élective,  tout  en  le  gênant  peut-être,  lui  servait  du  moins  de  sauvegarde  contre  les 
prétentions  de  la  chambre  héréditaire,  et,  pour  s'être  trop  précautionné  contre  le 
débordement  démocratique  de  1830.  il  n'eut  plus  la  vigueur  de  fermer  la  porte  à 
cette  soudaine  invasion  de  l'esprit  du  moyen  âge  qu'on  allait  susciter  contre  lui. 
En  vérité,  les  péripéties  de  l'histoire  constitutionnelle  se  ressemblent  partout. 

Nul  esprit  n'était  pourtant  plus  antipathique  à  celui  du  prince  et  de  son  con- 
seil. Le  roi  Guillaume  est  un  homme  de  bon  sens  et  de  sens  moderne  :  protestant 
par  conscience  et  par  amour  pour  ses  traditions  de  famille,  libéral  par  le  cœur,  il 
a  cédé  avec  moins  d'empressement  que  beaucoup  d'autres  aux  facilités,  aux  sé- 
ductions, aux  menaces,  avec  lesquelles  la  diète  de  Francfort  a  successivement 
introduit  la  pratique  du  pouvoir  absolu  chez  les  petits  souverains  constitutionnels 
de  l'Allemagne;  il  n'a  jamais  été  au  delà  du  despotisme  éclairé.  Aussi,  parmi  ces 
singuliers  conspirateurs  d'avant  1830,  qui  rêvaient  de  fondre  une  république  alle- 
mande avec  un  saint  empire,  il  en  était  qui  comptaient  secrètement  sur  le  roi  de 
WTurlemberg  pour  en  faire  leur  nouveau  César;  celui-ci  se  savait  entouré  de  cette 
popularité  mystérieuse,  et  dérangeait  le  moins  possible  la  charte  qu'il  avait  volon- 
tairement donnée.  Il  ne  recula  décidément  que  devant  le  flot  démagogique  soulevé 
dans  toute  l'Allemagne  par  la  révolution  de  juillet;  l'âge  le  gagnait;  il  crut  les 
couronnes  menacées,  et  résolut  de  mettre  la  sienne  sous  la  tutelle  des  hautes  puis- 


l'Allemagne  su  présent.  42tf 

sances;il  était  mal  instruit  du  reste  à  subir  leurs  lois.  Quand  après  1815  elles 
avaient  voulu,  de  congrès  en  congrès,  limiter  ou  suspendre  les  droits  naturels  des 
états  de  second  ordre,  sous  prétexte  de  poursuivre  les  factions  révolutionnaires, 
le  roi  Guillaume  avait  protesté  par  note  formelle  auprès  de  toutes  les  cours. 
Offensées  d'une  dissidence  si  marquée,  la  Russie,  la  Prusse  et  l'Autriche  rappe- 
lèrent leurs  ambassadeurs  au  mois  de  février  1825,  et  punirent  ainsi  le  prince 
qui  leur  avait  déplu,  en  le  mettant  au  ban  de  la  sainte-alliance.  Il  sitpporta  no- 
blement cette  honorable  disgrâce,  et,  lors  même  qu'il  eut  fini  par  céder  quelque 
chose  de  sou  premier  ressentiment,  il  demeura  toujours,  malgré  les  liens  de  la 
parenté,  l'un  des  plus  fermes  adversaires  de  la  politique  russe  en  Allemagne.  On 
conçoit  facilement  qu'il  ne  ressente  pas  plus  de  goût  pour  l'Autriche,  dont  le  pa- 
tronage catholique  n'est  pas  encore  tout  à  fait  oublié  dans  la  haute  Souabe.  A 
l'endroit  de  cette  province  d'accession  nouvelle,  il  a  les  susceptibilités  inquiètes 
d'un  maître  de  fraîche  date,  et  le  voisinage  des  grandes  officines  ultramontaines 
de  la  Suisse  lui  est  d'autant  plus  odieux,  qu'il  sert  de  point  d'appui  aux  influences 
autrichiennes  sur  tout  ce  côté-là.  Aussi,  dernièrement  encore,  à  propos  des  troubles 
de  Lucerne,  il  faillit  rompre  en  visière  avec  le  cabinet  de  Vienne,  et  l'on  eut 
grand'peine  à  obtenir  de  lui  qu'à  l'instar  de  toutes  les  puissances  limitrophes,  il 
envoyât  un  corps  d'observation  sur  les  bords  du  lac  de  Constance.  Sa  réserve 
accoutumée  ne  l'abandonne  guère  qu'au  sujet  des  menées  jésuitiques,  et  il  ne 
cachait  pas  en  ce  temps-là  qu'il  eût  volontiers  parlé  comme  M.  Thiers,  et  pris  même 
position  que  lui  vis-à-vis  de  cette  triste  échauffourée.  Tel  est  le  prince  auquel 
l'aristocratie  féodale  a  déclaré,  dans  ces  dernières  années,  une  sorte  de  guerre  re- 
ligieuse qui,  pour  avoir  été  moins  bruyante  en  1845,  n'est  peut-être  pas  encore 
aujourd'hui  terminée.  Par  un  heureux  retour,  cette  lutte  même  force  le  gouverne- 
ment à  supporter  plus  de  sincérité  dans  l'exercice  des  droits  constitutionnels,  et 
elle  est  l'occasion  d'un  mouvement  politique  moins  exagéré,  mais  presque  aussi 
vif  que  celui  de  1831;  ce  n'était  certes  pas  celui-là  que  les  auteurs  du  mouvement 
catholique  attendaient. 

De  1833  à  1839,  la  première  chambre,  encouragée  par  l'affaiblissement  de  la 
seconde,  avait  déjà  donné  des  preuves  significatives  de  ses  tendances;  elle  avait 
défendu  pied  à  pied  l'établissement  aristocratique,  et  traîné  l'administration  après 
elle  dans  cette  voie  si  contraire  à  tous  les  intérêts  administratifs.  C'est  ainsi  qu'en 
1836  ces  riches  propriétaires  empêchèrent  qu'on  ne  fît  une  loi  sur  l'expropriation 
pour  cause  d'utilité  publique.  La  même  année,  le  cabinet,  inspiré  par  la  sagesse 
libérale  du  roi.  avait  proposé  le  rachat  des  droits  féodaux  sous  des  conditions 
équitables  :  obligés  de  céder  à  l'unanime  désir  de  toute  la  nation,  les  grands  sei- 
gneurs wurtembergeois  vendirent  leur  consentement  à  si  haut  prix,  que  les  ora- 
teurs les  plus  modérés  de  la  seconde  chambre  les  menaçaient  presque  d'une  guerre 
de  paysans.  Enfin,  en  1859,  ils  profitèrent  de  la  révision  du  code  pénal  pour  y 
insérer  les  dispositions  les  plus  exorbitantes  contre  le  braconnage,  et  protégèrent 
leur  droit  de  chasse  avec  autant  de  rigueur  que  la  dukery  britannique.  A  soutenir 
de  pareilles  causes,  on  ne  se  rend  pas  aisément  populaire;  la  noblesse  souabe  finit 
par  le  sentir,  et  depuis  1840  elle  a  su  trouver  un  meilleur  terrain  pour  donner 
carrière  à  ses  ambitions  :  elle  a  porté  tout  le  débat  sur  la  question  religieuse;  les 
jésuites  de  Munich  sont  bien  pour  quelque  chose  dans  cette  habile  conversion. 

Le  Wurtemberg  était  l'un  des  pays  qui  avaient  joui  le  plus  tranquillement  de 
cette  paix  ecclésiastique  décrétée  depuis   1803  par  les  autorités  temporelles;  on 


426  l'auemagne  du  présent* 

eût  pu  douter  qu'elle  y  dût  être  si  solide.  Napoléon,  en  augmentant  les  états  du 
duc  Frédéric,  dont  il  faisait  un  roi,  avait  tenu  plus  de  compte  des  arrangements 
territoriaux  que  des  affinités  religieuses;  il  était  entré  près  d'un  tiers  de  nouveaux 
sujets  catholiques  dans  cette  récente  monarchie,  dont  le  centre  primitif  avait  été 
de  tout  temps  le  foyer  du  protestantisme  au  midi  de  l'Allemagne.  La  modération 
et  la  fermeté  du  gouvernement  parèrent  aux  embarras  qui  pouvaient  résulter 
d'une  situation  si  délicate.  Des  édits,  successivement  proclamés  de  1803  à  18H, 
organisèrent  l'église  catholique  du  Wurtemberg  sous  la  direction  d'un  vicaire- 
général  et  d'un  conseil  supérieur,  l'un  et  l'autre  à  la  nomination  du  roi.  On  régla 
tout  en  vue  d'une  mutuelle  tolérance;  on  s'appliqua  plutôt  à  rapprocher  qu'à  di- 
viser, mais  sans  rien  forcer,  et  par  conséquent  sans  rien  aigrir;  ce  fut  l'esprit  de 
M.  de  Wessenberg  qui  dicta  celte  noble  politique.  Son  empire  dura  même  plus 
longtemps  en  Wurtemberg  qu'en  Bade;  lorsque  l'évêché  deRottenbourg  fut  érigé 
par  le  pape  en  1827  comme  l'un  des  quatre  de  la  province  du  Haut-Rhin,  le  gou- 
vernement ne  voulut  pourtant  pas  de  concordat  avec  Rome;  il  s'en  tint  aux  édits 
de  Frédéric,  et  le  conseil  ecclésiastique  garda  ses  fonctions  sous  la  surveillance 
immédiate  du  ministre  de  l'intérieur.  Des  années  se  passèrent  avant  que  personne 
songeât  à  s'en  plaindre.  L'évêque  était  un  personnage  assez  nul  auquel  chacune 
des  deux  parties  s'était  rabattue  faute  de  pouvoir  imposer  à  l'autre  un  candidat 
qui  fût  tout  à  fait  de  son  choix.  Le  conseil  agissait  en  pleine  liberté;  il  agissait 
bien  ;  la  reconnaissance  générale  le  défend  aujourd'hui  contre  des  attaques  systé- 
matiques ;  ses  adversaires  eux-mêmes  ont  sans  doute  commencé  par  oublier  ce 
qu'ils  lui  doivent  :  une  faculté  de  théologie  catholique  établie  à  Tubingue,  un 
grand  collège  et  deux  petits,  organisés  sur  le  modèle  des  fameux  séminaires  pro- 
testants, l'excellent  emploi  des  revenus  ecclésiastiques,  le  développement  des 
écoles  paroissiales,  enfin  l'amélioration  constante  du  sort  des  curés,  si  maltraités 
par  les  anciens  seigneurs  du  spirituel.  Tout  cela  malheureusement  s'accomplissait 
d'un  point  de  vue  trop  libéral  et  trop  élevé  :  on  ne  cherchait  point  dans  les  insti- 
tutions religieuses  un  moyen  de  propagande  dogmatique  à  l'usage  des  masses;  on 
les  regardait  comme  une  satisfaction  d'ordre  public  pour  la  conscience  des  parti- 
culiers; ce  n'était  point  ainsi  qu'on  pouvait  contenter  Rome.  Elle  remua  sourde- 
ment; elle  attendit;  puis  un  jour  l'évêque  wurtembergeois  fut  mandé  à  Munich 
auprès  du  légat  du  pape;  il  était  parti  fort  indifférent,  il  revint  ultramontain  ;  tout 
éclata.  Le  moment  arrivait  en  Allemagne  pour  la  réaction  catholique.  Mûrie  par 
les  persécutions  de  Frédéric-Guillaume  III,  elle  acceptait  dédaigneusement  les 
concessions  de  Frédéric-Guillaume  IV,  et,  marchant  droit  à  son  triomphe,  prépa- 
rait de  loin  les  miracles  de  Trêves;  elle  savait  à  point  sur  qui  compter  :  l'aristo- 
cratie de  la  haute  Souabe  devint  tout  aussitôt  l'un  de  ses  instruments. 

Il  était,  à  vrai  dire,  assez  difficile  de  fabriquer  une  agitation  religieuse  en  Wur- 
temberg; le  gouvernement  n'avait  pas  imité  les  violences  prussiennes;  il  n'avait 
point  détruit  l'ordre  antique  qui  déterminait  les  rapports  respectifs  des  cultes.  On 
sait  comment  le  vieux  Frédéric-Guillaume,  ayant  ordonné  que  désormais  tous  les 
enfants  suivissent  la  religion  du  père,  n'avait  bientôt  plus  mis  sur  le  Rhin  que  des 
employés  protestants  pour  y  faire  la  souche  d'une  nouvelle  église,  en  même  temps 
que  de  familles  nouvelles.  Le  roi  de  Wurtemberg  n'avait  jamais  prétendu  con- 
quérir ses  sujets  dissidents  à  la  foi  de  la  majorité  :  il  avait  seulement  voulu  main- 
tenir l'entière  liberté  d.s  mariages  mixtes,  el  sur  ce  point  il  restait  inébranlable. 
Les  membres  de  son  conseil  ecclésiastique  n'étaient  pas  gens  à  l'y  tracasser,  et 


L*  ALLEMAGNE    DU    PRÉSENT.  427 

les  curés,  nommés  sous  leurs  auspices,  se  conformaient  sans  scrupule  à  ces  paci- 
fiques intentions.  Les  fidèles  ne  se  trouvaient  pas  scandalisés  de  cette  indulgence 
de  leurs  pasteurs,  et  ne  semblaient  point  d'ailleurs  très- disposés  à  s'émouvoir 
beaucoup  en  faveur  des  démonstrations  du  prosélytisme  romain.  Le  catéchisme 
populaire  n'était  pas  précisément  rédigé  pour  le  servir,  et  renseignement  religieux 
des  campagnes  avait  peu  à  peu  ruiné  ses  moyens  d'action  les  plus  sûrs;  on  y 
passait  assez  vite  sur  l'adoration  des  saints  et  des  reliques,  on  ne  recommandait 
guère  les  pèlerinages,  et  personne  pourtant  ne  se  croyait  opprimé. 

A  peine  revenu  de  Munich,  l'évêque  de  Rottenbourg,  dans  un  accès  de  ferveur 
qui  ne  devait  point  avoir  de  suite,  dénonça  cette  oppression  jusqu'alors  ignorée. 
Nos  prélats  nous  ont  transmis  l'écho  de  ses  plaintes.  Il  les  apporta  lui-même  à  la 
seconde  chambre  des  états  de  1842;  l'éloquence  et  la  majorité  lui  firent  défaut 
pour  les  soutenir,  mais  la  première  chambre  ramassa  le  gant  qu'il  n'avait  pas  su 
jeter,  et  les  seigneurs  médiatisés  se  présentèrent  à  sa  place  comme  les  champions  de 
l'église.  Aussitôt  les  pétitions  circulèrent  à  travers  tout  le  pays,  lancées  jusque  dans 
les  derniers  villages  par  celte  haute  influence  des  grands  propriétaires,  répandues 
par  l'activité  des  plus  jeunes  prêtres,  exaltées  par  les  journaux  bavarois.  On  acheta 
des  gazettes,  on  multiplia  les  pamphlets;  on  vint  presque  à  bout  de  créer  une 
inquiétude  publique,  et  de  persuader  aux  catholiques  troublés  qu'on  attentait  à 
leur  foi;  on  leur  apprit  tout  ce  qu'ils  avaient  souffert,  et  l'on  dressa  de  leurs 
griefs  une  liste  formidable.  On  réclamait  purement  et  simplement  ce  qu'on 
réclame  aujourd'hui  partout  de  ce  côté-là,  l'autonomie  de  l'église,  c'est-à-dire,  au 
sens  vrai  dans  lequel  il  faut  l'entendre,  l'abdication  du  temporel  en  l'honneur  et 
pour  le  plus  grand  profit  du  spirituel.  Les  meneurs  criaient  à  la  persécution,  parce 
qu'on  ne  dépensait  pas  à  leur  gré  tous  les  revenus  ecclésiastiques,  parce  qu'on  ne 
permettait  pas  aux  prêtres  de  rompre  la  paix  des  mariages  mixtes,  parce  qu'on 
n'abandonnait  pas  toute  influence  sur  l'éducation  du  clergé  et  sur  la  distribution 
des  fonctions  curiales.  En  Bavière,  la  population  protestante  de  Franconie  est 
livrée  sans  merci  aux  entreprises  des  jésuites;  en  Autriche,  les  habitants  des  val- 
lées protestantes  du  Tyrol  ont  été  forcés  de  s'expatrier,  et  les  protestants  de  la 
Bohême  n'ont  encore  que  des  chapelles  de  tolérance  (Gnadenkapellen);  le  pacte 
fédéral  qui  a  décrété  l'égalité  des  trois  confessions  reconnues  est  à  chaque  instant 
violé  par  les  puissances  catholiques  :  tout  cela  n'était  plus  rien  à  côté  de  cette 
grande  tyrannie  qui  accablait,  disait-on,  les  catholiques  du  Wurtemberg.  Ce  fut 
avec  ces  clameurs  qu'on  se  précipita  dans  le  champ  clos  politique,  et  le  plus  vite 
qu'il  fut  possible  on  fit  de  la  question  religieuse  une  question  électorale.  J'imagine 
que  c'est  là  le  programme  absolu  de  la  faction  ultramontaine,  puisqu'elle  le  suit 
maintenant  partout;  il  serait  bon  pourtant  qu'elle  y  prît  garde  :  qui  combat  avec 
l'épée  périra  par  l'épée. 

La  législature  de  1839  allait  justement  expirer,  et  la  chambre  devait  être  renou- 
velée à  la  fin  de  1844.  De  compagnie  avec  le  jeune  clergé,  la  noblesse  se  mit  en 
mouvement  et  chercha  des  candidats.  Le  gouvernement  laissa  beaucoup  faire  et 
la  censure  beaucoup  passer  ;  ce  fut  sa  seule  tactique,  il  n'en  fallait  pas  davantage; 
l'ancien  parti  libéral  releva  tout  aussitôt  la  tète;  c'était  bien  sur  quoi  l'on 
comptait,  c'était  la  diversion  qui  devait  dominer  l'agitation  calhoiique,  et  ressus- 
citer la  seconde  chambre  vis-à-vis  de  la  première,  du  jour  où  elle  y  serait  fran- 
chement représentée.  Voilà  comment  le  pouvoir  parlementaire  fut  tout  d'un  coup 
restauré  :  les  opinions  se  prononcèrent,  et  la  vie  reparut;  on  avait  menacé  le 


428  L  ALLEMAGNE    BU    PRÉSENT. 

gouvernement  d'une  opposition,  il  y  en  eut  deux ,  dont  l'une  absorba  l'autre. 
L'opposition  ultramontaine  manœuvrait  en  Wurtemberg  comme  en  Belgique  et 
comme  en  France  :  au  nom  de  la  liberté,  elle  offrait  son  alliance  à  l'opposition 
libérale  ;  celle-ci  accepta  sous  bénéfice  d'inventaire,  et  toute  cette  année  du  moins 
elle  a  commencé  par  s'occuper  de  ses  propres  intérêts  ;  c'étaient  ceux  du  temps 
et  du  pays.  La  session. a  été  très-véritablement  une  session  constitutionnelle. 
Jamais,  depuis  1855,  on  n'avait  vu  de  préoccupations  politiques  plus  sérieuses; 
jamais  aussi  éleclious  n'avaient  été  plus  contestées.  Le  gouvernement  garda,  bien 
entendu,  l'avantage,  mais  il  était  arrivé  à  la  chambre  près  d'un  tiers  de  membres 
indépendants,  et  parmi  ceux-là  les  radicaux  de  1851.  Ces  derniers  du  reste  avaient 
subi,  comme  tout  le  monde,  l'effet  du  cours  des  ans;  ils  étaient  pénétrés  de  ce 
besoin  de  modération  qui  règne  aujourd'hui  en  Allemagne,  de  ce  ferme  bon  sens 
dont  s'honorent  les  caractères  les  plus  décidés  :  «  L'esprit  de  liberté,  disait  Paul 
Pfizer,  un  ardent  démagogue  d'autrefois,  l'esprit  immortel  ne  s'est  pas  endormi; 
seulement  il  a  pris  de  lui-même  une  conscience  plus  claire,  il  est  plus  calme  et 
j)lus  sobre.  »  Le  mot  est  juste  autant  que  profond;  l'Allemagne  se  dérobe  à 
l'ivresse  des  songes. 

Ouverts  sous  de  tels  auspices,  les  états  de  1845  ne  les  ont  pas  démentis,  et 
cette  sage  conduite  a  porté  ses  fruits.  On  y  a  gagné  de  tous  les  côtés.  Grâce  à  la 
popularité  d'une  chambre  devenue  plus  nationale  sans  être  moins  éclairée,  le 
cabinet  wurtembergeois  a  fait  accepter  une  loi  de  chemin  de  fer  qu'il  avait  jus- 
qu'alors forcément  ajournée,  de  peur  d'échouer  dans  l'exécution  contre  l'entête- 
ment des  préjugés  rustiques.  Le  parti  constitutionnel  n'a  pas  été  moins  heureux; 
ses  principes  ont  eu  leur  victoire.  Il  a  presque  dicté  l'adresse;  il  y  a  inséré  ses 
vœux  les  plus  significatifs;  il  a  parlé  d'unité  allemande,  mais  dans  quels  termes 
et  avec  quelle  nouvelje  pensée,  c'est  là  ce  qui  m'a  par-dessus  tout  instruit  en  même 
temps  qu'étonné.  Le  discours  de  la  couronne  annonçait,  suivant  l'usage,  le  pro- 
grès continu  des  travaux  militaires  de  la  citadelle  d'Ulm  :  la  construction  de  cette 
forteresse  fédérale  est  pour  le  Wurtemberg  une  charge  d'autant  plus  onéreuse 
qu'elle  ne  peut  guère  jamais  servir  qu'à  la  défense  de  l'Autriche;  créé  par  la  France, 
le  royaume  de  Wurtemberg  n'aura  jamais  rien  à  craindre  de  la  France,  naturelle- 
ment intéressée  à  la  conservation  des  petits  états  germaniques  du  sud  ;  la  forte- 
resse d'Ulm  n'est  donc  rien  qu'un  gage  exigé  par  les  grandes  puissances,  et  ceux 
qui  le  donnent  ont  bien  le  droit  de  réclamer  du  retour.  Ce  fut  ainsi  que  l'entendit 
la  chambre,  et  voici  la  remarquable  réponse  qu'elle  fit  au  roi  :  «  Nous  nous 
réjouissons  de  ces  grands  travaux  comme  d'un  signe  croissant  de  l'unité  alle- 
mande; puisse  cette  unité  assurer  au  dehors  la  considération  de  la  patrie  com- 
mune! puisse-t-elle  à  l'intérieur  amener  un  développement  plus  complet  pour  ces 
institutions  qui,  en  garantissant  les  intérêts  moraux  et  matériels  des  peuples,  font 
la  force  et  l'honneur  des  états!  C'est  dans  cette  espérance  que  nous  comptons 
particulièrement  sur  les  bons  soins  de  votre  majesté  pour  le  rétablissement  de  la 
liberté  de  la  presse  en  Allemagne.  »  Le  roi  s'excusa  d'écouter  un  vœu  si  formel, 
en  se  couvrant  des  obligations  qui  lui  étaient  imposées  par  sa  qualité  de  membre 
du  corps  germanique.  C'est  là,  comme  on  le  sait,  en  Allemagne,  le  suprême  refuge 
des  princes  contre  les  peuples;  c'est,  au  delà  du  Rhin,  l'expédient  ordinaire  de 
cette  fiction  constitutionnelle  qui  veut  que  les  personnes  royales,  pour  rester  tou- 
jours agréables,  n'aient  jamais  l'air  de  dire  non.  Les  députés  wurtembergeois  ne 
se  payèrent  point  d'un  déclinatoire  trop  commode,  et,  quand  vint  la  discussion  du 


L'ALLEMAGNE    BU    PRÉSENT,  429 

budget,  ils  refusèrent,  à  une  majorité  considérable,  de  voter  les  frais  de  censure. 
Le  ministère  essaya  bien  d'invoquer  à  son  tour  les  nécessités  du  pacte  fédéral  : 
puisqu'il  n'y  avait  qu'une  langue  et  qu'une  littérature  en  Allemagne,  il  ne  devait 
y  avoir  qu'une  seule  et  même  loi  pour  en  réprimer  les  écarts,  et,  puisqu'il  était 
dans  l'ordre  que  cette  loi  fût  faite  à  Francfort,  il  fallait  bien  l'accepter  telle  quelle; 
on  n'y  pouvait  rien.  La  chambre  ne  se  rendit  point,  et,  sans  plus  d'égards  pour  ces 
superbes  exigences  de  la  diète,  elle  attaqua  vivement  tous  les  abus  qu'elles  ser- 
vaient à  justifier.  Elle  voulut  traiter  publiquement  toutes  les  questions  d'affaires 
extérieures,  malgré  le  cabinet  qui  prétendait  les  enterrer  à  huis  clos;  elle  blâma 
sévèrement  les  dépenses  croissantes  du  service  diplomatique  et  du  service  militaire, 
les  unes  et  les  autres  déterminées  pourtant,  disait-on,  par  les  convenances  géné- 
rales de  l'empire  allemand;  enfin,  d'accord  avec  la  chambre  saxonne  et  la  chambre 
badoise,  elle  protesta  contre  les  articles  secrets  signés  à  Vienne  en  185  4,  et  der- 
nièrement publiés  pour  l'éternelle  humiliation  des  petits  états  germaniques.  Ce 
fut  toute  une  politique  très-nette,  très-ferme  et  très-sensée,  qui  releva  le  moral 
du  pays  sans  nuire  à  l'action  du  gouvernement. 

Quant  à  l'opposition  ultramonlaine,  ses  griefs  perdirent  de  leur  retentissement 
aussitôt  que  l'attention  publique  fut  sérieusement  distraite  par  les  débats  consti- 
tutionnels; à  peine  si  ses  réclamations,  de  longue  main  préparées,  sont  arrivées 
jusqu'à  la  tribune;  elles  y  échouèrent  sans  résultats;  la  division  se  mit  dans  ce 
camp  dévot,  et  le  ruina  si  bien,  qu'il  ne  compta  presque  plus  à  la  chambre.  Le 
29  avril,  il  demandait  encore,  mais  pour  ne  rien  obtenir,  de  nouveaux  séminaires 
et  de  nouvelles  chaires  de  théologie;  le  30,  la  chambre  votait  une  augmentation 
considérable  sur  le  budget  du  culte  israélite,  et  sollicitait  l'entière  émancipation 
des  Juifs.  Était-ce  là  ce  qu'avait  espéré  la  vieille  aristocratie  de  la  Souabe  quand 
elle  s'était  si  fort  appliquée  aux  intrigues  électorales?  Pensant  travailler  contre  le 
siècle,  elle  avait  travaillé  pour  lui. 

Cet  épisode  d'histoire  parlementaire,  tel  qu'il  m'était  raconté  par  des  témoins 
fort  proches  et  fort  équitables,  m'en  avait  appris  beaucoup  sur  ces  allures  nou- 
velles des  bons  esprits  politiques.  J'eus  occasion  d'en  mieux  juger  encore,  et  de 
les  voir  à  l'œuvre,  lorsque  l'abbé  Ronge  et  ses  amis  arrivèrent  à  Stuttgart.  Je 
m'était  beaucoup  attardé  pour  ne  pas  manquer  une  pareille  rencontre;  j'ai  suivi 
très-assidûment  la  pièce  à  toutes  les  scènes,  et,  je  le  déclare  avec  grande  sincé- 
rité, ce  qu'il  y  avait  là  de  plus  intéressant,  ce  n'était  ni  le  rôle  ni  le  personnage 
des  acteurs,  c'était  l'attitude  des  spectateurs  et  des  critiques.  Ce  qui  me  donnait 
le  plus  d'espérance  dans  l'Allemagne  du  présent,  ce  n'était  pas  ce  que  disaient  les 
orateurs  de  l'église  insurgée,  c'était  ce  que  j'entendais  dire  d'eux  et  de  leur  mis- 
sion. Jusque  sous  le  feu  de  leur  parole,  il  y  avait,  même  parmi  les  plus  simples, 
autre  chose  que  de  l'enthousiasme  aveugle  pour  des  idées  passionnées,  il  y  avait  le 
besoin  réfléchi  de  faire  acte  d'émancipation  publique;  et  quant  aux  hommes 
graves,  quelle  que  fût  leur  opinion  sur  la  valeur  théorique  de  la  doctrine,  tous 
restaient  d'abord  et  surtout  attentifs  à  la  portée  sociale  de  l'événement.  Profonde 
révolution  qu'on  ne  remarque  point  assez!  Voici  qu'un  système  se  produit  dans  ce 
pays  des  systèmes  ;il  est  armé  de  pied  en  cap;  il  interroge  la  philosophie  et  l'his- 
toire pour  emprunter  des  titres  à  l'une,  à  l'autre  un  droit  de  cité  ;  il  descend  de  la 
spéculation  dans  la  pratique,  et  déclare  qu'il  va  reformer  le  monde  par  la  double 
vertu  des  vieilles  traditions  et  de  la  science  moderne  ;  ce  système  s'appelle  haute- 
ÏOMK    î.  50 


450  l'Allemagne  du  présent. 

ment  une  religion!  et  du  système  lui-même,  de  la  pure  conception,  l'Allemagne 
chercheuse,  érudite  et  pédantesque,  ne  s'en  occupe  pas,  ou  bien  s'en  occupe -t-elle, 
c'est  pour  la  prendre  en  dédain  et  passer  outre;  mais  c'est  aux  effets  qu'elle  s'ar- 
rête, c'est  aux  influences  extérieures  de  ce  vaste  mouvement  des  consciences  :  ce 
qui  la  frappe,  ce  sont  les  résultats  positifs;  c'est  par  les  résultats  qu'elle  découvre 
et  mesure  les  principes. 

Que  l'on  ne  s'y  trompe  pas,  les  résultats  sont  considérables  :  l'Allemagne  se 
façonne  à  la  vie  réelle  qui  lui  manquait;  elle  est  tout  entière  comme  traversée 
par  un  même  courant,  et  tous  les  esprits  sont  tendus  en  même  temps  vers  un 
même  but,  vers  un  but  immédiat  et  possible;  c'a  été  là  le  premier  fruit  de  cette 
récente  agitation.  L'on  est  sorti  de  l'isolement  et  de  l'apathie  des  petites  exis- 
tences; on  est  entré  en  foule  sur  les  grands  chemins  par  où  marchent  les  grands 
peuples.  Blessé  pour  ainsi  dire  à  l'endroit  le  plus  délicat,  à  l'endroit  des  convic- 
tions religieuses,  le  sens  commun  se  réveille  et  s'inquiète;  il  réclame  satisfaction 
pour  tout  ce  qu'on  lui  refuse,  et  on  lui  refusait  beaucoup;  il  ne  se  tourmente  plus 
seulement  de  quelques  articles  de  foi;  toutes  les  libertés  sont  en  jeu,  et  l'on  s'en 
est  enfin  aperçu.  Il  ne  fallait  qu'une  occasion  pour  éclairer  l'instinct  des  masses, 
pour  leur  apprendre  quelles  étaient  au  juste  ces  tristes  lacunes  des  Institutions 
qui  les  gouvernent  :  cette  occasion,  les  rongiens  l'ont  fournie;  la  pensée  publique 
voulait  un  point  de  repère,  ils  le  lui  ont  donné:  on  leur  a  su  un  gré  infini  d'avoir 
appelé  la  nation  à  se  prononcer  elle-même  en  quelque  chose,  selon  la  mode  des 
nations  libres,  et,  sous  ombre  de  discuter  des  matières  de  for  intérieur,  on  a  pé- 
nétré jusqu'au  plus  vif  de  tout  l'établissement  politique.  On  a  bientôt  acquis  l'ha- 
bitude des  pétitions  générales,  des  assemblées,  des  associations;  on  a  gagné 
presque  d'un  coup  cette  admirable  force  qui  vient  aux  hommes  quand  ils  se  réu- 
nissent; on  a  scruté  tous  les  droits  qu'on  possédait  déjà  pour  leur  demander  tout 
l'usage  qu'ils  comportaient;  les  communes  ont  mis  à  profit  l'indépendance  qui 
leur  était  garantie  dans  la  plupart  des  constitutions  germaniques,  comme  un  der- 
nier bienfait  du  moyen  âge;  les  chambres  enfin,  soit  à  Carlsruhe.  soit  à  Dresde,  se 
sont  attaquées  aux  problèmes  les  plus  difficiles  de  la  société  moderne;  elles  ont 
souvent  remué,  tranché  parfois  cet  antique  débat  du  spirituel  et  du  temporel,  dont 
la  sincère  et  complète  solution  sera  certainement  le  devoir  ie  plus  grave  des  légis- 
lateurs futurs. 

Qu'on  se  rappelle  ces  eaux  stagnantes  sur  lesquelles  l'Allenrjgne  s'était  endormie 
après  1855,  pour  se  bercer  des  rêves  malsains  de  cet  absurde  idéalisme  d'où  le 
canon  de  18-40  l'avait  à  peine  retirée.  Que  l'on  contemple  ensuite  ce  mouvement 
si  profond,  si  puissant,  si  régulier,  qui,  depuis  tout  à  l'heure  deux  ans,  la  porte 
comme  sur  un  grand  fleuve  :  niera-t-on  le  changement,  et  ne  sonl-ce  pas  là  des 
résultats?  A  qui  maintenant  les  faut-il  attribuer?  J'ai  vu  de  près  l'abbé  Ronge, 
j'ai  entendu  ses  plus  renommés  adeptes,  ses  plus  fervents  panégyristes,  je  n'ai 
trouvé  la  que  de  pauvres  discours,  de  pauvres  idées  et  de  pauvres  gens;  mais,  si 
petits  que  fussent  les  hommes,  ils  étaient  couverts  par  un  grand  principe  auquel 
ils  s'appuyaient  comme  sans  le  savoir,  et  c'est  lui  qui  combattait  pour  eux.  La 
cause  qu'ils  songeaient  le  moins  à  plaider,  c'est  justement  celle  dont  ils  restaient 
à  vrai  dire  les  instruments  plutôt  que  les  champions,  celle-là  pourtant  qui  leur 
valait  l'assentiment  spontané  de  tout  un  peuple,  la  cause  victorieuse  de  l'état  mo- 
derne contre  l'état  du  passé.  Je  m'explique. 

L'état  du  moyen  âge,  l'état  catholique,  reposait  uniquement  sur  la  sanction  du 


l'Allemagne  du  présent.  451 

culte,  la  seule  force  morale  qui  conduisît  alors  le  monde.  Alors,  en  effet,  l'état 
naissait  presque  toujours  du  hasard  ou  de  la  violence,  il  n'avait  ni  origines  rai- 
sonnées,  ni  fondements  raisonnables;  on  le  subissait,  on  ne  le  constituait  pas. 
L'œuvre  de  la  révolution  française,  c'est  proprement  d'avoir  constitué  l'état,  d'en 
avoir,  pour  ainsi  dire,  fait  jouer  les  ressorts  en  plein  soleil ,  d'avoir  montré  tout 
exprès  comment  l'intelligence  humaine  produisait  d'elle-même,  à  son  goût  et  à 
son  heure,  le  plus  glorieux  monument  qui  pût  attester  sa  liberté  créatrice.  Un 
pareil  effort  porte  avec  lui  sa  moralité.  L'état  est  donc  légitimement  sorti  de  la 
tutelle  religieuse,  du  jour  où  il  a  trouvé  dans  la  conscience  réfléchie  le  droit  d'être 
par  lui-même  Malheureusement  pour  eux,  les  princes  allemands  ont  renoussé  le 
plus  loin  qu'ils  ont  pu  ce  legs  impérissable  de  notre  révolution,  et,  voulant  garder 
toute  l'intégrité  de  leur  autorité  personnelle,  ils  ont  privé  les  peuples  de  cette  acti- 
vité souveraine  hors  de  laquelle  il  n'y  a  plus  désormais  ni  titre  certain  ni  justifi- 
cation valable  pour  les  gouvernements.  Il  est  advenu  de  cet  isolement  orgueilleux 
de  leur  majesté  qu'elle  a  été  obligée,  pour  se  rassurer  et  se  couvrir,  d'implorer 
l'appui  de  la  vieille  loi  sociale  détruite  en  89  après  qu'elle  avait  jusque-là  guidé  la 
longue  suite  des  âges.  Ils  ont  toujours  prétendu  identifier  l'église  avec  l'étal  ;  ils 
ont  encore  soutenu  que  l'état  et  le  culte  se  confondaient  en  une  seule  et  même 
force  indivisible  par  essence,  et  que  l'état  n'était  point,  s'il  n'était  ou  païen,  ou 
juif,  ou  chrétien.  Dire  comme  chez  nous  :  L'état,  c'est  l'état,  un  corps  à  part,  un 
pouvoir  distinct  doué  d'une  vertu  intrinsèque,  —  ils  avaient  raison  de  ne  pas  l'oser, 
car  cela,  chez  nous,  ne  signifie  rien  de  moins  que  le  grand  ensemble  des  idées  et 
des  vouloirs  de  tous,  rangés  sous  l'ordre  providentiel  dont  leur  concours  fait  la 
justice;  mais  cela  chez  eux  n'eût  rien  signifié,  sinon  :  L'état,  c'est  la  force.  Il  n'y 
a  jamais  eu  de  tyrannie  qui  ait  crûment  divulgué  son  secret;  celle-ci,  pour  cacher 
le  sien  ,  résolut  donc  de  se  béatifier.  C'était  tout  simplement  continuer,  avec  la 
bonne  foi  de  moins,  un  expédient  déjà  vieux  de  trois  siècles.  La  réforme,  il  est 
vrai,  lorsqu'elle  rompit  l'unité  spirituelle,  avait  en  principe  dégagé  la  société  civile 
de  Y  enveloppe  )iie  nt  ecclésiastique.  Ce  grand  principe  de  l'avenir,  Luther  lui-même, 
au  milieu  des 'ontradictions  de  son  génie,  l'avait  solennellement  proclamé  :  «  On 
naît  homme  et  citoyen  avant  de  devenir  chrétien.  Es-tu  prince,  juge,  seigneur  ou 
dame;  as-tu  des  gens  sous  toi  et  Yeu\-tu  savoir  le  droit  qui  te  revient  sur  eux, 
n'interroge  pas  la  loi  chrétienne,  interroge  la  loi  de  César  ou  la  loi  du  pays;  c'est 
celle  là  qui  est  la  règle;  lu  commandes  comme  magistrat  et  non  pas  comme  chré- 
tien. »  Mais  on  n'échappe  pas  si  vite  à  l'empire  des  traditions  séculaires,  et  le 
propre  des  novateurs,  c'est  souvent  de  croire  conserver.  La  réforme  conserva  dans 
la  pratique  cette  identité  du  temporel  et  du  spirituel,  contre  laquelle  pourtant  elle 
était  comme  une  protestation  vivante,  protestation  stérile  jusqu'au  jour  où  l'esprit 
du  xviue  siècle  la  traduisit  dans  ses  œuvres.  La  réforme  aggrava  même  la  situation 
qu'elle  semblait  appelée  à  changer  :  elle  maintenait  la  nécessité  absolue  d'un  étal 
chrétien  ;  ce  fut  le  prince  et  non  pas  le  prêtre  qu'elle  institua  le  ministre  souve- 
rain de  celte  nécessité,  le  gardien  de  la  foi  devenue  plus  que  jamais  une  obligation 
politique.  Ne  voulant  pas  renoncer  à  cette  intime  union  de  l'église  et  de  l'état  qui 
avait  été  !e  patrimoine  et  la  force  du  moyen  âge,  ne  pouvant  pas  taire  que  l'état 
abdiquât  devant  elle  comme  il  avait  abdique  devant  Rome,  elle  donna  la  première 
cet  exemple  funeste  démettre  l'église  au  service  de  l'état.  Mieux  valait  encore  le 
contraire;  la  dignité  humaine  en  soutirait  moins.  Par  quelles  extrémités  celle-ci 
dut  alors  passer,  afin  qu'il  restât  quelque  chose  de  cet  étrange  accouplement  des 


iVj  L  ALLEMAGNE    ïlU    PRÉSENT» 

deux  puissances  où  l'on  voyait  très-sincèrement  tout  le  salut  des  trônes ,  quelles 
humiliations  furent  imposées  à  la  conscience  des  peuples,  quelles  violences,  quelles 
iniquités;  c'est  là  l'histoire  du  xvne  siècle.  Les  princes  eurent  ce  terrible  droit  de 
réformalion  inscrit  au  traité  de  Wesiphalie,  jus  rcformandi  ;  il  s'introduisit  dans 
le  droit  public  ce  monstrueux  axiome  :  Ejus  est  religio  eu  jus  regio,  et  quatre  fois 
en  quarante  ans  les  pauvres  habitants  du  Palatinat  durent  changer  de  religion. 

Le  mince  mérite  des  traités  de  Vienne  en  cette  matière,  ce  fut  de  donner  aux 
trois  confessions  reconnues  droit  de  bourgeoisie,  non  plus  seulement  comme  au- 
trefois dans  l'empire  en  général,  mais  dans  chacune  des  parties  de  l'empire  ;  chaque 
prince  s'obligea  plus  ou  moins  à  souffrir  trois  cultes  chez  lui,  tandis  qu'aupara- 
vant il  pouvait  tout  ramener  au  sien.  Au  fond,  la  différence  fut  petite,  il  y  eut  trois 
religions  d'état  au  lieu  d'une  ;  le  système  ne  changea  pas,  et  pour  une  bonne  raison  : 
l'état,  toujours  personnifié  dans  une  volonté  individuelle,  toujours  soustrait  à  cette 
intervention  commune  du  peuple  qui  crée  sa  vertu  et  sa  moralité,  l'état,  pour  de- 
meurer vieux  en  dépit  de  son  siècle,  se  réfugia  derrière  la  vieille  garantie,  comme 
si  la  nouvelle  n'existait  pas.  Décidés  à  ne  point  régner  par  l'accord  et  l'action 
de  la  raison  publique,  les  souverains  exploitèrent  au  profit  de  leur  autorité  parti- 
culière celte  grande  autorité  du  spirituel  et  du  surnaturel  qu'ils  s'étaient  jadis  à 
tout  prix  arrogée,  parce  qu'alors  le  monde  n'en  voulait  pas  d'autre.  Ordonner 
l'égalité  des  cultes  reconnus,  ce  n'était  point  décerner  à  l'état  un  caractère  pure- 
ment rationnel,  tant  que  cette  reconnaissance  entraînait  une  alliance  intime  et  né- 
cessaire avec  eux  :  on  faisait  pour  ceux-là  ce  qu'on  eût  fait  pour  un  seul,  on  leur 
demandait  en  retour  les  mêmes  offices,  on  mettait  presque  toute  la  vie  civile  sous 
leur  sauvegarde,  et  l'on  évitait  pieusement  par  là  de  lui  fournir  de  meilleures 
bases  politiques.  C'est  ainsi  que  les  Juifs  se  trouvent  exclus  de  la  cité  allemande, 
et  c'est  pour  cela  que  le  libéralisme  allemand  veut  les  y  faire  entrer;  mais  la  cause 
des  Juifs  n'était  pas  suffisamment  favorable;  malgré  d'incontestables  progrès,  ils 
ne  sentent  pas  encore  eux-mêmes  en  Allemagne,  aussi  bien  qu'en  France,  tout  ce 
qu'ils  gagnent  à  devenir  une  église  au  lieu  de  rester  une  nation.  C'est  alors  que 
sont  arrivés  ces  nouveaux  catholiques,  disant  hautement  par  la  force  des  choses 
plus  encore  que  par  la  claire  notion  des  idées  :  «  Notre  culte  n'est  pas  le  vôtre,  on 
ne  lui  a  marqué  de  place  ni  en  1648,  ni  en  181o;  il  est  né  d'hier;  en  sommes- 
nous  moins  vos  compatriotes,  et  perdrons-nous  nos  droits  publics  pour  embrasser 
notre  foi  religieuse?  Parce  que  nous  ne  voulons  être  ni  catholiques  romains,  ni 
luthériens,  ni  calvinistes,  ni  même  évangéliques,  faut-il  que  nous  restions  hors 
la  loi,  qui  ne  reconnaît  de  sujets  et  de  citoyens  que  sous  l'une  ou  l'autre  de  ces 
quatre  conditions?  faut-il  que  nos  familles  ne  soient  plus  des  familles  légales,  ou 
bien  faut-il  acheter  cette  légalité  qui  nous  manque  au  prix  de  notre  conscience, 
et,  puisque  vous  n'admettez  point  encore  de  pacte  civil  sans  l'intervention  sacer- 
dotale, faut-il  donc  aller  chercher  vos  prêtres?  » 

A  cette  grave  et  décisive  question,  le  bon  sens  universel  a  déjà  répondu  dans 
toute  l'Allemagne.  Proclamer  au  sein  de  la  diète  de  Francfort  une  cinquième  com- 
munion privilégiée,  ce  serait  le  comble  du  ridicule;  supprimer  tout  ascendant 
positif  de  la  société  religieuse  sur  la  société  laïque,  organiser  la  société  laïque 
par  elle-même,  c'est  l'ordre  du  temps  et  le  vœu  de  la  raison,  c'est  la  vraie  nécessité 
déterminée  par  l'apparition  des  catholiques  allemands.  Quoi  donc!  le  pouvoir  ma- 
tériel du  souverain  politique  va  régler  les  liens  les  plus  délicats  de  l'humanité, 
présider  à  l'œuvre  sainte  de  la  famille!  Oui,  sans  doute,  si  le  souverain  n'est  qji'un 


l'allemagne  du  présent.  453 

individu,  être  variable  et  caduc  comme  toute  créature  vivant  en  elle  seule,  oui, 
ce  sera  tyrannie  pure  ;  mais,  si  pour  souverain  on  n'a  que  la  volonté  générale  ré- 
gulièrement et  constamment  exprimée,  ce  sera  justice  et  harmonie,  ce  sera  le 
plus  beau,  le  plus  fécond,  le  plus  pacifique  triomphe  d'une  grande  révolution.  Le 
premier  jour  où  dans  la  commune  allemande  un  simple  magistrat  joindra  valable- 
ment l'homme  à  la  femme  et  leur  donnera  la  bénédiction  civile,  ce  jour-là  ne  sera 
pas  loin  de  cet  autre  jour  si  impatiemment  attendu  où  il  y  aura  une  tribune  à 
Berlin  :  le  souverain  aura  changé. 

Voilà  de  quels  nobles  principes  l'Allemagne  est  aujourd'hui  préoccupée  à  l'occa- 
sion de  la  secte  nouvelle,  voilà  ce  qui  donne  tant  d'importance  à  des  manifesta- 
tions en  elles-mêmes  assez  mesquines.  Je  ne  sais  si  elles  sont  un  cri  profond  de 
la  conscience  religieuse  ;  je  suis  sûr  qu'elles  répondent  à  un  besoin  profond  de  la 
pensée  sociale.  Supposez  l'état  civil  constitué  au  delà  du  Rhin  connue  chez  nous, 
l'état  civil  avec  toutes  ses  conséquences  politiques  :  l'abbé  Ronge  n'eût  été  que 
l'abbé  Ghatel.  On  s'est  beaucoup  inquiété  à  Rome  de  notre  église  française;  c'est 
la  meilleure  preuve  qu'on  n'y  connaît  rien  de  la  France.  Il  y  avait  quelque  chose 
qui  nous  préservait  de  l'hérésie,  ce  n'étaient  peut-être  pas  les  foudres  du  Vatican, 
c'était  à  coup  sûr  le  titre  II  au  livre  ier  du  code  Napoléon.  Une  hérésie  de  plus  et 
ce  code-là  de  moins,  certaines  gens,  il  est  vrai,  accepteraient  vite  le  marché.  Je 
doute  pourtant  qu'il  vienne  désormais  beaucoup  d'hérésies  sérieuses  ;  il  n'y  aura 
pas  plus  d'hérésies  que  de  conciles  :  les  uns  en  diraient  trop,  les  antres  ne  signi- 
fient rien;  j'en  ai  bien  eu  la  preuve:  il  m'a  suffi  d'aller  écouter  des  hérétiques. 

C'était  à  Ganstalt,  une  petite  ville  de  plaisance  qui  est  au  bout  du  parc  de 
Stuttgart.  L'abbé  Ronge  et  ses  amis  sont  restés  là  trois  jours,  prêchant  et  discu- 
tant, Le  gouvernement  wurtembergeois  leur  avait  à  peu  près  donné  toutes  les 
tolérances  qu  ils  demandaient.  Il  s'était  bien  gardé  de  les  appuyer  directement, 
comme  avait  d'abord  fait  le  roi  de  Prusse  :  le  roi  Guillaume  respecte  avec  trop  de 
sang-froid  et  de  sincérité  les  droits  positifs  et  les  susceptibilités  équitables  de  ses 
sujets  catholiques;  mais  il  ne  s'était  pas  davantage  avisé  de  tourmenter  assez  mal 
à  propos  les  nouveaux  dissidents,  comme  on  a  fait  depuis  dans  le  cabinet  de  Berlin  ; 
encore  moins  les  aurait-il  poursuivis  comme  le  grand-duc  de  Bade,  proscrits  comme 
le  roi  de  Bavière,  qui  les  déclare  communistes  et  criminels  de  lèse-majesté:  tra- 
qués comme  l'Autriche,  qui  veille  sans  cesse  à  l'entrée  de  cette  inflammable 
Bohême,  d'où  elle  a  déjà  jeté  plus  d'un  suspect  au  carcerc  duro.  Le  roi  Guillaume 
est  de  meilleur  sens  et  jouit  surtout  d'une  situation  meilleure.  Si  l'âge  ne  l'em- 
pêchait maintenant,  il  eût  aspiré  de  grand  cœur  à  devenir  le  chef  politique  du  pro- 
testantisme allemand,  il  eût  ambitionné  cette  belle  place  que  le  roi  de  Prusse,  dont 
elle  était  le  patrimoine  naturel,  semble  aujourd'hui  risquer  à  plaisir  A  n'y  pas 
regarder  de  trop  près,  les  réformateurs  de  1845  ont  un  peu  l'air  de  fraterniser 
avec  les  réformateurs  du  xvic  siècle.  Toutes  les  bonnes  âmes  de  l'église évangélique 
s'y  sont  laissé  prendre;  il  n'y  a  que  les  piétistes  qui  aient  vu  plus  clair  et  dénoncé 
fort  justement  les  sectaires  catholiques  comme  les  ennemis  assurés  de  toute  es- 
pèce d'orthodoxie.  Cette  fois  pourtant  on  n'a  pas  donné  raison  aux  piétistes.  Les 
rongiens  n'ont  point  eu  le  choix  de  la  tribune,  on  ne  pouvait  leur  ouvrir  les 
églises  du  culte  de  la  majorité  sans  blesser  la  minorité;  mais  ils  ont  eu  la  liberté 
de  la  parole,  qu'on  ne  pouvait  leur  refuser  sans  mentir  a  l'esprit  même  du  protes- 
tantisme. C'eût  été  néanmoins  leur  intérêt  qu'on  les  empêchât  de  s'exposer  encore 
au  grand  jour  d'une  solennité  si  publique.  Ce  beau  nom  de  concile  dont  ils  ont 


434  l'allemagne   du  présent. 

décidé  de  parer  leurs  assemblées  est  bien  pesant  à  porter  dans  ce  temps-ci.  Le  con- 
cile de  Leipsig  n'a  pas  été  précisément  un  modèle  d'éloquence  et  d'union;  celui 
de  Canstatt  n'était  ni  mieux  doué  ni  mieux  d'accord. 

Il  ne  faut  pas  trop  s'arrêter  à  la  mine,  et  cependant  comment  se  défendre  d'une 
sympathie  tout  instinctive,  quand  on  contemple  cette  puissante  figure  de  Luther, 
telle  que  Lucas  Cranach  la  peignit  si  souvent?  Je  vois  encore  ce  beau  tableau,  qui 
est  à  Weimar  :  Luther  au  pied  de  la  croix  avec  l'apôtre  saint  Jean  et  son  ami 
Cranach;  le  sang  régénérateur  a  jailli  du  flanc  divin,  et  coule  sur  sa  tête  comme 
pour  la  consacrer  par  un  nouveau  baptême  :  c'est  la  tête  inspirée  d'un  héros.  Je 
me  rappelle  l'impression  que  me  laissa  son  portrait  dans  la  petile  cellule  où  il 
avait  habité,  au  vieux  couvent  des  augustins  d'Erfurt,  une  pauvre  cellule  de  moine 
avec  une  étroite  fenêtre  sur  l'étroit  préau  d'un  cloître  où  l'herbe  cachait  des 
tombes.  Quelle  grande  physionomie!  quelle  force  et  quelle  douceur!  le  plus  in- 
domptable courage  et  la  plus  inépuisable  tendresse,  les  violences  d'une  nature 
emportée,  les  charmes  d'un  cœur  délicat,  un  œil  si  ouvert  et  si  franc,  une  si  gé- 
néreuse simplicité  dans  le  regard  et  sur  les  lèvres  !  L'abbé  Ronge  a  fort  peu  de  ces 
glorieux  traits,  et,  si  l'un  lui  manque  plus  que  les  autres,  c'est  assurément  la  sim- 
plicité; il  y  a  bien  moins  de  bonhomie  que  de  finesse  sur  son  visage  pâle,  et  on 
lui  croirait  plutôt  l'esprit  d'affaires  que  la  passion  du  vrai.  Il  est  actif,  remuant, 
toujours  prêt  à  payer  de  sa  personne,  et  cependant  sa  pose,  sa  coiffure,  sa  mise, 
tout  est,  chez  lui,  prétentieux  comme  chez  un  oisif.  On  lui  a  déjà  reproché  la 
coquetterie  de  ses  habits  et  de  sa  chevelure;  il  s'en  est  défendu  avec  plus  d'esprit 
que  de  sincérité.  Au  fait,  il  m'a  paru,  pour  un  Allemand,  le  plus  élégant  du  monde. 
Cette  élégance  n'est  pas,  du  reste,  une  condition  essentielle  du  nouvel  apostolat  : 
les  autres  missionnaires  seraient  loin  de  la  remplir;  ce  n'est  pas  cela  qu'ils  ont 
gardé  du  maître,  c'est  seulement  l'affectation.  Chacun  en  use  comme  il  peut.  Je 
n'ai  jamais  rencontré  de  plus  piètre  figure  plus  vaniteusement  drapée  que  celle  de 
l'abbé  Kerbler,  le  premier  des  orateurs  de  la  propagande.  J'ai  passé  toute  une 
journée  avec  lui  et  ses  amis  sur  le  bateau  à  vapeur  de  Heilbronn  à  Heidelberg  ;  ils 
étaient  fort  en  gaieté  :  Luther  et  ses  disciples  vivaient  d'habitude  très-familière* 
ment  ensemble,  mais  il  y  avait  sans  doute  plus  de  tact  et  moins  de  vulgarité  dans 
leur  abandon. 

Tels  étaient  les  pères  du  concile  de  Canstatt;  ce  qu'ils  y  firent,  en  vérité,  ce 
sera  bientôt  dit.  A  Leipsig,  on  s'était  un  peu  tard  repenti  d'avoir  provoqué  la  pu- 
blicité de  la  discussion  sur  des  points  de  dogme  ;  les  réformateurs  avaient  failli 
se  diviser,  et,  pour  contenter  tout  le  monde,  philosophes  et  mystiques,  on  avait 
glissé  sur  une  équivoque  à  l'endroit  le  plus  difficile;  on  avait  défini  le  Christ,  non 
pas  le  fils  de  Dieu  au  sens  orthodoxe,  non  pas  un  sage  divin  au  sens  rationaliste, 
mais  l'envoyé  de  Dieu,  Gottgesandte  ;  c'était  à  chacun  d'entendre  le  mot  comme 
il  lui  plaisait.  Pour  plus  de  sûreté,  on  ne  voulut  traiter  à  Canstatt  que  des  points 
de  discipline;  on  ne  fut  pas  plus  heureux.  Il  y  eut  une  imposante  minorité  qui  ne 
voulut  pas  consentir  à  donner  voix  délibérative  aux  femmes  sur  les  choses  de  la 
religion  :  c'était  pourtant  une  utile  galanterie  à  l'adresse  des  dames  protestantes, 
auxquelles  on  devait  beaucoup  de  reconnaissance.  Il  y  eut  une  autre  minorité  qui 
menaça  de  quitter  la  place,  si  on  la  forçait  à  communier  sous  les  deux  espèces. 
Pour  sortir  d'embarras,  on  décréta  que  les  canons  des  conciles  généraux  ne  seraient 
absolument  obligatoires  dans  aucune  commune  en  particulier;  antant  valait  n'en 
pas  faire.  A  Leipsig,  du  moins,  leur  avait-on  attribué  force  de  loi,  sous  la  seule 


l'Allemagne  su  présent.  435 

condition  d'être  adoptés  par  la  majorité  des  communes.  Voilà  donc  déjà,  dans  une 
église  d'hier,  des  antinomies  à  résoudre  et  des  concordances  à  trouver. 

Après  ces  arrangements  de  famille,  le  concile  se  tourna  tout  à  fait  vers  le  pu- 
blic, et  voulut  profiter  de  l'occasion  pour  confesser  encore  sa  foi  ;  ce  fut  la  dernière 
journée.  Les  orateurs  se  succédèrent  à  la  tribune  improvisée  dans  la  salle  de  con- 
versation des  bains  de  Canstatt;  ils  parlèrent  de  tout  autre  chose  que  du  fond 
même  de  leur  religion,  avec  le  même  aplomb  que  nos  prédicateurs  à  la  mode, 
lorsqu'ils  mettent  l'orthodoxie  sous  forme  romantique.  Ils  démontrèrent  l'un  après 
l'autre  les  rapports  prédestinés  de  leur  catholicisme  avec  la  vie  domestique,  avec 
la  commune,  avec  l'étal,  avec  l'histoire  du  monde.  Ce  discours-là  surtout  fut  cu- 
rieux :  l'apparition  de  l'abbé  Ronge  servait  de  but  et  de  clef  à  tout  l'enchaînement 
des  siècles  ;  c'était  l'id  ssuel  habillée  des  langes  hégéliens,  et  détournée  de 

sa  large  route  pour  alj  B  r  dans  un  pelit  chemin  de  traverse.  —  Au  com- 

mencement était  D;eu,  c'est  à-dire  L'idée  de  Dieu  en  l'homme;  et  Dieu,  pour 
l'homme,  ce  fut  d'abord  la  matière  inanimée  ou  inintelligente,  l'eau,  le  feu,  l'ani- 
mal ;  puis  ce  fut  l'homme  lui-même,  mais  l'homme  monstrueux,  le  Brahma  couché 
sur  le  lotus,  avec  son  pied  dans  la  bouche  (vieille  étrangeté,  même  pour  nous  qui 
la  lisons  aujourd'hui  partout),  et  Dieu  devint  le  type  humain  de  la  perfection  sen- 
suelle, le  Dieu  marbre  de  la  Grèce  ;  enfin  l'homme  se  vit  tout  entier  dans  la  divi- 
nité, et  ce  fut  Jésus.  Obscurci  et  ensanglanté  par  Rome,  épuré,  mais  appauvri  par 
Luther,  le  culte  de  Jésus  est  définitivement  restauré  par  M.  Ronge,  qui  lui  rend  à 
la  fois  et  sa  simplicité  raisonnable  et  ses  beautés  plastiques,  une  liturgie  par 
exemple,  des  tableaux,  des  statues  et  les  pompes  de  la  messe  en  musique.  —  Je 
me  figure  que,  si  l'écolier  du  Faust  voulut  répeter  à  ses  camarades  cette  leçon  de 
Méphistophéies  qui  lui  avait  tant  troublé  ia  cervelle,  il  s'y  prit  à  peu  près  de  cette 
manière-là.  Je  demandai  quel  était  ce  doucereux  jeune  homme  qui  se  regardait  si 
précieusement  pérorer,  comme  s'il  se  fût  miré  dans  sa  parole  ;  on  me  repondit 
que  c'était  l'illustre  M.  Dowiatt,  le  saint  Jean  du  nouveau  messie,  la  bouche  d'or 
de  la  nouvelle  église. 

Aurais-je,  par  hasard,  trop  sévèrement  ici  jugé  les  personnes  après  avoir  com- 
mencé par  réserver  avec  tant  d'éloge  les  principes  et  les  résultats  d'une  œuvre  où 
les  personnes  ont  cependant  une  place  si  marquée?  Je  ne  le  crois  pas.  Les  per- 
sonnes sont  ce  qu'elles  peuvent  dans  ce  vaste  mouvement;  l'œuvre  reste,  l'œuvre 
de  tous  et  non  pas  celle  d'un  individu,  tant  que  ce  n'est  pas  un  individu  de  génie; 
elle  reste  avec  ce  que  chacun  y  a  porté  dans  la  mesure  de  son  esprit,  et  ce  ne  sont 
pas  toujours  les  plus  grands  qui  fraient  la  voie.  C'est  là  surtout  le  caractère  de 
notre  époque;  il  n'y  a  plus  besoin  déjuges,  comme  en  Israël,  poursauver  le  peuple, 
le  peuple  aux  mille  tètes  se  sauve  lui-même,  et,  si  les  héros  deviennent  rares,  ce 
n'est  pas  que  les  ressources  de  l'humanité  baissent,  c'est  que  le  niveau  de  la  foule 
monte.  Les  1  ongiens  ne  sont  pas  des  héros  ;  où  est  le  tort  ?  Ils  ne  font  pas  le  siècle, 
ils  le  suivent,  et  plus  ils  sont  en  eux-mêmes  insignifiants  et  chétifs,  plus  leursuccès 
doit  donner  à  penser  aux  ^ens  qui  voudraient  l'arrêter  par  la  violence  :  il  faut 
une  force  immense  dans  le  public  pour  compenser  celte  réelle  faiblesse  de  ses 
chefs  apparents.  La  force  existe;  ces  quelques  âmes  pleines  de  contradictions  et 
de  misères,  poussées  au  dehors  soit  par  un  premier  hasard,  soit  par  un  coup  de 
providence,  ont  rencontré  là  cette  grande  àme  de  tous  qui  les  attendait,  qui  les  a 
lancées  et  soutenues.  Il  n'y  a  de  révolutions  véritables  que  celles  qui  sont  com- 
plètes avant  d'éclater  ;  c'est  justement  pour  cela  qu'elles  éclatent,  et  c'est  bien 


456  l'Allemagne    su  présent. 

encore  ici  le  cas.  Qu'est-ce,  en  effet,  qu'on  demande?  Une  église  nationale  et  rai- 
sonnable. Or,  celte  église  nationale,  vingt-cinq  ans  d'indépendance  l'avaient  déjà 
constituée;  elle  avait  beau  se  dire  toujours  catholique  :  lorsqu'on  inventa  delà 
mener  à  Trêves  pour  adorer  la  sainte  robe,  elle  s'aperçut  bien  que  son  catholi- 
cisme n'était  point  celui  du  pape.  Cette  église  raisonnable,  ce  dogme  de  plus  en 
plus  mitigé  par  l'intervention  du  sens  naturel,  c'était  là  l'entreprise  universelle 
de  tout  un  siècle,  et  plus  mûre  encore  en  Allemagne  qu'ailleurs; — mais  l'illusion 
desrongiens,  mais  ce  que  je  sens  comme  leur  petitesse,  comme  leur  vanité  person- 
nelle, c'est  d'avoir  prétendu  intervertir  subitement  ce  développement  logique  de 
la  pensée  humaine  :  rationalistes  bornés,  ils  ont  voulu  changer  une  doctrine  en 
catéchisme,  et  improviser  une  religion  de  plus  avec  la  raison,  au  lieu  de  laisser  la 
raison  pénétrer  et  pénétrer  encore  les  anciennes.  Ils  ont  voulu  refaire  une  règle 
de  nature  immuable,  tandis  que  l'effort  de  toutes  les  sociétés  modernes,  c'est  de 
sortir  de  cette  immobilité  de  la  règle,  c'est  de  la  remplacer  par  les  progrès  et  les 
perfectionnements  de  la  vie.  Le  propre  de  l'avenir  en  ces  délicates  matières,  c'est 
peut-être  qu'il  pourra  se  passer  de  symboles  officiels,  ou  les  rendra  toujours 
d'ordre  plus  intime,  en  les  multipliant  toujours.  Le  symbole  de  Leipsig  accepte 
sans  doute  avec  une  exemplaire  modestie  ces  infaillibles  vicissitudes  qui  l'atten- 
dent; il  eût  été  plus  sûr  de  ne  pas  le  proclamer  à  si  grand  bruit.  Des  esprits  mieux 
instruits  auraient  compté  davantage  sur  la  pente  du  siècle;  ils  auraient  mis  moins 
d'orgueil  ;i  se  donner  pour  des  fondateurs;  ils  n'auraient  pas  affiché  cette  étrange 
ambition  de  décréter  encore  la  croyance  humaine  à  la  majorité  des  voix!  Après 
tout  pourtant,  cette  sotte  présomption,  c'est  l'infirmité  de  quelques  individus,  ce 
n'est  pas  la  ruine  du  grand  travail  commun.  Le  cours  des  choses  en  souffre  peu  ; 
qui  sait  même  s'il  ne  faut  pas  de  ces  gens  qui  viennent  parfois  brutalement  l'aider 
à  leurs  dépens  plus  qu'à  leur  honneur  ?  Qui  sait  s'il  ne  faut  pas  de  ces  enfants 
perdus  dans  toutes  les  batailles? 

Singulier  contraste!  cet  établissement  officiel  que  je  reproche  aux  rongiens 
d'avoir  tenté  faute  de  sens  et  de  simplicité,  c'est  ce  que  certains  en  Allemagne 
leur  reprochent  d'avoir  manqué  faute  des  lumières  de  l'école.  La  nouvelle  philo- 
sophie hégélienne  n'est  pas  seulement  une  philosophie,  c'est  une  église;  elle  pos- 
sède la  vérité  absolue,  elle  a  le  secret  du  monde,  et  pourrait,  au  besoin,  remonter 
la  machine;  c'est  bien  le  moins  qu'elle  la  conduise  à  tout  jamais,  avec  tout  empire 
et  toute  sécurité,  suivant  ces  lois  éternelles  qui  lui  ont  été  révélées,  non  plus  par 
l'inspiration  mystique,  mais  par  la  connaissance  de  l'être  en  soi.  Ces  grands  doc- 
leurs  qui  ont  découvert  de  si  magnifiques  constructions  pour  gouverner  du  fond 
de  leur  cerveau  jusqu'aux  plus  menus  détails  des  choses,  ces  maîtres  intrépides  de 
la  science,  ont  eu  honte  d'un  édifice  aussi  peu  savant  que  l'était  celui  de  l'abbé 
Ronge  :  ils  ont  admiré  cette  profonde  ignorance  qui  ne  savait  pas  rattacher  un 
système  aux  trois  moments  de  la  dialectique  hégélienne,  cette  simplicité  qui  n'usait 
pas,  dans  une  démonstration  chrétienne,  de  ces  curieuses  combinaisons  de  l'être  et 
du  néant  engendrant  \e  devenir;  ils  ont  ravalé  jusqu'au  plus  bas  tant  d'impuissance 
et  de  vulgarité.  Ils  ne  se  doutent  pas  que  l'Allemagne  se  bal  aujourd'hui  par-dessus 
leurs  têtes  dans  cette  arène  vulgaire  qu'ils  dédaignent  si  fort.  Ce  qui  justement  a 
donné  gain  de  cause  aux  rongiens,  c'est  d'avoir  plaidé  les  lieux  communs  et  les 
arguments  populaires;  c'est  d'être  descendus  sur  la  place  publique,  d'avoir  été 
des  orateurs  de  carrefour  en  un  pays  où  la  paroie  parlée,  bien  plus  neuve  que  la 
parole  écrite,  exerce  un  empire  dont  on  ne  peut  encore  apprécier  tous  les  effets. 


l' ALLEMAGNE    BU    PRÉSENT.  457 

J'ai  vu  des  hommes  pleurer  en  écoutant  le  beau  dire  des  pères  du  concile  de  Can- 
statt.  Ronge  lui-même  sait  à  propos  rappeler  les  victoires  de  1813  et  les  gloires 
de  l'émancipation  nationale  pour  encourager  ses  auditeurs  à  rechercher  celles  de 
l'émancipation  religieuse.  Il  se  sert  avec  industrie  des  immortels  ressentiments  de 
l'Allemagne  contre  Rome,  et  à  ce  seul  nom,  prononcé  devant  la  foule,  on  s'aper- 
çoit qu'il  y  fermente  encore  des  rancunes  séculaires.  Il  semble  que  ce  soit  toujours 
hier  que  le  vaillant  capitaine  Fronsberg  s'en  allait  à  Roma  avec  sa  chaîne  d'or  au 
cou  pour  en  étrangler  le  pape. 

Aussi  ai-je  rencontré  des  esprits  distingués  qui,  croyant  désormais  à  la  possi- 
bilité d'une  fusion  complète  entre  les  différentes  communions  établies  sur  le  sol 
germanique,  saluent  aujourd'hui  dans  la  propagande  rongienne  un  nouvel  espoir 
d'unité  pour  l'Allemagne,  une  nouvelle  garantie  de  grandeur  publique.  Telle  est 
notamment  l'opinion  de  M.  Gervinus,  qui  l'a  publiée  dans  un  petit  livre,  plein  de 
faits  et  d'idées,  intitulé  :  La  Mission  des  catholiques  allemands.  Quelle  que  soit  la 
gravité  d'un  témoignage  si  compétent,  je  me  permets  encore  de  douter  de  l'avenir 
et  surtout  de  l'importance  d'une  semblable  révolution.  Je  ne  sais  pas  s'il  esta 
présent  de  la  plus  entière  nécessité  pour  un  peuple  d'avoir  une  religion  propre- 
ment nationale  :  c'était  la  condition  rigoureuse  de  toute  existence  politique  aux 
premiers  temps  de  la  cité  barbare;  est-ce  à  dire  qu'après  trois  mille  ans  passés, 
cette  condition  soit  indispensable  à  la  cité  moderne?  Et  quand  celle-ci  n'a  point 
par  origine  cette  unité  de  religion  qu'on  suppose  une  force,  pense-t-on  beaucoup 
gagner  à  la  lui  procurer?  A-t-il  beaucoup  servi  d'avoir  fait  des  évangéliques  avec 
les  luthériens  et  les  calvinistes?  J'ai  vu  la  société  de  Gustave-Adolphe  siéger  à 
Stuttgart  quelques  jours  avant  les  rongiens  ;  ces  honnêtes  orthodoxes  n'avaient 
pas  en  eux  plus  de  consistance  que  les  hérétiques.  Enfin  même,  cette  aptitude 
générale,  cette  valeur  politique,  qui  leur  manquaient  à  tous,  appartiennent-elles 
du  moins  encore  à  l'église  dans  les  pay*  où  l'église  se  trouve  naturellement  natio- 
nale? Non,  car  l'église  ne  doit  plus  nulle  part  agir  comme  pouvoir  public;  elle  ne 
réussit  qu'à  compromettre  sa  sainteté  en  se  jetant  sur  un  terrain  qui  n'est  plus 
prêt  pour  ses  pas;  tout  aussitôt  ses  charités  deviennent  intrigues;  ses  amitiés, 
coteries  ;  ses  antipathies,  factions  et  guerres  civiles.  L'église  maintenant  ne  saurait 
plus  être  qu'une  autorité  morale,  et  son  domaine,  que  le  domaine  particulier  des 
consciences  individuelles.  Lorsqu'elle  régnait  sur  la  société,  elle  en  organisait  tout 
l'ordre  pour  le  soumettre  à  une  vérité  absolue  d'où  elle  avait  tiré  la  loi  suprême; 
il  n'y  avait  point  de  place  pour  la  libre  pensée  dans  le  monde  extérieur  des  insti- 
tutions; la  libre  pensée  se  perpétuait  dans  le  monde  intérieur  des  âmes.  Les  rôles 
sont  désormais  changés;  rien  n'arrête  l'action  privée  de  l'église  enseignant  sa 
doctrine,  mais  elle  a  perdu  qualité  pour  commander  au  nom  du  droit  public.  Le 
droit  public  ne  relève  plus  de  son  principe  d'infaillibilité;  la  société  n'est  plus 
théocratique;  elle  admet  l'excellence  de  telle  ou  telle  règle,  elle  ne  prononce  pas 
que  cette  règle  soit  le  tout  de  l'humanité,  qu'après  celle-là  trouvée  il  ne  reste  plus 
rien  à  faire  qu'à  se  croiser  les  bras  dans  une  muette  et  perpétuelle  observance; 
elle  ne  gouverne  point  de  par  une  immuable  sagesse,  recours  obligé  de  tome 
église  qui  gouverne.  La  raison  laïque  reconnaît  qu'elle  se  trompe  et  se  précau- 
tionne contre  ses  fautes;  la  raison  ecclésiastique  ne  doit  jamais  se  tromper.  On  se 
lasse  pourtant,  on  s'alarme  de  cette  radicale  perfection  :  si  ce  n'est  ie  miracle  de 
Dieu,  c'est  le  froid  de  la  mort  et  la  correction  de  la  matière  brute.  Mieux  valent 
encore  les  chances,  les  erreurs  même  de  la  liberté  ;  l'erreur,  c'est  le  mouvement; 


458  l' ALLEMAGNE    DU    PRÉSENT. 

errer,  c'est  vivre;  et  voilà  comment  s'est  formé  l'état  nouveau,  comment,  à  tra- 
vers bien  des  angoisses  et  bien  des  chutes,  il  a  grandi  et  marché,  gagné  peu  à  peu 
les  esprits,  réconcilié  les  cœurs  et  préparé  toujours  ses  forces  à  des  épreuves  qui 
recommencent  toujours.  C'est  là  sa  gloire;  c'est  cette  activité  souveraine  perpé- 
tuellement appliquée  à  l'amélioration  de  lui-même;  c'est  cette  facile  promptitude 
à  recevoir  dans  son  sein  des  éléments  contraires  qui  l'enrichissent  sans  le  trou- 
bler; il  n'exclue  rien,  il  ne  supprime  rien,  il  s'approprie  tout  ;  il  faut  être  exclusif 
quand  on  est  à  soi  seul  la  vérité  tout  entière;  l'état  nest  plus  que  la  voie  vivante 
par  où  l'on  y  va,  la  route  infinie  de  l'infinie  vérité. 

On  aurait  beaucoup  à  traduire  pour  montrer  combien  cette  notion  de  l'état 
moderne  se  propage  en  Allemagne,  pour  exprimer  tout  ce  qu'elle  y  rép  ind  de  bon 
esprit  et  de  saines  pensées.  J'ai  sous  les  yeux  une  œuvre  excellente  publiée  par 
M.  Charles  Weil  dans  ses  Annales  constitutionnelles,  l'un  des  trois  ou  quatre  re- 
cueils politiques  qui  se  sont  produits  dans  ces  dernières  années,  et  qui  présentent 
leur  vif  libéralisme  sous  des  formes  assez  graves  pour  défier  la  censure.  M.  Weil 
trace  un  tableau  frappant  des  révolutions,  des  complications  ecclésiastiques  de 
l'Allemagne  (Die  kirchlichen  Wirren  in  Deutschland).  C'est  une  étude  aussi  claire 
que  profonde,  et  d'un  bout  à  l'autre  dominée  par  ce  sage  esprit,  si  positif  et  si 
net,  qui  caractérise  à  l'avance  les  futurs  publicistes  de  l'Allemagne  constitution- 
nelle. Je  voudrais  dire  quelle  force  cet  esprit  sent  en  lui-même,  avec  quelle  con- 
fiance il  attend  l'avenir  :  je  ne  saurais  mieux  faire  que  n'a  fait  M.  Weil  en  citant 
pour  couronnement  et  conclusion  de  son  esquisse  ce  beau  passage  de  Mil  ton  : 

«  Il  me  semble  que  je  vois  en  ma  pensée  une  noble  et  puissante  nation  se  levant 
comme  un  homme  fort  après  son  sommeil,  et  secouant  son  invincible  chevelure  ; 
il  me  semble  que  je  la  vois,  comme  un  aigle,  renouveler  sa  puissante  jeunesse 
en  fixant  son  regard  immobile  sur  le  plein  soleil  de  midi,  et  rafraîchir  ses  yeux 
trop  longtemps  abusés  à  la  source  même  des  célestes  lumières.  Cependant  la 
troupe  timide  de  ces  oiseaux  honteux  qui  n'aiment  que  le  crépuscule  vole  lourde- 
ment à  l'entour,  et  dans  son  étonnement  pousse  des  cris  envieux,  comme  si  elle 
annonçait  une  ère  de  schismes  et  de  discordes.  » 


<SB  n  Ig». 


LE 


ROMAN   D'AUTREFOIS. 


MADEMOISELLE  DE  SCUOERY. 


Tout  le  monde  connaît  de  réputation  George  de  Scudéry,  gouverneur  de  Notre- 
Dame-de-la-Garde  et  capitaine  d'un  vaisseau  du  roi.  Si  nous  en  croyons  Conrart, 
après  avoir  longtemps  servi  le  roi  dans  ses  armées  de  terre  et  de  mer,  il  se  rendit 
célèbre  clans  toute  la  France  par  un  grand  nombre  d'écrits  de  prose  et  de  vers  dont 
il  enrichit  le  public.  Le  public  ne  lui  en  a  pas  gardé  une  longue  reconnaissance. 
De  tous  ces  écrits,  on  n'a  guère  retenu  que  le  premier  vers  A'Alaric,  quelques 
phrases  de  son  misérable  pamphlet  contre  le  Cid,  quelques  lambeaux  de  ses  pré- 
faces, remarquables  par  le  ton  superbe  dont  il  parle  de  lui-même,  et  curieuses  à 
cet  égard,  même  aujourd'hui.  On  sait  que  sa  grande  prétention  était  de  passer 
avant  tout  pour  un  homme  d'épée,  un  homme  terrible,  qui  avait  plus  usé  de  mèches 
en  arquebuse  qu'en  chandelle,  de  sorte  qu'il  savait  mieux  ranger  les  soldats  que  /es 
paroles,  et  mieux  quarrer  les  bataillons  que  les  périodes  (1).  La  littérature  n'était 
pour  lui  qu'une  occupation  fort  secondaire,  un  simple  passe-temps  dont  il  était 
parfois  tenté  de  rougir,  quand  il  songeait  à  ses  ancêtres  ;  car  ii  sortait  d'une  maison 
où  l'on  n'avait  jamais  eu  déplumes  qu'au  chapeau. 

Lps  fières  allures  de  ce  redoutable  personnage  forment  uu  assez  singulier  con- 
traste avec  le  maintien   timide   e(    sentimental  de  sa  discrète  sœur.    Justement 

(l)  Préface  de  Lygdarnon. 


440 


LE    ROMAN    D  AUTREFOIS. 


estimée  pour  son  caractère,  trop  vantée  pour  ses  écrits,  elle  vécut  renfermée  dans 
quelques  cercles,  sans  s'écarter  un  instant  de  la  réserve  qu'elle  s'était  imposée. 
Ses  romans  étaient  signés  par  son  frère;  Scudéry  s'en  déclarait  l'auteur,  plusieurs 
le  croyaient,  et  elle  les  laissait  croire.  Cette  modestie  lui  profita  :  malgré  ses  ro- 
domontades et  son  fracas,  Scudéry  fut  bientôt  oublié.  La  réputation  de  sa  sœur 
fut  plus  éclatante,  plus  durable  môme  qu'on  ne  le  croit  en  général.  Jusqu'à  la  fin 
de  sa  longue  carrière,  elle  conserva  des  partisans,  des  enthousiastes,  et  jusqu'à 
des  lecteurs,  après  avoir  eu  l'honneur  d'être  rudement  attaquée  par  Molière  et 
par  Boileau. 

Plus  jeune  que  son  frère  de  six  années,  Magdeleine  de  Scudéry  naquit  au  Havre 
en  1607.  Son  père,  lieutenant  de  la  ville,  était  de  Provence.  Si  l'on  en  croit 
George  de  Scudéry,  leur  famille  était  originaire  de  Sicile,  et  leurs  ancêtres  pas- 
sèrent en  France  avec  les  princes  de  la  maison  d'Anjou.  Voilà  une  noblesse  suffi- 
samment ancienne,  et  l'on  ne  peut  s'étonner  après  cela  devoir  Mllc  de  Scudéry 
peupler  tous  ses  romans  de  'personnes  de  qualité.  Elle  avait  à  l'égard  de  la  nais- 
sance, nous  dit  Tallemant  des  Réaux,  la  même  vanité  que  son  frère,  a  Elle  disait 
toujours  :  Depuis  le  renversement  de  notre  maison.  Vous  diriez  qu'elle  parle  du 
bouleversement  de  l'empire  grec.  »  Son  père  mourut,  qu'elle  était  encore  fort 
jeune;  sa  mère,  bientôt  après.  Recueillie  alors  par  un  oncle  qui  vivait  à  la  cam- 
pagne, en  Normandie,  elle  passa  chez  lui  la  plus  grande  partie  de  sa  jeunesse, 
pendant  que  son  frère  courait  le  monde,  promenait  sa  vanité  dans  les  petites  cours 
de  l'Italie,  servait  dans  les  armées  du  roi,  et  se  signalait  au  Pas-de-Suze  par  cette 
belle  retraite  que  M.  de  ïurenne,  en  se  moquant,  lui  enviait,  et  pour  laquelle  il 
eût  donné,  disait-il,  toutes  ses  victoires. 

Il  est  probable  que  la  vie  monotone  que  M1Ie  de  Scudéry  menait  à  la  campagne 
ne  contribua  pas  peu  à  développer  ses  instincts  romanesques.  Dès  son  enfance,  elle 
lisait  beaucoup  de  romans.  C'était  alors  la  grande  vogue  de  VAstrée,  et  MUe  de 
Scudéry,  pauvre  et  retirée  au  fond  de  la  Normandie,  avait  tout  le  loisir  nécessaire 
pour  nourrir  son  esprit  de  sentiments  délicats  et  raffinés,  en  méditant  sur  les 
perfidies  de  l'inconstant  Hyias  et  sur  les  respectueuses  langueurs  du  tendre  Cé- 
ladon. «  Elle  m'a  conté,  dit  Tallemant,  qu'étant  encore  fort  jeune  fille,  un  dom 
Gabriel,  feuillant,  qui  était  son  confesseur,  lui  ôta  un  roman  où  elle  prenait  bien 
du  plaisir,  et  lui  dit  :  «  Je  vous  donnerai  un  livre  qui  vous  sera  plus  utile.  »  Il  se 
méprit,  et  au  lieu  de  ce  livre  il  lui  donna  un  autre  roman  :  il  y  avait  trois  marques 
à  trois  endroits  qui  n'étaient  pas  plus  honnêtes  que  de  raison.  La  première  fois 
que  le  moine  revint,  elle  lui  en  fil  la  guerre.  «  Ah  !  dit-il,  je  les  ai  ôtées  à  une 
»  personne  ;  ces  marques  ne  sont  pas  de  moi.  »  Quelques  jours  après,  il  lui  rendit 
le  premier  roman,  sans  doute  parce  qu'il  avait  eu  le  loisir  de  le  lire,  et  dit  à  la 
mère  de  Mlle  de  Scudéry  que  sa  fille  avait  l'esprit  trop  bien  fait  pour  se  laisser 
gâter  l'esprit  à  de  semblables  lectures.  M.  Sarrau,  conseiller  huguenot  à  Rouen, 
lui  prêta  ensuite  les  autres  romans.  »  Ainsi,  moines  et  huguenots  semblaient  s'en- 
tendre pour  exciter  cette  imagination  déjà  trop  vive  ;  la  solitude  l'achevait. 

Elle  ne  devait  passe  marier  :  sa  pauvreté  éloignait  d'elle  les  prétendants.  Elle 
était  d'ailleurs  fort  laide,  grande,  maigre,  avec  une  figure  longue,  noire,  et  un 
ton  de  voix  de  magister  qui  n'était  nullement  agréable  (l).  Le  point  est  à  noter 
dans  la  vie  d'une  femme  auteur,  et  n'a  point  dû  médiocrement  influersur  la  tour- 

(1)  Tallemant  des  Réaux. 


LU    ROMAN    D  AUTREFOIS;  441 

Dure  de  ses  goûts  et  de  son  imagination.  Elle  songea  de  bonne  heure  à  mériter  par 
les  grâces  de  son  esprit  les  hommages  qu'on  ne  pouvait  rendre  à  sa  figure.  Douce, 
hoDnête,  d'une  âme  pure  et  élevée,  elle  devait  déjà  rêver  ces  amours  métaphy- 
siques dont  elle  a  rempli  ses  romans,  ces  chastes  unions  des  cœurs  où  les  séduc- 
tions de  la  beauté  n'entraient  pour  rien.  Plus  tard,  elle  trouva  cette  affection  toute 
platonique  dans  un  homme  qui  semblait  fait  exprès  pour  elle,  Pellisson,  noble  cœur, 
esprit  délicat,  et  comme  elle  d'une  laideur  achevée  (1).  C'était  de  lui  que  Guil- 
leragues  disait  :  Vraiment  il  abuse  de  la  permission  qu'ont  les  hommes  d'être  laids. 
Conrart,  le  doyen  des  beaux  esprits  au  xvne  siècle,  nous  a  laissé  quelques  dé- 
tails sur  la  jeunesse  de  M1,e  de  Scudéry.  Il  nous  apprend,  entre  autres  choses,  que, 
«  comme  elle  avait  dès  lursune  imagination  prodigieuse,  une  mémoire  excellente, 
un  jugement  exquis,  une  humeur  vive  et  naturellement  portée  à  savoir  tout  ce 
qu'elle  voyait  faire   de  curieux  et  tout  ce  qu'elle  entendait  dire  de  louable,  elle 
apprit  d'elle-même  les  choses  qui  dépendent  de  l'agriculture,  du  jardinage,  de  la 
cuisine,  les  causes  et  les  effets  des  maladies,  la  composition  d'une  infinité  de  re- 
mèdes, de  parfums,  d'eaux  de  senteur   et  de  distillations  utiles  ou  galantes  pour 
la  nécessité  ou  pour  le  plaisir.   »  Occupations  fort  innocentes  et  qui  assurent  à 
M1,e  de  Scudéry  une  supériorité  marquée  sur  la  plupart  des  précieuses  et  des  femmes 
savantes,  sur  Madelon  et  sur  Philaminte,  si  dédaigneuses  des  choses  du  ménage; 
mais  ces  études  ne  préparaient  guère  l'auteur  futur  de  la  Cle'lie  à  comprendre  les 
héros  de  la  vieille  Rome.  Plus  tard  son  style  doucereux   ressemblera  assez  à  ces 
distillations  galantes  où  elle  excellait  dans  sa  jeunesse;  on  conviendra  qu'il  fallait 
autre  chose  pour  représenter  Brutus  et  Mucius  Scœvola. 

Mlle  de  Scudéry  s'occupait  pourtant  d'études  plus  relevées;  elle  apprit  l'espa- 
gnol et  l'italien,  qui  étaient  alors  si  fort  à  la  mode.  Elle  lut  les  principaux  auteurs 
dans  l'une  et  l'autre  langue,  et  y  lit  pour  ses  romans  futurs  ses  provisions  d'em- 
phase et  de  concetti.  Déjà,  dans  la  maison  de  son  oncle  où,  selon  Conrart,  les 
bonnes  compagnies  abordaient  tous  les  jours  de  tous  les  côtés,  elle  s'exerçait  aux 
conversations,  se  préparant  ainsi  à  figurer  un  jour  avec  honneur  dans  le  salon  de 
Mlue  de  Rambouillet  et  à  présider  plus  tard  chez  elle  ses  réunions  sentimentales 
et  littéraires  entre  Ménage  et  Chapelain. 

Après  la  mort  de  son  oncle,  vers  1650,  elle  vint  s'établir  à  Paris  avec  son 
frère,  et  ils  demeurèrent  ensemble  jusqu'en  l(35o.  Scudéry,  protégé  par  Richelieu, 
travaillait  pour  le  théâtre  avec  celle  fécondité  malheureuse  dont  s'égayait  Boileau  : 

Bienheureux  Scudéry  donl  la  fertile  plume 
Peut  tous  les  mois  sans  peine  enfanter  un  volume  (2)  ! 
Tes  écrits,  il  est  vrai,  sans  art  et  languissants, 
Semblcnl  être  formés  eu  dépit  du  bon  sens; 

(1)  La  pelite  vérole  lui  avait  déchiqueté  les  joues  et  déplacé  presque  les  yeux.  L'abbé 
d'Olivet,  Histoire  de  l'Académie. 

(2)  Boileau  exagère  beaucoup  cependant.  Scudéry  composa  seize  pièces  pour  le  théâtre, 
et  publia  en  outre  une  douzaine  de  volumes  de  prose  et  de  vers.  Il  est  vrai  que  quelques 
personnes  pouvaient  le  regarder  comme  l'auteur  des  romans  écrits  par  sa  sœur  et  signés 
par  lui,  quoiqu'il  lût  impossible  d'y  reconnaîire  la  main  de  Scudéry.  Dans  tous  les  cas, 
cela  ne  ferait  eh  tout,  en  16J4,  époque  où  IJoileau  a  écrit  ces  vers,  qu'une  cinquantaine 
de  volumes  publiés  en  trente-quaireans.  Celle  fécondité,  fort  extraordinaire  pour  le  temps, 
semblerait  aujourd'hui  une  extrême  stérilité. 


442  LE    ROMAN    D'AUTREFOIS, 

Mais  ils  trouvent  pourtant,  quoi  qu'on  en  puisse  dire. 
Un  marchand  pour  les  vendre  et  des  sots  pour  les  lire. 

Ses  ouvrages  se  vendaient  assez  bien,  en  effet,  si  nous  en  croyons  Tallemant, 
témoin  peu  suspect  tout  s  les  fois  qu'il  s'agit  de  louer;  mais  on  sait  que  la  fécon- 
dité littéraire  était  peu  lucrative  au  xvne  siècle  (4).  Aussi  Scudéryetsa  sœur,  tous 
deux  sans  fortune,  vivaient-ils  assez  misérablement.  Segrais,  dans  ses  mémoires, 
nous  le  montre  mangeant  un  morceau  de  pain  sous  son  manteau  en  se  promenant 
au  Luxembourg,  parce  qu'il  ne  savait  où  dîner.  Pendant  ce  temps-là,  sa  sœur  res- 
tait enfermée  au  logis.  Scudéry  avait  pour  elle  les  plus  grandes  jalousies  du 
monde;  il  la  tenait  sous  clef  et  ne  voulait  pas  souffrir  qu'on  la  \îl,  s'instituant 
ainsi  le  tyrannique  défenseur  d'une  vertu  qu'on  ne  songeait  guère  à  compromettre. 
Plus  tard,  quand  elle  eut  dépassé  quarante  ans,  elle  n'était  pas  encore  libre  de 
recevoir  qui  elle  voulait.  Pellisson,  par  exemple,  déplaisait  à  Scudéry.  Conrart 
l'ayant  mené  souper  un  jour  chez  >;1Ie  de  Scudéry,  le  frère  l'apprit,  et  le  soir  il 
pensa  manger  sa  sœur  (2).  Tallemant  s'étonne  de  la  patience  avec  laquelle  elle 
subissait  cette  surveillance  étrange.  Cela  n'a  pourtant  rien  d'extraordinaire  :  on 
sait  que  la  manie  des  précieuses  était  de  transporter  le  roman  dans  la  vie  privée, 
et  le  rôle  de  frère  féroce  qu'avait  pris  Scudéry,  celui  d'innocente  captive  que  sa 
sœur  acceptait  de  si  bonne  grâce,  devaient  charmer  l'imagination  de  Mlle  de  Scu- 
déry, surtout  à  l'âge  de  quarante  et  quelques  années. 

Ce  ménage,  assez  ridicule  à  nos  yeux,  était  pourtant  fort  honorable.  Tous  deux 
supportaient  leur  pauvreté  avec  noblesse  et  fierté.  On  sait  que  la  reine  Christine, 
qui  protégeait  Scudéry,  lui  ayant  fait  offrir  une  chaîne  d'or  de  mille  pistoles  pour 
la  dédicace  de  son  Alaric,  à  la  condition  qu'il  effacerait  de  son  poème  le  nom  et 
l'éloge  du  comte  de  la  Gardie  (un  favori  que  la  reine  avait  disgracié),  l'auteur 
répondit  que,  quand  la  chaîne  serait  aussi  grosse  et  aussi  pesante  que  celle  dont  il 
est  fait  mention  dans  l'histoire  des  incas,  il  ne  détruirait  jamais  l'autel  où  il  avait 
sacrifie.  Ce  trait  fait  passer  sur  les  ridicules  de  Scudéry  et  compense  un  peu  ses 
attaques  de  commande  contre  Pierre  Corneille.  C'est  sans  doute  à  cette  dignité  de 
caractère,  au  moins  autant  qu'à  sa  célébrité,  que  Scudéry  dut  d'être  admis  avec 
sa  sœur  au  nombre  des  habitués  de  l'hôtel  de  Rambouillet. 

Celle  société  célèbre,  si  longtemps  dépréciée,  a  trouvé  de  nos  jours  un  zélé 
défenseur.  M.  Rœderer,  dans  un  mémoire  plein  de  recherches  curieuses  sur  la 
Société  polie,  a  représenté  l'hôtel  de  Rambouillet  comme  l'asile  de  la  sagesse  et 
des  bonnes  mœurs  au  milieu  d'une  cour  turbulente  et  corrompue;  il  oppose  les 
vertus  de  Mme  de  Rambouillet,  de  sa  fille  Julie  d'Angennes,  de  son  gendre  M.  de 
Montausier,  leur  conduite  réservée  et  fière,  aux  scandales  et  aux  bassesses  qui 
déshonoraient  alors  celte  cour  dépravée  par  l'influence  des  Médicis.  Tout  cela  est 
exact  et  vrai,  et  M.  Rœderer  démontre  sans  peine  ce  qu'on  ne  songe  guère  à  lui 
contester. 

Il  est  également  vrai  que  l'hôtel  de  Rambouillet  a  eu  sur  la  littérature  une 
influence  d'abord  salutaire  ;  dès  qu'elle  a  pu  devenir  dangereuse,  Boileau  par  ses 

(1)  On  citait  plus  tard  comme  un  prix  extraordinaire  (non  pour  l'auteur,  mais  pour  le 
temps)  une  somme  de  2  000  livres  que  le  libraire  de  Chapelain  lui  paya  pour  sa  Pucelle, 
si  longtemps  attendue  et  d'abord  très-favorablement  accueillie.  Boileau  reçut,  dit-on, 
600  livres  pour  le  Lutrin,  et  Racine  200  pour  Andromaque. 

(2)  Tallemant  des  Réaux. 


LE    ROMAN    D'AUTREFOIS.  445 

épigrammes,  Molière,  La  Fontaine  et  Racine  par  leurs  ouvrages,  l'ont  anéantie. 
Les  scrupules  et  les  délicatesses  infinies  que  les  écrivains  inspirés  par  l'hôtel  de 
Rambouillet  portaient  dans  la  peinture  des  passions,  leur  décence  de  langage  qui 
faisait  la  guerre  aux  mots,  aux  syllabes  les  plus  innocentes,  et  les  traitait  d'obscé- 
nités (1),  étaient,  malgré  les  exagérations,  d'un  bon  et  utile  exemple  après  le 
xvic  siècle,  après  Brantôme,  Rabelais,  Régnier,  et  au  temps  des  échappées  gros- 
sières, parfois  ignobles,  de  Théophile,  de  Saint-Amand  et  de  Scarron.  Il  était  bien 
d'ennoblir  et  de  purifier  l'amour,  de  mettre  plus  d'élévation  dans  les  sentiments, 
plus  de  décence  dans  les  paroles.  La  langue  même  leur  a  sans  doute  quelques 
obligations.  Je  ne  parle  pas  seulement  des  mots  et  des  tournures  que  les  précieuses 
ont  introduits  et  dont  plusieurs  se  sont  maintenus  ;  mais  cette  délicatesse  extrême 
dans  le  choix  des  termes,  ces  conversations  élégantes  que  l'on  travaillait  comme 
un  livre,  devaient  par i fier  une  langue  pleine  encore  de  trouble  et  de  confusion. 
L'affectation  et  la  recherche,  fatales  aux  littératures  en  décadence,  peuvent  rendre 
quelques  services  à  une  littérature  jeune  et  imparfaite,  comme  ces  maladies  qui 
épuisent  la  vieillesse,  et  dans  un  corps  jeune  et  vigoureux  épurent  le  sang.  Avec 
leurs  subtilités  sentimentales,  ces  beaux  esprits  assouplissaient  la  langue  en  la 
torturant.  Ainsi  travaillé  en  tout  sens,  le  langage  pouvait  se  prêter  aux  formes 
diverses  dont  une  pensée  meilleure  allait  avoir  besoin.  De  plus,  à  côté  de  l'Aca- 
démie fondée  par  Richelieu,  Mme  de  Rambouillet  é;ablissait  une  sorte  d'institution 
analogue,  une  succursale  élégante  de  l'Académie,  une  académie  de  salon,  moins 
pédante  et  plus  polie.  A  l'Académie  française,  Richelieu  mêlait  les  poètes  aux 
grands  seigneurs,  et,  par  ce  contact  salutaire,  donnait  plus  de  politesse  mondaine 
aux  uns,  aux  antres  plus  de  politesse  littéraire  :  il  assurait  en  outre  aux  écrivains 
des  protecteurs,  et,  ce  qui  vaut  mieux,  en  faisant  marcher  de  pair  la  naissance  et 
le  mérite,  il  donnait  aux  poètes  plus  de  fierté.  Les  écrivains  se  déshabituaient  peu 
à  peu  de  cette  domesticité  à  l'égard  des  grands  seigneurs,  de  cetie  servitude 
personnelle  à  laquelle  ils  étaient  assujettis;  ils  allaient  arriver  à  ne  plus  diie 
comme  Malherbe  :  J'appartiens  à  M.  de  Hcllcgarde,  ou  comme  Corneille  lui- 
même  :  Je  suis  à  M.  le  cardinal.  Ils  apprenaient  ainsi  à  sentir  leur  dignité; 
plus  respectés,  i's  devenaient  plus  respectables  :  des  droits  nouveaux  créent 
des  devoirs,  et  la  fierté  s'augmente  de  la  considération  dont  on  jouit  Tout  cela 
se  retrouvait  avec  plus  de  familiarité  et  moins  de  pompe  officielle  à  l'hôtel  de 
Rambouillet. 

Voilà  des  services  fort  essentiels  rendus  à  notre  littérature,  on  ne  peut  les  mé- 
connaître; mais  M.  Rœderer  ne  s'en  tient  pas  là  :  selon  lui,  c'est  une  calomnie 
de  prétendre  que,  chez  Mme  de  Rambouillet,  on  ait  poussé  la  décence  jusqu'à  la 
pruderie,  la  délicatesse  d'esprit  jusqu'au  raffinement  et  à  l'affectation:  c'est  une 
erreur  de  croire  que  Mlle  de  Scodéry  ail  été  l'expression,  sinon  la  plus  distinguée, 
au  moins  la  plus  exacte  et  la  plus  vraie  de  cette  société  illustre.  L'héritière  accom- 
plie de  Mme  de  Rambouillet  a  été  M'ne  de  Mainteuon.  Quand  ii  y  a  tant  de  para- 
doxes faciles  à  soutenir,  c'est  avoir  du  malheur  que  de  tomber  précisément  sur 

Fj 

(1)  Ce  mol  lui-même  es!  de  l'invention  des  précieuses.  Du  temps  de  l'École  des  Femmes 
(1663),    I  n'avait  point  encore  pass»;  dans  la  langue  commune.  Dana  la  I  ritiq   e  de  ; 
des  Femmes,  une  précieuse  emploie  celte  expression  :  «  Comment  dius-vous  ce  mot-là, 
madame?  reprend  Élise.  —  Obscénité,  madame.  —  Ah  !  mon  Dieu  !  obsceni  c!  Je  ne  sais 
ce  que  ce  mot  veut  dire  ;  mais  je  le  trouve  le  plus  joli  du  monde.  » 


444  LE    ROMAN    D'AUTREFOIS, 

celui-là.  La  pruderie  et  l'affectation  qui  se  mêlaient  aux  qualités  solides  et  bril- 
lantes de  l'hôtel  sont  parfaitement  constatées;  c'est  là  un  des  points  les  moins 
contestables  de  notre  histoire  littéraire  ;  les  documents  abondent  et  ne  permettent 
pas  à  cet  égard  la  moindre  hésitation.  Taliemant,  qui  a  vécu  à  l'hôtel  pendant 
fort  longtemps,  qui  a  eu  sa  part  dans  toutes  les  habitudes,  dans  tous  les  divertis- 
sements du  lieu,  Taliemant,  qui  a  fait  son  madrigal  pour  la  Guirlande  de  Julie, 
malgré  son  admiration  pour  la  marquise  et  pour  ses  enfants,  ne  dit-il  pas  :  Elle 
est  un  peu  trop  complimenteuse...  un  peu  trop  délicate  ;  cela  va  dans  l'excès.  Son 
mari  et  elle  vivaient  un  peu  trop  en  cérémonie.  Il  parle  de  ses  ûlles  dans  le  même 
sens  (1).  Mais  c'est  surtout  par  la  présence  de  l'austère  Montausier  que  M.  Rœ- 
derer  veut  absolument  absoudre  l'hôtel  de  Rambouillet;  il  s'indigne  qu'on  en 
veuille  faire  un  Céladon.  On  sait  pourtant  que  M.  de  Montausier  aima  quatorze 
ans  Julie  d'Angennes  avec  une  discrétion  et  un  respect  qui  ne  lui  permirent,  après 
plusieurs  épreuves,  de  déclarer  son  amour  et  de  l'épouser  que  quand  elle  eut 
atteint  trente- huit  ans.  «  C'a  été,  dit  Taliemant,  mu  mourant  d'une  constance  qui 
a  duré  plus  de  treize  ans.  »  M.  Rœderer  s'irrite  à  l'idée  qu'on  veuille  jeter  du 
ridicule  sur  un  homme  si  vertueux,  comme  si  tout  cela  le  rendait  moins  estimable, 
et  comme  si  la  vertu  la  plus  rigide  devait  nécessairement  préserver  de  tous  ces 
travers.  Quant  au  mauvais  goût  de  Montausier,  rien  n'est  plus  certain.  Ses  deux 
familiers  étaient  Conrart  et  surtout  Chapelain  :  il  professait  une  grande  admira- 
tion pour  la  Pucelle,  il  allait  assidûment  aux  réunions  de  M1,e  de  Scudéry,  et  l'on 
verra  plus  tard  ce  qu'étaient  ces  réunions.  Les  autres  habitués  de  l'hôtel  ne 
donnent  pas  une  meilleure  idée  du  goût  qui  y  régnait.  C'était  d'abord  Voiture, 
qui  y  passait  tout  son  temps;  or,  il  suffit  de  lire  ses  lettres  pour  se  convaincre 
que,  s'il  avait  infiniment  d'esprit,  ce  n'était  assurément  ni  du  meilleur  ni  du  plus 
naturel.  C'étaient  encore  (selon  M.  Rœderer  lui  même)  Scudéry,  Conrart,  Ménage, 
Cotin  et  Chapeiain.  H.  Rœderer  déclare  qu'il  s'inquiète  peu  des  épigrammes  de 
Boileau  contre  ces  derniers;  mais  il  y  a  une  chose  beaucoup  plus  inquiétante 
que  les  épigrammes  de  Boileau  :  ce  sont  les  ouvrages  même  de  Cotin  et  de  Cha- 
pelain. Quand  on  y  jette  un  coup  d'œil,  on  est  obligé  de  songer  à  l'estime 
qu'en  faisait  alors  un  certain  monde,  pour  excuser  Boileau  de  s'en  être  occupé  si 
souvent. 

Après  cela,  que  Corneille,  qui  vivait  d'ordinaire  à  Rouen,  ait  fait  à  l'hôtel 
quelques  apparitions,  qu'il  y  ait  été  admiré,  que  Mmes  de  Lafayelteet  de  Sévigné 
y  soient  venues  souvent  dans  leur  jeunesse,  peu  importe.  Tout  est  sain  aux  forts  : 
l'austère  génie  du  poète,  la  raison  exquise  et  charmante  des  deux  marquises,  leur 
servaient  de  préservatif  contre  la  contagion  ;  ce  n'étaient  pas  là  d'ailleurs  les  habi- 

(1)  Il  raconte  un  tour  que  le  jeune  Pisani,  fils  de  Mme  de  Rambouillet,  fit  à. une  de  ses 
deux  sœurs,  et  qui  prouve  jusqu'où  celle-ci  poussait,  à  certains  égards,  la  délicatesse. 
MQ>e  de  Rambouillet  et  ses  filles  avaient  la  plus  grande  aversion  contre  les  bonnets  de  nuit  : 
«  Un  jour.  M.  de  Pisanî  envoya  prier  sa  plus  jeune  sœur  de  venir  ju>que  dans  sa  chambre: 
c'était  celle  qui  était  la  plus  déchaînée  contre  ces  pauvres  bonnets.  Elle  ne  fut  pas  plutôt 
dans  la  chambre  de  son  frère,  que  cinq  ou  six  hommes  sortent  d'un  cabinet  avec  des 
bonnets  de  nuit,  qui,  à  la  vérité,  avaient  des  coiffes  bien  blanches,  car  des  bonnets  sans 
coiffes  eussent  été  capables  de  la  faire  mourir  de  frayeur.  »  Le  marquis  de  Montausier, 
instruit  de  cette  aversion,  ne  voulut  jamais,  après  son  mariage,  porter  des  bonnets  de 
nuit,  jusqu'au  moment  où  une  grave  blessure,  reçue  à  la  tête  au  combat  de  Montansais, 
l'eût  forcé  enfin  de  renoncer  à  ses  scrupules. 


LE    ROMAN    D'AUTREFOIS.  445 

tués  de  tous  les  jours.  Quant  à  Mme  de  Maintenon  ,  dont  on  veut  faire  l'héritière 
accomplie  de  ces  réunions;  quant  à  ce  cœur  glacé,  où  l'ambition  dévorait  les 
semences  de  toutes  les  passions,  sans  honneur  pour  son  caractère  et  sans  profit 
pour  sa  vertu;  cette  femme  qui  fit  tout  servir  aux  intérêts  de  son  orgueil,  et  la 
pruderie  de  sa  conduite,  et  les  vices  d'autrui  ;  exploitant  le  crédit  et  la  faveur  de 
ses  amis,  qu'au  besoin  elle  savait  changer  en  disgrâce;  trahissant,  par  zèle  sans 
doute  pour  la  morale,  Mme  de  Montespan,  sa  bienfaitrice,  que  Louis  XIV  abandon- 
nait; trahissant,  par  piété  peut-être,  Fénelon  lui-même,  dont  les  erreurs  théolo- 
giques l'effrayèrent  du  jour  où  il  fut  disgracié,  —  si  c'est  là  l'expression  la  plus 
achevée  de  cette  société  polie,  si  c'est  là  ce  que  devait  produire  l'influence  de  la 
marquise  de  Rambouillet,  c'est  assurément  pour  elle  une  pauvre  gloire,  que  son 
cœur  loyal  eût  désavouée  sans  doute.  Nous  croyons  lui  faire  moins  de  tort  en 
attribuant  en  partie  à  son  influence  et  le  Cyrus  et  la  Clélie.  MUe  de  Scudéry  au 
moins  n'a  que  des  ridicules,  et  cela  vaut  mille  fois  mieux. 

Nous  avons  cru  devoir  insister  un  peu  sur  ce  point,  d'abord  parce  que  cette  ré- 
habilitation complète  de  l'hôtel  Rambouillet  est  presque  devenue  une  opinion  à  la 
mode,  et  ensuite  parce  que  Mlle  de  Scudéry,  par  ses  qualités  comme  par  ses  défauts, 
nous  paraît  l'expression  la  plus  fidèle  de  l'esprit  qui  y  régnait.  C'est  elle  seule 
précisément  qu'entre  tous  les  auteurs  de  cette  école  M.  Rœderer  sacrifie;  il  déna- 
ture les  faits  pour  éloigner  de  ceux  dont  il  entreprend  la  défense  toute  responsa- 
bilité possible  à  l'égard  du  Cyrus  et  de  la  Clélie  (1).  Il  démontre,  assez  inutilement 
peut-être,  que  Julie  d'Angennes  et  le  marquis  de  Montausier  n'ont  pu,  dans  leurs 
longues  et  patientes  amours,  suivre  tout  l'itinéraire  de  Tendre,  dont  la  carte  ne 
fut  publiée  dans  la  Clélie  que  dix  ans  après  leur  mariage;  il  prouve  qu'ils  ne 
purent  se  modeler  sur  les  héros  de  Mlle  de  Scudéry.  Cela  est  incontestable;  ils  n'en 
sont  pas  la  copie  sans  doute,  mais  ils  pourraient  bien  en  être  l'original,  et  c'est  ce 
dont  on  peut  se  convaincre  en  lisant  les  romans  de  Mlle  de  Scudéry. 

Il  y  a,  entre  les  écrivains  et  le  monde  où  ils  vivent,  une  sorte  d'action  et  de 
réaction  réciproques  dont  il  est  souvent  difficile  de  déterminer  exactement  la  me- 
sure. On  a  dit  et  répété  que  la  littérature  est  l'expression  de  la  société;  en  mainte 
circonstance,  il  serait  aussi  vrai  de  dire  que  la  société  est  l'expression  de  la  litté- 
rature. A  toute  époque  civilisée,  il  y  a  une  classe  de  personnes  qui  subissent  iné- 
vitablement cette  influence  ;  ce  sont  celles  qui  joignent  au  goût  de  la  lecture  quelque 
délicatesse  dans  le  cœur,  un  certain  mouvement  dans  l'imagination,  un  besoin 
irrésistible  de  rêverie.  Combien  d'âmes  pour  lesquelles  l'apparition  d'un  livre  est 
un  événement  aussi  grave  que  les  plus  retentissantes  révolutions  !  Combien  feraient 
toute  leur  histoire  en  racontant  les  lectures  qui  les  ont  émues  et  passionnées  (2)  !  Il 
y  a  là,  pour  chacun,  tout  un  monde  de  révolutions  intérieures;  le  plus  souvent 

(1)  «  M,,e  de  Scudéry  avait  fait  des  romans;  mais,  tant  qu'elle  avait  été  de  la  société  de 
Julie  d'Angennes,  elle  les  avait  publiés  sous  le  nom  de  son  frère.  Détachée  de  toute  con- 
trainte par  sa  séparation  d'avec  Julie,  elle  inonda  Paris  de  ses  nouvelles  productions,  et 
les  répandit  sous  son  nom.  »  Il  y  a  là  plusieurs  inexactitudes  :  d'abord  M.  et  Mme  de 
Montausier  continuèrent  toujours  à  voir  M1U  de  Scudéry ,  de  plus  tous  ses  romans 
ont  été  publiés  sous  le  nom  de  son  frère,  et  ses  autres  ouvrages  parurent  sans  nom 
d'auteur. 

(2)  «  Mme  de  Staël  disait  que  l'enlèvement  de  Clarisse  avait  été  un  dos  événements  de 
sa  jeunesse...  Que  ce  soit  à  propos  de  Clarisse  ou  de  quelque  autre,  chaque  imagination 
poétique  et  tendre  peut  se  redire  cela,  *-  (M.  Sainte-Beuve.) 

TOME  I.  51 


446  LE    ROMAN     D'AUTREFOIS. 

elles  ne  se  manifestent  point  et  resteront  ignorées  de  l'écrivain  qui  les  a  suscitées. 
Parfoisaussi  elles  se  marquent  au  dehors  par  des  actions  dont  ceux  qui  nous  entourent 
ignorent  la  cause  mystérieuse.  L'imagination  a  la  plus  grande  part  sans  doute  dans 
toutes  nos  passions;  c'est  elle  qui  embellit,  qui  divinise  leur  objet  ?  c'est  sur  elle 
que  ces  fictions  ont  une  influence  souveraine,  c'est  par  là  qu'elles  ont  tant  de  prise 
sur  notre  âme  et  la  gouvernent  souvent  à  notre  insu.  C'est  ainsi  que  quelques  es- 
prits lettrés  arrivent  à  ne  plus  rien  sentir  qu'à  travers  les  livres.  Leurs  émotions 
sont  un  contre-coup  de  leurs  lectures,  leurs  sentiments  les  plus  vifs  sont  des  rémi- 
niscences, et  ils  font  encore  de  la  littérature  quand  ils  croient  faire  de  la  passion. 
Cela  est  vrai  surtout  des  romans;  aussi  ne  peut-on  se  défendre  d'une  certaine  émo- 
tion en  parcourant  ceux  des  temps  passés,  ceux  même  dont  l'intérêt  s'est  évanoui, 
où  le  langage  de  la  passion  s'est  refroidi  pour  nous.  Quand  nous  lisons  la  Nouvelle 
Héloïse,  Julie  et  Saint-Preux  ne  nous  émeuvent  plus  guère;  mais  ce  qui  peut  en- 
core nous  émouvoir,  c'est  la  pensée  que  tant  d'âmes,  qui  ne  sont  plus  aujourd'hui 
sur  la  terre,  ont  confondu  leurs  émotions  secrètes  avec  celles  de  ces  deux  person- 
nages, qu'elles  ont  aimé,  qu'elles  ont  souffert  avec  Julie,  avec  Saint-Preux.  Aussi 
c'est  montrer,  sous  une  apparence  de  gravité,  un  esprit  bien  peu  sérieux  peut-être, 
que  de  dédaigner  par  une  fausse  délicatesse  l'étude  de  ces  œuvres,  médiocres  sou- 
vent comme  œuvres  littéraires,  mais  souvent  aussi  fort  importantes  pour  l'histoire 
des  mœurs  et  des  idées.  L'influence  des  chefs-d'œuvre  est  plus  grande  et  plus  pé- 
nétrante à  la  longue;  mais  l'influence  des  romans  qui  ont  eu  du  succès  est  toujours 
sur  les  contemporains  plus  vive  et  plus  étendue.  Au  xvne  siècle,  Cinna  et  Athalie 
ont  bien  moins  agité  de  cœurs  que  la  Cléopâtre  et  la  Clélie.  La  vulgarité  même  de 
ces  fictions  romanesques  devait  les  rendre  plus  populaires  et  plus  puissantes  sur  la 
masse  des  lecteurs.  La  grande  poésie  ne  s'adresse  qu'au  petit  nombre  des  esprits 
délicats  et  cultivés;  pour  conserver  toute  sa  grandeur,  elle  va  chercher  les  événe- 
ments et  les  personnages  qu'elle  représente  dans  une  sphère  plus  lointaine  et  moins 
accessible  à  toutes  les  intelligences.  On  n'est  guère  tenté,  en  lisant  Corneille  et 
Racine,  de  s'assimiler  à  Auguste  et  à  Joad  :  on  n'a  pas  tous  les  jours  l'occasion  de 
déjouer  des  conspirations  ou  de  renverser  des  empires;  mais  les  événements  que 
le  roman  raconte  d'ordinaire  sont  ceux  qui  peuvent  nous  arriver  tous  les  jours,  les 
émotions  qu'il  exprime  sont  celles  qui  nous  remuent.  Aussi,  quand  le  roman  ne  se 
résigne  pas  à  peindre  les  scènes  de  la  vie  contemporaine,  quand  il  va  chercher  ses 
héros  dans  le  domaine  de  l'histoire,  qui  appartient  à  l'épopée  ou  à  la  tragédie,  il 
lui  arrive  presque  toujours  d'être  obligé  de  fausser  l'histoire,  de  montrer  du  moins 
ses  héros  par  leur  côté  vulgaire,  de  les  rapetisser  enfin  à  la  taille  de  ses  lecteurs, 
s'il  veut  plaire  à  la  foule;  autrement  il  devient  une  œuvre  d'art,  et  n'émeut  plus 
que  les  esprits  lettrés.  Si  les  héros  de  La  Calprenède  étaient  dans  ses  romans  tels 
qu'ils  furent  dans  la  réalité,  si  le  Brutus  de  Mlle  de  Scudéry  était  celui  de  l'histoire, 
leurs  romans  n'eussent  pas  eu  sans  doute  un  succès  si  populaire.  Pour  réussir,  l'a- 
nachronisme était  de  rigueur,  et  c'est  une  condition  que  La  Calprenède  et  MIle  de 
Scudéry  ont  parfaitement  remplie. 

Aussi,  parmi  les  romans  qui  ont  passionné  toute  une  génération,  en  est-il  bien 
peu  qu'on  doive  juger  comme  une  œuvre  littéraire;  ils  tenaient  à  une  époque,  ils 
ont  disparu  avec  elle.  II  ne  faut  les  étudier  que  comme  un  document  historique, 
comme  on  étudie  les  chroniques  et  les  mémoires.  C'est  un  journal  des  modes  du 
temps  passé  ;  on  y  trouve  figurés  les  costumes  divers  qu'ont  adoptés  successivement 
les  passions  humaines,  au  fond  toujours  les  mêmes,  mais  variables  dans  leur  ex- 


LE     ROMAN    D  AUTREFOIS.  44  i 

pression.  Ainsi  étudiés,  les  romans  peuvent  être  encore  l'occasion  d'une  foule  d'ob- 
servations intéressantes  et  de  curieux  rapprochements. 

Examinez  en  détail  YAstrée.  la  Cltopâtre,  la  Clélie;  vous  y  reconnaîtrez  comme 
un  perpétuel  échange  entre  la  société  contemporaine  et  les  auteurs  :  la  société 
prête  aux  livres  des  événements,  des  personnages,  des  sentiments,  et  les  livres  lui 
rendent,  souvent  avec  usure,  tout  ce  qu'elle  leur  a  prêté. 

Dans  son  Astrèe,  d'Urfé  mêlait  au  récit  de  ses  propres  aventures  celui  de  quel- 
ques événements  qui  préoccupaient  alors  les  esprits.  Il  y  trouvait  un  double  avan- 
tage :  en  peignant,  sous  les  noms  de  Céladon  et  ftAstrée,  ses  propres  amours 
avec  Diane  de  Châteaumorand,  il  portait  dans  son  livre  cet  intérêt  passionné  que 
l'on  a  toujours  quand  on  parle  de  soi,  et  ses  contemporains,  en  retrouvant  la  reine 
Marguerite  de  Valois  sous  le  nom  de  Galalée,  M.  le  prùice  et  Mme  la  princesse  sous 
les  noms  de  Calidon  et  de  Calidée,  Henri  IV  sous  celui  d'Enric,  s'intéressaient  au 
roman,  comme  on  s'intéresse  à  la  chronique  du  jour.  Aussi  ce  roman  eut-il  un 
prodigieux  succès  :  on  s'en  souvint  longtemps,  on  le  copiait  même  dans  la  vie 
commune;  on  cherchait  à  reproduire  les  passions  et  les  aventures  dont  il  était 
rempli.  Les  mémoires  sont  pleins  des  rapprochements  continuels  qu'on  faisait 
alors  entre  les  événements  du  jour  et  les  ticlions  de  YAstrée.  Cela  est  surtout  sen- 
sible au  temps  de  la  fronde,  où  les  passions  romanesques  jouèrent  un  si  grand 
rôle,  et  qui  semble  n'avoir  été  pour  quelques-uns  qu'un  amusement,  une  contre- 
façon du  roman,  une  débauche  d'imagination  poursuivie  à  coups  d'épée.  Citons 
un  exemple  tiré  des  Mémoires  du  cardinal  de  Retz  :  Paris  est  assiégé,  on  se  bat 
tous  les  jours.  Noirmoulier,  Matha,  Laigues  et  La  Boulaie  reviennent  de  faire  le 
coup  de  pistolet  dans  le  faubourg.  «  Ils  entrèrent  tout  cuirassés  dans  la  chambre 
de  Mme  de  Longueville,  qui  était  toute  pleine  de  dames.  Ce  mélange  d'écharpes 
bleues,  de  dames,  de  cuirasses,  de  violons  qui  étaient  dans  la  salle,  et  de  trom- 
pettes qui  étaient  dans  la  place,  donnait  un  spectacle  qui  se  voit  plus  souvent 
dans  les  romans  qu'ailleurs.  Noirmoutier,  qui  était  grand  amateur  de  YAstrée,  me 
dit  :  J'imagine  que  nous  sommes  assiégés  dans  Mareilli.  —  Vous  avez  raison,  lui 
répondis-je  ;  Mme  de  Longueville  est  aussi  belle  que  Galatée;  mais  Marsillac 
(M.  de  La  Rochefoucauld)  n'est  pas  aussi  honnête  homme  que  Lindamor.  » 

La  Calprenède  et  Gomberville,  qui  vinrent  après  d'Urfé,  semblent  au  premier 
abord  s'être  un  peu  plus  défendus  des  allusions  et  des  portraits.  La  Calprenède 
surtout  affiche  dans  ses  préfaces  un  respect  pour  l'histoire  que  pourtant  il  n'ob- 
serve guère  dans  ses  romans.  Ses  héros  ont  les  manières  langoureuses  que  YAstrée 
avait  mises  à  la  mode  ;  ils  sont  de  plus  fanfarons  et  batailleurs  comme  des  raffinés. 
Pourtant  dans  la  Cléopâtrc,  si  les  personnages  et  les  sentiments  sont  faux  histo- 
riquement, les  faits  dans  leur  ensemble  ont  été  reproduits  avec  assez  d'exactitude  : 
ce  mérite  (si  c'en  est  un)  est  surtout  frappant,  quand  on  compare  La  Calprenède 
à  M,Ie  de  Scudéry,  chez  qui  l'histoire  n'est  plus  qu'un  cadre  commode  pour  les 
historiettes  contemporaines,  et  les  noms  antiques,  des  pseudonymes  pour  les  gens 
de  sa  connaissance. 

Le  premier  roman  de  Mlle  de  Scudéry,  l'Illustre  Bassa ,  parut  en  1644  :  son 
frère,  qui  le  si^ua  comme  la  Clélie  et  le  Cyrus,  doit  y  avoir  mis  la  main.  Là, 
comme  partout,  l'auteur  fait  bon  marché  de  l'histoire,  et  ce  sont  des  Turcs  étranges 
que  les  Turcs  de  Mlle  de  Scudéry  ;  mais  enfin  les  mœurs  y  sont  un  peu  moins  dou- 
cereuses, le  langage  moins  tendre,  les  allusions  moins  fréquentes  que  dans  ses 
autres  romans.  L'imitation  de  La  Calprenède  perce  à  chaque  page;  Mll°  de  Scudéry 


448  LE     ROMAN     D'AUTREFOIS. 

ne  copie  pas  encore  exclusivement  la  société  présente,  elle  copie  les  romans  de  son 
devancier.  Avec  beaucoup  de  bonne  volonté,  on  pourrait  à  la  rigueur  se  croire  à 
Constantioople,  ou  à  Byzance,  comme  on  disait  alors;  avec  Cyrus  et  Clélie,  nous 
serons  décidément  à  Paris,  rue  Saint-Thomas  du  Louvre,  dans  la  chambre  bleue 
de  Mme  de  Rambouillet. 

L'Illustre  Bassa  a  quatre  volumes;  le  Cyrus  en  a  dix,  chacun  de  douze  cents 
pages  environ,  sans  pages  blanches,  sans  alinéas,  sans  têtes  de  chapitre  et  autres 
perfectionnements  modernes.  On  devine  facilement  la  cause  de  cette  excessive 
fécondité  :  c'est  que  des  romans  plus  longs  rapportaient  davantage.  Mlle  de  Scudéry 
avait  besoin  de  cela  pour  vivre.  Elle  semble  du  reste  avoir  toujours  fait  ce  com- 
merce avec  beaucoup  d'honnêteté,  et  n'avoir  jamais  imité  La  Calprenède,  qui, 
selon  Tallemant,  affinait  -plaisamment  les  libraires,  «  II  traitait  avec  eux  pour 
deux  ou  quatre  volumes;  après,  quand  ces  volumes  étaient  faits,  il  leur  disait  :  J'en 
veux  faire  trente,  moi  !  Il  fallait  venir  à  composition,  et  il  leur  fallait  toujours 
donner  quelque  chose,  de  peur  qu'il  ne  laissât  l'ouvrage  imparfait  (1).  »  Défen- 
dons-nous ici  des  rapprochements. 

Le  sujet  du  second  roman  de  Mlle  de  Scudéry  est  l'histoire  de  Cyrus,  telle  qu'elle 
est  racontée  dans  Hérodote,  mais  entremêlée  d'aventures  héroïques  ou  galantes, 
et  de  récits  étrangers  au  fond  même  du  roman  et  qui  viennent  à  chaque  instant 
interrompre  la  suite  des  événements.  Des  enlèvements,  des  captivités  plus  ou 
moins  prolongées,  des  accidents  romanesques,  mais  vulgaires  dans  leur  étrangeté, 
d'interminables  conversations,  retardent  le  dénoûment  jusqu'au  dixième  volume. 
Cyrus,  ce  Cyrus  qui  brisait  les  portes  d'airain,  préside  des  assemblées  d'honnêtes 
gens  et  de  dames  de  qualité.  On  met  sur  le  tapis  des  questions  galantes;  chacun 
disserte  à  son  tour;  Cyrus  recueille  les  voix  et  résume  les  discussions.  Tout  cela 
se  retrouve  dans  la  Clélie,  et  comme  sur  un  fond  persan  ou  romain  Mlle  de  Scudéry 
dessine  toujours  les  mêmes  personnages,  comme  ses  héros  ont  tous  un  air  de 
famille  qui  ne  permet  guère  de  les  distinguer,  nous  n'insisterons  pas  davantage 
sur  ce  roman.  En  nous  arrêtant  un  peu  plus  longtemps  sur  la  Clélie,  qui  est 
comme  le  chef-d'œuvre  du  genre,  et  qui  fît  surtout  la  gloire  de  Mlle  de 
Scudéry,  nous  nous  trouverons  avoir  donné  une  idée  suffisante  de  tous  ces  ou- 
vrages. Ils  se  ressemblent  si  fort,  que  l'analyse  du  Cyrus  serait  souvent  celle  de 
la  Clélie. 

Notons  cependant  un  point  essentiel  :  au  septième  volume,  nous  voyons  paraître 
sous  des  noms  supposés  l'hôtel  de  Rambouillet  tout  entier  :  Mme  de  Rambouillet 
et  sa  fille,  sous  les  noms  de  Cléomyre  et  d' Élise;  M.  de  Montausier,  Mégabyse; 
Conrart,  Théodainas,  etc.  ;  Mlle  de  Scudéry  elle-même  s'y  est  représentée  sous  le 
nom  de  Sapho,  qui  lui  resta  dans  la  société.  Ses  amis  y  ont  un  rôle  ou  tout  au 
moins  un  portrait  :  c'est  elle  qui  mil  les  portraits  à  la  mode  et  en  fit  presque 
un  genre  de  littérature;  on  s'amusait  à  en  composer  dans  les  assemblées;  plu- 

(1)  Il  parait  que,  si  les  romanciers  attrapaient  déjà  leurs  libraires,  leurs  confrères,  les 
auteurs  dramatiques  ou  autres,  le  leur  rendaient  bien.  Aussi  les  faiseurs  de  romans  pre- 
naient-ils leurs  précautions.   Gomberville,  dans  le  privilège  de  Potexandre,  fit  insérer  ce 

qui  suit  :  «  Faisons  très-expresses  défenses  à  toutes  personnes  d'imprimer  ledit  livre 

ni  d'en  extraire  aucune  pièce  ou  histoire  pour  les  mettre  en  vers,  ou  en  faire  des  desseins 
de  comédies,  tragédies,  poèmes  ou  romans,  même  d'en  prendre  des  litres  ou  frontispices, 
sans  le  consentement  de  l'exposant,  à  peine  de  trois  mille  livres  d'amende.  »  ^Privilège 
du  roi  du  15  janvier  1637.) 


LE     ROMAN    D'AUTREFOIS.  449 

sieurs  nous  ont  été  conservés  :  à  la  suite  des  Mémoires  de  M1U  de  Montpensier, 
nous  en  trouvons  quelques-uns.  La  Rochefoucauld  nons  a  laissé  le  sien,  Fléchier 
également.  Je  vous  avoue,  dit  Madelon  à  Mascarille  dans  les  Précieuses  ridicules, 
que  je  suis  furieusement  pour  les  portraits  ;  je  ne  vois  rien  de  si  galant  que  cela. 
—  Les  portraits  sont  difficiles  et  demandent  un  esprit  profond  :  vous  en  verrez  de 
ma  façon  qui  ne  vous  déplairont  pas.  Les  dames  du  temps  tenaient  à  avoir  leur 
portrait  dans  les  romans  de  Mlle  de  Scudéry;  c'était  comme  une  comédie  où  elles 
voulaient  jouer  un  rôle.  On  a  les  clefs  imprimées  du  Cyrus  et  de  la  Clélie.  Ceux 
qui  aiment  ces  curiosités  peuvent  les  lire  en  toute  confiance.  Ces  clefs  sont  par- 
faitement authentiques,  et  ne  ressemblent  en  rien  à  celles  de  La  Bruyère  et  du 
Télémaque,  inventées  par  la  malignité  des  contemporains.  Les  pseudonymes  que 
Mlle  de  Scudéry  donnait  aux  gens  de  sa  connaissance  n'étaient  un  mystère  pour 
personne,  et  comme  d'ailleurs  presque  tous  ces  portraits  sont  très  flattés,  on  con- 
çoit fort  bien  qu'on  n'eût  aucune  répugnance  à  s'y  reconnaître  (1). 

Le  Cyrus  parut  en  1650,  au  milieu  de  la  fronde.  Il  est  dédié  à  Mme  de  Longue- 
ville.  On  reconnaît  dans  cette  dédicace  la  main  de  Scudéry.  Tout  ce  qu'il  a  écrit 
est  marqué  d'un  tel  caractère  d'emphase  hautaine,  qu'il  est  impossible  de  s'y 
méprendre.  Scudéry,  frondeur  très-décidé,  ainsi  que  sa  sœur,  ne  manque  pas  de 
prodiguer  à  Mme  de  Longueville  et  à  sa  famille  les  éloges  les  plus  extravagants. 
«  Votre  âme,  lui  dit-il,  a  moins  de  taches  que  le  soleil;  elle  passe  comme  les 
rayons  de  ce  bel  astre  sur  la  corruption  de  la  terre  sans  s'y  altérer  ;  elle  ne  change 
jamais,  non  plus  que  lui;  elle  ne  quitte  non  plus  sa  route  que  le  soleil  quitte  la 
sienne,  et  elle  ne  s'arrête  non  plus  dans  le  chemin  de  la  gloire  que  cet  astre  écla- 
tant dans  son  chemin  ordinaire,  allant  toujours  de  perfection  en  perfection,  sans 
rétrograder  jamais,  non  plus  que  l'astre  dont  je  parle,  etc.  »  Thomas  Diafoirus 
n'eût  pas  mieux  dit.  Cette  comparaison  entre  le  soleil  et  Mme  de  Longueville  se 
poursuit  longtemps  encore.  Cyrus,  adorateur  du  soleil,  en  sa  qualité  de  Persan, 
vient  se  prosterner  humblement  avec  l'auteur  aux  pieds  de  Mme  de  Longueville  et 
de  sa  divinité  visible,  afin  de  suivre  la  religion  de  son  pays.  Voilà  toute  la  couleur 
locale  du  livre.  Joignez  à  cela  force  louanges  pour  le  prince  de  Condé.  —  Scudéry 
ne  se  bornait  pas  à  ces  démonstrations  respectueuses  pour  les  chefs  de  la  fronde; 
il  intrigua  pour  M.  le  prince,  et  fut  obligé,  après  les  troubles,  de  se  retirer 
quelque  temps  à  Granville,  en  Normandie,  où  il  se  maria.  Cependant  sa  sœur  allait 
à  Vincennes  visiter  pieusement,  et  comme  en  pèlerinage,  la  chambre  où  avait 
été  enfermé  Condé.  «  Lorsque  je  fus  au  donjon,  dit-elle  dans  une  de  ses  lettres, 
j'eus  la  hardiesse  de  faire  quatre  vers  et  de  les  graver  sur  une  pierre  où  M.  le 
prince  avait  fait  planter  des  œillets,  qu'il  arrosait  quand  il  y  était,  j  Voici  ces 
vers  : 

(1)  La  gravité  des  solitaires  de  Porl-Royal  ne  fui  pas  insensible  aux  hommages  que 
leur  rendit  MMe  de  Scudéry  dans  sa  Clélie.  «  Vous  avez  oublié  (leur  dit  Racine  dans  sa 
»  lettre  à  l'auteur  des  Hérésies  imaginaires),  vous  avez  oublié  que  MUe  de  Sculéry  avait 
»  fait  une  peinture  avantageuse  de  Port  Royal  dans  sa  Clélie.  Cependant  j'avais  ouï  dire 
»  que  vous  aviez  souffert  patiemment  qu'on  vous  eût  loués  dans  ce  livre  horrible  (horrible, 
»  comme  roman,  aux  yeux  des  jansénistes).  L'on  fit  venir  au  désert  le  volume  qui  parlait 
«  de  vous.  Il  y  courut  de  main  en  main,  et  tous  les  solitaires  voulurent  voir  l'endroit  où 
»  ils  étaient  traités  d'illustres.  Ne  lui  a-l-on  pas  même  rendu  ses  louanges  dans  l'une  des 
»  Provinciales,  et  n'est-ce  pas  elle  que  l'auteur  entend  lorsqu'il  parle  d'une  personne  qu'il 
»  admire  sans  la  connaître?  »  Janvier  1(506. 


4  KO  LE     ROMAN     D'AUTREFOIS. 

En  voyant  ces  œillets  qu'un  illustre  guerrier 
Arrosa  d'une  main  qui  gagnait  des  batailles, 
Souviens-loi  qu'Apollon  bâtissait  des  murailles. 
Et  ne  t'étonne  pas  si  Mars  est  jardinier. 

Ce  quatrain  courut  tout  Paris. 

La  fronde  et  l'hôtel  de  Rambouillet,  telles  sont  les  deux  inspirations  dominantes 
de  Mlle  de  Scudéry.  On  les  retrouve  partout  dans  la  Clélie,  qui  parut  après  les 
troubles  en  1654. 

Comme  roman,  et  surtout  comme  roman  historique,  la  Clélie  ne  supporte  pas 
même  l'examen.  Elle  dépasse  de  beaucoup  pour  le  ridicule  la  renommée  dont  elle 
jouit  à  cet  égard.  Le  tort  de  M1,e  de  Scudéry  a  été  de  prendre  ses  héros  dans  l'his- 
toire, et  surtout  dans  l'histoire  romaine.  Au  moins  les  héros  du  Cyrus,  le  pays  où 
ils  vivaient,  les  mœurs,  les  coutumes  de  ce  pays,  sont  peu  connus;  mais  Brutus, 
Lucrèce,  Mucius  Scœvola,  Horatius  Coclès!  par  quelle  fatalité  Mlle  de  Scudéry 
a-t-elle  choisi  des  caractères  si  connus,  qu'elle  ne  pouvait  que  travestir  étrange- 
ment ?  Ne  pouvait-elle  pas,  comme  d'Urfé,  choisir  des  héros  en  l'air,  et  peupler 
une  contrée  quelconque  de  bergers  de  son  invention?  il  est  vrai  que  la  vérité  du 
langage,  l'exactitude  du  costume,  inquiétaient  fort  peu  les  contemporains,  et,  dans 
la  préface  de  YAstrée,  d'Urfé  répondait  d'avance  à  ceux  qui  auraient  pu  trouver 
ses  bergers  trop  élégants:  a  Ce  qui  m'a  fortiûé  davantage  en  l'opinion  que  mes  ber- 
gers et  mes  bergères  pouvaient  parler  de  cette  façon  sans  sortir  de  la  bienséance 
des  bergers,  c'a  été  que  j'ai  vu  ceux  qui  en  représentent  sur  les  théâtres  ne  leur 
faire  pas  porter  des  habits  de  bureau,  des  sabots,  ni  des  accoutrements  mal  faits 
comme  les  gens  de  village  les  portent  ordinairement.  Au  contraire,  s'ils  leur 
donnent  une  houlette  en  la  main,  elle  est  peinte  et  dorée;  leurs  jupes  sont  de 
taffetas,  leur  panetière  bien  troussée,  et  quelquefois  faite  de  toile  d'or  ou  d'ar- 
gent, et  se  contentent,  pourvu  que  l'on  puisse  reconnaître  que  la  forme  de  l'habit 
a  quelque  chose  de  berger.  »  Mlle  de  Scudéry  pouvait  faire  la  même  réponse, 
et  quand  elle  voyait  Auguste  paraître  sur  le  théâtre  avec  des  canons,  des  den- 
telles et  une  vaste  perruque,  elle  pouvait  dire  également  qu'il  suffisait  bien  à 
Brutus  et  à  Mucius  Scœvola  de  porter  un  nom  en  us  pour  avoir  quelque  chose  de 
romain. 

La  critique  sur  ce  point  est  trop  facile,  et  il  serait  puéril  d'y  insister  longtemps  : 
nous  ne  citerons  que  deux  exemples  de  ces  singuliers  travestissements. 

Il  y  a  dans  cette  histoire,  racontée  par  Tite-Live,  deux  figures  dont  la  grandeur 
saisit  d'abord,  Lucrèce  et  Brutus.  On  pardonnerait  volontiers  à  Mlle  de  Scudéry 
de  les  avoir  entourés  de  ses  héros  de  ruelles  et  de  ses  héroïnes  de  qualité;  mais, 
pour  ces  deux  personnages,  il  semble  qu'elle  était  tenue  de  les  respecter.  Une 
femme,  une  honnête  femme  surtout,  aurait  dû  comprendre  Lucrèce  et  ne  pas  la 
défigurer.  C'est  un  trait  singulier  et  touchant  de  l'histoire  romaine,  que  deux  fois 
la  mort  d'une  femme  ait  été  fatale  à  la  tyrannie,  que  deux  fois  la  puissance  d'un 
seul,  maîtresse  sur  la  place  publique  et  à  l'armée,  ait  trouvé  sa  perte  dans  cet 
asile  des  vertus  domestiques  qu'elle  venait  profaner.  Lucrèce  et  Virginie,  la  vertu 
et  l'innocence,  longtemps  inconnues  et  révélées  tout  à  coup  par  un  amour  impur, 
jeiées  subitement  au  milieu  de  ces  hommes  rudes  et  énergiques  qui  reléguaient 
la  femme  dans  l'obscurité  du  foyer,  n'apparaissant  un  instant  que  pour  mourir, 
et  par  leur  mort  sauver  la  liberté  :  il  y  a  dans  la  gravité  touchante  de  cette  his- 


LE    ROMAN    ©'AUTREFOIS.  481 

toire,  racontée  par  Tïte-Live,  un  charme  que  l'art  dramatique  n'a  pas  encore 
atteint.  Voici  ce  que  Mlle  de  Scudéry  a  fait  de  Lucrèce  :  une  prude  sentimentale, 
qui  fait  et  reçoit  de  petits  vers,  une  précieuse  tenant  bureau  d'esprit,  agitant  vo- 
lontiers des  thèses  d'amour,  qu'elle  traite  avec  une  profondeur  affligeante  pour 
son  mari  Collatin  (il  va  sans  dire  qu'elle  ne  l'aime  point),  amoureuse  de  Brutus, 
et  réservant  pour  lui  son  dernier  soupir.  L'histoire  de  sa  mort  est  un  des  endroits 
les  plus  curieux  du  livre,  et  le  passage  où  elle  raconte  que  Sextus  a  été  le  plus  in- 
solent de  tous  les  hommes  est  d'un  ridicule  achevé,  mais  qui  afflige  plus  qu'il  ne 
fait  rire,  quand  on  vient  à  songer  quelles  étaient  ces  grandes  âmes  queMllede  Scu- 
déry avilissait  ainsi. 

Quant  à  Brutus,  c'est  encore  pis  :  ce  rôle  de  fou  pris  volontairement  et  pour- 
suivi pendant  tant  d'années;  cet  homme  terrible  dans  sa  folie  simulée,  comme 
Hamlet  dans  son  délire  involontaire;  cette  dissimulation  si  obstinée,  cette  haine 
patiente,  parce  qu'elle  est  implacable;  cette  explosion  soudaine  après  tant  d'ou- 
trages dévorés;  enfin  le  sang  de  ses  fils  et  le  sien  versés  pour  fonder  la  républi- 
que, rien  de  tout  cela  n'a  pu  sauver  Brutus  de  la  transformation  étrange  que  lui 
a  fait  subir  Mlle  de  Scudéry.  Il  soupire  pour  Lucrèce  et  lui  adresse  des  madrigaux  : 
c'est  là  sa  grande  affaire,  et,  s'il  médite  de  renverser  la  royauté,  il  semble  que  ce 
projet  soit  pour  lui  quelque  chose  de  fort  accessoire,  une  simple  distraction  à  ses 
préoccupations  amoureuses.  Voici  comment  le  dépeint  un  de  ses  confidents  :  «  Ce 
qui  est  incompréhensible,  dit  Aronce,  c'est  de  voir  que  Brutus,  en  contrefaisant 
éternellement  le  stupide,  ait  pu  conserver  ce  grand  et  admirable  esprit  que  vous 
lui  trouverez  tantôt.  —  Quand  vous  le  connaîtrez  par  vous-même,  reprit  Hermi- 
nius,  vous  en  serez  bien  plus  épouvanté;  car,  comme  je  vous  l'ai  déjà  dit,  Brutus 
n'a  pas  seulement  du  bon  sens,  de  la  capacité,  du  jugement  et  de  la  connaissance 
des  grandes  choses;  mais  il  a  l'esprit  galant,  adroit  et  admirablement  bien  tourné. 
De  plus,  il  connaît  si  parfaitement  toutes  les  délicatesses  de  l'amour,  et  il  sait  si 
bien  se  servir  de  toutes  ces  ingénieuses  tromperies,  qui  gagnent  quelquefois  plu- 
tôt le  cœur  d'une  belle  personne  que  les  plus  grands  services,  qu'il  n'y  a  pas  un 
galant  en  Grèce  ou  en  Afrique  qui  sache  mieux  que  lui  l'art  de  conquérir  un  illus- 
tre cœur.  » 

Dans  la  tragédie  de  M.  Ponsard,  Brutus  est  deviné  par  Lucrèce  ;  c'est  une  noble 
et  généreuse  pensée.  Tandis  que  les  jeunes  Tarquins  raillent  et  dédaignent  le 
pauvre  fou,  seule,  par  cette  sympathie  secrète  des  grands  cœurs,  Lucrèce  a  com- 
pris que  cette  folie  était  un  masque  qui  tomberait  tôt  ou  tard.  De  même,  dans  la 
Clélie,  Lucrèce  pénètre  le  secret  de  Brutus,  mais  voici  comment.  Dès  que  Brutus 
l'aperçoit,  il  en  tombe  fatalement  amoureux  :  avant  que  de  l'avoir  vue,  il  était 
ravi  d'être  cru  effroyablement  stupide,  à  cause  que  cela  servait  au  dessein  qu'il 
avait  ;  mais  pour  cette  admirable  fille,  il  ne  pouvait  souffrir  qu'elle  pensât  de  lui 
ce  que  tant  d'autres  en  pensaient.  Il  se  met  donc  en  devoir  de  faire  connaître  à  Lu- 
crèce tout  son  esprit;  il  trouve  pour  cela  un  moyen  ingénieux.  Il  y  a  réunion  chez 
Lucrèce,  on  cause,  on  se  dit  des  galanteries,  on  joue  aux  petits  jeux;  Lucrèce 
s'avise  d'écrire  sur  des  tablettes  les  mots  suivants  :  Toujours,  l'on.  si.  mais,  aimait, 
d'éternelles,  hélas,  amours,  d'aimer,  doux.  il.  point,  serait,  n'est,  qu'il*  —  Elle 
les  présente  aux  beaux  esprits  de  l'endroit;  aucun  n'y  peut  trouver  un  sens  rai- 
sonnable. Brutus  seul  comprend  la  galanterie  de  Lucrèce,  et,  rangeant  ses  paroles 
comme  elles  devaient  l'être,  il  reconnaît  que  c'étaient  deux  vers  qu'il  écrit  aussitôt 
sur  ses  tablettes,  et  qu'il  passe  furtivement  à  Lucrèce  : 


452  LE    ROMAN    D'AUTREFOIS. 

Qu'il  serait  doux  d'aimer  si  l'on  aimait  toujours  ! 
Mais,  hélas!  il  n'est  point  d'éternelles  amours. 

Et  il  y  ajoute  ces  deux  vers  de  sa  façon  : 

Permettez-moi  d'aimer,  merveille  de  nos  jours! 
Vous  verrez  qu'on  peut  voir  d'éternelles  amours. 

Lucrèce  rougit  :  Brutus  est  deviné. 

Ces  citations  suffisent  abondamment  pour  montrer  que  les  héros  de  Mlle  de 
Scudéry  sont  des  républicains  de  fantaisie  et  des  Romains  de  convention.  Boileau, 
dans  ses  Héros  de  roman,  n'a  eu  aucune  peine  à  faire  sentir  le  ridicule  de  ces 
rudes  personnages  parlant  un  langage  si  doucereux.  Molière,  plus  philosophe,  a 
attaqué  le  Cynis  et  la  Clèlie  d'une  façon  beaucoup  plus  comique  dans  la  forme, 
beaucoup  plus  sérieuse  dans  le  fond.  Il  ne  s'est  pas  donné  le  facile  plaisir  de  dé- 
montrer que  Brutus  n'a  jamais  soupiré  si  galamment,  et  que  Lucrèce  ne  recevait 
point  de  madrigaux  ;  mais,  par  quelques  traits  d'une  ineffaçable  vigueur,  il  a  dé- 
crédité à  jamais  l'esprit  même  du  livre,  et  ces  traditions  sentimentales  que 
Mlle  de  Scudéry  transmettait  au  public  après  les  avoir  reçues  elle-même  de  l'hôtel 
de  Rambouillet.  Aujourd'hui  c'est  seulement  comme  un  tableau  des  mœurs  du 
temps  que  l'on  peut  étudier  la  Clélie. 

La  fronde  y  a  bien  marqué  sa  trace;  cette  guerre  où  les  intérêts  de  galanterie 
et  l'esprit  d'intrigue  remplaçaient  des  deux  côtés  l'énergique  et  sauvage  ardeur 
des  guerres  féodales  et  religieuses,  cette  lutte  sans  cruauté,  mais  sans  grandeur, 
où  l'on  quitte  un  parti  parce  que  l'on  quitte  sa  maîtresse,  où  les  relations  sociales, 
les  divertissements,  les  conversations  sont  à  peine  interrompues  :  tel  est  le  modèle 
mesquin  d'après  lequel  Mlle  de  Scudéry  représente  la  tragique  révolution  qui 
chasse  les  rois  de  Rome.  Dans  la  Clélie,  l'amour,  ou  ce  qu'elle  appelle  de  ce  nom, 
est  le  motif  de  toutes  les  entreprises,  la  cause  de  tous  les  événements.  Si  Brutus 
détruit  à  Rome  la  royauté,  c'est  pour  venger  son  amante;  si  Horatius  Codés  est 
un  héros,  c'est  pour  mériter  un  regard  de  Clélie.  Point  d'antipathies  entre  les 
deux  partis,  point  de  haines  violentes  entre  les  républicains  et  les  partisans  des 
rois;  c'est  une  lutte  de  courtoisie,  un  combat  de  civilités  entre  gens  qui  savent 
vivre,  quelques  duels,  beaucoup  de  visites,  beaucoup  d'entretiens.  Les  messages 
amoureux  vont  et  viennent  d'un  camp  à  l'autre  avec  la  même  facilité  que  les  bil- 
lets de  Bussy  à  sa  cousine,  et  ceux  de  La  Rochefoucauld  à  Mmc  de  Longueville.  Les 
dames  assistent  aux  carrousels,  ou  du  haut  des  remparts  regardent  les  combats 
qui  se  livrent  aux  portes,  comme  Mlle  de  Montpensier  et  ses  dames  contemplaient 
du  haut  de  la  Bastille  le  combat  de  la  porte  Saint-Antoine.  Leur  présence  anime 
les  combattants,  et  quand  Horatius  Coclès,  après  avoir  défendu  vaillamment  le 
pont  du  Janicule,  tombe  dans  le  Tibre,  dès  qu'il  reparaît  à  la  surface,  son  pre- 
mier soin  est  de  regarder  vers  la  fenêtre  de  Clélie,  pour  voir  si  elle  l'a  aperçu. 

Chacun  des  héros  de  la  fronde  avait  sa  dame  à  laquelle  il  devait  rapporter 
toutes  ses  pensées;  les  belles  passions  étaient  aussi  de  rigueur  à  l'hôtel  de  Ram- 
bouillet. Il  en  était  de  même  à  Rome  au  temps  de  Brutus,  si  nous  en  croyons 
MUe  de  Scudéry.  Il  est  clair  que  pour  elle  l'espèce  humaine  est  exactement  divisée 
en  deux  classes,  les  amants  et  les  amantes  ;  l'amour  est  la  seule  passion  qui  trouve 
place  dans  ce  roman  ;  MUe  de  Scudéry  semble  avoir  aboli  toutes  les  autres.  Il  n'y 
a  guère  que  Tarquin  chez  qui  l'amour  soit  combattu  par  l'ambition  :  aussi  c'est 


LE    ROMAN    D'AUTREFOIS.  455 

un  personnage  sacrifié.  Tous  aiment  ou  ont  aimé  :  comme,  au  milieu  d'un  si  grand 
nombre  de  personnages,  il  doit  nécessairement  s'en  trouver  quelques-uns  (bien 
peu,  il  est  vrai)  qui  ne  sont  plus  en  âge  d'être  amoureux,  on  a  soin  de  nous  ra- 
conter longuement  leurs  anciennes  passions.  Tous  d'ailleurs  aiment  de  là  même 
façon,  patiemment  et  purement  :  Sextus  seul  fait  exception  à  cette  règle,  on  ne 
pouvait  raisonnablement  en  faire  un  amant  honnête;  mais  chacun  demeure  d'ac- 
cord qu'»7  ne  se  peut  guère  voir  un  plus  aimable  libertin.  Entre  tous  ces  amants,  il 
y  a  quelques  différences  cependant;  c'est  une  espèce  qui  a  ses  variétés.  Il  y  a 
l'amant  sombre  et  mélancolique,  Brutus  ;  l'amant  violent  et  incivil,  Horatius 
Coclès,  que  l'amour  porte  souvent  à  des  extrémités  fâcheuses,  comme  d'enlever 
un  certain  nombre  de  fois  Clélie,  qui  ne  l'aime  pas.  Il  y  a  encore  Y  amant  agréable 
qui  se  contente  de  charmer  sa  maîtresse  par  son  enjouement  et  sa  belle  humeur, 
Amilcar;  enfin  le  parfait  amant,  Yincomparable  Aronce,  le  héros  du  livre,  le  type 
et  l'idéal  du  genre.  Dans  la  société  des  précieuses,  c'était  sur  ce  modèle  qu'on 
était  tenu  de  se  former.  M.  de  Montausier  attendit  quatorze  ans  avant  d'épouser 
Julie  d'Angennes;  Aronce  est  également  respectueux  et  tendre  ;  il  semble  se  créer 
à  plaisir  des  difficultés  pour  ne  pas  s'unir  à  Clélie.  On  se  demande  souvent  pour- 
quoi il  n'en  finit  pas  plus  tôt,  s'il  est  aussi  passionné  qu'on  le  dépeint;  mais  la 
belle  chose  que  ce  serait,  dit  judicieusement  Madelon,  si  d'abord  Cyrus  épousait 
Mandane  et  qu  Aronce  de  plain-pied  fut  marié  à  Clélie!  C'est  ce  qui  explique 
pourquoi  Julie  d'Angennes  avait  trente-huit  ans  au  moment  de  son  mariage,  et 
pourquoi  les  romans  de  Mlle  de  Scudéry  peuvent  remplir  dix  volumes  entiers. 

On  concevrait  pourtant  ces  relards  calculés  et  volontaires,  si  on  pouvait  les 
attribuer  à  un  sentiment  caché  des  misères  de  notre  nature  et  de  la  vanité  de  nos 
affections  même,  à  cet  instinct  secret  qui  nous  avertit  de  conserver  le  plus  long- 
temps possible  l'illusion  chérie,  et  de  retarder  le  moment  fatal  où  l'idéal  rêvé  peut 
s'évanouir.  Le  pape,  dit-on,  offrit  à  Pétrarque  de  le  séculariser  pour  qu'il  pût 
épouser  Laure:  Non,  très-saint  Père,  reprit  le  poëte  ;  j'ai  encore  bien  des  sonnets 
à  faire.  L'idéal  que  le  poëte  veut  conserver  pour  son  imagination,  chacun,  sans  se 
l'avouer  sans  doute,  peut  vouloir  le  garder  pour  son  cœur.  Il  ne  paraît  pas  cepen- 
dant que  Mlle  de  Scudéry  ait  prêté  ce  sentiment  à  Aronce,  quoique  ses  amants 
aient  le  tort  de  raisonner  beaucoup  trop  leur  tendresse,  et  de  n'être  enivrés 
d'amour  qu'avec  préméditation.  «  Vardes,  dit  Bussy-Rabutin  dans  une  de  ses 
lettres,  a  dessein  d'être  amoureux  de  Mme  de  Roquelaure  cet  hiver.  »  Les  amants 
de  la  Clélie  semblent  taillés  sur  ce  patron;  ces  gens-là  semblent  tous  jouer  avec  la 
passion.  Ils  s'analysent  eux-mêmes,  ils  ont  toujours  la  main  sur  leur  cœur  pour 
en  compter  les  battements,  ils  semblent  ne  voir  dans  leur  amour  qu'un  sujet  de 
dissertations  galantes,  un  prétexte  à  des  madrigaux  :  c'est  pour  eux  un  amuse- 
ment de  société,  une  mode  que  doivent  suivre  les  honnêtes  gens;  ce  n'est  point, 
comme  dans  nos  grands  tragiques,  un  entraînement  irréfléchi,  marqué  de  ce 
caractère  de  fatalité  qui  en  excuse  les  égarements;  ce  sont  de  molles  et  volontaires 
langueurs  qui  énervent  l'âme  et  dépravent  la  volonté. 

On  a  beaucoup  cité  le  mot  de  Ninon  :  Les  précieuses  sont  les  jansénistes  de 
l'amour.  Il  y  a  bien  du  molinisme  pourtant  dans  leur  manière  d'en  discuter. 
Comme  les  adversaires  de  Pascal,  elles  ont  la  fureur  des  cas  de  conscience,  elles 
distinguent  toujours.  Au  sens  simple  et  droit  de  la  morale  vulgaire,  elles  substi- 
tuent volontiers  des  subtilités  mystiques,  une  casuistique  amoureuse,  qui  ne  peut 
tourner  au  profit  de  l'honnêteté.  J'imagine  que  ces  romans  ont  troublé  bien  d'au- 


454 

très  ménages  que  celui  de  Gorgibus.  Sans  ajouter  entièrement  foi  aux  méchan- 
cetés de  Tallemant  et  de  Saint- Evremond  contre  les  précieuses,  sans  aller  fouiller 
les  mémoires  du  temps  pour  y  trouver  des  anecdotes  scandaleuses,  on  peut  croire 
qu'il  y  avait  bien  des  dangers  à  naviguer  ainsi  sur  le  fleuve  du  Tendre;  et  c'est 
avec  raison  qu'Arnolphe,  stupéfait  d'entendre  Agnès  développer  avec  tant  d'ai- 
sance tous  les  motifs  qui  excusent  son  amour  pour  Horace,  s'écrie  avec  effroi  : 

Peste  !  une  précieuse  en  dirait-elle  plus! 

Ce  n'est  pourtant  pas  la  faute  de  Mlle  de  Scudéry  si  tous  ses  héros  ne  sont  pas 
des  gens  parfaits.  Ils  sont  tous  remplis  d'esprit,  de  grâce,  de  nobles  sentiments  ; 
je  ne  vois  que  Tarquin,  Tullie  et  Sextus  qui  fassent  un  peu  ombre  au  tableau  :  il 
n'en  pouvait  être  autrement.  Cette  habitude  de  donner  ainsi  tant  de  vertus  à  tout 
le  monde  fait  honneur  sans  doute  à  Mlle  de  Scudéry  :  douce  et  honnête,  elle  ne 
pouvait  se  complaire  dans  le  tableau  du  vice  et  du  crime.  D'ailleurs,  ces  person- 
nages étant  des  portraits  et  représentant  les  amis  et  connaissances  de  M1,e  de 
Scudéry,  il  était  malaisé  de  les  peindre  en  laid  ;  aussi  leur  prodigue-t-elle  sans 
marchander  toutes  les  qualités,  toutes  les  perfections  que  les  romanciers  réservent 
d'ordinaire  pour  un  seul  personnage.  Les  noms  propres  reviennent  rarement 
sans  être  accompagnés  d'une  épithète  laudative  :  l'illustre  Aronce,  l'incomparable 
Clélie,  l'aimable  Xénocrate,  l'agréable  Amilcar.  Ces  épithètes  s'attachent  aux 
noms  et  en  deviennent  inséparables,  comme  les  épithètes  homériques.  De  plus,  ce 
sont  tous  des  gens  de  qualité.  M,le  de  Scudéry  a  créé  à  cet  effet  toute  une  féoda- 
lité romaine  et  carthaginoise  :  le  prince  d'Amériole,  le  prince  de  Numidie,  la  prin- 
cesse des  Léontins,  etc.  Quelques-uns,  comme  chez  nous  les  ducs  de  l'empire,  doi- 
vent leur  titre  aux  batailles  ou  aux  sièges  où  ils  se  sont  distingués  :  le  second  fils 
de  Tarquin  a  reçu  le  nom  As  prince  de  Pométie,  parce  qu'il  s'est  signalé  au  siège  de 
celte  ville.  Toute  cette  société,  beaucoup  trop  nombreuse,  arrive  de  Sicile,  de  Grèce, 
d'Afrique,  de  tous  les  points  de  l'Italie.  Mlle  de  Scudéry  les  fait  aller  et  venir  d'un 
pays  à  l'autre  avec  une  merveilleuse  facilité,  non  point  pour  compliquer  les  évé- 
nements, non  point  pour  varier  les  caractères  et  former  des  contrastes,  mais  sim- 
plement, je  suppose,  pour  augmenter  le  nombre  des  portraits,  et,  en  multipliant 
les  interlocuteurs,  allonger  les  conversations. 

En  effet,  ce  roman  n'est  guère  qu'une  conversation  en  dix  volumes,  inter- 
rompue de  temps  en  temps  par  quelques  incidents,  et  surtout  par  de  longues 
histoires  que  raconte  un  des  personnages.  C'est  là  encore  un  des  traits  de  l'époque, 
c'est  le  goût  des  romans  et  des  récits  merveilleux  qui  a  passé  dans  le  roman 
même.  Il  y  a  même  un  passage  remarquable  où  Amilcar,  après  avoir  raconté  une 
histoire,  propose  de  donner  la  clef  des  personnages,  et  la  donne  en  effet  :  il  se 
trouve  que  ce  sont  tous  des  amis  de  Clélie.  Tout  le  monde,  dans  ce  roman,  cause, 
et  cause  bien  ;  M"e  de  Scudéry  a  soin  de  nous  le  faire  remarquer  dans  l'occasion. 
Quand  Sextus  est  amené  chez  Lucrèce,  une  des  choses  qui  l'enchantent,  c'est 
qu'elle  se  tire  admirablement  de  la  conversation.  Ailleurs,  Porsenna,  amoureux  de 
Galérite,  est  obligé  de  s'en  séparer  :  il  entretient  un  moment  la  jeune  fille.  «  Cette 
séparation  fut  tendre  et  touchante,  et  ceux  qui  ont  raconté  cette  aventure  disent 
qu'il  n'était  pas  croyable  qu'une  aussi  jeune  personne  que  Galérite  eût  pu  se  tirer 
d'une  conversation  de  cette  nature  avec  autant  de  jugement  et  autant  d'adresse.  » 
Malheureusement,  il  y  a  là  un  inconvénient  grave  :  les  plus  jeunes  personnes  se 


LE     ROMAN     D'AUTREFOIS.  455 

tirent  des  conversations  (qui  toutes  roulent  invariablement  sur  l'amour)  avec  une 
sûreté  et  une  sagacité  un  peu  étranges  à  leur  âge  :  naïveté,  fraîcheur,  innocence, 
tout  cela  leur  manque.  La  jeune  Clélie  disserte  sur  l'amour  comme  aurait  pu  faire 
Mlle  de  Scudéry  elle-même  après  tant  d'observations  désintéressées,  ou  Mme  de 
Longueville  après  une  si  longue  expérience  personnelle.  Cependant  ces  entretiens 
sont  une  des  parties  du  livre  les  plus  dignes  d'attention;  ils  sont  souvent  ingénieux 
et  spirituels,  remplis  d'observations  fines  et  délicates.  C'est  d'ailleurs  un  tableau 
fidèle  des  conversations  du  temps.  Toute  une  société  a  contribué  à  ce  roman, 
comme  une  génération  entière  a  pris  part,  dit-on,  aux  poèmes  homériques  ;  et  il 
était  naturel  que  ce  fût  une  femme  qui  se  chargeât  de  réunir  et  de  publier  cette 
épopée  de  la  conversation  galante  au  xvne  siècle. 

Mlle  de  Scudéry  renonça  bientôt  à  cette  forme  du  roman  qui  la  gênait  ;  et,  au 
lieu  d'encadrer  ses  dissertations  dans  une  bordure  historique  qui  ne  leur  convenait 
guère,  elle  publia  une  série  de  conversations  ou  d 'entretiens  sur  divers  sujets  de 
morale.  Ce  genre  plus  grave  était  d'ailleurs  pius  convenable  à  son  âge  et  lui 
réussit  :  cet  ouvrage  est  sans  doute  ce  qu'elle  a  fait  de  meilleur,  sinon  de  plus 
curieux.  On  y  trouve  la  délicatesse  et  l'élévation  ordinaire  de  son  âme,  et  le  style 
en  est  agréable.  Il  ne  faudrait  pas  croire  en  effet  que  le  style  de  Mlle  de  Scudéry 
soit  aussi  affecté  et  aussi  prétentieux  que  les  aventures  de  ses  héros  et  les  senti- 
ments qu'elle  leur  prête;  il  est  simple  en  général,  et  presque  toujours  assez  né- 
gligé, surtout  dans  ses  romans,  qu'elle  écrivait  à  la  bâte.  Les  mêmes  formes  y 
reviennent  souvent;  on  ne  saurait  croire  par  exemple  combien  il  y  a  de  phrases 
qui  commencent  par  ces  tournures  lourdes  et  gauches  :  si  bien  que...  de  sorte  que... 
joint  que.  C'est  le  raffinement  dans  la  métaphysique  amoureuse,  c'est  la  subtilité 
dans  les  sentiments  qu'il  faut  critiquer  en  elle  ;  mais  son  langage  est  presque  tou- 
jours assez  naturel,  surtout  quand  on  le  compare  à  celui  de  Balzac  et  de  Voiture, 
si  vantés  à  l'hôtel  de  Rambouillet. 

La  société  de  Mme  de  Rambouillet  s'était  peu  à  peu  dissoute  :  plusieurs  sociétés 
moins  illustres  en  avaient  recueilli  les  débris.  M,le  de  Scudéry  eut  ses  réunions,  et 
ses  samedis  devinrent  bientôt  célèbres.  Pellisson,  Sarrazin,  Godeau,  Conrart,  Cha- 
pelain, M.  de  Montausier,  en  étaient  les  habitués.  Chacun  y  avait  un  nom  de 
roman,  ordinairement  celui  sous  lequel  il  avait  été  désigné  dans  le  Cyrus  ou  la 
Cldie:  Conrart,  Théodamas;  Pellisson,  Herminius  ou  Âcante;  Sarrazin,  Amilcar 
ou  Polyandre,  etc.  Godeau,  évêque  de  Vence,  petit  et  chétif  après  s'être  intitulé 
le  nain  de  Julie  à  l'hôtel  de  Rambouillet,  s'appelait  chez  Sapho  le  mage  de  Sidon, 
ou  bien  encore  le  mage  de  Tendre.  Les  conversations  roulaient  d'ordinaire  sur 
des  sujets  d'amour,  comme  dans  la  Clélie  :  Pellisson  était  chargé  de  tenir  registre 
des  délibérations;  ces  comptes  rendus  s'appelaient  chroniques  du  samedi  (1).  On 
en  a  un  extrait  que  chacun  peut  consulter  dans  les  manuscrits  de  Conrart,  à  la 
bibliothèque  de  l'Arsenal.  Si  les  détails  que  ce  manuscrit  renferme  nous  avaient 
été  transmis  par  une  personne  étrangère  à  ces  réunions,  on  croirait  qu'on  y  a 

(i)  Ce  manuscrit  existe  encore.  «  Je  l'ai  eu  entre  les  mains,  dit  M.  de  Monmerqué  daus 
sa  précieuse  édition  de  Tallemant  :  il  l'ail  aujourd'hui  partie  de  la  riche  el  curieuse  bi- 
bliothèque  de  M.  Feuillet,  des  affaires  étrangères,  de  [a  soci<  té  dos  bibliophiles  français. 
Ce  recueil  est  écrit  par  Conrart  pour  la  plus  grande  partie.  Il  porte  des  corrections  et  des 
additions  de  la  main  de  Pellisson.  On  y  rencontre  même  quelques  mots  tracés  par  Mllc  de 
Scudéry.  >< 


456  LE    ROMAN    D'AUTREFOIS. 

voulu  ridiculiser  à  plaisir  la  société  de  Sapho.  On  y  trouve  le  compte  rendu  d'une 
journée  célèbre  dans  les  annales  des  précieuses.  Le  samedi  20  décembre  1653, 
l'assemblée  étant  réunie,  Théodamas  (Conrart),  qui  brûle  d'une  passion  discrète 
pour  la  princesse  Philoxènc  (Mme  Arragonais),  lui  envoie  un  cachet  de  cristal  avec 
un  billet  en  vers,  Il  faut  répondre,  et  alors  s'engage  une  espèce  de  tournoi  poétique 
et  galant  :  Polyandre  et  Acante  improvisent  chacun  un  madrigal,  qui  est  accueilli 
avec  enthousiasme:  peu  à  peu  l'ivresse  poétique  devient  contagieuse,  les  têtes 
s'échauffent,  les  madrigaux  se  succèdent,  se  croisent  avec  une  extrême  rapidité,  la 
plume  court  de  main  en  main;  jusqu'aux  valets  de  la  maison,  tout  le  monde  fait 
des  vers,  et  ces  vers,  que  le  manuscrit  rapporte,  sont  tous  plus  pitoyables  les  uns 
que  les  autres.  Enfin,  d'un  commun  accord,  on  assigne  à  l'invincible  Polyandre 
(Sarrazin)  le  prix  du  combat.  Cette  mémorable  journée  prit  le  nom  de  journée  des 
madrigaux.  Un  extrait  de  ce  compte  rendu  serait  un  commentaire  excellent  à 
joindre  aux  Précieuses  ridicules  (1).  Le  madrigal  de  Mascarille  vaut  bien  ceux  de 
Yinvincible  Polyandre. 

Malgré  toutes  ces  niaiseries,  M1,e  de  Scudéry  vivait  honorée  et  respectée.  En 
1671,  l'Académie  ouvrit,  pour  la  première  fois,  le  concours  pour  le  prix  d'élo- 
quence, fondé  par  Balzac  :  Mlle  de  Scudéry  obtint  le  prix.  Son  discours  de  la 
Gloire  est  pourtant  assez  faible;  mais  un  prix  fondé  par  un  des  héros  de  l'hôtel 
de  Rambouillet  revenait  de  droit  à  Mlle  de  Scudéry.  Mme  de  Sévigné  parle  toujours 
d'elle  avec  beaucoup  d'estime  :  «  L'esprit  et  la  pénétration  de  Sapho  n ont  point  de 
bornes,  dit-elle  dans  une  lettre  à  M.  de  Pomponne;  elle  lui  écrivait  quelquefois. 
Huet,  Segrais,  Ménage,  Fléchier,  professaient  une  grande  admiration  pour  cette 
illustre  fille,  et  Mascaron,  évêque  de  Tuile,  lui  écrivait  en  1672  :  L'occupation  de 
mon  automne  est  la  lecture  du  Cyrus,  de  la  Clélie  et  d'Ibrahim  (l'Illustre  Bassa). 
Ces  ouvrages  ont  toujours  pour  moi  le  charme  de  la  nouveauté,  et  j'y  trouve  tant 
de  choses  propres  pour  réformer  le  monde,  que  je  ne  fais  point  de  difficulté  de 
vous  avouer  que,  dans  les  sermons  que  je  prépare  pour  la  cour,  vous  serez  très- 
souvent  à  côté  de  saint  Augustin  et  de  saint  Bernard.  » 

M1,e  de  Scudéry  méritait  ces  hommages  par  son  caractère  beaucoup  plus  que 
par  son  talent.  Son  cœur  était  toujours  du  parti  des  opprimés;  elle  resta  fidèle  à 
Fouquet  disgracié;  c'est  elle  qu'M  chargeait  de  remettre  secrètement  au  gazetier 
Loret  la  pension  que  celui-ci  touchait  avant  la  chute  du  surintendant  (le  haineux 
Colbert,  irrité  de  la  fidélité  de  Loret  envers  son  bienfaiteur,  avait  supprimé  la 
pension);  c'est  à  elle  que  Pellisson  faisait  passer  les  mémoires  qu'au  fond  de  la 
Bastille  il  écrivait  en  faveur  de  Fouquet.  M1Ie  de  Scudéry  ne  négligea  rien,  de  son 
côté,  pour  adoucir  la  captivité  du  pauvre  Pellisson  jusqu'au  moment  où  il  fut 
rendu  à  la  liberté. 

George  de  Scudéry  était  mort  en  7  667;  sa  veuve,  qui  eut  avec  Bussy-Rabutin 
une  correspondance  suivie,  ne  semble  pas  avoir  continué  de  fréquenter  sa  belle- 
sœur;  du  moins  elle  ne  parle  jamais  d'elle  dans  ses  lettres.  Mlle  de  Scudéry  resta 
seule,  et  vit  peu  à  peu  disparaître  tous  ses  anciens  amis  :  de  nouvelles  connais- 
sances les  remplacèrent  imparfaitement.  Son  esprit  garda  jusqu'à  la  fin  la  même 

(1)  Ainsi  qu'aux  Femmes  savantes.  Chrysale  se  plaint  que  ses  valets  eux-mêmes  font 
des  vers  : 

L'un  me  brûle  mon  rôt  en  lisant  quelque  histoire; 
L'autre  r<*ve  à  des  vers,  quand  je  demande  à  boire. 


LE    &OMÀN    D'AUTREFOIS.  4S7 

vivacité  :  à  quatre-vingt-douze  ans,  elle  adressait  encore  au  roi  quelques  jolis  vers. 
Elle  mourut  en  d  701  ;  deux  églises  se  disputèrent  l'honneur  de  lui  donner  la  sé- 
pulture; il  fallut  que  l'autorité  intervînt  pour  terminer  ce  différend.  Longtemps 
encore  elle  eut  des  admirateurs.  L'abbé  Prévost  la  cite  avec  éloge  dans  son  journal 
(le  Pour  et  le  Contre) ,  et  Hoffmann  a  donné  son  nom  à  l'un  de  ses  meilleurs 
contes  (i). 

Nous  n'avons  point  dissimulé  les  côtés  faibles  de  Mlle  de  Scudéry,  nous  n'avons 
point  cédé  à  cette  manie  de  réhabilitation  qui  est,  dit-on,  une  des  maladies  de 
notre  siècle  (quoique  de  nos  jours  le  défaut  le  plus  général  ne  soit  pas  de  flatter 
les  vaincus).  Nous  pensons  pourtant  qu'une  étude  sérieuse  de  ces  romans  ne  serait 
pas  inutile  à  l'histoire  de  notre  littérature.  Ces  ouvrages,  quelle  que  soit  leur  fai- 
blesse, ont  joui  longtemps  d'une  heureuse  destinée  ;  il  est  impossible  qu'ils  n'aient 
pas  eu  une  assez  grande  influence.  Si  le  Roman  comique  préparait  Gil  Blas,  Mllede 
Scudéry,  dans  un  autre  genre,  ouvrait  la  voie  à  Mme  de  La  Fayette  :  la  Princesse 
de  Clcves  est  la  peinture  sobre  et  correcte  de  ces  passions  contenues  que  la  Clélie 
analyse  si  longuement.  Cette  influence  se  retrouverait  également  au  théâtre.  S'il 
est  arrivé  parfois  aux  héros  de  Corneille  d'imiter  les  allures  des  capitans  mis  en 
honneur  par  La  Calprenède,  ne  trouve-t-on  pas  aussi  dans  Racine  les  fadeurs  senti- 
mentales de  Mlle  de  Scudéry?  Dans  ses  tragédies,  comme  dans  la  Clélie,  n'y  a-t-il 
pas  beaucoup  d'entretiens  et  trop  peu  d'action?  Enfin  cette  anatomie  profonde 
des  passions,  qui  nous  étonne  dans  Racine,  ces  retours  continuels  que  les  amants 
font  sur  eux-mêmes,  ce  soin  avec  lequel  ils  étudient  leurs  propres  émotions, 
n'est-ce  pas  là  ce  que  Mlle  de  Scudéry  essayait  de  faire  dans  la  mesure  de  son  ta- 
lent? Nous  ne  voulons  pas  établir  ici  une  comparaison  trop  injurieuse  pour  Ra- 
cine ;  mais  est-il  possible  à  un  poète,  et  surtout  à  un  poète  dramatique,  de  se 
soustraire  entièrement  à  l'influence  du  goût  dominant?  Or.  presque  tous  ceux  qui 
assistaient  aux  représentations  çY  Andromaque  et  de  Phèdre  avaient  lu  et  admiré 
Mllc  de  Scudéry.  —  Cette  étude,  d'ailleurs,  nous  inspirerait  une  admiration  plus 
éclairée  et  plus  vive  pour  Corneille  et  pour  Racine;  elle  prouverait  qu'ils  ne  de- 
vaient leurs  qualités  qu'à  eux-mêmes,  et  que  leurs  défauts,  au  contraire,  leur  ont 
été  imposés  par  les  préjugés  et  le  mauvais  goût  de  leurs  contemporains  (2).  On 

(1)  Boileau  ne  publia  qu'en  1710  son  Dialogue  des  héros  de  roman.  Celte  critique  de  la 
Clélie  et  du  Cyrus  venait  bien  tard  ;  mais  sans  doute  les  romans  de  MIle  de  Scudéry  avaient 
encore  quelque  réputation,  puisque  Boileau  a  pensé  que  celle  critique  pouvait  offrir 
quelque  intérêt.  Il  dit  dans  la  préface  que.  dans  sa  jeunesse,  il  lut  ces  romans,  ainsi  que 
les  lisait  tout  le  monde,  avec  beaucoup  d'admiration,  et  qu'il  les  regardait  alors  comme 
des  chefs-d'œuvre  de  notre  langue.  «  Mais  enfui,  mes  années  élant  accrues,  et  la  raison 
m'ayant  ouvert  les  yeux,  je  reconnus  la  puérilité  de  ces  ouvrages —  Je  composai  ce  dia- 
logue dans  ma  tête,  mais...  je  gagnai  sur  moi  de  ne  point  l'écrire  ei  de  ne  le  point  laisser 
voir  sur  le  papier,  ne  voulant  pas  donner  ce  chagrin  à  une  filh',  après  tout,  qui  avait  beau- 
coup de  mérite,  et  encore  plus  de  probité  et  d'honneur  que  d'esprit.  » 

(2)  Ce  qui  i  si  assez  remarquable,  c'est  que  les  contemporains  de  Racine  lui  reprochent 
parfois  de  n'êlre  pas  assez  tendre  : 

Je  ne  sais  pas  pourquoi  l'on  vante  l'Alexandre; 
Ce  n'est  qu'un  glorieux  qui  ne  dit  rien  de  tendre. 

Bussy,  dans  une  de  ses  lettres,  déclare  qu'i'/  n'a  pas   trouvé  tant  de  tendresse  dans  Bi  n  - 
nice,  et  il  ajoute  avec  sa  fatuité*  ordinaire  :  Du  temps  que  je  me  mêlais  d'avoir  de  la  ten 
dresse,  il  me  souvient  que  j'eusse  donne  là-dessus  le  reste  à  Bérénice  (lô  août  1071.) 


458  LE    ROMAN    D'AUTREFOIS. 

leur  a  souvent  reproché,  par  exemple,  d'avoir  négligé  la  vérité  historique,  la  cou- 
leur locale,  de  n'être  pas  assez  Grecs  ou  assez  Romains.  La  lecture  de  La  Calpre- 
nède  et  de  M1,e  de  Scudéry  nous  corrigerait  de  cette  injuste  sévérité;  elle  nous 
montrerait  que  nos  deux  grands  tragiques  ont  été  sur  ce  point  beaucoup  plus  ri- 
goureux avec  eux-mêmes  qu'on  ne  l'était  à  leur  égard.  Le  public  qui  se  contentait 
des  Romains  et  des  Grecs  de  la  Cléopâtre  et  de  la  Clélie  ne  pouvait  être  fort  exi- 
geant. 

Enfin  il  serait  intéressant  d'étudier  ainsi  à  son  origine,  et  de  suivre  dans  ses 
développements,  cette  littérature  de  second  ordre  qui,  pendant  deux  siècles,  va 
côtoyant  la  grande  littérature,  jusqu'au  moment  où,  de  nos  jours,  elle  semble  par- 
fois s'en  séparer  et  trop  souvent  devenir  une  espèce  de  marchandise  qui  n'a  plus 
rien  de  littéraire.  On  rencontrerait  d'abord  Marivaux  imitant  Mlle  de  Scudéry  dans 
ses  subtiles  et  ingénieuses  analyses,  et,  comme  elle,  pesant  précieusement  des 
riens  dans  des  balances  de  toiles  d'araignée;  un  peu  plus  tard,  l'abbé  Prévost  avec 
ses  grands  romans,  auxquels  un  seul  de  ses  ouvrages,  court  et  rapide,  a  sur- 
vécu (1).  Dans  ce  genre  secondaire,  où  la  délicatesse  et  un  certain  intérêt  suffisent, 
mais  où  nid  génie  (s'il  s'en  rencontre)  n'est  de  trop  (2),  nous  trouverions  à  toute 
époque  des  triomphes  mérités  et  des  succès  scandaleux;  à  côté  de  Voltaire  et  de 
Jean-Jacques,  de  Zadig  et  de  la  Nouvelle  Héloïse,  nous  verrions  Crébillon  fils 
goûté,  applaudi,  exalté,  et  d'Arnaud-Baculard  comparé  par  Frédéric-le-Grand  à 
Voltaire,  qui  eut  ce  jour-là  assez  de  modestie  pour  s'en  fâcher.  Ainsi,  peu  à  peu, 
en  suivant  ce  courant  plus  ou  moins  rapide,  plus  ou  moins  grossi  par  les  affluents 
étrangers,  nous  arriverions  par  degrés  à  l'immense  débordement  auquel  nous 
assistons  aujourd'hui,  et  l'histoire  du  temps  passé  nous  consolerait  peut-être  un 
peu  de  nos  misères  Le  xvne  siècle  lui-même  avait  bien  les  siennes.  Grâce  à  l'éloi- 
gnement,  ce  n'est  plus  pour  nous  que  le  siècle  de  Corneille  et  de  Molière,  de  La 
Fontaine  et  de  Racine;  il  n'en  était  pas  de  même  pour  les  contemporains.  Que  de 
noms  oubliés  aujourd'hui  étaient  alors  cités  avec  honneur  à  côté  de  ces  grands 
noms!  Pourtant  il  ne  faudrait  pas  pousser  trop  loin  le  parallèle.  Sans  doute,  au 
xvne  siècle  comme  aujourd'hui,  on  arrivait  au  succès  en  flattant  des  goûts  frivoles, 
en  sacrifiant  les  suffrages  sérieux  aux  engouements  passagers;  mais  le  public  qui 
donnait  alors  le  ton  aux  romanciers,  le  public  dont  l'opinion  était  souveraine, 
dont  le  caprice  avait  force  de  loi,  ne  ressemblait  guère  à  celui  d'aujourd'hui.  Sous 
Louis  XIV,  on  s'adressait  à  une  société  choisie,  on  en  reproduisait  le  ton  et  le  lan- 
gage, et  il  fallait  encore  quelque  talent  pour  représenter  fulèîcmfntces  entretiens, 
quintessenciés  peut-être,  mais  délicats  et  ingénieux.  Aujourd'hui  l'on  s'adresse  à 
la  foule  et  chacun  se  met  à  son  aise  ;  les  lecteurs,  plus  nombreux,  sont  aussi  moins 
exigeants.  La  Clélie  avait  au  moins  une  forme  littéraire  qui  dissimulait  un  peu 
l'absurdité  du  fond  ;  elle  se  recommandait  par  le  style,  et  c'est  là  ce  qui  a  valu  à 
ce  mauvais  roman  une  existence  si  longue  et  si  brillante,  une  vogue  si  inquiétante 
pour  le  goût.  La  plupart  des  romans  actuels  ne  présentent  pas  le  même  danger. 
Assurément,  s'il  fallait  choisir  entre  les  improvisateurs  d'autrefois  et  ceux  d'au- 
jourd'hui, nous  prendrions  parti  pour  les  premiers;  après  tout,  le  langage  des 
ruelles  valait  mieux  que  celui  des  bagnes.  11  faut  pourtant  convenir  que  nos  ro- 

(1)  Si  ses  longs  développements  semblent  une  imitation  de  Richardson,  Prévost  n'avait 
pas  oublié,  comme  on  l'a  vu  plus  haut,  les  romans  de  Mlle  de  Scudéry. 

(2)  M.  Sainte-Beuve. 


LE     ROMAN     D'AUTREFOIS.  459 

mans  médiocres  ont  un  incontestable  avantage  sur  la  Cléopâtre  et  la  Qélie;  ils 
vivent  beaucoup  moins  longtemps.  Depuis  que  la  presse  quotidienne  leur  est  venue 
en  aide,  la  consommation  est  devenue  plus  considérable,  mais  aussi  plus  rapide; 
ils  meurent  chaque  jour  en  détail,  et,  s'ils  arrivent  en  foule,  ils  disparaissent  plus 
promptement. 

Eugène  Despois. 


■^  ■ 


DE 


L'AGITATION    INDUSTRIELLE 


ET 


DE  L'ORGANISATION  DU  TRAVAIL. 


I.  —  De  la  Liberté  du  Travail,  par  M.  Charles  Dlnoyer. 

II.  —  Essai  sur  l'Organisation  du  Travail  et  l'Avenir  des  Classes 

laborieuses,  par  M.  Morin. 

III.  —  Des  Lois  du  Travail  et  des  Classes  ouvrières,  par  M.  G.  Dupuynode. 

IV.  —  Du  Paupérisme,  par  M.  Marchand. 

V.  —  L'Organisation  du  Travail  et  l'Association,  par  M.  Math.  Bruncourt. 

VI.  —  L'Organisation  du  Travail  d'après  la   théorie  de  Fourier, 
par  M.  P.  Forest. 

VII.  —  Histoire  des  Idées  sociales,  par  M.  F.  Villegardelle. 

VIII.  —  Publications  diverses. 

Il  ne  faut  pas  s'étonner  que  les  questions  qui  touchent  au  travail  industriel 
préoccupent  notre  époque.  L'esprit  d'industrie  s'est  emparé  de  notre  société,  il 
l'anime  et  la  stimule,  il  exerce  sur  les  activités  individuelles  une  influence  pré- 
pondérante, et  forme  le  trait  le  plus  prononcé  de  la  physionomie  générale  de  ce 
temps.  Chaque  époque  apparaît  ainsi  avec  sa  préoccupation  principale  qui  lui 
donne  un  caractère.  Tout  près  de  nous,  le  xvme  siècle  se  distingue  par  un  mou- 
vement philosophique  inouï  ;  nous  voyons  ensuite  la  république  française  livrée 
aux  grandes  illusions  démocratiques,  l'empire  aux  idées  militaires,  la  restauration 
à  la  lutte  de  deux  principes  et  de  deux  régimes.  Aujourd'hui  notre  société,  fati- 
guée de  longues  commotions,  se  tourne  avec  une  sorte  d'entraînement  vers  les 
efforts  pacifiques  de  l'industrie  :  elle  doit  se  ressentir  de  cette  nouvelle  applica- 
tion de  ses  forces.  La  vie  industrielle  soulève,  parmi  nous,  des  questions  qui  lui 


DE    L'ORGANISATION     DU    TRAVAIL.  461 

sont  propres,  et  qui  dérivent  de  ses  conditions  élémentaires.  Les  idées  et  les  faits 
industriels  ont  des  historiens,  les  ouvriers  trouvent  des  généalogistes  qui  suivent 
à  travers  les  siècles  le  rude  chemin  que  le  travail  a  couvert  de  ses  sueurs. 

S'il  est  une  tendance,  au  milieu  de  ce  mouvement,  qui  mérite  d'être  accueillie 
avec  une  faveur  particulière,  c'est  celle  qui  se  propose  de  relever  l'état  moral  et 
d'améliorer  le  sort  des  classes  laborieuses;  mais,  hélas!  on  s'est  bien  souvent 
égaré  dans  la  recherche  des  moyens.  Tantôt  on  a  méconnu,  dans  des  plans  impra- 
ticables, quelques-uns  des  éléments  essentiels  de  la  nature  humaine;  tantôt  on  n'a 
pas  compris  la  situation  relative  et  le  rôle  spécial  des  divers  agents  de  la  produc- 
tion. On  a  contesté  des  améliorations  évidentes,  on  a  exagéré  les  maux  réels,  les 
incertitudes  douloureuses  qui  se  mêlent  au  bien  accompli.  Le  pouvoir  social  a  été 
amèrement  accusé,  comme  s'il  tenait  sous  sa  main  un  remède  infaillible.  Toute- 
fois ces  erreurs  de  la  critique  et  de  la  théorie  ne  sont  pas  une  raison  pour  com- 
primer l'essor  de  la  pensée  qui  aspire  vers  un  état  de  choses  meilleur  et  plus  sûr. 
La  disposition  des  esprits  à  s'occuper  des  questions  relatives  aux  classes  ouvrières 
est  bonne  et  suffisamment  motivée.  Il  convient  seulement  de  l'éclairer,  de  la  diri- 
ger, d'en  prévenir  ou  d'en  redresser  les  écarts. 

Depuis  plusieurs  années,  nous  entendons  incessamment  répéter  que  pour  étouf- 
fer dans  leur  germe  les  causes  de  la  misère,  et  ouvrir  devant  le  monde  l'ère  d'un 
bonheur  inconnu  jusqu'à  ce  jour,  il  faut  organiser  le  travail.  On  prétend  résumer 
toutes  les  autres  questions  dans  celle-là.  Des  cris  partis  des  camps  les  plus  op- 
posés somment  le  gouvernement  de  se  mettre  à  l'œuvre  et  de  donner  au  travail 
une  satisfaction  légitime.  Des  écrits  nombreux,  dont  les  conclusions  sont  fort 
diverses,  ont  été  publiés  sur  ce  sujet,  qui  défraie  à  lui  seul  la  polémique  de  plu- 
sieurs journaux.  Survient-il  quelque  part  une  perturbation  dans  les  faits  indus 
triels,  on  l'attribue  au  défaut  d'organisation  du  travail.  Les  ouvriers  d'un  corps 
d'élat  exigent-ils  une  augmentation  de  salaire,  les  ateliers  sont-ils  subitement 
abandonnés,  la  tranquillité  publique  est-elle  inquiétée  soit  par  le  désordre  maté- 
riel, soit  par  des  contre-coups  funestes,  et  la  liberté  des  transactions  profondément 
atteinte,  c'est  toujours  faute  de  cette  organisation  du  travail,  qu'on  érige  en  remède 
infaillible.  Avec  l'organisation  du  travail,  plus  de  plaintes,  plus  de  désirs  immo- 
dérés, plus  de  ces  désordres  si  fertiles  en  souffrances,  c'est-à-dire  d'autres  hommes, 
une  autre  société.  A  l'origine,  la  question  s'était  annoncée  par  de  simples  recher- 
ches sur  l'état  des  travailleurs;  plus  lard,  elle  avait  produit  différents  systèmes; 
en  ce  moment,  elle  traverse  une  nouvelle  phase.  On  ne  se  borne  plus  à  discuter, 
on  veut  agir,  et,  avec  l'organisation  du  travail  pour  mot  d'ordre,  on  cherche  à 
semer  l'agitation  parmi  les  classes  laborieuses. 

Je  crois  utile  d'examiner  de  près  le  mouvement  auquel  nous  assistons,  de  l'in- 
terroger sur  sa  nature,  sur  ses  tendances,  sur  son  avenir.  Contient-il  des  germes 
féconds?  est-ce  un  vain  bruit  et  une  agitation  condamnée  d'avance  à  rester  stérile? 
Cette  question  de  l'organisation  du  travail  est-elle  pour  notre  époque  une  question 
aussi  grosse,  aussi  menaçante  qu'on  se  plaît  à  le  redire?  N'a-t-elle  pas  été  déna- 
turée par  des  exagérations  gratuites?  Je  voudrais  essayer  de  dégager  le  problème 
de  la  déclamation  et  de  l'erreur,  et,  après  avoir  apprécié  ce  qu'on  propose,  indi- 
quer ce  qu'on  peut  faire;  mais,  avant  tout,  il  faut  s'entendre  sur  les  mots  et  poser 
la  question  en  ses  ternies  simples  et  naturels. 


TOME   1.  ,")i> 


4(j2  de  l'organisation 


1.    ÉTAT  DE   LA    QUESTION. 


L'organisation  du  travail  comprend  deux  ordres  d'idées  :  le  régime  disciplinaire 
auquel  sont  assujettis  les  travailleurs,  la  distribution  des  produits  du  travail.  Le 
régime  disciplinaire  résulte  de  la  loi  ou  d'institutions  particulières  consacrées  par 
l'usage;  la  distribution  des  produits  peut  être  également  assujettie  à  des  règles 
arbitraires  et  positives,  l'histoire  en  offre  des  exemples  dans  certains  états  de 
société  ;  elle  peut  aussi  être  laissée  dans  le  domaine  de  la  convention  libre,  et  alors 
elle  est  dominée  par  les  lois  générales  de  la  production  que  la  science  moderne  a 
mises  en  lumière. 

Les  principes  fondamentaux  sous  l'empire  desquels  le  travail  peut  être  placé 
ne  sont  ni  très-nombreux  ni  fort  compliqués.  On  peut  les  ramener  à  cette  alter- 
native, l'asservissement  ou  la  liberté.  Au  milieu  des  vicissitudes  économiques  dont 
l'histoire  nous  offre  le  spectacle,  mille  variétés,  mille  différences,  mille  conditions 
distinctes  se  sont  manifestées.  Toutes  se  rapportent  cependant  à  l'un  des  deux 
régimes  :  si  elles  s'écartent  de  l'un,  elles  se  rapprochent  de  l'autre.  Un  pays  n'est 
pas  absolument  libre  de  se  prononcer  entre  les  deux  principes  et  de  faire  un  choix. 
L'ordre  industriel  estf  soumis  à  des  influences  dont  les  peuples  ne  s'affranchissent 
point  en  un  jour;  il  se  ressent  de  l'étal  social,  des  idées  et  des  habitudes  politi- 
ques. Les  sociétés  humaines,  pour  qui  le  travail  est  une  nécessité,  ont  toujours 
possédé  un  ensemble  de  règles  ou  d'usages  qui  en  ont  constitué  l'organisation. 
Moins  le  travail  était  libre,  plus  les  règles  étaient  simples  et  uniformes.  Qu'on  cesse 
donc  de  nous  présenter  l'idée  même  de  l'orgauisation  comme  une  découverte  de 
notre  temps.  Lorsque  le  travail  était  complètement  asservi,  lorsque  le  travailleur 
était  esclave,  l'autorité  du  maître  tenait  lieu  de  discipline;  avec  la  propriété  de  la 
personne  du  travailleur,  la  loi  lui  adjugeait  tous  les  produits  de  son  industrie. 
Elle  contenait  bien  cependant  quelques  dispositions  inspirées  par  une  protestation 
secrète  de  l'humanité  offensée,  qui  s'écartaient  de  la  rigueur  de  son  principe;  mais 
les  conditions  qu'elle  imposait  au  maître  étaient  souvent  inexécutées,  et  les  ré- 
serves qu'elle  faisait  au  profit  de  l'esclave  restaient  presque  toujours  illusoires. 
C'était  là  un  système  d'organisation,  système  détestable,  outrageant,  immoral, 
mais  très-régulier  et  très-prévoyant.  Le  servage,  la  corporation  privilégiée  et  ex- 
clusive, sont  autant  de  modes  qui  dérivent,  en  s'adoucissant,  du  même  principe 
général. 

Le  régime  de  la  liberté  répugne-t-il  à  l'idée  d'ordre?  Non  :  il  suppose  l'ordre 
au  contraire,  car,  en  industrie  comme  en  politique,  il  n'y  a  point  de  liberté  sans 
règle.  La  liberté  résulte  de  l'équilibre  des  forces  diverses,  deviné  à  prévenir  tout 
choc,  tout  empiétement  illégitime.  Le  travail  demeure  libre  toutes  les  fois  que  le 
travailleur  conserve  la  disposition  de  lui-même,  qu'il  peut  choisir  le  métier  auquel 
il  appliquera  son  activité,  en  changer  si  cela  lui  convient,  débattre  les  conditions 
de  son  concours,  l'accorder  ou  le  refuser  quand  bon  lui  semble.  Chez  nous,  le 
travail  est  libre;  toutes  les  exigences  de  la  liberté  sont  satisfaites.  Nos  pères  ont 
adopté,  il  n'y  a  guère  plus  d'un  demi-siècle,  ce  grand  principe,  glorieusement  pro- 
clamé déjà  parTurgo!.  Les  résultats  du  nouveau  régime  ont  été  immenses. 

Au  premier  moment  et  sous  l'influence  des  idées  de  réaction  contre  des  abus 


DU    TRAVAIL.  465 

antérieurs,  on  s'était  livré  avec  enthousiasme  aux  rêves  d'une  liberté  illimitée, 
sans  excès,  se  suffisant  à  elle-même.  Cette  belle  illusion  s'évanouit  bientôt  devant 
l'expérience.  On  sentit  le  besoin  de  modérer  l'arbitraire  individuel,  qui  dégéné- 
rait en  licence  et  compromettait  tous  les  intérêts.  Un  régime  disciplinaire  fut  alors 
ébauché  avec  une  hardiesse  remarquable.  La  loi  du  22  germinal  an  xi  sur  la  police 
des  manufactures,  devenue  insuffisante  aujourd'hui,  révélait  des  vues  arrêtées  et 
des  prévisions  lointaines  :  elle  renouait  des  traditions  violemment  interrompues 
et  posait  les  bases  du  nouvel  ordre  industriel.  Des  arrêtés  sur  les  livrets  d'ou- 
vriers et  sur  l'établissement  des  chambres  consultatives  développèrent  la  pensée 
de  cette  loi.  A  la  même  époque,  les  chambres  de  commerce  renaissaient,  les  con- 
seils de  prud'hommes  allaient  être  institués.  Tels  furent  les  éléments  de  la  nou- 
velle organisation  ;  il  faut  y  ajouter  les  articles  du  code  civil  sur  le  louage  d'ouvrage 
et  ceux  du  code  pénal  contre  les  coalitions,  déjà  prévues  par  la  loi  de  germinal. 
Quelques  actes  postérieurs  ont  modifié  ou  étendu  les  institutions  de  ce  temps;  ils 
ont  eu  pour  objet  de  les  mettre  d'accord  avec  l'esprit  de  notre  nouveau  droit  pu- 
blic. D'autres  dispositions  réglementaires,  celles,  par  exemple,  qui  concernent  le 
travail  des  enfants  dans  les  manufactures,  appartiennent  à  un  ordre  d'idées  tout  à 
fait  étranger  à  la  législation  économique  du  consulat  et  de  l'empire.  Le  gouver- 
nement de  1850  a  sa  part  dans  l'œuvre  d'organisation  de  l'industrie.  Les  institu- 
tions protectrices  destinées  aux  classes  laborieuses  et  consacrées  par  des  lois  ou 
par  des  ordonnances  royales,  telles  que  les  salles  d'asile  ,  les  écoles,  les  caisses 
d'épargne,  sont  un  élément  très-notable  du  régime  actuel.  On  doit  y  rattacher 
aussi  les  institutions  de  différents  corps  d'état,  efforts  du  travail  pour  trouver  en 
lui-même  des  appuis  et  des  garanties. 

En  dernière  analyse,  la  nouvelle  organisation  se  compose  de  lois  de  discipline 
contre  certains  abus  de  la  liberté,  d'établissements  publics  créés  dans  l'intérêt  des 
travailleurs,  et  des  institutions  privées  de  l'industrie.  Elle  ne  saurait  admettre, 
sans  être  aussitôt  infidèle  à  son  principe,  des  dispositions  impératives  concernant 
la  répartition  des  produits  entre  les  divers  agents  producteurs.  Ce  régime  est-il 
homogène  sur  tous  les  points,  est-il  complet,  esl-il  au-dessus  de  toute  critique? 
Non,  sans  doute  :  il  présente  des  lacunes  fâcheuses  et  des  inconséquences  regret- 
tables, quelquefois  il  déploie  trop  de  rigueur,  quelquefois  il  est  trop  relâché,  et  il 
laisse  en  dehors  de  son  action  des  faits  qu'il  devrait  atteindre;  mais  les  change- 
ments accomplis  prouvent  qu'il  n'est  pas  condamné  h  l'immobilité.  On  avait  songé, 
même  sous  l'empire,  à  développer  d'une  façon  systématique  l'œuvre  récemment 
entreprise.  Nous  sommes  mieux  placés  aujourd'hui  pour  concilier  les  exigences 
diverses.  Délivrés  des  appréhensions  du  commencement  de  ce  siècle,  nous  ne 
sommes  pas  partagés  sans  cesse  entre  la  crainte  de  tomber  dans  les  excès  des  an- 
ciennes corporations  et  celle  de  rouvrir  carrière  aux  abus  d'une  liberté  anarchi- 
que.  Les  quarante  dernières  années  d'expérience  nous  ont  rendu  familières  les 
idées  de  transaction  ;  ces  idées  doivent  servir  de  base  aux  lois  économiques  comme 
aux  lois  politiques,  si  on  veut  fonder  un  état  de  choses  à  la  fois  libre  et  régulier. 

Que  demandent  aujourd'hui  les  théoriciens  de  l'organisation  du  travail?  Veu- 
lent-ils modifier,  corriger,  étendre  l'ordre  industriel  existant?  Non  ;  ils  ne  se  con- 
tentent pas  de  modifications  partielles  et  graduées.  Pour  la  plupart,  ils  repoussent 
en  masse  tous  les  éléments  actuels;  ils  demandent  un  ordre  économique  tout  nou- 
veau, absolument  différent,  et  qui  suppose  d'abord  le  bouleversement  complet  de 
l'ordre  social  et  politique.  La  question  se  trouve  ainsi  ramenée  à  des  termes  très- 


464  de  l'organisation 

simples  et  irès-clairs  :  nous  avons  un  régime  industriel  qui  est  devenu  l'objet  d'at- 
taques vives  et  nombreuses;  on  en  propose  d'autres  pour  le  remplacer.  Dans  une 
telle  situation,  que  devons-nous  faire?  Examiner  ces  divers  régimes,  afin  de  voir 
s'il  en  est  un  qui  se  concilie  mieux  que  le  nôtre  avec  le  développement  individuel 
et  la  sécurité  sociale,  qui  soit  plus  avantageux  pour  les  progrès  de  l'industrie  et 
le  bien-être  des  masses.  D'un  autre  côté,  des  économistes  ne  se  bornent  point  à 
repousser  tous  ces  systèmes  d'organisation  ;  ils  veulent  exclure  absolument  le  pou- 
voir public  du  domaine  de  l'industrie.  Voici  donc  trois  partis  fort  distincts  entre 
lesquels  il  faut  choisir  :  adopter  l'un  des  systèmes  proposés;  rejeter  toute  pres- 
cription réglementaire,  et,  au  milieu  d'une  société  soigneusement  ordonnée,  laisser 
l'industrie  et  le  travail  en  dehors  des  lois;  demeurer  dans  les  termes  de  la  liberté 
disciplinée  sur  le  terrain  de  l'organisation  actuelle,  sauf  les  compléments  et  les 
modifications  dont  elle  paraîtrait  susceptible.  Nous  le  dirons  tout  de  suite,  ce  der- 
nier système  nous  paraît  le  seul  admissible,  et  nous  espérons  démontrer  que  seul 
il  s'accommode  aux  nécessités  du  pays;  il  a  pour  lui  l'épreuve  du  temps,  et,  s'il  n'a 
pas  enfanté  les  merveilles  imaginaires  que  promettent  les  théories  nouvelles,  il  a 
suffi,  tel  qu'il  est,  pour  garantir  la  société  contre  le  désordre  et  ouvrira  l'indus- 
trie une  carrière  brillante.  Il  se  prête  d'ailleurs  à  toutes  les  réformes  utiles.  Il 
s'accorde  mieux  que  tout  autre,  comme  les  faits  les  plus  significatifs  l'ont  prouvé, 
avec  l'intérêt  des  classes  laborieuses.  Aussi  avons-nous  pleine  confiance  dans  le 
principe  libéral  des  institutions  actuelles.  Quels  sont  les  moyens  de  les  améliorer 
encore  et  de  compléter  notre  régime  industriel,  soit  dans  l'ordre  des  établissements 
de  prévoyance,  soit  dans  l'ordre  des  lois  de  discipline?  L'enquête  dont  on  a  essayé 
de  faire  tant  de  bruit  est-elle  nécessaire?  En  a-t-on  besoin  pour  savoir  à  quelles 
mesures  s'arrêter?  L'étude  des  théories  récemment  développées  préparera  notre 
réponse  à  ces  questions. 


11.  SYSTÈMES     RESTRICTIFS     DE     LÀ     LIRERTÉ     DU     TRAVAIL. 


Depuis  que  l'attention  publique  s'est  portée  sur  l'organisation  du  travail,  ou 
plutôt  depuis  que  les  partis  se  sont  emparés  de  la  question,  chacun  a  voulu  dire 
son  mot.  Quelques-uns  ont  étudié  le  problème  pour  lui-même,  en  vue  des  inté- 
rêts qu'il  embrasse;  les  autres  l'ont  saisi  comme  un  moyen,  comme  une  bonne 
occasion  de  s'adresser  au  public,  et  ils  l'ont  traité  le  plus  souvent  sans  avoir  au- 
cune connaissance  de  nos  lois  économiques.  De  là  tant  d'écrits  déclamatoires,  qui 
manquent  de  bases  et  de  conclusions.  Toutefois,  au  milieu  de  ce  désordre,  plu- 
sieurs systèmes  plus  ou  moins  contraires  au  principe  de  la  liberté  se  dessinent 
nettement  ;  les  opinions  qui  se  groupent  autour  d'eux  se  prêtent  à  l'analyse.  Ainsi, 
nous  avons  les  idées  des  communistes  sur  l'organisation  du  travail,  la  théorie  de 
Fourier  expliquée  par  ses  disciples,  les  idées  des  radicaux,  le  système  qu'on  peut 
appeler  système  des  ouvriers,  celui  des  conseils  industriels  hiérarchisés,  enfin  celui 
de  la  restriction  de  la  liberté  des  masses. 

Les  écrivains  communistes  sont  ceux  qui  entendent  le  régime  industriel  de  la 
façon  la  plus  radicale  et  la  plus  subversive.  Tous  les  autres  acceptent  l'institution 
de  la  propriété.  Si  quelques-uns  la  mutilent,  si  l'école  de  Fourier,  par  exemple, 
lui  porte  une  rude  atteinte  avec  ses  actions  commanditaires,  le  principe  cependant 


DU     TRAVAIL.  465 

est  à  peu  près  conservé.  Nous  n'avons  pas  l'intention  de  refaire  l'histoire  du  com- 
munisme ni  d'entrer  en  longue  discussion  avec  lui  (4).  La  théorie  est  connue. 
Quoiqu'elle  se  présente  non-seulement  comme  une  doctrine  économique,  mais 
comme  une  doctrine  sociale  complète,  elle  ne  brille  point  par  la  variété  et  l'in- 
vention; elle  repose  sur  une  seule  idée,  l'idée  fausse  de  l'égalité  absolue  entre  les 
hommes.  L'homme  se  croit  volontiers  l'égal  de  ses  supérieurs,  et  le  supérieur  de 
ses  égaux.  C'est  le  secret  penchant  de  sa  nature;  mais  il  sait  fort  bien  reconnaître 
entre  ses  semblables  l'inégalité  essentielle  des  facultés  et  des  moyens  dont  l'iné- 
galité des  conditions  est  la  conséquence  inévitable.  Le  communisme  refuse  d'ac- 
cepter le  principe  et  la  conséquence;  il  prétend  rétablir  pendant  la  vie,  par  son 
organisation  du  travail  et  son  mode  de  distribuer  les  produits,  l'égalité  parfaite. 
Pour  atteindre  son  but,  il  rend  le  travail  obligatoire  à  tout  le  monde.  Ce  n'est  pas 
là  une  innovation  fort  originale;  parmi  nous,  le  travail  est  déjà  la  commune  loi; 
l'individu  entièrement  oisif  devient  de  plus  en  plus  rare.  Le  trait  particulier  de  la 
doctrine  consiste  à  imposer  de  force  ce  qui  s'opère  naturellement,  si  on  laisse  les 
choses  à  leur  cours  ordinaire.  Dans  notre  société  toutefois,  chaque  ordre  de  tra- 
vaux a  ses  conditions  spéciales  et  un  rang  hiérarchique.  Le  communisme  croit 
pouvoir  supprimer  les  différences  qui  s'y  produisent.  La  constitution  politique  vers 
laquelle  il  aspire  décréterait  l'égalité  de  tous  les  travaux.  Pure  fiction,  profondé- 
ment contraire  à  la  nature  des  choses!  Au  milieu  des  applications  si  diverses 
qu'imposent  à  l'activité  humaine  les  exigences  sociales,  il  serait  trop  absurde  d'as- 
treindre chacun  à  supporter  à  son  tour  sa  part  de  tous  les  services.  Pourtant 
l'égalité  serait  à  ce  prix.  Sans  une  telle  distribution,  elle  n'est  plus  qu'un  men- 
songe ;  les  professions  et  les  métiers  restent  ce  qu'ils  sont  naturellement,  en  dépit 
des  lois  conventionnelles.  Le  partage  égal  du  bien-être  exigerait  aussi  un  égal 
développement  intellectuel.  CM,  le  communisme  ne  songe  point  à  donner  à  tous 
les  hommes  une  instruction  semblable,  pas  plus  qu'un  même  emploi.  On  dit  bien  : 
Chacun  sera  libre  de  choisir  son  état;  mais,  comme  certains  métiers  indispen- 
sables seraient  infailliblement  abandonnés,  on  est  contraint  de  placer  l'autorité 
d'un  conseil  ou  d'une  magistrature  quelconque  au-dessus  des  volontés  indivi- 
duelles. Que  devient  alors  la  liberté?  que  deviennent  les  promesses  de  l'égalité 
des  positions  et  du  bonheur? 

L'organisation  du  travail  selon  les  idées  communistes  n'est  pas  plus  attrayante 
en  pratique  qu'elle  n'est  solide  en  principe.  Imaginez  sur  quelque  point  du  globe 
une  Icarie  véritable  :  est-il  un  seul  homme  d'un  peu  d'activité  et  d'un  peu  d'é- 
nergie qui  consente  à  échanger  les  rudes  labeurs  de  notre  société  actuelle,  même 
avec  ses  accidents  et  ses  incertitudes,  contre  les  conditions  d'un  pareil  état  social? 
L'existence  y  devient  insipide  et  gênée;  il  lui  manque  le  mouvement  et  la  vie  ; 
rien  n'y  remplace  le  plaisir  d'un  choix  volontaire  et  la  satisfaction  qui  accompagne 
tout  effort  soutenu  par  l'espérance. 

Le  socialisme  exagéré  qui  forme  la  doctrine  communiste  s'est  élevé  avec  une 
aigreur  extrême  contre  la  concurrence  industrielle.  Sa  critique,  plus  véhémente 
que  judicieuse,  n'a  pas  jeté  un  grand  jour  sur  la  question  même  de  l'organisation 
du  travail  ;  cependant  celle  critique  constitue  seule  l'action  propre  du  commu- 

(1)  Voyez,  sur  l'histoire  du  communisme,  un  travail  remarquable  publié  dans  cette 
Revue,  livraison  du  30  juin  1842  :  Des  !<Iees  et  d-s  Sectes  communistes,  par  M.  L.  Key- 
baud. 


46(j  de  l'organisation 

nisme  moderne.  Si  on  la  supprime,  il  n'est  plus  rien;  ses  déductions  manquent 
d'originalité  après  les  anciennes  utopies  du  même  genre.  Depuis  des  siècles,  il  est 
demeuré  au  même  point  ;  il  ne  s'est  pas  transformé,  il  ne  s'est  pas  associé  au 
mouvement  général  de  l'humanité.  On  le  croirait  encore  au  temps  où  la  verve 
moqueuse  d'Aristophane  s'exerçait  aux  dépens  de  la  doctrine  et  tournait  en  ridi- 
cule ces  esprits  étroits  ou  cupides  qui  prétendaient  découper  à  leur  usage  et  sou- 
mettre au  niveau  de  leurs  petites  pratiques  l'idéal  que  la  philosophie  avait  offert 
à  la  contemplation  des  esprits  élevés.  On  peut  aujourd'hui  sans  crainte  laisser  les 
communistes  se  cramponner,  en  désespoir  de  cause,  à  la  question  du  régime  in- 
dustriel :  leur  discussion  a  été  éprouvée;  ils  n'ébranleront  point  l'édifice  social, 
ils  ne  rallieront  pas  sous  leurs  drapeaux  vieillis  de  nombreux  prosélytes.  L'école  a 
même  perdu  de  son  terrain  depuis  quelques  années  :  ses  publications  deviennent 
plus  rares,  la  curiosité  qui  les  faisait  lire  d'abord  s'est  bientôt  rebutée  d'une 
théorie  sans  justesse  et  sans  nouveauté. 

Une  autre  école,  celle  de  Fourier,  prend  une  part  plus  active  à  la  discussion  du 
problème  économique.  Deux  écrits  viennent  d'analyser  et  de  trier  les  vues  du 
maître  sur  l'organisation  du  travail  :  l'Organisation  du  Travail,  d'après  la  théorie 
de  Fourier,  par  M.  P.  Forest,  —  l'Organisation  du  Travail  et  l'Association,  par 
M.  Math.  Briancourt.  Sans  vouloir  revenir  ici  sur  l'appréciation  générale  du  fou- 
riérisme (1),  je  me  borne  à  considérer  le  côté  industriel  du  système.  L'organisa- 
tion imaginée  par  Fourier  doit,  si  l'on  en  croit  ses  disciples,  rendre  le  travail  at- 
trayant, entraîner  passionnément  les  hommes  sans  le  secours  de  la  morale  et  de  la 
faim.  Je  crains  plutôt  qu'elle  ne  soit  de  nature  à  conduire  à  la  négligence,  à  l'oisi- 
veté L'homme  se  sent  porté  à  ménager  sa  peine,  s'il  n'est  mû  par  un  stimulant 
énergique,  tel  que  la  nécessité  de  subvenir  à  ses  besoins  et  à  ceux  de  sa  famille, 
le  désir  d'améliorer  son  état,  d'assurer  son  avenir.  Fourier  rejette  ce  puissant  mo- 
bile. Est-il  parvenu  à  lui  en  substituer  un  autre  dont  l'influence  soit  plus  déter- 
minante et  meilleure  pour  l'individu  et  pour  la  société?  Je  le  cherche  vainement 
dans  les  détails  très-compliqués  de  sa  combinaison  sociale.  J'y  trouve  des  analyses 
ingénieuses  et  des  moyens  secondaires  d'influence;  mais  ni  les  groupes  et  les  sous- 
groupes,  ni  lesiîitrigues  émulutives,  ni  la  passion  de  l'unitéisme,  ni  toutes  les  condi- 
tions prétendues  du  travail  attrayant,  n'offrent  rien  qui  paraisse  devoir  exercer  sur 
l'individu  une  impulsion  soutenue  et  le  pousser  à  l'accomplissement  certain  et  vigi- 
lant de  son  devoir.  Assuré  contre  les  suites  de  son  indolence.il  ferait  le  moins  de 
besogne  qu'il  pourrait;  on  serait  bientôt  contraint  d'en  revenir  aux  stimulants 
actuels,  sous  peine  de  voir  les  travaux  délaissés  et  l'homme  n'être  plus  que  le  roi 
fainéant  d'une  nature  improductive  et  envahissante.  Les  lois  de  la  morale  et  les 
besoins  de  la  vie  restent  encore  le  frein  le  plus  solide  et  l'aiguillon  le  plus  sûr. 

L'auteur  d'une  des  brochures  dont  nous  venons  de  parler,  M.  Forest,  s'est  efforcé 
d'atténuer  les  bizarreries  mêlées  aux  conceptions  du  génie  de  Fourier;  il  a  ménagé 
les  susceptibilités  des  lecteurs  étrangers  à  la  doctrine.  Il  déclare,  du  resie,  sans 
façon,  compter  sur  la  prochaine  réalisation  d'une  commune  sociétaire.  «  Pour 
cela,  dit-il,  il  ne  faut  que  des  hommes  et  des  capitaux.  Des  hommes,  il  n'en  unnque 
pas  en  France  qui  ne  demandent  pas  mieux  que  d'abandonner  une  position 
ennuyeuse  et  incertaine  pour  essayer  d'un  nouveau  genre  de  vie.  »  C'est  vrai,  le 

(1)  Cette  appréciation  a  été  faite  dans  un  travail  développé;  voyez  dans  la  livraison  du 
51  juillet  1845  :  Des  Idées  et  de  l'École  de  Fourier  depuis  1830. 


DU    TRAVAIL.  .  107 

nouveau  a  des  atlraits  puissants;  mais  !e  nouveau  devient  bientôt  viens,  et  it  fau- 
drait des  changements  continuels  pour  retenir  les  individus  que  l'appât  de  la  nou- 
veauté aurait  seul  réunis.  D'ailleurs,  on  ne  doit  point  espérer  enrégimenter  sous 
les  sarraux  pbalanstériens  ceux  qui  occupent  déjà  une  place  dans  notre  société 
laborieuse.  Il  ne  faudrait  pas  se  montrer  trop  difficile  sur  la  qualité.  On  serait 
obligé  d'ouvrir  à  deux  battants  les  portes  de  la  commune  aux  désœuvrés,  aux  es- 
prits inquiets  et  toujours  mécontents  de  leur  sort.  Une  fois  les  membres  du  pha- 
lanstère rassemblés,  il  resterait  à  les  faire  travailler  passionnément,  sans  le  secours 
de  la  morale  et  de  la  faim,  par  le  pur  attrait  du  travail.  Là  commencerait  une 
difficulté  plus  sérieuse;  là  se  trouverait,  même  pour  une  agrégation  mieux  choisie, 
une  cause  de  dissolution.  On  demande  quinze  millions  de  francs  pour  un  essai  en 
grand,  et  tout  au  plus  deux  ou  trois  millions  pour  un  essai  restreint.  Ce  qui  peut 
arriver  de  plus  heureux  à  l'école,  c'est  de  ne  point  trouver  les  fonds  nécessaires 
pour  une  épreuve,  et,  sans  trop  d'illusion,  elle  peut  compter  sur  ce  bonheur-là. 

Le  fouriérisme  a  pris  la  question  de  l'organisation  du  travail  comme  un  moyen 
de  propager  ses  enseignements  :  vain  effort,  il  reste  muré  dans  le  cercle  d'un  petit 
nombre  d'adeptes.  La  plupart  même  de  ceux  qui  suivent  sa  polémique  sont  étran- 
gers à  sa  doctrine;  la  théorie  phalanstérienne  manque,  en  effet,  de  cette  simpli- 
cité et  de  cette  netteté  qui  saisissent  les  intelligences  et  les  gagnent  à  une  idée. 
On  la  rend  triviale,  sans  qu'elle  devienne  populaire.  Ce  vice  de  la  doctrine  est 
très-frappant  dans  l'ouvrage  de  M.  Briancourt.  En  exposant  le  système  dans  une 
sorte  de  roman  dialogué,  M.  Briancourt  a  cru  que  l'étude  en  serait  plus  attrayante, 
et  il  n'est  parvenu  qu'à  lui  ôter  son  caractère  original.  Le  dialogue  sur  des  ma- 
tières sociales  et  politiques  est  soumis,  d'ailleurs,  à  des  conditions  sévères,  sous 
peine  de  devenir  plal  et  ennuyeux.  Si  on  met  en  scène,  comme  l'écrivain  fourié- 
riste,  des  personnages  vulgaires,  on  tombe  infailliblement  dans  des  familiarités 
de  mauvais  goût.  Pour  traiter  des  matières  sérieuses,  il  faut  supposer  des  interlo- 
cuteurs familiers  avec  de  pareilles  discussions.  Quand  on  rassemble,  pour  con- 
verser sur  un  mode  nouveau  de  sociabilité,  un  pharmacien,  un  juge  de  paix,  un 
chef  d'escadron  en  retraite,  et  quelques  autres  honnêtes  gens  aussi  peu  accoutumés 
à  débattre  des  sujets  philosophiques,  on  se  condamne  d'avance  à  abaisser  un  lan- 
gage qui  devrait  toujours  être  noble  et  digne.  Il  n'est  point  étonnant  dès  lors  que 
l'écrit  dont  nous  parlons  soit  semé  d'objections  banales,  de  comparaisons  risquées 
et  d'expressions  communes.  Fourier  ne  se  fait  pas  faute  de  vulgarités  pareilles;  le 
caractère  original  de  son  style  empêche,  sinon  qu'on  s'en  aperçoive,  du  moins 
qu'on  en  soit  blessé.  Ses  disciples  ont  tout  à  perdre  à  le  suivre  dans  celte  voie  : 
eroire  attirer  les  masses  en  leur  parlant  un  langage  trivial,  c'est  se  méprendre  sur 
leurs  sentiments. 

Les  écrivains  radicaux,  tout  en  réclamant,  pour  la  plupart,  une  révolution  so- 
ciale, n'aspirent  pas  à  transformer  les  conditions  traditionnelles  de  l'humanité 
aussi  complètement  que  le  voudraient  les  communistes  et  les  fouriéristes.  L'école 
radicale  nous  a  paru  du  reste  extrêmement  divisée  sur  la  question  du  travail. 
Néanmoins,  malgré  ses  dissidences  intérieures,  un  signe  remarquable  caractérise 
assez  généralement  ses  efforts,  et  les  revêt  d'une  certaine  uniformité.  On  semble 
d'accord  pour  sommer  le  gouvernement  d'organiser  le  travail  et  de  résoudre  par 
des  lois  le  problème  économique.  J'aperçois,  il  est  vrai,  des  réserves  sur  la  consti- 
tution du  pouvoir  politique  qui  serait  le  mieux  en  mesure  de  devenir  le  directeur 
général  de  l'industrie  :  mais  le  trait  principal  n'eu  subsiste  pas  moins  :  la  tendance 


468  de  l'organisation 

prononcée  à  conférer  au  gouvernement  une  action  considérable.  Les  uns  deman- 
dent que  le  pouvoir  central  devienne  le  régulateur  suprême  de  la  production,  et 
fonde  des  ateliers  sociaux;  les  autres  soutiennent  qu'il  doit  assurer  du  travail  aux 
ouvriers,  et  fixer  les  salaires,  comme  s'il  disposait  de  toutes  les  influences  qui  en 
occasionnent  les  fréquentes  variations. 

Cette  attitude  nouvelle  de  l'école  radicale,  cette  réaction  inattendue  contre  les 
principes  de  liberté,  ne  sont  pas  les  faits  les  moins  significatifs  de  notre  époque,  ni 
les  moins  utiles  à  méditer.  Le  pouvoir  est  loin  de  chercher  à  sortir  du  cercle  de 
son  action  ;  il  ne  prétend  point  devenir  l'arbitre  quotidien  et  responsable  de  l'in- 
dustrie, et  maîtriser  des  conditions  sur  lesquelles  il  ne  peut  exercer  qu'une  in- 
fluence indirecte.  Il  résiste  à  des  sollicitations  multipliées;  il  répudie  une  part  trop 
étendue,  contraire  aux  vrais  principes,  qui  dispenserait  l'individu  de  prévoyance, 
diminuerait  ses  efforts  personnels  au  grand  préjudice  de  sa  dignité  morale,  et  ne 
pourrait  pas  réaliser  des  espérances  follement  conçues.  D'où  viennent,  au  contraire, 
les  sollicitations  nouvelles  des  radicaux?  Si  nous  nous  reportons  au  delà  de  la  ré- 
volution de  juillet,  le  parti  libéral  n'aurait  point  songé  à  mettre  ainsi  entre  les 
mains  d'un  gouvernement  la  direction  du  travail,  à  lui  livrer  l'industrie  organisée 
et  dépendante.  Quelle  opposition  eût  alors  soulevée  une  prétention  pareille,  si  elle 
avait  osé  se  produire!  Que  s'est-il  donc  passé?  Est-ce  que  l'école  radicale  renonce 
à  ses  antécédents?  Non;  mais  elle  a  subi  l'influence  des  événements  même  contre 
lesquels  elle  a  inutilement  protesté.  Sous  la  restauration,  une  défiance  irrésistible 
s'éveillait  au  sein  du  pays  devant  chaque  manifestation  du  pouvoir,  défiance  légi- 
time, car  le  gouvernement,  malgré  des  services  réels  et  un  désir  de  bien  administrer 
auquel  on  n'a  pas  encore  rendu  pleine  justice,  se  posait  politiquement  en  ennemi 
de  la  société  renouvelée  ;  il  se  montrait  incapable  de  la  comprendre  et  de  la  diriger. 
La  révolution  de  juillet  a  mis  fin  à  cet  antagonisme  :  elle  a  conquis  un  gouverne- 
ment pour  les  idées  nouvelles  et  les  nouveaux  intérêts.  Les  conséquences  de  ce 
grand  changement,  qui  constituent  la  force  morale  de  l'établissement  de  1830, 
éclatent  jusque  dans  le  langage  de  ses  adversaires.  Si  l'esprit  de  défiance  n'a  pas 
été  étouffé,  il  est  devenu  moins  vif,  moins  général.  On  a  un  peu  perdu  l'habitude 
de  regarder  le  pouvoir  comme  nécessairement  ennemi.  C'est  grâce  à  cette  transfor- 
mation lente  et  profonde  de  l'opinion  publique  qu'a  pu  se  produire  l'idée  d'ac- 
croître l'action  du  gouvernement  dans  l'ordre  des  intérêts  industriels. 

On  doit  néanmoins,  au  milieu  du  mouvement  de  l'école  radicale,  faire  aussi  la 
part  des  passions  et  des  entraînements  politiques.  Les  avances  ont*  elles  toujours 
été  sincères?  En  pressant  le  gouvernement  d'agir,  n'a-l-on  jamais  eu  l'intention 
secrète  de  lui  susciter  des  embarras?  N'a -t-on  jamais  pensé  à  le  mettre  dans  cette 
alternative  ou  de  sortir  de  son  rôle  pour  suivre  une  impulsion  téméraire,  ou  de 
donner,  en  résistant  à  cette  impulsion,  l'occasion  de  dire  aux  classes  laborieuses 
qu'il  se  préoccupait  peu  de  leur  sort?  Plus  d'une  fois  le  ton  des  radicaux  a  permis 
de  leur  imputer  cette  duplicité  mal  déguisée;  mais  qu'importent  les  intentions? 
Il  s'agit  pour  nous  de  voir  si  la  polémique  de  l'école  radicale  a  fourni  de  nouveaux 
et  bons  éléments  à  la  solution  du  problème. 

J'y  ai  vainement  cherché  un  système  complet,  homogène,  qui  pût  satisfaire  des 
esprits  sérieux  et  positifs.  Tout  se  réduit  à  peu  près  à  une  critique  virulente, 
poussée  fréquemment  au  delà  de  toute  mesure  et  de  toute  vérité,  et  à  quelques  pro- 
positions vagues,  déclamatoires.  Rien  déplus  facile  que  de  s'élever  contre  la  con- 
currence :  on  ferme  les  yeux  sur  le  bien  ;  on  généralise  des  accidents  partiels,  et, 


DU    TRAVAIL.  469 

méconnaissant  cette  vérité  que  l'homme  abuse  des  meilleures  choses,  on  attribue 
au  principe  de  la  liberté  un  mal  qui  a  sa  source  dans  l'homme  même.  Il  ne  suffit 
pas  pourtant  d'accuser  l'ordre  actuel,  et  d'invoquer  une  révolution  sociale  et  éco- 
nomique; il  ne  suffit  pas  de  s'écrier  :  L'association  et  la  solidarité  universelles  sont 
un  remède  infaillible  à  tous  les  maux  ;  il  faudrait  encore  nous  montrer  dans  une 
discussion  calme  et  solide  les  moyens  de  constituer  cette  association  solidaire  sans 
nuire  au  développement  de  l'individu,  et  sans  affaiblir  l'industrie  elle-même;  il 
faudrait  nous  prouver  qu'une  fois  établi,  le  nouveau  régime  agirait  efficacement 
dans  le  sens  voulu,  et  ne  tendrait  pas  à  replacer  le  travail  sous  un  joug  dont  la  ré- 
volution française  était  si  fière  de  l'avoir  affranchi.  Oui,  sans  doute,  l'association 
est  un  élément  de  puissance,  et  la  solidarité  peut  devenir  un  utile  appui  contre  les 
vicissitudes  de  l'industrie  ;  mais  on  prétend  faire  violence  aux  volontés,  on  aspire 
à  tirer  du  principe  plus  qu'il  ne  peut  rendre,  on  le  presse  sans  mesure,  et  il  éclate 
entre  des  mains  imprudentes.  La  stérilité  de  la  polémique  radicale,  malgré  des  ef- 
forts ardents  et  répétés,  contribue  à  démontrer  tout  ce  qu'il  y  a  de  chimérique  dans 
l'organisation  du  travail,  quand  on  la  comprend  en  dehors  du  principe  de  la  li- 
berté de  l'industrie  disciplinée  par  des  lois  spéciales  et  favorisée  par  des  institutions 
prévoyantes.  Je  passerais  volontiers  sur  la  faiblesse  des  doctrines,  si  elles  n'étaient 
pas  de  nature  à  répandre  parmi  les  classes  ouvrières  des  enseignements  superficiels 
qui  n'éclairent  point  l'esprit  et  éveillent  des  convoitises  dangereuses.  Ainsi,  pen- 
dant que  d'un  côté  l'école  fait  une  guerre  quelquefois  légitime  à  des  sentiments 
de  cupidité  qui  se  produisent  sous  une  certaine  forme,  elle  en  favorise  d'un  autre 
côté  la  propagation  au  milieu  des  masses  sous  une  forme  différente.  Si  les  radicaux 
tiennent  à  passer  pour  les  amis  sincères  et  désintéressés  des  travailleurs,  ils  doi- 
vent s'abstenir  de  flatter  leurs  passions  et  leurs  mauvais  instincts. 

Quelques  recueils  consacrés  particulièrement  à  la  défense  des  intérêts  des  ou- 
vriers, et  rédigés  par  des  ouvriers  même,  ont  souvent  donné  aux  radicaux  l'exemple 
d'une  louable  modération.  Les  rédacteurs  de  ces  recueils  proposent,  au  nom  des 
travailleurs,  un  mode  d'organisation  de  l'industrie  que  son  origine  même  recom- 
mande à  l'attention.  Ce  système  considère  aussi  l'association  comme  la  seule  ga- 
rantie d'une  juste  récompense  du  labeur  accompli  ;  il  prend  pour  formule  ces  mots  : 
association  du  capital  et  du  travail  !  Que  de  fois  cette  phrase  a  été  prononcée  sans 
être  suffisamment  comprise!  Disons-le  d'abord  :  le  principe  est  juste.  Si  le  travail 
et  le  capital  étaient  séparés  l'un  de  l'autre,  ils  resteraient  stériles  et  improductifs; 
mais  celte  idée,  vraie  en  elle-même,  est  altérée  par  les  applications  proposées. 
Quelques  mots  la  replaceront  sous  son  véritable  jour. 

Le  travail  a  besoin  d'un  capital  qui  le  féconde  ;  comme  les  ouvriers  n'en  ont 
pas,  ou  n'en  possèdent  qu'un  insuffisant,  ils  sont  obligés  de  se  mettre  en  rapport 
avec  les  capitalistes.  De  ce  rapprochement  naît  la  nécessité  d'une  convention  et 
d'un  partage.  Unis  pour  produire,  le  capital  et  le  travail  doivent  recueillir  dans 
les  fruits  la  part  déterminée  par  eux  comme  condition  de  leur  accord.  Si  l'ouvrier 
touche  la  sienne  sous  forme  de  salaire,  elle  sera  nécessairement  réduite,  parce 
qu'elle  est  certaine,  parce  qu'on  la  paie  avant  de  connaître  les  résultats  définitifs 
d'une  spéculation  et  indépendamment  de  toute  perte  possible.  La  portion  qu'il 
sacrifie  sur  un  dividende  éventuel  équivaut  à  une  prime  d'assurance;  elle  le  met 
à  l'abri  des  suites  d'une  mauvaise  affaire.  Serait-il  selon  l'intérêt  de  l'ouvrier  de 
renoncer  au  salaire  certain  pour  une  association  sans  réserve  avec  le  capital?  Ln 
aurail-il  les  moyens?  Dans  la  plupart  des  industries,  on  le  sait,  il  faut  attendre  un 


470  de  l'organisation 

temps  plus  ou  moins  long  avant  de  recueillir  des  bénéfices  ;  l'ouvrier  a  peu  ou 
point  d'avances;  chaque  jour  doit  lui  fournir  son  pain  et  celui  de  sa  famille.  Pas- 
sons cependant  sur  cette  grave  objection.  Qu'arrivera-t-il  si,  au  jour  du  règlement, 
l'entreprise  se  trouve  en  perte  ou  seulement  en  équilibre?  Qui  nourrira  l'ouvrier 
dout  les  ressources  sont  épuisées?  qui  soutiendra  sa  famille  ?  Des  cas  se  rencon- 
trent, surtout  dans  les  spéculations  les  moins  hasardeuses,  où  une  société  plus 
étroite  que  celle  qui  résulte  du  salaire  peut  devenir  avantageuse  aux  maîtres 
comme  aux  ouvriers;  on  en  cite  déjà  des  exemples,  et  l'avenir  les  multipliera; 
mais  il  faut  alors  que  l'ouvrier  possède  déjà  un  petit  capital,  il  est  même  bon  pour 
lui  de  ne  pas  hasarder  l'entière  rémunération  de  son  concours  et  de  continuer  à 
en  recevoir  une  partie  sous  la  forme  assurée  du  salaire.  Tout  dépend  de  faits  par- 
ticuliers, de  circonstances  spéciales  ;  ni  ces  faits,  ni  ces  circonstances,  ne  se  prêlent 
à  une  généralisation  théorique.  Les  maîtres  et  les  ouvriers  sont  seuls  en  mesure 
de  discerner  leur  intérêt.  Une  contrainte  légale  serait  un  présent  funeste  pour  les 
uns  et  pour  les  autres.  En  dehors  de  l'accord  volontaire,  on  ne  recueillerait  que 
des  déceptions  et  du  désordre.  Concluons,  en  dernière  analyse,  que  si  l'association 
du  capital  et  du  travail  est  susceptible  d'être  utilement  introduite,  en  une  certaine 
mesure,  dans  notre  régime  industriel,  elle  ne  pourrait  être,  sans  une  violence  pé- 
rilleuse, substituée  systématiquement  au  principe  de  la  liberté  des  conventions,  et 
devenir  la  loi  uuiverselle  de  l'industrie. 

Le  système  qui  propose  une  hiérarchie  de  conseils  industriels  appartient  égale- 
ment à  des  ouvriers.  Ses  principaux  éléments  sont  indiqués  dans  la  brochure  d'un 
ouvrier  imprimeur,  M.  Adolphe  Boyer,  dont  cette  Revue  s'est  occupée  (1  ).  Ce  projet 
a  été  depuis  repris  et  développé  dans  diverses  publications.  Remarquons  d'abord 
qu'il  penche  singulièrement  vers  certaines  tendances  des  écrivains  radicaux;  il 
finit  presque  toujours  par  charger  l'état  du  sort  des  travailleurs.  Si  des  conseils 
doivent,  en  effet,  fixer  les  salaires  et  assurer  du  travail  au  nom  du  gouvernement, 
l'état  devient  bientôt  un  garant  responsable.  La  question  peut  se  transformer,  à 
tous  moments,  en  une  question  d'impôt  el  d'assistance  publique.  Mieux  vaut,  pour 
les  classes  laborieuses,  l'action  indirecte  du  pouvoir,  laissant  à  chacun  le  soin  de 
lui  même  et  de  son  avenir,  qu'une  intervention  immédiate,  nécessairement  despo- 
tique et  entourée  de  mille  écueils.  Les  détails  du  système  sont  aussi  vicieux  que 
ses  tendances  générales.  La  corporation  communale,  telle  qu'elle  a  été  conçue, 
placée  à  la  base  de  l'échelle,  serait  investie  d'attributions  très-multipliées  et  très- 
complexes;  elle  ne  pourrait  suffire  à  sa  tache.  Vouloir,  par  exemple,  qu'elle  déter- 
mine le  taux  des  salaires,  c'est  lui  supposer,  au  milieu  de  la  solidarité  actuelle  de 
tous  les  intérêts,  la  connaissance  d'une  foule  d'éléments  variables,  le  plus  souvent 
placés  hors  de  sa  phère.  Le  conseil  suprême,  chargé  de  régler  la  production  na- 
tionale, revêtu  d'une  autorité  indépendante  et  rendant  l'action  d'un  ministre  du 
commerce  à  peu  près  superflue,  est  une  combinaison  arbitraire,  sans  aucun  lien 
avec  la  nature  des  choses.  Il  a  fallu  l'aveuglement  d'une  préoccupation  exclusive 
pour  s'imaginer  que  les  décisions  d'un  conseil  nombreux  seraient  plus  rapides  et 
plus  sûres  que  celles  d'un  ministre  responsable.  Le  ministre  du  commerce,  par 
sa  correspondance  quotidienne  avec  les  préfets,  par  des  agents  et  des  inspecteurs 
attachés  à   son  département,  par  les  chambres  de  commerce,  par  les  conseils  de 

(1)  Voyez,  dans  la  livraison  du  ôl  août  1841,  l'article  de  M.  de  Carné  sur  les  Publica- 
tions démocratiques  et  communistes. 


DU    TRAVAIL. 


471 


prud'hommes,  par  les  chambres  consultatives  des  arts  et  manufactures,  etc.,  pos- 
sède des  facilités  d'information  très -diverses  et  très  étendues.  Il  peut  rapprocher 
et  comparer  les  renseignements  transmis,  les  contrôler  les  uns  par  les  autres;  il 
peut  en  demander  de  nouveaux  pour  éclaircir  ies  points  douteux,  et  prescrire  des 
enquêtes  locales.  Affranchi  de  préoccupations  parliculières  ,  il  est  en  mesure  de 
juger  les  choses  dans  leur  ensemble.  Le  conseil  qu'on  propose  en  serait  réduit  à 
des  informations  individuelles,  souvent  dominées  par  une  rivalité  d'intérêts  locaux. 
Après  avoir  entendu  successivement  tous  ses  membres,  il  serait  obligé  ,  avant 
d'agir,  de  discuter  et  de  se  mettre  d'accord.  Combien  de  complications  et  de  détours 
sous  prétexte  de  simplifier  les  choses! 

Que  le  travail  libre  forme  des  associations  libres,  que  les  métiers  affranchis  se 
donnent  des  syndicats  volontaires  qui  suppléent  avantageusement  à  l'action  tou- 
jours un  peu  suspecte  des  lois  de  police,  l'ordre  industriel  existant  pourrait, 
moyennant  certaines  précautions,  se  prêter  à  ces  garanties  et  revenir  un  peu  sur 
l'interdiction  prononcée  par  les  lois  de  1791.  Il  admet,  d'ailleurs,  divers  conseils 
qui  secondent  avec  avantage  l'administration  de  l'industrie  et  du  commerce.  Ce 
sont  là  des  éléments  de  l'organisation  du  travail.  L'erreur  du  système  que  nous 
désignons  sous  le  nom  de  système  des  conseils  industriels  consiste  à  vouloir  agrandir 
démesurément  le  rôle  et  la  portée  de  ces  conseils,  qu'il  reconstitue  dans  un  esprit 
envahissant,  exclusif,  et,  je  dois  ajouter,  rétrograde. 

Si  les  théories  d'organisation  dont  j'ai  parlé  ne  s'appuient  pas  ioutes  sur  une 
petite  école,  elles  sont  entourées,  du  moins,  d'un  certain  nombre  de  suffrages; 
elles  ne  se  présentent  pas  comme  une  opinion  individuelle  et  isolée.  Voici  un  der- 
nier projet,  qui  n'a  que  son  auteur  pour  partisan,  et  qui  ne  semble  pas  destiné  à 
en  réunir  d'autres.  J'en  parle,  néanmoins,  à  cause  de  son  caractère  étrange,  inat- 
tendu, et  parce  qu'il  offre  un  sujet  de  réflexions  utiles  sur  le  devoir  des  classes 
les  plus  favorisées  envers  les  classes  laborieuses.  Ce  système  est  exposé  dans  un 
livre  intitulé  Du  Paupérisme,  par  M.  Marchand.  On  peut  l'appeler  système  de  res- 
triction de  la  liberté  des  masses.  Les  classes  laborieuses,  affirme  M.  Marchand, 
sont  avilies;  elles  ont  perdu  la  conscience  de  leur  dignité  ;  en  attendant  qu'elles 
aient  repris  leur  rang,  il  faut  les  contenir  et  leur  enlever  une  liberté  funeste.  Sans 
un  régime  très-sévère,  elles  ne  cesseront  point  de  se  nuire  à  elles-mêmes  et  à  la 
société.  Voilà  en  quel  sens  M.  Marchand  réclame  l'organisation  du  travail.  Que  le 
bien-être  du  peuple  soit  intimement  lié  à  sa  condition  morale  et  intellectuelle, 
c'est  une  idée  juste;  mais  elle  a  entraîné  dans  des  exagérations  impraticables  un 
esprit  raide,  peu  judicieux,  qui  se  place  en  dehors  de  la  réalité  et  ne  recule  devant 
aucune  des  conséquences  de  son  principe.  Les  règlements  disciplinaires  de  M.  Mar- 
chand reviennent  à  établir  sur  une  grande  échelle  une  sorte  de  surveillance  de 
haute  police.  L'ouvrier  aurait  constamment  en  face  de  lui  un  agent  chargé  de 
suivre  ses  mouvements  et  de  réprimer  ses  écarts.  Ce  projet  ne  se  borne  pas  aux 
manufactures,  il  embrasse  toutes  les  professions.  Alin  de  soumettre  plus  aisément 
à  la  surveillance  et  aux  règles  disciplinaires  les  ouvriers  qui  travaillent  hors  des 
fabriques,  on  les  grouperait  en  corporations.  Les  familles  ouvrières  assistées  par 
les  bureaux  de  charité  reçoivent  déjà  des  visiteur!  chargés  de  constater  les  besoins 
et  de  vérifier  l'emploi  des  secours  :  c'est  une  conséquence  de  tout  système  de 
bienfaisance  publique,  conséquence  fâcheuse  sous  certains  rapports,  et  cependant 
inévitable;  mais  de  quel  droit  épier  la  vie  de  l'ouvrier  qui  ne  réclame  aucun  se- 
cours, et  venir  exercer  des  visitas  domiciliaires  chez  celui  qui  vit  de  son  travail 


472  de  l'organisation 

sans  demander  rien  a  personne  ?  De  quel  droit  !  réplique  M.  Marchand  ;  est-ce 
qu'on  peut  dire  de  lui,  dans  la  situation  où  il  est,  qu'il  n'aura  jamais  besoin,  sui- 
vant toute  apparence,  de  recourir  à  la  société?  Cette  éventualité  paraît  suffirez 
l'auteur  pour  légitimer  les  soupçons  et  motiver  la  mesure. 

Il  n'est  pas  nécessaire,  j'imagine,  de  discuter  de  pareilles  propositions.  Sans 
parler  de  ses  autres  défauts,  ce  mode  haineux  d'organiser  l'industrie  a  celui  d'être 
impraticable.  Nous  ne  vivons  pas  dans  un  temps  où  une  partie  de  la  société  puisse 
faire  peser  sur  l'autre  une  législation  draconienne,  et,  par  une  inégalité  révoltante, 
rendre  les  conditions  de  la  vie  plus  dures  pour  certaines  classes  que  ne  le  com- 
portent les  différences  résultant  de  l'état  social.  Sans  doute,  M.  Marchand  se  pro- 
pose l'avantage  des  travailleurs  pour  dernier  but  de  ses  efforts,  mais  il  se  trompe 
de  route  et  place  le  terme  trop  loin.  Sa  pensée  bienveillante  se  résume  un  peu 
sèchement  en  cet  adage  d'une  justesse  équivoque  :  Qui  aime  bien  châtie  bien.  Le 
devoir  et  l'intérêt  des  classes  supérieures  leur  commandent  de  chercher  à  guider 
les  classes  laborieuses,  à  réformer  les  mauvaises  habitudes,  et  à  favoriser  par  des 
institutions  sages  le  développement  des  idées  d'ordre  et  d'économie.  L'ilotisme  des 
travailleurs,  fût-il  possible,  ne  conduirait  point  au  but.  Hâtons-nous  de  le  dire, 
M.  Marchand  fait  violence  à  son  esprit,  quand  il  traite  de  l'organisation  de  l'in- 
dustrie; ce  n'est  point  là  l'objet  de  ses  études;  il  n*a  pas  une  idée  exacte  du 
sujet;  la  question  lui  apparaît  à  travers  d'épais  nuages;  il  manque  de  doctrines 
économiques  comme  de  vues  sociales  et  politiques.  Il  a  étudié,  au  contraire,  avec 
quelque  soin  certaines  institutions  de  bienfaisance.  Pourquoi  ne  pas  rester  sur  ce 
terrain,  qui  lui  était  connu?  Pourquoi  se  perdre  dans  une  introduction  absolu- 
ment inutile  ?  Nous  avons  un  système  de  plus,  mais  la  question  n'y  a  rien  gagné. 

Si  nous  jetons  un  regard  en  arrière,  nous  sommes  loin  de  l'intervention  absolue 
du  gouvernement  dans  le  régime  industriel.  Le  gouvernement  n'est  plus  ni  un 
entrepreneur  général,  ni  un  régulateur  suprême,  ni  un  garant  responsable  du  sort 
des  classes  laborieuses;  il  est  réduit  à  un  rôle  de  police  inquisitorialeet  tracassière. 
Ici  s'arrête  ie  mouvement  vers  l'organisation  du  travail;  la  résistance  qu'il  a  pro- 
voquée réclame  maintenant  notre  attention.  On  ne  rencontrera  plus  sur  ce  nou- 
veau terrain  des  partis  politiques  caché*  derrière  des  théories,  on  va  se  trouver 
en  face  de  doctrines  économiques  qui  se  produisent  sans  arrière-pensée,  et  peu- 
vent être  étudiées  du  seul  point  de  vue  de  la  science. 


III.   LES    PARTISANS   DE    LA  LIBERTÉ    ILLIMITÉE    DU    TRAVAIL. 


A  entendre  les  partisans  de  la  liberté  absolue,  les  adversaires  de  toute  disci- 
pline industrielle,  on  dirait  qu'en  Fiance  le  travail  est  encore  asservi,  et  que  nous 
avons  à  entreprendre  la  conquête  d'un  grand  principe  méconnu.  De  quoi  s'agit-il 
cependant,  même  dans  le  cercle  de  leurs  idées?  De  supprimer  quelques  tutelles 
administratives  et  quelques  moyens  préventifs.  L'école  économique  ultra-libérale 
se  révolterait  moins,  j'imagine,  contre  les  rares  conditions  réglementaires  de  l'or- 
dre existant,  si  elle  ne  voyait  pas  en  face  d'elle  des  propositions  qui  tendent  à 
porter  une  atteinte  sérieuse  à  la  liberté.  Se;;  doctrines  sont  une  réaction  contre 
des  doctrines  extrêmes;  elles  subissent  la  loi  commune  à  toutes  les  réactions  : 
elles  sont  elles-mêmes  exagérées.  Déterminer  les  actes  coupables  et  nuisibles,  pro- 


DU    TRAVAIL,  473 

ooncer  des  peines  et,  quand  il  y  a  lieu,  des  dommages-intérêts,  telle  est,  à  ses 
yeux,  la  seule  part  du  pouvoir  social.  Hostile  à  toute  pensée  d'organisation  de 
l'industrie,  comment  cette  école  se  rallie-t-elle  au  mouvement  dont  nous  suivons 
les  manifestations  et  les  péripéties?  Elle  s'y  rattache  par  son  opposition  même; 
elle  forme  un  côté  du  tableau;  elle  est  un  contre-poids.  D'autres  convient  l'auto- 
rité à  une  intervention  excessive;  elle,  au  contraire,  fait  ressortir,  en  les  grossis- 
sant, les  dangers  de  la  centralisation  industrielle. 

M.  Ch.  Dunoyer,  dans  un  livre  sur  la  Liberté  du  travail,  qui  reproduit  et  com- 
plète ses  travaux  antérieurs,  vient  d'exposer  les  enseignements  de  cette  école;  il 
en  a  déduit,  sans  hésiter,  les  dernières  conséquences.  Le  gouvernement  doit  laisser 
le  travail  à  son  indépendance  entière,  et  s'abstenir  de  lui  imposer  des  règles. 
Toutes  les  mesures  de  précaution  sont  condamnées  :  point  d'enquêtes,  point  d'in- 
terdictions, point  d'autorisations  préalables,  jamais  de  surveillance  et  d'inspection 
préventive.  Ainsi  la  loi  sur  le  travail  des  enfants,  le  décret  de  1810  et  les  ordon- 
nances relatives  aux  établissements  insalubres,  les  règlements  concernant  l'emploi 
des  machines  à  vapeur,  et  toutes  les  dispositions  analogues,  sont  aux  yeux  de 
M.  Dunoyer  des  erreurs  graves  en  législation  économique.  Cette  théorie  n'est  pas 
rassurante.  Combien  de  malheurs  occasionnés  par  l'imprudence  ou  la  cupidité  ne 
pourraient  être  réparés  par  des  dommages-intérêts!  Ne  vaut-il  pas  mieux  les  pré- 
venir en  assujettissant  la  liberté  à  quelques  conditions?  Punir  est  bien  aussi  un 
moyen  de  prévenir,  mais  c'est  le  dernier  de  tous,  c'est  Yultima  ratio  de  la  société 
à  l'égard  de  ses  membres  ;  elle  ne  doit  en  user  qu'avec  discernement  et  réserve. 
La  liberté  absolue  tendrait  trop  les  ressorts  du  pouvoir  répressif,  sans  apporter 
néanmoins  des  garanties  suffisantes  à  la  sécurité  publique.  Ce  n'est  point  là  une 
idée  pratique.  M.  Dunoyer,  il  est  vrai,  s'en  inquiète  fort  peu;  il  a  parlé  quelque 
part  avec  beaucoup  d'ironie  des  esprits  pratiquas,  «  Dans  ce  temps-ci,  dit-il,  on 
les  a  souvent  exaltés  au  préjudice  des  hommes  de  pensée.  »  Je  ne  le  nie  point  ; 
mais  M.  Dunoyer  niera-l-il  que  le  mérite  des  hommes  de  théorie,  le  signe  de  leur 
supériorité,  soit  d'émettre  eux-mêmes  des  idées  pratiques?  Ne  pas  dédaigner  les 
théories,  mais  n'admettre  que  celles  qui  peuvent,  en  dernière  analyse,  devenir  une 
réalité  et  produire  de  bons  résultats,  telle  est,  je  crois,  la  véritable  maxime.  Si  on 
doit  laisser  à  l'esprit  un  champ  vaste  pour  ses  spéculations,  il  doit  lui-même 
s'imposer  la  souveraineté  du  bon  sens  qui  marque  les  idées  justes  d'un  sceau  indé- 
lébile. 

M.  Dunoyer  est  malheureusement  enclin  à  exagérer  la  vérité.  Celte  tendance 
fâcheuse  de  la  pari  d'un  esprit  distingué  éclate  en  cent  endroits  de  son  livre.  Voici 
une  idée  juste,  ingénieuse,  qui  ne  manque  pas  d'un  certain  caractère  de  nou- 
veauté ;  tournez  quelques  pages,  et  elle  vient  aboutira  des  conséquences  grosses 
d'erreurs  et  de  périls.  Cette  observation  frappera  bien  vile  tous  ceux  qui  liront 
l'ouvrage  de  M.  Dunoyer;  elle  suffit  pour  en  faire  apprécier  la  valeur  philoso- 
phique. 

On  peut  analyser  ce  livre  en  trois  propositions  :  la  liberté  industrielle,  affran- 
chie de  ses  dernières  entraves,  est  la  tin  vers  laquelle  marchent  les  peuples  et  le 
suprême  bonheur  où  puissent  atteindre  les  sociétés  humaines;  plus  les  mœurs 
s'améliorent,  plus  les  esprits  s'éclairent,  et  plus  le  but  se  rapproche  ;  si  les  nations 
s'attardent  sur  la  route,  ce  n'est  jamais  au  gouvernement  qu'il  faut  s'en  prendre, 
mais  à  elles-mêmes.  Je  n'aurais  rien  à  dire  contre  ces  propositions  entendues  dans 
un  sens  modéré  :  elles  seraient  bonnes  à  répandre,  et  pourraient  servir  les  intérêts 


474  de  l'organisation 

de  la  civilisation  ;  malheureusement,  le  commentaire  et  les  développements  les 
faussent  et  les  dénaturent,  la  dernière  surtout  devient  extrêmement  dangereuse. 
M.  Danoyer  ne  se  lasse  point  de  s'écrier  :  Le  gouvernement  est  toujours  ce  que 
l'état  d'une  nation  veut  qu'il  soit;  l'initiative  des  améliorations  appartient  aux 
peuples  ;  les  excès  reprochés  au  pouvoir  sont  le  fait  de  la  population  considérée 
dans  son  activité  collective;  les  maux  des  peuples  ne  sont  imputables  qu'à  leurs 
propres  fautes.  Oui,  sans  doute,  l'influence  de  la  société  sur  son  gouvernement  est 
une  loi  incontestable  ;  si  cette  influence  est  plus  ou  moins  étendue,  plus  ou  moins 
active,  elle  n'est  jamais  tout  à  fait  absente  d'un  pays.  Gardons-nous  d'en  conclure, 
d'un  ton  dogmatique,  que  les  gouvernements  sont  innocents  de  tout  mal  et  doi- 
vent être  absous  de  tout  reproche,  que  la  société  seule  est  coupable,  et  qu'on  a 
tort  d'accuser  telle  ou  telle  forme  politique.  Mille  circonstances  indépendantes  de 
la  volonté  d'un  peuple  n'ont-elles  jamais  maintenu  un  gouvernement  oppressif  et 
des  institutions  funestes?  Les  annales  'les  nations  sont  remplies  de  ces  exemples; 
on  ne  résume  pas  aussi  aisément  la  philosophie  de  l'histoire  en  un  aphorisme  sen- 
tencieux. Tous  les  publicistes  ont  reconnu  la  double  action  des  mœurs  sur  les  lois 
et  des  lois  sur  les  mœurs.  On  ne  s'était  point  encore  représenté  les  gouvernements 
comme  des  personnifications  impassibles  de  lésât  social,  incapables  d'erreurs  et 
incapables  de  bien.  Dites  aux  peuples  de  se  rendre  dignes  de  la  liberté  ;  dites-leur 
que  leur  sort  est  pour  beaucoup  entre  leurs  mains,  que  leur  avenir  dépend  pour 
beaucoup  de  leur  propre  volonté;  s'ils  veulent  s'élever  à  une  condition  meilleure, 
qu'ils  développent  leurs  bons  instincts,  qu'ils  contiennent  les  mauvais,  qu'ils  se 
pénètrent  de  leurs  devoirs,  luttent  et  travaillent  sans  cesse,  et  ne  perdent  pas  un 
temps  précieux  à  rêver  des  révolutions  politiques.  Voilà  d'excellents  conseils; 
mais  distinguez  donc  en  même  temps  le  caractère  des  institutions  :  les  unes  favo- 
risent le  mouvement  vers  le  bien,  les  autres  le  contrarient  ou  l'étoufFent.  En  vou- 
lant réagir  trop  vivement  contre  l'opinion  qui  rapporte  tout  au  pouvoir  social, 
M.  Dunoyer  s'est  mépris  sur  le  rôle  du  gouvernement,  sur  son  influence,  sur  sa 
responsabilité,  comme  sur  la  vertu  des  institutions  dans  leurs  rapports  avec  la 
moralité  et  la  liberté  des  peuples. 

Le  tableau  qu'il  trace  de  la  vie  industrielle  nous  paraît  également  manquer 
d'exactitude.  Après  avoir  rappelé  les- états  sociaux  par  lesquels  les  peuples  ont 
passé,  M.  Dunoyer  s'applique  à  démontrer  que  le  bonheur  suit  les  progrès  de 
l'industrie.  Je  n'entends  pas  contester  absolument  cette  proposition  qui  contredit 
le  brillant  paradoxe  de  Rousseau  ;  mais,  quand  M.  Dunoyer  pas^e  de  la  spécula- 
tion à  l'étude  des  laits,  je  ne  puis  consentir  à  suivre  son  apologie  jusqu'au  bout. 
Les  appréciations  ne  sont  ni  complètes  ni  impartiales;  l'observation  a  seule- 
ment porté  sur  une  partie  des  éléments.  La  vie  industrielle  développe  cer- 
tains côtés  de  l'activité  humaine;  elle  les  développe  à  sa  façon,  sous  certaines 
formes  et  en  suivant  des  lois  qui  lui  sont  particulières.  Le  premier  mérite  de 
l'esprit  industriel,  c'est  de  stimuler  l'effort  de  l'homme,  de  secouer  sa  torpeur,  de 
l'arracher  à  l'indolence  et  aux  maux  dont  elle  est  la  source;  il  soutient,  il  déve- 
loppe l'énergie  individuelle,  et,  en  dirigeant  nos  forces  vers  un  but  commun,  il 
conduit  à  ces  grands  résultats  qui  accroissent  la  sphère  des  conquêtes  sur  le 
monde  physique  et  rendent  véritablement  l'homme  le  roi  de  la  nature.  Voilà  de 
grands  et  sérieux  avantages.  L'industrie  accroît-elle  dans  une  égale  proportion  le 
cercle  moral  de  l'individu?  Les  faits  ordinaires  nous  montrent  que,  si  elle  aug- 
mente son  activité,  c'est  en  vue  de  lui-même  et  de  son  propre  bien;  elle  ne  lui  met 


DU    TRAVAIL.  475 

pas  devant  les  yeux  un  noble  but  étranger  à  son  intérêt  personnel.  Elle  crée  des 
volontés  actives,  infatigables;  elle  ne  produit  guère  ces  grandes  personnalités  qui 
n'aspirent  à  s'élever  que  pour  agir  plus  loin  autour  d'elles,  qui  recherchent  l'im- 
portance morale  plutôt  que  la  fortune.  L'esprit  industriel  porte  l'homme  vers  les 
détails,  il  l'habitue  à  tenir  grand  compte  des  petites  choses;  s'il  le  rend  plus 
habile,  plus  clairvoyant  pour  certaines  œuvres,  il  limite  sa  vue  et  le  détourne  des 
idées  générales. 

En  provoquant  au  travail,  l'industrie  exerce  une  influence  salutaire;  le  travail  est 
moral  de  sa  nature;  il  est  ennemi  du  désordre  et  contient  les  passions.  Le  spec- 
tacle des  fortunes  qu'il  édifie  est  un  spectacle  foriitiaui  et  un  encouragement  utile. 
Cependant,  à  côté  de  ces  succès  laborieux  dont  l'œil  saisit  l'origine  et  les  dévelop- 
pements, un  siècle  industriel  ne  présente-t-il  pas  aussi  des  fortunes  rapides,  nées 
d'un  hasard,  d'un  mouvement  factice,  qui  ne  supposent  ni  efforts  préalables,  ni 
valeur  personnelle?  N'est-ce  pas  là  un  mal  moral  très-profond?  Tous  les  temps, 
tous  les  principes,  peut-on  dire,  offrent  de  pareils  exemples  et  de  semblables  acci- 
dents; oui,  mais  la  portée  s'en  trouve  contenue  dans  un  cercle  plus  ou  moins 
large.  Quand  ces  exemples  s'adressent  directement  aux  masses,  ils  sont  plus  per- 
nicieux; ils  tendent  à  arracher  des  esprits  abusés  au  solide  terrain  du  travail 
persévérant,  de  l'ordre,  de  l'économie,  pour  les  jeter  dans  le  tourbillon  des  affaires 
aléatoires  et  dans  les  incertitudes  du  jeu  industriel.  Ces  distinctions  et  beaucoup 
d'autres,  également  importantes,  soit  de  l'ordre  moral,  soit  de  l'ordre  politique, 
sont  omises  par  M.  Dunoyer;  elles  étaient  indispensables,  cependant,  à  la  vérité 
d'un  tableau  de  la  vie  industrielle,  envisagée  d'un  point  de  vue  élevé  et  sous  toutes 
ses  faces. 

Je  ne  blâme  pas  l'auteur  de  for  Liberté  du  travail  d'avoir  une  idée  fixe  sur  l'in- 
dustrie et  de  la  suivre  avec  entraînement.  Je  ne  puis  toutefois  me  défendre  de  la 
crainte  qu'il  n'ait  conçu  cette  idée  et  ne  s'y  soit  attaché  avant  l'examen  des  faits; 
il  a  ensuite  interrogé  les  phénomènes  économiques  au  profit  de  cette  opinion  pré- 
maturée, en  omettant  ceux  qui  la  contrariaient.  Je  crois  encore  qu'il  confond 
quelquefois  l'industrie,  cette  lutte  étemelle  de  l'homme  contre  les  forces  du  monde 
extérieur,  avec  le  fait  de  la  prédominance  exclusive  des  idées  industrielles.  L'in- 
dustrie est  destinée  à  poursuivre  toujours  une  mission  qui  s'agrandit  par  ses  pro- 
pres succès  ;  le  fait  de  la  prédominance  des  idées  industrielles  est  un  pur  accident 
dans  l'histoire.  Beaucoup  de  personnes  le  regardent,  il  est  vrai,  comme  définitif; 
à  les  entendre,  le  monde  serait  voué  à  ce  nouvel  état  exclusivement  et  pour 
jamais.  Toutes  les  influences  qui  ont  prédominé  à  des  moments  plus  ou  moins 
longs  s'étaient  aussi  flattées  d'un  règne  immortel.  Comme  le  temps  s'est  joué  de 
ces  prétentions  orgueilleuses  !  En  regardant  derrière  nous,  nous  apercevons  ces 
puissances  d'un  jour  tombées  les  unes  après  les  autres  sur  la  route  des  siècles.  La 
domination  exclusive  des  idées  industrielles  passera  de  même.  Que  veut  dire 
M.  Dunoyer  par  la  vie  industrielle?  Entend-il  parler  de  cet  empire  jalou\  et  éphé- 
mère? Je  le  répèle,  son  langage  le  ferait  croire.  Ce  serait  une  erreur  capitale.  Lui 
qui  si  souvent  perd  de  vue  la  réalité  dans  ses  doctrines,  il  aurait  ici,  par  un  retour 
malheureux,  méconnu  les  lois  du  mouvement  historique  en  se  préoccupant  trop 
de  la  réalité  d'un  jour. 

Une  dernière  question  pour  revenir  au  régime  de  l'industrie  :  le  système  de 
l'exclusion  complète  du  gouvernement  conviendrait-il  à  notre  société?  Chaque 
peuple  a  ses  traditions  et  ses  habitudes;  l'ordre  industriel  doit  infailliblement  s'en 


576  SE     L  ORGANISATION 

ressentir.  Il  ne  saurait  être  coulé  partout  dans  un  moule  uniforme.  Eh  bien!  en 
laissant  de  côté  toutes  les  autres  objections,  notre  société  serait  encore  mal  choisie 
pour  l'expérience  proposée.  Nous  sommes  accoutumés  à  voir  agir  le  gouverne- 
ment, à  compter  sur  lui;  nous  avons  des  habitudes  de  centralisation  Qu'on  s'en 
plaigne  ou  qu'on  s'en  applaudisse,  les  faits  sont  là;  ils  parient  assez  haut.  Si  la 
manie  réglementaire  profitait  de  cette  disposition  pour  envahir  chaque  jour  un  nou- 
veau terrain,  la  résistance  deviendrai!  nécessaire;  mais,  en  repoussant  radicalement 
toute  intervention  et  tout  concours  de  l'état,  M.  Dunoyer  empiète  sur  une  action 
légitime,  conforme  aux  principes  généraux,  et  de  plus  nécessitée  par  les  habitudes 
du  pays.  La  vérité  pratique  se  complaît  dans  les  milieux  ;  elle  nous  paraît  ici  pla- 
cée à  une  dislance  égale  des  enseignements  de  M.  Dunoyer  et  de  ceux  qu'il  pour- 
suit de  ses  attaques.  Ne  soyons  ni  les  partisans  aveugles  ni  les  adversaires  outrés 
du  régime  réglementaire  ;  sans  prétendre  empêcher  tous  les  abus,  ne  laissons  pas 
se  produire  ceux  qui  tombent  raisonnablement  sous  le  coup  des  mesures  préven- 
tives. Il  restera  toujours,  hélas  !  un  champ  assez  vaste  à  la  répression  judiciaire. 

Deux  ouvrages  qui  ont  été  récemment  l'objet  d'un  rapport  et  d'une  discussion 
à  l'Académie  des  sciences  morales  et  politiques  se  rattachent  par  beaucoup  de 
liens  aux  doctrines  de  M.  Dunoyer  :  nous  voulons  désigner  l'essai  de  M.  Morin  sur 
l'Organisation  du  travail  et  l'avenir  des  classes  laborieuses,  et  celui  de  M.  Dupuy- 
node  sur  les  Lois  du  travail  et  les  classes  ouvrières.  Toutefois  ces  deux  livres  sont 
moins  exclusifs  à  l'égard  du  pouvoir  social.  Le  premier  surtout  atteste  un  esprit 
de  sage  mesure;  l'auteur  sait,  en  général,  faire  la  part  de  l'individu  et  celle  du 
gouvernement.  11  apprécie  sans  aigreur  les  utopies  et  les  paradoxes  contemporains, 
et  développe  ses  vues  sans  espérances  désordonnées.  M.  Dupuynode  cède  avec  plus 
d'entraînement  aux  inspirations  de  l'école  à  laquelle  il  appartient;  il  se  montre 
trop  optimiste  dans  son  plaidoyer  en  faveur  de  la  concurrence.  Il  aurait  mieux 
valu  borner  l'éloge  à  quelques  grands  traits,  et,  entrant  plus  profondément  dans 
le  mouvement  auquel  nous  assistons,  en  discuter  les  éléments  divers,  pour  faire 
sortir  d'une  comparaison  impartiale  la  supériorité  éprouvée  du  principe  de  la 
liberté.  L'agitation  fomentée  contre  la  concurrence  ne  saurait  résister  à  une  appré- 
ciation calme  et  méthodique  qui  ne  s'arrête  point  aux  apparences  et  sonde  la 
réalité.  Quel  est  en  effet  le  caractère  de  cette  agitation  factice?  Se  distingue-t-elle 
par  la  fécondité  des  vues,  la  variété  des  idées,  l'abondance  des  découvertes?  Non, 
elle  est  essentiellement  critique;  elle  attaque,  elle  dénigre,  elle  condamne  avec 
une  insigne  prévention  et  une  partialité  préconçue,  et  puis,  quand  elle  veut  s'affir- 
mer elle-même  et  se  produire,  sa  fougue  aboutit  à  l'impuissance. 

Nous  n'entendons  pas  condamner  en  masse  tous  les  ouvrages  de  critique  écono- 
mique. Quand  des  travaux  de  cette  nature  reposent  sur  des  études  sérieuses, 
quand  ils  restent  dans  les  termes  de  la  science,  ils  préparent  les  esprits  à  des 
distinctions,  que  les  auteurs  n'ont  pas  toujours  faites,  entre  le  mal  qui  tient  aux 
imperfections  de  la  nature  humaine  et  celui  qui  dérive  de  lois  arbitraires  et  tran- 
sitoires, entre  les  changements  compatibles  avec  les  conditions  d'une  société  et 
ceux  qui  leur  répugnent.  C'est  aux  esprits  politiques  que  revient  ensuite  la  lâche 
d'approprier  les  mesures  aux  besoins  sociaux  et  de  les  mettre  en  harmonie  avec 
des  exigences  souvent  hostiles.  On  leur  reproche,  quelquefois  avec  justesse,  d'être 
un  peu  lents  et  un  peu  timorés;  toutefois,  s'il  y  a  dans  une  idée  une  somme  suffi- 
sante de  raison  ,  ils  finissent  toujours  par  l'accueillir,  et  ils  la  débarrassent  de 
l'alliage  qui  souvent  en  compromettait  le  succès. 


DU    TRAVAIL.  477 

C'est  en  ce  sens  que  le  mouvement  économique  de  notre  époque  n'aura  pas  été 
stérile.  Il  tient  d'ailleurs  l'attention  publique  éveillée  sur  un  ordre  de  faits  qui 
méritent  de  l'occuper.  Si  un  bon  régime  industriel  peut  être  aidé  par  certaines 
lois,  par  certaines  institutions,  il  doit  avant  tout  procéder  des  mœurs  et  s'ap- 
puyer sur  des  idées  reçues.  Or,  l'influence  que  produit  peu  à  peu  sur  nous  cette 
sollicitude  pour  les  intérêts  des  classes  ouvrières,  dont  tant  d'écrits  sont  les  témoi- 
gnages, ne  peut  qu'être  avantageuse  à  la  solution  libérale  des  problèmes  indus- 
triels. On  ne  s'est  pas  borné  malheureusement,  nous  l'avons  dit,  à  demander  par 
quels  moyens  le  gouvernement  peut  dès  aujourd'hui  répondre  à  celte  attente  de 
l'opinion,  et  quelles  garanties  nouvelles  il  peut  introduire  dans  le  régime  du  tra- 
vail ;  on  lui  a  reproché  d'avoir  négligé  les  intérêts  des  travailleurs,  on  a  nié  même 
que  l'ordre  existant  se  prêtât  aux  changements,  aux  améliorations  indispensables. 
Avant  d'examiner  ce  que  le  gouvernement  peut  faire,  voyons  donc  ce  qu'il  a  fait  ; 
avant  d'indiquer  ce  qui  nous  semble  devoir  compléter  les  institutions  actuelles, 
assurons-nous  que  ces  institutions  ne  repoussent  pas  d'avance  toute  idée  de 
progrès,  tout  essai  judicieux  de  réforme. 


>  .  LE   REGIME   ACTUEL  ET   SES  EFFETS. 


Le  gouvernement  de  1830  pouvait-il  demeurer  indifférent  aux  besoins  des 
classes  ouvrières?  Lorsque  tous  les  esprits,  vivement  émus  par  les  événements  de 
la  veille,  étaient  si  disposés  à  prendre  feu  et  à  s'agiter,  n'aurail-il  p?s  commis  une 
faute  politique  énorme  en  laissant  aux  passions  des  partis  de  légitimes  méconten- 
tements à  exploiter?  Le  travail  industriel  occupait  trop  de  place  dans  le  pays,  il 
contribuait  de  trop  près  à  la  prospérité  publique,  pour  ne  pas  obtenir  d'un  gou- 
vernement nouveau  ,  fondé  par  un  mouvement  populaire ,  ce  concours  soutenu, 
celte  sollicitude  attentive  que  les  gouvernements  anciens  eux-mêmes  ne  refusent 
point  sans  danger  à  des  forces  vives  et  réelles.  Aussi  le  pouvoir  temoigna-t-il  avec 
empressement  qu'il  avait  à  cœur  l'amélioration  du  sort  des  classes  laborieuses. 
Sous  un  régime  de  publicité  poussée  alors  jusqu'à  la  licence,  il.  n'avait  qu'un  seul 
moyen  de  faire  croire  à  ses  bonnes  intentions  :  c'était  de  les  rendre  efficaces.  Le 
gouvernement  se  mil  donc  à  l'œuvre,  comme  l'humanité  et  une  politique  prudente 
lui  en  faisaient  la  loi.  Des  institutions  furent  créées  ou  développées,  iuslitulions 
durables  et  fécondes,  qui  attestaient  à  la  fois  le  désir  d'améliorer  le  sort  des  tra- 
vailleurs et  la  ferme  volonté  de  protéger  la  liberté  par  la  discipline.  Des  résultats 
notables  ont  été  obtenus,  et  sans  entrer  dans  les  détails  il  importe  de  constater 
ici  quelques  faits  significatifs. 

Nos  salles  d'asile  ont  reçu,  depuis  1830,  un  régime  légal  et  un  caractère  public. 
Leur  nombre,  qui  n'était  encore  que  de  102  en  183  4,  montait  à  f,-i89  à  la  date 
des  derniers  relevés  olîieiels.  Le  développement  des  écoles  primaires  ne  s'est  point 
ralenti  non  plus  depuis  la  loi  de  1833.  qui  en  est  le  fondement  et  la  charte.  S'il 
reste  encorequelqneclio.se  a  faire,  le  progrès  de  l'instruction  parmi  les  ouvriers 
n'en  est  pas  moins  un  litre  acquis  au  gouvernement  de  1830.  La  disposition  de  la 
loi  sur  le  travail  des  enfants  dans  les  manufactures  qui  rend  obligatoire  la  fré- 
quentation des  écoles  atteste  la  volonté  de  persister  dans  la  voie  heureusement 
ouverte.  Le  nombre  des  communes  sans  écoles  diminue  d'année  en  année.  Durant 
mat  i.  33 


478  de  l'organisation 

la  dernière  période  triennale,  4,496  nouvelles  écoles  communales  se  sont  établies. 
Plus  de  130  communes  ont  des  écoles  d'apprentis,  recevant  de  7  à  8,000  élèves. 
Il  n'est  pas  inutile  d'ajouter  ici  que  les  départements  manufacturiers  sont  ceux  où 
se  trouvent  le  plus  d'écoles,  et  ceux  dans  lesquels,  eu  égard  à  la  population,  elles 
comptent  le  plus  grand  nombre  d'élèves.  —  Le  mouvement  des  caisses  d'épargne, 
durant  les  quinze  dernières  années,  paraît  encore  plus  frappant.  14  seulement 
avaient  été  autorisées  depuis  1818,  date  de  l'ouverture  de  la  caisse  de  Paris,  jus- 
qu'au mois  de  juillet  1830.  Il  serait  peut-être  injuste  de  reprocher  au  dernier 
gouvernement  la  longue  inertie  de  l'institution.  Sous  l'influence  d'anciens  souve- 
nirs, le  nouvel  établissement  financier  avait  eu  à  vaincre  des  répulsions  d'autant 
plus  tenaces  qu'elles  étaient  plus  inintelligentes.  Quoi  qu'il  en  soit,  il  était  pénible 
de  voir  les  caisses  d'épargne,  destinées  à  propager  les  habitudes  d'ordre  et  d'éco- 
nomie, arrêtées  dans  leur  marche,  surtout  quand  on  jetait  les  yeux  sur  leur  déve- 
loppement rapide  en  Angleterre.  Le  gouvernement  anglais,  avec  son  intelligence 
rarement  en  défaut  de  tout  ce  qui  peut  être  utile  aux  classes  populaires  sans  enta- 
mer les  bases  aristocratiques  sur  lesquelles  repose  la  société,  avait  puissamment 
secondé  une  tendance  conforme  aux  instincts  conservateurs.  Il  s'appliqua,  par 
plusieurs  bills  ,  à  régulariser  l'institution  ,  qui,  favorisée  par  cette  bienveillance 
éclairée,  s'étendit  promptement  sur  tous  les  points  du  Royaume-Uni.  Nos  caisses 
d'épargne  se  sont  enfin  associées  à  ce  mouvement.  De  14,  le  nombre  des  autori- 
sations s'est  élevé  à  plus  de  350.  Non-seulement  le  nombre  des  déposants  et  le 
chiffre  des  dépôts  se  sont  accrus  à  mesure  que  l'institution  se  propageait,  mais 
même,  dans  les  caisses  antérieurement  établies,  on  a  vu  parfois  décupler  les  ver- 
sements. D'après  le  dernier  rapport  présenté  au  roi  par  M.  le  ministre  de  l'agri- 
culture et  du  commerce,  la  classe  laborieuse  figure  pour  une  très-large  part  dans 
les  dépôts  effectués. 

Tout  en  donnant  une  impulsion  large  et  soutenue  aux  institutions  favorables  aux 
travailleurs,  le  gouvernement  de  1830  n'a  point  négligé  des  mesures  d'un  autre 
ordre  qui  appartiennent  à  la  discipline  industrielle,  ou  qui  concernent  les  besoins 
généraux  de  l'industrie  et  intéressent  en  conséquence  tous  les  agents  qu'e'le  em- 
ploie. De  nouveaux  conseils  de  prud'hommes  ont  été  créés  ;  leur  nombre  était  de  54 
il  y  a  quinze  ans,  il  est  aujourd'hui  de  7iï.  Cette  institution,  qui  tempère  et  facilite 
les  rapports  des  ouvriers  et  des  maîtres,  s'est  introduite  dans  la  ville  de  Paris,  où 
on  avait  si  longtemps  presque  désespéré  de  l'établir.  Une  loi  spéciale  a  pris  sous  sa 
protection  les  enfants  des  manufactures.  Elle  est  applicable  à  plus  de  5,000  fabri- 
ques et  usines  renfermant  une  population  de  plus  de  80,000  enfants.  L'enseigne- 
ment industriel  a  pris  de  l'extension.  Dès  les  premiers  mois  qui  suivirent  la  révolu- 
tion de  juillet,  une  ordonnance  royale  reconstitua  le  conseil  supérieur  du  commerce 
et  les  conseils  généraux  de  l'agriculture,  du  commerce  et  des  manufactures,  dont 
la  sixième  session  vient  de  se  terminer.  Je  ne  crois  pas  que  leur  constitution  nou- 
velle soit  à  l'abri  de  tout  reproche;  néanmoins  elle  a  été  un  progrès  :  elle  attestait 
visiblement  la  pensée,  comme  le  disait  alors  une  circulaire  ministérielle,  de  mettre 
les  conseils  en  harmonie  avec  le  caractère  de  nos  institutions  politiques.  Une  autre 
ordonnance  a  consolidé,  en  les  étendant,  les  bases  des  chambres  de  commerce,  et 
tenté  de  raviver  un  peu  les  chambres  consultatives  des  arts  et  manufactures,  en- 
gourdies sous  le  régime  énervant  de  l'arrêté  de  l'an  il.  Si  la  mesure  à  l'égard  de 
ces  dernières  chambres  n'a  pas  eu  de  résultats  bien  marqués,  la  situation  actuelle 
est  cependant  préférable  a  l'ancienne. 


DU    TRAVAIL.  479 

Un  projet  très-curieux  et  connu  de  fort  peu  de  personnes  avait  été  élaboré,  sous 
l'empire,  pour  réformer  les  chambres  consultatives.  La  pensée  de  ce  projet  était 
émanée  directement  de  Napoléon,  dans  un  conseil  des  finances  du  21  février  i  806  ; 
l'empereur  avait  rapidement  exprimé  ses  vues  sur  l'organisation  industrielle:  il 
voulait  faire  des  cbambres  consultatives  la  clef  de  voûte  d'un  nouveau  régime. 
L'idée  du  projet  est  libérale  au  fond;  cependant  l'intention  en  fut  méconnue  par 
d'excellents  esprits  :  on  crut  y  voir  un  retour  déguisé  vers  le  système  des  anciennes 
corporations.  Elle  leur  empruntait,  il  est  vrai,  certaines  formes  ;  mais  elle  se  re- 
trempait dans  le  principe  de  la  liberté  du  travail.  Les  événements  empêchèrent 
l'empereur  de  suivre  la  réalisation  de  sa  pensée,  et  ils  emportèrent  le  projet  à 
peine  écios.  Je  ne  voudrais  point  conseiller  de  le  reprendre  aujourd'hui,  du  moins 
intégralement.  La  situation  n'est  plus  la  même;  ce  projet  pourrait  seulement  être 
consulté  avec  fruit,  si  on  jugeait  convenable  de  remanier  l'organisation  des  cham- 
bres consultatives. 

L'attention  publique  se  dirige  en  ce  moment  vers  d'autres  objets.  En  1806,  on 
songeait  surtout  à  contenir  ;  sans  perdre  de  vue  la  nécessité  d'un  frein,  on  doit  se 
préoccuper  davantage  aujourd'hui  d'améliorer  les  situations  dans  l'ordre  moral  et 
dans  l'ordre  matériel.  Les  mesures  favorables  aux  classes  ouvrières  dont  nous  ve- 
nons de  parler  répondent  à  cette  tendance,  qui  s'est  encore  révélée  tout  récemment 
par  quelques-unes  des  question  doul  M.  le  ministre  de  l'agriculture  et  du  com- 
merce avait  saisi  les  conseils  généraux  convoqués  auprès  de  lui.  Refondre  dans  un 
esprit  libéral  les  éléments  épars  de  la  législation  sur  les  conseils  de  prud'hommes, 
fortifier  1  action  de  la  loi  sur  le  travail  des  enfants  en  la  dégageant  de  certaines 
difficultés  pratiques,  rechercher  s'il  serait  possible  de  donner  à  la  prévoyance  des 
travailleurs  de  nouveaux  stimulants  et  de  nouvelles  garanties,  compléter  les  condi- 
tions légales  du  contrat  d'apprentissage  ébauchées  par  la  loi  du  22  germinal  an  xi  : 
telles  sont,  si  je  ne  me  trompe,  les  intentions  exprimées,  intentions  qui  s'associent 
au  sentiment  général.  Ce  sont  là  des  questions  mises  à  l'étude,  des  questions  ou- 
vertes, pour  emprunter  au  vocabulaire  politique  de  l'Angleterre  un  mol  qu'il  serait 
bon  d'introduire  chez  nous  avec  sa  signilication  originelle  et  avec  l'usage  auquel  il 
s'applique  ;  elles  viennent  S'ajouter  aux  projets  de  lois  concernant  l'industrie  et  le 
commerce  portés  déjà  devant  les  chambres,  comme  à  ceux  qui  ont  été  adoptés  du- 
rant les  années  précédentes. 

On  le  voit,  l'action  du  gouvernement  de  juillet,  en  ce  qui  concerne  l'organisation 
du  travail  entendue  dans  son  sens  légitime,  est  considérable.  Quels  en  ont  été  les 
résultats?  Quelle  est  aujourd'hui  la  situation  des  cla;-ses  laborieuses  après  un 
demi-siècle  de  liberté  et  après  une  grande  révolution  opérée  dans  l'industrie  par 
l'emploi  des  agents  mécaniques?  Le  sort  des  travailleurs  demande  à  être  envisagé 
dans  deux  conditions  très-distinctes,  dans  les  établissements  industriels  et  dans  les 
corps  d'état  placés  en  dehors  des  manufactures.  Sous  le  régime  de  la  liberté,  la  po- 
sition de  ceux-ci  s'est-elle  améliorée?  Sont-iis  plus  heureux  qu'avant  l'abolition  des 
maîtrises  et  de  tout  l'ancien  système  économique?  A  leur  égard,  la  réponse  ne  me 
parait  ni  difficile  ni  douteuse  :  ils  ont  été  affranchis  d'une  tutelle  oppressive.  Ce 
n'est  point  à  eux  que  la  substitution  des  agents  mécaniques  aux  forces  de  l'homme 
a  pu  occasionner  un  préjudice  même  momentané;  ils  profitent  au  contraire,  dans 
les  différents  usages  de  la  vie, de  rabaissement  du  prix  de  presque  tous  les  articles 
sortant  des  manufactures.  Sans  nier  les  accidents  isolés  et  les  souffrances  indivi- 
duelles, ces  travailleurs  se  trouvent,  en  général,  dans  des  conditions  bien  meilleures 


480  de  l'organisation 

que  celles  du  passé.  Ils  ont  plus  de  moyens  de  s'éclairer  et  plus  de  moyens  de  conten- 
tement intérieur.  Il  est  plus  facile  pour  eux  de  prendre  un  état.  De  nombreux  établis- 
sements sont  ouverts  pour  recueillir  et  pour  instruire  leurs  enfants;  d'autres  sollici- 
tent leurs  épargnes  pour  les  leur  rendre  augmentées  dans  les  moments  de  gêne.  Les 
salaires  sont  généralement  assez  élevés,  du  moins  ceux  des  hommes.  Si  l'indigence 
cependant  exerce  encore  des  ravages  douloureux,  c'est  presque  toujours  la  faute  de 
l'ouvrier.  La  cause  du  mal  n'est  pas  dans  l'organisation  industrielle  ni  dans  le 
taux  des  salaires;  elle  dérive  des  mauvaises  habitudes,  de  l'imprévoyance  et  du 
désordre.  Je  ne  veux  pas  dire  que  le  nouveau  régime  soit  parfait  :  il  a  des  inconvé- 
nients comme  toutes  les  choses  humaines,  cependant  presque  tout  le  bien  opéré 
vient  de  lui,  et  presque  tout  le  mal  tient  à  des  causes  qui  lui  sont  étrangères.  C'est 
dans  les  grandes  villes  qu'on  voit  la  dissipation  rompre  le  plus  souvent  l'équilibre, 
et  rendre  pires  des  situations  que  l'esprit  d'ordre  et  de  conduite  aurait  le  moyen 
de  rendre  meilleures. 

Si  nous  considérons  maintenant  cette  autre  partie  de  la  population  laborieuse 
qui  remplit  les  manufactures,  il  devieut  beaucoup  moins  facile  de  caractériser 
son  état  en  termes  généraux.  On  remarque  de  trop  grandes  différences  entre  les 
nombreuses  branches  de  l'industrie  manufacturière,  et  jusque  dans  le  sein  d'une 
même  fabrication.  Ainsi  on  ne  doit  point  confondre  les  ouvriers  de  nos  établisse- 
ments métallurgiques  et  de  quelques  autres  usines  à  feu  continu,  telles  que  les 
verreries  et  les  cristalleries,  avec  ceux  de  l'industrie  manufacturière  proprement 
dite.  Une  distinction  déjà  faite,  et  qui  repose  sur  des  observations  exactes,  entre 
les  ouvriers  employés  au  travail  du  coton,  de  la  laine  et  de  la  soie,  ne  permet  pas 
non  plus  d'assimiler  les  tisserands  du  Nord  ou  du  Haut-Rhin  aux  travailleurs  des 
fabriques  de  draps  de  Sedan  et  de  Lodève,  des  fabriques  de  mousseline  de  Tarare 
ou  des  métiers  de  Lyon.  De  notables  différences  existent  entre  des  villes  adonnées 
à  la  même  industrie.  On  a  dit  que  le  tisserand  de  Roubaix  et  de  Turcoing  était 
généralement  moins  malheureux  que  celui  de  Lille.  Cette  remarque  est  encore 
juste  aujourd'hui.  A  Sedan,  la  situation  de  l'ouvrier  est  meilleure  qu'à  Reims,  à 
Lyon  qu'à  Nîmes  ou  à  Avignon.  Le  salaire  et  l'état  physique  dépendent  aussi  de 
la  nature  du  travail.  Toutefois  le  plus  fatigant,  et  celui  qui  assujettit  l'homme 
aux  inconvénients  soit  de  l'humidité,  soit  d'émanations  délétères,  soit  d'une  atti- 
tude incommode,  est  souvent  le  plus  mal  rétribué,  parce  qu'il  exige  généralement 
une  habileté  moindre.  La  durée  du  travail  est  moins  longue  pour  les  ouvriers  de 
la  plupart  des  manufactures  que  pour  ceux  qui  travaillent  librement  chez  eux,  en 
famille,  comme  à  Lyon,  à  Saint-Etienne  et  Saint-Chamond.  Cependant  le  sort  de 
ces  derniers  est  préférable;  ceux  qui  consacrent  une  partie  de  l'année  aux  travaux 
des  champs  et  une  autre  aux  travaux  des  fabriques  paraissent  aussi  dans  des  con- 
ditions meilleures. 

Telles  sont  les  différences  les  plus  remarquables,  celles  qui  ressortent  le  plus 
dans  les  documents  recueillis  depuis  plusieurs  années.  Si  elles  s'opposent  à  un 
jugement  trop  absolu,  trop  uniforme,  elles  permettent  néanmoins  de  grouper  cer- 
taines industries  et  de  constater  certains  résultats.  Dans  les  établissements  mé- 
tallurgiques et  dans  les  verreries  et  les  cristalleries,  la  situation  des  ouvriers  est 
satisfaisante.  La  construction  des  chemins  de  fer  active  le  mouvement  de  nos 
forges.  Nos  verreries  éprouvent  bien  de  temps  en  temps  des  ralentissements  fâ- 
cheux, jamais  cependant  elles  n'ont  à  déplorer  les  perturbations  désolantes  dont 
d'autres  industries  ont  été  frappées.  Nos  grands  établissements  de  cristallerie  sont 


DU    TRAVAIL.  481 

des  modèles  d'une  bonne  organisation  intérieure.  Dans  l'industrie  manufacturière 
même,  où  le  domaine  de  la  misère  est  encore  si  étendu,  d'heureuses  modifications 
se  sont  opérées  sur  plusieurs  points  depuis  vingt-cinq  ans.  Le  bien,  il  est  vrai, 
n'est  pas  général,  mais  les  adversaires  de  la  liberté  le  méconnaissent,  même  quand 
il  existe.  Sur  certaines  places,  l'état  moral  et  l'état  physique  des  travailleurs  se 
sont  incontestablement  améliorés.  Les  tisseurs  de  soie  à  Lyon,  par  exemple,  se 
relèvent  peu  à  peu  de  leur  ancienne  situation,  dont  l'abrutissement  était  devenu 
proverbial;  ils  ont  de  meilleures  habitudes,  une  vie  plus  régulière.  L'industrie  de 
la  laine  présente  aussi,  en  divers  endroits,  des  changements  favorables.  Plusieurs 
grandes  fabriques  de  draps  à  Sedan,  à  Elbeuf  et  ailleurs  se  distinguent  par  une 
excellente  discipline  et  un  bon  vouloir  éclairé  à  l'égard  du  travailleur.  L'industrie 
du  coton  est  la  moins  bien  partagée.  Le  tisserand  demeure  exposé  au  dénûment, 
aux  vices,  aux  souffrances  qu'ont  tristement  signalés  déjà  les  patientes  recherches 
de  M.  Villermé. 

Quelle  est  la  cause  du  mal  qui  afflige  la  population  de  certaines  fabriques?  Il 
faut  s'en  prendre  ici,  du  moins  en  partie,  pour  les  familles  nombreuses,  pendant 
que  les  enfants  sont  en  bas  âge,  à  l'insuffisance  des  salaires  rapprochés  des  besoins 
de  chaque  jour;  mais  la  rétribution  du  travail  ne  peut  pas  être  calculée  sur  le 
nombre  des  enfants.  Sous  quelque  régime  industriel  qu'elle  se  trouve  placée,  si 
l'on  excepte  la  théorie  communiste,  une  famille  nombreuse,  ayant  plus  d'exigences 
à  satisfaire,  sera  toujours  plus  exposée  au  fléau  de  l'indigence.  L'économie  poli- 
tique peut  donner  des  conseils,  la  bienfaisance  doit  distribuer  des  secours  :  là 
s'arrêtent  leurs  moyens.  Souvent,  hélas!  la  débauche  aggrave  la  cause  primitive 
de  la  misère,  et  les  familles  tombent  alors  dans  la  plus  affligeante  abjection.  Les 
adversaires  de  la  liberté  du  travail  ont  cependant  l'habitude  d'expliquer  tous  les 
maux  par  les  effets  de  la  concurrence. 

Je  ne  cherche  point  à  déguiser  le  mal  ni  à  grossir  les  améliorations  réalisées. 
Dieu  me  préserve  d'accepter  comme  définitif  et  irrémédiable  l'état  de  choses  ac- 
tuel !  A  côté  du  dénûment  matériel,  j'aperçois  des  besoins  de  l'ordre  moral  d'une 
nécessité  encore  plus  impérieuse.  Cependant  on  est  heureux  de  pouvoir  constater 
que  des  résultats  avantageux  ont  été  obtenus  déjà,  soit  sous  l'influence  d'institu- 
tions salutaires,  soit  par  l'effet  de  quelques  lois  de  discipline;  ils  doivent  soutenir 
les  efforts  et  engager  à  les  poursuivre.  Un  examen  attentif  et  impartial  de  la  si- 
tuation conduit  inévitablement  aux  conclusions  suivantes  :  l'aisance  universelle 
s'est  accrue  depuis  un  demi-siècle;  la  somme  du  bien  s'est  augmentée,  et  la 
somme  du  mal  s'est  amoindrie;  la  grande  majorité  de  la  classe  ouvrière  a  parti- 
cipé au  progrès  général.  Ces  faits  se  sont  accomplis  sous  le  régime  de  la  liberté 
du  travail,  au  sein  de  l'organisation  industrielle  qui  s'inspire  de  ce  principe.  II 
faut  savoir  maintenant  ce  qu'on  peut  lui  demander  encore  et  quelles  améliorations 
un  avenir  prochain  peut  légitimement  en  attendre. 


V.    —  CONCLUSIONS. 


Si  on  étudie  les  dispositions  actuelles  des  ouvriers,  on  s'aperçoit  qu'ils  sont 
préoccupés  du  désir  d'améliorer  leur  sort  et  d'accroître  leur  bien-être,  désir  légi- 
time, pourvu  qu'il  soit  réglé,  et  que  le  goût  du  bien  matériel  n'étouffe  point  dans 


482  se   l'organisation 

l'àme  les  instincts  moraux.  Tous  les  systèmes  d'organisation  que  j'ai  discutés,  sauf 
de  rares  exceptions,  se  proposent  d'une  manière  trop  exclusive,  on  l'aura  remar- 
qué, la  recherche  du  bonheur  physique.  Travailler  moins  et  gagner  plus,  voilà  le 
résumé  de  leur  programme  ;  ce  programme  est  séduisant,  mais  il  est  dangereux, 
car  il  s'adresse  à  des  esprits  qu'on  entraîne  aisément.  Aussi  plus  d'une  fois  s'est-il 
traduit  en  des  prétentions  intempestives  ou  démesurées.  A  tout  prendre,  cepen- 
dant, l'agitation  en  vue  du  bien-être  est  préférable  à  l'agitation  politique  que  les 
partis  cherchaient  à  entretenir  parmi  les  ouvriers  il  y  a  dix  à  douze  ans.  On  leur 
parlait  alors  du  gouvernement  et  de  leurs  droits  politiques  ;  on  leur  citait  l'exemple 
des  classes  moyennes.  Étrange  confusion  !  lorsque  les  classes  moyennes  commen- 
cèrent à  s'affranchir  des  liens  de  la  féodalité  territoriale,  leur  situation  même  les 
poussait  vers  le  gouvernement.  Aux  conditions  de  loisir  qu'elles  avaient  gagnées 
par  l'industrie  et  par  certaines  professions  libérales,  il  leur  restait  seulement  à 
joindre  l'intelligence  des  affaires  publiques.  Il  est  vrai  qu'elles  s'emparèrent  du 
pouvoir  avant  d'être  complètement  préparées  à  leur  lâche  nouvelle,  de  pénibles 
déceptions  suivirent  les  fautes  de  leur  inexpérience  et  de  leur  confiance  en  elles- 
mêmes;  toutefois,  par  la  force  des  choses  et  la  loi  du  temps,  elles  devaient  arriver 
où  nous  les  voyons  aujourd'hui.  Les  classes  ouvrières  n'ont  point  devant  elles  le 
même  avenir.  La  loi  du  travail  matériel  est  trop  exigeante;  tout  en  laissant  libre 
carrière  aux  déplacements  individuels  favorisés  parle  principe  de  l'égalité  civile, 
elle  maintient  les  destinées  des  classes.  Complexe  de  sa  nature,  l'œuvre  sociale 
embrasse  une  foule  d'éléments  qui  absorbent  presque  exclusivement  les  activités 
particulières.  Le  bon  sens  des  masses,  laissé  à  lui-même,  saisit  à  merveille  les 
nécessités  journalières  qui  résultent  de  ces  lois  fondamentales.  Nous  l'avons  vu 
résister  aux  avances  intéressées  des  partis,  nous  le  verrons  également  repousser 
les  promesses  trompeuses  des  théoriciens  du  bonheur.  L'agitation  industrielle 
échouera  comme  l'agitation  politique.  Le  mouvement  actuel  est  même  un  hommage 
involontaire  à  la  puissance  des  idées  d'ordre,  car  on  est  obligé  de  recourir,  pour 
agiter  les  masses,  à  une  pensée  d'organisation.  Les  institutions  de  l'ordre  écono- 
mique promettent-elles  de  réaliser  jamais  pour  l'homme  de  travail  un  état  iné- 
branlable et  sûr,  à  l'abri  de  tout  accident  extérieur  et  de  l'influence  de  ses  propres 
égarements?  Hélas!  non;  tout  ce  qu'on  peut  demander  au  régime  industriel,  c'est 
de  limiter  ou  d'adoucir  les  mauvaises  chances,  d'aplanir  ceriains  obstacles,  d'as- 
surer les  droits  de  chacun,  de  préparer  des  ressources,  en  un  mot  de  créer  des 
garanties.  Le  système  de  la  liberté  du  travail,  qui  respecte  la  dignité  personnelle, 
et  que  notre  état  social  impose,  d'ailleurs,  à  notre  législation  économique,  se  prête 
avec  une  pleine  sécurité  aux  mesures  réclamées  par  l'intérêt  des  travailleurs,  dans 
la  double  sphère  des  institutions  protectrices  et  des  lois  de  discipline. 

On  doit  désirer  d'abord  que  le  gouvernement  continue  à  étendre  les  établisse- 
ments destinés  aux  classes  laborieuses;  qu'il  recherche  lui-même  les  moyens  d'a- 
méliorer le  régime  des  salles  d'asile,  des  écoles  primaires,  des  caisses  d'épargne  ; 
qu'il  profite  de  tous  les  exemples,  de  tous  les  essais  des  autres  peuples.  Voilà  un 
but  tracé  d'avance  aux  efforts  de  l'administration,  et  vers  lequel  nous  l'avons  vue 
marcher  depuis  quinze  ans  avec  une  louable  persévérance.  L'enseignement  pro- 
fessionnel, malgré  quelques  progrès  accomplis,  n'en  est  encore  qu'à  son  début;  il 
est  susceptible  de  recevoir  des  développements  féconds  et  des  applications  variées. 
Nous  aimerions  aussi  voir  déterminer  par  une  loi  les  règles  qui  doivent  présider 
aux  sociétés  de  secours  mutuels  entre  ouvriers.  Cette  institution,  injustement  cri- 


DU    TRAVAIL.  483 

tiquée  à  une  autre  époque  par  des  esprits  méticuleux,  existe  en  Angleterre,  sur 
une  vaste  échelle,  a?ec  un  régime  légal  prévoyant  et  consacré  par  l'expérience. 
En  France,  abandonnée  à  elle-même,  elle  est  beaucoup  moins  répandue,  beau- 
coup moins  active.  Nos  sociélés  de  secours  mutuels  manquent  de  bases  et  d'homo- 
généité. L'emploi  des  fonds,  les  garanties  de  leur  conservation,  les  voies  à  suivre 
en  cas  de  difficultés,  la  publication  des  statuts,  les  cas  de  dissolution,  etc.,  ont  été 
pendant  longtemps  laissés  à  l'arbitraire  aveugle  des  partis.  Si  ces  associations 
n'étaient  pas  soumises  à  la  nécessité  de  se  pourvoir  d'une  autorisation,  quand 
elles  se  composent  de  plus  de  vingt  personnes,  elles  échapperaient  complètement 
à  l'action  du  pouvoir.  Celte  autorisation  même  appartient  à  un  autre  ordre  d'idées; 
elle  se  rattache  à  la  police  générale  et  non  à  une  intention  de  patronage  indus- 
triel. Cependant  elle  oblige  les  sociétés  à  soumettre  leurs  statuts  au  ministre  de 
l'intérieur,  qui  les  communique  aujourd'hui  au  département  chargé  des  intérêts 
industriels  et  commerciaux.  Les  observations  bienveillantes  et  officieuses  du  mi- 
nistre du  commerce  forment  la  seule  part  de  l'autorité  dans  la  conduite  de  l'insti- 
tution. Cette  part  est  insuffisante  et  d'une  efficacité  accidentelle  et  douteuse. 

Un  assez  grand  nombre  de  sociétés  de  secours  mutuels  avaient  néanmoins  tenté 
de  s'éiablir  depuis  le  commencement  de  ce  siècle,  on  évalue  à  '«,000  les  autorisa- 
tions accordées;  mais  beaucoup  n'opl  eu  qu'une  existence  éphémère  et  se  sont 
dissoutes  sans  laisser  de  tracts.  Celles  qui  se  soutiennent  et  prospèrent  ont  dû 
leur  succès  à  un  hasard  heureux  ;  elles  avaient  rencontré  des  fondateurs  intelli- 
gents qui  leur  avaient  donné  des  statuts  sages  et  réfléchis.  Le  plus  souvent  l'igno- 
rance des  principes  accumulait  les  erreurs,  les  inconséquences,  les  germes  de 
dissolution,  dans  des  règlements  écrits  par  des  ouvriers  sur  la  table  d'un  cabaret. 
En  arrêtant  les  bases  par  une  mesure  générale,  une  loi  préviendrait  la  plus  grande 
partie  de  ces  inconvénients.  C'est  le  seul  moyen  de  féconder  l'institution,  de  l'ar- 
racher à  l'anarchie  qui  l'a  un  peu  décréditée,  et  contre  laquelle  l'administration 
lutte  aujourd'hui.  Les  sociétés  de  secours  mutuels  assurent  non-seulement  à  chacun 
de  leurs  membres  des  secours  en  cas  de  maladie  ou  d'infirmité,  quelques-unes 
promettent  aussi  des  pensions  dans  la  vieillesse;  si  elles  étaient  établies  de  ma- 
nière à  tenir  ces  promesses,  je  les  regarderais  comme  les  meilleures  caisses  de 
retraite  des  invalides  de  l'industrie.  Elles  ne  pourront,  toutefois,  suffire  d'une  ma- 
nière certaine  à  cette  dernière  partie  de  leur  tache  tant  qu'elles  resteront  isolées. 
Ne  serait  il  pas  possible,  sans  enlever  à  chaque  association  son  individualité,  de 
grouper  les  chances,  et,  en  établissant  des  rapports  entre  toutes  les  sociélés  recon- 
nues, de  créer  une  vaste  solidarité  pour  le  service  des  retraites? 

Ona  proposéde  fonder, sous  lepatronage  immédiatel  lagarantiedu  gouvernement, 
un  éiabiissementspéciat  pour  assurer  des  pensions,  après  un  certain  âge,  aux  ouvriers 
qui  auraient  rempli  les  conditions  prescrites.  Ce  projet  réunitdes  sympathies  considé- 
rables. Deux  motifs  étaient  de  nature  à  lui  gagner  des  partisans  :  l'un  d'humanité, 
l'autre  de  politique.  Au  nom  de  l'humanité,  on  désire  pro  urer  des  ressources  à  la 
vieillesse,  si  souvent  abandonnée,  du  travailleur;  au  nom  de  l'intérêt  politique, 
on  cherche  à  resserrer  par  un  nouveau  nœud  les  rapports  que  les  caisses  d  épargne 
out  déjà  heureusement  établis  entre  le  gouvernement  et  les  classes  laborieuses, 
et  à  conquérir  ainsi  de  nouvelles  garanties  d'ordre  public.  Certaines  feuilles  radi- 
cales, qui  comprennent  la  portée  d'une  caisse  de  retraite  sous  ce  dernier  point  de 
vue,  ont  sournoisement  combattu  la  proposition.  Cette  hostilité  pourrait  bien 
servir  le  projet  dont  il  s'agit;  il  ne  faudrait  pas  cependant  que  des  préoccupations 


DE    L  ORGANISATION 

politiques  le  fissent  accepter  aveuglément.  Quant  a  nous,  nous  accordons  à  l'idée 
première  un  assentiment  complet  :  elle  honore  les  esprits  qui  l'ont  conçue  et  les 
hommes  qui  la  patronent;  nous  n'approuvons  pas  également  les  moyens  d'appli- 
cation proposés.  On  s'abuse  sur  l'étendue  de  la  responsabilité  de  l'état  ;  de  plus, 
il  est  certain,  comme  on  l'a  justement  dit,  que  l'établissement  tel  qu'il  serait  con- 
stitué tendrait  à  relâcher  encore  le  lien  déjà  trop  affaibli  de  la  famille.  L'idée  a 
besoin  d'être  mûrie.  Pour  le  moment,  il  nous  paraît  sage  de  s'en  tenir  aux  insti- 
tutions existantes.  Les  sociétés  de  secours  mutuels,  régénérées  et  combinées  avec 
l'action  des  caisses  d'épargne,  suffiront  pour  stimuler  et  récompenser  efficacement 
la  prévoyance  de  l'ouvrier,  en  attendant  qu'il  se  produise  une  théorie  de.  caisse  de 
retraite  conforme  à  des  principes  dont  il  serait  très-dangereux  de  s'écarter.  Toute- 
fois, nous  ne  le  déguiserons  pas,  nous  pencherions  en  faveur  de  la  pensée  qui 
prendrait  les  sociétés  de  secours  mutuels  pour  bases,  la  solidarité  entre  elles  pour 
moyen, et  les  caisses  d'épargne  pour  auxiliaires. 

Beaucoup  d'autres  propositions  de  la  nature  la  plus  diverse,  inspirées  par  un 
esprit  de  bienveillance  envers  les  classes  laborieuses,  ont  surgi  au  milieu  du  mou- 
vement de  ces  dernières  années.  Quelquefois  elles  ont  empiété  sur  le  domaine  de 
la  bienfaisance  privée;  quelquefois  elles  ont  voulu  étendre  mal  à  propos  le  patro- 
nage de  l'autorité.  Les  ouvriers  possèdent,  d'ailleurs,  des  institutions  spéciales 
dont  les  services  ne  sauraient  être  mis  en  doute,  malgré  les  inconvénients  et  les 
abus  qui  s'y  mêlent  encore.  Ces  institutions  sont  une  tentative  de  l'industrie  pour 
s'organiser  elle-même.  On  doit  chercher  à  régulariser  leur  action,  à  faire  prévaloir 
peu  à  peu  le  bon  sens  sur  des  traditions  grossières;  je  ne  pense  pas  qu'il  y  ait 
avantage  à  réagir  systématiquement  contre  elles  ;  j'estime,  au  contraire,  qu'elles 
peuvent  compléter  utilement  le  régime  du  travail.  A  des   magistrats  et  à   des 
bureaux  officiels,  les  ouvriers  préféreront  toujours  leurs  institutions  familières. 
Au  lieu  de  créer   arbitrairement  des  établissements  nouveaux,  mieux   vaudrait, 
quand  on  remaniera  la  législation  impériale  sur  les  conseils  de  prud'hommes, 
accroître  la  sphère  de  leur  patronage  industriel,  dont  la  pensée  un  peu  obscure 
se  trouve  déjà  dans  la  loi  de  1806.   C'est  alors  qu'ils  devraient  être  surtout  inti- 
mement liés  parleur  origine  avec  tous  lesintérêtssur  lesquels  leur  autorité  s'étend. 
A  cette  condition,  ils  pourraient  recevoir  avec  avantage  des  attributions  discipli- 
naires plus  larges  et  plus  précises. 

En  fait  de  discipline  industrielle,  aucun  principe  ne  s'oppose  à  de  nouvelles 
mesures  qui  auraient  pour  objet  de  prévenir  certains  abus,  l'insalubrité  des  fabri- 
ques, par  exemple,  quand  elle  provient  de  la  mauvaise  appropriation  du  local. 
Favorables  à  l'ouvrier,  ces  mesures  seraient  aussi  conformes  à  l'intérêt  bien  en- 
tendu des  manufacturiers.  On  i  dit  souvent  avec  quelque  raison  que  le  régime 
intérieur  des  manufactures  formait  un  gouvernement  tout  à  fait  absolu.  Or,  le  gou- 
vernement absolu  n'est  bon  nulle  part;  il  fait  payer  trop  cher  les  services  qu'il 
rend.  Sans  doute,  la  propriété  a  droit  au  plus  grand  respect;  mais  la  société  qui 
la  consacre  et  la  garantit  peut  lui  imposer  toutes  les  conditions  dictées  par  l'intérêt 
général.  La  propriété  qui  emploie  des  masses  nombreuses,  qui  les  réunit  sur  un 
même  point,  exige  des  règlements  spéciaux.  C'est  bien  assez  de  l'insalubrité  iné- 
vitable de  certains  travaux,  sans  y  ajouter  encore  volontairement  celle  du  local. 
Qu'on  ne  dise  pas  :  L'ouvrier  est  libre,  il  peut  s'abstenir  d'entrer  dans  un  atelier 
malsain.  Eu  réalité,  sa  liberté  n'est  souvent  qu'un  vain  mot  ;  une  nécessité  rigou- 
reuse enveloppe  sa  vie.  En  Angleterre,  où  l'on  ne  passe  point  pour  traiter  légère- 


DU    TRAVAIL.  485 

ment  le  droit  de  propriété,  on  veille  avec  soin,  comme  le  constatent  les  rapports 
des  inspecteurs,  à  la  bonne  tenue  et  à  la  salubrité  des  ateliers  atteints  par  les  bills 
sur  le  travail  des  enfants.  Je  ne  suis  pas  de  ceux  qui  citent  a  tout  propos  l'exemple 
de  l'Angleterre  :  nos  fabriques  n'ont  jamais  offert  le  triste  spectacle  que  présen- 
tent encore  un  grand  nombre  des  ateliers  de  nos  voisins.  Un  plus  vaste  dévelop- 
pement industriel  appelle  chez  eux  une  surveillance  plus  continue  et  un  régime 
plus  strictement  ordonné.  Cependant  nous  devons  tendre  à  proportionner  les 
moyens  à  nos  besoins  constants.  Aussi  regardons-nous  comme  une  pensée  de  sage 
prévoyance  la  disposition  relative  à  la  salubrité  des  ateliers  introduite  dans  la  loi 
de  1841  sur  le  travail  des  enfants. 

On  a  parlé  de  rendre  obligatoires  pour  certaines  industries  insalubres,  qui  com- 
promettent la  santé  et  même  la  vie  de  l'ouvrier,  les  procédés  de  fabrication  les 
moins  périlleux.  Le  but  se  trouve  à  peu  près  atteint  par  la  législation  sur  les  éta- 
blissements insalubres.  L'autorité  chargée,  suivant  les  cas,  d'accorder  l'autorisa- 
tion, impose  toujours  les  conditions  qui  peuvent  diminuer  les  dangers.  Si  de  nou- 
veaux moyens  plus  rassurants  sont  découverts  plus  tard,  elle  peut  même  exiger 
qu'ils  soient  appliqués.  Les  règlements  relatifs  aux  machines  à  vapeur  permettent 
également  de  prescrire  des  mesures  dans  l'intérêt  de  la  sûreté  de  l'ouvrier,  comme 
dans  celui  de  la  sûreté  publique.  Quand  on  étudie  les  détails  de  notre  législation 
industrielle,  on  la  trouve  moins  incomplète  sous  le  rapport  des  moyens  de  protec- 
tion que  ne  le  feraient  croire  les  critiques  dont  elle  a  été  l'objet. 

En  se  bornant  à  exercer  vis-à-vis  de  l'industrie  une  influence  protectrice,  le 
gouvernement  reste  fidèle  à  son  rôle  naturel  ;  il  ne  porte  point  atteinte  au  principe 
de  la  liberté  du  travail;  il  le  régit  comme  tout  autre  élément  social.  La  loi  peut 
aussi  fixer  les  bases  de  certains  contrats  industriels,  et  leur  prêter  une  sanction 
lorsqu'ils  sont  conclus.  Des  lacunes  existent,  à  ce  sujet, dans  nos  codes;  les  études 
sur  le  contrat  d'apprentissage,  le  projet  de  loi  sur  les  livrets  d'ouvriers,  attestent 
qu'on  s'occupe  de  les  combler. 

Des  dispositions  du  code  pénal  répriment  les  atteintes  portées  à  la  liberté  et  à 
la  sécurité  des  transactions  par  des  concerts  soit  entre  les  maîtres,  soit  entre  les 
ouvriers.  Que  la  coalition  des  uns  et  des  autres,  environnée  de  certaines  circon- 
stances, soit  un  délit  punissable,  personne  ne  peut  raisonnablement  le  contester. 
L'application  d'une  peine  dépend  des  faits  et  des  conjonctures;  mais  la  pénalité 
légale  a-t-elle  été  répartie  avec  une  impartiale  équité?  La  loi  est  beaucoup  plus 
sévère  pour  les  coalitions  d'ouvriers  que  pour  celles  des  maîtres;  le  législateur  a 
été  visiblement  frappé  de  considérations  qui  ne  sont  pas  dépourvues  de  justesse  : 
le  danger  est  plus  grand  dans  un  cas  que  dans  l'autre  ;  les  ouvriers  sont  plus  faciles 
à  égarer,  à  entraîner  à  des  actes  violents  ;  leurs  coalitions  seraient  plus  fréquentes 
et  menaceraient  davantage  la  tranquillité  publique.  De  tels  motifs  justifiaient  une 
gradation  proportionnée  dans  la  peine.  Cependant  la  différence  admise  est  trop 
large,  au  moins  sous  deux  rapports  :  la  loi  punit  très -durement  les  moteurs  d'une 
coalition  parmi  les  ouvriers;  elle  ne  parle  point  des  meneurs  qui  cherchent  quel- 
quefois à  aigrir  les  ressentiments  des  maîtres,  à  envenimer  des  discussions,  à  pro- 
voquer des  accords  funestes  pour  l'ouvrier,  et  contre  lesquels  la  coalition  devient 
presque  son  seul  moyen  de  résistance.  De  plus,  la  surveillance  de  la  haute  police, 
qui  peut  être  prononcée,  en  certains  cas,  contre  les  ouvriers,  nous  paraît  une 
aggravation  trop  rigoureuse  de  la  peine.  Le  code,  à  notre  avis,  prodigue  trop  la 
surveillance,  et  les  tribunaux  sont  enclins  à  la  prodiguer  encore  davantage.  Ce 


486  DE     L'ORGANISATION 

serait  une  bonne  mesure  de  modifier  suivant  ces  idées  les  articles  AU  et  416  du 
code  pénal.  Il  serait  juste  aussi  de  qualifier  dans  les  mêmes  termes  le  délit  des 
maîtres  et  celui  des  ouvriers. 

L'autorité  n'est  point  appelée  par  les  nécessités  de  la  discipline  industrielle  à 
intervenir  dans  le  règlement  des  conditions  même  du  travail  et  de  sa  rémunération; 
elle  doit  s'abstenir  d'y  interposer  son  action;  elle  y  compromettrait  le  prestige 
qui  est  une  partie  de  sa  force;  elle  se  verrait  bientôt  entraînée  dans  un  despotisme 
de  tous  les  instants,  funeste  à  l'individu  et  à  la  société.  Du  domaine  de  la  volonté, 
de  la  prévoyance,  de  l'énergie  de  chaque  homme,  le  travail  passerait  dans  celai 
de  l'administration.  Si  éclairée,  si  bienveillante  qu'on  la  suppose,  avec  une  armée 
de  nouveaux  agents  ou  de  .  onseils  électifs,  l'administration  compliquerait  l'œuvre 
au  lieu  de  la  faciliter.  Dispensateur  officiel  du  salaire,  le  gouvernement  aurait  con- 
tre lui  le  mécontentement  des  ouvriers  intelligents,  actifs,  laborieux,  que  son  in- 
tervention blesserait,  et  le  mécontentement  des  moins  capables  et  des  plus  négli- 
gents, toujours  portés  a  se  plaindre  de  la  règle,  à  trouver  la  besogne  trop  forte  et 
le  gain  trop  faible.  Ne  convions  le  pouvoir  qu'à  des  améliorations  possibles;  si 
nous  voulons  sérieusement  relever  l'état  des  ouvriers,  travaillons-y  avec  patience, 
sans  nous  bercer  du  fol  espoir  d'obtenir  tous  les  résultats  en  un  jour,  et  sans  pré- 
tendre, avec  quelques  théories  plus  ou  moins  hasardées,  changer,  comme  par  un 
coup  de  baguette,  une  situation  qui  résulte  des  habitudes  et  du  temps. 

Les  défenseurs  les  plus  bruyants  des  intérêts  de  la  classe  laborieuse  paraissent 
décidés  à  suivre  une  autre  ligne.  Ils  négligent  le  réel  et  s'épuisent  à  courir  après 
l'ombre.  Ils  semblent  perdre  de  vue  toute  pensée  d'améliorations  particulières  et 
d'efforts  positifs.  Une  idée  les  a  seule  occupés  durant  ces  derniers  temps,  l'idée 
d'une  enquête  générale  sur  l'état  des  travailleurs.  Ou  s'était  efforcé  de  donner  à  ce 
eri  de  ralliement  le  plus  grand  éclat  possible,  sauf  à  l'abandonner  ensuite  pour  en 
adopter  un  nouveau.  Une  chose  m'étonne,  je  le  dirai  franchement,  c'est  que  la 
demande  d'une  enquête  si  souvent  répétée  n'ait  pas  produit  plus  d'impression  sur 
les  classes  ouvrières.  Elle  a  été  accueillie  avec  une  froideur  évidente.  Serait-ce 
trop  s'aventurer  d'en  conclure  que  l'enquête  n'est  pas  un  besoin  très-sérieux  et 
très-vif?  Nul  ne  s'imagine  qu'elle  mettrait  lin  à  toutes  les  plaintes,  et  donnerait 
satisfaction  à  toutes  les  exigences  Plus  son  cercle  d'action  serait  étendu,  moins 
ses  conclusions  seraient  nettes  et  pratiques.  On  discute  avant,  on  discuterait  après. 
Que  le  résultat  vienne  tromper  les  prévisions  de  ceux  qui  la  réclament,  ils  ne  se 
gêneraient  point  pour  s'en  prendre  à  l'autorité  qui  l'aurait  faite,  pour  accuser  ses 
intentions  et  ses  moyens.  Rien  ne  serait  résolu.  Est-ce  que  le  mal  est  d'ailleurs 
ignoré?  est-ce  que  les  faits  ne  sont  pas  connus?  Chaque  jour,  une  enquête  s'ac- 
complit sous  un  régime  de  publicité  et  de  discussion,  et  cette  enquête  continuelle 
se  complète,  se  rectitie  elle-même;  elle  ne  se  rapporte  pas  seulement  à  un  moment 
donné,  mais  à  l'ensemble  d'une  situation.  L'Angleterre,  dira-ton,  procède  en 
tout  par  des  enquêtes,  et  elle  en  tire  des  avantages  manifestes.  Avant  d'invoquer 
l'exemple  de  nos  voisins,  on  devrait  se  rendre  un  compte  plus  exact  de  leur  situa- 
tion et  de  leur  manière  d'agir.  D'abord  l'Angleterre  n'a  point  un  système  adminis- 
tratif pareil  au  nôtre,  qui  concentre  tous  les  éléments  d'information;  elle  n'a 
pas,  à  tous  les  degrés  de  la  hiérarchie,  des  corps  délibérants,  dont  la  discussion 
porte  incessamment  la  lumière  sur  l'état  du  pays.  L'enquête  parlementaire  est 
souvent  le  seul  moyen  d'éclairer  les  questions.  Aussi  l'histoire  du  parlement  an- 
glais embrasse-t-elle  une  série  d'enquêtes  dont  chacune  forme  le  point  d'appui  de 


DU    TRAVAIL. 


487 


quelque  bill  important  De  plus,  en  Angleterre,  on  procède  par  enquêtes  partielles, 
sur  un  ordre  de  faits  circonscrits.  En  suivant  celte  méthode,  il  est  possible  d'arri- 
ver à  des  conclusions  utiles  el  réalisables.  De  semblables  mesures  peuvent,  en  cer- 
taines circonstances,  être  utilement  importées  chez  nous,  el  servir  d'auxiliaires 
aux  moyens  réguliers  et  habituels  d'information.  Elles  diffèrent  profondément  de 
l'enquête  très-générale,  très-complexe,  proposée  en  ce  moment,  et  qui,  s'étendant 
sur  tout  le  pays,  sur  toutes  les  industries,  sur  toute  l'existence  des  travailleurs, 
remuerait  à  la  fois  presque  toutes  les  questions  économiques. 

Nous  soumettons  ces  observations  aux  esprits  calmes  et  réfléchis;  nous  n'avons 
point  de  répugnance  préconçue  contre  l'enquête  :  elle  ne  pourrait  qu'apporter  de 
nouveaux  arguments  à  noire  opinion  sur  l'état  des  classes  ouvrières;  seulement, 
si  l'enquête  était  une  fois  ouverte,  elle  ne  devrait  point  s'en  tenir  au  point  de  vue 
économique.  On  ne  découvrirait  point  la  source  du  mal  sans  remonter  jusqu'aux 
sentiments  et  aux  croyances.  Les  dérèglements,  origine  de  tant  de  misères,  pro- 
viennent de  la  faiblesse  du  sens  moral  et  de  l'absence  d'une  éducation  religieuse. 
Sous  ce  rapport,  les  besoins  sont  immenses;  ne  désespérons  point  de  les  satisfaire. 
Il  se  manifeste  au  sein  de  notre  société  un  retour  évident  vers  les  idées  de  l'ordre 
et  du  devoir.  Le  mouvement  arrive  jusqu'aux  masses  :  il  leur  portera  des  moyens 
de  réforme  et  un  frein  contre  le  vice.  Les  utopies  vaines  et  creuses  des  théoriciens 
du  bonheur  tendraient  à  contrarier  ce  mouvement  salutaire,  à  le  détourner  de  ses 
voies,  à  le  corrompre  par  un  esprit  matérialiste.  L'agitation  industrielle  qu'ils  ont 
essayé  de.  provoquer  est  tristement  marquée  de  cet  esprit.  On  a  négligé  le  bien 
moral,  on  ne  s'est  préoccupé  que  du  bien-être.  Quant  aux  partis  politiques,  ils  ont 
pris  à  tâche  d'embrouiller  la  question,  loin  de  chercher  à  l'éclaircir.  Il  conve- 
nait à  leurs  desseins  qu'elle  demeurât  dans  le  vague  eu  les  ténèbres.  Aussi  on 
les  verra  la  délaisser  de  plus  en  plus  ,  à  mesure  que  le  bon  sens  public  recon- 
naîtra la  stérilité  de  leur  philanthropie  bruyante.  Les  tendances  des  partis  se  con- 
centraient d'ailleurs  à  peu  près  exclusivement,  comme  celles  des  socialistes,  vers 
la  recherche  du  bonheur  physique.  Nous  comprenons  d'une  autre  façon  l'organisa- 
tion du  travail.  Si  nous  désirons  pour  les  familles  ouvrières  de  meilleures  condi- 
tions d'existence  matérielle,  nous  ne  croyons  pas  qu'il  suffise  d'en  demander  les 
moyens  à  des  réformes  économiques  ;  les  améliorations  morales  en  sont  la  garantie 
nécessaire.  Notre  régime  industriel,  dans  les  lois  de  discipline  comme  dans  les 
institutions  de  protection,  s'est  généralement  inspiré  de  celte  double  pensée,  qui 
se  révèle  surtout  dans  les  actes  du  gouvernement  de  1830.  On  peut  encore  adres- 
ser de  justes  critiques  à  certaines  parties  de  l'ordre  existant  ;  mais,  jugé  dans  son 
ensemble  et  comparé  aux  systèmes  qui  prétendant  le  remplacer,  il  est  le  seul  qui 
convienne  aux  idées  politiques  de  notre  temps,  qui  respecte  la  dignité  de  l'indi- 
vidu et  encourage  son  activité,  tout  en  offrant  des  garanties  suffisantes  à  la 
sécurité  publique  et  à  la  prospérité  de  l'industrie  nationale. 

A.  Audiganne. 


DE 


LA  COMÉDIE  POLITIQUE 


EN  ALLEMAGNE. 


Die  poîitische  Wochenstube  [Les  Couches  politiques) , 
Par  M.  Prctz.  —  Zurich,  1845. 


Depuis  que  la  poésie  allemande  a  abandonné  les  voies  souveraines  de  l'art  pour 
s'engager  au  service  des  intérêts  quotidiens,  elle  a  essayé  çà  et  là,  bien  que  trop 
rarement,  de  se  rattacher  à  des  traditions  nationales.  Le  xvie  siècle  est  naturelle- 
ment, dans  les  jours  de  lutte,  l'arsenal  obligé  de  la  polémique.  Publicistes,  poètes, 
controversistes  de  toute  sorte,  pamphlétaires  politiques  ou  religieux,  tous  peuvent 
trouver  là  des  modèles,  on,  si  c'est  trop  dire,  des  encouragements.  Cette  féconde 
et  tumultueuse  époque  restera  longtemps  encore  la  véritable  patrie  des  novateurs. 
Les  écrivains  du  xvie  siècle  ont  été  étudiés  dans  ces  dernières  années  par  quel- 
ques-uns des  nouveaux  tribuns  avec  un  empressement  juvénile.  Ulric  de  Hutten  a 
reparu  tout  à  coup  dans  les  vers  irrités  de  M.  Herwegh,  fier,  sauvage,  et  sa  lance 
à  la  main,  comme  dans  le  tableau  d'Albert  Durer.  Il  n'était  pas  difficile  de  rencon- 
trer chez  le  chevalier  Ulric  de  belliqueux  refrains,  des  cris  de  bataille,  des  cla- 
meurs furieuses  contre  les  papistes;  il  suffisait  pour  cela  d'ouvrir  au  hasard  ses 
discours  et  ses  dialogues.  On  a  fait  plus  encore  :  on  a  recueilli  dans  tous  les  poètes 
de  ce  temps  les  hardis  passages  qui  pouvaient  venir  en  aide  aux  controverses  pré- 
sentes ;  on  a  précieusement  rassemblé  tous  les  titres  du  libéral  esprit  qui  s'éveille; 
M.  Hoffmann  de  Fallersleben  ,  M.  Margraff ,  ont  donné  des  recueils  bien  remplis, 


DE    LA    COMÉDIE    POLITIQUE    EN    ALLEMAGNE.  489 

bien  composés,  et  dirigés  nettement  vers  ce  but.  Toutes  ces  études  sont  excel- 
lentes; celte  direction  est  saine  et  salutaire;  ce  qu'il  y  a  eu  de  moins  médiocre 
dans  les  récentes  tentatives  de  cette  poésie  politique  est  venu  de  là  ;  les  traditions 
des  ancêtres  ont  servi  de  guides  aux  mieux  inspirés  de  ces  jeunes  tribuns,  et  sauvé 
quelques  strophes  de  M.  Herwegh,  de  M.  Prutz,  de  M.  Dingelstedt.  Les  autres, 
abandonnés  à  eux-mêmes  et  à  la  rhétorique  des  gazettes,  ont  été  reniés  par  la  Muse. 
Il  y   a  cependant  une  forme  particulière  de  cette   poésie  politique,  dont  le 
xvie  siècle  n'offrait  aucun  modèle  aux  poètes  libéraux  de  l'Allemagne  :  c'est  celle 
qui  essaie  de  traduire  sur  la  scène  les  événements  contemporains;  c'est  ce  drame 
hardi,  cette  comédie  puissante  et  libre  qui  emprunte  ses  personnages  au  monde 
politique,  afin  de  signaler  gaiement  les  ruses  des  uns;  les  déceptions  des  autres, 
tout  le  mouvement  des  sociétés  nouvelles.  Cette  comédie  n'aura  jamais,  je  le  crois, 
comme  la  poésie  politique  elle-même,  qu'une  valeur  très-secondaire,  puisqu'elle 
est  obligée  de  vivre  non  sur  les  sentiments  éternels  de  l'âme,  mais  sur  des  faits 
particuliers  et  des  passions  fugitives.  Son  succès,  s'il  est  plus  vif,  sera  nécessaire- 
ment moins  durable.  Quelle  qu'elle  soit  cependant,  elle  peut  devoir  un  jour  aux 
conditions  nouvelles  de  la  société  une  existence  à  peu  près  certaine  et  une  place 
assez  considérable  dans  la  poésie  de  l'avenir.  Un  critique  éminent,  M.  Gustave 
Planche,  discutait  ici  même,  il  y  a  quelques  années,  l'importance  possible  de  ce 
genre  nouveau  ;  il  analysait  ses  mérites  et  ses  inconvénients;  il  indiquait  les  res- 
sources que  trouverait  la  Muse  dans  le  spectacle  de  la  vie  publique,  dans  l'étude 
de  ses  ridicules  et  de  ses  misères.  Cette  importance  ne  saurait  être  contestée;  il 
est  certain  que  c'est  là,  pour  un  ordre  inférieur  de  poésie,  une  matière  riche  et 
précieuse  qui  attend  la  main  de  l'artiste.  Mais  que  de  difficultés  dans  une  pareille 
tâche!  La  première  de  toutes,  le  premier  obstacle,  c'est  l'absence  même  d'une 
forme  indiquée,  d'une  tradition  consacrée  par  les  maîtres.  Ni  le  théâtre  d'Eschyle 
ou  d'Aristophane,  ni  le  drame  de  Shakspeare,  ne  peuvent  fournir  au  poète  de  salu- 
taires exemples  ;  tout  est  à  faire  ici  dès  le  premier  pas. 

Nos  jeunes  poètes  de  l'Allemagne,  en  suivant  avec  piété  les  traces  de  leurs  aïeux, 
ont  rencontré,  au  temps  de  la  réforme,  quelques  essais  de  comédie  politique.  A 
l'époque  où  Pierre  Gringoire  et  les  enfants  sans  souci  raillaient  le  pape  Jules  II 
sur  les  tréteaux  des  halles,  ces  tentatives  arislophanesques  se  produisaient  aussi 
au  delà  du  Rbin,  et  les  poètes  de  Nuremberg,  Rosenpliit,  Hans  Sachs,  s'efforçaient 
de  traduire  sur  leur  scène  naïve  les  événements  contemporains,  les  luttes  de  l'Al- 
lemagne avec  la  papauté,  tout  le  drame  passionné  de  la  réforme;  œuvres  bizarres, 
curieuses  pour  l'historien,  mais  d'où  la  poésie  est  absente.  Ni  M.  Prutz,  ni  M.  Her- 
wegh ne  pouvaient  trouver  là  d'utiles  indications  ;  la  médiocrité  de  ces  composi- 
tions les  avertissait  au  contraire  de  chercher  en  eux-mêmes  la  Tonne  nouvelle 
d'un  art  nouveau.  Encore  une  fois,  il  fallait  ou  renoncera  la  prétention  de  créer 
en  Allemagne  la  comédie  politique,  ou  affronter  courageusement  les  difficultés  du 
problème  et  se  souvenir  enfin  des  conditions  impérieuses  de  l'art  et  de  la  vraie 
poésie.  Quand  je  voyais  tous  ces  écrivains  chercher  dans  les  gazettes  des  idées  et  des 
rimes,  quand  je  les  voyais  méconnaître  si  résolument  les  lois  éternelles  de  l'inven- 
tion, je  ne  pouvais  guère  m'imaginer  que  ce  bruyant  groupe  des  poètes  démocra- 
tiques, si  ambitieux  et  si  irréfléchi  qu'il  fût,  prétendît  donner  un  jour  à  l'Allemagne 
ce  théâtre  dont  je  viens  de  parler.  Voici  pourtant  un  de  ces  écrivains,  le  plus  hardi 
et  le  plus  confiant,  M.  Prutz,  qui  se  glorifie  déjà  d'avoir  réussi.  Son  œuvre,  quoi- 
que diversement  jugée,  a  obtenu  de  nombreux  suffrages;  on  a  félicité  l'auteur 


490  DE    LA     COMÉDIE    POLITIQUE 

d'avoir  ouvert  une  route  féconde;  de  plus,  cette  comédie  s'adresse  aux  passions 
les  plus  vives  du  moment,  elle  croit  embrasser  la  situation  présente  d'une  façon 
complète,  elle  prétend  donner  un  tableau  exact  de  la  Prusse  et  de  l'Allemagne 
entière.  De  quelque  côté  qu'on  l'envisage,  elle  mérite  donc  une  attention  sérieuse. 
Le  critique  est  attiré  par  la  question  littéraire,  le  publiciste  par  l'événement  poli- 
tique. Que  ce  soit  une  lentaiive  intéressante  pour  l'art,  ou  seulement  un  document 
de  plus  pour  la  situation  de  l'Allemagne,  la  comédie  de  M.  Prutz  a  droit  d  être 
discutée  et  jugée. 

A  ne  considérer  d'abord  que  le  problème  littéraire,  le  nom  et  les  précédents 
travaux  de  Al.  Prutz  m'inspirent,  je  l'avoue,  une  assez  grande  défiance,  et  le  pre- 
mier regard  jeté  rapidement  sur  son  œuvre  ne  confirme  que  trop  mes  scrupules 
et  mes  craintes.  M.  Prutz  a  commencé  par  être  un  journaliste  ardent  et  passionné; 
il  appartient  à  la  jeune  école  de  Hegel,  ei  il  a  pris  une  part  active  à  la  rédaction 
des  Annales  de  Halle.  Sa  vocation  pour  la  poésie  ne  s'est  décidée  que  longtemps 
après  ses  premiers  travaux  philosophiques;  vocation  factice,  on  le  voyait  trop,  et 
nous  avons  déjà  signalé  cette  agence  de  naturel  et  de  sincérité  dans  ses  vers  (1). 
M.  Prutz  a  voulu  être  poêle,  il  le  veut  encore  :  il  y  met  une  sorte  d'obstination 
qui  atteste  l'énergie  de  son  humeur  et  qui  se  traduit  souvent  en  de  vigoureux 
emportements  ;  mais  la  simplicité,  mais  la  franchise  du  langage,  l'invention  saine 
et  naturelle,  ne  les  lui  demandez  pas.  Quand  il  quitta  brusquement  la  philosophie 
et  la  critique  pour  les  travaux  de  l'imagination,  le  succès  des  vers  de  M.  Herwegh 
l'avait  enivré  ;  il  prit  cette  excitation  pour  l'appel  impérieux  de  la  Muse,  et  con- 
voita désormais  la  bruyante  renommée  des  Poésies  d'un  vivant.  Ce  qu'il  y  avait 
d'énergique  dans  les  vers  de  il.  Prutz  lui  venait  de  M.  Herwegh;  ajoutez  à  ces 
inspirations  d'emprunt  un  travail  de  tous  les  jours,  une  science  réelle  du  langage 
et  du  rhythme,  une  habilité  très-apprise,  toute  une  rhétorique  complète,  et  vous 
saurez  de  qu«.i  se  compose  le  talent  de  M    Prutz    Aujourd'hui,  c'est  lui  qui  prend 
les  devants;  il  ne  se  résigne  plus  à  être  le  débiteur  de  M.  Herwegh,  il  prétend,  au 
contraire,  montrer  à  h  poésie  allemande  des  routes  inconnues  et  fonder  le  théâtre 
politique.  Quoi  donc  !  Faut-il  croire  que  l'imagination  s'est  éveillée  une  bonne 
fois  dans  l'esprit  persévérant  du  critique,  et  que  le  poêle  nouveau-né  va  enfin  mar- 
cher seul?  Non.  le  critique,  l'érudit  va  reparaître  ici  plus  que  jamais;  M.  Prutz 
n'aura  fait  que  changer  de  maître.  Cette  comédie  politique,  cette  œuvre  si  difficile 
et  qui  demande,  nous  l'avons  dit,  une  forme  nouvelle  enfantée  hardiment  par 
une  imagination  libre,  il  ira  tout  simplement  l'emprunter  à  la  Grèce  antique;  il 
dérobera  Aristophane.  Au  lieu  d'une  création  originale,  née,  comme  il  couvient, 
du   mouvement  de  la  vie  moderne,  nous  aurons  une  étude,  énergique  peut-être, 
obstinée,  opiniâtre,  sur  un  modèle  qui  ne  saurait  être  reproduit;  nous  n'aurons 
pas  la  comédie  que  nous  ciu  rchions  et  que  l'auteur  annonce. 

M.  Prutz  avait-il  bien  réfléchi  quand  il  prit  Aristophane  pour  modèle?  Est-ce 
pour  obéir  aux  conseils  d'une  méditation  sérieuse  qu'il  se  décida  à  faire  entrer 
les  idées,  les  sentiments,  les  passions  de  l'homme  moderne  dans  la  forme  de  la 
comédie  ancienne?  Je  ne  le  pense  pas.  Les  objections,  pour  peu  qu'il  y  eût  songé, 
se  fussent  présentées  en  foule  à  son  esprit  et  l'eussent  détourné  d'une  si  étrange 
entreprise.  Quoi  donc!  Aristophane  en  Allemagne!  l'ennemi  de  Cléon  transporté 
tout  à  coup  dans  une  société  si  différente  et  autorisé  par  le  poète  à  renouveler, 

(1;  Voir  la  livraison  du  30  juin  1844,  la  Poésie  et  les  Poêles  démocratiques. 


EN    ALLEMAGNE.  491 

après  plus  de  deux  mille  ans,  ces  hardiesses  vraiment  extraordinaires  que  tous  les 
commentaires  du  monde  n'expliqueront  jamais!  En  outre,  étail-il  bien  prudent 
d'entraîner  !a  Muse  sur  ces  places  publiques  où  l'imagination  joyeuse  du  poëte 
païen  allait  chercher  tant  de  plaisanteries  aujourd'hui  grossières,  tant  de  bouf- 
fonneries dont  le  sens  est  perdu?  Quand  Aristophane,  aux  fêtes  de  Bacchus,  ué- 
chaînait  du  fond  des  antres  sacrés  les  faunes  et  les  satyres  et  tous  tes  burlesques 
démons  du  rire  antique,  il  était  sûr  de  son  génie,  et  il  savait  bien  qu'il  charmerait 
les  plus  nobles  esprits  de  la  Grèce.  Grossier,  violent,  il  l'était  sans  doute,  mais 
avec  quelle  grâce  î  Platon  l'a  dit.  M.  Prutz  est-il  aussi  sûr  de  lui-même?  La  muse 
allemande,  si  elle  se  souille  à  de  telles  équivoques,  aura-l-elle  l'excuse  du  poly- 
théisme, ou  bien  saura-t-elle  corriger  par  le  sourire  et  la  grâce  tant  de  folles 
équipées  et  s'y  jouer  légèrement?  Il  est  permis  d'en  douter.  M.  Prutz  n'a  pas  eu 
le  loisir  de  faire  toutes  ces  reflexions.  Quand  il  a  demandé  à  Aristophane  des 
exemples  glorieux,  il  a  obéi  à  une  sorte  de  caprice  irrilé,et  nullement  à  une  inten- 
tion d'artiste.  L'auteur  des  Guêpes  et  des  Oiseaux  était  en  grande  faveur  depuis 
quelque  temps  à  la  cour  de  Berlin;  M,  Prutz  a  cru  voir  là  un  deti,  une  provoca- 
tion, et  il  l'a  relevée  avec  cette  vivacité  passionnée  qu'il  a  presque  toujours  prise 
jusqu'ici  pour  une  inspiration  sincère.  Ardeurs  factices,  émotions  suspectes,  tous 
ces  défauts  de  la  poésie  politique  en  Allemagne  ne  seront  jamais  plus  blessants 
que  dans  la  tentative  de  M.  Prutz.  Le  talent  même  que  l'auteur  y  apportera,  la 
verve  incontestable  de  sa  pensée,  feront  éclater  plus  dé:  igréablement  tout  ce  qu'il 
y  a  de  voulu,  d'àpre  et  de  contraint  dans  ses  inventions. 

On  se  rappelle  ces  soirées  de  Berlin  où  les  drames  de  Sophocle,  les  comédies 
d'Aristophane  et  de  Piaute,  les  poétiques  fantaisies  de  Shakspeare,  paraissaient 
tour  à  tour  sur  la  scène  avec  leurs  grâces  naturelles  pour  enchanter  une  noble  et 
studieuse  assemblée.  Les  plus  aimables  esprits,  les  plus  sévères  intelligences,  se 
passionnaient  pour  ces  fêtes  de  l'art.  M.  Tieck.  M.  Mendelsohn,  étaient  les  intro- 
ducteurs de  Sophocle  et  de  Shakspeare,  et  l'auteur  du  Chat  botté,  profilant  de 
celte  veine  heureuse,  évoquait  gracieusemeut  les  œuvres  de  sa  jeunesse,  qui  reve- 
naient, un  peu  vieillies,  mais  toujours  souriantes,  solliciter  avant  de  mourir  uu 
dernier  hommage.  Ces  petites  comédies  fantasques,  imitées  à  la  fois  de  Shakspeare 
et  d'Aristophane,  c'était  bien  en  effet  un  ingénieux  intermè.ie  entre  tes  Guêpes  et 
le  Songe  d'une  nuit  d'été.  Loisirs  fortunés,  innocentes  études!  il  semblait  que  ces 
occupations  o'une  cour  instruite  et  brillante  dussent  être  acceptées  avec  sympa- 
thie comme  un  hommage  aux  choses  de  l'intelligence  ;  comment  ne  pas  s'aban- 
donner au  charme  de  ces  solennités  studieuses?  et  qui  aurait  eu  le  courage  de 
troubler  ces  fêtes  naïves?  Eh  bien  !  non,  l'esprit  nouveau  qui  s'agite  si  tort  chez 
uos  voisins  se  sentit  comme  blessé.  Ce  souille  inattendu  d'une  poésie  adorée, 
au  lieu  de  rafraîchir  les  âim  s.  aigrit  et  envenima  les  plaie:»  vives  de  celte  jeune 
milice  littéraire  si  éveillée  aujourd'hui  dans  toute  l'Allemagne  et  si  prompte  à 
failaque.  Tandis  que  la  cour  de  Prisse  se  iaissait  charmer  par  les  inventions  du 
poète  athénien,  tandis  que  M.  Ticek  ressuscitait  avec  grâce  ses  légères  tentatives 
de  fantaisie  aristophanesque,  l'école  nouvelle  s'imagina  voir  là  une  pro\Ocation 
moqueuse,  et  c'est  pieeisement  à  l'auteur  des  Nuées  ei  des  Oifemum  qu'elle  alla 
demander  conseil  pour  une  réponse  hautaine.  M,  Henri  Urine  .  dans  son 
bizarre  et  spirituel  poéine  i.JIUinaijne,  avait  raille  gaiement  le  goût  de  Fré- 
déric-Guillaume IV  pour  Aristophane,  et  celte  faveur  subite,  inattendue,  de  la 
poésie  antique. 


492  DE    LA    COMÉDIE    POLITIQUE 

«  Dans  ce  dernier  chapitre,  j'ai  tâché  d'imiter  un  peu  la  conclusion  des  Oiseaux; 
c'est  bien  certainement  la  meilleure  comédie  d'Aristophane. 

»  Les  Guêpes  aussi  sont  une  excellente  pièce.  On  la  donne  aujourd'hui  traduite 
en  allemand,  sur  le  théâtre  de  Berlin,  pour  l'amusement  du  roi. 

»  Oui,  le  roi  aime  cette  comédie;  pourtant,  si  l'auteur  vivait,  je  ne  lui  conseil- 
lerais guère  de  se  rendre  en  personne  à  Berlin. 

j)  Le  véritable  Aristophane  à  Berlin!  Ah!  le  pauvre  poète!  ses  affaires  iraient 
mal  ;  nous  le  verrions  bientôt  accompagné  d'un  chœur  de  gendarmes.  » 

Or,  au  moment  même  où  M.  Henri  Heine,  dans  ses  ironiques  menaces,  signalait 
ainsi  aux  spectateurs  de  Berlin  cet  Aristophane  qu'on  oubliait  trop  en  effet,  le 
hardi  citoyen,  le  satirique  sans  pitié,  voilà  qu'un  poêle  traçait  vivement  une 
esquisse  bizarre,  une  scène  très-voisine  de  la  comédie  antique  par  l'audace  des 
attaques  et  la  vigueur  trop  souvent  cruelle  des  railleries.  C'était  M.  Freiligrath  en 
sa  Profession  de  foi.  Nous  avons  signalé  ici  cette  mascarade  burlesque  où  tous  les 
amis  du  roi  de  Prusse,  ministres,  conseillers,  écrivains  et  artistes,  comparaissaient 
devant  le  poète  pour  être  bafoués  comme  Cléon  et  Euripide.  Pourtant  ce  n'était 
là  qu'une  scène,  moins  encore,  un  plan,  une  indication,  une  ébauche;  la  comédie 
annoncée  par  M.  Heine,  esquissée  rapidement  par  M.  Freiligrath,  c'est  M.  Prutz 
qui  l'a  faite.  M.  Heine  raillait  agréablement;  M.  Freiligrath  était  vif,  pressant, 
mais  il  n'avait  garde  d'insister,  et  son  esquisse  pouvait  sembler  une  fantaisie  ex- 
cusable ;  avec  M.  Prutz  nous  aurons  l'œuvre  complète,  sans  timidité,  sans  hésita- 
tion, sans  fausse  modestie.  A  la  bonne  heure!  nous  allons  savoir  si  le  génie  alle- 
mand est  aussi  grec  qu'il  s'en  félicite;  ni  M.  Heine,  ni  M.  Freiligrath,  ne  nous 
avaient  permis  de  faire  celte  étude.  Soyons  attentifs,  s'il  vous  plaît  :  voici  l'Aris- 
tophane tudesque. 

La  pièce  s'ouvre  par  une  altercation  fort  bruyante  entre  un  chirurgien  et  son 
valet;  ce  chirurgien  est  un  charlatan,  et  le  valet  un  rustre  grossier.  De  quoi 
s'agit-il?  quel  est  !e  sujet  de  la  querelle?  Le  docteur,  pour  s'exercer  la  main,  veut 
absolument  faire  une  opération.  Pourquoi  ne  serait-ce  pas  sur  Kilian  (Rilian,  c'est 
le  valet)  ?  Faeiamus  experimentum  in  anima  vili.  Toinette  conseillait  à  Argan  de 
se  faire  couper  le  bras  gauche  et  crever  l'œil  droit,  lequel  incommode  Vautre  et  lui 
dérobe  sa  nourriture.  Le  docteur  veut  arracher  à  Kilian,  devinez!  son  estomac.  La 
plaisanterie  est  tout  à  fait  allemande  en  vérité,  et  dès  le  premier  mot  nous  sommes 
aussi  loin  d'Athènes  que  de  Paris.  Kilian  résiste,  comme  on  pense;  lui  enlever 
son  estomac,  à  lui,  à  ce  Kilian  sensuel  et  glouton!  Le  docteur  se  fâche.  —  Eh! 
butor!  ne  vois-tu  pas  que  c'est  pour  ton  bien  et  qu'il  y  va  de  ton  honneur?  Ah! 
quel  service  rendu  à  l'humanité,  si  on  lui  enlevait  seulement  l'estomac!  Quelle 
gloire  ce  serait  pour  toi,  Kilian,  si  tu  donnais  un  tel  exemple  et  le  mettais  à  la 
mode!  D'où  viennent  tous  nos  maux,  je  te  prie?  Qu'est-ce  qui  éteint  les  flammes 
sacrées  de  l'inspiration?  qu'est-ce  qui  enfante  la  lâcheté,  l'égoïsme,  la  convoitise? 
L'estomac.  Pourquoi  Freiligrath  a-t-il  accepté  la  pension  du  roi  de  Prusse?  pour- 
quoi Dingelstedt  est-il  conseiller  aulique?  qui  leur  a  donné  ces  détestables  con- 
seils? qui  brise  chez  les  plus  forts  tous  les  plans,  tous  les  projets  de  vertu  et  de 
liberté?  L'estomac,  ô  Kilian!  Et  si  le  système  que  je  t'indique  était  appliqué  à 
l'étal,,  ah  !  c'est  là  que  le  progrès  serait  glorieux.  Quels  fonctionnaires  nous  aurions 
alors!  quels  soldais!  quel  peuple!  Cet  amour  de  liberté  dont  on  parle  tant, 
qu'est-ce  autre  chose  que  de  l'appétit V  Que  les  rois  y  songent;  ce  n'est  pas  le 


EN     ALLEMAGNE.  493 

cœur,  c'est  l'estomac  qui  fait  les  révolutions.  Arrachez  cet  organe  malfaisant,  tout 
est  sauvé. 

Cette  scène  bizarre,  grossière  dans  les  détails,  pleine  de  violences,  pleine  de 
personnalités  injurieuses,  indique  assez,  dès  le  commencement,  quel  sera  le  ton 
de  toute  la  pièce.  Les  noms  propres  n'effraieront  pas  l'auteur.  Les  plus  simples 
précautions  que  prenait  le  hardi  poète  grec  seront  intrépidement  rejetées  par  la 
muse  tudesque;  Cléon  va  être  amené  sur  le  théâtre,  sans  masque,  sans  déguise- 
ment, pour  être  rossé  par  le  charcutier.  Enivré  de  sa  parole  brutale,  le  pamphlé- 
taire se  prendra  pour  un  poète,  et,  comme  il  ne  comprend  guère  cet  Aristophane 
à  qui  il  n'emprunte  que  les  gros  mots,  il  se  complaira  dans  son  œuvre  sans  le 
plus  léger  scrupule,  et  s'écriera,  le  barbare  :  «Athéniens,  applaudissez!  » 

Mais  continuons,  la  chose  vaut  la  peine  d'être  examinée  de  près.  Kilian  refuse 
donc  de  passer  par  les  mains  du  docteur,  et  il  est  chassé  de  la  maison.  Il  ne  par- 
tira cependant  que  s'il  est  payé;  mais  comment  faire?  le  docteur  n'a  ni  sou  ni 
maille.  Kilian  propose  à  son  maître  de  lui  laisser  emporter  quelque  objet  de  sa 
pharmacie,  et  les  voilà  tous  deux  examinant  en  détail  fioles  et  alambics.  Ici, 
maintes  plaisanteries  grotesques.  Cette  fiole  contient  l'esprit  de  M.  Goeschel,  con- 
seiller, professeur,  et  qui  a  passé  du  camp  de  Hegel  dans  celui  de  Schelling.  Celte 
autre,  ce  flacon  infect,  c'est  la  pensée  de  M.  Henri  Léo,  distillée  par  M.  Hengstem- 
berg.  —  Prends  garde,  Kilian,  s'écrie  le  docteur,  tu  tiens  là  l'essence  de  l'hypo- 
crisie et  de  la  délation  ;  auprès  de  ce  venin  exécrable,  l'arsenic  est  une  poudre 
bienfaisante.  —  La  plaisanterie,  si  plaisanterie  il  y  a,  continue  longtemps  de  la 
sorte;  et  comment  l'auteur,  en  rangeant  ainsi  dans  des  fioles  empoisonnées  l'es- 
prit de  ses  adversaires,  ne  s'aperçoit-il  pas  qu'il  est  lui-même  un  de  ces  dénon- 
ciateurs injurieux  qu'il  prétend  châtier?  Ce  n'est  rien  encore,  nous  en  verrons 
bien  d'autres. 

Cependant  le  jovial  Kilian  a  tenu  bon  ;  il  conservera  son  estomac,  et  le  docteur 
veut  bien  ne  pas  le  chasser  pour  cette  fois.  Kilian  reprend  son  service  de  chaque 
jour  auprès  de  ce  chirurgien  endiablé,  il  va  faire  sa  tournée  par  la  ville,  et  cher- 
cher les  malades  honteux  qu'il  amènera  en  secret  dans  la  maison  de  son  maître. 
Ce  maître  en  effet,  il  est  temps  de  le  dire,  s'est  donné  un  fâcheux  métier,  et  sa 
maison  ressemble  fort  à  un  mauvais  lieu.  Il  faut  l'entendre,  lorsque,  son  instru- 
ment à  la  main,  et  attendant  ses  pratiques,  il  raconte  lui-même  tous  les  détails  de 
son  honnête  entreprise.  Que  vous  semble  de  l'invention  ?  C'est  dans  ce  lieu  équi- 
voque, c'est  entre  les  mains  de  ce  personnage  ignoble,  que  l'auteur  va  placer  la 
satire  de  tout  ce  qui  l'entoure.  Il  a  voulu  mettre  à  nu  les  plaies  de  son  pays,  et 
il  l'amène,  cette  noble  Allemagne,  sous  le  scalpel  brutal  d'un  charlatan  sans  ver- 
gogne! 

Dès  que  ces  confidences  sont  terminées,  un  mendiant  se  présente,  humble,  cha- 
peau bas,  et  annonce  au  docteur  qu'il  est  chargé  de  faire  une  quête  pour  élever 
une  statue  à  l'héroïque  représentant  de  la  Germanie  primitive,  au  vainqueur  des 
légions  romaines,  à  Arminius.  Prenez  garde,  ce  costume  de  mendiant  est  un  cos- 
tume d'emprunt;  le  personnage  qui  le  porte  s'appelle  Schlaukopf,  c'est-à-dire  fin 
matois,  rusé  coquin,  et,  si  l'auteur  ne  désigne  pas  sous  ce  nom  le  roi  de  Prusse  en 
personne,  au  moins  ne  peut-on  douter  que  ce  ne  soit  le  pouvoir,  l'autorité  en  gé- 
néral, ou,  si  l'on  veut,  la  diète  elle-même.  Schlaukopf,  il  est  vrai,  quand  il  sera 
démasqué,  racontera  tout  à  l'heure  au  docteur  qu'il  a  été  autrefois  républicain  et 
démagogue,  et  que  maintenant,  dévoué  au  pouvoir,  il  a  été  nommé  conseiller  in- 
roiiL  i.  54 


DE    LA     COMEDIE    POLITIQUE 

Unie  et  espion  privilégié  de  sa  majesté  ;  mais  ce  n'est  là  qu'une  précaution  de 
l'auteur,  la  seule  peut-être  qu'il  ait  prise  dans  son  étrange  pamphlet.  Quand  nous 
verrons  Schlaukopf  accorder  à  Germania  sa  très-auguste  protection,  quand  nous 
le  verrons  diriger  en  maître  les  destinées  de  sa  pupille,  alors  tous  les  doutes  seront 
impossibles;  l'allusion  ne  sera  que  trop  directe,  le  symbole  ne  sera  que  trop  clair 
et  trop  parlant.  Schlaukopf  présente  donc  sa  requête  au  chirurgien  ;  or,  la  requête 
est  fort  mal  accueillie.  Les  plaisanteries  et  les  bonnes  raisons  ne  manquent  pas 
pour  châtier  comme  il  convient  ce  puéril  patriotisme,  qui  va  chercher  ses  appuis 
dans  les  souvenirs  fabuleux  des  temps  primitifs.  De  ces  plaisanteries  vives  et  sen- 
sées, le  docteur,  qui  est  en  verve,  n'en  oublie  pas  une  seule.  À  l'entendre  parler 
ainsi,  on  dirait  vraiment  un  homme  honnête,  sérieux,  un  bon  et  courageux  ci- 
toyen. Tous  les  arguments  du  sollicitent  sont  repoussés  par  lui  avec  une  verve 
incisive,  et  c'est  plaisir  de  l'écouler  quand  il  oppose  à  ce  patriotisme  hypocrite  le 
sentiment  présentée  sentiment  national,  qu'il  faut  encourager  autour  de  soi.  au 
lieu  de  l'aller  chercher  dans  les  forêts  d'Arminins.  Ce  n'est  pas  là  précisément  ce 
que  demandait  Schlaukopf.  Cette  leçon  de  politique  n'est  guère  de  son  goût  :  il 
s'emporte,  il  menace,  et  le  docteur  est  forcé  de  le  congédier  rudement;  mais,  au 
moment  où  il  saisit  le  mendiant  par  les  épaules  pour  le  jeter  dehors,  la  perruque 
du  bonhomme  lui  reste  dans  la  main,  son  faux  nez  tombe  à  terre,  et  le  docteur 
reconnaît  son  vieil  ami,  son  vieux  camarade  de  la  Burschensc/iaft,  le  démocrate 
Schlaukopf.  Seulement,  le  démocrate  s'est  converti,  et  s'appelle  aujourd'hui  M.  le 
conseiller  intime.  Il  n'en  faut  pas  davantage  pour  apaiser  le  docteur;  le  voilà  con- 
verti lui-même  par  une  illumination  subite;  le  libéral  est  immédiatement  enrôlé 
dans  l'armée  du  pouvoir.  Cette  conversion  miraculeuse  inspire  même  à  Schlaukopf 
une  confiance  et  une  admiration  si  grande,  qu'il  va  conférer  sur-le-champ  au  doc- 
teur une  dignité  suprême.  Agenouille-toi,  lui  dit-ii,  et  écoute  avec  un  respect 
religieux.  Un  grand  événement  se  prépare. 

LE    DOCTEUR. 

J'entends;  on  va  créer  un  nouvel  ordre,  n'est-ce  pas? 

SCHLAUKOPF. 

Plus  que  cela. 

LE    DOCTEUR. 

Les  grenadiers  auront  cinq  boutonnières  au  lieu  de  six  dans  l'uniforme  du 
dimanche? 

SCHLAUKOPF. 

Élève-toi,  élève-toi  plus  haut;  c'est  un  événement  d'intérêt  universel;  il  s'agit 
de  l'avenir  de  la  patrie,  du  bonheur  du  genre  humain. 

LE    DOCTEUR. 

Ah!  je  devine.  On  étudie  peut-être  une  nouvelle  comédie  à  Postdam? 

SCnLAUKOPF. 

Non,  tu  ne  devineras  pas.  Cela  dépasse  tous  les  efforts  possibles  de  l'imagina- 
tion. Heureuse  époque,  qui  verra  ce  miracle!  les  temps  anciens  serout  rajeunis. 
L'esprit  saint  va  descendre  une  seconde  fois,  porté  sur  les  ailes  d'un  aigle. 


EN     ALLEMAGNE. 

léj    docteur  ,  à  part. 

S'il  ne  se  moque  pas  de  moi  en  ce  moment,  certes  il  ne  l'a  jamais  fait.  Je  sais 
ce  que  veut  dire  ce  mouvement  de  ses  narines.  Quel  fripon  !  (Haut.)  Eh  bien  ! 
t* expliqueras-tu  ?  sommes-nous  à  la  fin  ? 

SCHLAUKOPF. 

A  là  fin?  non,  mais  plutôt  au  commencement  des  grands  siècles  nouveaux. 
L'Allemagne,  •**  ]è  dis  l'Allemagne,  notre  patrie,  Germania,  la  reine  aux  cheveux 
blonds,  le  pays  d'Hermann.... 

LE    DOCTEUR. 

Et  de  Luther,  et  de  Frédéric,  etc.  Pourquoi  t'arrêter  dans  l'antichambre? 

SCHLAUKOPF. 

L'Allemagne...  l'Allemagne  est  grosse  ! 

L'Allemagne  est  grosse  ;  la  blonde  Germania  va  mettre  au  monde  un  enfant,  et 
le  docteur  est  nommé  accoucheur  de  la  princesse.  C'est  chez  lui,  dans  sa  maison, 
que  Germania  vient  faire  ses  couches.  La  voici.  Voyez-vous  ce  brillant  équipage, 
oe  char  magnifique,  ce  cortège  immense?  C'est  Germania  qui  arrive.  Remarquez 
d'abord  ces  chevaux  qui  traînent  le  char  de  la  princesse;  ils  sont  bien  maigres  et 
bien  efflanqués,  il  est  vrai  ;  n'en  soyez  pas  surpris,  ce  sont  les  étals  provinciaux, 
et  c'est  aussi  pour  cela  qu'ils  sont  attelés  par  derrière.  Tel  est  l'usage  aujourd'hui 
dans  tous  les  états  allemands,  ajoute  gravement  Schlaukopf.  Et  que  font  là  ces 
esclaves  autour  de  la  voiture  dorée?  C'est  le  peuple;  on  ne  s'en  sert  que  dans  les 
occasions  difficiles,  quand  l'équipage  est  embourbé.  Cependant  le  cortège  s'ap- 
proche, et  Schlaukopf  va  reprendre  sa  place  à  la  tête  de  la  procession.  La  voilure 
s'est  arrêtée  à  la  porte  du  docteur.  Schlaukopf  entre  le  premier;  derrière  lui  s'a- 
vancent les  esclaves  portant  le  trône  où  est  assise  Germania.  La  jeune  princesse 
est  blonde,  dit  l'auteur;  elle  a  la  figure  légèrement  grasse  et  souriante*  la  bouche 
grande,  les  yeux  d'un  bleu  pâle;  elle  porte  une  robe  d'éloffe  anglaise,  un  châle 
fabriqué  en  France,  un  chapeau  de  paille  d'Italie.  Le  docteur  la  complimente  en 
mauvais  français,  et  elle  y  répond  le  plus  gracieusement  qu'elle  peut,  tandis  que 
les  esclaves,  murmurant  à  voix  basse  un  chant  d'espérance,  invoquent  le  nou- 
veau-né, l'avenir  de  la  patrie  souffrante,  l'avenir  bienfaisant  qui  brisera  leurs  l'ers. 

Ainsi  finit  le  premier  acte.  Avec  cette  dernière  scène ,  l'action,  il  faut  l'avouer, 
est  engagée  vivement  ;  l'intérêt  s'éveille.  Qu'est-ce?  que  va-t-il  irriver  ?  Quel  sera 
ce  bienfaiteur  promis  par  Germania  à  la  patrie  inquiète?  Sans  les  grossièretés  si 
fréquentes  des  détails,  l'invention  serait  bonne  :  il  y  a  du  Rabelais  dans  celte 
bizarre  allégorie.  Au  moment  où  tant  de  promesses  solennelles  ont  éveillé  l'attente 
publique,  ce  n'est  pas  une  mauvaise  idée  de  nous  présenter  Germania  en  mal 
d'enfant.  Puisse  la  délivrance  être  heureuse,  et  que  le  nouveau-né  réponde  aux 
espérances  de  la  pairie!  Nous  saurons  tout  à  l'heure  quel  sera  ce  nouveau-né  : 
en  attendant  que  le  poêle  poursuive,  laissons-le  profiler  de  l  entr'acU  et  adresser 
la  parole  au  public.  C'est  ce  que  Taisait  Aristophane  dans  les  anapestes  de  la  para- 
base  ;  M.  Prulz  est  un  imitateur  trop  fidèle  du  maître  pour  oublier  les  privilèges 
de  l'intermède  antique.  Hélas!  pourquoi  faut-il  qu'il  s'attache  si  fort  à  la  partie 
extérieure  de  son  modèle,  et  si  peu  vraiment  à  l'art  lui-même,  à  la  grâce  du  lan- 


496  DE    LA    COMÉDIE    POLITIQUE 

gage,  y  l'immortelle  poésie?  Mais  ajournons  nos  objections,  et  laissons  la  parole 
au  poëte;  aussi  bien  il  est  impatient,  il  a  mille  choses  à  dire,  son  cœur  dé- 
borde. 

D'abord  M.  Prutz,  je  crois  le  comprendre,  est  un  peu  inquiet  du  succès  de  sa 
pièce,  inquiétude  qui  ne  durera  pas,  dernier  reste  de  timidité  et  de  modestie  dont 
il  sera  vite  guéri.  Il  voudrait  justifier  la  hardiesse  de  ses  facéties,  et  ne  trouve 
rien  de  mieux  pour  cela  que  d'en  accuser  le  lecteur  lui-même,  ou  d'en  faire  au 
moins  son  complice,  a  II  y  a  longtemps,  lecteur,  que  vous  nous  disiez:  Votre 
poésie  lyrique,  vos  hymnes  politiques,  vos  cris  de  guerre  et  de  bataille,  ce  n'est 
pas  de  la  poésie;  élevez-vous  de  la  polémique  des  journaux  jusqu'à  la  vraie  inspi- 
ration, et  créez  des  œuvres  que  l'arl  puisse  reconnaître!  Celte  œuvre,  la  voici. 
C'est  une  comédie,  une  comédie  politique;  lisez-la  et  riez  franchement.  »  Je  me 
souviens  d'avoir  adressé  souvent  ce  reproche  à  la  poésie  démocratique  dont 
M.  Herwegh,  M.  Prutz,  M.  Hoffmann,  sont  les  belliqueux  représentants,  et  je  vou- 
drais bien  que  mon  conseil,  s'il  en  est  ici  question,  eût  réussi  à  modérer  les  ardeurs 
de  ces  gazettes  rimées;  pourtant  il  n'est  pas  bien  sûr  encore  que  la  critique  doive 
se  féliciter  du  résultat,  et  j'ai  des  doutes,  je  l'avoue,  sur  la  valeur  de  l'échange 
qu'on  nous  propose.  Y  gagnerons-nous  beaucoup?  Nous  le  verrons  tout  à  l'heure. 
Du  reste,  M.  Prutz  sent  bien  que  ce  simple  changement  de  forme  ne  suffit  pas,  si 
les  défauts  persistent  :  ode  ou  comédie,  peu  importe,  si  la  chanson  est  la  même. 
Il  prévoit  qu'on  lui  reprochera  encore  le  ton  factice  de  son  langage,  la  rhétorique 
pompeuse  de  ses  vers.  Un  très-spirituel  écrivain,  M.  Vischer,  dans  ses  Sentiers 
critiques,  a  osé  blâmer  cet  abus  de  la  rhétorique  dans  les  vers  de  M.  Herwegh,  et 
a  signalé  au  contraire  la  grâce  non  cherchée,  l'inspiration  naturelle  et  bien  venue 
d'un  aimable  poëte,  M.  Edouard  Moericke;  aussitôt  M.  Visscher  est  sermonné 
vertement  en  pleine  parabase,  et  traité  de  Souabe  devant  tout  le  public  d'Athènes. 
Puis  l'auteur  s'adresse  à  celui  qui  le  premier,  en  Allemagne,  a  imité  Aristophane, 
au  comte  Auguste  Platen.  Il  signale  en  beaux  vers,  je  le  veux  bien,  la  riche  sim- 
plicité, la  beauté  savante  de  son  langage;  mais  pourquoi  cet  orgueilleux  rappro- 
chement? L'amour-propre  du  poëte  s'irriie,  s'enflamme,  et  ce  discours  humblement 
commencé  va  s'emporter  jusqu'à  l'infatuation.  M.  Prutz  entreprend  la  défense  de 
Platen,  comme  si  l'on  contestait  à  Platen  la  pureté  antique  de  sa  poésie.  Voilà  le 
comte  Platen  sous  la  très-auguste  protection  de  M.  Prutz,  et  M.  Arnold  Ruge, 
qui  s'est  permis  quelques  objections  sur  la  valeur  des  comédies  aristophanesques 
de  Platen,  M.  Arnold  Ruge  est  aussi  rudement  interpellé  que  M.  Vischer!  Qu'est-ce 
à  dire,  et  comment  se  fait-il  que  l'auteur  ne  songe  pas  un  peu  plus  à  lui-même? 
Au  lieu  de  s'attaquer  si  singulièrement  aux  critiques  de  Platen  et  de  M.  Herwegh, 
ne  devrait-il  pas  répondre  aux  objections  très-légitimes  que  va  soulever  son 
œuvre?  Il  s'agit  bien  de  Platen  et  de  M.  Herwegh  !  M.  Prulz  a  voulu,  par  cetle  ruse 
bizarre,  nous  dire  habilement  qu'il  était  le  continuateur  d'Herwegb  et  de  Platen  ; 
il  a  emprunté  à  M.  Herwegh  ses  hardiesses  politiques,  au  comte  Platen  sa  forme 
savante  et  pure,  et  de  tout  cela  est  résulté  le  chef-d'œuvre  nouveau.  Or,  cet  enthou- 
siasme de  M.  Prutz  pour  lui-même  ne  lui  est  vraiment  pas  permis,  même  dans  le 
désordre  lyrique  de  Ja  strophe  et  de  l'antistrophe.  On  ne  nie  pas  la  parenté  de 
M.  Prutz  et  de  M.  Herwegh  ;  mais  qui  admettra  jamais  le  rapprochement  établi  ici 
entre  la  pièce  de  M.  Prutz  et  les  études  aristophanesques  de  Platen?  Les  comé- 
dies de  Platen  sont  des  satires  littéraires  :  l'auteur  de  la  Fourchette  fatale  et  de 
VQEdipe  romantique  n'imite  ni  les  Chevaliers,  ni  Lysistrata,  ni  les  Nuées,  œuvres 


EN    ALLEMAGNE.  497 

d'une  société  qui  a  disparu,  modèles  proposés  à  l'étude  et  interdits  à  l'imitation  ; 
il  imite  quelques  scènes  admirables  des  Grenouilles,  le  débat  d'Escbyle  et  d'Eu- 
ripide ;  il  donne  son  avis,  comme  Aristophane,  sur  le  théâtre  de  son  pays.  Ce  sont 
là,  encore  une  fois,  des  critiques  permises  et  utiles.  Comparez-les,  si  vous  voulez, 
aux  satires  de  Boileau,  aux  passages  les  plus  vifs  de  Molière,  à  la  scène  d'Oronte, 
a  celle  de  Trissotin  et  Vadius,  mais  ne  les  confondez  pas  avec  ce  dialogue  effronté 
où  vont  paraître  les  noms  les  plus  honorés  de  l'Allemagne!  Quand  Platen  étudie 
l'auteur  des  Grenouilles,  il  se  rappelle  deux  choses  :  d'abord,  qu'il  ne  peut  em- 
prunter au  poète  grec  la  liberté  cynique  de  ses  injures;  puis,  qu'il  doit  surtout 
s'attacher  à  la  grâce,  à  la  poésie,  et  corriger  par  là  du  moins  ce  qu'il  y  a  de  trop 
rude  dans  la  forme  de  la  comédie  ancienne.  Si  M.  Prutz  croit  avoir  suivi  cet 
exemple  excellent  d'un  artiste  sincère,  décidément  il  est  dupe  de  son  amour- 
propre.  Il  ne  voit  pas  qu'il  a  substitué  à  une  critique  littéraire,  très  vive  sans 
doute,  mais  acceptable,  une  diatribe  sans  pudeur,  et  devant  laquelle  eût  reculé 
peut-être  la  licence  du  poêle  antique.  Il  est  aveugle  surtout  quand  il  s'écrie  : 
«  L'alouette  se  berce  en  chantant  dans  le  bleu  infini  du  ciel,  là-haut,  au-dessus 
des  ruines.  J'ai  fait  comme  elle,  sans  souci,  perdu  dans  la  mélodie  qui  m'enivre, 
et  attentif  seulement  au  signe  que  me  faisait  l'idéale  poésie!  J'ai  oublié  qu'un  gen- 
darme, courbé  sur  le  canon  de  son  fusil,  m'ajustait  longuement  et  allait  m'en- 
voyer  une  balle.  »  Non,  il  n'a  pas  chanté  dans  la  nue  comme  l'alouette  joyeuse, 
il  ne  s'est  pas  élevé  à  de  si  hautes  régions,  et  le  gendarme,  puisque  gendarme  il 
y  a,  n'ira  pas  le  frapper  lâchement  au  milieu  de  son  vol;  il  l'arrêtera  d'une  façon 
toute  prosaïque,  au  coin  de  cette  rue  suspecte,  dans  cette  maison  équivoque  où 
il  n'a  pas  craint  de  déshonorer  la  Muse. 

Voici  le  second  acte.  Schlaukopf  est  très-inquiet;  que  va-t-il  arriver?  Quel  sera 
ce  nouveau-né  impatiemment  attendu  par  toute  l'Allemagne?  Si  Germania  allait 
accoucher  d'un  monstre  !  Pour  éviter  tout  embarras,  il  s'adresse  au  docteur  et  le 
prie  d'appeler  à  son  aide  quelque  ruse  de  son  métier.  Le  docteur  fait  la  sourde 
oreille,  et  Schlaukopf,  pour  le  corrompre,  est  obligé  de  lui  montrer  les  présents 
envoyés  à  Germania  par  tous  les  souverains  d'Allemagne,  à  l'occasion  de  sa  pro- 
chaine délivrance.  Dons  précieux,  magnifiques  !  la  Prusse  donne  à  l'enfant  de  Ger- 
mania la  cathédrale  de  Cologne,  une  petite  flotte  allemande,  et  un  code  d'instruc- 
tion criminelle  ;  l'Autriche  fera  construire  plusieurs  maisons  de  jésuites;  le  roi  de 
Bavière  a  déjà  composé  lui-même,  dans  le  style  qui  lui  est  propre,  une  méthode 
de  lecture  pour  le  royal  bambin;  le  roi  de  Hanovre  lui  envoie  un  titre  national, 
une  charte,  une  constitution,  sur  un  fort  beau  parchemin,  mais  déchiré  :  cela  ser- 
vira à  lui  faire  un  tambour.  Toutes  ces  plaisanteries  n'ont  pas  besoin  d'explica- 
tion, les  allusions  sont  claires,  et  quand  M.  Prutz  ne  sort  pas  des  limites  permises 
de  la  satire,  quand  il  châtie  par  le  ridicule  cet  esprit  illibéral  contre  lequel  l'Alle- 
magne entière  réclame,  sa  raillerie,  plus  fine,  plus  adroite,  n'inspire  pas  de  répu- 
gnance. Par  malheur,  ces  bonnes  inspirations  sont  rares;  l'auteur  redescend  bien 
vite  aux  trivialités,  aux  détails  injurieux,  aux  bouffonneries  grotesques  ou  cyni- 
ques. Comment  exprimer,  dans  une  langue  honnête,  l'expédient  que  propose  le 
docteur  pour  tirer  Schlaukopf  d'inquiétude,  et  prévenir  toutes  les  suites  de  l'ac- 
couchement malheureux  de  Germania?  Je  ne  m'en  charge  pas.  Ces  gaillardises 
rabelaisiennes,  assaisonnées  encore  de  gros  sel  germanique,  seraient  difficilement 
acceptées  chez  nous  par  le  lecteur  le  moins  scrupuleux.  On  s'indignerait  surtout 
quand  on  verrait  les  plus  beaux  noms  de  l'antique  poésie,  les  plus  nobles  filles 


498  DE    LA    COMÉDIE    POLITIQUE 

de  l'art  grec,  Antigone,  Médée,  jetées  sans  pitié  et  comme  perdues  au  milieu  de 
ces  facéties  effrontées. 

La  scène  suivante  amène  deux  hauts  personnages  qui  viennent  consulter  le  doc- 
teur. L'un  s'appelle  le  Romantique  et  l'autre  le  Philosophe;  on  verra  trop  claire- 
ment tout  à  l'heure  de  qui  il  est  question.  Le  Romantique  prend  le  premier  la 
parole,  et  expose  au  docteur  le  triste  état  de  son  esprit;  il  a  beaucoup  produit 
jadis,  mais  aujourd'hui  son  intelligence  est  épuisée,  son  imagination  s'éteint;  il 
lui  est  impossible  de  donner  le  jour  à  une  œuvre  qui  puisse  vivre  une  heure  seule- 
ment. C'est  pour  eela  qu'il  s'adresse  au  docteur.  «  Apprenez-moi,  maître,  com- 
ment je  retrouverai  le  secret  de  ces  créations  heureuses  qui  ont  fait  de  moi  le 
poëte  favori  de  la  cour?  —  Vous  venez  trop  tard,  répond  le  docteur;  à  un  tel  mal 
je  ne  sais  point  de  remède;  renoncez  pour  toujours,  il  le  faut,  à  ces  inspirations 
vraies  où  brillait  une  étincelle  de  la  flamme  sacrée.  La  révolte  des  Cèvennes, 
Camotms,  Une  Vie  de  Poëte,  Sternbald,  tout  cela  est  fini!  Tieck  est  le  favori  du 
roi,  ce  n'est  plus  l'amant  de  la  Muse.  Résignez-vous,  vieillard,  votre  maladie  est 
incurable.  Toutefois  prenez  ce  flacon,  il  peut  vous  rendre  service.  Quand  vous 
verrez  naître  pires  de  vous  une  oeuvre  éblouissante  de  vie  et  de  jeunesse,  jetez  un 
peu  de  cette  poudre  sur  le  père  et  sur  l'enfant  :  vous  défigurerez  l'enfant,  vous 
découragerez  le  père. 

LE   ROMANTIQUE. 

Eh!  maudit  bavard,  si  c'est  là  le  fond  de  ton  sac,  c'était  bien  la  peine  que  je 
vinsse  te  trouver  !  Ce  que  tu  me  recommandes  dans  ton  discours  diffus,  il  y  a  long- 
temps que  je  le  fais  sans  ton  conseil. 

LE    DOCTEUR. 

Quoi!  en  vérité,  tu  aurais  déjà.... 

LE    ROMANTIQUE. 

Sans  doute,  ne  le  sais-tu  pas?  Ne  me  suis-je  pas  toujours  barricadé  avec  toutes 
les  médiocrités,  avec  les  derniers  débris  de  la  société  de  Dresde,  avec  ces  vieilles 
femmes  qui  radotent  autour  d'une  table  à.  thé,  plutôt  que  de  m'intéresser  jamais 
à  un  jeune  talent?  N'ai-je  pas  été  l'éditeur  de  Foerster,  le  patron  de  tous  les  im- 
puissants, p'utôt  que  de  protéger  jamais  les  générations  nouvelles?  N'ai-je  pas 
parodié  Sophocle  et  mis  Shakspeare  en  ballets,  plutôt  que  d'ouvrir  une  seule  fois 
ma  porte  aux  jeunes  poètes  contemporains  ou  de  leur  aplanir  la  route?  Ne  les  ai -je 
pas  tous  repousses,  et  ceux-là  même  qui  suivaient  mon  drapeau  et  m'encensaient 
comme  le  grand  Lama?  Quand  ai-je  parlé  avec  éloge  de  la  poésie  moderne?  Quand 
ai-je  témoigné  quelque  sympathie  à  la  génération  qui  se  lève?  Quand  ai-je  né- 
gligé de  l'accabler  sous  la  raillerie  et  le  dédain?  Je  serais  ton  maître  !à-dessus.  J'ai 
bien  besoin,  en  vérité,  de  ta  sotte  recette!  Donne-la  à  Gulzkow;  il  est  envieux, 
c'est  vrai,  mais  ce  n'est  qu'un  maladroit,  etc. 

Et  le  poëte  s'en  va,  plein  de  mépris  pour  ce  timide  charlatan  à  qui  il  donnerait 
des  leçons.  Scène  cruelle,  détestables  injures,  affaiblies  pourtant  par  celles  qui 
vont  suivre!  Le  docteur  rentre  et  se  met  au  travail;  mais  le  Philosophe,  qui  est 
demeuré  immobile  dans  son  coin,  se  présente  tout  à  coup  et  demande  à  son  tour 
sa  consultation.  «  Ah  !  je  t'oubliais,  dit  le  docteur.  —  Cela  m'est  arrivé  plus  d'une 


EN    ALLEMAGNE.  499 

fois,  reprend  le  Philosophe;  j'y  suis  accoutumé,  mais  cela  ne  m'inquiète  guère; 
j'attends  patiemment,  et,  dès  que  la  place  de  mes  rivaux  est  vide,  je  ne  manque 
pas  l'occasion.  —  Eh  bien  !  que  veux-tu?  —  Je  veux  que  tu  m'accouches.  —  Toi  ! 
un  homme  !  —  Pourquoi  pas  ?  »  Et  le  Philosophe  expose  très-scientiiiquement  au 
docteur  son  étrange  situation.  Dès  ce  moment,  il  est  impossible  de  ne  pas  recon- 
naître la  personne  que  le  poète  a  osé  mettre  sur  la  scène.  Chaque  philosophe  en 
Allemagne  a  une  langue  qui  lui  est  propre;  celui-ci  ne  parle  que  de  puissances, 
de  polarités,  etc.  Ce  n'est  ni  Kant,  ni  Fichte,  ni  Hegel.  Il  cherche  donc  un  accou- 
cheur, car  il  espère  donner  enfin  le  jour  à  l'enfant  qu'il  porte  depuis  trente  ans 
dans  son  cerveau.  Le  docteur  consent  à  faire  l'opération,  si  singulière  qu'elle  lui 
paraisse,  et  Rilian  apporte  une  pioche.  Oui,  une  pioche!  A  la  bonne  heure!  L'in- 
strument est  digne  de  cette  satire  tudesque.  Choisissez  la  plus  grossière  et  la  plus 
lourde,  elle  sera  trop  légère  encore  et  trop  élégante.  Je  supprime  mille  détails. 
Les  atroces  bouffonneries  de  l'opération  ne  sauraient  s'indiquer  même  de  la  façon 
la  plus  lointaine  et  dans  les  termes  les  plus  voilés.  Détournons  les  yeux  et  ouvrons 
les  fenêtres;  ce  sera  bien  assez  d'entendre  ce  dialogue.  Or,  le  docteur  a  commencé 
de  creuser  avec  son  instrument  le  cerveau  et  le  cœur  du  Philosophe.  «  Ne 
vois-tu  rien?  — Non,  pas  encore.  —  Qu'est-ce  que  cela?  —  Un  fragment  de  la 
logique  de  Hegel.  —  Et  ceci?  —  Un  livre  de  Fichte.  —  Et  ceci  encore?  — 
Un  chapitre  de  Kant.  —  El  cet  autre  fragment?  —  Le  système  de  Spinoza. 
—  El  là  ?  —  Jacob  Boehme.  —  Et  un  peu  plus  au  fond?  —  La  scolastique.  — 
Quoi!  rien!  s'écrie  le  Philosophe  désespéré.  Et  mon  enfant!  —  Attends;  j'aperçois 
quelque  chose  ;  le  voici  peul-être  :  les  Quatre  Âges  du  monde,  philosophie 
positive.  —  Eh!  non,  butor!  Ce  n'est  qu'une  annonce.  Lâche-moi;  ta  pioche 
m'a  déchiré  le  cœur.  »  Et  le  Philosophe  se  sauve  en  poussant  des  cris  de  honte 
et  de  douleur. 

J'ai  exposé,  aussi  complètement  que  l'honnêteté  le  permettait,  cette  scène 
odieuse,  cette  plaisanterie  abominable.  Il  fallait  que  le  lecteur  devînt  juge,  et  qu'il 
sût  jusqu'où  peut  s'emporter  la  haine  dans  ces  satires  barbares.  Que  vous  semble 
de  cet  alticisme  à  coups  de  pioche?  Les  deux  hommes  qui  viennent  d'être  bafoués 
et  outragés  ainsi,  ce  poète  envieux  et  ce  fripon  déguisé  en  philosophe,  ce  sont,  ne 
l'oubliez  pas,  deux  des  noms  les  plus  honorés  de  l'Allemagne  présente  :  je  les 
nomme,  c'est  M.  Tieck  et  M.  de  Schelling.  Tous  deux  ont  rempli  déjà  une  carrière 
longue  et  brillante.  Si  la  gloire  n'est  rien,  si  l'Allemagne  désormais  renie  ses  maî- 
tres, si  les  plus  charmantes  créations  d'une  poésie  aimable  et  les  plus  éclatants 
travaux  dans  le  domaine  de  la  philosophie  ne  défendent  plus  les  artistes  et  les  pen- 
seurs, la  vieillesse,  à  ce  qu'il  semble,  devrait  les  protéger.  Mais  ne  faisons  pas  à 
M.  Tieck  et  à  M.  de  Schelling  l'injure  de  les  défendre;  ne  méconnaissons  pas  non 
plus  l'Allemagne  nouvelle  au  point  de  croire  que  ces  énormités  doivent  y  plaire, 
même  aux  plus  furieux  chefs  des  partis  extrêmes.  Quand  Aristophane  fît  repré- 
senter les  Nuées,  Socrate  n'eut  qu'à  paraître  dans  la  salle,  et  la  pièce  tomba; 
M.  de  Schelling  n'aura  pas  même  besoin  de  se  montrer  pour  triompher  de  son 
adversaire.  Que  nous  sommes  loin  de  la  Grèce,  et  que  ces  tristes  parodies  font  de 
mal!  Platon  nous  a  montré  Socrate  et  Aristophane  conversant  sur  l'amour  au 
souper  d'Agathon.  Eh  bien  !  s'il  y  a  quelque  pari  à  Berlin  un  Agathon  hospitalier, 
s'il  y  a  une  table  brillante  où  les  plus  ingénieux  esprits  et  les  plus  graves  penseurs 
se  puissent  rencontrer  et  causer  familièrement  de  l'éternel  idéal,  M.  de  Schelling, 
à  coup  sûr,  n'y  rencontrera  jamais  M.  Prutz. 


500  DE    LA    COMÉDIE    POLITIQUE 

Que  devient  cependant  Germania  ?  L'Allemagne,  l'Allemagne  de  Barberousse,  de 
Luther  et  de  Frédéric,  va  mettre  au  monde  cet  enfant  sur  qui  reposent  les  espé- 
rances du  peuple;  vous  devez  être  empressé  de  savoir  ce  qui  va  se  passer  et  quel 
sera  le  fils  de  David.  Ne  prenez  pas  tant  de  souci  ;  cette  Germania,  cette  noble 
femme  entrée  tout  à  l'heure  si  triomphalement,  et  que  les  esclaves  invoquaient 
tout  bas,  c'est  une  fille  des  rues  que  maître  Schiaukopf  a  ramassée  on  ne  sait 
où.  Ce  détail  nous  est  révélé  par  une  scène  très-vive  où  Schiaukopf  et  sa  créature 
se  querellent  dans  un  langage  très-approprié  à  la  situation.  Germania  s'ennuie 
de  son  rôle,  et  elle  est  loute  prête  à  jeter  le  froc  aux  orties;  Schiaukopf  finit 
cependant  par  la  calmer,  en  lui  montrant  que  leur  intérêt  est  le  même.  La  pro- 
tégée de  Schiaukopf  consent  à  rester  dans  la  maison  du  docteur,  et,  pour  passer 
le  temps,  elle  lie  une  intrigue  amoureuse  avec  Kilian.  Germania,  que  nous  pre- 
nions pour  une  reine,  n'est  qu'une  fille  d'auberge.  Ceci  va  tout  droit  à  l'adresse  de 
l'Allemagne  officielle;  les  gouvernements,  les  congrès,  la  diète  enfin,  sont  agréa- 
blement représentés  ici  et  mis  en  scène  sous  le  masque  de  cette  créature.  S'il  est 
absolument  impossible  de  louer  le  bon  goût  de  l'écrivain,  on  ne  peut  contester 
la  netteté  brutale  de  ses  attaques;  c'est  un  mérite  qu'on  ne  lui  enlèvera  pas. 

Le  troisième  acte  va  commencer,  le  dénoûment  approche;  il  faut  ici  que  le 
poète,  pendant  l'entr'acte,  nous  explique  les  beautés  de  son  œuvre.  Cette  seconde 
parabase  n'est  pas  moins  curieuse  que  la  première.  Tout  à  l'heure,  M.  Prutz  nous 
apprenait  qu'il  était  l'héritier  d'Aristophane,  et  que,  s'il  avait  emprunté  au  comte 
Platen  la  pureté  savante  de  son  style,  c'était  afin  de  verser  dans  ce  moule  antique 
les  pensées  hardies  de  la  génération  nouvelle.  Voilà  pour  la  forme,  et  le  lecteur  est, 
en  effet,  très-édifié  sur  ce  point;  mais  il  lui  reste  peut-être  encore  quelques  scru- 
pules sur  la  moralité  de  la  pièce.  Le  second  plaidoyer  sera  donc  une  dissertation 
sur  la  morale.  Or,  la  comédie  de  M.  Prutz,  c'est  lui  qui  l'affirme,  ne  serait  repoussée 
par  aucun  des  grands  maîtres  de  la  scène. 

La  pièce,  à  parler  franc,  est  digne  de  Molière. 

M.  Prutz  ne  dit  pas  cela  en  souriant,  il  le  crie  d'un  ton  furieux,  le  poing  sur  la 
hanche,  et  vraiment  on  peut  plaindre  d'avance  tous  ceux  qui  s'aviseraient  d'en 
douter.  L'auteur,  nous  le  savons,  possède  une  pioche  qui  lui  rend  de  grands  ser- 
vices dans  les  discussions  littéraires.  Tant  pis  pour  Mme  l'Esthétique,  c'est  M.  Prutz 
qui  l'appelle  ainsi,  tant  pis  pour  elle,  si  le  métier  du  docteur,  et  les  propos  de  Ger- 
mania, et  l'accouchement  du  philosophe,  ne  lui  paraissent  pas  précisément  ce  qu'il 
y  a  de  plus  pur  et  de  plus  honnête  !  elle  sera  rudement  apostrophée  et  traitée  d'hy- 
pocrite. Ceux  qui  blâment  les  inventions  du  nouvel  Aristophane  sont  des  fats  qui 
pratiquent  la  vertu  à  l'Opéra,  et  qui  gardent  leur  sotte  admiration  pour  les  frivo- 
lités de  la  poésie  française,  pour  les  romans  de  M.  Paul  de  Rock  et  les  drames  de 
M.  Victor  Hugo.  Le  sens  littéraire  deM.  Prutz,  qui  n'est  pas  du  tout  Mrae  l'Esthétique, 
confond  très-naturellement  toutes  ces  choses.  Puis  l'auteur  part  de  là,  et  fait  une 
revue  des  poètes  de  son  temps.  Malheur  à  ceux  qui  n'ont  point  assaisonné  leurs 
œuvres  de  jovialités  tudesques!  ce  sont  des  écrivains  perfides  dont  il  faut  se  défier. 
Un  chaste  poète,  M.  Halm.  a  emprunté  aux  légendes  du  moyen  âge  cette  admirable 
figure  de  Griselidis,  si  noblement  illustrée  parBoccace,  et  il  en  a  fait  une  tragédie 
touchante;  M.  Halm  est  un  écrivain  immoral,  il  amollit  les  âmes.  Son  héroïne  ne 
s'appelle  pas  Griselidis,  mais  Grisetle.  —  Le  reste  ne  saurait  se  traduire  : 


EN    ALLEMAGNE. 


SOI 


Auch  die  Griseldis  krœntet  ihr,  das  Ding  aus  Dreck  und  Butter, 
Griseldis  nicht  :  Grisette! 


Et  voilà  M.  Prutz  dénonçant  la  pièce  de  M.  Halm,  laquelle,  dans  une  société  bien 
gouvernée,  aurait  été  sévèrement  défendue.  C'est  toujours,  comme  on  voit,  la  même 
copie  servile,  inintelligente,  du  théâtre  d'Aristophane,  et  parce  que  l'auteur  des 
Nuées ,  dans  la  liberté  des  mœurs  païennes,  a  pu  discuter  les  œuvres  de  ses  rivaux 
et  accorder  à  sa  muse  un  témoignage  que  confirmait  !a  Grèce,  M.  Prutz  ne  sait  ni 
comprendre  les  différences  des  temps  et  les  privilèges  d'un  génie  à  part,  ni  prévoir 
les  mésaventures  qui  l'attendent.  Cette  singulière  invective  se  termine  enfin  par  un 
appel  au  peuple  :  «  0  mon  peuple,  si  tu  veux  que  la  Grèce  revive  par  toi,  renonce  à 
la  fausse  pudeur.  Aime  surtout  les  couleurs  franches,  le  blanc  ou  le  noir;  laisse  les 
teintes  grises  aux  ânes.  Les  poètes  étouffent  dans  l'atmosphère  parfumée  de  l'esthé- 
tique. Un  jour,  quand  tu  auras  conquis  tous  tes  droits,  tu  auras  aussi  un  théâtre 
politique;  alors  ma  comédie  servira  de  modèle  et  de  guide  aux  libres  génies  de 
l'avenir.  »  Après  cela,  il  ne  restait  plus  rien  à  dire,  et  M.  Prutz  est  bien  forcé 
de  s'arrêter. 

Malgré  l'admiration  que  M.  Prutz  professe  pour  son  œuvre,  je  ne  voudrais  pas 
être  bien  sévère  pour  lui,  ni  le  traiter  aussi  rigoureusement  qu'il  a  traité  ses  con- 
frères d'Allemagne.  Il  y  a  quelques  belles  scènes  dans  le  troisième  acte,  et,  si  elles 
ne  rachètent  pas  complètement  (il  s'en  faut  bien)  les  crudités  de  ce  qui  précède, 
elles  permettent,  du  moins  à  l'esprit  de  s'y  reposer  un  peu.  Il  fait  nuit  :  une  femme 
couverte  de  haillons,  épuisée  par  le  jeune  et  les  veilles,  arrive  à  pas  lents  dans  la 
rue  déserte.  Si  vous  pouviez  la  voir  dans  l'ombre,  vous  reconnaîtriez,  malgré  les  ra- 
vages de  la  souffrance,  la  noblesse  de  son  origine   écrite  sur  son  visage  pâle  et 
fier.  Écoutez  du  moins  ses  plaintes  ;  ce  sont  les  premières  paroles  de  la  pièce  où  la 
poésie  apparaisse.  La  fière  mendiante  s'adresse  à  la  nuit  ;  elle  l'invoque  et  la  bénit 
comme  une  consolatrice,  elle  lui  demande  de  cacher  ses  douleurs,  et,  brisée  enfin 
de  fatigue,  elle  s'endort  sur  une  pierre  du  chemin.  Tout  h  coup,  voici  Kilian  qui 
sort  de  la  maison  du  docteur;  c'est  l'heure  du  rendez-vous  que  lui  a  donné  Ger- 
mania.  Germania  arrive  de  son  côté,  cherchant  dans  l'obscurité  la  main  du  rustre 
amoureux.  Chut!  une  porte  s'ouvre.  Qui  va  là?  C'est  Schlaukopf,  toujours  inquiet 
du  succès  de  sa  ruse,  et  qui  veut  aller  écouter  à  la  porte  de  Germania.  Un  qua- 
trième personnage  survient  :  je  reconnais  le  pas  et  la  voix  du  docteur  ;  il  s'en  va 
discrètement,  à  pas  de  loup,  dérober  à  Germania,  pendant  son  sommeil,  quelques- 
uns  des  présents  qu'elle  a  reçus  des  souverains  d'Allemagne.  Or,   comme  ils  se 
heurtent  tous  les  quatre  dans  l'ombre,  Schlaukopf  effrayé  appelle  au  secours,  et 
deux  gendarmes  arrivent.  L'étrangère,  réveillée  par  ce  bruit,  reconnaît  Schlaukopf 
son  persécuteur  et  l'aventurière  effrontée  qui  lui  a  dérobé  sa  couronne.  C'est  elle 
qui  est  Germania,  la  vraie  Germania,  l'Allemagne  enfin,  méconnue,  outragée   par 
Schlaukopf,  chassée  de  son  trône  et  remplacée  ignominieusement  par  celte  fille 
sans  nom,  L'embarras  est  grand,  et  les  gendarmes,  qui  n'y  comprennent  rien,  veu- 
lent arrêter  tout  le  monde.  L'auteur  a  mis  ici  quelques  belles  paroles  dans   la 
bouche  de  l'étrangère,  quand  elle  répond  aux  sarcasmes  de  Schlaukopf. 

l'étrangère. 

Oui,  raille-moi  !  rouvre  ma  plaie  de  les  doigls  sanglants.  Tu  la  connais,  la  main 
qui  a  versé  mon  sang  et  m'a  arraché  ma  couronne.  C'est  toi,  c'est  toi  qui  m'as  chassée 


302  DE     LA    COMEDIE    POLITIQUE 

de  mes  domaines,  par  ruse,  par  trahison,  pour  te  livrer  à  tes  débauches.  Alors  tu 
as  fait  monter  à  ma  place  celte  créature,  lâche  instrument  de  libertinage,  qui  s'est 
donnée  à  toi  sans  résistance  et  sans  pudeur.  Elle  repose  sur  des  tapis  somptueux; 
moi,  je  couche,  meurtrie,  sur  la  pierre.  Tu  as  construit  des  palais  pour  elle,  des 
prisons  pour  moi.  Tes  courtisans  l'ont  entourée  d'hommages;  moi,  ils  m'ont  chassée, 
ils  m'ont  condamnée  à  tous  les  maux  de  l'exil;  ils  ont  mis  à  prix  ma  tête  sans 
tache.  Puis,  comme  tu  sentais  bien  que  lu  ne  pourrais,  malgré  tes  ruses,  aveugler 
complètement  notre  peuple  et  arracher  de  son  cœur  la  douce  espérance  d'un 

meilleur  avenir,  tu  t'es  vanté  toi-même  de  faire  naître  ces  temps  nouveaux Elle 

va  enfanter,  mais  non  pas  le  bien  qu'on  attend,  non  pas  l'avenir  qu'on  invoque; 
non.  l'enfant  qu'elle  a  conçu  de  toi,  c'est  un  dragon  qui  se  déchaînera,  furieux, 
enflammé,  par  le  monde.  Sache-le,  tu  en  seras  la  première  victime.  Mais  toi,  reine 
des  ombres,  qui  as  osé  usurper  ma  place,  va-t'en!  cache-toi  de  honte!  laisse-moi 
cette  place  qui  m'appartient!  C'est  moi  qui  suis  la  maîtresse  et  la  reine. 

LES  ESCLAVES. 

0  étrangère,  secours-nous!  Tu  n'as  pas  de  robe  brillante,  tu  n'as  pas  de  parure 
royale,  tu  portes  des  haillons  comme  une  mendiante;  mais  ne  ressemblons-nous  pas 
à  des  mendiants  nous-mêmes?  nos  mains  meurtries  ne  portent-elles  pas  des  chaînes  ? 

Oh!  pnjsses-lu  être  la  libératrice  que  nous  appelons,  la  chaste  femme,  la  mère 
future  de  notre  sauveur,  la  mère  de  celui  qui  brisera  notre  joug  et  par  qui  l'éclair 
de  la  liberté  illuminera  tout  à  coup  ce  monde  endormi  dans  la  nuit  ! 

Que  les  gouttes  de  sang  de  ton  front  deviennent  des  diamants  précieux!  C'est 
vers  loi  que  les  cœurs  s'élancent,  c'est  devant  toi  que  les  genoux  fléchissent. 
Apparais  enfin,  comme  une  reine,  à  ton  peuple  qui  t'invoque! 

Cette  opposition  des  deux  Allemagnes  est  peut-êlre  ce  qu'il  y  a  de  plus  net 
et  de  plus  acceptable  dans  la  satire  de  M.  Prulz.  Si  l'auteur  avait  mis  plus  d'art  et 
d'habileté  dans  sa  fable,  si  la  personnification  des  chancelleries  allemandes  n'était 
pas  violemment  injurieuse,  l'idée  serait  assez  vive.  Je  sais  bien  que  c'est  là  un 
lieu  commun,  je  sais  bien  qu'il  est  admis  partout  que  le  gouvernement  et  le  pays 
sont  en  guerre,  qu'il  y  a  un  pays  officiel,  source  de  toute  corruption,  et  un  pays 
méconnu,  souffrant,  en  qui  seul  résident  la  vertu  et  la  probité;  cependant  cette 
opposition  est  si  marquée  aujourd'hui  chez  nos  voisins,  il  y  a  un  désaccord  si 
manifeste,  un  si  éclatant  divorce  entre  la  société  ancienne  que  représentent  les 
cabinets,  et  cette  société  nouvelle  qui  a  déjà  conscience  de  ses  forces  el  qui  com- 
mence à  parler  si  haut;  cette  situation  est  si  évidente  du  Rhin  jusqu'à  l'Elbe,  de 
Carlsruhe  à  Kœnigsberg,  que  l'auteur  était  certainement  autorisé  à  en  faire  son 
profit.  Quand  il  rentre  d'ailleurs  dans  celte  satire  générale,  il  évile  les  noms 
propres  ,  les  allusions  personnelles,  il  est  plus  près  de  la  poésie.  Mais  revenons 
à  la  comédie  :  le  moment  est  grave;  les  gendarmes  ne  savent  à  qui  entendre,  et 
Schlaukopf  va  être  arrêté  lui-même.  Il  faut  pourtant  que  la  fausse  Germania 
réponde  aux  discours  de  l'étrangère;  comment  faire  parler  cette  vulgaire  créa- 
ture? Schlaukopf  lui  souffle  sa  leçon,  et  elle  débite  avec  emphase  les  strophes 
que  voici  : 

GERMANIA. 

Dès  les  temps  primitifs,  dès  le  début  de  la  vie,  ô  douceur!  ô  églogues  !  ô  joies 
patriarcales!  ô  première  innocence  de  la  Germanie!  au  fond  des  forêts  pleines 


Bit     ALLEMAGNE.  805 

d'ombre,  près  de  la  source  murmurante,  longtemps  je  demeurai  couchée  dans  des 
peaux  velues,  et  je  buvais  l'hydromel  fait  de  fruits  sauvages  et  de  glands. 

SCHLAUKOPF,  LE  DOCTEUR  ET  KILIAN',  en   chœur. 

Des  fruits  sauvages  et  des  glands  !  C'est  elle,  c'est  bien  elle. 

GERMA  NI  A. 

Conduite  bientôt  h  l'école  chez  les  prêtres,  je  me  cassai  le  nez  sur  un  crucifix. 
Oh  !  la  bonne  chrétienne!  oh!  la  bonne  Allemande  que  j'étais!  Je  m'arrachais  les 
morceaux  de  la  bouche  pour  doter  des  couvents  et  bâtir  des  cathédrales.  Un  jour 
même,  vêtue  d'un  habit  de  pénitente,  je  baisai  la  pantoufle  du  pape. 

LE  CHOEUR. 

La  pantoufle  du  pape!  C'est  elle,  c'est  bien  elle. 

GEBMAHIA. 

Puis,  dans  l'Orient,  oh  !  comme  mon  cœur  m'entraînait  (on  eût  dit  l'ivresse  de 
l'opium),  lorsque,  ravie  par  la  foi,  je  partais  pour  visiter  les  lieux  saints!  Pendant 
ce  temps-là,  il  est  vrai,  les  prêtres  romains  me  ruinaient,  ils  mettaient  ma  maison 
sens  dessus  dessous,  et  dilapidaient  mon  patrimoine.  Mon  champ  fut  dévasté,  mon 
toit  croula;  mais  je  le  supportai  patiemment. 

LE    CHOEUR. 

Elle  le  supporta  patiemment  !  C'est  elle,  c'est  bien  elle. 

GERMAMA. 

Plus  tard,  je  revins  au  logis.  C'en  était  fait!  plus  de  toit,  plus  de  foyer,  plus 
d'abri  !  Mais  Dieu  vint  au  secours  de  l'Allemagne.  Privée  de  la  vie  active,  je  me 
jetai  sur  la  théorie.  J'eus  de  l'encre  au  lieu  de  sang,  du  parchemin  au  lieu  de  pain. 
Je  devins  érudite  et  permis  volontiers  que  le  premier  venu  me  menât  par  le  bout 
du  nez. 

LE    CHOEUR. 

Par  le  bout  du  nez  !  C'est  elle,  c'est  bien  elle. 

GERMAMA. 

Quelquefois,  il  est  vrai,  à  travers  la  nuit  silencieuse,  j'ai  entendu  retentira  nus 
oreilles  fatiguées  un  grand  cri,  comme  si  l'on  voulait  me  réveiller.  Mais  que  me 
fait  le  monde?  que  m'importe  l'histoire?  Quand  je  suis  bien  repue  et  bien  joyeuse. 
il  ne  m'en  faut  pas  davantage,  et,  s'il  plaît  à  Dieu  et  au  roi,  je  resterai  toujours 
ainsi. 

LE    CHOEUR. 

Elle  restera  toujours  ainsi  !  C'est  elle,  c'est  bien  elle. 

On  voit  clairement  ici  l'ancienne  Allemagne,  l'Allemagne  des  temps  primitifs  et 
du  moyen  âge,  celle  de  l'érudition  et  de  la  philo>ophie,  cette  Allemagne  qui,  à  tra- 
vers tant  de  fortunes  diverses,  depuis  les  MinMesmger  jusqu  à  Goethe,  l'est  tou- 
jours plus  souciée  de  l'idéal  que  des  intérêts  de  la  chose  publique.  Je  ne  sais  s'il 


504  SE    LA    COMÉDIE    POLITIQUE 

est  permis  de  parodier  si  cruellement  tous  les  souvenirs;  mais  on  a  tant  abusé  du 
saint-empire,  on  a  si  ridiculement  mêlé  les  jouets  enfantins  du  romantisme  aux 
problèmes  virils  du  monde  moderne,  que  le  poëte  est  peut-être  excusable.  Ceci, 
je  veux  le  croire,  ne  s'adresse  pas  aux  traditions  vénérables  du  passé,  mais  seule- 
ment aux  hommes  qui  ont  imaginé  ou  exploité  ce  patriotisme  menteur,  cet  absurde 
engouement  teu tonique,  toutes  ces  sottes  et  dangereuses  fantaisies  derrière  les- 
quelles s'est  longtemps  cachée  la  haine  des  institutions  libérales.  Cependant  la 
profession  de  foi  de  Germania  n'apaise  pas  les  gens  de  police,  les  gendarmes  insis- 
tent, et  les  deux  femmes  sont  arrêtées.  Tout  ce  qui  suit  n'est  plus  qu'une  fan- 
taisie moitié  grotesque,  moitié  sérieuse.  Au  moment  où  la  fausse  Germania  est 
saisie  par  les  gendarmes,  elle  fait  explosion  comme  une  bombe;  on  en  voit 
sortir,  au  milieu  de  flots  de  fumée,  des  chœurs  de  moines,  de  piélistes,  de  cheva- 
liers, et,  pour  terminer,  plusieurs  compagnies  de  cosaques  qui  font  main  basse 
sur  les  derniers  débris  de  l'Allemagne.  L'autre,  au  contraire,  la  noble  et  malheu- 
reuse femme,  se  relève;  les  esclaves  ont  biisé  ses  chaînes,  et  l'entourent  en  célé- 
brant la  liberté. 

Telle  est  l'œuvre  bizarre  que  l'auteur  a  intitulée  les  Couches  politiques.  lien  a  été 
beaucoup  parlé  depuis  quelques  mois,  et  elle  soulève  en  effet  plus  d'une  question 
grave.  Soit  qu'on  n'y  cherche  qu'un  problème  littéraire,  soit  qu'on  en  veuille  juger 
l'importance  au  sein  de  ce  mouvement  qui  s'accroît  chaque  jour,  la  comédie  de 
M.  Prutz  méritait  la  discussion  qu'elle  a  provoquée.  Un  critique  original,  dont  la 
renommée  est  en  train  de  grandir,  M.  Vischer,  rudement  interpellé  dans  le  mono- 
logue du  poète,  a  donné  son  avis  sans  aigreur,  sans  rancune,  et  je  crois  même 
avec  une  bienveillante  courtoisie,  comme  i!  sied  à  un  homme  d'esprit  qui  ne  veut 
pas  se  venger.  Il  n'a  pas  eu  de  peine  à  montrer  que  l'auteur  des  Couches  politiques 
a  pris  une  fausse  voie  et  s'y  est  perdu  résolument.  Le  spirituel  article  de  M.  Vis- 
cher, inséré  dans  les  Annales  du  présent,  signale  avec  beaucoup  de  sens  l'erreur 
où  s'est  engagé  M.  Prutz,  quand  il  a  copié  avec  une  docilité  servile  la  forme 
d'Aristophane.  Pour  un  homme  qui  vante  sans  cesse  l'originalité  et  l'audace,  la 
méprise,  en  effet,  est  vraiment  inexplicable.  Il  y  a  toutefois  des  objections  plus 
sérieuses  a  faire.  Or,  comme  M.  Prutz,  qui  nous  a  indiqué  peut-être  dans  ses  vives 
récriminations,  ne  nous  a  pourtant  pas  apostrophé  comme  M.  Vischer,  nous 
sommes  plus  libre  à  son  égard,  et  rien  ne  nous  empêche  de  dire  franchement 
toute  notre  pensée.  Il  ne  suffit  pas  de  reprocher  à  l'auteur  ce  singulier  retour  à 
une  forme  dramatique  si  éloignée  de  nos  mœurs,  il  faut  lui  demander  compte  du 
résultat  qu'il  a  obtenu.  M.  Prutz  aurait  pu  réfuter  victorieusement  la  critique,  si 
cette  œuvre,  composée  d'après  un  modèle  imprudemment  choisi,  eût  dérobé  à  ce 
modèle  impossible  quelques-unes  des  beautés  immortelles  qu'on  y  admire.  Est-ce  là 
ce  qu'il  a  fait?  L'analyse  exacte  qu'on  vient  de  lire  nous  dispense  de  répondre  lon- 
guement à  cette  question.  M.  Prutz  a  pris  d'Aristophane  la  verve  bruyante,  la 
farce  bouffonne,  les  gros  traits,  tout  ce  qu'il  est  trop  facile  de  s'approprier; 
mais  la  gaieté  naturelle,  et  surtout  cette  grâce  qui  enchantait  Platon,  M.  Prutz 
s'en  est-il  préoccupé  un  seul  instant?  Et  puis,  sous  la  farce  même,  sous  les  inven- 
tions les  plus  folles,  quel  sens  toujours  sérieux  chez  le  poëte  athénien!  On  con- 
naît le  début  célèbre  du  discours  d'Alcibiade  dans  le  Banquet,  quand  il  commence 
l'éloge  de  Socrate  ;  ces  magnifiques  paroles  que  Rabelais  s'est  appliquées  à  lui- 
même  au  premier  chapitre  de  Gargantua,  n'est-ce  pas  à  Aristophane  surtout 
qu'elles  conviennent?  «  Je  dis  d'abord  qu'il  ressemble  tout  à  fait  à  ces  Silènes 


EN    ALLEMAGNE. 


S05 


qu'on  voit  exposés  dans  les  ateliers  de  sculpteurs  et  que  les  artistes  repré 
sentent  avec  une  flûte  ou  des  pipeaux  à  la  main,  et  dans  l'iDtérieur  desquels, 
quand  on  les  ouvre,  en  séparant  les  deux  pièces  dont  ils  se  composent,  on  trouve 
renfermées  des  statues  de  divinités  (1).  »  Eh  bien!  celte  divinité  cachée  sous 
une  grossière  enveloppe,  cette  divinité  que  saluait  Alcibiade  sous  la  laideur  rail- 
leuse de  Socrate,  où  est-elle  plus  visible  au  dire  des  anciens,  où  est-elle  plus 
belle  que  dans  Aristophane?  Brisez  la  statue  difforme,  le  dieu  paraîtra!  Il  n'était 
pas  même  besoin  de  briser  la  statue;  elle  s'entr'ouvrait  de  temps  en  temps  et 
laissait  voir  l'hôte  immortel  :  c'était  le  cœur  du  citoyen,  c'était  l'imagination  du 
poète  qui  tout  à  coup  éclatait  sous  le  masque  et  illuminait  la  scène. 

11  y  a,  en  outre,  un  point  de  vue  beaucoup  trop  oublié  des  jeunes  poètes  que 
tentent  les  hardiesses  de  la  comédie  ancienne.  En  quoi  consistait,  je  vous  prie, 
celte  audace  que  vous  prétendez  reproduire?  Qui  a  donné  à  Aristophane  celle 
réputation  de  droiture  et  de  vrai  courage?  Aristophane  était  un  citoyen  dévoue  el 
l'ennemi  résolu  de  cette  démagogie  sans  frein  au  service  de  laquelle  vous  voulez 
condamner  sa  muse.  Quand  l'auteur  des  Chevaliers  attaque  si  énergiquemenl  Gléon, 
quand  sa  comédie  devient  comme  un  combat  à  mort,  quel  est  son  but,  sinon  de 
travailler  pour  sa  part  à  la  rude  éducation  du  peuple?  Je  comprends  pourquoi  il 
ne  ménage  ni  les  leçons  directes  ni  les  railleries  sans  pitié  ;  je  sais  le  secret  de 
cette  plaisanterie  implacable  :  il  parle  à  un  peuple  mobile,  passionné,  livré  aux 
démagogues;  il  a  besoin  de  frapper  fort.  Sa  hardiesse  et  son  courage,  c'est  d'avoir 
bravé  la  popularité  en  face.  J'iudique  cette  dernière  et  décisive  différence  enlre  la 
muse  d'Aristophane  et  celle  de  H.  Prutz. 

La  comédie  ancienne,  la  comédie  d'Aristophane  introduite  en  Allemagne!  est-ce 
bien  possible?  est-ce  là  une  tentative  sérieuse?  >~on,  certes.  Si  la  comédie  politi- 
que renaît  un  jour,  il  faut,  encore  une  fois,  qu'elle  commence  par  se  créer  une 
nouvelle  forme,  appropriée  aux  mœurs  et  à  la  civilisation  modernes.  Elle  aban- 
donnera au  pamphlet  les  attaques  personnelles;  elle  n'oubliera  pas  que,  si  l'art 
est  la  transfiguration  de  la  réalité,  celte  loi  est  plus  impérieuse  encore  en  ces 
délicates  madères.  Elle  étudiera  les  caractères,  les  passions;  elle  cherchera  dans 
le  spectacle  de  la  vie  publique  les  éléments  dont  la  poésie  profitera;  elle  idéali- 
sera sans  cesse.  On  ne  verra  pas  s'agiter  sur  la  scène  le  masque  d'un  homme  que 
chacun  pourra  reconnaître,  mais  l'humanité  même  avec  ses  passions,  ses  ridicules, 
ses  faiblesses;  l'ambition  et  la  lâcheté,  la  convoitise  et  la  déception  seront  mises 
en  jeu  dans  une  fable  naturelle  et  possible,  sans  qu'il  en  sorte  jamais  une  allusion 
injurieuse.  Un  Molière,  dans  notre  société,  ne  manquerait  pas  à  cette  lâche,  et  ce 
n'est  pas  lui  qui  prendrait  une  satire  pour  une  comédie  Celui  qui  a  taillé  si  har- 
diment des  figures  solides  dans  la  confuse  et  flollante  matière  de  la  vie  humaine, 
celui  qui,  en  faisant  une  peinture  si  franche  de  la  noblesse  et  du  peuple  de  son 
temps,  a  représenté  l'homme  de  lous  les  siècles,  saurait  bien  retrouver  aujour- 
d'hui les  éternelles  passions  de  l'âme,  avec  le  caractère  particulier  qu'elles  emprun- 
tent aux  conditions  d'une  société  nouvelle.  Je  crois  comprendre  que  Monsieur  de 
Pourccaugtiac.  George  Dandin  el  le  Bourgeois  Gentilhomme  ont  elé  au  xvne  siècle 
d'admirables  comédies  politiques.  Celte  seule  indication  résume  assez  tout  ce  que 
je  viens  de  dire. 

Mais  si  la  comédie  pure,  la  comédie  de  caractère,   la  peinture  de  la  société  et 


(1)  Platon,  le  Banquet,  traduction  de  M.  Cousin,  t.  VI. 


p.  325. 


006  DE    LA     COMÉDIE    POLITIQUE 

de  la  vie,  n'a  jamais  réussi  chez  nos  voisins,  cette  forme  nouvelle  que  la  comédie 
peut  ambitionner  y  sera-t-elle  plus  heureuse?  Il  est  permis  d'en  douter.  Jusqu'à 
l'heure  où  il  y  aura  quelque  part,  en  Allemagne,  à  Berlin  à  Dresdç,  à  Munich,  un 
centre  plus  actif,  un  foyer  plus  complet,  les  Allemands  seront  toujours  condamnés 
à  dire,  comme  le  critique  latin  :  In  comœdia  maxime  claudicamus.  Il  y  a  place 
dans  l'Allemagne  actuelle  pour  des  pamphlets  et  des  satires  ;  la  situation  est  favo- 
rable aux  publicistes,  elle  ne  l'est  pas  aux  poètes  comiques,  aux  artistes  conscien- 
cieux et  désintéressés.  Au  milieu  de  difficultés  si  grandes,  l'injure  est  certainement 
plus  facile  que  l'art  élevé  d'un  Molière,  et  M.  Prulz  a  cédé  à  une  séduction  in- 
digne de  la  Muse,  lise  croit  bien  audacieux;  audace  menteuse,  qui  accuse,  au  con- 
traire, la  paresse  du  poëte,  puisqu'il  n'a  compté  que  sur  les  plus  mauvaises  pas- 
sions !  11  semble  que  M.  Prulz  se  soit  dit  :  L'auteur  des  Nuées  a  bafoué  Socrate; 
j'insulterai  M.  de  Schelling,  la  haine  m'applaudira,  et  je  serai  protégé  par  le  sou- 
venir glorieux  d'un  maître  immortel.  Je  ne  doute  pas  qu'il  ne  soit  vite  désabusé; 
l'Allemagne  repoussera  toujours  de  tels  scandales.  Il  y  a  dans  la  correspondance 
de  Goethe  avecZIter  uneletlre  curieuse  sur  ce  point  et  qui  merassure.  Zelter  écrit 
à  Goethe  qu'on  vient  de  publier  à  Berlin  une  comédie  intitulée  tes  Quatre  Vents, 
comédie  satirique  dirigée  contre  le  système  de  Hegel,  et  il  raconte  avec  unedouleur 
sentie  l'affliction  naïve  qu'en  eut  Hegel,  le  découragement  qui  s'empara  de  lui  pen- 
dant quelques  jours.  Ce  n'était  là  pourtant  qu'une  forme  de  la  critique  littéraire, 
et  depuis  les  Grenouilles  d'Aristophane  jusqu'aux  Précieuses  ridicules  les  exem- 
ples ne  manquent  pas  pour  consacrer  le  droit  du  poëte.  Ici,  dans  les  Couches  po- 
litiques, y  a-t  il  rien  de  semblable?  Que  diraient  Goethe  et  Zelter?  Est-ce  le  système 
du  philosophe  qui  est  discuté  gaiement?  n'est-ce  pas  l'homme  qui  est  traîné  sur 
la  scène  et  brutalement  outragé?  Nous  rions  de  bon  cœur  quand  Sganarelle  bâtonne 
Marphurius;  je  délie  un  honnête  homme  de  lire  la  pièce  de  M.  Prutz  sans  que  la 
rougeur  lui  monte  au  front. 

J'insiste,  bien  que  cela  puisse  sembler  inutile  pour  une  thèse  si  évidente,  j'in- 
siste à  dessein  et  parce  que  la  situation  présente  de  l'Allemagne  n'offre  que  trop 
de  dangers  sur  ce  point.  La  question  a  deux  aspects,  elle  est  à  la  fois  littéraire  et 
politique.  L'intérêt  des  lettres  parle  d'abord  et  veut  qu'on  réprouve  nettement 
celte  grossière  licence.  Écoutez  un  homme  qui  a  trop  souvent  cédé  à  ces  haines 
passionnées,  et  qui,  à  son  tour,  en  a  mille  fois  souffert  :  dans  un  traité  vif  et  pres- 
sant sur  la  satire,  Voltaire  dénonce  ces  honteuses  habitudes  qui  déshonorent  les 
lettres;  il  se  rappelle  que  ni  en  Allemagne,  ni  en  Angleterre,  ni  en  Italie,  les  écri- 
vains n'ont  renoncé  à  la  dignité  de  la  plume,  et  il  s'écrie  :  «  Les  pays  qui  ont  porté 
les  Copernic,  les  Ticho-Biahé,  les  Otto  Guérick,  les  Leibnitz,  les  Bernouilli,  les 
Wolf,  les  Huyghens;  ces  pays  où  la  poudre,  les  télescopes,  l'imprimerie,  les  ma- 
chines pneumatiques,  ies  pendules,  etc.,  ont  été  inventés;  ces  pays  que  quelques- 
uns  de  nos  petits  maîtres  ont  osé  mépriser  parce  qu'on  n'y  faisait  pas  la  révérence 
si  bien  que  chez  nous;  ces  pays,  dis-je,  n'ont  rien  qui  ressemble  à  ces  recueils... 
vous  n'en  trouverez  pas  un  seul  en  Angleterre,  malgré  la  liberté  et  la  licence  qui 
y  régnent.  Vous  n'en  trouverez  pas  même  en  Italie,  malgré  le  goût  des  Italiens 
pour  les  pasquinades.  »  Eh  bien  !  l'Allemagne  voudrait-elle  donner  un  démenti  à 
l'éloge  de  Voltaire?  Si  la  pièce  de  M.  Prutz  n'était  pas  énergiquement  condamnée 
par  l'opinion,  si  l'auteur  fondait,  comme  il  y  prétend,  ce  théâtre  injurieux  et 
effronté,  que  le  moment  serait  mal  choisi  pour  cela!  et  combien  cette  direction  de 
la  poésie  serait  aujourd'hui  plus  funeste  que  jamais  !  L'Allemagne  s'agite  ;  mille 


EN    ALLEMAGNE.  507 

parlis  sont  aux  prises,  protestants,  catholiques,  amis  des  lumières,  libéraux,  dé- 
magogues, athées,  tant  d'écoles,  tant  de  sectes,  tant  d'armées  en  révolte!  A  la 
faveur  de  ces  troubles,  d'où  sortiront  sans  doute  de  grands  biens,  prenez  garde, 
ô  poètes,  d'introduire  la  haine;  que  ces  conflits,  utiles  et  féconds  pour  le  renou- 
vellement de  l'Allemagne,  ne  coûtent  rien  à  la  sainteté  de  la  Muse! 

Pense-t-on  d'ailleurs  que  de  telles  armes  seraient  victorieuses  et  qu'elles  servi- 
raient efficacement  la  régénération  politique  de  ce  pays?  Ceux  qui  s'intéressent  à 
la  cause  libérale  au  delà  du  Rhin  souffrent  bien  de  ces  tristes  violences.  La  pièce 
de  M.  Prulz  a  été  poursuivie  d'abord,  et  l'auteur  accusé  de  lèse-m;ijesté:  mais  la 
poursuite  vient  d'être  abandonnée,  il  y  a  quelques  jours,  sur  un  ordre  exprès  du 
roi  de  Prusse.  Je  le  comprends  sans  peine,  ces  désordres  font  plus  de  bien  que  de 
mal  à  l'autorité;  ils  décourageraient,  si  cela  était  possible,  les  défenseurs  sérieux 
du  mouvement  constitutionnel.  Nous  sommes  un  peu  portés  en  France  à  voir  dans 
ce  travail  de  l'Allemagne  une  suite,  une  régularité,  qu'il  aura  un  jour  sans  doute, 
mais  qui  lui  fait  encore  défaut  en  bien  des  endroits.  Eh  bien!  quand  nous  rencon- 
trons de  telles  œuvres,  un  doute  nous  arrête,  et  cette  foi  sympathique  avec  laquelle 
nous  suivions  ses  destinées  hésite  et  se  trouble  en  nous.  Ce  que  nous  ressentons 
ainsi,  comment  tant  de  cœurs  dévoués  ne  l'éprouveraienl-ils  pas  plus  vivement 
chez  nos  voisins?  Répétons-le,  ces  excès  sont  plus  dangereux  pour  la  cause  em- 
brassée par  le  poêle  que  pour  les  ennemis  qu'il  attaque;  et  c'est  pour  cela  qu'il 
nous  appartient  de  les  blâmer  sans  ménagement.  Nous  ne  voulons  pas  que  les  dé- 
fenseurs honnêtes  de  la  liberté  véritable  puissent  être  détournés  de  leur  but  par 
ces  violences  qui  les  indignent,  et  que  ce  parti  constitutionnel,  à  peine  formé, 
divisé  encore  sur  bien  des  points,  soit  ébranié  dans  sa  foi  à  l'heure  des  luttes  dé- 
cisives. Nous  ne  voulons  pas  nous-mêmes  perdre  cette  confiance  qui  nous  anime 
et  être  entraîné  peut-être  à  diminuer  la  valeur  des  choses.  J'allais  oublier  de  dire, 
par  exemple,  que  M.  Prutz  est  toujours,  malgré  tant  de  fautes  commises,  un  esprit 
actif,  laborieux,  ardent,  qu'il  a  rendu  et  peut  rendre  encore  d'incontestables  ser- 
vices. Son  Histoire  du  Journalisme  en  Allemagne,  qui  l'occupe  aujourd'hui,  et  dont 
un  volume  a  paru,  est  un  excellent  travail  qui  demandera,  quand  il  sera  complet, 
une  étude  attentive;  je  ne  pardonne  pas  à  M.  Prulz  de  m'avoir  fait  oublier  un 
instant  ses  titres  sérieux  au  milieu  des  remontrances  si  nombreuses  que  lui 
devait  une  critique  sincère.  Pourquoi  ne  se  dévouerait-il  pas  désormais  à  ces 
fortes  études?  Il  y  a  chez  lui  l'étoffe  d'un  publiciste;  ce  sont  là  ses  premières 
études,  celles  que  lui  indiquait  sa  vocation  véritable.  La  poésie  politique,  au  con- 
traire, l'a  mal  servi;  ses  deux  premiers  recueils  étaient  médiocres,  et  cette  comé- 
die achèvera  de  discréditer  sa  muse.  Si  M.  Prulz  devait,  comme  nous  le  désirons, 
revenir  tout  entier  à  ces  travaux  d'histoire  et  de  philosophie,  nous  n'aurions  pas 
insisté  si  vivement  sur  sa  tentative  arislophancsque;  mais  cela  était  nécessaire. 
M.  Prutz  annonce  qu'il  va  persévérer  dans  celte  voie;  il  veut  tenir  toutes  les  pro- 
messes de  la  parabase  et  fonder  en  Allemagne  le  théâtre  dont  il  s'imagine  avoir 
posé  la  première  pierre  indestructible.  C'était  le  devoir  d'une  critique  franche  et 
droite  de  lui  signaler  son  erreur;  il  importait  de  proscrire  énergiqiiemeul  celte 
satire  injurieuse,  celte  comédie  démagogique,  impossible  à  nos  mœurs,  contraire 
à  la  noblesse  de  l'art,  et  fatale  surtout  aux  intérêts  si  sacrés  de  la  cause  libérale 
en  Allemagne. 

Saint-René  Taillandier. 


DOCUMENTS  NOUVEAUX 


SUR 


OLIVIER  CROMWELL. 


IROMWELL  CHEF  DE  LA  REPUBLIQUE  D'ANGLETERRE. 

(  1650-1658.    —    TROISIÈME  ET    DERNIÈRE  PARTIE.  *) 

Letters  atid  Speeches  of  Oliver  Cromwell,  with  elucidations ,  etc., 
by  Thomas  Caklïle.  —  2  vol.  Londres,  1846. 


Après  la  bataille  de  Worcester,  le  calvinisme  vainqueur  se  divisait  en  deux  frac- 
tions :  les  hommes  de  guerre  puritains,  Cromwell  à  leur  tête;  les  hommes  de  loi, 
ayant  derrière  eux  les  presbytériens  et  le  parlement. 

Le  long  parlement  siégeait  toujours.  Le  vainqueur  de  Dunbar,  de  Worcester, 
de  Trédah,  c'est-à-dire  l'âme  puritaine  de  l'Angleterre,  le  calvinisme  incarné,  se 
trouvait  donc  en  face  d'une  centaine  de  parlementaires,  qui  ne  manquaient  ni  de 
bravoure,  ni  de  sagacité,  ni  de  talent.  Pendant  que  la  destinée  s'agitait  sur  le 
champ  de  bataille,  ils  avaient  administré  avec  vigueur,  et  l'opinion  populaire  avait 
pour  eux  du  respect  ;  c'étaient  les  premiers  commis  de  l'état. 

Cependant  leurs  qualités  même  n'avaient  rien  de  royal,  de  dominante!  de  sou- 
verain. Godwin  le  philosophe  (2)  et  récemment  M.  Forsler  (3)  les  ont  trop  vantés. 

(1)  Voyez  la  livraison  du  ôl  décembre  1845  et  celle  du  15  février  1846. 

(2)  Histoire  de  la  République,  3  vol. 

(5)  Hommes  d'état  de  la  République,  6  vol. 


DOCUMENTS     NOUVEAUX    SUR    OLIVIER    CROMWELL.  a  09 

Nul  d'entre  eux  ne  s'élevait  à  la  hauteur  de  Cromwell,  —  ni  le  pesant  Bulstrode, 
rempli  d'argulies  pédanlesques,  heureux  de  sa  gravité  magistrale  et  de  sa  robe 
de  juge;  —  ni  le  vieux  avocat  Saint-John,  a  au  nez  crochu,  à  la  phrase  tortue,  » 
fanatique  sombre  et  avare  dans  sa  vieillesse;  —  ni  le  métaphysicien  Vane,  subtil 
constructeur  de  nuages,  et  portant  dans  la  vie  réelle  cet  amour  des  abstractions, 
cette  active  subtilité  d'intelligence  qui  embarrasse  la  vie  pratique  au  lieu  de  la 
servir;  —  ni  le  plus  brillant  et  le  plus  puissant  d'entre  eux,  Henri  Marten,  qui, 
plaisant  à  tous  et  même  se  faisant  craindre,  ne  pouvait  diriger  personne  ou  se 
faire  obéir,  faute  de  dignité,  d'aplomb  et  de  sérieux.  Il  n'était  pas  sans  analogie 
avec  notre  Camille  Desmoulins;  c'était,  pour  le  dire  en  passant,  un  des  plus  cu- 
rieux et  des  plus  aimables  personnages  de  cette  grave  et  terrible  époque.  Poète, 
homme  de  sens,  de  cœur  et  d'esprit  vif,  ce  petit  homme,  que  les  contemporains 
nous  représentent  «  toujours  droit  sur  les  reins  et  bien  serré  dans  ses  habits,  » 
changeait  par  une  saillie  et  un  à-propos  le  cours  des  discussions  parlementaires; 
le  feu  de  ses  bons  mots  a  traversé  deux  siècles  sans  s'éteindre.  L'indomptable 
railleur  avait  toujours  dans  sa  poche  des  chansons  contre  les  royalistes  et  de 
belles  odes  en  faveur  de  la  république.  Mais  comment  en  faire  un  roi?  Il  n'est  pas 
sérieux. 

Ce  roi  sera  Cromwell.  Il  arrive  du  champ  de  bataille  de  Worcester  le  16  sep- 
tembre 1654,  et  trouve  un  parlement  qui,  depuis  le  mois  d'avril  1649,  devrait  ne 
plus  siéger,  mais  qui  a  pris  un  moyen  excellent  de  continuer  sa  vie,  celui  de  s'as- 
sembler tous  les  mercredis  pour  ne  rien  faire,  ou,  comme  le  dit  Henri  Marten, 
«  pour  considérer  ce  qu'il  y  aurait  à  faire.  »  Le  peuple,  qui  n'appelle  Cromwell 
que  le  général,  a  pour  ce  débris  de  parlement  immobile  une  désignation  moins 
polie,  il  le  nomme  le  croupion.  Afin  d'arrêter  les  mauvais  discours,  et  par  l'insti- 
gation de  Cromwell,  l'assemblée  décide  qu'elle  vivra  trois  ans  de  plus,  et  là,  pen- 
dant trente  et  un  mois,  les  éléments  confusément  entassés  du  puritanisme,  de  la 
monarchie  et  de  la  démocratie,  essaient  de  se  débrouiller,  mais  en  vain.  Les  hommes 
d'armes  veulent  une  république  avec  Cromwell  pour  chef.  Les  hommes  de  loi 
accepteraient  soit  Cromwell,  soit  un  fils  du  roi,  avec  un  gouvernement  mixte. 
Cromwell  tient  plusieurs  conférences,  où  l'on  parle  beaucoup,  et  qui  n'aboutissent 
à  rien,  selon  la  coutume;  il  ne  se  déclare  ni  pour  la  république,  ni  contre  elle,  écar- 
tant seulement  le  nom  des  Stuarts,  et  réclamant  comme  nécessaire  un  pouvoir 
fort  et  centralisé. 

Pendant  ce  temps,  les  terribles  matelots  puritains  balaient  la  mer,  font  respecter 
le  pavillon  et  enivrent  le  peuple  d'orgueil;  les  gens  de  loi  et  les  commissaires  de 
la  république  vendgnl  les  biens  nationaux  des  royalistes  réfractaires,  et  reçoivent 
les  amendes  exigées  de  tous  les  gentilshommes  qui  ont  servi  le  roi  Stuart.  On  abuse 
fort  de  ce  droit  d'exaction  ;  l'avidité  s'en  mêle,  et,  grâce  à  la  chicane  des  hommes 
de  loi,  plus  d'un  honnête  bourgeois  est  confondu  avec  les  royalistes;  on  spécule 
sur  la  terreur  publique  ;  chacun  des  membres  du  croupion  reçoit  dans  la  matinée 
trente  ou  quarante  solliciteurs.  C'est  alors  que  les  chefs  de  l'armée,  qui  sont 
aussi  les  meneurs  du  puritanisme,  adressent  à  Cromwell  une  pétition  contre  ce 
débris  d'assemblée,  et  demandent  la  régénération  totale  du  gouvernement.  Le  ton 
de  la  prière  et  celui  de  la  menace  se  mêlaient  dans  ce  document  étrange  qui  ef- 
fraya les  parlementaires.  «  La  chose  est  dangereuse,  dit  Bulstrode  à  Cromwell; 
prenez-y  garde,  arrêtez  cela.  »  Cromwell  n'arrêta  rien,  tout  au  contraire.  Cette 
force  militaire,  son  appui  et  son  instrument,  allait  détruire  à  son  bénéfice  les 

tome  i.  35 


510  DOCUMENT»    NOUVEAUX 

parleurs  des  communes.  Il  chargea  leur  président  Lenthall  de  remercier  les  offi- 
ciers, et  Carlyle,  qui  ne  manque  jamais  une  occasion  de  bouffonnerie,  s'arrête 
pour  dire  à  ce  pauvre  président  :  «  Votre  discours,  seigneur,  a  dû  vous  faire  au- 
tant de  plaisir  qu'un  bel  âne  en  éprouve  en  mangeant  des  chardons!  » 

L'assemblée  comprend  le  mécontentement  populaire,  prévoit  le  sort  qui  lui  est 
réservé,  et,  après  avoir  travaillé  pendant  des  mois  et  des  années  avec  une  proces- 
sionnelle lenteur  à  l'acte  constitutif,  elle  s'éveille  tout  à  coup,  et  veut  achever  ce 
bill  à  l'instant  même.  Il  faudrait  satisfaire  tout  le  monde;  la  chose  est  difficile. 
Presbytériens  qui  voudraient  revenir  au  pouvoir,  hommes  de  loi  qui  voudraient  le 
garder,  officiers  puritains  qui  demandent  avant  tout  le  calvinisme  pur  et  l'examen 
libre,  ne  s'accordent  pas  aisément,  et  le  bill  qui  leur  plairait  également  est  une 
impossible  chimère.  On  ne  convient  que  d'un  fait  et  d'une  clause  agréables  à  tous 
les  membres  de  l'assemblée,  c'est  que  le  croupion  lui-même,  transformé  en  comité 
électoral,  décidera  de  la  validité  des  élections,  manière  ingénieuse  de  se  continuer 
et  de  se  perpétuer.  De  nouvelles  conférences  se  tiennent  chez  Cromwell,  et  là  les 
officiers,  devenus  plus  véhéments,  jurent,  à  la  barbe  des  membres  des  communes 
qui  y  assistent,  que  le  croupion  sera  détruit.  Le  général  se  tait;  il  attend,  sachant 
bien  que  les  choses  ne  peuvent  se  décider  qu'en  sa  faveur.  Nous  sommes  au 
20  avril  1653. 

Le  juge  Bulstrode,  qui ,  la  veille,  est  rentré  chez  lui  o  les  larmes  aux  yeux,  » 
vient  chercher  le  matin  Cromwell,  qu'il  trouve  dans  son  salon,  «  en  habit  noir  et 
en  bas  gris  de  filoselle,  »  attendant  les  parlementaires,  qui  doivent  avoir  une  nou- 
velle conférence  avec  les  officiers.  Ces  membres  ne  viennent  pas;  ils  ont  résolu  de 
passer  leur  bill  et  de  lui  donner  force  de  loi.  Pendant  qu'ils  se  dépêchent  de  ter- 
miner cet  acte,  qui  tuera  Cromwell  et  ses  officiers,  Cromwell,  qui  a  peine  à  croire 
ce  qu'on  lui  rapporte,  fait  venir  une  compagnie  de  mousquetaires  de  son  propre 
régiment ,  et  s'écrie  :  «  Ce  n'est  pas  honnête  ;  non,  ce  n'est  pas  de  l'honnêteté  la 
plus  vulgaire;»  et  marche  droit  à  la  chambre.  Elle  ne  se  composait  que  de  cin- 
quante-trois personnes;  on  y  débattait  le  bill  qui  allait  passer,  quand  Cromwell 
entra  et  se  mit  à  sa  place  ordinaire.  Cette  scène  décisive  doit  aux  recherches  du 
nouvel  historien  quelques  faits  nouveaux,  de  peu  d'importance. 

Après  avoir  écouté  quelque  temps  le  débat,  il  fit  signe  à  Harrison,  qui  vint  se 
placer  près  de  lui.  Pendant  un  quart  d'heure,  il  garda  le  silence;  mais,  quand  la 
question  suivante  fut  mise  aux  voix  :  e  Le  bill  passera-t-il  ?  »  il  fit  signe  à  Harri- 
son, et  dit:  «  Voici  le  moment;  il  le  faut,  je  le  ferai.  »  Puis  il  se  leva,  mit  son 
chapeau  sur  la  table,  et  parla  d'abord  et  assez  longtemps  en  faveur  du  parlement; 
puis,  changeant  de  ton,  il  lui  rappela  ses  fautes,  ses  dénis  de^ustice,  son  égoïsme 
et  toutes  ses  iniquités;  il  s'échauffa  jusqu'à  la  colère  et  jusqu'à  l'injure.  Sir  Peter 
Wentworth  le  rappelle  à  l'ordre.  «  Ce  langage  est  étrange,  dit-il,  inaccoutumé 
dans  les  murs  du  parlement  et  de  la  part  d'un  homme  qui  avait  notre  confiance, 
que  nous  avons  si  hautement  honoré,  d'un  homme...  —  Allons!  allons!  s'écria  le 
général  de  tous  ses  poumons,  nous  en  avons  assez,  je  vais  finir  tout  cela,  et  faire 
taire  les  bavards  ;  »  et,  s'avançant  jusqu'au  centre  de  la  chambre,  enfonçant  son 
chapeau,  frappant  du  pied  le  parquet  :  «  Vous  ne  devez  pas  siéger  ici  plus  long- 
temps, vous  allez  céder  la  place  à  de  meilleurs  hommes;  faites-les  entrer!  »  Et,  sur 
l'ordre  de  Harrison ,  trente  mousquetaires,  terribles  vétérans  des  guerres  civiles, 
se  rangent  sur  deux  lignes  et  portent  les  armes.  La  fureur  de  Cromwell  éclate  en- 
core :  «  Vous  vous  appelez  un  parlement!  leur  dit-il;  vous  n'en  êtes  pas  un;  je  le 


SUR    OLIVIER    CROMWEIL.  51  1 

répète,  vous  n'êtes  pas  un  parlement:  vous  avez  parmi  vous  des  ivrognes,  »  —  et 
son  regard  tombe  sur  ce  pauvre  M.  Chaloner.  —  i  Vous  avez  des  coureurs  de 
filles,  »  —  et  il  se  tourne  vers  le  petit  Henri  Marten,  qui  avait  dans  son  tempéra- 
ment un  peu  du  faune  et  du  poète.  —  «  Vous  avez  des  corrompus,  »  —  et  il  re- 
garde Bulstrode;  —  «  des  gens  scandaleux,  qui  font  honte  à  l'Évangile!  Et  vous 
seriez  un  parlement  du  peuple  de  Dieu  !  Allez  !  partez  !  qu'on  n'entende  plus  parler 
de  vous  !  au  nom  de  Dieu,  allez!  » 

Tous  les  membres  se  sont  levés,  et  le  général,  soulevant  la  masse  d'argent  qui 
repose  sur  la  table,  symbole  sacré  du  pouvoir  de9  communes  :  «  Que  ferons-nous 
de  ce  joujou?  Emportez-le!  »  —  Il  le  donna  à  un  mousquetaire.  Puis,  voyant  que 
le  président  ou  orateur  Lenthall  ne  quitte  pas  son  siège  :  «  Faites-le  descendre, 
dit-il  à  Harrison.  —  Je  ne  céderai  qu'à  la  force!  — Eh  bien!  reprend  Harrison, 
je  vais  vous  donner  la  main  !»  —  On  sait  le  reste,  et  ce  18  brumaire  a  été  décrit 
plusieurs  fois  avec  une  exactitude  et  une  similitude  de  détails  qui  ne  laisse  aucun 
doute  sur  leur  authenticité.  On  a  dit  que  Cromwell  y  avait  joué  la  comédie.  Je 
crois  tout  simplement  qu'il  était  fort  en  colère  de  ce  qu'on  avait  voulu  le  gagner 
de  vitesse  et  le  duper.  Celte  colère  de  Cromwell  était  grande  ,  et  je  ne  puis  la 
croire  exagérée  ni  factice;  ce  qui  est  certain,  c'est  que  les  sénateurs  disparurent 
comme  un  rêve  s'efface,  qu'on  n'entendit  plus  parler  d'eux,  que  la  nation  ne  prit 
nullement  leur  défense.  «  A  leur  départ,  disait  Cromwell  en  riant  de  son  rire 
sérieux  qui  était  fort  redoutable,  je  n'entendis  pas  un  chien  aboyer!  » 

Il  se  calma  dès  que  cette  singulière  bataille  fut  gagnée;  le  jour  même,  le 
23  avril  1653,  il  s'occupait  des  intérêts  locaux  de  ces  marécages  dont  il  avait  été 
a  seigneur  »  dans  sa  jeunesse,  et  il  traçait  de  sa  main  la  lettre  suivante,  que 
M.  Carlyle  a  retrouvée  manuscrite  et  autographe  dans  les  archives  de  Sergeanl's 
Inn  à  Londres.  Il  avait  fait  continuer,  dans  sa  province,  ces  travaux  de  dessèche- 
ment et  cette  construction  de  levées  (new  Bcdford  level)  que  les  ingénieurs  anglais 
achèvent  aujourd'hui  et  dont  nous  avons  parlé  ;  il  était  même  entré  de  ses  deniers 
dans  une  compagnie  d'entrepreneurs  (adventurers)  chargés  de  ces  travaux.  Les 
propriétaires  des  terrains  adjacents,  se  trouvant  lésés  par  le  mouvement  des 
terres ,  avaient  réclamé  des  indemnités  et  un  arbitrage  que  le  parlement  avait 
promis  et  fait  attendre;  puis,  fatiguées  de  ces  délais,  les  populations  s'étaient 
ameutées;  elles  avaient  détruit  les  tranchées,  bouleversé  les  travaux  et  dispersé 
les  travailleurs,  ce  que  Cromwell  ne  voulut  pas  souffrir.  En  sortant  de  la  chambre 
des  communes,  dont  il  avait  mis  «  la  clef  dans  sa  poche,  e  il  écrivit  donc  : 

A  M.  Parker,   agent  de  la  compagnie  des  entrepreneurs  pour  le  dessèchement  des 

marécages. 

s  Whiiehall,  23  avril  1653. 
»  Monsieur  Parker, 

»  J'apprends  que  quelques  gens  de  désordre  ont  commis  de  graves  dommages 
dans  le  comté  de  Cambridge,  du  côté  de  Swaftham  et  de  Bolsham,  qu'ils  ont  ren- 
versé les  travaux  commencés  par  les  entrepreneurs,  et  menacé  les  ouvriers  qu'on 
emploie  de  ce  côté-là.  Je  vous  prie  d'envoyer  un  de  mes  régiments  avec  un  capi- 
taine, qui  emploiera  tous  les  moyens  pour  faire  rentrer  la  population  dans  l'ordre, 
et  qui  lui  dira  que  personne  ne  doit  susciter  de  trouble,  que  cela  ne  peut  être 
souffert;  mais  que,  si  les  entrepreneurs  causent  du  tort  à  quelqu'un,  plainte  doi' 


512  DOCUMENTS    NOUVEAUX 

être  portée,  qu'alors  on  prendra  les  mesures  que  l'équité  réclame,  et  que  justice 
sera  faite.  Je  reste 

»  Votre  bon  ami , 

»  Olivier  Cromwell.  » 

Aussitôt  après,  cent  quarante  lettres  de  convocation  sont  adressées  aux  notables 
puritains  dont  Cromwell  et  ses  officiers  se  croient  sûrs,  et  qui  tous ,  à  l'exception 
de  deux  seulement  ,  répondent  à  son  appel;  personne  ne  réclame,  tant  est  réelle 
l'analogie  de  ses  vues  et  de  celles  qui  sont  le  fonds  même  du  calvinisme  bour- 
geois. «  On  y  trouvait,  dit  Clarendon,  des  hommes  estimés  et  des  propriétaires.  » 
—  «  Beaucoup  d'entre  eux,  ajoute  Bulstrode  (  un  des  membres  du  croupion  qui 
vient  de  succomber),  avaient  du  savoir  et  de  la  fortune.  »  C'est  parmi  ces  hommes 
que  siégeait  le  tanneur  Barbone,  homme  opulent,  d'une  piété  sévère,  dont  le  ma- 
gasin était  un  des  plus  achalandés  de  Fleet-Street;  les  mauvais  plaisants,  défigu- 
rant son  nom,  le  nommèrent  Barebone  (ossement  sec),  et  donnèrent  ce  sobriquet 
au  parlement  dont  il  faisait  partie.  D'autres  puritains,  fort  considérables  dans  leur 
temps,  Ireton  l'alderman,  Jaffray  d'Aberdeen,  Swinton  d'Edimbourg,  le  célèbre 
amiral  Blake,  le  poète  biblique  Rouse,  prévôt  d'Éton,  et  dont  les  vieux  hymnes  se 
chantent  encore  dans  les  solitudes  d'Ecosse,  s'y  trouvaient  à  côté  d'Ashley  Cooper, 
qui  devint  lord  Shaftsbury,  de  Charles  Howard,  et  du  colonel  Edouard  Montagué, 
qui,  tous  trois,  firent  souche;  les  descendants  de  ces  républicains  sont  aujour- 
d'hui pairs  d'Angleterre. 

Le  parlement  Barebone,  comme  l'histoire  l'a  nommé  par  mépris,  s'assemble,  et 
ne  dure  que  cinq  mois.  Incapable  de  s'accorder,  fatigué  d'une  situation  inférieure 
que  domine  la  volonté  de  Cromwell,  ce  parlement  se  détruit  lui-même  et  demande 
un  roi  à  grands  cris.  A  cinquante-quatre  ans,  le  fermier  puritain,  «  dont  les  che- 
veux châtains  tirent  sur  le  gris,  »  dit  Maidstone,  mais  dont  la  vigueur  n'est  pas 
affaiblie,  est  installé  solennellement  comme  lord  protecteur  des  trois-royaumes. 
Le  premier  homme  de  la  nation ,  le  king,  kœnning,  canniny,  knowing,  l'homme 
qui  «  peut  et  qui  sait,  »  est  enfin  trouvé,  et  tout  se  tait,  et  tout  se  calme,  et  tout 
repose,  excepté  dans  le  fond  de  quelques  tavernes  obscures,  où  les  débris  du  mys- 
ticisme anarchique  se  remuent  avec  une  sourde  fureur.  Soixante  ordonnances 
émanent  l'une  après  l'autre  de  la  chancellerie  du  protecteur.  Des  traités  de  paix 
sont  signés  avec  les  puissances  étrangères.  La  France,  même  l'Espagne,  envoient 
des  ambassades.  La  Hollande,  la  Suède,  le  Danemark,  le  Portugal  reconnaissent 
Cromwell.  Il  quitte  «  le  Poulailler  de  Henri  VIII  »  et  va  loger  à  Whiteball,  dans 
le  palais  même  des  Stuarts.  C'est  à  cette  époque  qu'il  adresse  à  Richard  Mayor, 
qui  veut  lui  faire  faire  une  acquisition  avantageuse  de  propriétés,  la  lettre  suivante  : 

Pour  mon  bon  frère  Richard  Mayor,  ccuyer,  à  Hursley,  dans  le  Hampshire, 

cette  lettre. 

«  Whitehall,  4  mai  1654. 
»  Cher  frère  , 

»  J'ai  reçu  votre  aimable  lettre  et  je  vous  en  remercie.  S'il  était  convenable  de 
poursuivre  cette  affaire,  vous  n'en  auriez  eu  que  la  peine  et  non  la  dépense,  car 
vraiment  ma  terre  d'Essex  et  quelque  argent  que  j'ai  entre  les  mains  y  auraient 
été  employés. 


SUR     OLIVIER     CROMWELL.  513 

»  Mais,  en  vérité,  j'ai  répugnance  à  courir  après  les  choses  du  monde,  lorsque 
le  Seigneur  m'a  comblé  de  lant  de  faveurs  que  je  n'ai  pas  demandées,  et  je  ré- 
pugne à  faire  penser  aux  hommes  que  je  cours  après  ces  choses,  ce  qu'ils  ne 
manqueront  pas  de  croire  pour  peu  que  vous  vous  mêliez  de  l'affaire  (car  ils  le 
sauront  de  manière  ou  d'autre);  je  répugne  tant  à  cela  que,  véritablement,  je 
n'ose  ni  agir  en  cette  chose  ni  m'en  mêler.  Ainsi,  je  vous  ai  dit  ma  pensée  toute 
nue.  Ma  tendre  amitié  à  vous  et  à  ma  sœur,  mes  bénédictions  et  mon  amitié  à  ma 
chère  Dorothée  et  à  son  enfant,  mon  amitié  à  tous. 

»  Je  suis  votre  frère  affectionné , 

»  Olivier  P.  » 

Cependant  le  puritanisme  anglais,  dont  Cromwell  tient  le  gouvernail,  suit  une 
route  prospère.  On  procède  à  la  première  élection  régulière  qui  ait  eu  lieu  depuis 
quarante  ans.  Elle  envoie  au  parlement  quatre  cents  membres,  dont  trente  Écos- 
sais, (rente  Irlandais;  la  majorité  en  est  presbytérienne  et  constitutionnelle. 
Cromwell,  après  le  serment  prêté, vient  ouvrir  ce  parlement. —  «  Vous  êtes  réunis, 
messieurs,  dit-il  aux  communes,  pour  le  plus  grand  objet  dont  l'Angleterre  ait 
été  témoin.  Vous  avez  sur  les  épaules  les  intérêts  de  trois  grandes  nations  et  de 
tous  les  domaines  qui  dépendent  d'elles.  Et  vraiment,  je  crois  pouvoir  le  dire  sans 
exagération,  vous  avez  sur  les  épaules  l'intérêt  du  christianisme  sur  la  face  du 
globe....  »  Ces  paroles  servent  de  début  à  un  discours  marqué  d'un  bout  à  l'autre 
du  même  caractère  de  sagacité,  de  simplicité  et  de  force.  Il  réclame  des  députés 
la  «  conservation  de  l'Angleterre,  »  d'une  part  la  «  sainteté,  »  de  l'autre  la  «  dis- 
cipline. »  Il  blâme  du  même  coup  et  à  la  fois  le  presbytéranisme  despotique  qui 
imposerait  aux  consciences  une  loi  uniforme  et  violente,  et  le  mysticisme  anar- 
chique  qui  livrerait  la  société  aux  utopies  des  rêveurs.  C'est  en  d'autres  mots  et 
sous  d'autres  formes  la  situation  même  des  temps  modernes,  où  l'ordre  essaie  de 
s'asseoir  et  de  se  compléter  entre  l'effervescence  des  volontés  individuelles  et 
l'abus  de  l'autorité  centrale.  «  Il  y  avait,  dit  Cromwell,  trop  de  sévérité  et  de 
dureté  dans  le  vieux  système  (l'uniformité  presbytérienne)  ;  oui,  trop  de  domina- 
tion en  matière  de  conscience,  un  esprit  peu  chrétien  dans  tous  les  temps,  et  qui 
ne  convient  nullement  à  celui-ci.  Quoi!  refuser  la  liberté  de  conscience  à  ceux 
qui  l'ont  achetée  de  leur  sang,  à  ceux  qui  ont  acheté  la  liberté  civile  et  religieuse 
des  gens  même  qui  voudraient  les  tyranniser!  »  Le  despotisme  presbytérien  et 
l'intolérance  une  fois  écrasés,  Cromwell  se  retourne  vers  les  puritains  extrêmes, 
les  anarchistes  bibliques,  qu'il  traite  moins  rudement',  la  plupart  sont  ses  anciens 
amis  :  —  «  Ceci  est  une  erreur  plus  subtile  et  plus  raffinée,  et  qui  a  déçu  beau- 
coup de  gens  d'intégrité  et  de  mérite  ,  beaucoup  de  gens  sincères Ils  ont  des 

prétentions  spiritualistes  très-hautes;  ils  espèrent  le  règne  du  Christ  sur  la  terre. 
Ce  règne  n'arrivera  que  lorsque  l'esprit  saint  aura  subjugué,  vaincu  et  effacé 
toute  iniquité  terrestre,  lorsque  l'éternelle  et  complète  justice  disposera  du  monde  ; 
alors  nous  approcherons  de  cette  gloire,  mais  non  auparavant!...  Sous  ce  prétexte, 
un  homme  ou  plusieurs  hommes  ont-ils  le  droit  de  dire  qu'ils  sont  les  seuls 
propres  à  faire  des  lois  et  à  gouverner  les  nations0  les  seuls  qui  puissent  régler 
la  propriété  et  la  liberté?  Cela  est  insoutenable!  Qu'ils  nous  apportent  donc  d'ir- 
réfragables preuves  de  leur  mission  et  des  manifestations  claires  de  la  volonté  de 
Dieu!  S'ils  gardaient  leurs  idées  en  eux-mêmes  et  leurs  théories  (îiolions),  on  les 
laisserait  tranquilles,  elles  ne  pourraient  nuire  qu'à  ceux  dont  l'esprit  les  a  cou- 


514  DOCUMENTS    NOUVEAUX 

çues.  Mais  que  l'on  en  vienne  à  la  pratique,  et  que  l'on  nous  dise  que  la  liberté  et 
la  propriété  ne  s'accordent  point  avec  le  règne  du  Christ,  qu'il  faut  abolir  la  loi, 
la  subvenir,  peut-être  la  remplacer  par  la  loi  judaïque,  au  lieu  de  nos  lois,  à 
nous,  que  nous  connaissons!...  non,  cela  n'est  point  supportable!  Quand  de  telles 
idées  veulent  régner,  il  est  temps  alors  que  le  magistrat  s'en  mêle.  Si  de  plus  on 
met  tout  en  œuvre  pour  bouleverser  les  choses,  famille  contre  famille,  mari  contre 
femme,  parents  contre  enfants;  si  l'on  ne  répèle  que  ces  mots  :  Révolutionnez, 
révolutionnez,  révolutionnez  (overturn,  overturn,  overturn),  oh!  alors,  je  dis  que 
l'ennemi  public  veille,  et  que  le  magistral  doit  s'en  mêler!  »  Telle  est  en  général 
l'éloquence  publique  de  Cromwell,  pleine  de  sens  et  de  choses.  Pour  trouver  de 
telles  paroles  obscures  et  équivoques,  il  faut  certes  avoir  grande  envie  de  ne  pas 
comprendre. 

Quand  ce  discours  fut  achevé,  dit  un  vieux  journal,  «  les  membres  du  parle- 
ment firent  hum  (1)  !  et  témoignèrent  leur  contentement  et  leur  satisfaction  par 
des  expressions  singulières.  »  Cette  satisfaction  mutuelle  ne  dura  pas  longtemps. 
A  peine  assemblé,  le  parlement  se  mit  à  délibérer  ardemment,  «  de  huit  heures 
du  matin  à  huit  heures  du  soir,  dit  Guibon  Goddard,  et  tous  les  jours,  pour  savoir 
s'il  avait  raison  de  siéger,  »  si  le  gouvernement  appartenait  à  un  seul  homme  ou 
à  plusieurs,  et  dans  quelles  proportions  ;  ce  qui  ruinait  la  base  même  du  protec- 
torat et  déplaisait  assurément  à  celui  que  l'on  ébranlait  ainsi.  Huit  jours  après 
l'ouverture  de  cette  chambre,  «  je  voulus,  dit  un  membre  (ce  même  Guibon  God- 
dard, qui  a  laissé  des  notes  intéressantes),  me  rendre  à  Westminster,  et  je  trouvai 
la  porte  des  communes  fermée,  des  sentinelles  devant.  —  On  ne  passe  pas,  me 
dit-on  ;  si  vous  êtes  membre,  vous  pouvez  vous  rendre  à  la  chambre  peinte,  où  le 
protecteur  va  se  trouver.  —  J'y  allai.  Entre  neuf  et  dix  heures,  il  arriva  avec  son 
escorte  d'officiers,  de  hallebardes  et  de  gardes  du  corps,  s'assit  couvert  sous  le 
dais,  et  parla  une  heure  et  demie.  » 

Nous  entrons  dans  une  portion  nouvelle  du  travail  de  Carlyle,  la  collation  et  la 
reproduction  exacte  des  discours  publics  tenus  par  Cromwell,  travail  excellent 
qui  présente  le  fermier  puritain,  chef  politique  de  l'Angleterre,  sous  une  face  en- 
tièrement nouvelle.  Ces  discours  improvisés,  que  Cromwell  n'a  jamais  corrigés 
ni  revus,  avaient  été  publiés  sans  poncluation,  sans  exactitude,  mêlés  d'interpola- 
tions et  de  commentaires  ridicules,  dont  les  reporters  avaient  orné  l'original,  et 
complètement  défigurés.  Carlyle  a  consulté  les  registres  des  communes,  les  pam- 
phlets de  l'époque,  les  notes  manuscrites  de  quelques  membres  des  divers  parle- 
ments du  protectorat,  et  les  a  restitués  avec  un  très-grand  soin.  Il  résulte  de  ce 
travail  que  les  circonlocutions  ambiguës  attribuées  à  Cromwell  ne  lui  appartien- 
nent nullement. 

Ces  discours  sont  fort  simples  et  ne  portent  aucune  trace  d'hypocrisie  ou  de 
charlatanisme.  Il  ne  dissimule  pas  son  origine;  il  n'est  qu'un  soldat  et  se  regarde 
comme  un  soldat  de  Dieu.  Une  grande  énergie,  une  clarté  parfaite,  un  besoin  ar- 
dent et  quelquefois  extrême  de  bien  faire  comprendre  et  de  mettre  en  relief  sa 
pensée,  de  fréquentes  répétitions  de  mots,  tels  en  sont  les  principaux  caractères. 
Il  a  souvent  peine  à  rendre  ce  qu'il  médite;  on  assiste  au  travail  confus  d'un  esprit 
qui  se  cherche,  on  sent  que  le  métier  d'orateur  le  gêne;  plus  l'idée  qui  le  tour- 
mente est  profonde,  étrange  ou  élevée,  plus  les  angoisses  de  cet  enfantement  se 

(1)  Parliameninry  history,  XX.  318,  33. 


SUR    OLIVIER    CROMWELL.  515 

laissent  sentir.  C'est  par  une  subtilité  inadmissible  que  l'on  accuse  d'obscurité 
volontaire  les  embarras  de  diction  et  les  périphrases  de  ce  fermier  mystique  étonné 
de  sa  puissance.  Un  autre  genre  d'obscurité  résulte  de  l'emploi  fervent  des  pa- 
roles bibliques  qu'il  emprunte  surtout  à  David,  Isaïe  et  Jérémie,  et  qui  donnent 
aux  discours  de  cet  autre  Mahomet  une  couleur  tout  orientale.  Ainsi,  dans  la  salle 
de  Whitehall,  le  dos  à  la  fenêtre,  ayant  ses  officiers  rangés  à  sa  droite  et  à  sa 
gauche,  et  devant  lui  la  table  au  tapis  vert  entourée  des  notables  puritains  qu'il  a 
convoqués,  il  énumère  la  série  de  miracles  providentiels  dont  il  a  été  l'instru- 
ment, et  entonne  tout  à  coup,  comme  sur  le  champ  de  bataille  de  Dunbar,  le 
psaume  du  triomphe:  «  Oui!  la  victoire,  s'écrie-t-il,  est  excessivement  grande,  et 
ce  que  Dieu  accomplit  est  extrêmement  haut.  La  fin  de  ce  psaume  frappe  à  mon 
cœur,  et,  j'en  suis  sûr,  aux  vôtres  :  —  «  Dieu  foudroie  les  montagnes  comme  les 
collines,  et  elles  tremblent...  Dieu  lui-même  a  sa  colline,  élevée  comme  la  colline 
de  Bashan,  et  les  chariots  de  Dieu  sont  vingt  mille  et  les  anges  plus  de  mille,  et 
Dieu  demeurera  sur  cette  colline  pour  toujours  î  » 

Ensuite  il  reprend  avec  sa  familiarité  d'homme  populaire  :  «  Je  suis  bien  fâché 
de  vous  en  avoir  dit  si  long  dans  une  chambre  si  étroite,  et  il  fait  bien  chaud  !  » 
ce  qui  n'empêche  pas  les  paroles  précédentes  d'être  fort  éloquentes,  y  compris  le 
verset  de  ce  psaume  qui  a  frappe  au  cœur  de  Cromwell  et  de  ceux  qui  l'écoutent.  » 
(It  closeth  with  my  heart.) 

Quand  il  veut  expliquer  son  élévation  et  faire  comprendre  par  quel  enchaînement 
fatal  et  nécessaire  il  est  parvenu  au  suprême  pouvoir  :  <c  Je  suis  un  homme,  dit-il 
(vous  le  savez;  pour  moi,  certes,  je  m'en  souviens),  qui  de  mon  premier  grade  ai 
monté  successivement  et  été  porté  à  des  fonctions  de  confiance  plus  haute.  D'abord 
capitaine  de  cavalerie,  j'ai  travaillé  à  faire  de  mon  mieux,  et  Dieu  m'a  protégé 
comme  il  lui  a  plu.  J'ai  eu  une  idée  fort  simple  et  ingénue,  —  que  des  hommes 
très-grands  et  très-sages,  même  très-honnêtes,  ont  jugée  commune  et  presque 
idiote,  —  l'idée  de  me  faire  aider  par  des  instruments  qui  eussent  les  mêmes  vues 
que  moi.  Je  vais  vous  dire  toute  la  vérité  :  j'avais  alors  un  ami,  homme  très-esti- 
mable, —  une  très-noble  personne,  —  dont  la  mémoire,  j'en  suis  sûr,  est  chère  à 
tous,  —  M.  John  Hampden.  Quand  nous  commençâmes  cette  entreprise,  je  vis 
que  nos  hommes  étaient  partout  battus.  Je  le  vis,  et  je  demandai  que  l'on  ajoutât 
quelques  régiments  à  l'armée  de  milord  Essex  ;  je  lui  dis  que  je  pourrais  y  mettre 
des  hommes  qui,  selon  moi,  auraient  en  eux  l'Esprit  qu'il  fallait  pour  avancer  un 
peu  l'œuvre.  C'est  très-vrai  ce  que  je  vous  dis;  Dieu  sait  si  c'est  vrai!  —  «  Vos 
soldats,  lui  dis-je,  sont  la  plupart  de  vieux  domestiques,  des  garçons  d'auberge  et 
de  telles  gens;  —  et,  quant  à  nos  ennemis,  ce  sont  fils  de  gentilshommes,  cadets 
de  famille,  hommes  de  qualité,  et  croyez-vous  que  les  courages  de  personnes  de 
ce  genre  seront  de  force  contre  des  cavaliers  ayant  honneur,  bravoure  et  résolu- 
tion?» —  En  vérité,  je  lui  représentai  cela  selon  ma  conscience,  et  je  lui  dis  :  — 
«  Il  faut  que  vos  hommes  aient  un  Esprit,  —  ne  prenez  pas  en  mal  mes  paroles, 

—  un  Esprit  qui  aille  aussi  loin  que  peuvent  aller  ces  gentilshommes,  sans  quoi 
vous  serez  battus,  toujours  battus!  »  —  Réellement,  je  lui  dis  cela.  C'était  un 
homme  prudent  et  honorable,  et  il  me  répondit  que  j'avais  une  bonne  idée,  mais 
qu'elle  était  impraticable.  Je  repris  que  je  pourrais  l'y  aider  tant  soit  peu,  et  je 
le  fis.  Et  en  vérité  il  faut  bien  que  je  le  dise,  —  attribuez-le  à  qui  vous  voudrez! 

—  je  réussis  à  enrégimenter  des  hommes  qui  avaient  la  crainte  de  Dieu  devant  les 
yeux  et  de  la  conscience  dans  ce  qu'ils  faisaient,  et  depuis  ce  jour  jusqu'à  présent 


51  G  DOCUMENTS     NOUVEAUX 

ils  ne  furent  jamais  battus,  mais  toujours  battants,  dès  qu'ils  se  mettaient  de  la 
partie!  Et  vraiment  il  y  a  là  de  quoi  louer  Dieu,  et  cela  peut  vous  apprendre  à 
choisir  ceux  qui  sont  religieux  et  saints.  Et  il  y  en  a  tant,  parmi  eux,  de  paisi- 
bles, d'honnêtes,  prêts  à  vivre  sous  un  gouvernement  réglé,  à  obéir  aux  magistrats 
et  aux  autorités,  selon  la  loi  de  l'Évangile!  De  la  sainteté!  non,  il  n'y  en  a  pas, 
je  n'en  reconnais  pas  hors  de  ce  cercle!  Sans  l'esprit  d'ordre  et  de  discipline, 
que  l'on  dise  ce  que  l'on  voudra,  il  n'y  a  qu'esprit  diabolique,  démoniaque  et  qui 
vient  des  profondeurs  de  Satan!  » 

Ainsi  s'explique  Cromwell  devant  le  parlement  sur  les  événements  de  sa  vie. 
Rien  n'est  moins  obscur.  Il  mérite  d'être  roi,  selon  lui,  et  il  Test  devenu  pour  avoir 
donné  une  âme  à  l'armée  protestante  et  créé  Yesprit  des  troupes  populaires.  Il 
soutiendra  jusqu'à  la  mort  l'ordre  et  la  discipline  d'une  part,  la  liberté  calviniste 
de  l'autre. 

C'est  à  propos  de  cette  obscurité  prétendue  des  discours  tenus  par  Cromwell  et 
laborieusement  improvisés,  que  Thomas  Carlyle  s'amuse  à  comparer  en  cinq  lon- 
gues pages  les  labeurs  artificieux  de  la  rhétorique  et  ceux  d'une  conviction  qui  se 
dépêtre  lentement  au  sein  d'une  diction  inexpérimentée  et  incertaine;  l'étrange 
commentateur  s'écrie  :  «  Art  du  discours!  art  du  discours!  fantôme  rhétorique  à 
deux  jambes!  blasphème  scandaleux!  avortement  de  la  nature!  va-t'en!  Cède  la 
place  à  l'intelligibilité,  à  la  véracité  de  ces  paroles,  à  la  splendeur  du  vrai  et  à 
l'héroïque  profondeur  de  cet  homme  qui  parle  et  qui  a  quelque  chose  à  dire!  Et 
toi,  singe  de  la  mer  morte,  rhéteur,  ne  regarde  pas  de  ton  œil  louche  dans  le  saint 
des  saints!  Tu  ne  vas  pas  jusqu'au  fond!  »  Quelque  jugement  que  l'on  porte  sur 
ce  dithyrambe  bouffon,  il  reste  prouvé  que  Cromwell,  violent  dans  l'emploi  de  sa 
ruse  hardie,  était  sincère  quant  à  son  but,  et  persuadé  de  la  nécessité  fatale  de  sa 
mission. 

Quant  au  talent  de  l'orateur,  Cromwell  n'a  pas  la  moindre  prétention;  il  sait 
ce  qui  lui  manque,  il  avoue  son  embarras  et  son  peu  d'habileté  dans  ce  genre. 
«  Je  n'ai  pas  étudié,  dit-il  au  parlement,  l'art  de  rhétorique;  je  n'ai  pas  grande 

liaison  avec  les  rhéteurs  ni  avec  leur  marchandise  (what  Ihey  deal  wiih) des 

paroles!  —  Vrai,  messieurs,  vrai,  notre  affaire  ici  est  de  parler  choses  (speak 
things).  La  dispensalion  de  Dieu  qui  est  sur  nous  le  veut  ainsi...  La  première 
chose  dont  j'ai  à  parler,  c'est  la  conservation...  le  droit  d'être,  le  droit  de  nature... 
Il  faut  conserver  l'Angleterre;  comment  la  conserverons-nous?  comment  existe- 
rons-nous? C'est  ce  que  je  vais  examiner.  »  Sous  quelque  phraséologie  grossière 
ou  mal  enchaînée  que  de  telles  idées  se  cachent,  c'est  de  l'éloquence  politique 
toute  pure,  l'éloquence  des  choses  et  des  faits.  Il  frappe  toujours  au  but. 

Ayant  donc  convoqué  les  communes,  coupables,  selon  lui,  d'ébranler  sa  nouvelle 
autorité  en  recherchant  trop  curieusement  les  causes  de  son  pouvoir,  il  leur  dit 
avec  beaucoup  de  simplicité  qu'on  l'a  a  porté  au  trône,  qu'on  l'a  prié  de  l'accep- 
ter, qu'il  n'y  a  plus  à  reculer  aujourd'hui;  »  puisqu'on  le  lui  a  donné,  il  faut  le  lui 
rendre  possible.  Après  une  installation  solennelle,  un  consentement  général  et  un 
parti  pris,  il  est  trop  tard  pour  discuter  les  bases  d'un  gouvernement  accepté. 
Que  ce  parlement  un  peu  pédantesque  et  qui  remue  imprudemment  de  telles  ques- 
tions y  prenne  bien  garde;  la  dissolution  n'est  pas  loin.  Pendant  que  «  le  gouver- 
nement du  protecteur,  comme  dit  le  Correspondant  de  Bruxelles,  devient  plus 
formidable  et  plus  important  qu'il  n'a  jamais  été  aux  yeux  de  toutes  les  nations,  » 
Cromwell,  toujours  maître  de  son  armée  et  de  ses  saints,  laissera-t-il  vivre  ce 


SUR    OLIVIER    CROMWELL.  317 

parlement  qui  ne  concourt  pas  à  augmenter  la  prépondérance  de  la  nation,  —  un 
parlement  qui  s'amuse  à  bâtir  des  constitutions  sur  le  papier,  qui  brûle  un  ou 
deux  hérétiques,  chose  assez  inutile  en  soi,  et  qui  ne  donne  pas  d'argent,  chose 
nécessaire?  Non.  C'est  ce  qu'il  leur  dit  d'une  façon  fort  verte,  assez  brutale  et 
très-peu  oratoire  : 

«  Je  ne  me  suis  point  appelé  à  cette  place.  Je  le  répète,  je  ne  me  suis  point  ap- 
pelé à  cette  place  !  De  cela  Dieu  m'est  témoin,  —  et  j'ai  beaucoup  de  témoins  qui, 
je  le  crois,  offriraient  leur  vie  et  porteraient  témoignage  de  cela.  Non,  je  ne  me 
suis  point  appelé  à  cette  place  !  et,  lorsque  j'y  suis,  ce  n'est  pas  moi  seul  qui  porte 
témoignage  pour  moi-même  ou  pour  mon  office;  c'est  Dieu  et  le  peuple  de  ces 
nations  qui  ont  aussi  porté  témoignage  pour  mon  office  et  pour  moi.  Si  Dieu  m'y 
a  appelé  et  si  le  peuple  porte  témoignage  pour  moi,  —  Dieu  et  le  peuple  me 
l'ôleront,  autrement  je  ne  le  quitterai  pas!  Je  serais  infidèle  au  dépôt  que  Dieu 
m'a  confié  et  à  l'intérêt  du  peuple  si  je  le  quittais. 

»  Que  je  ne  me  suis  point  appelé  moi-même  à  cette  place,  voilà  ma  première 
assertion. 

»  Que  je  ne  me  porte  pas  témoignage  pour  moi-même,  mais  que  j'ai  beaucoup 
de  témoins,  voilà  ma  seconde.  Je  vais  prendre  la  liberté  de  vous  parler  plus  au 
long  de  ces  deux  choses.  —  Pour  rendre  mes  assertions  plus  claires  et  plus  intel- 
ligibles, permettez  moi  de  remonter  un  peu  en  arrière. 

»  J'étais  gentilhomme  de  naissance,  ne  vivant  ni  dans  une  grande  splendeur  ni 
dans  l'obscurité.  J'ai  été  appelé  à  plusieurs  emplois  dans  la  nation,  pour  servir 
dans  le  parlement  et  dans  d'autres  emplois,  et,  —  afin  d'entrer  dans  d'autres  dé- 
tails, —  je  me  suis  efforcé  de  remplir,  dans  ces  services,  le  devoir  d'un  honnête 
homme  envers  Dieu,  dans  l'intérêt  de  son  peuple  et  envers  la  chose  publique 
(commonwealth)  ;  j'ai  eu  à  cette  époque  une  approbation  suffisante  dans  les  cœurs 
des  hommes,  et  j'en  ai  reçu  quelques  preuves.  Je  ne  veux  pas  raconter  toutes  les 
époques,  les  circonstances  et  les  occasions  qui,  par  la  volonté  de  Dieu,  m'ont  appelé 
à  l'y  servir,  ni  la  présence  et  les  bénédictions  de  Dieu  qui  en  ont  porté  témoignage. 

»  Ayant  eu  quelques  occasions  de  voir,  avec  mes  frères  et  compatriotes,  une 
heureuse  fin  mise  à  vos  guerres  violentes  et  à  nos  débats  opiniâtres  contre  l'ennemi 
commun,  j'espérais,  dans  la  vie  privée,  recueillir  avec  mes  frères  les  fruits  et  les 
compensations  de  nos  fatigues  et  de  nos  dangers,  à  savoir,  jouir  de  la  paix  et  de  la 
liberté,  et  des  privilèges  d'un  chrétien  et  d'un  homme  à  peu  près  sur  le  pied  d'éga- 
lité avec  les  autres,  selon  ce  qu'il  plairait  à  Dieu  de  me  dispenser.  Quand,  dis-je, 
Dieu  mit  fin  à  nos  guerres,  ou  du  moins  les  amena  à  une  issue  qui  faisait  espérer 
d'en  voir  bientôt  la  fin,  —  après  le  combat  de  Worcester,  —  je  vins  à  Londres 
pour  rendre  mes  hommages  et  mes  devoirs  au  parlement  alors  assemblé,  espérant 
que  tous  les  esprits  seraient  disposés  à  faire  ce  qui  semblait  la  volonté  de  Dieu,  à 
savoir,  donner  la  paix  et  le  repos  à  son  peuple,  et  particulièrement  à  ceux  qui 
avaient  répandu  le  plus  de   leur  sang  dans  l'exécution  des  affaires   militaires. 

—  Je  fus  trompé  dans  mon  attente,  l'issue  ne  fut  pas  telle.  [Murmures  étouffés  de 
Bradshaw  et  compagnie.]  Malgré  tous  les  charlatanismes  et  les  fausses  représen- 
tations, l'issue  ne  fut  pas  telle,  elle  ne  le  fut  pas. 

»  Je  puis  le  dire  dans  la  simplicité  de  mon  âme,  je  n'aime  pas,  je  n'aime  pas, 

—  je  n'ai  pas  voulu  le  faire  dans  mon  discours  précédent,  —  je  dis  que  je  n'aime 
pas  à  fouiller  les  plaies,  à  découvrir  la  nudité!  Le  point  auquel  je  veux  en  venir 


518  DOCUMENTS    NOUVEAUX 

est  ceci  :  j'espérais  obtenir  la  permission,  quant  à  moi,  de  me  retirer  dans  la  vie 
privée.  Je  demandai  à  être  quitte  de  ma  charge;  je  l'ai  redemandé  et  redemandé, 
et  que  Dieu  soit  jupe  entre  moi  et  tous  les  hommes  si  je  mens  en  cette  affaire.  Il 
est  connu  de  beaucoup  que  je  ne  mens  pas  quant  aux  faits;  mais,  si  je  mens  en 
mon  cœur  en  cherchant  à  vous  représenter  ce  qui  n'était  pas  en  mon  cœur,  de 
cela  que  le  Seigneur  soit  juge.  Que  les  hommes  sans  charité,  qui  mesurent  les 
autres  d'après  eux-mêmes,  jugent  comme  ils  voudront.  Pour  les  faits,  c'est  vrai. 
Quant  à  la  sincérité  et  l'intégrité  de  mon  cœur  dans  ce  désir,  j'en  appelle  au  grand 
juge!  — Mais  je  ne  pus  obtenir  ce  que  je  demandais,  ce  après  quoi  mon  âme  sou- 
pirait, et  la  pure  vérité  est  que  beaucoup  étaient  d'opinion  que  ma  demande  ne 
pouvait  pas  êlre  accordée.  » 

Maintenant  qu'on  l'a  porté  au  pouvoir  et  qu'on  l'a  fait  ce  qu'il  est,  il  ne  quit- 
tera pas  la  place.  Il  exige  que  ceux  qu'il  a  convoqués  reconnaissent  l'autorité  qui 
les  convoque,  et  il  continue  : 

<(  Je  suis  fâché,  je  suis  fâché,  je  suis  mortellement  fâché  qu'il  y  ait  sujet  à  cela, 
mais  il  y  a  sujet,  et,  si  vous  ne  donne/  pas  satisfaction  dans  les  choses  que  l'on 
vous  demande  raisonnablement,  moi,  pour  ma  part,  je  ferai  ce  qui  convient  à  mon 
devoir,  et  je  demanderai  conseil  à  Dieu.  —  Voici  donc  quelque  chose  (montrant 
un  pnrcheymn  écrit)  qui  vous  sera  présenté,  et  qui,  je  l'espère,  suffira,  avec  les 
qualifications  que  je  vous  ai  dites. 

«  Faites  connaître  votre  opinion  à  cet  égard  en  donnant  votre  assentiment  et  en 
signant;  cela  vous  donnera  l'entrée  pour  faire,  comme  parlement,  les  choses  qui 
sont  pour  le  bien  du  peuple.  Ce  parchemin ,  quand  on  vous  l'aura  montré  et  que 
vous  l'aurez  signé  comme  je  l'ai  dit,  terminera  la  controverse,  et  cela  peut  donner 
à  ce  parlement  une  marche  heureuse  et  une  bonne  issue. 

»  J'avais  pensé  intérieurement  qu'il  ne  serait  ni  déshonnête  ni  déshonorable, 
ni  contre  la  vraie  liberté,  non,  ni  la  liberté  des  parlements,  si,  quand  un  parle- 
ment était  choisi,  comme  vous  l'avez  été,  en  vertu  de  la  puissance  du  gouverne- 
ment, et  conformément  à  ce  gouvernement,  on  exigeait,  avant  votre  entrée  dans  la 
chambre,  que  vous  reconnaissiez  votre  élection  et  l'autorité  qui  vous  envoie.  On 
s'y  est  refusé;  ce  dont  je  me  suis  d'abord  abstenu  par  une  juste  confiance,  vous 
m'y  forcez  à  présent.  Voyant  que  l'autorité  qui  vous  a  élus  est  peu  respectée, 
qu'elle  est  méprisée,  j'agis;  — jusqu'à  ce  que  vous  ayez  fait  une  semblable  décla- 
ration et  qu'elle  soit  manifestée,  jusqu'à  ce  que  vous  ayez  accepté  votre  mandat, 
j'ai  donné  l'ordre  de  mettre  fin  a  vos  entrées  dans  la  chambre  du  parlement.  » 

Cette  chambre  aurait  dû  vivre  cinq  mois,  jusqu'au  3  février,  et  il  est  probable 
que  le  protecteur  avait  cette  date  fort  présente  à  la  mémoire  lorsqu'il  s'avisa  de 
la  dissoudre  le  22  janvier,  douze  jours  avant  le  temps  légal,  par  un  de  ces  violents 
artifices  dont  l'effet  fut  toujours  certain,  et  qui  tiennent  tant  de  place  dans  sa  vie 
de  chef  de  parti.  H  reproche  aux  communes  de  lui  rendre  la  constitution  intenable 
et  le  gouvernement  impossible.  — «  J'avais,  messieurs,  dit-il,  de  très-consolantes 
espérances,  que  Dieu  ferait  une  bénédiction  de  la  convocation  de  ce  parlement,  et, 
que  le  Seigneur  m'en  soit  témoin!  je  désirais  pouvoir  mener  a  ce  but  les  affaires 
de  la  nation.  Cette  bénédiction  vers  laquelle  nous  avons  gravi  si  péniblement, 
c'était  vérité,  justice,  paix  .  —  et  j'espérais  tout  améliorer.  —  J'ai  été  fait  ce  que 
je  suis  par  voire  pétition,  et  c'est  vous  qui,  vous  reportant  à  l'ancienne  constitu- 


SUR    OLIVIER     CROMWELL,  519 

tion ,  m'avez  engagé  à  accepter  la  place  de  protecteur.  Pas  un  homme  vivant  ne 
peut  dire  que  je  l'aie  cherchée  !  non,  pas  un  homme,  pas  une  femme  qui  foule  aux 
pieds  le  sol  anglais!  Mais,  quand  je  contemplais  la  triste  condition  à  laquelle 
échappait  notre  nation  sortant  d'une  guerre  intestine  pour  jouir  d'une  paix  de  cinq 
ou  six  années,  je  croyais  qu'elle  s'estimait  heureuse.  Vous  vous  êtes  adressés  à 
moi,  vous  m'avez  demandé  que  je  me  chargeasse  du  gouvernement,  fardeau  trop 
lourd  pour  toute  créature;  cette  pétition  me  venait  de  l'assemblée  qui  avait  alors 
la  capacité  législative,  et  très-assurément  je  pensai  que  ceux  qui  avaient  fait  la 
charpente  me  la  rendraient  logeable  et  commode.  Je  puis  le  dire  en  présence  de 
Dieu,  devant  qui  nous  sommes  de  pauvres  fourmis  rampantes,  —  j'aurais  été 
heureux  de  vivre  au  coin  de  ma  forêt,  en  gardant  un  troupeau  de  brebis!...  »  — 
N'est-ce  pas  un  passage  de  Shakspeare ,  moins  l'idéal  de  la  poésie?  Ainsi,  dans 
tous  ses  discours  comme  dans  ses  lettres,  l'âme  de  Cromwell  est  transparente;  et 
si  des  nuages  et  des  ténèbres  y  apparaissent,  si  l'on  y  voit  des  tristesses  sombres 
et  des  obscurités  pénibles,  c'est  précisément  en  cela  qu'elle  est  naïve  ;  elle  se  mon- 
tre dans  son  état  réel  et  sans  rien  déguiser.  D'ailleurs,  le  but  et  le  fonds  de  ce 
discours,  c'est  la  nécessité  :  «  Si  vous  gouvernez,  l'Angleterre  est  perdue  ;  car  vous 
ne  gouvernez  pas.  Quant  à  moi,  que  vous  avez  fait  protecteur,  je  ne  peux  pas  re- 
culer; je  resterai  où  je  suis,  et  je  vous  chasse.  »  Il  le  dit  sans  périphrases  et  de 
la  manière  la  plus  rudement  éloquente  :  «  Placé  comme  je  suis  et  dans  ce  poste, 
je  ne  puis  le  quitter.  Je  veux  qu'on  me  roule  dans  mon  tombeau  ,  et  que  l'on 
m'enterre  avec  infamie  avant  que  j'y  consente.  » 

Entre  1655  et  1656,  il  essaie  le  gouvernement  des  majors  généraux,  tous  puri- 
tains ,  les  maréchaux  du  puritanisme,  entre  lesquels  il  divise  l'Angleterre;  véri- 
tables gouverneurs  militaires,  dévoués  à  Cromwell  et  à  sa  cause.  La  monarchie 
pondérée  et  constitutionnelle  n'a  pas  pu  lui  servir;  l'arbitraire  sans  doute  vaudra 
mieux,  et  il  en  use  ;  personne  ne  se  plaint  :  on  paie  les  taxes,  l'ordre  s'établit,  les 
magistrats  reprennent  leur  place  aux  assises;  les  journaux  de  Hollande  annoncent 
avec  aigreur  que  le  commerce  renaît  à  Londres. 

Cet  arbitraire  porte  d'ailleurs  d'excellents  fruits  :  Cromwell  surveille  l'Amé- 
rique, s'entend  avec  les  protestants  de  l'Europe  entière,  protège  les  calvinistes 
piémontais;  enfin  il  attire  à  lui  tous  les  cœurs  et  tous  les  intérêts  de  la  bour- 
geoisie et  du  commerce  par  un  seul  acte,  en  abrégeant  les  délais  de  justice,  et 
diminuant  les  frais  de  procédure.  Il  y  trouvait  l'avantage  d'une  popularité  très- 
grande,  d'un  bienfait  réel  pour  les  classes  pauvres,  et  aussi  celui  de  soumettre  et 
de  punir  les  avocats  et  les  hommes  de  loi  réfractaires  contre  lesquels  son  armée 
avait  une  vieille  dent.  Les  avocats  résistent;  Bulstrode  et  Widdrington,  savants 
jurisconsultes,  répondent  qu'ils  «  n'osent  »  obéir  à  un  mandat  que  le  parlement 
n'a  pas  sanctionné.  Le  maître  des  rôles,  Lenthall,  ce  Brutus  que  Harrison  a  fait 
descendre  de  son  siège,  quand  il  présidait  le  parlement,  s'écrie  :  «  Je  n'y  eonsen- 
trai  jamais;  on  me  pendra  plutôt  à  la  porte  de  l'hôtel  des  Rôles!  »  Il  ne  fut  pas 
pendu,  et  garda  sa  place.  Widdrington  et  Bulstrode  abandonnèrent  la  leur  en 
s'écriant  :  «  Nous  y  perdons  mille  livres  de  rente.  »  Cependant,  ajoute  Bulstrode, 
qui  raconte  l'anecdote,  «  le  protecteur,  qui  était  un  bon  homme,  sentant  qu'il 
nous  avait  fait  tort,  nous  nomma  commissaires  du  trésor  par  forme  de  dédomma- 
gement. »  Ainsi,  à  force  d'adresse,  de  fermeté  et  de  patience,  Cromwell,  chose 
peu  croyable,  vint  à  bout  de  ce  groupe  criard  et  blessé,  dont  il  mutilait  les  hono- 
raires et  qui  se  tut.  D'ailleurs,  ajoute  Bulstrode,  «  |>;»r  de  petites  caresses  qui  ne 


820  DOCUMENTS    NOUVEAUX 

signifient  rien,  il  gagnait  le  cœur  de  beaucoup  de  monde,  et  il  donna  un  dîner  où 
il  fut  très- gai...  »  Par  parenthèse,  Bulstrode  n'y  fut  pas  invité.  Ces  caresses,  quoi 
qu'il  en  dise,  signifient  beaucoup.  Cordialité  pour  ceux  qui  nous  aiment,  dureté 
envers  qui  résiste,  la  main  ouverte  à  ceux  qui  sont  utiles,  bienveillance  pour  tous, 
fortune  offerte  aux  généreux  et  aux  fidèles  :  ce  sont  des  marques  royales,  et  la 
grande  ambition  se  reconnaît  là. 

Cromwell  avait  bien  ces  marques  royales,  et  l'Europe  entière  les  respectait  en 
lui  ;  ses  hommes  de  mer,  Blake,  Penn  et  Goodson,  toujours  vainqueurs,  donnaient 
la  chasse  aux  Espagnols  ;  l'ambassadeur  extraordinaire  de  Suède  venait  le  compli- 
menter en  cérémonie,  au  milieu  de  ses  gardes  du  corps  «  en  uniforme  gris  à  re- 
vers de  velours  noir;  »  toutes  les  populations  méridionales  reculaient  de  terreur  à 
son  nom.  Il  aurait  voulu  profiter  de  la  circonstance  pour  former  définitivement  sa 
grande  ligue  du  Nord,  celle  que  les  Nassau  avaient  préparée,  la  ligue  du  Nord  pro- 
testant; le  temps  n'était  pas  venu,  les  événements  n'étaient  pas  mûrs.  Il  était 
réservé  à  Guillaume  III  d'achever  cette  œuvre  redoutable,  dont  Louis  XIV  a  senti 
les  premières  atteintes  et  Napoléon  les  derniers  coups. 

Cependant  l'Irlande  remuait,  et  le  fils  de  Cromwell  avait  à  y  combattre  la  ré- 
volte, l'anarchie,  et  de  trop  justes  rancunes.  Le  protecteur  lui  écrivit  : 

Pour  mon  fis  Henri  Cromwell  à  Dublin,  Irlande, 

a  Whiteball,  21  novembre  1655. 
»  Mon  fils, 

»  J'ai  vu  votre  lettre  à  M.  le  secrétaire  Thurloe,  et  j'y  vois  la  conduite  de  quel- 
ques personnes  qui  sont  auprès  de  vous,  tant  vis-à-vis  de  vous-même  que  dans  les 
affaires  publiques. 

»  Je  suis  persuadé  qu'il  peut  y  avoir  quelques  personnes  qui  ne  sont  pas  très- 
satisfaites  du  présent  état  de  choses,  et  qui  saisissent  volontiers  les  occasions  de 
manifester  leur  mécontentement  ;  mais  cela  ne  devrait  pas  faire  trop  d'impression 
sur  vous.  Le  temps  et  la  patience  peuvent  les  conduire  à  une  meilleure  disposition 
d'esprit,  et  les  amener  à  reconnaître  ce  qui,  pour  le  présent,  semble  leur  être 
caché,  particulièrement  s'ils  voient  votre  modération  et  votre  amour  pour  eux, 
quand  ils  se  trouvent  dans  des  sentiments  inverses  à  votre  égard.  Je  vous  engage 
sérieusement  à  vous  appliquer  à  cela  ;  faites  tous  les  efforts  qui  sont  en  vous.  Vous 
et  moi,  nous  recueillerons  le  fruit  de  votre  manière  d'agir,  quels  qu'en  soient 
l'issue  et  l'événement. 

»  Quant  au  secours  que  vous  demandez,  il  y  a  longtemps  que  j'y  pense,  et  je  ne 
manquerai  pas  de  vous  envoyer  un  nouveau  renfort  au  conseil,  aussitôt  qu'il  pourra 
se  trouver  des  hommes  qui  conviendront  à  ce  poste.  Je  pense  aussi  à  vous  envoyer 
une  personne  capable  de  commander  le  nord  de  l'Irlande,  pays  qui,  je  le  crois, 
en  a  grand  besoin  ;  je  crois  comme  vous  que  Trevor  et  le  colonel  Mervin  sont  des 
hommes  très-dangereux,  et  qui  pourraient  devenir  les  chefs  d'une  nouvelle  rébel- 
lion. C'est  pourquoi  je  vous  engagea  changer  le  siège  du  conseil,  afin  qu'il  soit  à 
l'abri  dans  quelque  localité  sûre;  plus  loin  ces  hommes  seront  de  leur  propre 
localité,  mieux  cela  vaudra. 

»  Je  vous  recommande  au  Seigneur  et  suis  votre  père  affectionné, 

»  Olivier  P.  » 


SUR    OLIVIER    CROMWELL,  521 

Patience,  modération,  fermeté,  tolérance,  mais  aussi  vigilance  et  prévoyance, 
voilà  ce  que  le  protecteur  recommande  à  son  fils  ;  il  prêche  d'exemple  d'ailleurs, 
et  amnistie  tous  ceux  qu'il  peut  sauver  sans  péril  pour  lui-même  et  le  pays.  Un 
charmant  poëte,  que  le  capitaine  Hayne  lui  amena,  Cleveland,  celui  qui  avait  com- 
posé tant  de  vers  satiriques  contre  les  puritains  et  Cromwell  lui-même,  esprit 
brillant  et  ingénieux,  le  Tyrîée  de  son  parti,  lui  dut  la  vie.  Une  petite  édition  de 
ses  œuvres  (la  vingtième),  que  j'ai  sous  les  yeux,  a  roulé  sans  doute  dans  la  poche 
de  quelque  cavalier,  du  champ  de  bataille  à  la  taverne,  entre  Worcester  et  Edge- 
hill.  Ce  pauvre  poëte  est  «  bien  déchu  »  en  1655,  «  bien  vieilli,  mais  toujours  élé- 
gant; »  il  se  cache  à  Norwich  chez  un  gentilhomme  auquel  il  apprend  la  littéra- 
ture a  pour  trente  louis  par  an,  »  seule  pitance  qui  reste  à  cet  ancien  élève  de 
Cambridge,  avocat  spirituel,  plus  royaliste  que  le  roi  et  plus  célèbre  alors  que 
Milton.  De  sa  muse,  tantôt  erotique  et  tantôt  grossière,  provenait  la  chanson 
célèbre  que  les  cavaliers  avaient  si  souvent  répétée  dans  leurs  marches  : 

En  avant,  chenapans  bibliques! 
Gredins  bénis,  montrez  du  cœur! 
Anglais,  cavaliers,  catholiques. 
Fuiront  à  votre  seule  odeur,  etc.,  etc. 

Le  chef  de  ces  «  chenapans  bénis,  »  David  Lesley,  avait  fait  Cleveland  prison- 
nier à  Newark,  et,  au  lieu  de  lui  décerner  la  couronne  du  martyre,  il  l'avait  ren- 
voyé avec  ces  mots  :  «  Laissez  aller  le  pauvre  diable,  et  qu'il  débile  ailleurs  ses 
chansons!  »  Cromwell  en  fit  autant  et  ne  fut  pas  moins  magnanime  que  Lesley. 

Les  anabaptistes,  les  papistes,  les  conspirateurs  à  surveiller,  Blake,  Montaigu 
et  les  amiraux  à  diriger,  les  protestants  piémontais  à  protéger,  n'empêchent  pas  le 
protecteur  d'établir  l'ordre  dans  ses  finances,  de  vendre  et  d'acheter,  de  mettre 
ses  propriétés  en  état  comme  du  temps  où  il  demeurait  à  Saint-Yves.  Il  veut 
vendre  le  domaine  de  Newhall,  et  il  écrit  à  son  fils  Richard  comme  à  son  héritier  : 

A  mon  bon  fils  Richard  Cromwell,  écuyer,  à  Hursley,  cette  lettre. 

«  Whilehall,  29  mai  1656. 
»  Mon  fils, 

»  Vous  savez  qu'il  y  a  toujours  eu  chez  nous  un  désir  de  vendre  Newhall,  parce 
que  depuis  quatre  ans  il  n'a  rapporté  que  peu  ou  point  de  revenu,  et  je  ne  vous  ai 
jamais  entendu  dire  qu'il  vous  plût  comme  manoir. 

»  Il  paraît  que  l'on  peut  trouver  un  acquéreur  qui  en  donnera  18,000  livres 
sterling.  On  placera  cet  argent  où  vous  voudrez,  chez  M.  Wallop  ou  partout  ailleurs, 
et  l'argent  sera  mis  entre  les  mains  d'un  fidéi-commis  chargé  de  le  placer  ainsi  : 
ou  je  vous  constituerai  Burleigh,  qui  rapporte  près  de  1,300  livres  (1)  par  an, 
outre  les  bois.  Waterhouse  vous  donnera  tous  les  autres  détails. 

»  Je  suis  votre  père  affectionné, 

»  Olivier  P.  » 

Newhall  ne  fut  pas  vendu.  La  liste  civile  du  protecteur  devint  fort  considérable, 
et  en  1658  il  put  disposer  en  faveur  de  sa  famille  de   douze   domaines  dont 

(1)  Au-dessus  de  celte  somme  est  écrit  :  1,260  livres. 


522  DOCUMENTS    NOUVEAUX 

Richard,  à  la  mort  de  son  père,  donna  la  liste  et  la  cédule  :  —  Dalby,  989  liv. 
st.  9  sh.  1  d.;  -  Broughlon,  533  liv.  st.  8  sh.  8  d.;  —  Cower,  -479  liv.  st.;  — 
Newhall,  1,200  liv.  st.  ;  —  Chepslall ,  559  liv.  st.  7  sh.  5  d.  ;  —  Magore, 
448  liv.  st.;  — Tydenham,  3,121  liv.  st.  9  sh.  6  d.  ;  —  Woolaston,  664  liv.  st. 
16sh.  6d.;  —  Chaullon,  500  liv.  st.  8  d.  ;  — Burleigh,  4,236  liv.  st.  12  sh.  8  d.  ; 
—  Okham,  326  liv.  st.  14  sh.  11  d.;  —  Egleton,  79  liv.  st.  11  sh.  6  d.  Ce  total 
considérable  prouve  assez  que  Cromwell,  généreux  envers  la  république  servie 
par  lui,  sait  toutefois  qu'on  n'est  pas  roi  longtemps  sans  la  force  pécuniaire,  et 
qu'il  a  su  mettre  à  proût  les  dons  de  son  parlement  et  les  fruits  de  la  guerre. 
Les  mauvais  jours  peuvent  renaître,  car  l'Irlande  remue  encore. 

A  Henry  Cromwell,  major  général  de  l'armée  en  Irlande. 

t  Whilehall,  20  août  1656. 
j)  Mon  fils  Harry, 

»  Nous  sommes  informés  de  plusieurs  côtés  que  le  vieil  ennemi  forme  le  dessein 
d'envahir  l'Irlande  et  divers  autres  points  de  l'état  (commonwealth),  et  que  lui, 
ainsi  que  l'Espagne,  correspondent  activement  avec  quelques  Irlandais  influents, 
afin  de  faire  éclater  une  rébellion  soudaine  dans  ce  pays. 

»  C'est  pourquoi  nous  jugeons  très-nécessaire  que  vous  mettiez  tous  les  soins 
possibles  à  disposer  les  forces  de  façon  qu'elles  soient  en  état  de  faire  face  à  tout 
événement  de  ce  genre  qui  pourrait  arriver,  et  dans  ce  but  que  vous  concentriez 
toutes  les  garnisons  d'Irlande,  et  que  vous  teniez  en  campagne  une  armée  d'expé- 
dition, divisée  en  deux  ou  trois  corps  placés  dans  les  positions  les  plus  convenables 
et  les  plus  avantageuses  au  service,  selon  que  l'occasion  le  requerra;  ayant  aussi 
le  plus  grand  soin,  sur  toutes  choses,  de  rompre  et  d'empêcher  les  desseins  et  les 
combinaisons  de  l'ennemi.  —  Et  il  faut  particulièrement  avoir  l'œil  sur  le  nord, 
où  sans  nul  doute  des  mécontents  et  des  agitateurs  s'efforcent  de  fomenter  de  nou- 
veaux troubles.  Je  ne  fais  nul  doute  que  vous  communiquerez  cette  lettre  au 
colonel  Cooper,  afin  qu'il  redouble  de  surveillance,  d'activité,  et  pare  à  ce  danger. 

»  Je  suis  votre  père  affectionné 

»  Olivier  Cromwell.  » 

On  vient  à  bout  de  l'Irlande,  et  un  nouveau  parlement  s'assemble;  Cromwell, 
qui  n'a  point  peur  des  parlements  et  qui  les  brise  sans  peine,  installe  celui-là;  son 
allocution  à  cette  nouvelle  assemblée  n'a  pas  moins  de  cinquante  pages;  elle  mé- 
riterait d'être  transcrite  tout  entière,  tant  il  y  a  de  clarté  et  de  force  dans  l'en- 
chaînement logique  des  idées  et  des  faits.  «  L'Espagne,  le  catholicisme,  sont  vos 
ennemis  nécessaires,  éternels,  dit-il.  L'Allemagne,  le  Danemark,  la  Suisse,  ont  les 
mêmes  intérêts  que  vous.  Sans  doute,  il  y  a  des  Anglais  papistes;  mais  ce  sont 
des  Anglais  espagnolisés  ;  ils  ne  sont  plus  Anglais;  ce  sont  vos  ennemis.  »  Comme 
dans  le  premier  discours  que  nous  avons  cité,  des  papistes  il  passe  aux  mystiques, 
aux  quakers,  aux  utopistes,  qu'il  ménage  un  peu  moins  cette  fois;  sa  forte  ironie 
est  digne  d'être  citée.  «  J'ai  peine  à  vous  parler  de  certaines  idées  purement  séra- 
phiques.  Ce  sont  des  imaginations  bien  pauvres  et  de  bien  peu  de  prix  !  »  Et  il 
continue,  écrasant  tout  sur  sa  route,  et  démontrant  d'une  manière  irréfragable  que 
le  calvinisme  du  Nord  veut  un  guide  et  que  l'Angleterre  doit  l'être.  Ces  idées, 
d'une  très-haute  et  très-juste  politique,  se  répandent  comme  un  torrent,  sans 


SUR    OLIVIER    CROMWELL.  323 

ordre  el  sans  grammaire,  quelquefois  avec  embarras,  toujours  avec  éloquence. 

Toutefois  il  épure  ses  communes ,  et  ne  laisse  siéger  au  parlement  que  trois 
cents  et  quelques  membres  sur  quatre  cents  qui  ont  été  nommés.  Cette  élimina- 
tion, fort  arbitraire,  fort  illégale,  n'excite  pas  le  moindre  murmure  dans  le  peuple, 
qui  voit  trente-huit  chariots,  pleins  de  l'argent  que  Bhke  a  pris  aux  Espagnols, 
suivre  triomphalement  la  route  de  Portsmoulh  à  Londres,  parcourir  les  rues  en- 
core assez  mal  pavées  de  la  capitale,  el  verser  enfin  leur  prise  dans  les  caveaux  de 
la  Tour.  Les  majors  généraux,  qui  commençaient  à  exercer  sur  les  royalistes  des 
exactions  insupportables,  sont  rappelés,  et  le  protecteur  est  plus  solide  qu'aupara- 
vant. Deux  ou  trois  assassinats  ou  tentatives  d'assassinat  ne  l'ébranlent  pas,  au 
contraire.  Aux  yeux  du  bourgeois  calviniste,  et  même  du  cavalier  épouvanté,  le 
roi-modèle,  le  roi  nécessaire,  c'est  le  protecteur.  Quant  au  parlement,  soumis  à 
l'illégal  triage  du  maître,  il  devient  docile,  aimable,  humble  et  prévenant. 

Seulement,  pour  s'occuper  de  quelque  chose,  ces  quatre  cents  personnes  s'amu- 
sent, pendant  trois  mois  et  demi,  à  juger  un  quaker,  un  pauvre  fou  nommé  Nayler, 
qui  se  croit  une  incarnation  du  Christ.  Sera-t-il  pendu,  rôti,  mutilé,  emprisonné, 
marqué,  fouetté?  Cent  dix  séances  sont  consacrées  à  ce  beau  débat,  «  qui  prouve, 
dit  assez  malhonnêtement  l'Écossais  Carlyle,  le  puits  et  l'abîme  sans  fond  de  stupi- 
dité que  contient  le  caractère  anglais.  »  Ce  pauvre  Nayler  est  condamné  à  <c  monter 
sur  un  âne  à  rebours,  la  tête  tournée  du  côté  de  la  queue  de  l'animal,  —  à  être 
marqué  sur  l'épaule,  —  à  avoir  la  langue  percée,  —  au  pain  et  à  l'eau,  —  et  aux 
travaux  forcés  à  perpétuité.»  Cromwell,  mécontent  sans  doute  de  ce  beau  juge- 
ment, et  trouvant  dangereux  que  l'on  châtie  si  durement  les  quakers,  alors  même 
qu'ils  sont  fous,  ne  voulant  pas  non  plus  que  la  chambre  s'arroge  l'autorité  judi- 
ciaire, envoie  au  président  ou  speaker  Widdrington,  personnage  «  bien  emparlé,  » 
dit  le  duc  de  Créqui  dans  une  lettre,  le  message  suivant  : 

A  notre  très-amé  et  féal  sir  Thomas  Widdrington,  speaker  (président)  du 
parlement,  pour  communiquer  au  parlement. 


0.    P. 


«  Très-amé  et  très-féal, 


»  Nous,  de  notre  part,  salut. 

»  Ayant  remarqué  un  jugement  rendu  par  vous  (le  parlement)  contre  un  certain 
James  Nayler  :  quoique  nous  détestions  et  abhorrions  l'idée  d'accorder  ou  faire  ac- 
corder la  moindre  protection  à  des  personnes  qui  ont  de  telles  opinions  et  de  telles 
pratiques,  ou  qui  sont  sous  le  poids  des  crimes  généralement  imputés  à  cette  per- 
sonne; néanmoins,  nous,  à  qui  le  présent  gouvernement  est  confié  dans  l'intérêt 
du  peuple  de  ces  nations,  et  ne  sachant  pas  jusqu'où  pourraient  s'étendre  les  con- 
séquences d'une  procédure  entreprise  entièrement  sans  nous,  —  nous  désirons 
que  la  chambre  nous  fasse  connaître  d'après  quels  principes  et  quelles  raisons  elle 
a  procédé. 

»  Donné  à  Whitehall,  le  25  décembre  1656.  » 

Le  pauvre  parlement  demanda  humblement  pardon  et  ne  jugea  plus  de  quakers. 
Ce  n'était  point  d'ailleurs  une  œuvre  aisée,  même  pour  Cromwell,  de  contenir,  d'é- 
touffer ou  de  réprimer  les  saillies  mystiques  du  puritanisme, et  de  condamner  au  repos 


524  DOCUMENTS    NOUVEAUX 

ou  à  la  règle  l'élément  \ital  et  constitutif  de  la  nouvelle  société  britannique.  Ce 
principe  de  l'examen  individuel,  qui  avait  renversé  la  hiérarchie  papale,  continuait 
de  s'agiter,  et  taisait  éruption  de  mille  manières  extravagantes.  Tout  homme  qui 
priait  croyait  posséder  l'esprit  saint,  et  ses  actions,  quelles  qu'elles  fussent,  se 
trouvaient  justifiées.  Telle  est  l'origine  du  quakerisme,  secte  de  paix,  bercée  d'abord 
dans  les  persécutions  et  foulée  aux  pieds  de  tous.  On  vit  un  nommé  John  Davy, 
surnommé  Thcauro  John,  c'est-à-dire  Soufflc-de-Dicu,  entrer  dans  la  chambre 
des  communes  l'épée  nue,  frapper  d'estoc  et  de  taille,  et  s'écrier  :  «  Que  faites- 
vous  là?  Dieu  le  défend!  »  —  Un  fou  plus  pacifique  et  plus  doux,  le  cordonnier 
George  Fox,  obéit  à  Dieu  d'une  façon  moins  violente;  Dieu  lui  ordonne  de  se  faire 
une  culotte  de  peau,  et  il  la  fait,  —  de  s'en  revêtir,  et  il  obéit,  —  de  s'en  aller 
prêcher,  une  Bible  sous  le  bras,  l'inspiration  divine  et  la  nécessité  de  suivre  aveu- 
glément l'instinct,  il  cède  à  cette  injonction  suprême.  Indépendant  de  tout  le  genre 
humain,  il  quitte  sa  boutique,  et  descend  lentement  la  jolie  vallée  de  Bever  ou 
Belvoir,  «  où  l'éternel  firmament  couvre  et  protège  de  pauvres  toits  de  chaume, 
et  où  le  vent  qui  murmure  agite  à  peine  la  colonne  de  fumée  qui  sort  de  ces  toits.  » 
Il  entend  du  sein  de  ces  chaumières  des  voix  douces  qui  lui  crient  :  «  Sauvez  nos 
âmes,  sauvez-nous!  »  et  il  continue  sa  route,  pour  obéir  à  ces  voix;  il  entre  dans 
les  cabanes,  prêche  la  doctrine  de  l'impulsion  divine,  de  l'esprit  saint  qu'on  doit 
écouter,  et  fonde  la  nation  des  quakers.  Ainsi  se  développe,  en  face  du  spiritua- 
lisme catholique  de  Rome,  le  spiritualisme  calviniste,  qui  ne  tarde  pas  à  produire 
des  monstres  étranges. 

C'est  au  protecteur  Cromwell  qu'il  appartient  de  les  écraser,  bien  qu'ils  renais- 
sent comme  l'hydre  de  Lerne,  et  que  ce  travail  d'Hercule  ne  soit  pas  sans  danger  : 
le  calvinisme  ne  doit  point  frapper  sa  propre  racine.  Cromwell  se  montre  assez 
clément.  Le  pal,  le  lacet  et  la  hache,  que  ses  communes  voudraient  employer  con- 
tre les  rebelles,  lui  semblent  de  surérogation  ;  il  ne  tue  et  ne  mutile  pas;  la  pri- 
son et  quelques  amendes  bénignes  lui  suffisent.  Aussi  Bunyan,  le  troupier-chau- 
dronnier calviniste,  et  Fox,  «  qui  a  trouvé  des  âmes  fort  tendres  dans  la  vallée  de 
Bever,  »  poursuivent-ils  leurs  croisades  mystiques;  on  les  enferme  de  temps  en 
temps  dans  une  geôle,  et  ils  vont  leur  train.  Au  mois  d'octobre  1655,  huit  hommes 
et  femmes,  le  premier  à  cheval  et  escorté  de  deux  femmes  à  pied  qui  tiennent  sa 
bride,  homme  musculeux,  «  de  cinquante  ans,  aux  longs  cheveux  jaunâtres  et 
plats,  qui  descendent  plus  bas  que  ses  joues,  les  lèvres  serrées  et  minces,  muet  et 
sombre,  le  chapeau  sur  les  yeux,  »  traversent  processionnellement  la  ville  de 
Bristol  stupéfaite.  Les  cinq  autres  personnes,  à  pied  et  à  cheval,  chantent  à  pleine 
poitrine  :  «  Hosannah!  saint!  saint!  trois  fois  saint!  seigneur  Sabaoth  !  »  —  et 
ne  répondent  qu'en  chantant  aux  questions  qu'on  leur  adresse.  Une  pluie  violente 
et  la  fange  des  chemins  ne  les  arrêtent  pas,  et  ils  chantent  toujours  «  leurs  mélo- 
dies nasales,  »  comme  dit  Butler,  jusqu'à  ce  que  l'autorité  suspende  la  marche 
triomphale  des  quakers,  et  les  envoie  à  Londres,  où  le  parlement  doit  les  examiner 
et  les  juger. 

Ce  sont  des  symptômes  menaçants.  Il  n'y  a  rien  de  plus  dangereux  pour  une 
autorité  que  les  révoltes  qui  émanent  du  principe  même  qui  la  constitue.  Ici  le 
calvinisme  mystique,  ennemi  de  Rome,  se  révolte  contre  l'autorité  de  Cromwell. 
Fox,  malgré  sa  paisible  humeur,  fut  arrêté  dans  le  Leicestershire,  mis  en  prison, 
traîné  de  geôle  en  geôle  par  les  officiers  subalternes  de  la  police,  et  forcé  de  cou- 
cher souvent,  ou  dans  une  cave,  ou  à  la  belle  étoile,  «  ce  qui  lui  rendait  très-utile 


SUR     OLIVIER    CROMWELL.  -fJ-i 

(il  en  convient  dans  son  journal)  la  culotte  de  peau  qui  l'escorta  toute  sa  vie,  et 
qu'il  avait  cousue  d'après  un  ordre  exprès  de  Dieu  même.  » 

Au  milieu  de  ces  persécutions,  il  trouva  moyen  d'écrire  au  protecteur  et  de  lui 
demander  un  rendez-vous.  Cromwell  l'accorda.  C'était  le  matin;  on  habillait  le 
protecteur,  lorsque  le  quaker  faisant  son  entrée  :  «  La  paix  soit  dans  celte  mai- 
son! »  s'écria-t-il. —  «  Merci,  George,  »  répondit  doucement  Cromwell  !  —  «  Je 
viens  l'exhorter,  reprit  George,  à  rester  dans  la  crainte  de  Dieu  ;  ce  qui  pourra 
t'acquérir  la  sagesse  de  Dieu,  chose  si  nécessaire  à  ceux  qui  gouvernent.  —  Amen  !  » 
—  «  Il  m'écouta  très-bien,  continue  Fox  (1);  je  lui  parlai  longuement  et  sans 
crainte  de  Dieu  et  de  ses  apôtres  d'autrefois,  de  ses  prêtres  et  de  ses  ministres 
d'aujourd'hui,  de  la  vie  et  de  la  mort,  de  l'univers  sans  limites,  du  rayon  et  de  la 
lumière,  et  souvent  le  prolecteur  m'interrompait  pour  me  dire  :  C'est  très-bien, 
c'est  vrai,  et  il  se  comporta  envers  moi  avec  beaucoup  de  douceur  et  de  modé- 
ration. )>  —  Comment  Cromwell  n'aurait-il  pas  de  la  sympathie  pour  George  Fox, 
qui  est  exactement  dans  la  même  situation  mentale  où  se  trouvait  le  fermier  de 
Saint-Yves  en  proie  à  ses  vapeurs  noires?  Ces  pensées  mystiques  rouvraient  en  lui 
les  sources  des  émotions  de  sa  jeunesse.  «  Son  œil  devint  humide,  et  comme  plu- 
sieurs personnes,  de  celles  qui  se  disaient  nobles  et  seigneurs,  entraient  dans  la 
chambre,  il  me  prit  la  main  :  «  Reviens  me  voir,  me  dit-il;  va,  toi  et  moi,  si  nous 
passons  une  heure  ensemble,  nous  nous  rapprocherons  fort.  Je  ne  te  souhaite  pas 
plus  de  mal  que  je  n'en  veux  à  mon  âme.  »  —  «  Prête  donc  l'oreille  à  Dieu,  »  lui 
dis-je  en  m'en  allant.  —  «  Le  capitaine  Drury  me  pria  de  rester  et  de  dîner  avec 
les  gardes  du  corps  d'Olivier.  Je  refusai,  Dieu  ne  me  le  permettant  pas.  »  —  C'est 
ainsi,  avec  cette  douceur  si  politique  et  ce  mélange  de  pitié,  de  sympathie  et  de 
respect,  que  Cromwell  traitait  les  maladies  et  les  abus  du  calvinisme. 

L'histoire  des  relations  de  Mazarin  avec  Cromwell  est  encore  à  faire,  et  ce  serait 
une  curieuse  monographie  que  celle  qui  mettrait  en  présence  ce  Sicilien  qui  gou- 
verna la  France  et  le  fermier  du  Nottinghamshire,  devenu  roi  d'Angleterre.  Un 
intérêt  commun  les  rapprochait,  la  crainte  de  l'Espague.  Mazarin,  assez  peu  catho- 
lique, Cromwell,  roi  du  calvinisme,  s'entendaient  à  merveille  pour  abaisser  la 
puissance  espagnole  et  arrêter  l'essor  de  cette  grande  monarchie  catholique,  maî- 
tresse de  la  moitié  de  l'Europe  et  du  Nouveau-Monde.  Cromwell  et  Mazarin  avaient 
des  espions  communs,  des  trames  cachées,  des  desseins  que  leur  coopération  pou- 
vait seule  faire  réussir;  l'un  et  l'autre  travaillaient  à  brouiller  les  deux  Stuarts, 
Charles  et  Jacques,  et  l'on  jugera  par  cette  lettre  secrète,  dont  l'authenticité  est 
incontestable,  du  degré  d'intimité  que  ces  rapports  avaient  fini  par  atteindre. 

A  son  émincnce  le  cardinal  Mazarin. 

«  Les  obligations  et  les  nombreuses  marques  d'affection  que  j'ai  reçues  de  votre 
éminence  m'engagent  à  y  répondre  d'une  manière  digne  de  votre  mérite  ;  mais 
dans  les  présentes  conjonctures  et  dans  l'état  actuel  de  mes  affaires,  malgré  la 
résolution  que  j'en  ai  formée  en  mon  esprit,  il  est  possible  (2)  (vous  dirai-je,  il 
est  nécessaire?)  que  je  n'obéisse  pas  à  votre  appel  en  faveur  de  la  tolérance  (pour 
les  catholiques). 

(1)  Fox's  Journal,  1656;  Leeds,  I,  265. 

(2)  /  may  not  (shall  l  tell  you,  l  cannot?). 

TOME  I.  56 


1526  DOCUMENTS    NOUVEAUX 

Je  dis  que  je  ne  le  puis  pas,  quant  à  la  déclaration  publique  de  mon  sentiment 
sur  ce  point;  cependant  je  crois  que  sous  mon  gouvernement  votre  éminence  a 
moins  à  se  plaindre,  au  sujet  des  catholiques,  de  violences  faites  aux  consciences 
des  hommes  que  sous  le  parlement,  car  j'ai  eu  compassion  de  quelques-uns,  et  ces 
quelques-uns  sont  nombreux;  j'ai  fait  une  différence.  Véritablement  (et  je  puis  le 
dire  avec  joie  en  présence  de  Dieu,  qui  est  témoin  dans  mon  intérieur  de  la  vérité 
de  ce  que  j'affirme)  j'ai  fait  une  différence,  et,  selon  les  paroles  de  Jude,  «  j'en  ai 
délivré  plusieurs  du  feu,  )>  —  du  feu  dévorant  de  la  persécution  qui  tyrannisait 
leurs  consciences,  et  par  un  emploi  arbitraire  du  pouvoir  usurpait  leurs  biens.  Et 
dans  ceci,  aussitôt  que  je  pourrai  me  débarrasser  des  obstacles  et  des  affaires  dont 
le  poids  m'oppresse,  c'est  mon  dessein  d'aller  plus  avant  et  de  remplir  la  pro- 
messe que  j'ai  faite  à  votre  éminence  à  ce  sujet. 

»  Et  maintenant  je  viens  faire  mes  remercîments  à  votre  éminence  du  choix 
judicieux  de  la  personne  à  qui  vous  avez  conûé  notre  affaire  la  plus  importante, 
affaire  dans  laquelle  votre  éminence  est  concernée,  mais  pas  aussi  sérieusement  et 
aussi  profondément  que  moi.  Je  dois  confesser  que  j'avais  quelques  doutes  du 
succès,  jusqu'au  moment  où  ia  Providence  les  a  dissipés  par  les  effets.  Véritable- 
ment, et  pour  parler  avec  candeur,  je  n'étais  pas  sans  quelques  doutes,  et  je  n'aurai 
pas  honte  de  faire  connaître  à  votre  éminence  les  causes  que  j'avais  de  douter 
fortement.  Je  craignais  que  Berkley  ne  fût  pas  capable  de  conduire  celte  besogne 
et  de  la  mener  à  bonne  fin,  et  que  le  duc  (1)  ne  se  fût  refroidi  dans  sa  poursuite  ou 
qu'il  eût  cédé  à  son  frère.  Je  craignais  aussi  que  les  instructions  que  j'avais  envoyées 
par  290  (2)  ne  fussent  pas  exprimées  d'une  manière  assez  claire;  quelques  affaires 
que  j'avais  ici  me  privaient  du  loisir  de  prendre  toutes  les  précautions  que  je  pren- 
drais en  quelques  circonstances.  Si  je  ne  me  méprends  pas  sur  le  caractère  du 
duc,  d'après  ce  que  m'en  a  communiqué  votre  éminence,  le  feu  qui  est  allumé  entre 
eux  n'aura  pas  besoin  de  souffler  pour  l'animer  et  le  faire  continuer  de  brûler; 
mais  j'enverrai  par  Lockhart,  à  votre  éminence,  mon  opinion  sur  ce  que  je  crois 
ultérieurement  nécessaire  à  ce  sujet. 

»  Et  maintenant  je  me  vanterai  à  votre  éminence  de  mon  entière  tranquillité  qui 
repose  sur  une  confiance  fondée  dans  le  Seigneur,  car  je  ne  doute  pas  que,  si  l'on 
agrandit  cet  éloignemenl  (5)  et  que  l'on  entretienne  ce  désaccord,  en  choisissant 
avec  précaution  les  personnes  que  l'on  adjoindra  à  l'affaire,  je  ne  doute  pas  que 
ce  parti,  déjà  abandonné  de  Dieu  quant  à  la  dispensation  extérieure  des  miséri- 
cordes et  déjà  odieux  à  ses  compatriotes,  ne  s'avilisse  finalement  aux  yeux  du 
monde  entier. 

»  Si  j'ai  occupé  trop  longtemps  votre  éminence  par  cette  lettre,  vous  pouvez 
l'attribuer  à  la  joie  que  j'éprouve  de  l'issue  de  cette  affaire,  et  je  conclurai  en 
vous  donnant  l'assurance  que  je  ne  resterai  jamais  en  arrière  pour  démontrer 
comme  il  convient  à  un  frère  et  confédéré  que  je  suis 

»  Votre  serviteur, 

»  Olivier  P.  » 

(1)  Le  duc  d'Yorck,  frère  de  Charles  II. 

(2)  C'est  un  chiffre  à  la  place  du  nom  d'un  homme;  probablement  la  clef  en  est 
perdue. 

(5)  La  brouille  entre  les  deux  frères  et  la  division  du  parti  royaliste,  division  que  Ma- 
zarin  fomentait. 


SUR    OLIVIER    CROMWELL.  337 

Il  est  assez  probable  que  le  cardinal  espérait  attraper  le  puritain,  et  ce  spiri- 
tuel ministre  avait  assurément  tout  ce  qu'il  faut  pour  faire  des  dupes.  La  lourde 
rudesse  de  Cromwell  paraissait  devoir  s'y  prêter  assez  bien.  Le  23  mars  i6S6,  un 
traité  fut  signé,  d'après  lequel  le  roi  de  France  fournissait  vingt  mille  hommes, 
Cromwell  dix  mille  et  une  flotte;  ces  forces  combinées  devaient  attaquer  l'Espagne 
dans  sa  partie  faible,  en  Flandre,  prendre  Gravelines,  qui  resterait  à  la  France, 
Dunkerque  et  Mardyck,  dont  hériterait  l'Angleterre,  à  laquelle  de  telles  posses- 
sions maritimes  sont  fort  désirables.  Les  dix  mille  hommes  de  Cromwell  débarquent 
à  Boulogne,  «  en  uniformes  rouges  tout  neufs,  dit  an  pamphlet;  »  le  jeune 
Louis  XIV  va  les  passer  en  revue  sur  la  côte,  ce  qui  est  assurément  la  seule  revue 
de  troupes  anglaises  qu'il  ait  jamais  passée.  Cependant  le  cardinal,  qui  a  tant  soit 
peu  peur  de  Cromwell  et  du  traité,  l'élude,  dirige  l'armée  sur  Monlmédy  et  Cam- 
brai, et  néglige  ou  fait  semblant  d'oublier  Dunkerque  et  Mardyck,  sur  lesquels 
son  confédéré  avait  eu  l'œil  ouvert.  La  cour  et  Mazarin  se  trouvent  à  Péronne; 
Lockhart.  homme  d'esprit,  ambassadeur  de  Cromwell,  et  qui  se  trouve  près  de 
Mazarin,  reçoit  coup  sur  coup  les  deux  véhémentes  lettres  que  voici,  écrites  le 
même  jour  par  le  protecteur,  tant  ce  dernier  était  de  mauvaise  humeur  et  résolu. 

A  sir  William  Lockhart,  notre  ambassadeur  en  France. 

«  Whitehall,  31  août  1657. 
»  Monsieur, 

»  J'ai  vu  votre  dernière  lettre  à  M.  le  secrétaire,  ainsi  que  plusieurs  autres,  et, 
quoique  je  ne  cloute  ni  de  votre  zèle  ni  de  votre  capacité  pour  nous  servir  dans 
une  si  grande  affaire,  cependant  je  suis  entièrement  convaincu  que  le  cardinal 
manque  à  la  bonne  foi  dans  l'exécution.  Et  ce  qui  vient  encore  augmenter  notre 
mécontentement  à  cet  égard,  c'est  la  résolution  que  nous  avions  prise  de  notre 
côté  de  faire  plutôt  plus  que  moins  que  notre  traité.  Et  quoique  nous  n'ayons 
jamais  été  assez  simple  pour  croire  que  les  Français  et  leurs  intérêts  ne  faisaient 
qu'un  avec  les  nôtres  en  toute  chose,  cependant,  à  l'égard  des  Espagnols,  qui 
ont  été  de  tout  temps  les  ennemis  les  plus  implacables  de  la  France,  nous  ne  pou- 
vions jamais  supposer,  avant  de  faire  notre  traité,  que,  nous  réglant  sur  de  telles 
bases,  on  pût  nous  manquer  de  foi  comme  on  l'a  fait. 

»  Parler  de  nous  donner  des  garnisons  à  l'intérieur  pour  garant  de  ce  que  l'on 
fera  à  l'avenir,  parler  de  ce  que  l'on  doit  faire  dans  la  campagne  prochaine,  ce 
sont  des  mots  bons  pour  les  enfants.  S'ils  veulent  nous  donner  des  garnisons, 
qu'ils  nous  donnent  Calais,  Dieppe  et  Boulogne,  ce  qu'ils  sont,  je  crois,  aussi  dis- 
posés à  faire  que  de  tenir  leur  parole  en  nous  remettant  entre  nos  mains  une  des 
garnisons  espagnoles  sur  les  côtes!  Je  crois  positivement  ce  que  je  vous  dis:  ils 
ont  peur  que  nous  occupions  une  position  de  l'autre  côté  de  la  mer,  fût-elle  espa- 
gnole. 

»  Je  vous  prie  de  dire  de  ma  part  au  cardinal  que  je  pense  que  si  la  France  dé>ire 
conserver  son  terrain,  et,  encore  mieux,  en  gagfttr  sur  les  Espagnols,  l'exécution 
de  son  traité  avec  nous  contribuera  mieux  a  le  faire  que  tout  ce  que  je  connais 
des  desseins  qu'il  a.  —  Quoique  nous  ne  prétendions  pas  avoir  des  troupes  comme 
celles  qu'il  a,  cependant  nous  pensous  qu'ayant  en  notre  pouvoir  de  renforcer  et 
d'assurer  par  mer  son  siège,  et  d'augmenter  par  mer  ses  forces  si  nous  le  voulons, 


528  DOCUMENTS    NOUVEAUX 

et  l'ennemi  ne  pouvant  rien  faire  pour  secourir  la  place,  le  meilleur  moment  de 
l'attaquer  est  à  présent,  particulièrement  si  nous  considérons  que  la  cavalerie 
française  pourra  ravager  la  Flandre,  que  l'on  ne  peut  amener  aucun  secours  à  la 
place,  et  que  l'armée  française  ainsi  que  la  nôtre  recevront  constamment  autant 
de  renforts  que  l'Angleterre  et  la  France  pourront  en  fournir  sans  que  rien  l'em- 
pêche, —  surtout  en  considérant  que  les  Hollandais  sont  à  présent  fort  occupés 
du  côté  du  midi. 

»  Je  vous  prie  de  lui  faire  savoir  que  les  Anglais  ont  fait  une  bonne  expérience 
des  expéditions.  Ils  sont  certains,  si  les  Espagnols  gardent  la  campagne,  que  ces 
derniers  ne  peuvent  pas  s'opposer  au  siège,  et  ne  pourront  pas  non  plus  diriger 
une  attaque  contre  la  France  ni  se  ménager  la  possibilité  d'une  retraite.  Que 
signifient  alors  tous  ces  délais,  si  ce  n'est  qu'ils  donnent  aux  Espagnols  l'occa- 
sion de  se  renforcer  d'autant,  et  de  faire  que  nos  hommes  servent  encore  la  France 
un  autre  été  sans  la  moindre  apparence  de  réciprocité  et  sans  le  moindre  avantage 
pour  nous? 

»  C'est  pourquoi,  si  l'on  ne  veut  pas  écouter  ceci,  je  désire  que  l'on  pèse  les 
choses  et  que  l'on  nous  donne  satisfaction  pour  les  grandes  dépenses  que  nous 
avons  faites  avec  nos  forces  navales  et  d'autre  manière,  dépenses  que  nous  avons 
encourues  dans  un  but  honorable  et  honnête,  pour  remplir  les  engagements  que 
nous  avions  pris.  Et  enfin  on  peut  prendre  en  considération  comment  on  peut 
mettre  nos  hommes  en  position  de  nous  être  rendus, — et  nous  espérons  que  nous 
saurons  les  employer  plus  utilement  que  de  les  laisser  où  ils  sont. 

»  Je  désire  que  nous  puissions  savoir  ce  que  dit  la  France  et  ce  qu'elle  fera  à 
ce  sujet  :  nous  serons  toujours  prêts,  en  tant  que  le  Seigneur  nous  assistera,  de 
faire  ce  que  l'on  peut  raisonnablement  attendre  de  notre  part.  Et  vous  pouvez 
aussi  dire  en  outre  au  cardinal  que  nos  intentions,  comme  elles  l'ont  été,  seront 
de  rendre  tous  les  services  en  notre  pouvoir  pour  avancer  les  intérêts  qui  nous 
sont  communs. 

»  Pensant  qu'il  est  important  que  cette  dépêche  vous  parvienne  vite,  nous  vous 
l'envoyons  par  exprès. 

»  Votre  ami  sincère, 

»  Olivier  P.  » 

Aussitôt  après,  il  reprend  la  plume  et  écrit  : 

A  sir  William  Lockhart,  notre  ambassadeur  en  France. 

«  Whitehall,  51  août  1657. 
»  Monsieur, 

»  Après  la  lettre  que  nous  vous  avons  écrite,  nous  désirons  que  Dunkerque  soit 
le  but  plutôt  que  Gravelines,  et  nous  désirons  beaucoup  mieux  qu'il  le  soit;  — 
mais  l'un  des  deux  plutôt  que  d'y  manquer. 

»  Nous  ne  manquerons  pas  d'y  envoyer,  aux  frais  de  la  France,  deux  de  nos 
vieux  régiments,  et  deux  mille  hommes  de  pied,  si  besoin  est,  —  si  Dunkerque 
est  le  but.  Je  crois  que  si  l'armée  est  bien  retranchée,  et  si  l'on  y  ajoute  le  régi- 
ment à  pied  de  la  Ferté,  nous  pourrons  laisser  à  la  plus  grande  partie  de  la  cava- 
lerie française  la  liberté  d'avoir  l'œil  sur  les  Espagnols,  —  n'en  laissant  que  le 
nombre  nécessaire  pour  soutenir  l'infanterie. 


SUR     OLIVIER    CROMWELL.  329 

a  Et  comme  ce  mouvement  empêchera  probablement  les  Espagnols  d'assister 
Charles  Smart  dans  toute  entreprise  contre  nous,  vous  pouvez  être  assuré  que,  si 
l'on  peut  avec  quelque  raison  compter  sur  la  coopération  des  Français,  nous  ferons 
de  notre  côté  tout  ce  qui  sera  raisonnable;  mais,  si  véritablement  les  Français  sont 
tellement  faux  envers  nous  que  de  ne  pas  vouloir  nous  laisser  prendre  un  pied  de 
l'autre  côté  de  l'eau ,  —  alors  je  vous  prie,  comme  dans  notre  autre  lettre ,  que 
toutes  choses  soient  faites  pour  nous  donner  satisfaction  pour  les  dépenses  que 
nous  avons  encourues  et  pour  le  retrait  de  nos  troupes. 

»  Et,  véritablement,  monsieur,  je  vous  prie  de  prendre  sur  vous  de  la  hardiesse 
et  de  la  liberté  dans  vos  rapports  avec  les  Français  à  l'égard  de  ces  choses. 
»  Votre  ami  sincère, 

»  Olivier  P.  » 

Malgré  Cromwell  et  Mazarin ,  l'Espagne  et  Stuarl  essaient  encore  de  lever  la 
tête.  Don  Juan  d'Autriche  promet  dix  mille  hommes;  les  marchands  hollandais, 
calvinistes  au  fond  de  l'âme,  mais  jaloux  du  commerce  anglais,  prêtent  vingt-deux 
vaisseaux.  On  veut  tenter,  par  tous  les  moyens,  de  rendre  à  Charles  Stuart  le  trône 
de  son  père,  et  de  renverser  le  puritanisme  et  Cromwell.  Il  faudrait  seulement 
que  les  cavaliers  de  Londres  fussent  prêts  à  marcher  pour  le  roi.  Une  espèce  de 
fermier  qui  arrive  de  Flandre,  «  le  chapeau  couvert  d'une  toile  cirée,  un  bonnet  par- 
dessus, et  une  petite  valise  roulée  derrière  lui  sur  la  croupe  de  son  bidet,  »  trotte 
de  Colchester  à  Stratford-at-Bow,  s'arrête  dans  les  plus  humbles  auberges,  «  boit 
de  l'aie  chaude  avec  les  fermiers,  joue  au  trictrac  avec  eux,  »  et  n'éveille  aucune 
défiance.  Il  vient  soulever  l'Angleterre  pour  le  roi  Charles;  t'est  le  duc  d'Ormond, 
le  bras  droit  et  le  principal  conseiller  de  Charles  Stuart.  Il  a  fait  <c  teindre  ses 
cheveux,  »  et  va  loger  fort  secrètement  «  chez  un  chirurgien  papiste,  domicilié  à 
Drury-Lane.  »  Peu  de  personnes  se  doutent  de  ce  qu'il  vient  faire  à  Londres; 
Cromwell  et  ses  espions  sont  parfaitement  instruits.  Le  duc  d'Ormond  s'était  caché 
pendant  une  quinzaine,  lorsque  le  protecteur,  rencontrant  lord  Broghill  dans  le 
parc,  l'accosta  par  ces  mots  :  «  Un  de  vos  vieux  amis  est  ici;  c'est  le  duc  d'Or- 
mond, qui  demeure  maintenant  à  Drury-Lane,  chez  le  chirurgien  papiste.  Il  ferait 
mieux  de  partir;  dites -le-lui.  »  Lord  Broghill,  qui  n'en  savait  rien,  fut  très- 
étonné.  s'informa,  reconnut  la  vérité  du  fait,  et  instruisit  de  sa  conversation  avec 
Cromwell  le  duc  d'Ormond,  qui  ne  se  le  fit  pas  dire  deux  fois,  et  s'en  alla  à  franc 
étrier  de  Londres  à  Douvres;  puis  il  s'embarqua  pour  Bruges,  où  il  retrouva  le 
prétendant.  «  Cromwell  a  beaucoup  d'ennemis,  lui  dit-il;  quant  à  le  renverser  au 
moyen  d'une  insurrection  royaliste,  c'est  chimère!...  »  Charles,  au  surplus,  ne 
l'espérait  guère,  et  cet  homme  d'esprit,  qui  savait  très-bien  sa  position,  n'usait 
des  loisirs  de  l'exil  qu'en  faveur  de  ses  jouissances  gastronomiques  et  de  ses 
erreurs  amoureuses.  Pour  alliés  sincères,  il  n'avait  que  Rome  et  l'Espagne,  alliés 
dangereux,  car  ils  étaient  profondément  odieux  à  la  population  calviniste.  La 
France  de  Mazarin  soutenait  Cromwell  ,  et  Charles  n'avait  rien  de  mieux  à  faire 
que  de  danser  avec  les  beautés  flamandes-espagnoles  de  Bruges,  et  de  donner  des 
bals  à  Bréda.  Parmi  les  royalistes  anglais,  les  gens  raisonnables  croisaient  les  bras 
et  se  taisaient;  ceux  qui  ne  l'étaient  pas,  devenus  furieux  par  l'impuissance,  se 
réunissant  dans  les  tavernes,  tramaient  des  assassinats,  formaient  des  plans  in- 
sensés, s'apprêtaient  à  mettre  le  feu  à  la  Tour,  à  s-'emparer  de  la  Cité,  fomentaient 
l'émeute  a  grand'peine  et  à  grand  bruit,  et,  comme  il  irrive  toujours  dans  ces  af- 


550  DOCUMENTS    NOUVEAUX 

faires,  au  moment  même  de  l'exécution ,  on  leur  mettait  la  main  sur  le  collet. 
Le  22  mai  1658,  Barkstead,  le  gouverneur  de  la  Tour,  entra  dans  la  Cité  au  grand 
galop,  suivi  de  cinq  couleuvrines  {drakes)  «  qui  faisaient  un  bruit  formidable,  » 
mit  en  fuite  les  émeutiers,  saisit  les  chefs,  et  tout  fut  fini. 

On  fil  aussi  peu  d'exécutions  sanglantes  que  possible.  Quelques  royalistes,  con- 
spirateurs obstinés,  succombèrent.  Cromwell  en  laissa  échapper  beaucoup,  et  par- 
donna aux  autres.  Dunkerque  fut  arraché  aux  Espagnols;  les  victoires  succédèrent 
aux  victoires.  La  république  d'Angleterre  avait  conquis  auprès  des  puissances 
européennes  le  même  rang  que  Bonaparte  en  1802  avait  assigné  à  la  république 
française.  C'en  est  fait  des  espérances  de  Charles  II;  le  ministre  espagnol  lui- 
même,  don  Louis  de  Haro,  secoue  la  tête  quand  on  lui  parle  d'une  restauration  en 
faveur  des  Stuarts;  Mazarin,  satisfait  du  résultat  pour  lui-même,  bien  que  Crom- 
well ait  pris  la  part  du  lion,  et  n'ait  laissé  à  son  confrère  que  celle  du  renard, 
rencontre  Ormond  sur  le  grand  chemin,  et  luj  dit  en  passant  :  «  Il  n'y  a  plus  d'es- 
poir! »  —  Son  neveu  arrive  à  Londres,  qu'il  traverse  dans  un  équipage  doré,  pour 
complimenter  «  le  plus  invincible  des  souverains,  »  et  les  journaux  anglais  préten- 
dent même  (ce  que  nous  ne  croyons  guère)  que  le  jeune  Louis  XIV  l'eût  accompa- 
gné sans  une  attaque  de  petite  vérole  qui  l'en  empêcha.  L'Angleterre  puritaine, 
sauvée  et  glorifiée  par  cet  invincible  fermier  de  Saint-Yves,  l'Angleterre,  debout, 
«  le  pied  sur  l'Espagne  catholique,  tenant  d'une  main  la  Bible,  et  de  l'autre 
l'épée,  »  symbole  expressif  que  Cromwell  fait  élever  sur  Temple-Bar,  accueille  l'am- 
bassadeur Créqui;  et  le  beau  Fauconberg,  l'élégant  de  la  cour  de  Cromwell,  celui 
dont  l'oncle  a  été  décapité  pour  conspiration,  vient  à  cheval  au-devant  de  l'am- 
bassadeur de  Mazarin,  et  lui  fait  les  honneurs  de  Londres  devant  la  foule  ébahie. 

Au  milieu  de  ces  succès,  il  ne  se  relâche  pas  de  son  activité;  et,  dans  une  lettre 
des  plus  remarquables,  il  jette  déjà  les  yeux  sur  Gibraltar  : 

a  Nous  sommes  informé  que  les  Espagnols  ont  envoyé  tous  les  hommes  dont 
ils  pouvaient  disposer  par  les  six  ou  sept  vaisseaux  qu'ils  ont  expédiés  aux  Indes 
occidentales  au  mois  de  mars  dernier.  Nous  savons  aussi  qu'il  a  toujours  été  re- 
connu que  ce  qui  manque  le  plus  aux  Espagnols,  ce  sont  les  hommes,  —  comme 
aussi,  dans  ce  moment,  l'argent.  Vous  êtes  à  même  de  savoir  mieux  quel  nombre 
d'hommes  il  y  a  à  Cadix  et  à  l'entour.  Nous  ne  parlons  que  de  probabilités.  Ne 
serait-il  pas  digne  de  votre  attention  et  de  celle  de  votre  conseil  de  guerre  de 
juger  s'il  ne  serait  pas  possible  de  brûler  ou  détruire  par  tout  autre  moyen  la  flotte 
qu'ils  ont  à  présent  à  Cadix;  si  Puntal  et  les  forts  sont  assez  formidables  pour 
décourager  d'une  semblable  entreprise  ;  si  Cadix  lui-même  est  inattaquable,  ou 
si  l'île  sur  laquelle  il  est  situé  ne  peut  être  empêchée  d'avitailler  la  ville  par  le 
pont,  l'île  étant  si  étroite  en  quelques  endroits;  si  quelque  autre  endroit  n'est 
pas  attaquable,  particulièrement  la  ville  et  le  château  de  Gibraltar?  et,  si  nous 
pouvions  nous  en  emparer  et  le  conserver,  ne  serait-ce  pas  un  avantage  pour 
notre  commerce  et  un  désavantage  pour  les  Espagnols?  et  cela  ne  nous  mettrait-il 
pas  en  état,  sans  entretenir  une  si  grande  flotte  sur  ces  côtes,  en  y  faisant  stationner 
six  frégates  légères,  de  faire  plus  de  mal  aux  Espagnols  et  de  diminuer  nos 
dépenses?  » 

Les  grandes  colonisations  de  l'Angleterre  indiquées  et  même  commencées,  les 
finances  en  bon  état,  la  France  alliée  (jt  amie,  l'Espagne  bnltue,  les  mers  soumises, 


SUR    OLIVIER    CROMWELL.  531 

tous  les  ennemis  du  protecteur  réduits  au  silence,  prouvent  assez  que  c'est  un  roi. 
Ici,  en  1657,  lorsque  depuis  longtemps  le  pouvoir  réel  est  à  lui,  vient  se  placer 
l'offre  solennelle  que  Widdrington  lui  fait  de  la  part  des  communes,  l'offre  du 
titre  royal;  «  une  plume  au  chapeau,  »  rien  de  plus,  comme  il  le  dit  lui-même 
aux  officiers  généraux  qui  l'avertissent  que  le  peuple  de  Dieu  sera  scandalisé  s'il 
se  fait  roi.  o  Roi!  je  le  suis  déjà,  1  leur  répond-il  en  cent  cinquante  pages,  six 
discours  et  une  énorme  quantité  de  paroles,  t  Quant  à  ce  nom  que  vous  m'offrez, 
je  ne  sais  si  je  dois  le  prendre.  »  On  a  fait  de  la  royauté  offerte  à  Cromwell  une 
affaire  beaucoup  trop  importante:  ce  titre,  dont  il  possédait  la  réalité  suprême, 
n'ajoutait  qu'un  danger  à  sa  situation.  Entre  ce  danger  et  son  ambition,  entre  la 
crainte  de  blesser  le  peuple  et  celle  d'irriter  les  soldats,  il  hésite  longtemps;  la 
trace  de  cette  hésitation  est  partout  empreinte  dans  les  interminables  argumenta- 
tions de  ses  discours,  que  l'on  a  regardées  comme  le  dernier  terme  de  la  fraude. 
Il  était  seulement  fort  embarrassé.  Cromwell  refuse  donc,  avec  beaucoup  déraison, 
selon  nous,  et  non  sans  quelque  peine;  puis  le  cours  triomphal  de  la  république 
continue.  Mais  la  vieillesse  arrive,  et  le  ton  de  Cromwell,  dans  les  deux  discours 
suivants,  est  mélancolique. 

«  A  vous  dire  vrai,  j'ai  éprouvé  une  indisposition;  c'est  pourquoi  je 

n'ose  vous  parler  plus  longuement,  —  si  ce  n'est  pour  vous  faire  savoir  que  j'ai 
déclaré  simplement  et  avec  franchise  l'état  où  est  notre  cause,  et  ce  qu'elle  a  ob- 
tenu par  les  soins  et  les  travaux  de  ce  parlement  depuis  la  dernière  fois  qu'il  s'est 
assemblé.  Je  serais  heureux  de  reposer  mes  os  près  des  vôtres,  et  je  l'aurais  fait 
gaiement  et  de  bon  cœur  dans  la  condition  la  moins  élevée  que  j'aie  jamais  occu- 
pée, pour  servir  le  parlement. 

y)  Si  Dieu,  comme  je  l'espère,  vous  donne il  vous  l'a  donné;  car  de  quoi 

ai-je  parlé,  excepté  de  ce  que  vous  avez  fait?  il  vous  a  donné  la  force  de  faire  ce 
que  vous  avez  fait,  et,  si  Dieu  vous  bénit  dans  cette  œuvre  et  rend  cette  assemblée 
heureuse  en  cela,  vous  serez  tous  nommés  les  bénis  du  Seigneur.  Les  générations 
à  venir  nous  béniront.  Vous  serez  les  «  réparateurs  des  brèches  et  des  sentiers 
»  dans  lesquels  il  faut  vivre;  »  et,  s'il  est  un  ouvrage  plus  grand  que  celui-ci 
dans  ce  monde  et  que  les  mortels  puissent  exécuter,  j'avoue  mon  ignorance  à  cet 
égard. 

»  Comme  je  vous  l'ai  dit,  je  suis  malade.  Je  n'ai  pas  le  pouvoir  de  vous  parler 
plus  longuement  ;  mais  j'ai  prié  une  honorable  personne  qui  est  ici  à  mon  côté  de 
discourir  un  peu  plus  en  détail  de  ce  qui  peut  être  le  plus  convenable  pour  cette 
occasion  et  cette  assemblée.  » 

Pourtant  les  vues  mâles  et  fortes  de  l'homme  politique  se  retrouvent  dans  ce 
dernier  discours,  où  «  son  altesse,  dit  Carlyle,  regardant  l'avenir  et  le  passé, 
l'extérieur  et  le  pays  même,  tout  bien  considéré,  s'exprime  véritablement  avec 
noblesse.  » 

(C    MlLORDS    ET    MESSIEURS    DES    DEUX    CHAMBRES    DU    PARLEMENT, 

»  (Car  c'est  ainsi  que  je  dois  vous  reconnaître),  en  vous  ainsi  qu'en  moi  est 
déposé  le  pouvoir  législatif  de  ces  nations!  —  L'impression  du  poids  de  ces  af- 
faires et  de  ces  intérêt*  pour  lesquels  nous  sommes  rassemblés  est  telle,  que  je  ne 


f)0"2  DOCUMENTS     NOUVEAUX 

saurais,  en  bonne  conscience,  être  content  de  moi-même,  si  je  ne  vous  exposais 
quelques-unes  de  mes  craintes  sur  l'état  des  affaires  de  ces  nations,  vous  propo- 
sant en  même  temps  le  remède  qu'il  peut  être  utile  d'appliquer  aux  dangers  dont 
nous  sommes  menacés  en  ce  moment. 

»  Je  considère  que  le  bien-être,  que  l'existence  même  de  ces  nations  est  à  pré- 
sent en  danger.  Si  Dieu  bénit  cette  assemblée,  notre  paix  et  notre  tranquillité 
peuvent  être  prolongées;  s'il  en  était  autrement,  —  quand  j'aurai  parlé,  je  vous 
laisserai  à  considérer  et  à  juger  si,  en  ce  qui  concerne  l'honneur,  il  y  a  même  pos- 
sibilité à  nous  de  remplir  ce  devoir  qui  pèse  sur  nous,  d'assurer  la  préservation 
et  le  salut  de  ces  nations  !  Quand  je  vous  aurai  dit  les  choses  qui  se  présentent  à 
ma  pensée,  je  leur  laisserai  faire  sur  vos  cœurs  l'impression  qu'il  plaira  à  Dieu 
tout-puissant  de  produire  en  vous. 

»  Je  regarde  ceci  comme  le  grand  devoir  de  ma  place,  (je  me  regarde)  comme 
étant  placé  sur  la  tour  de  garde  pour  voir  ce  qui  peut  servir  le  bien  public  de 
ces  nations,  et  ce  qui  peut  empêcher  le  mal;  qu'ainsi,  par  les  avis  d'un  conseil 
aussi  sage  et  aussi  grand  que  celui-ci,  dans  lequel  est  la  vie  et  l'esprit  de  ces  na- 
tions, ce  bien  puisse,  humainement  parlant,  être  obtenu,  et  ce  mal,  quel  qu'il  soit, 
être  évité. 

»  Je  vous  prie  instamment  de  jeter  les  yeux  sur  vos  affaires  intérieures;  voyez 
sur  quel  pied  elles  sont  !  Je  suis  persuadé  que  vous  êtes  tous,  j'admets  que  vous 
êtes  tous  des  hommes  bons,  honnêtes  et  dignes,  et  qu'il  n'y  a  pas  un  homme 
parmi  vous  qui  ne  désire  d'être  reconnu  pour  un  bon  patriote;  je  sais  que  c'est 
votre  désir.  Nous  sommes  sujets  à  nous  vanter  quelquefois  de  ce  que  nous  som- 
mes, et  certainement  il  n'y  a  pas  de  honte  à  nous  d'être  Anglais;  —  mais  c'est 
pour  nous  un  motif  d'agir  en  Anglais  et  de  chercher  le  bien  réel  et  l'intérêt  de 
cette  nation.  —  Mais,  je  vous  prie,  où  en  sont  les  choses  chez  nous?  —  Je  déclare 
que  je  ne  sais  pas  bien  par  où  commencer  ni  par  où  finir  un  pareil  sujet,  je  n'en 
sais  rien  ;  mais,  je  dois  vous  le  dire,  que  l'on  commence  par  où  l'on  voudra,  on 
aura  de  la  peine  à  se  tirer  de  l'embarras  que  je  vous  signale.  Nous  sommes  pleins 
de  calamités  et  de  divisions  entre  nous  au  sujet  de  l'esprit  qui  doit  animer  les 
hommes,  et  cela  n'a  rien  d'étonnant.;  cependant,  par  une  providence  de  Dieu,  pro- 
vidence merveilleuse,  admirable  et  jamais  suffisamment  admirée,  nous  sommes 
encore  en  paix  !  Et  les  combats  que  nous  avons  soutenus  !  et  les  avantages  que  nous 
avons  remportés  !  —  Oui,  vraiment,  nous  qui  sommes  ici,  nous  sommes  un  éton- 
nement  pour  le  monde;  et  considérant  la  manière  dont  nous  sommes  disposés  ou 
plutôt  indisposés,  c'est  le  plus  grand  miracle  qui  soit  jamais  arrivé  aux  fils  des 
hommes  que  nous  soyons  revenus  à  la  paix.  Et  quiconque  essaiera  de  la  rompre, 
que  Dieu  tout-puissant  déracine  cet  homme  du  sein  de  cette  nation!  et  il  le  fera, 
quelques  prétextes  que  l'on  prenne. 

»  Ceux  qui  brisent  la  paix  considèrent-ils  où  ils  nous  poussent?  Ils  devraient 
y  regarder.  Celui  qui  ne  considère  pas  la  femme  enceinte  dans  celte  nation,  les 
enfants  à  la  mamelle  qui  ne  connaissent  pas  leur  main  droite  de  leur  main  gauche 
(et,  autant  que  je  sache,  cette  cité  en  est  aussi  pleine  que  l'on  disait  qu'était 
Ninive);  celui  qui  ne  considère  pas  ces  êtres,  et  le  fruit  que  porteront  celles  qui 
vivent  et  qu'il  faut  y  ajouter;  celui  qui  ne  considère  pas  ces  choses  doit  avoir  le 
cœur  d'un  Caïn  qui  fut  marqué  et  fait  ennemi  de  tous  les  hommes  ses  ennemis! 
Oui,  la  colère  et  la  justice  de  Dieu  poursuivront  un  tel  homme  jusqu'au  tombeau, 
sinon  jusqu'à  l'enfer.  .  » 


SUR    OLIVIER    CROMWELL.  S 33 

De  ses  anciens  majors  généraux,  ces  maréchaux  du  calvinisme,  Cromwell  fait 
autant  de  lords,  et  constitue  sa  chambre  des  pairs.  La  première  session  du  parle- 
ment se  termine  assez  bien;  la  seconde  commence  mal  pour  Olivier.  Il  n'hésite 
pas,  fait  venir  les  membres  à  Whitehall,  et  les  casse.  «  S'ils  eussent  siégé  deux  ou 
trois  jours  de  plus,  dit  Samuel  Hartlib  dans  une  lettre,  une  conspiration  royaliste 
éclatait,  et  Londres  était  à  feu  et  à  sang,  a 

Cromwell  touchait  à  sa  soixantième  année.  Robuste  encore,  mais  affaissé,  Dieu 
venait  de  le  frapper  dans  sa  famille  de  plusieurs  coups  successifs;  il  avait  passé 
quatorze  jours  près  du  lit  de  sa  fille  mourante,  Elisabeth  Claypole,  et  celte  énergie 
colossale,  qui  pendant  vingt  années  avait  porté  le  fardeau,  «  trop  lourd  pour  un 
homme,  »  dont  il  parle  si  souvent,  pliait  et  laissait  pressentir  la  décadence.  Ce  fut 
alors  que  George  Fox,  le  quaker,  ût  sa  dernière  apparition  devant  lui  et  vint  ré- 
clamer en  faveur  des  quakers  persécutés.  Malgré  son  indulgence  pour  les  folies 
mystiques,  Cromwell  ne  voulait  pas  qu'on  troublât  l'ordre.  On  avait  pris  au  collet 
et  mis  en  prison,  a  dans  les  Mews,  »  quelques  «  grands  chapeaux  »  de  quakers 
qui  avaient  essayé  de  prêcher  en  place  publique,  et  de  suivre  l'inspiration  avec  une 
obéissance  trop  entière;  George  lui-même  et  son  impérissable  culotte  de  cuir  avait 
eu  le  même  sort;  «  la  puissance  de  Dieu  agissant  sur  les  persécuteurs,  »  on  l'avait 
bientôt  relâché.  Cependant  il  voulut  adresser  au  protecteur  quelques  remon- 
trances, et  comme  ce  dernier,  «  dans  son  grand  carrosse,  entouré  de  ses  gardes, 
faisait  sa  promenade  du  soir  dans  Hyde-Park,  »  Fox  s'avança  ;  il  fut  d'abord 
repoussé;  Cromwell  baissa  les  glaces  et  l'accueillit  très-cordialement.  Le  lende- 
main, à  Whitehall,  Fox  se  croyant  sûr  de  son  affaire,  la  scène  changea;  Cromwell 
«  se  moqua  un  peu  de  moi,  dit  le  quaker...  il  s'assit  sur  le  bout  d'une  table,...  me 
dit  des  choses  comiques,...  et  me  traita  lestement.  »  —  Je  le  crois  bien;  le  bon 
sens  de  Cromwell  avait  découvert  le  défaut  de  la  cuirasse.  «  II  me  dit  que  mon 
énorme  confiance  en  moi-même,  c'est-à-dire  en  Dieu  qui  était  en  moi,  n'était  pas 
la  moins  notable  de  mes  acquisitions  (1).  »  Le  quaker  s'en  alla  peu  content,  et  le 
lendemain  «  je  pris  un  bateau,  dit-il,  et  je  descendis  (il  veut  dire^'e  remontai)  la 
Tamise  jusqu'à  Kingston,  d'où  je  me  rendis  à  Hampton-Court  pour  parler  au  pro- 
tecteur des  souffrances  des  amis.  Je  le  rencontrai  dans  le  parc;  il  était  à  cheval  à 
la  tête  de  ses  gardes  du  corps,  et,  avant  même  que  je  le  visse,  j'aperçus  et  sentis  un 
souffle  (2)  de  mort  qui  s'élançait  et  traversait  l'air  contre  lui,  et,  quand  je  me 
trouvai  devant  lui,  il  était  pâle  comme  un  mort.  Quand  je  lui  eus  expliqué  les 
souffrances  des  amis  et  l'eus  averti,  selon  que  j'étais  poussé  de  Dieu,  il  me  dit  : 
Venez  me  voir  demain. . .  Le  lendemain,  on  me  dit  qu'il  était  malade,  et  je  ne  le  vis 
plus.  » 

Son  œuvre  était  accomplie.  Le  20  août  1658,  il  tomba  malade,  quitta  Hampton- 
Court  pour  Londres,  et  ne  se  releva  plus.  Tel  nous  avons  vu  le  fermier  rêveur,  mys- 
tique, déchiré  des  doutes  de  Hamlet,  dans  la  solitude  de  Saint-Yves,  tel  nous  le 
retrouvons  à  sa  mort.  Jeune,  il  n'avait  aucune  raison  pour  simuler  le  fanatisme; 
mourant,  il  n'avait  plus  de  motif  pour  garder  le  masque.  «  Mes  enfants,  disait-il 
en  se  soulevant,  vivez  en  chrétiens.  Je  vous  laisse  le  pacte  avec  le  Seigneur  pour 

(1)  Journal  de  Fox,  I,  381,  2. 

(2)  Waft,  mot  qui  n'est  pas  anglais,  mot  inventé  par  Fox.  Les  Bunyan,  les  Fox,  les 
Baxter  cl  les  mystiques  anglais  ont  enrichi  la  langue  de  beaucoup  d'expressions,  dont 
quelques-unes  sont  restées. 


«53  4  DOCUMENTS    NOUVEAUX    SUR    OLIVIER    CROMWELL. 

vous  alimenter!  »  Les  trois  jours  de  son  agonie,  pendant  laquelle  une  furieuse 
tempête  éclata,  ne  furent  pour  lui  qu'une  longue  et  mystique  angoisse,  une  lutte 
avec  Dieu  révélée  par  des  gémissements,  des  sanglots  et  des  prières  continuelles. 

Cromwell  laissait  non-seulement  l'Angleterre  florissante,  mais  remplie  de  germes 
qui  devaient  faire  la  grandeur  des  deux  siècles  suivants.  Carlyle  ne  reconnaît  pas 
cette  grandeur;  il  eût  fallu,  selon  lui,  que  l'Angleterre  demeurât  attachée  au  puri- 
tanisme et  fidèle  à  la  loi  biblique  du  covenant.  Carlyle  ne  se  contente  pas  de  re- 
gretter celte  époque,  il  flétrit  celles  qui  lui  ont  succédé,  n'épargnant  ni  le  xvme  siè- 
cle, ni  le  xixe.  Il  pense  que  le  développement  de  l'Angleterre  depuis  Cromwell  ne 
doit  compter  absolument  pour  rien;  l'Inde,  le  commerce,  la  richesse,  l'industrie, 
ne  sont  rien.  Il  termine  son  livre  par  une  comparaison  des  plus  burlesques,  où 
l'Angleterre  actuelle  est  assimilée  à  une  autruche  qui  tourne  le  dos  au  soleil.  Le 
soleil,  c'est  le  puritanisme  que  l'on  a  cessé  de  regarder  en  face;  je  ne  veux  pas 
priver  le  lecteur  de  ce  curieux  morceau  :  «  Comme  une  gourmande  autruche,  oc- 
cupée seulement  de  vivre  et  de  garder  sa  peau,  l'Angleterre  d'aujourd'hui  montre 
au  soleil  son  autre  extrémité,  avec  sa  tête  cachée  dans  le  premier  buisson  de  dé- 
froques d'église Elle  se  réveillera  bientôt  d'une  terrible  manière,  a  posteriori, 

cette  autruche  absorbée  par  le  soin  grossier  de  sa  vie....  j  Telle  est  la  bouffonnerie 
grotesque  qui  couronne  l'œuvre. 

Ce  reproche,  ce  jugement,  cette  prétention,  n'ont  rien  de  philosophique  et  de 
raisonnable.  L'état  de  fièvre  ardente,  qui  développe  les  énergies  d'un  peuple  et 
prépare  la  fécondation  de  son  avenir  par  l'intensité  du  désir  et  la  violence  de  l'en- 
thousiasme,  situation  anormale  et  de  peu  de  durée,  doit  céder  la  place  à  des  phases 
moins  magnifiquement  orageuses;  quand  la  crise  a  cessé,  on  profite  du  renouvelle- 
ment; la  vie  ordinaire  reprend  son  cours.  A  quoi  donc  les  crises  violentes  seraient- 
elles  bonnes  sans  ce  progrès  tranquille  des  époques  secondaires,  qui  recueillent  le 
bénéfice  des  grands  orages  ? 

Philarète  Chasles. 


LA 


MARINE  DE  LA  FRANCE 


EN  1846. 


I.  —  Compte  présenté  au  roi,  par  M.  le  ministre  de  la  marine. 

II.  — Mémoires  du  baron  Portal,  ancien  ministre  de  la  marine. 

III.  —  Appel  au  gouvernement  et  aux  chambres,  par  M.  Fontmartin 
de  l'Espinasse,  directeur  du  port  à  Bordeaux. 

IV.  —  Mémoire  au  roi,  par  M.  F.  Lepomellec,  maire  de   Saint-Brieuc. 

V.  —  Mémoires  sur   les  constructions  en  fer,  les  chaudières  tubulaires  et  les 

propulseurs  héliçoïdes,  par  MM.  Dupuy  de  Lôme,  Gervaise,  Sochet, 

ingénieurs  de  la  marine,  et  Bourgois,  enseigne  de  vaUseau. 

VI.  —  De  l'Admission  en  France  des  fers  et  tôles  étrangers,  publication 

du  ministère  du  commerce. 


Les  questions  qui  intéressent  la  marine  et  touchent  à  notre  influence  sur  les 
mers  se  sont  bien  éclaircies  depuis  quelque  temps.  La  lumière  est  venue  de  tant 
de  côtés  et  de  si  haut,  que  le  pays  entier  s'est  rendu  à  l'évidence.  On  comprend 
aujourd'hui  ce  que  vaut  la  marine,  ce  qu'elle  peut,  ce  qu'on  en  doit  attendre.  Si 
quelques  détails  restent  livrés  à  la  discussion,  on  semble  pourtant  s'être  entendu 
sur  deux  points  :  l'un  qu'on  ne  saurait,  sans  déchoir,  négliger  un  intérêt  de  cet 
ordre  et  qu'il  faut  désormais  porter  de  ce  côté  un  effort  soutenu;  l'autre  que,  dans 
l'ensemble  des  moyens  appropriés  à  ce  but,  il  convient  de  l'aire  une  place  considé- 
rable aux  nouveaux  instruments  que  la  vapeur  a  mis  au  service  de  nos  flottes. 

Ces  idées,  désormais  élémentaires,  se  sont  emparées  de  l'opinion  d'une  manière 
si  puissante,  que  l'influence  s'en  est  transmise  du  pays  aux  chambres  et  des  chambres 
au  cabinet.  Le  gouvernement  a  été  mis  en  demeure  d'agir,  et  le  projet  d'organisation 


530  »E    LA    MARINE    FRANÇAISE. 

qu'il  présente  cette  année  est  le  fruit  de  l'une  de  ces  heureuses  violences  aux- 
quelles un  ministre  spécial  se  résigne  toujours  avec  une  satisfaction  mêlée  de 
fierté.  Pour  M.  de  Mackau,  cette  loi  deviendra  une  date,  comme  la  loi  de  1820  en 
fut  une  pour  le  baron  Portai. 

C'est  par  l'histoire  de  cette  dernière  époque  que  commence  le  document  remar- 
quable dont  les  chambres  ont  été  saisies  à  l'appui  du  nouveau  projet  d'organisation. 
En  1820,  notre  marine  marchait  vers  un  dépérissement  fatal;  le  matériel  s'en  allait 
en  ruines,  le  personnel  subissait  les  atteintes  d'un  découragement  profond  et  of- 
frait tous  les  symptômes  d'une  désorganisation  prochaine.  L'argent  manquait  aux 
services,  et  de  125  millions,  chiffre  atteint  sous  l'empire,  le  budget  de  ce  départe- 
ment était  descendu  à  45  millions.  C'était  trop  ou  trop  peu  :  trop  si  l'on  renonçait 
à  cette  arme,  trop  peu  si  l'on  voulait  en  conserver  même  les  traditions. 

Les  choses  se  trouvaient  parvenues  au  dernier  degré  de  cet  abandon  lorsque  le 
baron  Portai  arriva  aux  affaires.  Il  faut  lire,  dans  ses  curieux  Mémoires,  le  récit 
des  résistances  qu'il  rencontra  lorsqu'il  voulut  sérieusement  reconsiituer  notre 
marine.  On  serait  étonné  de  voir  quels  hommes  l'appuyèrent  et  quels  hommes  lui 
firent  obstacle.  Il  eut  contre  lui  le  baron  Louis,  pour  lui  M.  de  Villèle.  Le  baron 
Louis  était  pourtant  le  collègue  de  Portai,  tandis  que  M.  de  Villèle  figurait  à  la  tête 
du  parti  qui  conspirait  la  ruine  du  ministère.  Un  membre  de  l'opposition  montrait 
ainsi  plus  de  sympathie  pour  notre  régime  naval  que  les  membres  même  du  cabi- 
net. Tandis  que  les  budgets  des  autres  départements  étaient  l'objet  des  plus  vives 
attaques,  M.  de  Villèle  couvrit  le  budget  de  la  marine  de  son  influence  et  assura 
le  succès  des  innovations  hardies  du  baron  Portai. 

Il  faut  tout  dire,  c'était  une  question  de  vie  ou  de  mort.  Le  ministre  s'expliquait 
là-dessus  en  termes  formels.  Dans  le  rapport  qui  précède  le  budget  de  1820,  il 
exposait  les  souffrances  et  les  dangers  de  la  situation,  déclarant  d'une  manière  ex- 
presse que  les  45  millions  accordés  chaque  année  à  la  marine  étaient  un  sacrifice 
gratuit,  et  qu'ainsi,  depuis  1815,  270  millions  avaient  été  dépensés  en  pure  perte.  Il 
ajoutait  :  «  Je  l'affirme  sans  hésiter,  notre  puissance  navale  est  en  péril  ;  les  pro- 
grès de  la  destruction  s'étendent  avec  une  telle  rapidité,  que,  si  l'on  persévérait 
dans  le  même  système,  la  marine,  après  avoir  consommé  500  millions  de  plus, 
aurait  totalement  cessé  d'être  en  1830.  C'est  dire  assez,  ou  qu'il  faut  abandonner 
l'institution  pour  épargner  la  dépense,  ou  augmenter  la  dépense  pour  maintenir 
l'institution.   » 

Un  langage  aussi  ferme  ne  fut  pas  sans  influence  sur  les  chambres  ;  le  budget 
du  baron  Portai  fut  voté  et  prit  dès  lors  le  nom  de  budget  normal  de  la  marine. 
Voici  quelles  en  étaient  les  bases.  Au  lieu  de  45  millions,  allocation  dérisoire,  le 
ministre  en  demandait  65  :  59  millions  pour  la  marine,  6  pour  les  colonies.  Cette 
augmentation  de  20  millions  ne  devait  pas  figurer  en  entier  dans  l'exercice  sui- 
vant, mais  se  répartir  d'une  manière  successive  sur  une  certaine  période  d'années. 
L'allocation  intégrale  n'eut  guère  lieu  qu'en  1830.  Moyennant  ces  65  millions, 
maintenus  pendant  onze  années,  le  ministre  promettait  d'assurer  à  la  France  une 
force  active  de  38  vaisseaux,  de  50  frégates  et  d'un  nombre  proportionné  de  bâti- 
ments inférieurs. 

Tel  fut  le  point  de  départ  de  notre  réorganisation  maritime.  C'était  beaucoup 
que  d'avoir  obtenu  des  chambres,  au  milieu  des  préventions  qui  pesaient  sur 
l'arme  et  des  embarras  financiers  dans  lesquels  se  débattait  le  pays,  cette  recon- 
naissance formelle  de  notre  état  naval.  Il  en  fut  d'ailleurs  de  ce  programme  du 


DE    LA    MARINE    FRANÇAISE.  537 

baron  Portai  comme  de  tous  les  programmes  ;  les  faits  ne  s'y  conformèrent  pas.  Le 
chapitre  des  dépenses  imprévues  vint  s'ajouter  à  celui  des  dépenses  ordinaires. 
On  fit  les  expéditions  d'Espagne,  de  Morée  et  d'Afrique,  et  le  chiffre  des  bâtiments 
armés  passa  de  76,  portant  8,750  hommes,  qu'il  était  en  1820,  à  celui  de  158, 
avec  15,000  hommes,  en  1825;  enfin,  en  1826,  à  celui  de  206,  avec  20,000  hommes 
embarqués.  De  là  des  allocations  toujours  croissantes,  au  point  que  la  moyenne 
annuelle  des  dépenses,  de  1823  à  1850,  s'éleva  à  74  millions  de  francs,  avec  cette 
circonstance  fâcheuse  que  les  constructions  et  les  approvisionnements  y  perdirent 
en  raison  directe  de  l'augmentation  des  armements. 

Les  premières  années  qui  suivirent  la  révolution  de  1830  ne  firent  qu'aggraver 
cette  situation  irrégulière.  D'un  côté,  par  la  force  des  choses,  les  armements  deve- 
naient chaque  jour  plus  nombreux;  de  l'autre,  par  un  principe  de  fausse  écono- 
mie, les  crédits  étaient  mesurés,  au  sein  des  chambres,  d'une  manière  plus  avare. 
En  vain  les  ministres  qui  se  succédaient  émetlaient-ils  du  haut  de  la  tribune  des 
protestations  répétées;  la  marche  était  prise,  on  la  suivait.  Ainsi  les  chambres 
faisaient  porter  de  plus  en  plus  au  matériel  de  la  marine,  à  ses  approvisionne- 
ments, à  ses  ressources,  la  peine  de  l'augmentation  obligée  de  l'armement  et  de  la 
force  active.  Chaque  année,  sous  l'empire  de  ce  système,  les  prévisions  inscrites 
au  budget,  pour  des  constructions  neuves,  étaient  abaissées  au-dessous  des  be- 
soins, et  chaque  année  les  constructions  réalisées  restaient  forcément  au-dessous 
de  ces  prévisions  même.  Les  travaux  et  les  magasins  demeuraient  de  la  sorte  sous 
le  coup  d'une  souffrance  forcée  et  d'une  situation  sans  issue. 

A  partir  de  1835,  il  s'opère,  dans  l'opinion  des  pouvoirs  publics,  une  petite  réac- 
tion en  faveur  de  la  marine.  On  ne  l'envisage  plus  comme  une  institution  para- 
site; on  la  traite  avec  moins  de  dédain  et  de  rigueur.  En  1857,  une  ordonnance 
royale  vient  en  aide  a  ce  mouvement,  et  cherche  à  asseoir  les  armements  et  les 
constructions  sur  de  nouvelles  bases.  Désormais  on  laissera  décroître  le  nombre 
des  bâtiments  à  flot,  de  manière  a  ce  qu'ils  se  réduisent  à  20  vaisseaux  de  ligne  et  à 
25  frégates,  et  l'on  conservera  sur  le  chantier  un  même  nombre  de  frégates  et  de 
vaisseaux  à  22/24  d'avancement;  enfin  13  vaisseaux  et  16  frégates  en  construction 
serviront  à  remplacer  les  bâtiments  du  même  rang,  à  mesure  qu'ils  auront  été  lancés. 

Ce  n'était  là  évidemment  qu'une  combinaison  provisoire  et  qui  ne  devait,  les 
faits  l'ont  prouvé,  porter  remède  à  rien.  Elle  reposait  sur  le  maintien  d'une  paix 
constante.  Les  événements  de  1840  se  chargèrent  de  donner  un  démenti  à  ces 
illusions;  ils  créèrent  à  la  marine  une  position  toute  nouvelle.  L'attitude  prise 
dans  le  Levant  par  notre  escadre  d'évolution,  et  l'éloge  qu'en  firent  les  officiers 
anglais  eux-mêmes,  causèrent  dans  le  pays  une  satisfaction  mêlée  d'étonnement.  On 
consentit  dès  lors  à  reconnaître  que  notre  flotte  est  un  des  éléments  essentiels  de  la 
grandeur  du  pays,  et  un  instrument  de  défense  digne  d'attention  et  d'intérêt. 
Depuis  ce  moment,  les  allocations  du  budget  allèrent  toujours  croissant,  sans  qu'il 
s'élevât  dans  les  chambres  la  moindre  objection  contre  des  sacrifices  nécessaires. 
Il  y  eut  un  élan  fécond  sur  tous  les  détails  du  service.  Le  personnel  s'accrut  dans 
une  proportion  considérable,  l'état  des  armements  atteignit  le  chiffre  de  210  bâti- 
ments à  la  mer;  enfin  les  travaux  des  chantiers  reçurent  une  impulsiou  énergique, 
si  bien  que  dans  le  cours  d'une  seule  année,  en  1812,  les  constructions  furent  avan- 
cées dans  la  proportion  de  5  vaisseaux  et  demi.  Il  faut  ajouter  que  celte  activité  ne 
s'est  pas  soutenue,  et  qu'elle  est  aujourd'hui  rentrée  dans  les  limites  d'autrefois. 

C'est  en  présence  de  cette  situation  que  le  ministre  actuel  propose  aux  chambres 


■>5N  DE     LA     MARINE    FRANÇAISE. 

un  plan  nouveau  d'organisation  pour  notre  établissement  maritime.  Le  moment, 
la  situation  des  esprits,  la  marche  des  événements,  tout  est  favorable  à  ce  travail, 
et  fait  bien  préjuger  de  l'accueil  qui  l'attend  devant  les  chambres.  Ajoutons  que 
c'était  une  œuvre  fort  délicate  en  présence  des  transformations  qui  s'opèrent  dans 
la  science  navale,  et  de  celles  qu'un  avenir  prochain  lient  en  réserve.  Il  fallait  se 
défendre  d'un  double  écueil,  de  trop  accorder  à  l'innovation  ou  d'incliner  trop 
vers  la  routine.  Pour  les  esprits  doués  de  quelque  prévoyance,  le  rôle  de  la  vapeur 
est  désormais  tracé;  elle  devient  l'arme  de  l'avenir,  l'arme  essentielle.  L'adminis- 
tration ne  pouvait  pas  se  placer  à  ce  point  de  vue  ;  elle  avait  à  ménager  les  intérêts 
existants,  les  traditions,  les  préjugés  même;  elle  devait  garder  une  sorte  de  neu- 
tralité entre  ceux  qui  s'appuient  sur  Je  matériel  d'autrefois  et  ceux  qui  posent 
avec  hardiesse  le  problème  du  renouvellement. 

Avant  d'exposer  son  plan,  le  ministre  a  voulu  faire  nellement  apprécier  la  situa- 
tion actuelle.  Dans  celte  pensée,  il  examine  successivement  où  en  sont  aujourd'hui, 
1°  l'inscription  maritime  et  les  équipages  de  ligne,  2°  les  bâtiments  et  les  con- 
structions, 5°  les  approvisionnements  et  les  arsenaux.  Il  n'est  pas  sans  intérêt  de 
poursuivre  avec  lui  cet  examen,  et  de  vérifier  l'état  de  nos  ressources. 

Dans  l'inscription  maritime,  le  Compte  au  roi  signale  un  mouvement  continu 
d'ascension  depuis  1820.  Le  nombre  des  hommes  inscrits  est,  en  1836,  de  101,941, 
en  1840,  de  110,458,  en  1845,  de  125,272.  Ainsi,  il  faudrait  constater,  si  ces 
chiffres  ne  reposent  pas  sur  une  illusion,  une  augmentation  de  24,000  marins 
inscrits  dans  l'espace  de  dix  années,  et,  dans  la  seule  période  des  cinq  années  écou- 
lées depuis  1840,  une  augmentation  de  15,000  marins  inscrits. 

Je  m'arrête  sur  ce  détail  pour  exprimer  un  doute  et  le  motiver.  Il  existe,  il  doit 
exister  du  moins,  entre  le  mouvement  de  l'inscription  maritime  et  le  mouvement 
de  la  navigation  marchande,  une  relation,  une  correspondance  nécessaire.  L'in- 
scription précise  !e  nombre  de  nos  marins  du  commerce,  la  navigation  constate 
leur  emploi.  Or,  si  l'une  s'accroît,  l'autre  doit  nécessairement  s'accroître.  Il  est 
impossible  d'admettre  qu'il  se  soit  créé  plusde  marins,  et  qu'en  même  temps  il  y  ait 
eu  moins  de  marins  employés.  Si,  pendant  que  le  ministre  se  félicite  de  voir 
24,000  hommes  de  plus  enrichir,  dans  une  période  de  dix  années,  les  registres 
de  l'inscription,  il  était  prouvé  que  l'activité  de  la  navigation  du  commerce,  loin 
de  prendre  le  même  essor,  n'a  offert  que  des  chiffres  stalionnaires  et  souvent  rétro- 
grades, on  serait  fondé  à  se  demander  si  la  base  même  de  l'inscription  n'est  pas 
fautive,  et  si  des  non-valeurs  difficiles  à  saisir  ne  lui  enlèvent  pas  tout  caractère 
d'exactitude  rigoureuse.  Un  coup  d'oeil  jeté  sur  les  états  émanés  du  ministère  du 
commerce  va  nous  mettre  à  même  d'établir  ce  rapprochement  et  de  pousser  à  fond 
ce  contrôle. 

Dans  les  documenîs  distribués  aux  trois  conseils  généraux  réunis  en  session, 
l'effectif  de  notre  marine  marchande  est  porté  ,  pour  l'année  1844,  à  15.679  na- 
vires, jaugeant  604,657  tonneaux.  Tel  est,  à  sa  date  la  plus  récente,  le  mobilier 
consacré  à  notre  navigation  commerciale.  Comparons-le  avec  celui  des  périodes 
antérieures,  et  nous  verrons  sur-le-champ  s'il  y  a  progrès  ou  décadence.  En  re- 
montant aussi  loin  que  le  document  officiel,  on  trouve,  pour  1827,  14,322  navires, 
jaugeant  692.125  tonneaux,  c'est-à-dire  que  dans  un  espace  de  dix-huit  années 
nous  aurions  perdu  sur  l'effectif  643  bâtiments  et  87,488  tonneaux.  Si  l'on  veut, 
pendant  cette  même  période,  appliquer  ce  rapprochement  à  d'autres  millésimes, 
on  trouve  pour  : 


DE    LA    MARINE    FRANÇAISE.  539 

1828.  —  14,447  navires,  jaugeant  693,581  tonneaux. 
1851.  —   15.051       —  —        684,127         — 

1857.  —  15,617       —  —        680,365         — 

1859.  —  15,742       —  —        675,508         — 

Ainsi  l'effectif  de  notre  marine  marchande  a  constamment  décru  dans  une 
période  de  dix-huit  années.  Il  est  vrai  que  d'un  côté  le  tonnage  légal  a  été  abaissé 
de  15  pour  100,  et  que  de  l'autre  on  a,  en  1840,  rayé  des  états  un  certain  nombre 
de  bâtiments  hors  de  service;  mais  ces  deux  causes  limitent  plutôt  qu'elles  ne 
changent  les  conclusions  que  l'on  doit  tirer  de  ce  rapprochement.  On  pourrait  nous 
opposer,  avec  plus  de  raison,  le  mouvement  général  de  la  navigation  marchande, 
qui  n'a  pas  subi  une  dépréciation  comme  l'effectif,  et  s'est  au  contraire  élevé.  En 
diminuant  comme  nombre,  le  mobilier  de  la  marine  du  commerce  se  serait  mul- 
tiplié pat*  l'activité.  Cependant,  sur  ce  point  même,  les  états  n'expliquent  pas  toutes 
les  anomalies.  Par  exemple,  les  entrées  et  sorties  réunies  figurent,  en  1844,  pour 
un  chiffre  de  1,256,098  tonneaux,  et,  en  1839,  pour  un  chiffre  de  1,342,522  ton- 
neaux. Il  y  a  évidemment  ici  une  diminution  de  travail,  d'activité,  par  conséquent 
un  moindre  emploi  de  bras.  Il  faudrait  que  l'inscription,  pour  se  mettre  en  har- 
monie avec  ce  fait,  eût  subi,  en  1844,  une  grande  dépréciation  sur  les  existences 
de  1859.  C'est  le  contraire  qui  a  lieu.  Le  chiffre  de  1859  est  de  106,820  marins, 
celui  de  1844  de  125,272,  c'est-à-dire  que  l'inscription  constate  18,000  marins 
de  plus,  là  où  le  mouvement  commercial  se  traduit  par  90,000  tonneaux  de 
moins. 

Il  est  impossible  qu'il  ne  se  cache  pas  là-dessous  quelque  fiction  dont  il  importe 
de  faire  justice.  Sans  doute,  on  doit  tenir  compte  de  ce  fait  que  tous  les  marins 
inscrits  ne  sont  pas  appelés  à  jouer  un  rôle  dans  le  mouvement  commercial,  et  que 
beaucoup  d'entre  eux  demeurent  étrangers  au  service  de  la  navigation  marchande  : 
ainsi  les  pêcheurs  des  côtes,  les  ouvriers  des  arsenaux,  les  hommes  embarqués 
sur  nos  bâtiments  de  guerre;  mais  il  faudrait  alors  que  l'accroissement  de  l'in- 
scription eût  porté  en  entier  sur  ces  trois  classes,  et  que  de  1 856  à  1 845,  pendant 
que  les  équipages  du  commerce  restaient  au  moins  slalionnaires,  l'inscription  se 
fût  enrichie  de  24,000  hommes  en  pêcheurs,  ouvriers  ou  marins  de  la  flotte.  Per- 
sonne n'oserait  s'abriter  derrière  celte  conclusion,  et  pourtant  c'est  la  seule  ma- 
nière de  conclure.  A  moins  pourtant  que  l'on  ne  veuille  convenir  des  mécomptes 
de  l'inscription,  et  ne  l'envisager  que  comme  un  recensement  approximatif  et 
touchant  aux  limites  de  l'arbitraire. 

Du  reste,  ce  chiffre  de  125,272  inscrits  est  une  véritable  fiction  à  quelque  point 
de  vue  qu'on  l'envisage.  Il  comprend  non-seulement  tout  ce  qui  est  marin  ,  mais 
ce  qui  l'a  été  et  peut  le  devenir.  Aussi  le  ministre  a-t-il  soin  de  faire  lui-même 
un  travail  de  départ  en  limitant  à  46,000  le  nombre  des  hommes  d'élite,  et  à 
10,000  ceux  de  second  choix.  C'est  là  le  nerf  de  nos  flottes  et  eu  même  temps  la 
seule  ressource  de  notre  marine  marchande.  Le  temps  nous  a  légué  cette  combi- 
naison qui  maintient  deux  intérêts  bien  distincts  dans  une  mutuelle  dépendance, 
ou  plutôt  qui  impose  à  l'un  des  servitudes  onéreuses,  et  attribue  à  l'autre  des  pou- 
voirs discrétionnaires.  Peut-être  faudra-t-il  réformer  un  jour  de  fond  en  comble 
ce  code  exceptionnel;  en  attendant,  d'heureuses  modifications  y  ont  été  introduites, 
et,  dans  le  nombre,  il  convient  de  citer  la  levée  permanente  qui  a  remplacé  les 
réquisitions  inopinées.  La  levée  permanente  est  une  sorte  de  compromis  entre  le 


540  DE    LA    MARINE    FRANÇAISE. 

recrutement  et  le  régime  des  classes;  elle  fait  fait  arriver  successivement  à  bord 
de  la  flotte  la  partie  jeune  et  active  de  nos  gens  de  mer,  et  répartit  sur  tous,  aussi 
équitablement  que  possible,  les  cbarges  du  service  militaire. 

De  ce  coup  d'oeil  sur  le  personnel ,  le  Compte  au  roi  passe  a  l'examen  du  maté- 
riel et  en  examine  d'abord  l'ensemble.  Au  1er  janvier  1816,  la  France  possède 
268  bâtiments  à  voile  dont  224  à  flot  et  44  en  chantier,  74  bâtiments  à  vapeur, 
dont  55  à  flot  et  49  en  construction  (1),  ensemble  342  bâtiments,  dont  279  à  flot 
et  63  en  construction.  En  outre ,  se  présentent,  comme  réserve,  les  17  paquebots 
transatlantiques,  construits  et  armés  dans  les  ports  militaires.  Sous  le  rapport 
numérique,  cet  ensemble  excède  de  2  bâtiments  l'effectif  réglementaire;  en  le 
décomposant ,  on  trouve  2  vaisseaux  de  plus  ;  les  corvettes  offrent  un  excédant 
de  8.  Quant  à  la  valeur  des  coques,  si  elles  sont  anciennes,  le  ministre  affirme 
qu'elles  n'en  sont  pas  moins  bonnes,  et  il  cite  l'Océan,  qui  date  de  1793  et  tient, 
malgré  son  âge,  la  tête  de  notre  escadre  d'évolutions.  Il  ne  faudrait  pourtant  pas 
que  cette  confiance  allât  trop  loin  et  plaçât  nos  flottes  sous  le  coup  de  radoubs 
perpétuels.  Que  les  vieux  vaisseaux  soient  encore  propres  à  un  service  de  navi- 
gation, cela  se  conçoit  ;  mais  il  serait  peut-être  imprudent  de  s'y  fier  pour  un 
service  de  bataille. 

La  flotte  à  vapeur  ne  tient  pas,  dans  le  document  distribué  aux  chambres,  une 
place  qui  soit  en  rapport  avec  le  rôle  qu'elle  est  appelée  à  jouer.  Le  ministre  se 
retranche,  il  est  vrai,  derrière  l'incertitude  qui  pèse  encore  sur  le  nouveau  moteur 
et  sur  les  perfectionnements  que  chaque  jour  il  subit.  Ainsi,  en  moins  de  six 
années,  plusieurs  découvertes  en  ont  modifié  profondément  l'économie.  L'une  est 
l'abandon  des  machines  à  balanciers  pour  des  machines  à  connexion  directe,  plus 
légères,  plus  simples  et  occupant  moins  de  place  à  bord.  L'autre  est  l'emploi  de 
chaudières  à  tubes  au  lieu  de  chaudières  à  carneaux,  substitution  qui,  tout  en 
diminuant  l'encombrement  et  le  poids  des  moteurs,  permet  d'en  pousser  la  force 
jusqu'à  des  pressions  beaucoup  plus  élevées.  D'autre  part,  dans  la  construction  des 

(1)  Voici  le  détail  de  ces  vaisseaux  : 

VOILE. 

46  vaisseaux  de  quatre  rangs,  dont  25  à  flot  et  23  en  chantier. 
49  frégates  de  trois  rangs,  dont  51  à  flot  et  18  en  chantier. 
59  corvettes  de  trois  classes,  dont  56  à  flot  et  5  en  chantier. 

47  bricks  de  deux  classes. 
52  bâtiments  légers  à  flot. 

55  bâtiments  de  transport  à  flot. 

268 

VAPEUR. 

Îl   de  640  chevaux  en  construction. 
2  de  540  à  flot. 
S  de  450,  dont  5  à  flot  et  2  en  construction. 
1  de  400  en  construction. 

c     5  de  520,  dont  1  à  flot  et  4  en  construction. 
17  corvettes.    {   12  de  220>  donl  9  à  flol  et  -  en  conslrucljon, 

48  bâtiments  de  160  chevaux  et  au-dessous,  dont  40  à  flot  et  8  en  construction. 

74 


DE     LA    MARINE    FRANÇAISE. 


341 


bâtiments,  la  tôle  a  remplacé  le  bois,  ce  qui  réduit  la  pesanteur  des  coques,  ac- 
croît l'espace  libre  à  l'intérieur  et  ajoute  à  la  finesse  des  formes.  Enfin  un  nou- 
veau moyen  de  propulsion,  l'hélice,  promet  de  faire  disparaître  les  inconvénients 
qu'offraient  les  roues  à  aubes  et  de  placer  la  machine  entière  hors  de  l'atteinte 
des  projectiles.  Tous  ces  motifs  autorisent  le  ministre  à  n'aborder  que  discrète- 
ment les  problèmes  qui  se  rattachent  à  notre  flotte  à  vapeur  et  à  les  ajourner  pour 
ainsi  dire.  Il  se  contente  de  maintenir  le  chiffre  de  100  bâtiments,  fixé  par  une 
ordonnance  récente,  et  d'admettre  les  catégories  proposées  par  la  commission  que 
présidait  M.  le  prince  de  Joinville.  Dans  ce  système,  la  flotte  à  vapeur  se  partage- 
rait en  deux  classes,  l'une  de  bàliments  de  combat,  l'autre  de  bâtiments  de  trans- 
port. Les  premiers,  munis  d'un  appareil  à  hélice,  entièrement  immergé,  pourront 
prêter  le  flanc  à  l'ennemi  et  entrer  en  ligne  de  bataille;  les  seconds,  mus  par  des 
roues  à  aubes,  seront  disposés  de  manière  à  ne  combattre  qu'en  éclaireurs  et  tou- 
jours par  l'avant  ou  l'arrière.  La  première  classe  comprend  les  bâtiments  de  400  à 
600  chevaux;  la  seconde,  ceux  de  300  chevaux  et  au-dessous. 
Voici  donc  quelle  serait  la  composition  définitive  de  la  flotte  : 

BATIMENTS  A  VOILE. 


A   FLOT. 

Vaisseaux  de  quatre  rangs.  .  .        20 
Frégates  de  trois  rangs.  ...         40 

Corvettes  a  gaillards \   an 

Corvettes  à  batterie  barbette.  .  i 

Bricks  de  guerre \   ac\ 

Bricks  aviso j 

Bâtiments  légers 40 

Transports  à  batterie  couverte 
de  5  à  600  tonneaux 20 


Aux  22/24. 

20 
10 


EN    CHANTIER. 

Aux  14/24  en  moyenne. 

4 
16 


240 


50 


20 


TOTAL. 

44 

66 

60 

60 
40 

20 

290 


Bâtiments  de  lre  classe. 


Bâtiments  de  2e  classe. 


BATIMENTS  A  VAPEUR. 

NOMBRE  FORCE 

TOUS  A  FLOT.                            DES  DES 

BATIMENTS.  CHEVAUX. 

1er  rang  de  600  chevaux  et  plus.        10  6,000 

2e  rang  de  400  chevaux 20  9,000 

1"  rang  de  300  chevaux 20  6,000 

2e  rang  de  180  à  500  chevaux.  .        30  5,700 

3e  rang  de  90  à  100  chevaux.  .   .        20  2,100 

Ensemble 100  28,800 


RÉCAPITULATION. 


Bâtiments  à  voiles.  . 
Bâtiments  à  vapeur. 

TOME  i. 


A    FLOT. 

240 

100 

340 


EN  CHANTIER. 
50 

D 

50 


TOTAL. 
290 

100 


390 


37 


542  DE     LA    MARINE     FRANÇAISE. 

A  la  suite  de  ces  chiffres,  qui  constituent,  selon  l'expression  du  ministre,  la 
composition  normale  de  la  flotte,  le  Compte  au  roi  aborde  la  question  des  matières 
et  complète  cet  ordre  de  recherches  par  un  tableau  qui  précise  l'approvisionne- 
ment normal  des  arsenaux  de  la  marine.  Il  en  résulte  qu'il  faudrait,  pour  élever 
les  existences  à  un  niveau  satisfaisant,  affecter  25  millions  et  demi  à  des  achats  en 
bois,  métaux,  chanvres,  toiles,  brais,  goudrons,  résineux  et  autres  articles.  Avec 
un  tel  approvisionnement  réparti  entre  les  cinq  ports  militaires,  on  n'obtiendrait 
sans  doute  ni  un  équilibre  absolu  entre  les  besoins  et  les  ressources,  ni  une  régu- 
larité constante  dans  les  mouvements  des  magasins  ;  mais  on  aurait  du  moins  une 
situation  où  aucun  service  ne  resterait  en  souffrance,  et  dans  laquelle  une  part 
serait  faite  aux  nécessités  imprévues  et  aux  fluctuations  du  travail. 

Maintenant  par  quelles  combinaisons  financières  obtiendra-t-on  cette  flotte  nor- 
male de  iOO  bâtiments  à  vapeur  tous  à  flots,  et  de  290  bâtiments  à  voile,  à  flot 
ou  en  chantier  ?  Pour  y  atteindre,  il  y  aurait  à  construire,  dans  leur  totalité, 
9  vaisseaux,  19  frégates,  37  corvettes  et  48  bâtiments  de  moindre  force,  le  tout 
à  voile,  plus  52  bâtiments  à  vapeur.  En  outre,  il  resterait  à  achever,  en  travaux 
de  chantier,  200;24es  de  vaisseau  et  202  246s  de  frégate.  La  dépense  est  considé- 
rable, elle  comprend  : 

Pour  les  coques 70,194,000  fr. 

Pour  l'armement 24,200,000 

Pour  le  matériel  d'artillerie.   .  .  .  9,200,000 

Pour  les  machines  à  vapeur.  .   .  .  7,800.000 

Pour  l'approvisionnement  normal.  25,500,000 

Soit.  ....       155,000,000 

C'est  ce  chiffre  auquel  le  ministre  s'arrête  après  des  calculs  approfondis.  Il  est 
vrai  qu'il  faut  en  déduire  6  millions  qui  sont  affectés  chaque  année  aux  construc- 
tions neuves,  de  sorte  qu'en  distribuant  sur  une  période  de  sept  exercices,  à  partir 
de  1847,  la  somme  nécessaire  à  l'exécution  de  ce  plan,  il  ne  reste  plus  pour  cha- 
que exercice  que  13  millions  500  mille  francs  dont  le  département  de  la  marine 
serait  doté  jusqu'en  1854.  Ainsi  combinée,  cette  dépense  serait  d'un  poids  moins 
lourd  pour  le  pays,  et  permettrait  de  la  répartir  entre  les  divers  ports  d'une  ma- 
nière plus  réfléchie  et  plus  fructueuse. 

Tel  est,  dans  une  analyse  succincte,  le  projet  dont  les  chambres  sont  saisies  et 
que  le  document  officiel  développe  avec  beaucoup  d'étendue  et  de  force.  Ce  docu- 
ment fait  honneur  à  l'administration;  il  compose  un  traité  complet  sur  la  matière, 
et  se  distingue  par  la  précision  et  le  choix  des  détails,  l'enchaînement  des  idées, 
la  netteté  du  style.  Il  est  à  désirer  que  les  chambres  en  adoptent  les  conclusions, 
et  prouvent  ainsi  que  la  passion  récente  dont  elles  se  sont  prises  pour  la  marine 
part  d'un  sentiment  sincère  et  non  d'une  inspiration  de  tactique.  Cependant,  dans 
l'intérêt  même  de  la  loi,  il  importe  d'examiner  les  objections  qu'elle  soulève. 

Et  d'abord,  au  point  de  vue  de  ceux  qui  placent  dans  le  vaisseau  de  ligne  le 
principal  et  presque  notre  seul  instrument  de  puissance  à  la  mer,  il  est  certain 
que  le  projet  actuel,  loin  d'ajouter  à  nos  forces,  semble  en  retrancher  quelque 
chose.  En  effet,  après  une  dépense  de  155  millions,  nous  nous  retrouverions,  vers 
la  fin  de  1854,  avec  20  vaisseaux  à  flot  et  24  en  chantier,  tandis  que  nous  avons 
aujourd'hui  46  vaisseaux  dont  25  à  flot  et  25  en  construction,  c'est-à-dire  qu'après 


SE    LA    MARINE    FRANÇAISE.  543 

une  dépense  énorme  et  sept  années  d'attente  nous  aurions,  non  pas  plus  de  vais- 
seaux, non  pas  même  un  chiffre  égal,  mais  2  vaisseaux  de  moins. 

Le  nombre  de  nos  frégates  se  serait,  il  est  vrai,  accru  de  17;  mais  les  frégates 
sont  loin  de  faire  dans  Une  ligne  de  bataille  la  même  figure  que  les  vaisseaux.  En 
premier  lieu,  il  convient  d'éliminer  de  nos  calculs  les  frégates  de  troisième  rang 
portant  du  calibre  de  18  et  de  ne  compter  que  sur  les  frégates  des  premier  et  se- 
cond rangs  qui  portent  du  calibre  de  30.  Encore  y  a-t-il  une  distinction  à  établir 
entre  les  deux  batteries  de  ces  bâtiments.  La  batterie  couverte  doit  seule  figurer 
pour  toute  sa  valeur,  la  batterie  du  pont  étant  trop  exposée  aux  débris  de  la  mâ- 
ture et  n'étant  d'ailleurs  composée  que  de  caronades.  On  méconnaîtrait  donc  les 
nécessités  d'un  rapprochement  exact,  si  l'on  estimait  dans  la  ligne  de  bataille  les 
frégates  de  60  comme  des  bâtiments  de  60  canons,  et  les  frégates  de  50  comme 
des  bâtiments  de  50  canons.  Rien  de  plus  arbitraire  ni  de  plus  dangereux  que  cette 
évaluation,  et  il  faut  ajouter  qu'il  est  à  peu  près  impossible  d'en  trouver  une  qui 
soit  d'une  précision  rigoureuse.  Les  Anglais  calculent  la  force  d'un  bâtiment  par 
la  masse  du  fer  qu'il  peut  lancer;  cependant  le  calibre  n'est  pas  tout  dans  une 
pièce,  il  y  a  encore  la  longueur  et  le  poids,  la  faculté  de  supporter  plusieurs 
charges.  La  résistance  des  murailles  peut  aussi  conduire  à  un  résultat  approxi- 
matif; mais  en  général  on  se  trouve  réduit  à  chercher  une  valeur  de  convention 
comme  le  terme  de  comparaison  le  plus  réel  et  le  plus  sincère.  A  ce  compte,  nos 
frégates,  si  on  voulait  les  introduire  dans  la  ligne  de  bataille,  où  elles  auraient  en 
outre  l'inconvénient  de  créer  des  points  faibles,  devraient  y  figurer  dans  cette 
proportion  que  trois  grandes  frégates  fussent  comptées  pour  deux  petits  vais- 
seaux. Il  est  aisé  d'établir  sur  cette  base  le  bilan  de  notre  force  et  de  voir  ce  qu'y 
ajoute  le  projet  de  loi  présenté  aux  chambres. 

Peut-être,  pour  le  faire  avec  plus  de  fruit,  est-il  utile  de  prendre  dans  l'his- 
toire de  notre  marine  une  date  qui  puisse  fournir  matière  à  un  rapprochement, 
1792,  par  exemple.  En  1792,  la  France  possédait  76  vaisseaux  de  ligne;  les  fré- 
gates ne  comptaient  pas  alors  dans  la  ligne  de  bataille.  En  1854r  nous  aurons  44 
vaisseaux  et  66  frégates  tant  à  ilôt  qu'en  chantier,  c'est-à-dire  40  vaisseaux 
J6/2469  d'achevés,  plus  34  frégates  de  1er  et  2e  rang  achevées  et  lancées.  Voilà 
donc  une  valeur  de  51  vaisseaux  formant  notre  établissement  normal,  chiffre  qui 
constate  une  infériorité  d'un  tiers  sur  l'établissement  de  1792.  Pour  les  bâti- 
ments armés  et  à  la  mer,  l'avantage  reste  encore  à  la  marine  de  l'autre  siècle. 
Dans  l'année  1793,  21  vaisseaux  se  trouvèrent  réunis  dans  la  baie  de  Quiberon 
sous  les  ordres  de  Morard  de  Galles,  4  croisaient  aux  Antilles  sous  les  ordres  du 
contre-amiral  de  Sercey,  17  étaient  mouillés  à  Toulon  sous  le  commandement  du 
contre-amiral  Trogoff  :  en  tout  45  vaisseaux.  En  1854,  nous  n'aurons  à  flot  que 
20  vaisseaux  et  34  frégates  de  1er  et  2e  rang,  c'est-à-dire  une  valeur  de  31  vaisseaux. 
G'esl  encore  une  infériorité  d'un  quart  à  peu  près.  Il  y  a  plus,  la  réserve  de  1792 
était  presque  toute  à  flot,  tandis  que  la  nôtre  est  sur  chantier,  encore  livrée  soit 
aux  erreurs  de  calcul  dans  l'avancement,  soit  aux  délais  nécessaires  pour  un  arme- 
ment complet. 

Ainsi,  les  objections  ne  manqueraient  pas  de  la  part  des  hommes  spéciaux  qui 
s'appuient  sur  les  traditions  de  l'arme  et  n'ont  pas  vu  s'affaiblir  encore  la  confiance 
qu'ils  portent  à  nos  vaisseaux.  Je  l'avoue,  mes  scrupules  sont  tout  autres,  et,  si 
j'avais  quelques  reproches  à  faire  au  projet  de  loi,  ils  seraient  d'une  nature  com- 
plètement opposée.  Je  trouve  qu'il  accorde  trop  à  la  voile  et  n'accorde  pas  assez  à 


044  SE    LA    MARINE    FRANÇAISE. 

la  vapeur;  je  trouve  qu'il  fait  une  part  trop  grande  a  la  flottille,  à  ce  système  de 
petites  constructions  et  de  petits  armements  dans  lesquels  s'engloutissent  des 
sommes  énormes  sans  que  le  pays  en  retire  des  avantages  proportionnés;  je  trouve 
qu'il  n'envisage  pas  assez  hardiment  l'avenir,  et  ne  distingue  pas  d'une  manière 
suffisamment  nette  les  choses  qui  s'en  vont  des  choses  qui  arrivent. 

J'entends  dire  d'ici  qu'il  est  périlleux  de  porter  dans  une  organisation  en 
vigueur,  et  dont  le  temps  a  prouvé  l'efficacité,  des  idées  de  réforme  absolue  et 
presque  révolutionnaire.  J'entends  dire  qu'il  ne  faut  pas  sacrifier  la  flotte  d'aujour- 
d'hui à  la  flotte  de  demain,  et  s'exposer,  dans  le  cours  des  essais  et  dans  le  conflit 
des  systèmes,  à  rester  sans  instruments  de  défense.  Ce  reproche  ne  m'arrête  pas; 
c'est  celui  que  les  habitudes  opposent  toujours  à  l'innovation,  celui  qui,  depuis 
l'origine  des  siècles,  a  essayé  de  paralyser  l'essor  des  découvertes.  Je  sais  d'ailleurs 
tout  ce  qu'il  y  a  de  respectable  dans  cette  défense  de  la  tradition  ;  il  faut  qu'il  en 
soit  ainsi  :  la  cause  est  belle  et  elle  a  des  défenseurs  naturels.  C'est  un  devoir 
comme  aussi  un  préjugé  d'état  pour  les  hommes  qui  ont  recueilli  l'héritage  du 
passé  et  qui  en  ont  accru  les  gloires. 

Pour  justifier  l'organisation  qui  existe,  qui  fonctionne,  les  arguments  ne  man- 
quent pas.  Avec  la  voile,  on  possède  une  organisation  complète,  sanctionnée  par 
l'expérience  ;  avec  la  vapeur,  on  n'a  que  des  tâtonnements.  La  navigation  à  l'aide 
des  vents  est  arrivée  presque  à  sa  perfection;  la  navigation  à  feu  est  encore  dans 
l'enfance.  Tandis  que  l'une  est  stationnaire  et  ne  comporte  plus  que  des  amélio- 
rations de  détail,  l'autre  se  trouve  dans  la  première  fièvre  de  la  découverte,  tou- 
jours féconde  en  surprises.  Chaque  jour,  des  procédés  nouveaux  font  place  aux 
anciens,  et  ces  expériences,  réalisées  à  grands  frais,  se  détruisent  l'une  l'autre.  On 
va  ainsi  vers  l'inconnu,  en  accumulant  les  sacrifices,  sans  bien  savoir  s'il  y  aura 
une  compensation  et  quelle  sera  cette  compensation.  Dès  lors,  à  quoi  bon  se  hâter? 
Et  ne  vaut-il  pas  mieux  attendre  que  l'innovation  ait  dit  son  dernier  mot  et  par- 
couru sa  période  d'épreuves  ? 

Ces  arguments  ne  sont  pas  nouveaux  ;  plus  d'une  fois  ils  ont  été  réfutés.  Depuis 
que  la  vapeur  est  à  l'œuvre,  il  est  impossible  de  s'abuser  sur  ce  que  vaut  la  voile, 
cet  agent  imparfait,  capricieux,  inégal,  sans  force  régulière  et  suivie.  Dans  la  lutte 
contre  les  éléments,  la  vapeur  commande,  la  voile  obéit.  La  vapeur  a  une  force 
propre,  indépendante  des  conditions  atmosphériques  ;  la  voile  est  à  la  merci  des 
flots  et  des  vents.  C'est  de  ce  fait  qu'il  faut  partir  quand  on  veut  apprécier  ce  que 
l'avenir  réserve  à  l'un  et  à  l'autre  moteur.  Les  obstacles  passagers  ne  sont  rien, 
l'essentiel  est  de  s'assurer  des  qualités  intrinsèques,  virtuelles.  Il  y  a,  en  toute 
chose,  une  valeur  absolue  qui  tantôt  s'y  manifeste  et  tantôt  y  sommeille.  C'est  à 
quoi  il  faut  s'attacher  surtout  quand  on  veut  franchir  les  limites  d'un  horizon 
étroit. 

Il  me  souvient  d'avoir,  il  y  a  cinq  ans  de  cela  (1),  parlé  de  la  vapeur  et  de  la 
puissance  qui  y  réside  à  peu  près  dans  les  mêmes  termes  dont  je  me  sers  aujour- 
d'hui. C'est  le  propre  d'un  principe  vrai  que  de  ne  jamais  exposer  celui  qui  le  pro- 
fesse à  des  mécomptes  ou  à  des  démentis.  Cependant  l'emploi  de  la  vapeur  comme 
instrument  de  guerre  était  alors  une  hypothèse  bien  téméraire,  et  je  suis  persuadé 
que  les  esprits  spéciaux  ont  dû  me  regarder  comme  un  rêveur.  Des  inconvénients 
graves  semblaient  empêcher  que  les  bâtiments  à  feu  devinssent  propres  à  un  ser- 

(1)  Avenir  de  notre  Marine,  —  Revue  des  Deux  Mondes,  avril  1840. 


DE    LA    MARINE    FRANÇAISE.  545 

vice  de  combat.  Tout  le  monde  en  était  convaincu  quand  j'avançais  la  thèse  con- 
traire. Le  temps  a  marché  et  m'a  donné  raison  contre  les  hommes  du  métier.  Les 
obstacles  ont  disparu  ou  se  sont  amoindris,  et  des  perfectionnements  faciles  à  pré- 
voir ont,  en  agrandissant  l'application,  donné  gain  de  cause  à  la  théorie.  Ces  per- 
fectionnements, auxquels  le  document  distribué  aux  chambres  par  M.  de  Mackau 
n'accorde  qu'une  mention  succincte,  méritent  une  attention  sérieuse,  et  je  vais 
m'y  arrêter  un  instant.  Les  plus  essentiels  sont  les  chaudières  à  tubes,  imitées  de 
celles  des  locomotives,  et  le  propulseur  à  hélice,  logé  au-dessous  de  la  flottaison. 
Deux  avantages  essentiels  résultent  de  l'emploi  des  chaudières  tubulaires  ;  elles 
sont  plus  légères  et  occupent  moins  de  place.  M.  Sochet,  ingénieur  de  la  marine, 
cite,  dans  un  fort  bon  mémoire,  des  chaudières  de  260  chevaux,  celles  du  Black 
Eagle  par  M.  Penn,  comme  ne  pesant  que  30  tonneaux,  eau  non  comprise,  et  n'oc- 
cupant qu'une  superficie  de  15  mètres  carrés  environ.  Il  est  vrai  de  dire  que  tous 
les  constructeurs  ne  sont  pas  arrivés  au  même  résultat.  Les  surfaces  de  chauffe 
varient  également  d'un  atelier  à  l'autre.  La  limite  supérieure  qu'a  observée 
M.  Sochet  pour  la  superficie  totale  des  tubes  est  d'un  mètre  carré  ou  d'un  mètre 
et  un  dixième  par  force  de  cheval  dans  les  chaudières  où  la  flamme  fait  retour  par 
les  tubes. 

M.  Gervaise,  sous-ingénieur  de  la  marine,  qui  s'est  occupé  de  la  même  ques- 
tion, estime  que  l'encombrement  des  nouvelles  chaudières  est  inférieur  de  50  pour 
100  a  celui  donné  par  l'ancien  système,  et  il  a  vu  fabriquer  en  Angleterre  des 
appareils  complets  pour  la  mer  (machines,  chaudières  et  eau  de  chaudières),  dont 
le  poids  était  de  500  à  525  kilogrammes  seulement  par  force  de  cheval.  Un  dernier 
avantage  des  chaudières  à  tubes,  et  que  M.  Sochet  place  au-dessus  des  autres,  c'est 
l'excès  de  pression  qu'elles  peuvent  supporter.  Avec  les  anciennes  chaudières,  la 
pression  de  la  vapeur  n'était  quelquefois  que  d'un  sixième  d'atmosphère;  elle  ne 
dépassait  jamais  un  tiers  ou  25  centimètres  de  hauteur  de  mercure.  Avec  les  chau- 
dières tubulaires,  la  plus  faible  pression  dont  on  fasse  usage,  celle  que  dans  les 
premiers  temps  l'amirauté  anglaise  avait  adoptée,  est  d'une  demi-atmosphère;  sur 
les  bâtiments  de  commerce,  elle  s'élève  sensiblement  au  delà  d'une  atmosphère. 
C'est  à  l'emploi  du  système  tubulaire  que  les  meilleurs  marcheurs  de  l'Angleterre, 
comme  le  Prince  de  Galles,  le  Météore,  le  Saphir,  la  Princesse  Alice,  doivent  leur 
réputation,  ce  système  ayant  permis  d'augmenter  considérablement  la  détente  et 
par  suite  la  puissance  des  machines  à  égalité  de  poids  des  appareils  et  de  dépense 
du  combustible.  Ainsi  le  Prince  de  Galles,  avec  d'anciennes  chaudières  à  bouil- 
leurs et  une  tension  de  30  centimètres  de  mercure,  obtenait  une  vitesse  de  12  à 
13  nœuds;  aujourd'hui  qu'il  a  des  appareils  tubulaires  où  la  tension  est  de  80  cen- 
timètres et  que  la  détente  a  été  portée  à  la  moitié  de  la  course,  le  nombre  des 
révolutions  de  roues  s'est  élevé  de  27  à  33,  et  l'augmentation  de  sillage  a  été  de 
plus  de  deux  nœuds. 

L'emploi  du  propulseur  à  hélice  est  un  incident  bien  plus  fécond  encore  dans 
l'histoire  de  la  vapeur.  L'un  des  plus  graves  empêchements  que  rencontrât  l'appli- 
cation des  moteurs  à  feu  à  un  service  de  guerre  était  la  situation  essentiellement 
vulnérable  de  l'appareil.  Non-seulement  les  roues  extérieures,  mais  la  machine 
elle-même,  se  trouvaient  exposées  aux  ravages  du  canon  ennemi,  et  un  seul  boulet 
aurait  pu,  en  frappant  le  bâtiment  d'immobililé,  le  laisser  à  la  merci  de  son  adver- 
saire. L'hélice  a  changé  cette  situation  :  complètement  immergée,  elle  échappe  à 
l'action  des  projectiles  et  maintient  son  énergie  dans  les  mers  les  plus  agitées.  Quel- 


!»?(>  DE    LA    MARINE    FRANÇAISE. 

ques  inconvénient»  de  détail  sont  encore  attachés  à  l'emploi  de  la  vis;  mais  chaque 
jour  ils  tendent  à  disparaître,  et  avant  peu  elle  aura  donné  la  mesure  des  services 
qu'elle  peut  rendre.  Supérieurs  aux  navires  à  roues  pour  les  qualités  de  la  mer  et 
l'économie  du  combustible,  les  bâtiments  à  hélice  n'obtiennent  pas  encore  les 
mêmes  vitesses  dans  les  eaux  calmes.  Il  résulte  néanmoins  d'un  savant  mémoire 
de  M.  Bourgois,  enseigne  de  vaisseau,  que  les  avantages  reconnus  aux  propulseurs 
sous-marins  tiennent  essentiellement  à  leur  nature  et  à  la  position  qu'ils  occupent, 
tandis  que  leur  infériorité  actuelle  ne  dépend  que  de  leurs  formes,  déjà  bien  des 
fois  modiGées.  sans  que  l'on  ait  mis  dans  ces  expériences  toute  l'exactitude  dési- 
rable. Parmi  les  divers  systèmes  successivement  essayés,  il  n'en  est  aucun  qui  ait 
donné  des  résultats  complets,  et  peut-être  faudrait-il  emprunter  à  chacun  d'eux 
quelque  détail  pour  arriver  à  une  perfection  relative.  Ainsi  M.  Bourgois  estime 
que  le  système  d'Éricson  est  supérieur  au  système  de  Smith  à  bord  des  bâtiments 
dont  la  vis  est  le  propulseur  principal  ;  que  le  système  de  Smith  est  préférable 
pour  les  machines  auxiliaires;  que  ces  deux  systèmes  se  modifieraient  utilement  à 
l'aide  du  système  de  Woodcroft  ;  enfin  qu'un  bâtiment  de  guerre,  dont  tout  l'appa- 
reil doit  être  à  l'abri  des  boulets,  ne  peut  sans  imprudence  être  muni  de  roues 
d'engrenage,  et  qu'il  y  a  nécessité  d'atteler  ses  machines  directement  à  l'arbre  de 
la  vis. 

Ainsi  voilà  deux  perfectionnements  qui  suffisent  pour  assurer  à  la  vapeur  uu 
nouveau  domaine,  celui  de  l'action  militaire.  Les  hommes  de  l'art  en  conviennent; 
on  peut  aujourd'hui  armer  et  installer  une  frégate  à  vapeur  avec  un  appareil  à 
hélice  entièrement  à  l'abri  du  boulet,  et  sans  empiéter  en  aucune  manière  sur  les 
batteries.  Plus  tard  peut-être  reconnaîtra-t-on  que  de  la  frégate  à  vapeur  on  doit 
arriver  jusqu'au  vaisseau  à  vapeur;  mais,  dans  tous  les  cas,  la  frégate  suffit  pour 
rendre  un  vaisseau  à  voiles  un  objet  impuissant  et  presque  ridicule.  Que  veut-on 
que  devienne  cette  masse  gouvernée  par  le  vent  à  côté  d'une  frégate  de  60  canons, 
qui  évoluera  avec  une  entière  liberté  d'allures,  et,  ne  prêtant  jamais  le  flanc,  se 
bornera  à  envoyer  ses  volées  entières  de  bout  en  bout,  jusqu'à  ce  qu'elle  ait  réduit 
le  colosse  désemparé  à  demander  grâce?  Évidemment  il  y  a  là  en  germe  tout  un 
ordre  de  faits  nouveaux  par  lesquels  il  serait  imprudent  de  se  laisser  surprendre. 

Dans  l'ancienne  tactique,  la  voile  avait  deux  fonctions,  la  croisière  et  le  combat. 
Le  jour  où  la  vapeur  a  ouvert  son  premier  sillon  sur  les  mers,  la  croisière  lui  a 
échappé.  Désormais  il  ne  lui  est  plus  donné  de  soumettre  toute  une  étendue  de 
côtes  à  un  blocus  rigoureux.  La  vapeur  se  rit  de  sa  surveillance  inefficace.  Quant 
au  service  de  combat,  si  l'effectif  en  vapeur  s'élève  en  nombre  et  en  puissance, 
évidemment  la  voile  perdra  ce  dernier  attribut.  Lorsqu'on  veut  la  défendre  jus- 
qu'au bout,  on  parle  des  mers  lointaines,  où  la  flotte  à  feu  ne  saurait  se  porter. 
Ce  sont  là  des  exceptions  ;  le  vrai  théâtre  de  nos  luttes  est  dans  les  eaux  d'Europe, 
à  nos  portes,  sur  notre  littoral;  on  peut  sans  péril  subordonner  à  ce  grand  inté- 
rêt les  intérêts  d'un  ordre  purement  secondaire. 

Enfin  il  est  une  dernière  considération  dont  on  s'arme  pour  défendre  le  vais- 
seau de  ligne,  c'est  le  besoin  de  conserver  une  marine  de  guerre  qui  puisse  ouvrir 
le  feu  avec  succès  contre  des  batteries  placées  sur  le  rivage.  Pour  cet  emploi,  il 
faut  nécessairement,  dit-on,  un  corps  flottant  qui  vomisse  d'un  seul  jet  de  grandes 
masses  de  fer  et  soit  pourvu  de  murailles  capables  d'offrir  une  résistance  énorme. 
A  l'appui  de  cette  considération,  on  invoque  le  souvenir  de  campagnes  récentes, 
oelle  de  Mogador,  par  exemple,  ou  celle  de  Saint-Jean- d'Acre,  en  ajoutant  que, 


DE    LA    MARINE    FRANÇAISE.  547 

sans  vaisseaux  de  ligne,  aucune  de  ces  expéditions  n'eût  réussi.  Les  vaisseaux 
auraient  ainsi  une  destination  utile,  indispensable,  et  qui  se  trouve  désormais 
placée,  par  l'effet  de  glorieux  exemples,  au  premier  rang  des  opérations  navales. 

C'est  beaucoup  se  hasarder  que  de  conclure  ainsi;  c'est  vouloir,  à  l'aide  de 
quelques  heureuses  exceptions,  consacrer  une  règle  inadmissible.  Que  l'on  réflé- 
chisse à  la  nature  des  expéditions  dont  on  se  fait  un  argument?  Se  sont-elles  pas- 
sées entre  puissances  de  premier  ordre  et  de  la  même  valeur?  De  ce  que  l'on  a 
pu  démanteler  les  murailles  et  faire  taire  le  feu  des  Égyptiens  à  Saint-Jean-d'Acre 
et  des  Marocains  à  Mogador,  il  ne  serait  pas  sage  de  conclure  que  l'on  se  permet- 
trait impunément  les  mêmes  coups  de  main  vis-à-vis  d'une  batterie  européenne, 
servie  par  des  artilleurs  européens.  Il  a  déjà  fallu  de  la  hardiesse  et  de  la  résolu- 
tion pour  user  de  ce  procédé  vis-à-vis  de  nations  à  demi  barbares,  au  milieu  des 
dangers  que  font  courir,  dans  une  rade  foraine,  les  variations  de  la  brise  et  des 
obstacles  que  la  houle  oppose  à  un  pointage  régulier.  Que  serait-ce  si  l'on  avait 
affaire  à  un  bon  armement,  à  des  canonniers  exercés,  à  des  ouvrages  solides,  enfin 
à  tous  les  moyens  de  destruction  que  la  science  met  entre  les  mains  des  peuples 
policés?  En  y  songeant  mûrement,  on  s'assure  vite  que  cette  nature  d'opérations, 
entièrement  exceptionnelle,  ne  saurait  servir  de  base  à  des  calculs  généraux,  à 
ceux  qu'inspirent  les  nécessités  d'une  guerre  sérieuse.  Pour  attaquer  une  batterie 
à  terre,  des  frégates  à  vapeur,  libres  de  leurs  mouvements,  pouvant  quitter  la 
partie  ou  la  reprendre,  opérer  de  nuit  ou  de  jour,  seraient  des  instruments,  sinon 
plus  énergiques,  du  moins  plus  maniables  et  moins  exposés  que  ne  le  sont  des 
vaisseaux  de  ligne.  Ainsi,  dans  ce  cas  même,  rien  n'enchaîne  notre  régime  naval 
au  maintien  de  ces  colosses  de  guerre. 

Sous  cette  impression,  il  est  difficile  de  se  défendre  d'un  sentiment  de  regret, 
quand  on  voit  les  sommes  considérables  que  le  projet  de  loi  consacre  aux  construc- 
tions de  bâtiments  qui  ont  la  voile  pour  moteur.  Il  faut  être  juste  néanmoins  :  un 
gouvernement  ne  peut  pas  marcher,  en  matière  d'innovation,  du  même  pas  que 
les  esprits  spéculatifs;  son  rôle  l'astreint  à  plus  de  réserve.  Pendant  que  les  uns 
l'accusent  d'aller  trop  lentement,  d'autres  lui  reprochent  d'aller  trop  vile,  et  il 
doit  trouver  dans  ces  imputations  contradictoires  la  preuve  qu'il  suit  une  ligne  pru- 
dente entre  deux  excès.  Cependant  il  est  un  point  sur  lequel  on  doit  se  montrer 
moins  facile  :  c'est  l'oubli  où  le  document  distribué  aux  chambres  laisse  l'influence 
de  la  marine  marchande  sur  les  destinées  de  notre  marine  militaire.  Cette  sorte 
de  prétention  a  un  double  tort,  celui  de  ressembler  à  de  l'ingratitude,  et  celui 
plus  grave  encore  de  ne  pas  fournir  un  élément  précieux  au  problème  de  notre 
réorganisation  navale. 

La  marine  marchande  n'est  pas  un  accessoire  pour  la  marine  de  l'état ,  c'est 
pour  elle  un  élément  principal  et  la  source  même  de  sa  vie.  En  tout  pays,  en  tout 
temps,  la  force  navale  a  eu  pour  mesure  l'activité  commerciale,  et  la  prépondé- 
rance sur  les  mers  a  été  constamment  l'apanage  des  peuples  les  plus  marchands. 
C'est  donc  un  devoir,  quand  on  s'occupe  de  la  marine  militaire,  et  un  devoir 
étroit,  que  de  suivre  avec  sollicitude  les  fluctuations  des  intérêts  commerciaux  et 
de  la  navigation  marchande.  Notre  infériorité  navale  vient  de  là,  seulement  de  là, 
et  vainement  cherchera-l-on  à  pallier  les  effets,  si  l'on  ne  détruit  pas  la  cause. 

On  l'a  vu,  rien  n'est  plus  affligeant  que  l'état  de  langueur  dans  lequel  se  dé- 
battent nos  armements  et  notre  marine  de  commerce.  Chaque  année,  la  part  du 
pavillon  étranger  s'accroît  dans  l'ensemble  du  mouvement  de  nos  ports,  tandis  que 


"M  8  DE    LA    MARINE     FRANÇAISE. 

la  part  de  notre  pavillon  diminue.  Là  où  le  pavillon  étranger  figure,  en  1844-,  pour 
1,357,789  tonneaux,  le  nôtre  ne  figure  que  pour  679,066.  Ainsi  nous  perdons 
constamment  du  terrain,  et,  pour  peu  que  les  choses  suivent  cette  pente,  nous  en 
serons  bientôt  réduits  à  n'avoir  plus  sur  les  mers  que  le  petit  nombre  de  bâti- 
ments affectés  à  notre  navigation  réservée. 

Voici  à  quoi  tiennent  cette  souffrance  et  ce  marasme.  Toutes  les  industries  qui 
ont  leur  siège  dans  le  royaume  vivent  sous  le  régime  de  la  protection  :  des  tarifs 
élevés  les  défendent  contre  la  concurrence  étrangère.  Si  les  produits  étrangers 
parviennent  à  se  faire  jour  au  moyen  de  quelque  issue,  à  l'instant  des  cris  d'alarme 
se  font  entendre,  et  les  chambres  sont  mises  en  demeure  d'y  pourvoir.  C'est  d'un 
côté  l'agriculture  qui  se  plaint,  de  l'autre  c'est  la  manufacture  qui  s'impose,  et  le 
gouvernement  n'a  ni  la  force  de  combattre  ces  exigences  ni  les  moyens  de  résister 
à  ces  intérêts  coalisés.  Les  voix  industrielles  et  agricoles  forment,  dans  le  par- 
lement, une  masse  compacte  qui  est  plus  puissante  que  la  raison ,  plus  forte  que 
la  justice. 

Ce  régime  funeste  à  la  richesse  du  pays  est  donc,  en  France,  la  charte  des  in- 
dustries; elles  ont  toutes  le  droit  d'en  invoquer  le  bénéfice.  Toutes,  non  ;  il  en  est 
une  qui  seule  est  mise  hors  la  loi  :  c'est  l'industrie  maritime.  Pendant  que 
les  autres  ont  un  privilège  absolu  sur  le  marché  français,  celle-ci  n'y  figure  qu'en 
parasite  et  sur  un  plan  secondaire.  On  semble  avoir  tout  fait  pour  elle  quand  on 
lui  a  gardé,  comme  terrain  réservé,  la  navigation  coloniale  et  les  pêches  lointaines. 
Ce  sont  là  des  hochets  avec  lesquels  on  l'amuse.  Et  cependant  quelle  industrie 
serait  autant  que  la  marine  fondée  à  demander  un  privilège  plus  ample?  Elle  n'est 
pas  seulement  un  intérêt,  elle  est  une  gloire  pour  la  France. 

Si  donc  toute  industrie  nationale  exerce  une  revendication  sur  ce  qui  la  touche 
dans  l'activité  du  pays,  il  existe  pour  l'industrie  maritime  un  contingent  naturel 
dans  le  transport  de  toutes  les  matières  premières  qui  servent  à  l'aliment  de  notre 
marché,  au  travail  de  nos  usines  et  de  nos  manufactures.  C'est  un  magnifique 
lot,  si  on  veut  le  lui  restituer  :  1,357,789  tonneaux  de  marchandises  que  le  pa- 
villon étranger  importe,  à  son  détriment,  dans  nos  havres  et  nos  ports  de  mer!  Le 
régime  de  la  protection  n'en  vaudrait  pas  mieux  pour  cela;  il  ajouterait  une  mesure 
fâcheuse  à  une  série  d'actes  et  d'institutions  déplorables,  mais  du  moins  il  serait 
conséquent,  il  ne  reculerait  pas  devant  le  principe  qu'il  a  posé. 

Eh  bien!  cette  réparation,  qui  ne  serait  autre  chose  que  le  mal  dans  le  mal,  ne 
nous  est  pas  même  permise.  Notre  action  est  libre  à  l'égard  de  toutes  les  autres 
industries  ;  pour  l'industrie  maritime,  elle  ne  l'est  pas.  Nous  sommes  liés  vis-à-vis  de 
deux  grandes  puissances,  l'Angleterre  et  les  États-Unis,  parce  que  l'on  nomme  des 
traités  de  réciprocité.  Ce  sont  autant  de  servitudes  pour  nous,  et  des  servitudes 
sans  compensations.  Dans  des  pactes  de  ce  genre,  ce  que  l'on  nomme  réciprocité 
est  une  pure  fiction;  tout  l'avantage  reste  à  celle  des  deux  puissances  dont  la  na- 
vigation s'exerce  dans  les  termes  les  moins  coûteux.  Or,  comme,  en  France,  les 
éléments  de  la  navigation,  tels  que  l'achat  du  navire,  les  salaires  des  équipages, 
les  frais  d'armement  et  d'avitaillement,  s'élèvent  à  un  taux  excessif  et  supérieur  à 
celui  des  autres  nations  maritimes,  il  s'ensuit  que  tout  traité  de  réciprocité  équi- 
vaut, pour  nous,  à  un  traité  d'abdication,  et  qu'au  lieu  de  consentir  à  un  acte  de 
convenance  mutuelle,  nous  nous  résignons  sciemment  ou  involontairement  à  un 
véritable  sacrifice. 

Quand  cet  empêchement  n'existerait  pas,  à  l'instant  même  il  s'en  manifesterait 


DE    LA    MARINE    FRANÇAISE.  549 

un  autre.  Le  transport  des  matières  premières  ne  pourrait  être  rendu  à  notre  pa- 
villon sans  qu'à  l'instant  même  le  prix  ne  s'en  accrût  par  suite  d'une  navigation 
plus  coûteuse.  Or,  ces  matières  défraient  le  travail  des  autres  industries,  de  celles 
précisément  que  la  protection  couvre  d'une  manière  efficace.  Il  serait  naturel 
qu'elles  subissent  la  loi  qu'elles  ont  faite  et  dont  elles  jouissent.  Eh  bien!  non; 
aussi  ardemment  qu'elles  se  réclament  de  ce  régime  quand  il  les  sert,  elles  le  re- 
pousseraient s'il  devait  leur  nuire;  et  comme  la  marine  n'est  pas  partie  intégrante 
dans  leurs  intérêts  coalisés,  comme  elle  ne  tient  pas  beaucoup  de  place  dans  la 
chambre  et  dans  le  corps  électoral ,  elle  serait  sacrifiée  sans  pitié.  Aussi  bien  ce 
serait  une  expérience  trop  chanceuse  pour  la  fortune  du  royaume  que  d'ajouter  un 
contre-fort  de  plus  à  cette  muraille  de  Chine  dont  on  l'entoure.  Il  vaut  mieux  ne 
pas  insister  sur  un  pareil  moyen  ,  comme  aussi  sur  les  combinaisons  mixtes  qui 
auraient  pour  objet  d'exclure  de  nos  transports  ce  que  l'on  nomme  le  tiers-pavil- 
lon. Cependant  il  est  assez  étrange  de  voir  que  le  régime  de  la  protection  ne  con- 
sente à  déserter  son  propre  terrain  que  pour  frapper  la  marine,  c'est-à-dire  l'une 
des  forces  vives  du  pays,  l'un  de  ses  moyens  de  défense.  L'inconséquence  pourrait 
être  plus  heureuse  et  mieux  placée. 

En  attendant,  la  marine  marchande  est  atteinte  d'un  mal  profond,  qui  l'empor- 
tera si  l'on  n'y  prend  garde.  Peu  à  peu  le  commerce  déserte  les  expéditions  loin- 
taines, où  il  trouve  des  rivaux  plus  heureux  et  plus  hardis.  A  peine  mainlient-il 
un  système  d'opérations  languissantes  sur  trois  ou  quatre  points  du  globe  où  notre 
pavillon  jouit  d'un  privilège  exclusif.  Partout  où  il  rencontre  la  concurrence  étran- 
gère, il  ne  peut  tenir  et  cède  au  premier  choc.  C'est  le  fruit  d'un  régime  qui 
énerve  nos  forces  en  nous  tenant  repliés  sur  nous-mêmes;  c'est  la  conséquence 
nécessaire  de  ces  théories  intéressées  qui  s'obstinent  à  considérer  le  marché  inté- 
rieur comme  l'unique  théâtre  de  l'activité  et  l'instrument  exclusif  de  la  prospérité 
nationale.  Avec  de  telles  règles  de  conduite,  non-seulement  un  peuple  est  mis  au 
ban  des  nations,  mais  il  perd  encore  ses  qualités  les  plus  brillantes,  le  ressort  que 
donne  l'habitude  des  expéditions  lointaines,  enfin  cet  esprit  d'entreprises  qui  a 
livré  l'univers  comme  une  proie  à  la  domination  ou  à  l'activité  de  la  race  saxonne. 

Ces  problèmes,  auxquels  tant  d'intérêts  sont  liés,  auraient  pu  tenir  une  place 
dans  le  projet  de  réorganisation  de  nos  forces  de  mer.  C'est  là  vraiment  que  se 
trouve  la  partie  vivante  de  la  marine.  Si,  pendant  que  l'on  demande  aux  chambres 
les  moyens  de  restaurer  et  d'accroître  le  mobilier  naval,  on  laisse  s'en  aller  et  dé- 
périr les  grandes  réserves  où  nos  flottes  vont  puiser,  il  pourra  arriver  qu'un  jour 
on  ait  trop  de  vaisseaux  en  proportion  des  hommes  propres  à  ce  service.  Peut-être 
alors  verra-t-on  mieux  que,  pour  qu'un  peuple  donne  la  mesure  de  ses  aptitudes 
naturelles,  il  est  nécessaire  de  laisser  plus  de  jeu  à  son  essor  et  de  briser  les  en- 
traves dans  lesquelles  son  activité  s'amollit  et  s'éteint.  Au  milieu  d'un  réseau  de 
privilèges,  on  a  fait  de  la  marine  une  exception,  c'est-à-dire  qu'on  l'a  appelée  à 
lutter  en  l'énervant;  elle  porte  la  peine  de  ce  triste  régime.  Puisque  les  autres  in- 
dustries ne  veulent  pas  l'admettre  nu  partage  de  leurs  privilèges,  qu'elles  rentrent 
avec  elle  dans  la  voie  de  la  liberté.  Il  n'y  a  de  vérité  que  dans  ce  dernier  moyeu,  et 
de  justice  que  dans  l'alternative. 

Ces  réserves  nous  mettent  plus  à  l'aise  pour  indiquer  ce  qui,  dans  le  projet 
actuel,  nous  paraît  mériter  un  dernier  et  sincère  éloge.  En  présentant  une  loi  qui 
atteste  le  désir  d'assurer  à  notre  marine  une  situation  digne  d'elle  et  du  pays,  le 
ministre  n'a  pas  seulement  rempli  un  devoir  vis-à-vis  d'une  arme  à  laquelle  il  ap- 


I   »0  DE    LA    MARINE    FRANÇAISE. 

partient  et  qu'il  a  honorée;  il  a  fait  encore  un  acte  de  courage.  C'est  triste  à  dire, 
et  pourtant  c'est  ainsi.  Tout  ce  qui  ressemble  à  de  l'initiative,  à  une  altitude  plus 
forte,  a  le  privilège  d'exciter  ici  des  préventions,  ailleurs  de  l'ombrage.  Le  bruit 
qui  s'est  fait  en  1840  a  rendu  les  oreilles  si  délicates,  qu'on  ne  soutfre  plus  rien  de 
ce  qui  peut  les  blesser.  On  veut  s'épargner  jusqu'à  l'ombre  d'un  reproche,  d'une 
réclamation.  Il  faut  savoir  gré  à  M.  de  Mackau  de  ne  pas  s'être  laissé  arrêter  par 
des  scrupules  pareils  dans  les  propositions  qu'il  a  soumises  aux  chambres.  Avec 
plus  de  liberté,  il  eût  sans  doute  entrepris  davantage  ;  c'est  déjà  beaucoup  qu'il  ait 
pu  montrer  la  volonté  d'agir  pendant  qu'il  n'avait  autour  de  lui  que  des  exemples 
d'inertie.  En  résumé,  si  le  projet  de  loi  dont  les  chambres  sont  saisies  ne  va  pas 
jusqu'à  la  limite  de  nos  besoins,  s'il  n'a  pas  toute  la  grandeur  qu'on  aime  à  rêver 
pour  un  pays  comme  la  France,  il  a  du  moins,  comparé  à  ce  qui  se  fait,  le  caractère 
d'une  heureuse  exception.  C'est  un  gage  donné  à  l'avenir;  c'est  un  premier  pas 
dans  une  voie  meilleure.    . 

Louis  Reybaud. 


LA 


FAUSSE  CONVERSION 


OU 


BON  SANG  NE  PEUT  MENTIR. 


(Un  salon.) 
SCENE  PREMIÈRE. 

FLORINE, 

Mes  chers  seigneurs,  je  ne  puis  que  vous  répéter  ce  que  je  vous  ai  déjà  dit,  — 
ma  maîtresse  n'y  est  pas. 

LE  DUC. 

Ceci  est  de  la  dernière  fausseté,  je  l'ai  vue  en  descendant  de  ma  chaise,  —  le 
front  appuyé  à  la  vitre  de  sa  fenêtre. 

LE  CHEVALIER. 

Je  ne  croirai  qu'elle  n'y  est  pas  que  si  elle  vient  nous  le  dire  elle-même. 

LE  DUC. 

Nous  prend-elle  pour  des  créanciers,  ou   pour  des  hommes  de  lettres  qui 
viennent  lui  offrir  des  dédicaces? 

M.  DE  VAUDORÉ. 

Nous  ne  sommes  pas  des  drôles  et  des  maroufles  sans  consistance;  —  cette 


552  LA    FAUSSE    CONVERSION. 

consigne  ne  nous  regarde  pas.  —  Messieurs,  vous  n'avez  pas  la  vraie  manière  d'in- 
terroger les  soubrettes.  {Il  tire  sa  bourse.)  —  Tiens,  Florine,  sois  franche,  ta  maî- 
tresse est  chez  elle. 

FLORINE. 

Oui,  monsieur. 

M.  DE  VAUDORÉ. 

Je  savais  bien,  moi,  que  je  la  ferais  parler. 

LE  CHEVALIER. 

Voilà  qui  est  féroce  de  se  celer  de  la  sorte  à  des  amis  tels  que  nous,  qui  n'avons 
jamais  manqué  un  de  ses  soupers.  —  Quelle  ingratitude! 

M.  DE  VAUDORÉ. 

Fais-nous  entrer,  petite. 

FLORINE. 

Votre  éloquence  est  bien  persuasive,  monsieur;  mais  je  me  vois,  bien  à  regret, 
forcée  de  garder  votre  bourse  sans  vous  ouvrir  la  porte. 

M.  DE  VAUDORÉ. 

Ah  çà  !  mais,  —  Florine,  tu  es  pire  que  Cerbère  :  tu  prends  le  gâteau,  et  tu  ne 
laisses  point  passer. 

FLORINE. 

Je  connais  mes  devoirs. 

LE  DUC. 

Puisque  les  choses  en  sont  là,  je  suis  décidé  à  faire  le  siège  de  la  maison  ;  je  vais 
établir  un  pétard  sous  la  porte  ou  pousser  une  mine  jusque  dans  l'alcôve  de 
Célinde.  Je  sais  où  elle  est,  Dieu  merci! 

FLORINE. 

Monsieur  le  duc  est  un  homme  terrible! 

m.  de  vaudoré,  à  part. 

J'ai  bien  envie  de  retourner  faire  ma  cour  à  la  Rosimène;  —  il  est  vrai  qu'elle 
m'a  reçu  fort  durement.  —  Être  chassé,  ou  ne  pas  être  admis,  les  chances  sont 
égales;  — je  reste.  — Mon  Dieu,  qu'en  ce  siècle  de  corruption  il  est  difficile  d'avoir 
une  affaire  de  cœur! 

le  chevalier. 

Allons,  Florine,  ne  nous  tiens  pas  rigueur,  il  n'est  pas  dans  tes  habitudes  d'être 
cruelle. 

FLORINE. 

Vous  aimez  vous  faire  répéter  les  choses  :  —  ma  maîtresse  est  chez  elle,  c'est 
vrai,  mais  c'est  comme  si  elle  n'y  était  pas.  Madame  ne  veut  recevoir  personne,  ni 
aujourd'hui,  ni  demain,  ni  après;  c'est  une  chose  résolue;  nous  voulons  vivre 
désormais  loin  du  bruit  et  du  monde,  dans  une  solitude  inaccessible. 

LE  DUC 

Traderi-dera,  —  nous  y  mettrons  bon  ordre;  nous  n'avons  pas  envie  de  mourir 


LA    FAUSSE    CONVERSION.  OOÔ 

d'ennui  tout  vifs.  Nous  poursuivrons  Célinde  jusqu'au  fin  fond  de  sa  Thébaïde. — 
Que  diable,  après  avoir  montré  à  ses  amis  un  si  joli  visage  pétri  de  lis  et  de  roses, 
on  ne  leur  fait  pas  baiser  une  figure  de  bois  de  chêne  éloilée  de  clous  d'acier. 

LE  COMMANDEUR. 

Célinde,  la  perle  de  nos  soupers!  Célinde  qui  trempait  si  gaillardement  ses 
jolies  lèvres  roses  dans  la  mousse  du  vin  de  Champagne  moins  pétillant  qu'elle! 

LE  MARQUIS. 

Célinde  qui  chantait  si  bien  les  couplets  au  dessert,  qui  nous  amusait  tant! 
Célinde,  ce  sourire  de  notre  joie,  cette  étoile  de  nos  folles  nuits! 

LE  CHEVALIER. 

Elle  se  retire  du  monde. 

LE  DUC. 

Elle  se  fait  ermite  et  vertueuse. 

LE  CHEVALIER. 

C'est  ignoble. 

LE  DUC 

C'est  monstrueux. 

M.  DE  VAUDORÉ. 

Que  faites- vous  donc  ainsi,  claquemurées?  A  quoi  passez-vous  votre  temps? 

FLORINE. 

Nous  lisons  le  Contrat  social,  et  nous  étudions  la  philosophie. 

LE  COMMANDEUR. 

Je  gage  que  votre  philosophie  a  des  moustaches  et  des  éperons. 

LE  MARQUIS. 

Célinde  est  amoureuse  d'un  nègre  ou  d'un  poète,  pour  le  moins. 

LE  DUC. 

Quelque  espèce  de  ce  genre. 

LE  CHEVALIER. 

Fi  donc!  Célinde  est  une  fille  qui  a  des  sentiments  et  qui  n'aime  qu'en  bon 
lieu;  c'est  un  caprice  qui  ne  peut  durer. 

LE  COMMANDEUR. 

Comment  allons-nous  faire  pour  nous  ruiner? 

LE  MARQUIS. 

Elle  avait  une  fantaisie  inventive  à  dessécher  en  un  an  la  plus  riche  veine  des 
mines  du  Pérou.  Il  faudra  maintenant  trouver  nous-mêmes  la  manière  de  dépenser 
notre  argent.  Son  absence  se  fait  cruellement  sentir.  Vous  n'allez  pas  me  croire, 
tant  c'est  ridicule,  mais  il  y  a  plus  de  quinze  jours  que  je  n'ai  rien  emprunté  ;  je  ne 
sais  que  faire  de  mes  richesses.  Tiens,  duc,  veux-tu  que  je  te  prête  mille  louis  ? 


iï'Ôi  LA    FAUSSE    CONVERSION. 

LE  DUC. 

Merci  ;  je  joue  du  soir  au  matin  pour  me  préserver  d'une  congestion  pécuniaire. 

LE  MARQUIS. 

II  faut  y  prendre  garde,  c'est  grave.  Vois  plutôt  ce  gros  financier,  il  est  bourré 
d'écus,  de  louis,  de  doublons  et  de  quadruples  que  son  gilet  mordoré  a  toutes  les 
peines  du  monde  à  contenir,  il  va  éclater  un  de  ces  jours,  il  mourra  d'or  fondu. 

LE  DOC. 

Il  n'y  avait  que  Célinde  pour  empêcher  de  pareils  malheurs. 

LE  CHEVALIER. 

Qu'allons-nous  faire  aujourd'hui? 

LE  DUC. 

Ma  foi,  je  ne  sais,  mon  cher  ;  je  m'étais  arrangé  dans  l'idée  de  passer  ma  soirée 
chez  Célinde.  Du  diable  si  j'imagine  rien. 

LE  COMMANDEUR. 

Parbleu  !  restons.  Si  Célinde  ne  veut  pas  y  êlre,  ce  n'est  pas  notre  faute.  Nous 
sommes  ici  un  peu  chez  nous  d'ailleurs. 

LE  DUC. 

J'ai  donné  la  maison. 

LE  COMMANDEUR. 

Moi,  l'ameublement. 

LE  MARQUIS. 

Moi,  la  livrée  et  les  équipages. 

LE  CHEVALIER. 

Nous  sommes  ici  en  hôtel  garni.... 

TOUS. 

Par  nous. 

LE  COMMANDEUR. 

Restons-y. 

LE  CHEVALIER. 

Voilà  des  cartes;  faisons  un  whist. 

FLORINE. 

Y  pensez-vous,  messieurs?  —  Vous  oubliez  que  vous  n'êtes  pas  chez  vous. 

LE  DUC. 

Au  contraire,  ma  belle,  nous  nous  en  souvenons.  —  A  combien  la  fiche, 
monsieur  le  chevalier? 

LE  CHEVALIER. 

A  un  louis,  pour  commencer. 

FLORINE. 

Messieurs,  de  grâce 


LA    FAUSSE    CONVERSION.  555 

LE  CHEVALIER. 

Si  tu  dis  un  mot  de  plus,  Florine,  l'on  te  fera  embrasser  M.  de  Vaudoré,  qui 
est  aujourd'hui  dans  un  de  ses  beaux  jours  de  laideur. 

FLORINE. 

Je  vous  cède  la  place,  et  vais  informer  ma  maîtresse  de  ce  qui  se  passe. 

LE  DUC. 

Ce  serait  vraiment  un  meurtre  de  laisser  prendre  a  une  aussi  jolie  fille  que 
Célinde  des  habitudes  sauvages  et  gothiques;  mainlenons-la  malgré  elle  dans  la 
bonne  route,  et  ne  lui  laissons  pas  perdre  les  traditions  de  la  belle  vie  élégante. 

LE  CHEVALIER. 

La  voici  elle-même;  notre  obstination  a  produit  son  effet. 

SCENE  II. 

Les  mêmes  ,  CÉLINDE. 

LE  DUC. 

Ma  toute  belle,  vous  voilà  donc  enfin  :  vous  voyez  ici  un  duc,  un  marquis,  un 
commandeur,  un  chevalier,  et  même  un  financier,  qui  se  meurent  de  votre 
absence.  D'où  vous  vient  cette  cruauté  tout  à  fait  hyrcanienne,  qui  vous  rend 
insensible  aux  soupirs  de  tant  d'adorateurs?  —  Ce  pauvre  chevalier  en  a  perdu  le 
peu  de  sens  qu'il  avait;  il  se  néglige,  ne  se  fart  plus  friser  que  trois  fois  par 
jour,  et  porte  la  même  montre  toute  une  semaine.  —  C'est  un  homme  perdu. 

CÉLINDE. 

Monsieur,  cessez  vos  plaisanteries, — je  ne  suis  pas  d'humeur  à  les  souffrir,  —  et 
dites-moi  pourquoi  vous  restez  chez  moi  de  force  et  malgré  mes  ordres?  Est-ce 
parce  que  je  suis  danseuse  et  que  vous  êtes  duc? 

LE  DUC. 

La  violence  de  mon  désespoir  m'a  rendu  impoli.  Je  n'avais  pas  d'autre  moyen  ; 
je  l'ai  pris. 

LE  CHEVALIER. 

Vous  manquez  à  tout  Paris. 

LE  COMMANDEUR. 

L'univers  est  fort  embarrassé  de  sa  personne  et  ne  sait  que  devenir. 

LE  DUC. 

Si  vous  saviez  comme  Vaudoré  devient  stupide,  depuis  qu'il  ne  vous  voit  plus! 

CÉLINDE. 

Vous  voulez  absolument  que  je  quitte  la  place.  Cette  obstination  est  étrange 
vouloir  visiter  les  gens  en  dépit  d'eux  ! 


556  LA    FAUSSE    CONVERSION. 

LE  COMMANDEUR. 

Méchante!  est-ce  que  l'on  peut  vivre  sans  vous? 

CÉLINDE. 

Je  vous  assure  que  je  n'ai  pas  la  moindre  envie  de  vous  voir,  et  que  je  ne  force- 
rai jamais  votre  porte.  —  Retirez-vous,  de  grâce  :  c'est  le  seul  plaisir  que  vous 
puissiez  me  faire. 

m.  de  vaudoré,  à  part. 

Oh!  le  petit  démon!  —  Décidément  je  ne  lui  parlerai  pas  de  ma  flamme,  et  je 
garderai  pour  une  occasion  meilleure  ce  petit  quatrain  galant  écrit  au  dos  d'une 
traite  de  cinquante  mille  écus  que  j'avais  apportée  tout  exprès  dans  ma  poche. — 
Je  crois,  en  vérité,  que  la  Rosimène  est  encore  d'humeur  moins  revêche.  Il  me 
prend  je  ne  sais  quelles  envies  d'y  retourner. 

LE  CHEVALIER. 

Cela  n'est  pas  aimable.  —  Nous  traiter  ainsi,  nous,  vos  meilleurs  amis! 

CÉLINDE. 

Vous  n'êtes  pas  mes  amis,  —  je  l'espère,  —  quoique  vous  remplissiez  ma 
maison.  Mes  jours  couleront  désormais  dans  la  retraite.  Je  ne  veux  plus  voir  per- 
sonne. 

LE  DUC. 

Personne,  à  la  bonne  heure;  mais  moi,  je  suis  quelqu'un. 

CÉLINDE. 

Laissez-moi  vivre  à  ma  guise.  Oubliez-moi,  cela  ne  vous  sera  pas  difficile.  Assez 
d'autres  me  remplaceront  :  vous  avez  Daphné,  Laurina,  Lindamire,  —  tout 
l'Opéra,  toute  la  Comédie.  On  vous  recevra  à  bras  ouverts.  —  Je  vous  ai  assez 
amusés  ;  j'ai  assez  chanté,  assez  dansé  à  vos  fêtes  et  à  vos  soupers;  que  me  voulez 
vous?  Vous  avez  eu  ma  gaieté,  mon  sourire,  ma  beauté,  mon  talent.  —  Que  ne 
puis-je  vous  les  reprendre  !  —  Vous  avez  cru  payer  tout  cela  avec  quelques  poi- 
gnées d'or.  Ennuyez-vous  tant  qu'il  vous  plaira,  que  m'importe?  D'ailleurs,  je  ne 
vous  amuserais  guère,  mon  caractère  a  changé  totalement.  J'ai  senti  le  vide  de 
cette  frivolité  brillante.  —  Pour  avoir  trop  connu  les  autres,  le  goût  des  plaisirs 
simples  m'est  venu.  Je  veux  réfléchir  et  penser,  c'est  assez  vous  dire  qu'il  ne  peut 
plus  y  avoir  rien  de  commun  entre  nous. 

LE  CHEVALIER. 

C'est  Célinde  qui  parle  ainsi  ? 

CÉLINDE. 

Oui,  moi.  —  Qu'y  a-t-il  donc  là  de  si  étonnant?  Cela  ne  me  plaît  plus  de  rire, 
je  ne  ris  plus.  Je  ne  veux  voir  personne,  —  je  ferme  ma  porte,  voilà  tout. 

LE  COMMANDEUR. 

Quel  caprice  singulier  que  d'éteindre  au  moment  de  son  plus  vif  éclat  un  des 
astres  les  plus  lumineux  du  ciel  de  l'Opéra  ! 


LA    FAUSSE     CONVERSION.  5a7 

CÉLINDE. 

Rien  n'est  plus  simple  :  je  vous  divertis  et  vous  ne  me  divertissez  pas.  Croyez- 
vous,  monsieur  le  duc,  qu'il  soit  si  agréable  de  voir  toute  une  soirée  M.  le  mar- 
quis, renversé  dans  un  fauteuil,  dandiner  une  de  ses  jambes,  tirer  de  sa  poehe 
un  petit  miroir,  et  se  faire  à  lui-même  les  mines  les  plus  engageantes? 

LE  DDC. 

En  effet,  ce  n'est  pas  fort  gai. 

CÉLINDE. 

Et  vous,  chevalier,  trouvez-vous  que  M.  le  duc,  qui  ne  fait  que  parler  de  sa 
meute,  de  ses  chevaux  et  de  ses  équipages,  et  qui  est  sur  tout  ce  qui  regarde 
l'écurie  d'une  profondeur  à  désespérer  un  palefrenier  anglais,  soit  réellement  un 
personnage  fort  récréatif9 

LE  CHEVALIER. 

C'est  vrai  que  la  conversation  n'est  pas  le  fort  de  ce  pauvre  duc. 

CÉLINDE. 

Commandeur,  vous  n'êtes  plus  que  l'ombre  de  vous-même;  votre  principal 
mérite  consiste  à  être  grand  mangeur  et  grand  buveur;  vous  n'êtes  pas  un 
homme,  vous  êtes  un  estomac;  vous  avez  baissé  d'un  dindon,  et  six  bouteilles 
seulement  vous  troublent  la  cervelle  ;  vous  vous  endormez  après  dîner, — dormez 
chez  vous. 

M.  DE   VAUDORÉ. 

Que  les  apparences  sont  trompeuses!  moi  qui  la  croyais  si  douce  et  si  char- 
mante! 

CÉLINDE. 

Quant  à  M.  de  Vaudoré,  c'est  un  sac  d'écus  avec  un  habit  et  un  jabot;  —  qu'on 
le  serre  dans  un  coffre-fort,  c'est  sa  place. 

TOUS. 

Bien  dit,  bien  dit;  elle  a  toujours  de  l'esprit  comme  un  diable. 

LE  DUC 

Vous  ne  voulez  pas  venir  à  Marly? 

CÉLINDE. 

Non. 

LE  CHEVALIER. 

Au  concert  de  musique  qui  se  donne  aux  Menus,  et  où  l'on  entendra  ce  fameux 
chanteur  étranger? 

CÉLINDE. 

Non,  vous  dis-je. 

LE  COMMANDEUR. 

Il  vient  de  m'arriver  du  Périgord  certaines  maîtresses  truffes  qui  ne  seraient  pas 
méchantes,  arrosées  d'un  petit  vin  que  j'ai,  —  dans  un  coin  de  ma  cave  connu  de 
moi  seul  ;  —  venez  souper  avec  nous. 

tome  i.  58 


5o8  LA    FAUSSE    CONVERSION. 

CÉLINDE. 

Non,  non,  mille  fois  non  ;  je  ne  veux  plus  vivre  que  de  fraises  et  de  crème  ;  tous 
vos  mets  empoisonnés  ne  me  tentent  pas. 

LE  COMMANDEUR. 

Des  mets  empoisonnés,  —  des  truffes  de  premier  choix  !  Ne  répétez  pas  ce  que 
vous  venez  de  dire,  ou  vous  seriez  perdue  de  réputation.  Pour  que  vous  teniez  de 
semblables  propos,  il  faut  qu'il  se  soit  passé  quelque  cbose  d'étrange  dans  votre 
esprit.  Vous  avez  lu  de  mauvais  livres,  ou  vous  êtes  amoureuse,  —  ce  qui  est  de 
pauvre  goût,  et  bon  seulement  pour  les  couturières. 

célinde,  à  -part. 

Ils  ne  s'en  iront  pas.  —  S'ils  se  rencontraient  avec  Saint-Albin! 

le  duc. 

Vous  brûlez  d'un  amour  épuré  pour  quelqu'un  de  naissance  ambiguë  que  vous 
n'osez  produire,  —  un  courtaud  de  boutique,  un  soldat,  un  barbouilleur  de 
papier.  Prenez-y  garde,  Célinde,  vous  ne  pouvez  descendre  plus  bas  que  les  barons. 
—  Il  faut  être  duchesse  ou  reine  pour  se  permettre  le  caprice  d'un  laquais  ou 
d'un  poète,  sans  que  cela  tire  à  conséquence.  —  Voilà  ce  que  j'avais  à  vous  dire 
dans  votre  intérêt.  Maintenant  je  vous  abandonne  à  votre  malheureux  sort.  — 
Messieurs,  puisque  Célinde  est  si  peu  hospitalière  aujourd'hui,  venez  passer  la 
nuit  chez  moi.  —  Nous  boirons,  et,  au  dessert,  Lindamire  et  Rosimène  danseront 
sur  la  table  un  pas  nouveau  avec  accompagnement  de  verres  cassés.  —  Madame, 
je  mets  mes  regrets  à  vos  pieds. 

M.  DE  VAUDORÉ. 

J'avais  pourtant  bien  envie  de  lui  glisser  mon  quatrain. 

SCENE  III. 

CÉLINDE. 

Partis  enfin!  cela  a  été  difficile. —  Ils  avaient  ici  leurs  habitudes;  ils  étaient  à 
l'aise  comme  chez  eux,  plus  que  chez  eux.  —  Une  danseuse,  une  fille  de  théâtre, 
cela  ne  gêne  pas.  —  C'est  comme  un  chat  familier,  une  levrette  qui  joue  par  la 
chambre.  —  Ah  !  mes  chers  marquis,  je  vous  hais  de  toute  mon  âme.  —  Étaient-ils 
naïvement  insolents!  quel  ton  de  maîtres  ils  prenaient!  ils  se  seraient  volontiers 
passés  de  moi  dans  ma  maison;  —  mais  où  avais-je  la  tête,  où  avais-je  le  cœur, 
de  ne  point  voir  cela,  de  ne  m'en  être  aperçue  qu'aujourd'hui?  —  Us  ont  toujours 
été  ainsi  ;  —  moi  seule  suis  différente  :  Célinde  la  danseuse,  Célinde  la  folle  créa- 
ture. —  la  perle  des  soupers,  comme  ils  disent,  Célinde  n'est  plus;  —  il  est  né  en 
moi  une  nouvelle  femme. —  Depuis  que  j'ai  lu  les  œuvres  du  philosophe  de  Genève, 
mes  yeux  se  sont  dessillés.  Je  n'avais  jamais  aimé.  Je  n'avais  pas  rencontré  Saint- 
Albin,  ce  jeune  homme  à  l'âme  honnête,  au  cœur  enthousiaste,  épris  des  charmes 
de  la  vertu  et  des  beautés  de  la  nature,  qui  chaque  soir,  après  l'Opéra,  déclame 
si  étoquemment  dans  mon  boudoir  contre  la  corruption  des  villes, et  fait  de  si  char- 
mants tableaux  de  la  vie  innocente  des  pasteurs!  Quelle  sensibilité  naïve!  quelle 
fraîcheur  d'émotion  et  quelle  jolie  figure!  Non  ,  Saint-Preux  lui-même  n'est  pas 


LA    FAUSSE    CONVERSION.  OÔU 

plus  passionné.  —  S'ils  avaient  su ,  ces  marquis  imbéciles,  que  j'adore  un  jeune 
précepteur  portant  le  nom  tout  simple  de  Saint-Albin,  un  frac  anglais  et  des  che- 
veux sans  poudre,  ils  n'auraient  pas  assez  de  brocards,  assez  de  plaisanteries 

Mais  le  temps  presse...  C'est  ce  soir  que  je  dois  quitter  ces  lieux,  théâtre  de  ma 

honte J'ai  écrit  à  Francœur  que  je  rompais  mon  engagement.  Renvoyons  ces 

présents,  prix  de  coupables  faiblesses.  [Elle  sonne.)  Florine,  reporte  ces  bracelets 
à  M.  le  duc,  cette  rivière  au  chevalier. 

SCÈNE  IV. 

CÉLINDE,  SAINT-ALBIN. 

CÉLINDE. 

Enfin  !  —  J'ai  cru  que  vous  ne  viendriez  pas. 

SAINT- ALBIN. 

Il  n'est  pas  l'heure  encore. 

CÉLINDE. 

Mon  cœur  avance  toujours.  —  Personne  ne  vous  a  vu  ? 

SAINT-ALBIN. 

Personne.  La  ruelle  était  déserte. 

CÉLINDE. 

Ce  n'est  pas  que  je  rougisse  de  vous,  —  bien  que  vous  ne  soyez  ni  duc  ni  trai- 
tant; —  mais  je  crains  pour  mon  bonheur.  —  Nos  grands  seigneurs  blasés  ne  me 
pardonneraient  pas  d'être  heureuse. 

SAINT -ALBIN. 

Est-ce  qu'iis  vous  entourent  toujours  de  leurs  obsessions? 

CÉLINDE. 

Toujours.  —  Mais  j'ai  pris  mon  parti.  —  J'abandonne  pour  vous  la  gloire,  les 
planches,  la  fortune.  Je  quitte  le  théâtre. 

SAINT -ALBIN. 

Vous  renoncez  à  l'Opéra  ! 

LLLINDE. 

Cela  m'ennuie  de  vivre  dans  les  nuages  et  dans  les  gloires  mythologiques.  J'ab- 
dique; de  déesse,  je  redeviens  femme.  —  Je  ne  serai  plus  belle  que  pour  vous, 
monsieur. 

SAINT-ALBIN. 

Comment  reconnaître  une  pareille  marque  d'amour? 

CÉLINDE. 

Les  répétitions  ne  viendront  plus  déranger  nos  rendez-vous.  Nous  aurons  tout 
le  temps  de  nous  aimer. 


LA    FAUSSE     CONVERSION. 
SAINT-ALBIN. 

Oui,  ma  toule  belle...  Vingt-quatre  heures  par  jour,  ce  n'est  pas  trop. 

CÉLINDE. 

•Nous  vivrons  à  la  campagne,  tout  seuls,  daus  une  petite  maison  avec  des  contre- 
vents verts,  sur  le  penchant  d'un  coteau  exposé  au  soleil  levant;  nous  réaliserons 
l'idéal  de  Jean-Jacques.  Nous  aurons  deux  belles  vaches  suisses  truitées  que  je 
trairai  moi-même.  Nous  appellerons  notre  servante  Ketly,  et  nous  cultiverons  la 
vertu  au  sein  de  la  belle  nature. 

SAINT-ALBIN. 

Ce  sera  charmant.  Vous  m'avez  compris  ;  la  vie  pastorale  fut  toujours  mon  rêve. 

CÉLINDE. 

Le  dimanche ,  nous  irons  danser  sous  la  coudrette  avec  les  bons  villageois. 
J'aurai  un  déshabillé  blanc,  des  souliers  plats  et  un  simple  ruban  glacé  dans  mes 
cheveux. 

SAINT-ALBIN. 

Pourvu  que  vous  n'alliez  pas  vous  oublier  au  milieu  de  la  contredanse  et  faire 
quelque  pirouette  ou  quelque  gargouiliade. 

CÉLINDE. 

N'ayez  pas  peur.  J'aurai  bien  vite  désappris  ces  grâces  factices,  ces  pas  étudiés. 
J'étais  née  pour  être  bergère. 

SAINT-ALBIN. 

Labourer  la  terre,  garder  les  troupeaux,  c'est  la  vraie  destination  de  l'homme... 
—  Paris,  ville  de  boue  et  de  fumée,  que  ne  puis-je  te  quitter  pour  jamais! 

CÉLINDE. 

Fuyons  loin  d'une  société  corrompue. 

SAINT-ALBIN. 

J'aurais  cependant  bien  voulu  me  commander  une  veste  tourterelle  et  quelques 
babils  printaniers  assortis  à  noire  nouvelle  existence.  Ces  tailleurs  de  village  sont 
si  maladroits!  Mai!  qu'importe  au  bonheur  la  coupe  d'un  vêtement?  La  vertu  seule 
peut  rendre  l'homme  heureux. 

CÉLINDE. 

La  vertu accompagnée  d'un  peu  d'amour....   Venez,  cher  Saint-Albin;  ma 

voiture  nous  attend  au  bout  de  la  ruelle. 

SAINT-ALBIN. 

11  faudra  que  j'écrive  à  la  famille  doist  j'élève  les  enfants  d'après  la  méthode 
de  V  Emile  qu'une  nécessité  impérieuse  me  force  à  renoncer  à  ces  fonctions  phi- 
losophiques. 

CÉLINDE. 

Vous  aurez  peut-être  plus  tard  l'occasion  d'exercer  vos  talents  dans  notre  ermi- 
...   Ah!  Saint-Albin  ,  je  ne  serai   pas  mn  mère  dénaturée...  notre  enfant  ne 
sucera  pas  un  lait  mercenaire!  (Ils  sortent  ) 


LA    FAUSSE    CONVERSION.  ^fjî 

# 

SCENE  V. 

(Un  mois  après.  — Un  ermitage  près  de  Montmorency.) 

SAINT-ALBIN,  CËLINDE. 

SAINT-ALBIN. 

Comment  vous  habillerez-vous  pour  aller  à  cette  fête  champêtre?  Il  y  aura 
quelques  femmes  de  la  ville.  Mettrez-vous  vos  diamants  ? 

CÉLINDE. 

Les  fleurs  des  champs  formeront  ma  parure.  Je  ne  veux  pas  de  ces  ornements 
fastueux  qui  me  rappelleraient  ce  que  je  dois  oublier.  J'ai  renvoyé  les  écrins  à 
ceux  qui  me  les  avaient  donnés. 

SAINT-ALBIN. 

Sublime  désintéressement!  —  (A part.)  C'est  dommage,  j'aime  les  folles  bluettes 
que  les  belles  pierres  lancent  aux  feux  des  bougies.  —  (Haut.)  Et  vos  dentelles- 

CÉLINDE. 

Je  les  ai  vendues  et  j'en  ai  donné  l'argent  aux  pauvres.  Elles  se  seraient  déchi- 
rées aux  ronces  des  buissons,  aux  piquants  des  églantiers. 

SAINT-ALBIN. 

Des  dentelles  font  bien  au  bas  d'une  robe. 

CÉLINDE. 

Irai-je  traîner  des  falbalas  dans  la  rosée  des  prairies?  Un  fourreau  de  toile  an- 
glaise rayée  de  rose,  un  chapeau  de  paille  sur  l'oreille,  voilà  ma  toilette. 

SAINT-ALBIN. 

Il  faudra  vous  farder  un  peu  ;  je  vous  trouve  pâle. 

CÉLINDE. 

L'onde  cristalline  des  sources  suffira  pour  raviver  les  couleurs  de  mes  joues. 

SAINT-ALBIN. 

Je  suis  d'avis  pourtant  qu'une  touche  de  rouge  sous  l'œil  allume  le  regard,  et 

qu'une  assassine  posée  au  coin  de  la  lèvre  donne  du  piquant  à  la  physionomie 

Prendrez-vous  votre  sachet  de  peau  d'Espagne?  Ces  bons  villageois  ont  quelque- 
fois l'odeur  forte. 

CÉLINDE. 

La  violette  des  bois,  attiédie  sur  mon  cœur,  sera  notre  seul  parfum. 

SAINT-ALBIN. 

J'apprécie  la  violette;  mais  le  muse  et  l'eau  de  Portugal  ont  bien  leur  charme. 

CÉLINDE. 

Un  charme  perlide,  qui  enivre  el  qui  trouble..,  La  nature  repou 
raffinements. 


'*H>2  LA    FAUSSE    CONVERSION. 

SAINT-ALBIN. 

Vous  ferez  comme  vous  voudrez,  vous  serez  toujours  jolie. 

(Il  prend  son  chapeau.) 

CÉLINDE. 

Vous  sortez  encore? 

SAINT-ALBIN. 

Je  n'ai  pas  mis  les  pieds  dehors  depuis  un  siècle. 

CÉLINDE. 

Vous  êtes  resté  absent  hier  toute  la  journée. 

SAINT-ALBIN. 

Est-ce  hier  que  j'ai  été  à  Paris...  pour  ces  affaires  que  vous  savez?...  Il  me  sem- 
blait qu'il  y  avait  plus  longtemps. 

CÉLINDE. 

Ce  n'est  pas  galant,  ce  que  vous  dites  là. 

SAINT -ALBIN. 

Vous  avez  vraiment  un  mauvais  caractère.  J'ai  parlé  sans  intention....  Adieu,  je 
vais  faire  un  tour  de  promenade  et  méditer  au  fond  des  bois  sur  la  vraie  manière 
de  rendre  les  hommes  heureux. 

SCÈNE  VI. 

FLORINE,  CÉLINDE. 

FLORINE. 

Oh  !  la  méchante  bête  que  cette  vilaine  vache  rousse!  elle  a  enlevé  mon  bonnet 
d'un  coup  de  corne,  et  d'un  coup  de  pied  renversé  le  seau  de  lait  dans  rétable. 
Nous  n'aurons  pas  de  crème  pour  le  fromage,  et  il  faudrait  faire  deux  lieues  pour 
s'en  procurer  d'autre.  Vive  Paris,  pour  avoir  ce  qu'on  veut  ! 

célinde,  rêveuse. 
Il  doit  y  avoir  opéra  aujourd'hui. 

FLORINE. 

Oui,  et  la  Rosimène  danse  le  pas  de  madame  dans  les  Indes  galantes. 

CÉLINDE. 

La  Rosimène...  danser  mon  pas!  —  Une  créature  pareille...  tout  au  plus  bonne 
à  figurer  dans  l'espalier. 

FLORINE. 

Elle  a  tant  intrigué,  qu'elle  a  passé  premier  sujet. 

CÉLINDE. 

Qui  t'a  dit  cela?...  C'est  impossible. 


LA     FAUSSE    CONVERSION-  565 

FLORINE. 

Vous  savez  ce  jeune  peintre-décorateur  qui  me  trouvait  gentille,  je  l'ai  rencon- 
tré l'autre  jour  dans  le  bois  ;  il  m'a  proposé  de  faire  une  étude  d'arbre  d'après 
moi,  et,  pendant  que  je  posais,  il  m'a  raconté  toutes  les  histoires  des  coulisses. 

CÉLINDE. 

Mais  elle  n'est  pas  seulement  en  dehors;  elle  a  volé  deux  balustres  à  quelque 
balcon  pour  s'en  faire  des  jambes. 

FLORIN'E. 

M.  de  Vaudoré  fait  des  folies  pour  elle  :  il  lui  a  donné  un  hôtel  dans  le  fau- 
bourg, une  argenterie  magnifique  de  Germain,  et,  l'autre  jour,  elle  s'est  montrée  au 
Cours-la-Reiue  en  voiture  à  quatre  chevaux  soupe  de  lait,  avec  un  cocher  énorme 
et  trois  laquais  gigantesques  par  derrière.  Un  train  de  princesse  du  sang! 

CÉLINDE. 

C'est  une  horreur!  un  morceau  de  chair  taillé  à  coups  de  serpe! 

FLORINE. 

Quand  je  pense  que  madame,  qui  est  si  bien  faite,  s'est  ensevelie  toute  vive 
dans  un  affreux  désert  par  amour  pour  un  petit  jeune  homme,  assez  joli,  il  est 
vrai,  mais  sans  la  moindre  consistance — 

célinde  ,  effrayée. 
Florine,  Florine,  regarde! 

FLORINE. 

Qu'y  a-t-il  ? 

CÉLINDE. 

Un  crapaud  qui  est  entré  par  la  porte  ouverte,  et  qui  s'avance  en  sautelant  sur 
le  parquet. 

FLORINE. 

L'affreuse  bête!  avec  ses  gros  yeux  saillants,  il  ressemble  à  faire  peur  à  M.  de 
Vaudoré. 

CÉLINDE. 

Je  vais  m'évanouir;  Florine,  ne  m'abandonne  pas  dans  ce  péril  extrême. 

FLORINE. 

Où  sont  les  pincettes,  que  je  l'attrape  par  une  patte,  et  que  je  le  jette  délicate- 
ment par-dessus  le  mur? 

CÉLINDE. 

Prends  garde  qu'il  ne  te  lance  son  venin  à  la  figure. 

FLORINE. 

Ne  craignez  rien,  je  suis  brave.  Nous  voilà  débarrassées  de  ce  visiteur  importun. 

CÉLINDE. 

Je  respire.  Dans  les  descriptions  d'ermitages  et  de  chaumières,  les  auteurs  ne 
parlent  pas  de  crapauds  qui  veulent  se  glisser  dans  votre  intimité. 


564  LA    FAUSSE     CONVERSION. 

FLORINS. 

Je  l'ai  toujours  dit  à  madame,  que  les  auteurs  étaient  des  imbéciles.  La  cam- 
pagne est  faite  pour  les  paysans,  et  non  pour  les  personnes  bien  élevées. 

CÉLINDE. 

Grand  Dieu!  une  guêpe  qui  se  cogne  en  bourdonnant  contre  les  vitres!  Si  elle 
allait  me  piquer! 

florine  . 

Avec  deux  ou  trois  coups  de  mouchoir,  je  vais  tâcher  de  la  faire  tomber  à  terre, 
nous  l'écraserons  ensuite.  (Elle  tue  la  guêpe.) 

CÉLINDE. 

Quel  aiguillon  et  quelles  pinces  !  C'est  affreux  d'être  ainsi  poursuivie  par  les 
animaux  malfaisants;  hier,  j'ai  trouvé  une  araignée  énorme  dans  mes  draps. 

FLORINE. 

Il  faut  bien  que  les  champs  soient  peuplés  par  les  bêtes,  puisque  les  hommes 
comme  il  faut  sont  à  la  ville 

CÉLINDE. 

Il  me  semble  que  la  peau  me  cuit;  j'ai  peur  d'avoir  attrapé  un  coup  de  soleil, 
j'ai  arrosé  les  fleurs  dans  le  jardin  sans  fichu. 

FLORINE. 

La  peau  de  madame  est  toujours  d'une  blancheur  éblouissante. 

CÉLINDE. 

Tu  trouves? 

FLORINE. 

Ce  n'est  pas  comme  cette  Rosimène,  avec  son  teint  bis  et  sa  nuque  jaune.  Je 
voudrais  avoir  l'argent  qu'elle  dépense  en  blanc  de  perles  et  en  céruse. 

CÉLINDE. 

J'entends  les  sabots  de  Suzon  qui  accourt  en  toute  hâte.  Il  faut  qu'il  y  ait 
quelque  chose  d'extraordinaire.  (Entre  Suzon.) 

SUZON. 

Madame,  faites  excuse  d'entrer  comme  ça  tout  droit,  sans  dire  gare,  dans  votre 
belle  chambre  comme  dans  une  élable  à  pourceaux.  Il  y  a  là  un  beau  mosieu  qui 
voudrait  parler  à  vous. 

FLORINE. 

Fais  entrer  le  beau  monsieur. 

CÉLINDE. 

Non  !  non... 

FLORINE. 

Cela  nous  amusera.  —  Je  serais  si  contente  d'apercevoir  un  visage  humain. 


LA    FAUSSE     CONVERSION. 

SCÈNE  VII. 

CÉLINDE,  FLORINE,  LE  DUC. 

CÉLINDE. 


Ciel!  le  duc! 


FLORINE. 

Monseigneur!  quoi?  —  C'est  vous? 

LE    DUC. 

Moi-même...  charmante  sauvage,  je  vous  trouve  enfin;  voilà  trois  semaines  que 
mes  grisons  battent  la  campagne  pour  vous  déterrer. 

FLORINE. 

Le  fait  est  que  nous  étions  au  bout  du  monde. 

LE   DUC. 

Vous  me  haïssez  donc  bien,  mauvaise,  que  vous  vous  êtes  expatriée  pour  ne  me 
plus  voir.  A  propos,  voilà  l'écrin  que  vous  m'avez  renvoyé,  comme  si  j'étais  un  trai- 
tant. —  Un  homme  de  qualité  ne  reprend  jamais  ce  qu'il  a  donné. 

CÉLINDE. 

Monsieur! 

FLORINE. 

Il  n'y  a  que  les  gens  de  race  pour  avoir  de  ces  procédés-là. 

LE    DUC. 

Vous  aviez  un  caprice  pour  ce  petit  freluquet;  ce  n'était  pas  la  peine  de  vous 
enfuir  pour  cela.  —  Un  homme  d'esprit  comprend  tout.  Je  me  serais  arrangé  Je 
façon  à  ne  pas  rencontrer  Saint-Albin,  ou  plutôt  il  fallait  me  le  présenter.  Je  l'au- 
rais poussé  s'il  avait  eu  quelque  mérite.  Une  jolie  femme  peut  avoir  un  philosophe 
comme  elle  a  un  carlin,  cela  ne  tire  pas  à  conséquence. 

CÉLINDE. 

Saint-Albin  a  su  m'inspirer  l'amour  de  la  vertu. 

LE    DUC. 

Lui!  —  Je  n'en  voudrais  pas  dire  de  mal ,  car  j'aurais  l'air  d'un  rival  éconduit; 
mais  ce  cher  monsieur  n'est  pas  ce  qu'il  paraît  être,  comme  on  dit  dans  les  romans 
du  jour,  ou  je  me  trompe  fort. 

FLORINE. 

Je  suis  de  l'avis  de  M.  le  duc,  M.  Saint-Albin  a  des  allures  qui  ne  sont  p  is  claires 
pour  un  homme  patriarcal  et  bocager. 

CÉLINDE. 

Florine... 


')()('»  LA    FAUSSE    CONVERSION. 

LE    DUC. 

Ma  chère  Célinde,  je  vous  aime  plus  que  vous  ne  sauriez  le  croire  d'après  mon 
ton  léger  et  mes  manières  frivoles.  Je  ne  vous  ai  jamais  dit  de  phrases  alambiquées, 
— -  pourtant  j'ai  fait  pour  vous  des  sacrifices  devant  lesquels  reculeraient  bien  des 
amants  ampoulés  et  romanesques.  Sans  parler  de  deux  ou  trois  coups  d'épée  que 
j'ai  donnés  et  que  j'aurais  pu  recevoir,  —  pour  que  vous  puissiez  écraser  toutes 
vos  rivales,  pour  que  votre  vanité  féminine  ne  soulïrît  jamais,  j'ai  engagé  le  châ- 
teau de  mes  pères,  le  manoir  féodal  peuplé  de  leurs  portraits,  dont  les  yeux  fixes 
semblent  m'accabler  de  reproches  silencieux.  Les  juifs  ont  entre  leurs  sales  griffes 
les  nobles  parchemins,  les  chartes  constellées  de  sceaux  armoriés  et  d'empreintes 
royales;  mais  Célinde  a  pu  faire  ferrer  d'argent  ses  fringants  coursiers,  mais  sa 
beauté,  fleur  divine,  a  pu  s'épanouir  splendidement  au  milieu  des  merveilles  du 
luxe  et  des  arts;  ce  joyau  sans  prix  a  vu  son  éclat  doublé  par  la  richesse  de  la 
monture.  Et  moij  l'air  dédaigneux  et  le  cœur  ravi,  tout  en  ne  parlant  que  de  chiens 
et  de  chevaux  anglais,  j'ai  joui  de  ce  bonheur  si  doux  pour  un  galant  homme 
d'avoir  réparé  une  injustice  du  sort  en  faisant  une  reine....  d'opéra  de  celle  qui 
eût  dû  naître  sur  un  trône. 

FLORINE. 

Comme  monsieur  le  duc  s'exprime  avec  facilité,  bien  qu'il  n'emprunte  rien  au 
jargon  des  livres  à  la  mode!  —  Je  n'aime  pas  les  amoureux  qui  donneraient  leur 
vie  pour  leur  maîtresse,  et  qui  lui  refusent  cinquante  louis  ou  la  quittent  pour 
quelque  plat  mariage. 

CÉLINDE. 

Cher  duc,  ah  !  si  j'avais  pu  savoir...  Hélas!  il  est  trop  tard....  Saint-Albin  m'a- 
dore.... je  dois  finir  mes  jours  dans  cette  retraite....  loin  du  bruit,  loin  du  monde, 
loin  des  succès. 

LE  DUC. 

Renoncer  ainsi  à  l'art,  à  la  gloire,  à  l'espoir  de  se  faire  un  nom  immortel  pour 
un  grimaud  qui  vous  trompe,  j'en  suis  sûr...  Laisser  cette  grosse  Rosimène  faire 
craquer  sous  son  poids  les  planches  que  vous  effleuriez  si  légèrement  du  bout  de 
votre  petit  pied,  c'est  impardonnable!  Le  public  a  si  mauvais  goût,  qu'il  serait 
capable  de  l'applaudir. 

CÉLINDE. 

Le  parterre  prend  souvent  l'indécence  pour  la  volupté  et  la  minauderie  pour 
la  grâce. 

LE  DUC. 

Vous  n'auriez  qu'à  reparaître  pour  la  faire  rentrer  parmi  les  figurantes  à  vingt- 
cinq  sous  la  pièce  dont  elle  n'aurait  jamais  dû  sortir. 

CÉLINDE. 

Pourquoi  parler  de  cela,  puisque  mon  sort  est  à  jamais  fixé? 

LE  DUC 

Ce  sont  là  des  mots  bien  solennels  ! 

suzon,  une  lettre  à  la  main. 
Madame,  voilà  une  lettre  qu'un  petit  garçon  m'a  donnée  pour  vous. 


LA    FAUSSE     CONVERSION.  567 

CÉLINDE. 

C'est  l'écriture  de  Saint-Albin...  Qu'est-ce  que  cela  signifie?  Il  vient  de  sortir 
à  l'instant  :  que  peut-il  avoir  à  me  dire?  Je  tremble...  rompons  le  cachet.  —  Duc, 
vous  permettez? 

LE   DUC 

Comment  donc  ! 

CÉLINDE  lit. 
(C  Ma  CHÈRE  CÉLINDE  , 

»  Ce  que  j'avais  à  vous  dire  était  tellement  embarrassant,  que  j'ai  pris  le  parti 
»  de  vous  en  informer  par  une  lettre.  Vous  allez  m'appeler  perfide,  je  ne  fus 
»  qu'imprudent;  la  destinée  qui  s'acharne  sur  moi  ne  veut  pas  que  je  sois  heureux 
»  selon  le  vœu  de  mon  cœur.  —  Homme  simple  et  vertueux,  jetais  fait  pour  le 
»  bonheur  des  champs,  et  voici  qu'un  événement,  que  j'aurais  dû  prévoir,  me  rap- 
»  pelle  à  la  ville.  —  Vous  savez,  Célinde,  que,  partageant  les  idées  de  Jean-Jacques, 
»  je  formais  à  la  vertu  une  jeune  âme  dans  le  sein  d'une  famille  riche.  Non  élève 
»  avait  une  sœur  qui  venait  souvent  écouter  mes  leçons  ;  comme  Saint-Preux,  mon 
»  modèle,  mon  héros,  j'avais  besoin  d'une  Julie  pour  admirer  la  lune  sur  le  lac,  et 
»  me  promener  dans  les  bosquets  de  Clarens...  Que  vous  dirai-je?  j'imitai  si  fidè- 
)>  lement  mon  type  d'adoption,  que  bientôt  ma  Julie  ne  put  cacher  que,  méprisant 
»  de  vils  préjugés,  elle  avait  cédé  aux  doux  entraînements  de  la  nature,  et  se  trou- 
))  vait  dans  la  position  de  donner  un  citoyen  de  plus  à  la  patrie.  Les  parents. 
»  s'étant  aperçus  de  l'état  de  leur  fille,  me  sommèrent  de  réparer  l'outrage  fait 
»  à  son  honneur,  en  sorte  que  je  me  suis  vu  forcé  de  promettre  d'épouser 
»  une  héritière  qui  n'a  pas  moins  de  cent  mille  écus  de  dot...  Cela  n'est-il  pas 
»  tout  à  fait  contrariant  pour  moi,  qui  fais  profession  de  mépriser  les  richesses 
»  et  qui  ne  demande  qu'un  lait  pur  sous  un  toit  de  chaume?  0  Célinde,  ne  m'en 
»  voulez  pas.  Le  destin  impérieux  m'entraîne,  tâchez  de  m'oublier  :  vous  êtes  heu- 
»  reuse,  vous,  rien  ne  vous  empêche  de  couler  dans  la  retraite,  au  sein  des  plai- 
»  sirs  simples,  des  jours  exempts  d'orages. 

»  Adieu  pour  jamais. 

»  Le  malheureux  Saint-Albin.  » 

CÉLINDE. 

Le  scélérat!  comme  il  m'a  trompée!  Oh!  j'étouffe  de  douleur  et  de  rage! 

LE  DUC 

Qu'est-ce  donc? 

CÉLINDE. 

Lisez. 

LE  DUC 

Cela  n'a  rien  qui  m'étonne.  Les  gens  romanesques  font  toujours  des  folies  avec 
les  riches  héritières. 

FLORINE. 

C'était  un  gueux,  un  libertin,  un  hypocrite  ;  je  ne  l'ai  jamais  dit  à  madame, 
mais  il  m'embrassait  toujours  dans  le  corridor  sombre,  et  si  j'avais  voulu...  Heu- 
reusement j'ai  des  principes. 

CÉLINDE. 

Et  j'ai  pu  le  préférer  à  vous  ! 


•j68  la   fausse   conversion. 

LE   DUC. 

Tant  pis  pour  lui  s'il  ne  ressemblait  pas  à  votre  rêve. 

FLORINE. 

Maintenant  nous  n'avons  plus  de  raison  de  rester  dans  les  terres  labourées.  Si 
nous  retournions  un  peu  voir  en  quel  état  est  le  pavé  de  Paris 

CÉLINDE. 

Adieu,  marguerites  à  la  couronne  d'argent,  arômes  du  foin  vert,  fumées  loin- 
taines montant  du  sein  des  feuillages,  ramiers  qui  roucoulez  sur  la  pente  des  toits 
couverts  de  fleurs  sauvages;  mon  cœur  a  connu  des  plaisirs  trop  irritants  pour 
pouvoir  goûter  votre  charme  doux  et  monotone. 

LEDUC. 

Votre  églogue  est  donc  terminée. 

CÉLINDE. 

Oui.  —  Donnez-moi  la  main  et  conduisez-moi. 

LE  DUC 

J'ai  précisément  ma  voiture  au  coin  de  la  route. 

FLORINE. 

Vivat!  Pour  une  soubrette,  il  vaut  mieux  porter  des  billets  doux  que  traire  des 
vaches. 

(Ils  sortent.) 

SCÈNE  VIII. 

(Le  foyer  de  la  danse  à  l'Opéra.) 

LA  ROSIMÈNE. 

Cet  imbécile  de  Champagne  qui  n'a  pas  mis  d'eau  dans  mon  arrosoir....  J'ai 
manqué  choir  en  faisant  des  battements.  Ma  place  était  claire  et  luisante  comme 
un  parquet  ciré. 

M.  DE  VAUDORÉ. 

Je  ferai  bâtonner  ce  drôle  en  rentrant. 

LE  CHEVALIER. 

Mademoiselle  Rosimène  est  mise  avec  un  goût  exquis. 

LA  ROSIMÈNE. 

Ma  jupe  coûte  mille  écus,  M.  de  Vaudoré  fait  bien  les  choses. 

LE  COMMANDEUR. 

Nous  irons  souper  chez  vous  après  le  ballet.  J'ai  envoyé  ce  matin  une  bourriche 
de  gibier  et  la  recette  pour  les  cailles  à  la  Sivry. 


LA     FAUSSE     CONVERSION.  569 

LA  ROSIMÈNE. 

Ah  !  j'adore  le  gibier. 

LE  CHEVALIER,  à  part. 

Elle  adore  tout! 

LA  ROSIMÈNE. 

Je  ne  suis  pas  une  bégueule  comme  Célinde,  moi;  je  mange  et  je  bois,  c'est 
plus  gai. 

LE  COMMANDEUR. 

A  propos...  que  devient  Célinde? 

M.  DE  VAUDORÉ. 

Elle  se  livre  aux  plaisirs  champêtres,  et  se  nourrit  de-crème  dans  une  laiterie 
suisse. 

LE  COMMANDEUR. 

Mauvaise  nourriture  qui  débilite  l'estomac!  c'est  assez  de  teter  quand  on  est 
petit  enfant. 

LA  ROSIMÈNE. 

Je  préfère  les  fortifiants,  les  mets  relevés.  Après  ça,  Célinde  a  toujours  eu 
des  idées  romanesques.  Elle  avait  le  défaut  de  lire.  Je  vous  demande  un  peu  à  quoi 
ça  sert? 

LE  CHEVALIER. 

Rosimène,  vous  êtes  ce  soir  d'une  verve,  d'un  mordant  ;  c'est  incroyable  comme 
\ous  vous  formez  ! 

LA  ROSIMÈNE. 

Je  (lois  ça  à  mon  gros  vieux  Crésus.  —  Il  me  paie  des  maîtres  de  toutes  sortes. 
Je  ne  les  reçois  j  as,  mais  je  leur  donne  leur  cachet,  et  c'est  comme  si  j'avais  pris 
ma  leçon. 

M.  DE  VAUDORÉ. 

Elle  deviendra  une  Ninon,  une  Marion  Delorme,  une  Aspasie  !  —  Je  ferai  les 
fonds  nécessaires. 

l'avertisseur. 
Madame,  on  va  commencer. 

LA  ROSIMÈNE. 

C'est  bon,  c'est  bon....  Le  public  peut  bien  attendre.  11  faut  que  je  me  mette  en 
train.  Je  n'ai  pas  travaillé  aujourd'hui. 

SCÈNE   IX. 

Les  mêmes,  CÉLINDE,  LE  DUC. 

CÉLINDE. 

Ma  chère  petite,  ne  vous  échauffez  pas  si  fort.  Votre  corsage  est  déjà  tout 
mouillé  de  sueur. 


570  LA    FAUSSE    CONVERSION. 

TOUS. 

Célinde! 

CÉLINDE. 

Vous  ne  dansez  pas  ce  soir  ;  je  reprends  mon  service. 

LA    ROSIMÈNE. 

C'est  une  indignité,  c'est  une  horreur  !  J'ai  des  droits  que  je  ferai  valoir;  et  mon 
costume,  qui  me  coûte  les  yeux  de  la  tête  ! 

CÉLINDE. 

Cela  regarde  M.  de  Vaudoré. 

le  chevalier,  s' avançant  vers  Célinde. 

Est-ce  à  votre  ombre  que  je  parle,  Célinde?  En  tous  cas,  on  n'aurait  jamais  vu 
plus  gracieux  revenant. 

CÉLINDE. 

C'est  bien  moi,  chevalier.  Commandeur,  je  vous  invite  pour  ce  soir.  Nous  ferons 
des  folies  jusqu'au  matin;  je  lâcherai  que  vous  ne  vous  endormiez  pas. 

le  commandeur,  quittant  la  Rosimène. 

Je  serai  plus  éveillé  qu'un  émerillon. 

célinde. 

Marquis,  j'ai  à  me  faire  pardonner  bien  des  torts.  J'ai  calomnié  l'autre  fois  votre 
esprit  et  vos  mollets.  —  Venez,  je  serai  charmante  comme  une  coupable. 

le  marquis.  (Il  passe  du  côté  de  Célinde.) 

Un  sourire  de  votre  bouche  fait  oublier  bien  des  paroles  piquantes. 

célinde,  à  part. 

Lui  prendrai-je  son  Vaudoré?  Non,  il  est  trop  laid  et  trop  bête.  Laissons-le-lui  ; 
la  clémence  sied  aux  grandes  âmes. 

l'avertisseur. 
Madame,  c'est  à  vous. 

célinde. 

Adieu,  messieurs,  à  bientôt....  Duc,  venez  me  prendre  après  mon  pas,  —  vous 
me  conduirez  chez  moi. 

LE  CHEVALIER. 

Je  vous  avais  bien  dit  que  ces  bergeries-là  ne  dureraient  point...  Bon  sang  ne 
peut  mentir. 

Théophile  Gautier. 


CHRONIQUE  DE  LA  QUINZAINE. 


28  février  1846. 

En  faisant  suivre  le  vote  de  l'adresse  de  la  présentation  immédiate  des  fonds 
secrets,  le  ministère  avait  ôté  au  débat  de  cette  loi  tout  caractère  sérieux.  Lorsque 
la  question  de  confiance  venait  d"être  résolue  par  un  vole  de  la  chambre,  il  deve- 
nait impossible  de  la  poser  de  nouveau  presque  dans  les  mêmes  termes,  et  l'opposi- 
tion a  fait  preuve  d'esprit  politique  en  déclinant  une  discussion  sans  motifs  comme 
sans  résultats.  Les  réserves  prises  par  l'honorable  chef  de  la  gauche  le  mettrout  en 
mesure  d'ouvrir  un  solennel  et  dernier  débat  lors  de  la  discussion  du  budget,  et 
ce  sera  à  la  veille  de  comparaître  devant  le  corps  électoral  que  la  chambre  se  li- 
vrera une  fois  encore  à  l'appréciation  d'une  politique  que  taut  d'incidents  peuvent 
éclairer  d'un  jour  nouveau  d'ici  à  deux  mois. 

La  majorité  qui  s'est  rencontrée  pour  repousser  la  demande  en  reprise  du  projet 
de  loi  sur  l'instruction  secondaire  a  constaté  d'ailleurs  qu'aucune  discussion  ap- 
profondie n'était  désormais  possible  au  sein  de  la  chambre,  et  que  toutes  les  pen- 
sées y  étaient  dirigées  vers  l'urne  électorale.  M.  Odilon  Barrot,  d'accord  avec 
M.  Thiers,  a  tenu  à  établir  que,  loin  de  reculer  devant  le  grand  problème  de  la  li- 
berté de  l'enseignement,  ainsi  qu'on  l'en  accusait,  il  appelait  le  débat  de  tous  ses 
vœux  :  le  ministère  a  pensé  qu'en  le  déclinant  et  en  professant  des  théories  géné- 
rales, qu'il  s'est  refusé  à  préciser,  il  se  concilierait  pour  les  élections  le  concours 
du  parti  religieux.  Les  centres,  qui  applaudissaient  naguère  avec  passion  au  rap- 
port de  M.  Thiers,  ont  aiplaudi  avec  non  moins  d'ardeur  au  discours  de  M.  Guizol, 
et  ont  docilement  suivi  le  cabinet  sur  cette  question,  comme  ils  le  suivraient  sur 
toute  autre.  Les  légitimistes,  de  leur  côté,  ont  saisi  cette  occasion  pour  enterrer  le 
projet  de  i Si -i  avec  le  concours  inattendu  des  hommes  qui  l'avaient  accueilli  avec 
tant  de  faveur,  et,  pour  la  première  fois  depuis  quinze  années,  ils  ont  publique- 
ment voté  avec  la  majorité  conservatrice  sur  une  question  de  gouvernement. 

Nous  comprenons  fort  bien  leur  conduite,  et  elle  était  indiquée  par  la  nature  des 
choses.  Néanmoins,  si  nous  portions  à  l'avenir  de  ce  parti  un  intérêt  qu'il  ne  peut 
attendre  de  nous,  mais  qu'il  serait  naturel  qu'il  eût  pour  lui-même,  nous  aurions 
à  lui  faire  remarquer  qu'en  enterrant  le  projet  relatif  à  l'enseignement  secondaire, 
ainsi  que  le  lui  demandait  le  cabinet,  il  a  donné  sa  démission  politique,  et  qu'il  a 


o72  RLVUE,  CHRONIQUE. 

accepté  implicitement  un  rôle  tout  différent  de  celui  qu'il  s'est  efforcé  de  jouer  de- 
puis 1830.  Ce  rôle,  il  est  vrai,  a  été  pour  lui  fécond  en  déboires  infinis  :  il  a  at- 
teint le  dernier  terme  de  sa  caducité,  appuyé  d'un  côté  sur  la  constitution  historique 
découverte  par  M.  de  Genoude,  et  de  l'autre  sur  la  déclaration  réformiste  rédigée 
par  M.  de  Laurenlie.  Pendant  que  ses  douairières  continuent  d'aiguiser  des  épi- 
grammes  surannées  comme  elles,  sa  jeunesse  dorée  rentre  furtivement  dans  les  sa- 
lons des  Tuileries,  et  ses  hommes  politiques  se  transforment  en  spéculateurs  :  ils 
consacrent  aux  chemins  de  fer  et  à  la  bourse  une  activité  dont  il  leur  est  interdit 
de  faire  profiler  l'état.  En  abdiquant  les  mœurs  chevaleresques  et  les  susceptibilités 
aristocratiques  pour  se  livrer  avec  ardeur  aux  combinaisons  mercantiles,  ils  croient 
sans  doute  donner  à  la  société  nouvelle  un  gage  de  leur  retour  sinon  vers  ses  idées, 
du  moins  vers  ses  intérêts.  Quoi  qu'il  en  soit,  les  élections  prochaines  auront  pour 
résultat  de  constater  que  le  parti  légitimiste  a  cessé  de  vivre  de  sa  vie  propre,  et 
que  i'action  que  ses  membres  sont  appelés  à  exercer  dans  notre  société  constitu- 
tionnelle s'appliquera  désormais  à  des  intérêts  très-différents  de  ceux  qui  sem- 
blaient les  dominer  exclusivement  jusqu'ici. 

Dans  l'état  de  préoccupation  et  de  désarroi  où  se  trouve  la  chambre,  les  questions 
économiques  sont  seules  de  nature  à  arrêter  quelque  peu  son  attention,  et  elles 
rempliront  à  peu  près  les  séances  d'ici  au  vote  du  budget.  M.  Desmousseaux  de 
Givré  a  attaché  son  nom  à  une  réforme  dont  i!  est  à  regretter  que  le  gouvernement 
n'ait  pas  pris  l'initiative;  car,  si  la  loi  relative  à  la  substitution  du  droit  au  poids 
au  droit  par  tête  était  émanée  du  ministère,  des  dispositions  relatives  au  commerce 
de  la  boucherie  en  auraient  formé  le  complément  nécessaire.  La  résolution  trans- 
mise à  la  chambre  des  pairs  n'en  est  pas  moins  un  service  signalé  rendu  en  même 
temps  aux  classes  ouvrières  et  aux  intérêts  agricoles  ;  elle  aura  pour  effet  immédiat 
d'abaisser  le  prix  de  la  viande  dans  les  grandes  villes,  en  y  faisant  entrer  le  petit 
bétail  en  concurrence  avec  celui  que  fournissaient  jusqu'à  présent  certains  arron- 
dissements privilégiés  par  la  loi  en  même  temps  que  par  la  nature;  elle  aura  pour 
conséquence  éloignée,  mais  certaine,  de  développer  l'élève  des  bestiaux  dans  les 
pays  de  petite  culture,  et  d'augmenter  ainsi  la  masse  des  engrais,  sans  lesquels 
aucun  progrès  n'est  possible;  elle  mettra  aussi  un  frein  à  la  monomanie  administra- 
tive qui  tend  à  transformer  les  races  au  lieu  de  les  améliorer  :  travers  déplorable 
que  justifiait  d'ailleurs  l'interdiction  dont  le  petit  bétail  était  frappé  dans  les  grands 
centres  de  consommation,  et  dans  lequel  persiste,  avec  une  excuse  moins  légitime, 
l'administration  des  haras,  au  grand  détriment  de  nos  races  chevalines. 

Il  n'est  guère  moins  nécessaire  d'abaisser  en  France  le  prix  de  la  viande  de  bou- 
cherie que  d'abaisser  le  prix  du  blé  en  Angleterre.  La  solennelle  discussion  qui 
dure  encore  à  Londres  n'a  peut-être  pas  été  sans  influence  sur  celle  à  laquelle  nous 
venons  d'assister.  Sir  Robert  Peel  a  fait  faire  à  la  doctrine  de  la  liberté  des  échanges 
un  pas  de  géant  dans  tout  l'univers,  et  l'influence  de  ces  mesures  sur  notre  régime 
économique  sera  incalculable. 

La  société  qui  vient  de  se  former  à  Bordeaux  sous  le  coup  de  ces  grands  débats 
est  loin  d'être  appelée  aux  destinées  de  Y Auti-corn-laws-league,  mais  le  seul  fait 
de  sa  constitution  est  symptomatique  et  significatif.  Nous  sommes  loin,  sans  doute, 
d'être  arrivés,  comme  l'Angleterre,  à  pouvoir  affronter  impunément  la  concurrence 
étrangère  pour  la  plus  grande  partie  des  objets  produits  soit  par  l'industrie,  soit 
par  le  sol  français,  et  l'application  immédiate  des  principes  du  premier  lord  de  la 
trésorerie  occasionnerait  chez  nous  des  perturbations  auxquelles  un  gouvernement 


REVUE.  CHRONIQUE.  575 

sensé  ne  saurait  s'exposer  ;  mais,  dès  aujourd'hui,  le  principe  est  conquis,  et  la  pro- 
tection ne  pourra  plus  se  défendre  désormais  qu'à  litre  de  régime  temporaire  et 
transitoire.  Tout  opposé  que  soit  notre  parlement  aux  doctrines  de  liberté  indus- 
trielle et  agricole,  il  faudra  bien  qu'il  subisse  l'influence  du  temps  et  celle  des 
faits  :  lorsque  l'Angleterre  aura  consommé  sa  révolution,  lorsque  nos  lignes  de  fer, 
en  se  soudant  aux  lignes  étrangères,  auront  fait  disparaître  les  frontières  commer- 
ciales, il  faudra  bien  qu'une  grande  épreuve  soit  tentée,  dussions-nous  voir 
M.  Grandin  se  faire  tuer  sur  ses  métiers,  et  M.  Darblay  mourir  de  douleur  sur  ses 
sacs  de  farine. 

Il  est  à  présumer  que  ces  pensées  seront  présentes  à  l'esprit  des  deux  chambres, 
lorsqu'elles  auront  à  discuter  le  traité  conclu  le  H  décembre  dernier  avec  le  gou- 
vernement belge,  dans  le  but  de  maintenir  les  résultats  politiques  du  traité  du 
16  juillet  1842.  Il  faut  bien  reconnaître  en  effet  que  si  elles  ne  se  laissent  pas  tou- 
cher par  la  pensée  que  la  France  ne  saurait  reculer  dans  la  liberté  lorsqu'on  avance 
autour  d'elle,  et  que  si  elles  font  abstraction  du  grand  intérêt  politique  engagé 
dans  cette  négociation,  la  convention  nouvelle  rencontrera  des  résistances  plus 
vives  encore  que  celles  qui  ont  accueilli  le  traité  de  1842.  Le  principe  fondamental 
de  celui-ci  est  maintenu  dans  toutes  ses  applications.  Pour  les  toiles  belges,  l'an- 
cien droit  est  conservé  jusqu'à  concurrence  d'une  importation  de  trois  millions  de 
kilogrammes,  importation  qui  n'a  jamais  été  atteinte,  et  qui  excède  d'environ  huit 
cent  mille  kilogrammes  la  moyenne  des  quantités  introduites  en  France  depuis 
trois  ans.  Le  droit  exceptionnel  consenti  pour  les  01s  belges  à  cette  époque  est  éga- 
lement conservé  jusqu'à  concurrence  de  deuxmillions  de  kilogrammes,  maximum 
des  quantités  importées  en  France  jusqu'à  ce  jour  ;  puis  un  droit  progressif  est 
établi  au  delà  de  cette  limite,  droit  gradué  de  telle  manière  qu'il  maintient  tou- 
jours à  la  Belgique  une  situation  de  faveur,  puisque  ce  droit  ne  s'élève,  dans 
aucun  cas,  jusqu'au  taux  établi  parle  tarif  général  sur  les  provenances  similaires 
d'une  autre  origine. 

Lorsque  les  chambres  entameront  la  discussion  de  ce  traité,  il  se  lèvera  un 
grand  nombre  de  députés  de  l'ouest  et  du  nord,  qui  viendront  prouver  que  les 
faveurs  nouvelles  concédées  à  nos  vins  et  à  nos  draps  ne  sont  pas  en  équilibre 
avec  les  avantages  attribués  à  nos  voisins  au  détriment  de  notre  industrie  linière, 
et  nous  prévoyons  que  la  chambre  sera  de  leur  avis.  Néanmoins  nous  ne  mécon- 
naissons point  l'importance  de  rattacher  la  Belgique  au  système  politique  de  la 
France  au  prix  de  certaines  concessions,  même  onéreuses,  et  il  nous  semblerait 
d'ailleurs  assez  difficile  de  faire  moins  aujourd'hui  qu'en  18  42,  et  de  reculer  lors- 
que l'Angleterre  avance  ;  mais  nous  avons  éprouvé  une  pénible  surprise  en  ne 
trouvant  dans  le  traité  du  10  décembre  aucune  trace  des  efforts  que  M.  le  ministre 
des  affaires  étrangères  a  faits  dans  d'autres  circonstances  pour  protéger  la  pro- 
priété littéraire  contre  une  odieuse  contrefaçon.  Reculer  devant  la  Belgique  lors- 
que la  France  a  fait  triompher  les  véritables  principes  dans  les  négociations  ré- 
centes avec  la  Hollande  et  avec  la  Sardaigne,  c'est  là  un  acte  d'inconséquence  ou 
de  faiblesse  qui  nous  étonne  plus  encore  qu'il  ne  nous  afflige.  L'industrie  de  la 
contrefaçon  n'intéresse,  en  Belgique,  que  quelques  spéculateurs,  et  une  concur- 
rence effrénée  conduit  presque  toujours  ceux-ci  vers  leur  ruine.  Elle  ne  touche  à 
aucun  intérêt  général  que  le  gouvernement  du  pays  soit  contraint  de  respecter. 
Atteindre  enfin  dans  son  principal  foyer  cette  spéculation  toujours  immorale  et  le 
plus  souvent  infructueuse  pour  ceux  qui  s'y  livrent,  c'était  là  une  œuvre  d'honnê- 
tome  i  59 


974  REVUE.  CHRONIQUE. 

teté  publique  dont  nous  regrettons  que  le  ministre  n'ait  pas  pris  l'énergique  ini- 
tiative. On  ne  s'explique  pas  que  la  France  ait  reculé  si  vile  dans  l'application  de 
maximes  naguère  proclamées  si  solennellement.  La  discussion  du  traité  belge  sera 
d'ailleurs  l'une  des  plus  grandes  difficultés  de  la  session.  On  dit  que  le  ministère 
en  est  préoccupé,  et  qu'il  use  déjà  de  toute  son  influence  pour  atténuer  la  résis- 
tance protectionniste  qui  se  prépare.  C'est  à  l'opposition  de  faire  entrer  la  liberté 
commerciale  dans  son  programme  électoral.  Se  montrer  indifférent  sur  de  tels  in- 
térêts serait  une  sorte  d'abdication. 

La  situation  actuelle  et  l'avenir  de  l'Algérie  seront  l'objet  principal  de  l'atten- 
tion de  la  chambre.  Le  débat  préliminaire  des  bureaux  a  constaté  tout  ce  qu'il  y 
avait  d'incertain  et  d'incohérent  dans  l'opinion  du  parlement  sur  cet  immense  in- 
térêt. Cette  incertitude  a  fait  jusqu'ici  la  principale  difficulté  de  la  question,  car 
elle  a  eu  pour  effet  nécessaire  de  l'abandonner  au  hasard  des  événements  et  à  la 
direction  arbitraire  d'hommes  fort  braves  sans  doute,  mais  que  la  nature  même  de 
leurs  éludes  et  de  leurs  devoirs  rendait  incapables  d'embrasser  aucune  vue  d'en- 
semble. Depuis  quinze  ans,  la  France  ne  refuse  pour  l'Afrique  ni  les  soldats  ni  les 
millions,  mais  elle  lui  refuse  quelque  chose  de  plus  urgent  encore  :  son  attention 
sérieuse  et  réfléchie.  La  chambre  voit  dans  cette  question  une  nécessité  pénible,  et 
le  gouvernement  s'y  engage  dans  le  même  esprit  que  le  parlement  lui-même,  avec 
une  absence  entière  de  vues  et  de  desseins,  prenant  sa  part  des  glorieux  bulletins 
et  de  la  popularité  passagère  qui  entoure  parfois  les  chefs  de  notre  armée,  puis 
rejetant  sur  eux  et  sur  la  force  des  choses  des  calamités  dont  il  ne  se  tient  pas 
pour  responsable,  et  qu'il  ne  s'efforce  guère  plus  de  comprendre  que  de  prévenir. 
En  un  mot,  tout  le  monde  subit  le  problème  africain,  et  personne  ne  le  domine; 
et  au  train  dont  vont  les  choses  ,  pour  que  cette  grosse  affaire  réussît,  il  faudrait 
qu'elle  se  fît  toute  seule. 

Quelle  organisation  donner  aux  tribus  indigènes?  comment  fonder  la  colonisa- 
tion civile  et  attirer  les  capitaux  en  Algérie?  quel  but  attribuer  à  notre  conquête, 
et  quelle  forme  de  gouvernement  lui  donner?  Ce  sont  là  des  questions  auxquelles 
personne  ne  saurait  répondre,  et  auxquelles  il  est  presque  honteux  d'ajouter  que 
personne  n'a  réfléchi.  Le  moment  est  venu  de  sortir  d'une  indolence  qui  nous 
coûte  si  cher,  et  qui  compromettrait  d'une  manière  grave  notre  considération  en 
Europe.  Rien  n'est  en  effet  plus  humiliant  pour  un  grand  peuple  que  d'afficher 
des  prétentions  à  la  hauteur  desquelles  il  se  montre  incapable  de  monter.  On  dit 
la  chambre  très-frappée  de  cet  état  de  choses,  et  très-empressée  d'ouvrir  un  débat 
qui  lui  donnera  enfin  ce  qui  lui  manque  :  des  idées  nettes  et  des  résolutions  irré- 
vocables. 

Une  première  question  doit  évidemment  dominer  toutes  les  autres,  c'est  celle 
qui  se  rapporte  à  la  continuation  de  la  guerre  et  à  l'anéantissement  d'Abd-el- 
Kader.  Quelque  système  qu'on  puisse  avoir  sur  l'avenir  de  notre  colonie,  qu'on 
soit  partisan  de  l'occupation  restreinte  ou  de  l'occupation  illimitée,  du  gouverne- 
ment militaire  ou  du  gouvernement  civil ,  il  ne  faut  pas  moins  détruire  la  puis- 
sance de  l'émir,  puisque  le  pouvoir  de  la  France  ne  saurait  en  aucune  sorte  coexis- 
ter avec  le  sien.  Nous  ne  saurions  d'ailleurs  nous  faire  aucune  idée  de  l'esprit  des 
tribus  et  de  la  nature  des  relations  permanentes  à  établir  avec  elles,  tant  que 
l'homme  qu'elles  admirent  et  qu'elles  redoutent  sera  en  mesure  d'exercer  le  dou- 
ble prestige  du  fanatisme  et  de  la  terreur.  Comment  veut-on  que  les  indigènes 
restent  fidèles  à  la  France,  lorsque  du  jour  au  lendemain  ils  sont  exposés  à  voir 


REVUE.  CHRONIQUE.  878 

fondre  sur  eux  Abd-el-Kader,  promenant  dans  leurs  douairs  la  vengeance  et  la 
mort?  Voilà  dix  ans  que  ce  qui  vient  de  se  passer  aux  bords  de  Tisser  arrive  dans 
toutes  les  parties  de  l'Algérie,  et  que  la  domination  française  est  ébranlée  beau- 
coup moins  par  la  répugnance  qu'elle  inspire  que  par  la  crainte  de  ne  pouvoir 
s'appuyer  sur  elle  au  jour  du  péril.  Nous  ne  saurions  demander  aux  Arabes  d'ac- 
cepter notre  gouvernement,  lorsque  nous  sommes  manifestement  trop  faibles  pour 
les  défendre,  et  les  hésitations  qu'ils  éprouvent  aujourd'hui  constatent  beaucoup 
plus  leur  terreur  de  l'émir  que  leur  repoussement  contre  nous.  Écraser  Abd-el- 
Kader  et  le  mettre,  par  un  internat  sévère  au  Maroc,  dans  l'impuissance  de  me- 
nacer les  tribus,  tel  est  donc  le  premier  intérêt  et  le  premier  devoir  de  la  France. 
C'est  ici  que  les  conséquences  désastreuses  du  traité  de  Tanger  se  déroulent  dans 
une  triste  évidence.  Nous  avons  manqué  à  noire  fortune  en  ne  profilant  pas  du 
prestige  de  nos  succès,  et  en  laissant  au  hasard  ce  qu'avec  plus  de  résolution  il 
nous  était  alors  possible  de  lui  ôter.  Nous  avons  manqué  de  prévoyance  et  d'esprit 
politique,  et  voici  que  nous  sommes  condamnés  à  recommencer  dans  des  condi- 
tions moins  favorables  ce  qu'il  nous  était  alors  si  facile  d'achever.  Le  premier 
point  est  donc  de  remettre  les  choses  sur  le  pied  où  elles  étaient  dans  l'été 
de  1844,  soit  en  agissant  directement  contre  le  Maroc,  soit  par  une  action  con- 
certée avec  Muley-Abd-el-Rhaman.  On  sait  que  ce  concert  est  aujourd'hui  possi- 
ble; toutes  les  garanties  désirables  paraissent  avoir  été  données  à  cet  égard  par 
l'ambassadeur  marocain  durant  son  séjour  à  Paris.  Entre  les  deux  périls  qui  le 
menacent,  l'empereur  s'inquièie  moins  des  projets  des  Français  que  de  ceux  de 
l'émir,  et  un  corps  marocain  commandé  par  un  prince  de  la  famille  impériale  sera 
mis,  assure-t-on,  à  la  disposition  de  la  France,  pour  constater  le  bon  accord  des 
deux  gouvernements. 

Mais,  pendant  que  la  France  poursuivra  Abd-el-Kader,  il  ne  lui  sera  pas  interdit 
d'avancer  simultanément  une  œuvre  pacifique  et  durable,  celle  de  la  colonisation. 
Si  son  gouvernement  n'a  pas  trouvé  moyen  d'implanter  sous  peu  d'années  un 
demi-million  de  colons  agricoles  en  Algérie,  elle  est  destinée  à  subir  dans  l'avenir 
une  humiliation  sans  exemple.  Une  colonisation  sérieuse  et  prompte  peut  seule 
assurer  l'Afrique  à  la  France  ;  il  n'est  donc  pas  d'affaire  qui  engage  au  même 
degré  la  responsabilité  du  pouvoir.  11  est  temps  de  substituer  à  des  essais  faits  sans 
ensemble  et  sans  bon  vouloir,  et  à  des  théories  de  colonisation  militaire  que  la 
chambre  repousse  systémaliquement,  un  vaste  plan  de  colonisation  civile  connu 
du  parlement,  approuvé  par  lui,  et  auquel  son  adhésion  viendra  prêter  la  force 
morale  qui  a  malheureusement  manqué  jusqu'ici  à  tout  ce  qui  s'est  fait  en  Afrique. 
Au  lieu  de  commencer  par  appeler  des  colons,  il  faudra  commencer  par  appeler 
les  capitaux  ;  l'argent  attirera  les  agriculteurs  beaucoup  plus  que  les  agriculteurs 
n'attireront  l'argent.  Ce  n'est  pas  en  distribuant  des  feuilles  et  des  secours  de  route 
à  des  malheureux  exténués  par  la  fatigue  et  par  la  faim,  et  en  faisant  de  la  Mitidja 
une  sorte  de  succursale  de  nos  dépôts  de  mendicité,  qu'il  est  possible  de  constituer 
une  colonie  véritable.  Le  premier  soin  devra  êlre  de  distribuer  tontes  les  terres 
dont  la  France  peut  disposer  à  des  capitalistes  assez  solides  pour  les  mettre  promp- 
tement  en  valeur.  Celte  distribution  devra  se  l'aire  soil  par  voie  de  concessions 
directes,  soit  par  voie  d'adjudications;  elle  devra  s'étendre  non  pas  seulement  à 
la  France,  mais  à  l'Angleterre,  à  l'Allemagne,  à  la  Suisse,  à  la  Belgique,  à  toutes 
les  parties  de  l'Europe  où  manque  la  terre  et  où  abondent  les  capitaux.  A  qui  per- 
suadera-t-on  qu'il  serait  difficile  de  trouver  à  distribuer,  soit  à  de  riches  particu- 


S76  REVUE. CHRONIQUE. 

liers,  soit  à  de  grandes  compagnies,  des  terres  d'une  fertilité  proverbiale,  sous  un 
climat  admirable,  à  la  porte  des  villes  où  flotte  le  drapeau  tricolore,  lorsque  la 
France  aura,  par  une  loi,  déclaré  sa  ferme  volonté  d'unir  à  jamais  le  sol  algérien 
à  son  propre  territoire,  et  qu'Abd-el-Kader  aura  été  vaincu?  N'esl-il  pas  plus  ra- 
tionnel de  s'en  rapporter  aux  propriétaires  pour  faire  arriver  les  colons  que  d'aller 
soi-même  quérir  ceux-ci  dans  la  partie  la  plus  misérable  de  la  population?  et  la 
plus  sûre  garantie  ne  se  trouvera-t-elle  pas  dans  les  capitaux  engagés  et  dans  les 
conditions  imposées  aux  adjudicataires?  La  mise  en  culture  des  terres  de  l'Afrique 
française  ne  présente  pas  à  l'industrie  privée  des  chances  moins  belles  que  la 
construction  des  chemins  de  fer  :  diriger  de  ce  côté  l'esprit  d'association  en  inspi- 
rant confiance,  telle  doit  être  la  tâche  principale  du  gouvernement. 

Nous  rendons  pleine  justice  à  M.  le  maréchal  Bugeaud,  et  nous  ne  voyons  pas 
sans  dégoût  le  dénigrement  auquel  il  est  en  butte.  Abaisser  les  réputations  acquises 
est  une  triste  tâche  qui  ne  nous  aura  jamais  ni  pour  approbateurs,  ni  pour  com- 
plices. Nous  tenons  M.  le  duc  d'Isly  pour  nécessaire  à  l'œuvre  militaire  qui  est 
impérieusement  commandée  à  la  France;  mais  en  ce  qui  concerne  l'avenir  de  la 
colonie  et  sa  constitution  civile,  sans  méconnaître  les  ressources  de  son  esprit 
nardi  et  résolu,  nous  croyons  que  son  influence  devra  du  moins  être  balancée,  et 
que  ce  n'est  pas  à  l'autorité  militaire  qu'il  appartient  de  résoudre  les  grands  pro- 
blèmes financiers  qui  se  rapportent  à  la  colonisation.  Qu'un  gouverneur  général 
militaire  soit  maintenu  à  la  tête  de  la  colonie,  nous  le  trouvons  bien  ;  que  ce  haut 
personnage  étende  son  autorité  directe  sur  la  population  civile  elle-même  dans 
toutes  les  matières  qui  touchent  a  l'ordre  public  et  à  la  sûreté  de  l'établissement, 
cela  doit  être;  mais  pourquoi,  dans  les  questions  purement  administratives,  l'ad- 
ministration civile  ne  s'exercerait-elle  pas  dans  toute  son  indépendance,  en  ne 
relevant  que  du  cabinet,  dout  elle  recevrait  les  inspirations  et  appliquerait  les 
ordres?  La  concentration  de  tous  les  pouvoirs  aux  mains  de  l'autorité  militaire  est 
à  la  fois  sans  avantage  et  sans  exemple.  La  chambre  en  est  convaincue,  et  le 
débat  qui  se  prépare  sur  les  affaires  d'Algérie  aura  pour  principal  résultat  de  ren- 
forcer l'élément  civil  au  sein  de  notre  colonie.  On  dit  le  ministère  très-disposé  à 
entrer  dans  cette  voie,  et  décidé  à  limiter  les  pouvoirs  du  maréchal  gouverneur  au 
point  de  l'amener  peut-être  à  abandonner  sa  position,  ce  que  nous  regretterions 
sincèrement.  La  création  d'un  ministère  spécial  pour  les  affaires  d'Algérie  paraît 
aussi  rencontrer  une  grande  faveur.  Quant  à  nous,  nous  ne  saurions  qu'approuver 
une  résolution  qui  placerait  quelque  part  une  responsabilité  effective  et  perma- 
nente, conforme  à  tous  les  principes  du  gouvernement  représentatif. 

Le  débat  se  prolonge,  en  Angleterre,  fort  au  delà  du  terme  qui  lui  avait  été 
d'abord  assigné.  Cette  prolongation  est  un  calcul  du  parti  tory,  qui  profite  plus 
que  tout  autre  du  bénéfice  du  temps.  La  réaction  agricole  s'opère,  au  sein  du 
corps  électoral,  avec  une  vivacité  qui  n'avait  pas  été  prévue.  Elle  n'est  sans  doute 
pas  assez  forte  pour  empêcher  le  vote  du  plan  de  sir  Robert  Peel  dans  les  com- 
munes. Ce  plan  passera,  et  les  calculs  les  plus  défavorables  n'estiment  pas  à  moins 
de  aO  voix  le  chiffre  de  la  majorité  ministérielle.  Cette  majorité  suffira-t-elle  pour 
faire  fléchir  la  chambre  des  lords?  Cela  devient  douteux,  et  le  résultat  des  élec- 
tions aujourd'hui  connu  est  de  nature  à  inspirer  au  parti  des  ducs  des  résolutions 
audacieuses.  Trois  membres  du  cabinet  ont  perdu  leur  siège  dans  la  chambre  des 
communes,  et  le  succès  de  lord  Morpeth  est  loin  de  compenser  l'échec  subi  par  la 
plupart  des  membres  ministériels  démissionnaires.  On  parle  d'un  amendement 


REVUE.  CHRONIQUE.  377 

qui  aurait  pour  but  de  rendre  permanente  l'échelle  de  droits  proposée  par  sir 
Robert  Peel  pour  trois  années;  on  parle  de  la  dissolution  de  la  chambre,  de  la 
formation  d'un  ministère  whig-tory.  en  dehors  duquel  resteraient  à  la  fois  sir 
Robert  Peel  et  lord  Palmerston,  sous  la  direction  de  lord  John  Russell.  Dans 
une  situation  aussi  incertaine  et  aussi  troublée,  toutes  les  conjectures  sont  natu- 
relles. 

La  réalisation  d'aucune  de  ces  hypothèses  ne  saurait  d'ailleurs  malheureuse- 
ment conjurer  les  périls  de  la  situation,  c'est-à-dire  la  lutte  désespérée  de  la  classe 
agricole  contre  la  classe  manufacturière,  l'antagonisme  inconciliable  des  intérêts 
ruraux  contre  les  intérêts  bourgeois.  Sir  Robert  Peel  est  le  seul  homme  par  lequel 
une  transaction  régulière  soit  possible.  La  grandeur  d'un  tel  service  à  rendre  à 
son  pays  maintient  seule  son  courage  et  sa  santé  chancelante.  Des  correspon- 
dances émanées  d'une  source  élevée  assurent  qu'il  remplira  son  rôle  jusqu'au 
bout,  mais  qu'il  est  invariablement  décidé  à  se  retirer  sitôt  que  son  bill  aura 
reçu  la  sanction  royale.  Il  accepterait  la  pairie  ,  et  cesserait  de  réclamer  de  son 
parti  un  concours  qu'il  a  perdu  le  droit  de  lui  demander,  quelque  honorables 
qu'aient  été,  d'ailleurs,  les  motifs  de  sa  conduite  parlementaire.  Les  personnes 
bien  informées  assurent  qu'un  ministère  de  coalition  remplacerait  alors  le  cabinet 
actuel,  et,  à  vrai  dire,  les  positions  sont  aujourd'hui  assez  bouleversées  pour 
qu'une  telle  administration  soit  devenue  possible.  Jamais  semblable  confusion  de 
principes  et  de  personnes  n'avait  existé  dans  le  gouvernement  de  la  Grande- 
Bretagne. 

Nous  voyons  avec  bonheur  que  les  difficultés  contre  lesquelles  se  déballent  nos 
voisins  ne  se  compliqueront  pas,  du  moins  cette  fors,  d'une  lutte  armée  avec  les 
États-Unis.  Les  dernières  nouvelles  constatent  que  le  parti  de  la  paix  a  triomphé  de 
la  fièvre  guerrière  à  laquelle  l'Union  a  semblé  s'abandonner  pendant  six  semaines. 
M.  Calhoun,  étroitement  lié,  dans  le  sénat,  avec  M.  Webster,  est  parvenu  à  faire 
écarter  les  résolutions  de  M.  Alleu,  relatives  à  l'intervention  de  l'Europe  dans  les 
affaires  du  continent  américain.  Il  n'est  plus  douteux  qu'ils  ne  réussissent  à 
écarter  les  autres  propositions  d'une  nature  offensive.  La  dénonciation  de  la  con- 
vention de  1827  ne  sera  plus  qu'un  moyen  de  rouvrir  une  négociation  dans 
laquelle  l'Angleterre  n'a  à  défendre  d'autre  intérêt  sérieux  que  celui  de  son  hon- 
neur. C'est  à  l'influence  croissante  des  états  du  sud  qu'est  due  la  direction  nouvelle 
récemment  imprimée  aux  affaires  et  à  l'opinion  au  delà  de  l'Atlantique.  Pour  ces 
états,  la  guerre  aurait  été,  en  effet,  une  source  d'incalculables  calamités.  Pendant 
qu'un  blocus  rigoureux  les  aurait  empêchés  de  diriger  vers  l'Europe  les  riches 
cargaisons  de  coton  qu'ils  lui  envoient  depuis  si  longtemps,  on  aurait  vu  les 
esclaves,  encouragés  par  les  excitations,  par  l'or  et  par  les  armes  de  l'étranger, 
promener  le  fer  et  le  feu  dans  les  campagnes.  Les  noirs  auraient  été,  dans  une 
pareille  guerre,  les  plus  redoutables  auxiliaires  des  Anglais  :  c'est  ce  qu'ont  enfin 
compris  les  agriculteurs  du  sud,  et  celte  appréhension  n'a  pas  peu  contribué  à 
sauver  la  paix  du  monde. 

Pendant  que  la  paix  avec  l'Amérique  devient  probable,  la  conquête  du  Penjaub 
devient  certaine.  L'armée  anglaise  a  éprouvé  sans  doute  des  pertes  immenses  dans 
les  sanglantes  journées  de  décembre  ;  mais  elle  a  conservé  des  forces  suflisantes 
pour  pénétrer  jusqu'à  Lahore,  et  du  moment  où,  contre  leur  espérance,  les  Sicklis 
ne  sont  pas  parvenus  à  provoquer  de  défections  dans  les  rangs  des  troupes  indi- 
gènes, il  ne  faut  pas  douter  que  sir  Henri  Hardinge  ne  consomme  son  entreprise. 


878  REVUE.  CHRONIQUE. 

Voilà  donc  l'Angleterre  qui  va  toucher,  dans  l'Orient,  aux  états  tributaires  de  la 
Perse,  et  peser  directement  sur  la  cour  de  Téhéran.  Tandis  que  cette  grande  des- 
tinée s'accomplit ,  le  bruit  se  répand  en  Allemagne  qu'une  convention  de  la  plus 
haute  importance  est  sur  le  point  de  se  conclure  entre  la  Perse  et  la  Russie.  Si 
l'on  en  croit  des  révélations  émanées  de  la  Gazette  d' Augsbourg,  une  convention 
pour  l'extradition  des  déserteurs  aurait  été  négociée  entre  les  deux  gouverne- 
ments, et  des  stipulations  toutes  politiques  formeraient  l'appendice  secret  de  cet 
acte.  Les  ports  d'Endjeli  et  d'Esterabad ,  sur  la  côte  méridionale  de  la  mer  Cas- 
pienne, seraient  abandonnés  à  la  Russie  comme  stations  pour  ses  vaisseaux.  Cette 
puissance  serait  en  outre  autorisée  à  construire  sur  la  route  d'Esterabad  à  Téhéran 
des  caravansérais  fortifiés ,  pour  protéger  son  commerce  dans  l'intérieur  de  la 
Perse,  et  à  y  placer  des  garnisons.  Enfin  le  shah  céderait  à  une  compagnie  russe, 
moyennant  une  redevance,  l'exploitation  des  mines  de  houille  du  Mazenderan, 
ce  qui  donnerait  au  gouvernement  russe  d'immenses  ressources  pour  sa  navigation 
à  vapeur.  De  son  côté ,  la  Russie  renoncerait  aux  sommes  encore  dues  pour  les 
indemnités  de  guerre  stipulées  dans  le  traité  de  1828,  et  l'empereur  garantirait 
la  possession  du  trône  au  fils  du  shah,  dont  la  santé  est  gravement  altérée.  Un 
corps  d'armée  russe  serait  mis,  pour  celte  prochaine  éventualité,  à  la  disposition 
du  gouvernement  persan ,  et  dès  à  présent  six  mille  hommes  devraient  se  tenir 
prêts  à  passer  l'Araxe. 

On  attribue  ce  projet  de  traité  au  grand-vizir,  gagné  par  l'or  de  la  Russie,  et 
l'on  assure  que  Mirza-Djafar-Khan,  fort  connu  de  la  diplomatie  européenne,  se 
rend  à  Pétersbourg  pour  achever  la  négociation  de  ce  traité  de  vasselage.  Ré- 
pondre à  la  conquête  du  Penjaub  par  un  traité  d'Unkiar-Skelessy  avec  la  Perse, 
ce  serait  pour  la  Russie  un  événement  heureux,  et  un  tel  succès  lui  ferait  retrouver 
une  partie  de  l'ascendant  qu'elle  a  perdu  depuis  quelques  années  dans  la  politique 
spéciale  de  l'Orient  et  dans  la  politique  générale  de  l'Europe.  Cet  événement  di- 
plomatique, s'il  s'accomplit,  hâtera  le  jour  d'une  lutte  gigantesque  dans  laquelle 
les  destinées  de  l'Occident  lui-même  seront  jouées  aux  bords  du  Sutledge.  Ainsi 
le  monde  se  transforme,  trois  puissances  s'agrandissent,  pendant  que  la  France, 
immobile  sur  elle-même,  ne  parvient  pas  à  s'asseoir  en  Algérie,  et  oppose  infruc- 
tueusement cent  mille  hommes  à  moins  de  deux  millions  de  pauvres  Arabes  sans 
discipline.  Un  tel  spectacle  ne  saurait  se  prolonger  :  il  faut  que  la  France  triomphe 
ou  qu'elle  abdique. 

Un  désaccord  personnel,  depuis  longtemps  connu,  a  fini  par  amener  la  disso- 
lution du  ministère  espagnol,  au  moment  où  M.  Mon  venait  de  présenter  aux 
cortès  le  projet  de  budget  le  plus  satisfaisant  qui  ait  jamais  été  rédigé  en  Espagne. 
Dans  leurs  déclarations  parlementaires,  les  nouveaux  ministres  se  sont  maintenus 
scrupuleusement  dans  la  ligne  suivie  par  leurs  prédécesseurs,  et  rien  n'est  changé 
à  la  politique  ferme  et  modérée  qui  triomphe  en  Espagne  depuis  deux  ans  pour 
le  salut  de  ce  pays.  Le  général  Narvaez  avait  les  défauts  de  ses  qualités  au  delà 
de  la  mesure  où  cet  inconvénient  est  d'ordinaire  tolérable.  Il  portait  dans  la  vie 
politique  ce  mépris  que  professent  les  natures  violentes  et  militaires  pour  les 
hommes  élevée  hors  des  camps.  MM.  Mon  et  Pidal  étaient  devenus  surtout,  malgré 
la  douceur  de  leurs  mœurs,  l'objet  de  son  antipathie  à  raison  des  habitudes  régu- 
lières qu'ils  entendaient  faire  prévaloir  dans  toutes  les  parties  du  service.  M.  Mar- 
tinez  de  la  Rosa  calmait  seul,  à  force  de  prudence  et  de  souplesse,  les  colères 
du  duc  de  Valence  et  les  justes  susceptibilités  de  ses  collègues;  mais,  depuis  la 


REVUE. CHRONIQUE.  579 

Signature  du  manifeste  contre  le  mariage  du  comte  de  Trapanî,  la  situation  du  con- 
seil était  devenue  impossible,  et  tout  Madrid  savait  qu'il  ne  s'assemblait  pas  un 
seul  jour  sans  qu'on  dût  redouter,  a  l'issue  de  la  séance,  une  rencontre  person- 
nelle entre  les  ministres  de  la  couronne.  Le  général  Narvacz  aspirait  à  faire 
chasser  ses  collègues  tout  en  conservant  les  affaires;  de  leur  côté,  ceux-ci  dési- 
raient conserver  leurs  portefeuilles  en  se  débarrassant  du  général.  Ces  deux  partis 
étaient  également  périlleux,  car  l'un  faisait  tomber  l'Espagne  sous  une  adminis- 
tration militaire,  l'autre  avait  pour  effet  de  blesser  mortellement  le  duc  de  Valence 
et  de  briser  à  jamais  son  influence,  qu'il  peut  être  utile  de  ménager.  La  reine,  avec 
une  rare  prudence,  a  évité  ces  deux  écueils  :  une  situation  honorifique,  dont  il  se 
montre  satisfait,  est  assurée  à  l'ancien  président  du  conseil,  et  l'avenir  de  l'Es- 
pagne est  remis  à  des  hommes  sincèrement  dévoués  au  trône  et  à  la  constitution 
de  la  monarchie.  Tout  Paris  connaît  M.  le  marquis  de  Miraflorès,  qui  ne  paraît 
pas  destiné  à  jouer  le  premier  rôle  dans  le  cabinet  qu'il  préside.  Ce  rôle  est  réservé 
à  M.  Isturitz ,  l'une  des  meilleures  renommées  de  la  Péninsule.  M.  Arazola, 
jurisconsulte  de  mérite,  y  prendra  aussi  une  position  importante;  le  général 
Roncali,  ami  personnel  de  Narvaez,  a  pour  mission  de  maintenir  la  discipline 
de  l'armée,  et  son  élocution  facile  lui  permettra  de  prendre  une  part  brillante 
aux  débals  parlementaires;  enfin  notre  société  diplomatique  et  littéraire  reverra 
avec  bonheur  M.  Martinez  de  la  Rosa,  si,  après  une  nouvelle  administration  de 
deux  années,  il  revient  reprendre  à  Paris  une  position  qui  lui  sied  mieux  qu'à 
tout  autre. 

Les  événements  qui  se  passent  à  Berne  sont  encore  trop  obscurs,  sinon  dans 
leurs  causes,  du  moins  dans  leurs  conséquences,  pour  que  nous  devions  nous  y 
arrêter  longtemps.  Il  faut  attendre  au  mois  prochain  la  réunion  de  la  consti- 
tuante, pour  apprécier  la  portée  d'un  mouvement  qui  s'efforcera  sans  doute  de 
devenir  fédéral,  mais  que  l'action  morale  de  l'Europe  s'attachera  à  restreindre 
dans  les  limites  du  canton  où  il  a  pris  naissance. 

Le  résultat  immédiat  de  cet  événement  a  été  la  déchéance  de  M.  Neuhaus  et  le 
renversement  de  la  politique  semi-radicale  qu'il  représentait.  Traduit,  pour  ainsi 
dire,  à  la  barre  de  ce  même  grand  conseil  qui  lui  accordait,  il  y  a  quelques  mois, 
un  vote  de  confiance,  il  ne  s'est  pas  justifié;  la  majorité  s'est  déclarée  non  satis- 
faite de  ses  explications,  et  il  devra  se  retirer  de  la  scène  qu'il  a  remplie  si  long- 
temps. C'est  que  le  parti  corps-franc  a  besoin  de  places  pour  ses  hommes  et  du 
pouvoir  absolu  pour  lui-même.  Ses  hommes  sont  obérés  et  sans  considération  ; 
son  principe,  le  principe  d'une  souveraineté  populaire  sans  conditions,  sans  res- 
ponsabilité et  sans  mesure,  exige  que  le  pouvoir  soit  exercé  par  ses  élus;  son 
intérêt,  enfin,  l'oblige  à  s'assurer  la  pleine  possession  de  l'arbitraire. 

Il  est  donc  probable  que  Berne  va  tomber  dans  un  état  de  désorganisation  et 
d'embarras  intérieurs  qui  pourraient,  jusqu'à  un  certain  point,  rendre  son  action 
au  dehors  beaucoup  moins  agressive  qu'il  n'est  permis  de  s'y  attendre;  mais, 
à  supposer  que  le  radicalisme  soit  forcé  d'ajourner  ses  projets,  la  guerre  n'en 
est  pas  moins  toujours  menaçante  entre  lui  et  les  cantons  catholiques.  Com- 
ment se  rencontreront,  dans  la  prochaine  diète,  ces  adversaires  qui  se  sont  pris 
corps  à  corps,  et  dont  tant  d'événements  ont  envenimé  la  haine  et  les  méfiances? 
Berne,  en  appelant  à  son  gouvernement  les  chefs  du  parti  corps-franc,  ne  met-il 
pas  face  à  face,  dans  les  conseils  de  la  confédération,  des  combattants  et  non  des 
alliés? 


g<^()  REVUE.  CHRONIQUE. 

De  plus  en  plus  le  terrain  neutre  disparaît,  les  factions  extrêmes  envahissent 
tout  ■  les  voici  maintenant  au  premier  rang  en  diète  :  l'esprit  conciliateur  et  libéral 
est  calomnié  et  dédaigné.  L'habileté  gouvernementale  elle-même  a  perdu  la  partie 
avec  M.  Neuhaus  :  tout  est  livré  à  la  fois  à  la  violence  et  au  hasard.  Ce  mouvement 
touche  à  de  trop  grands  intérêts  pour  que  nous  ne  le  suivions  pas  avec  soin  dans 
ses  phases  principales. 


FENELON. 


SES  ÉCRITS  POLITIQUES,  RELIGIEUX  ET  LITTÉRAIRES. 


On  a  vu  dans  la  querelle  du  quiétisme  (1)  le  Irait  principal  de  Fénelon.  La 
même  chose  a  été  comme  l'aiguillon  de  ses  grandes  qualités  et  la  cause  de  ses 
erreurs,  soit  de  doctrine,  soit  de  conduite  :  c'est  celte  confiance  au  sens  propre 
qu'il  semble  représenter  dans  le  xvne  siècle,  comme  Bossuet  représente  le  s^ns 
commun,  la  tradition.  C'est  encore,  pour  traduire  cette  idée  dans  le  langage  de 
notre  temps,  l'esprit  de  liberté  opposé  à  l'esprit  de  discipline,  lequel  est  plus  cher 
aux  hommes,  dont  il  flatte  les  passions  et  caresse  l'orgueil,  et  plus  aimable,  parce 
qu'il  parle  plus  à  l'imagination. 

Est-ce  donc  à  dire  que  Fénelon  soit  le  premier  ou  le  seul  écrivain  du  xvne  siècle 
où  l'esprit  de  liberté  se  soit  fait  sentir?  Bien  loin  de  là.  Cet  esprit  souffle  dans 
tous  les  ouvrages  sortis  de  mains  de  génie,  et  ce  serait  un  sujet  intéressant  d'en 
faire  l'histoire  spéciale  au  milieu  des  grandeurs  du  siècle  de  Louis  XIV;  mais  il  y 
est  contenu,  réglé,  et  comme  contre-balancé  par  l'esprit  de  discipline  L'opposition 
est  toujours  mêlée  de  déférence  et  de  respect.  Il  se  passe  au  sein  de  la  société, 
comme  dans  l'esprit  de  chaque  homme  en  particulier,  à  celle  époque  à  la  fois  si 
philosophique  et  si  chrétienne,  une  lutte  régulière  entre  l'imagination,  qui  grossit 
le  mal  et  qui  provoque  la  résistance,  et  la  raison,  qui  reconnaît  le  bien  et  fait 
trouver  dans  l'obéissance  de  la  douceur  et  de  la  gloire.  L'esprit  de  liberté  remplit 
les  écrits  de  Pascal,  de  La  Bruyère,  où  il  paraît  sous  les  traits  du  doute  et  de 
l'examen,  de  Bossuet,  qui  se  couvre  de  Dieu  pour  dire  à  la  face  des  grands  et  des 
puissants  du  monde  des  vérités  qui  quelque  jour  les  renverseront.  Cependant 
l'esprit  de  discipline  a  le  dessus,  la  raison  domine  en  toutes  choses  l'imagination, 
et  c'est  cet  admirable  arrangement  qui  fait  la  beauté  des  écrits  et  la  grandeur  per- 
sonnelle des  écrivains  au  xvue  siècle.  L'art,  sous  toutes  les  formes,  en  est  comme 

(1)  Revue  des  Deux  Momies  du  15  juillci  184o. 

tome  i.  10 


yâS'l  rÉNELON 

l'image  sensible  :  la  hardiesse  ne  s'y  montre  jamais  que  dans  la  sagesse,  et  l'in- 
vention n'est  que  le  bonheur  de  retrouver  le  bien  de  tous. 

Le  trait  distinctif  de  Fénelon  n'est  donc  point  d'avoir  été  inspiré  le  premier  par 
l'esprit  de  liberté,  mais  d'avoir  le  premier  rompu  l'équilibre  entre  cet  esprit  et 
l'esprit  de  discipline  ;  et,  s'il  est  vrai  que  ce  caractère  lui  a  donné  dans  notre  nation 
une  gloire  en  quelque  sorte  plus  aimable  que  celle  de  ses  contemporains,  à  cause 
de  toutes  ses  complaisances  pour  notre  sens  propre,  on  ne  peut  nier  qu'il  n'ait  jeté 
ce  grand  homme  dans  des  fautes  qui  n'étaient  guère  moins  inouïes  alors  que  ses 
nouveautés.  Chez  lui,  l'opposition  est  pleine  de  vues;  la  déférence  n'est  le  plus 
souvent  que  de  civilité,  et  pour  servir  de  couverture  à  l'opposition.  L'invention  est 
quelquefois  hardie,  ingénieuse;  mais  il  n'invente  que  pour  les  délicatesses  d'un 
petit  troupeau.  L'imagination,  pour  tout  dire,  domine  la  raison.  Fénelon  est  le 
premier  que  je  lise  avec  inquiétude;  c'est  encore  un  maître  pourtant,  mais  avec 
lequel  je  fais  des  réserves,  et  qui,  pour  m'avoir  trop  flatté  dans  mon  instinct  d'op- 
position et  d'indépendance,  n'obtient  plus  de  moi  cet  abandon,  celte  petitesse  du 
disciple  fidèle,  que  je  sens  à  toutes  les  pages  de  Bossuet. 

L'invention,  dans  Fénelon.  n'est  pas  de  celle  qui  demande  une  grande  force  de 
génie,  et  qui  crée  ces  systèmes,  monuments  de  l'audace  et  de  l'impuissance  de 
l'homme.  Il  n'a  attaché  son  nom  à  aucune  de  ces  erreurs  éclatantes,  où  la 
recherche  des  vérités  inaccessibles  et  la  poursuite  acharnée  de  Dieu  et  de  l'âme 
ont  fait  tomber  quelques  esprits  sublimes.  Ces  erreurs-là  font  une  partie  de  la 
gloire  de  l'esprit  humain,  et  provoquent  incessamment  la  curiosité,  ainsi  que  la 
recherche  qui  les  engendre.  Les  imaginations  de  Fénelon  n'ont  pas  l'attrait  de 
celles  de  Descartes,  de  Leibnitz,  de  Malebranche  même,  qu'il  a  combattu  dans  un 
ouvrage  subtil  et  oublié;  ce  sont  trop  souvent  des  bizarreries  qui  font  regretter  la 
dextérité  qu'il  y  déploie.  Il  a  manqué,  dans  l'invention,  de  cette  force  de  génie  qui 
fait  vivre  les  systèmes,  et  son  bon  sens,  admirable  en  mille  endroits,  faillit  où  ne 
se  tromperait  pas  un  esprit  ordinaire.  Enfin,  jusqu'à  Fénelon  les  imperfections  des 
grands  écrivains  semblent  n'être  que  les  imperfections  même  de  la  nature  hu- 
maine :  ce  sont,  dans  ses  écrits,  des  défauts  particuliers  à  un  écrivain ,  et  dont  il 
est  seul  responsable. 

Cette  doctrine  des  parfaits,  cet  impossible  amour  de  Dieu,  cette  piété  distinguée, 
toutes  ces  rêveries  du  sens  propre,  ce  rare,  ce  grand  fin  en  religion,  selon  l'ex- 
pression du  temps,  telle  est,  pour  ia  plus  grande  part,  l'invention  dans  Fénelon. 
Mais  à  quoi  bon  raffiner?  Souvenons-nous  des  paroles  de  Louis  XIV,  si  exactes,  si 
modérées.  «  M.  l'archevêque  de  Cambrai  est  le  plus  chimérique  des  beaux  esprits 
de  mon  royaume.  »  Bel  esprit,  voilà  la  part  de  l'estime  :  on  le  disait  alors  des 
plus  beaux  génies;  chimérique,  voilà  la  cause  de  tous  les  défauts  de  Fénelon.  Un 
jugement  de  cet  auteur  ne  peut  être  que  le  commentaire  intelligent  des  paroles  de 
Louis  XIV.  Il  faut  en  chercher  l'application  à  toutes  les  matières  sur  lesquelles  il 
a  laissé  quelque  écrit  considérable. 


I.  FÉNELON   CHIMÉRIQUE   DANS   LA   RELIGION. 


Un  n'a  pas  oublié  les  étranges  nouveautés  du  quiétisme,  et  comment  Leibnitz, 
parlant  des  écrits  de  Fénelon  sur  ce  sujet,  n'y  trouvait  à  louer  que  son  innocence. 


ET    SSâ    ECRITS.  0S3 

Les  erreurs  de  ce  prélat  n'y  sont  pas  seulement  de  pure  théologie;  s'il  en  était 
ainsi,  il  ne  faudrait  pas  s'en  occuper.  Ce  sont  à  la  fois  des  erreurs  contre  la  philo- 
sophie chrétienne,  contre  ce  qu'on  a  appelé  le  gallicanisme,  qui  n'est  que  le  chris- 
tianisme approprié  à  l'esprit  français,  contre  la  nature  elle-même  que  Fénelon 
trompait  par  le  leurre  d'une  perfection  impossible.  Quelques  remarques  sur  ces 
erreurs  ne  sont  pas  hors  de  mon  sujet.  La  philosophie  chrétienne,  le  christia- 
nisme français,  la  mesure  de  perfection  possible  à  l'homme,  tout  cela  peut  inté- 
resser ceux  même  que  ne  touche  point  le  dogme.  J'y  vois,  pour  mon  compte,  ou 
les  titres  du  monde  moderne,  ou  les  privilèges  particuliers  de  l'esprit  français,  ou 
les  droits  même  de  la  raison. 

La  tendance  générale  des  écrits  théologiques  de  Fénelon  est,  si  l'on  s'en  sou- 
vient, de  substituer  le  particulier  à  l'universel,  le  sens  propre  à  la  tradition.  Il  est 
vrai  que,  ne  pouvant  pas  s'en  cacher  les  conséquences,  il  avait  pris  soin  d'en  déter- 
miner et  d'en  borner  l'usage  dans  la  pratique.  C'était,  disait-il,  une  curiosité  de 
quelques  esprits  délicats  qu'il  fallait  satisfaire  en  l'éclairant  ;  c'était,  selon  ses 
amis,  de  la  piété  distinguée.  Quoi!  un  esprit  si  pénétrant  ne  pas  sentir  qu'en  reli- 
gion, ainsi  qu'en  toutes  choses,  ce  qui  en  est  comme  la  partie  défendue  est  ce  qu'on 
en  aime  le  plus,  et  qu'à  la  longue,  où  il  y  aura  une  religion  pour  les  délicats,  il  y 
aura  autant  de  religions  que  de  degrés  dans  cette  délicatesse  !  Abandonner  la  reli- 
gion à  la  liberté  du  sens  propre,  c'est  semer  les  sectes  à  l'infini,  témoin  les  pays  de 
protestantisme  où  le  droit  d'examen  n'est  pas  réglé  par  une  église  établie,  témoin 
ces  innombrables  églises  dans  l'église  américaine.  Dans  une  société  polie,  qui  donc 
ne  voudra  pas  appartenir  à  la  religion  de  curiosité?  Qui  ne  préférera  une  piété 
distinguée  à  la  piété  de  tous?  Qui  ne  trouvera  le  compte  de  son  amour-propre  à 
sortir  de  la  foule  des  simples  et  des  ignorants  pour  se  ranger  parmi  les  délicats  et 
les  raffinés? 

Nous  le  voyons  pour  les  opinions  profanes  :  adhérer  à  la  doctrine  commune, 
quand  on  n'y  est  pas  invité  par  un  intérêt,  n'est  pas  le  premier  mouvement.  Dif- 
férer au  contraire  et  se  départir  flatte  l'indépendance,  et  cet  indomptable  sens 
propre  qu'il  est  si  dangereux,  et  tout  au  moins  si  superflu  d'encourager.  Établissez 
en  principe,  écrivez  dans  vos  livres  que  l'adhésion  est  un  effet  grossier  de  l'esprit 
d'imitation,  et  que  différer  est  la  marque  d'un  esprit  indépendant  et  rare  :  vous 
autorisez,  vous  constituez  en  quelque  sorte  la  dissolution  et  la  dispersion.  Les 
hommes  de  génie,  qui  sont  les  sages  de  ce  monde,  devraient-ils  l'être  moins  que 
les  sociétés  elles-mêmes,  lesquelles,  par  un  admirable  instinct,  se  défendent  sans 
cesse  contre  le  sens  propre,  et,  pour  un  article  de  leurs  lois  qui  le  reconnaît  ou  le 
tolère,  en  font  mille  qui  le  suspectent,  le  contrarient  ou  l'oppriment? 

Combien  ce  principe  n'est-il  pas  plus  vrai  encore  de  la  religion  que  de  la  so- 
ciété? Qui  fait  la  force  des  religions,  si  ce  n'esi  la  tradition  et  l'unité?  Qui  fait  leur 
caractère  divin ,  si  ce  n'est  qu'elles  ne  soni  pas  débattues  comme  les  opinions 
humaines,  et  à  la  merci  des  commodités  de  chacun?  Qui  est  plus  propre  à  faire 
naître  la  foi  ou  à  l'entretenir  que  l'unité  et  la  tradition  ?  Les  grands  hommes  du 
protestantisme  l'eurent  bientôt  compris,  car,  dans  le  temps  même  qu'ils  se  sépa- 
raient de  l'unité  catholique,  ils  essayaient  d'en  former  une  à  leur  façon,  et,  tout 
en  rejetant  la  tradition  de  l'église  établie,  ils  allaient  chercher  dans  les  ténèbres 
des  origines  la  tradition  plus  lointaine  encore  d'une  église  primitive. 

Méconnaître  des  vérités  si  simples  étonnerait  d'un  spéculatif  étudiant  les  reli- 
gions dans  leur  rapport  avec  la  nature  humaine;  combien  n'est-ce  pas  plus  éton- 


5  (SI  FÉNELON 

nant  d'un  prêtre  catholique,  d'un  chrétien,  d'un  archevêque!  comme  s'écriait 
Bossuet  en  présence  de  ce  scandale.  Fénelon  ne  réparait  rien  en  suivant  dans  la 
pratique  la  religion  de  tout  le  monde,  et  en  se  montrant  catholique  sincère  dans 
l'exercice  de  son  ministère  et  dans  les  exemples  de  sa  vie.  Par  son  attachement 
opiniâtre  au  seul  point  contesté,  s'il  n'autorisait  pas  la  défiance  sur  tout  son  fonds 
de  religion,  il  affaiblissait  inévitablement  celui  de  ses  disciples.  Il  n'est  pas  dans 
la  nature  humaine  d'aimer  sans  partialité,  et,-  si  dans  un  ensemble  de  doctrines  il 
en  est  une,  douteuse  ou  combattue,  à  laquelle  elle  s'est  attachée,  prenez  garde 
qu'elle  ne  se  refroidisse  tout  au  moins  pour  le  reste. 

Regardez  dans  le  fond  d'un  janséniste,  vous  y  verrez  que  la  doctrine  de  saint 
Augustin  sur  la  grâce  est  à  elle  seule  plus  considérable  que  tout  le  christianisme. 
Le  jésuite  croira  plus  au  pape  qu'à  l'église;  le  quiétiste  pensera  que  l'amour  de 
Dieu  rend  le  christianisme  inutile.  En  religion,  il  n'y  a  pas  de  doctrine  particulière 
qui  ne  devienne  un  schisme,  pas  de  dissidents  qui  ne  dégénèrent  en  sectaires. 
L'homme  supérieur  qui  s'est  fait  des  disciples  par  quelque  opinion  de  son  sens 
propre  n'a  plus  la  force  de  les  retenir  dans  la  tradition.  Fénelon  n'obtint  pas  de 
son  petit  troupeau  l'impartialité  entre  la  doctrine  du  pur  amour  et  la  religion  de 
tout  le  monde;  et  lui-même,  quoiqu'il  voulût  rester  catholique,  n'était-il  pas  in- 
vinciblement quiétiste? 

Dans  tous  ses  écrits  théologiques,  la  préférence  pour  la  religion  du  pur  amour 
est  manifeste.  Entre  les  deux  traditions  catholiques,  dont  l'une,  favorable  au 
sens  propre,  était  de  tolérance,  et  dont  l'autre,  celle  que  défend  Bossuet,  était 
d'obligation  universelle,  c'est  de  la  première  qu'il  s'inspire  le  plus  souvent.  Pour 
l'autre,  s'il  l'invoque,  c'est  avec  une  foi  d'habitude,  et  par  le  devoir  de  sa  profes- 
sion plutôt  que  par  goût.  Parmi  les  saints,  il  ne  pratique  guère  que  les  mystiques, 
et  ne  s'autorise,  dans  leurs  livres  ,  que  des  doctrines  que  leur  sainteté  même  ou 
l'obscurité  de  la  matière  a  protégées  contre  les  suspicions  de  l'église  établie.  On 
ne  sent  pas,  dans  la  plupart  de  ses  sermons,  l'autorité,  et  pour  ainsi  dire  la  moelle 
des  pères  de  la  grande  tradition,  et  déjà  une  certaine  morale  psychologique  et  des 
procédés  d'éloquence  remplacent  ce  commentaire  passionné  des  saintes  lettres,  cet 
enthousiasme  de  la  tradition  qui,  dans  les  sermons  de  Bossuet,  égale  presque  les 
pensées  du  prêtre  à  celles  que  les  livres  saints  prêtent  à  Dieu. 

Que  dire  de  cette  chimère  de  cinq  sortes  d'amour,  dont  les  quatre  premières 
sont  mêlées,  dans  des  proportions  décroissantes,  d'intérêt  personnel,  et  dont 
la  dernière  seulement  est  pure  de  tout  motif  humain?  Quelle  conscience  eût 
résisté  à  celte  analyse  de  l'intérieur,  à  celte  contention  impossible  pour  s'épurer 
successivement  de  ces  quatre* sortes  d'intérêt  personnel,  et  se  volatiliser  pour 
ainsi  dire  jusqu'à  cet  amour  qu'on  ne  peut  plus  distinguer  du  sujet  qui  aime  ?  Mais 
je  veux  voir  ce  miracle  de  désintéressement,  cet  être  complètement  détaché  que  la 
présence  de  Dieu  occupe  et  remplit  sans  cesse,  et  chez  qui  toute  pensée  n'est  plus 
qu'un  effet  immédiat  de  cette  présence  :  que  devient  l'activité  humaine?  Quel  sera 
le  rôle  de  cet  être  dans  le  monde?  quelle  fonction,  quel  office  remplira-t-il?  Je 
n'imagine  qu'un  lieu  où  il  fût  à  sa  place,  absorbé  sans  distraction  par  la  présence 
divine  :  c'est  cette  colonne  au  haut  de  laquelle  certains  fanatiques  de  l'Orient  con- 
sument leur  inutile  vie  dans  la  contemplation  et  l'extase.  Invige  grossière,  mais 
forte,  de  l'impuissance  de  l'homme  qui  veut  s'isoler  de  la  terre!  N'y  pouvant  par- 
venir, même  avec  les  ailes  de  sa  pensée,  il  entasse  des  marches  de  pierre  entre  le 
sol  et  lui. 


ET    SES    ÉCRITS.  38 ij 


II.  FÉNELON   CHIMÉRIQUE  DANS   LA    POLITIQUE. 


C'est  peut-être  un  premier  reproche  à  faire  à  Fénelon,  qu'il  ait  donné  lieu  à  des 
jugements  sur  ses  opinions  politiques;  car,  si  quelque  chimère  lui  a  été  plus  chère 
que  celle  des  cinq  amours,  c'est  sans  doute  la  chimère  de  gouverner.  Bossuet 
s'était  occupé,  lui  aussi,  des  matières  politiques,  m^is  on  sait  avec  quelle  admira- 
ble mesure!  D'une  part,  il  s'en  était  tenu  aux  généralités,  aux  rapports  du  prince 
au  sujet,  laissant  les  affaires  à  ceux  qui  en  avaient  le  maniement,  et  n'en  dispu- 
tant pas  quand  il  n'avait  pas  qualité  pour  en  décider.  D'autre  part,  il  n'avait  pris 
la  politique  que  sur  le  point  où  elle  touche  à  la  religion,  et,  s'il  combattait  la  sou- 
veraineté du  peuple  et  le  droit  d'insurrection,  c'est  parce  que  Jurieu  prétendait  en 
reconnaître  le  principe  dans  la  tradition  chrétienne.  Fénelon  va  bien  au  delà  des 
devoirs  de  l'évêque  et  des  droits  du  spéculatif;  il  fait  des  plans  de  gouvernement, 
et  il  donne  des  avis  sur  la  conduite;  il  décide  à  la  fois  dans  la  théorie  et  dans  les 
affaires. 

C'est  par  la  bouche  de  Mentor  que  Fénelon  a  exposé  ses  maximes  de  gouverne- 
ment. Beaucoup  sont  excellentes,  surtout  en  ce  qui  regarde  les  flatteurs,  quoique 
trop  détaillées  et  trop  évidemment  à  l'adresse  de  Louis  XIV;  mais  ces  maximes 
sont  aussi  anciennes  que  la  royauté,  et  personne  n'en  a  eu  l'invention.  Il  ne  faut 
noter  que  ce  qui  est  propre  à  Fénelon. 

Une  royauté  absolue,  des  sujets  partagés  en  classes  que  dislingue  un  habit  dif- 
férent, et  la  vertu  pour  toute  constitution,  voilà  l'idéal  de  Fénelon.  Cet  idéal  ne  fut-il 
rêvé  que  pour  Salente?  Non.  Cette  chimère  des  classes,  si  contraire  à  l'esprit  d'é- 
galité du  chrisli  nisme,  n'est  pas  un  détail  d'imagination  dans  une  sorte  de  répu- 
blique idéale;  c'est  une  institution  que  Fénelon  rêvait  pour  Salente  et  qu'il  eût 
imposée  à  Paris. 

A  Salente  ,  Mentor  conseille  à  Idoménée  de  régler  les  conditions  par  la  nais- 
sance, et  de  les  distinguer  par  l'habit.  Les  hommes  du  premier  rang,  après  le 
roi,  seront  vêtus  de  blanc,  avec  une  frange  d'or  au  bas  de  leurs  habits.  Ils  auront 
au  doigt  un  anneau  d'or  avec  le  portrait  du  prince.  Le  bleu  sera  la  couleur  des 
seconds,  avec  une  frange  d'argent  ;  ils  auront  l'anneau,  mais  point  de  médaille. 
Les  troisièmes  seront  habillés  de  vert,  sans  anneau  et  sans  frange;  ils  auront  la 
médaille  d'argent.  Les  vêtements  des  quatrièmes  seront  jaune-aurore;  des  cin- 
quièmes, rouge  pâle  ou  rose;  des  sixièmes,  gris-de-lin;  des  septièmes,  qui  seront 
les  derniers  du  peuple,  jaune  mêlé  de  blanc  (1). 

A  Paris,  si  Fénelon  est  moins  occupé  des  costumes,  il  ne  l'est  pas  moins  des 
privilèges  de  naissance  et  des  différences  qui  doivent  marquer  les  conditions.  Dans 
un  plan  de  gouvernement  tracé  pour  le  duc  de  Bourgogne,  je  vois  que  la  maison 
du  roi  doit  être  composée  des  seuls  nobles  choisis.  Les  pages  du  roi  doivent  être 
des  enfants  de  haute  noblesse.  Pour  les  places  militaires,  les  nobles  seront  pré- 
férés, et,  pour  la  magistrature,  ils  passeront  avant  les  roturiers  à  mérite  égal,  et 
avec  le  droit  de  garder  l'épée.  Les  maîtres  d'hôtel  du  roi,  les  gentilshommes  ordi- 
naires, seront  tous  nobles  vérifiés.  Mésalliances  interdites  aux  nobles  des  deux 

(1)  Té/émaque,  livre  x. 


S86  TÉNELON 

sexes;  défense  aux  acquéreurs  des  terres  des  noms  nobles  de  prendre  ces  noms  ; 
aucun  ordre  pour  les  militaires  sans  naissance  proportionnée. 

Pour  le  nombre  et  la  distribution  des  classes,  et  le  costume  propre  à  chacune, 
si  Fénelon  n'a  pas  donné  des  prescriptions  expresses,  il  y  songeait.  Ce  devait  être 
la  matière  de  règlements  ultérieurs  compris  dans  son  plan  sous  ce  titre  :  Lois 
somptuaires  pour  toutes  les  conditions;  car  comment  faire  des  lois  somptuaires 
sans  toucher  aux  habits,  et  comment  les  appliquer  à  toutes  les  conditions  sans 
fixer  le  nombre  de  celles-ci  ? 

Cette  théorie  des  lois  somptuaires,  qu'il  faut,  dit  Fénelon  dans  ce  même  plan, 
imiter  des  Romains,  comme  si  l'efficacité  en  était  incontestable,  et  qu'une  institu- 
tion républicaine  convînt  à  un  état  monarchique,  Mentor  en  fait  l'application  la 
plus  étendue  au  peuple  de  Salenle.  Là  tout  est  réglé  :  nourriture,  les  viandes  sont 
apprêtées  sans  ragoût,  le  roi  ne  boit  que  du  vin  du  pays;  ameublement  :  point 
d'étoffes  façonnées,  étrangères,  point  de  broderies,  prohibition  des  parfums,  des 
vases  d'or  et  d'argent  ;  propriété  :  chaque  famille,  dans  chaque  classe,  ne  possédera 
de  terre  que  ce  qu'il  en  faudra  pour  la  nourrir.  Sur  ce  dernier  point,  Fénelon  copie 
Mentor  en  interdisant,  dans  son  plan  de  gouvernement  pour  la  France,  l'abus  des 
grands  parcs  nouveaux  et  en  les  restreignant  à  un  nombre  déterminé  d'arpents. 

Si  je  note  tons  ces  détails  de  règlement,  renouvelés  pour  la  plupart  de  cer- 
taines utopies  dont  nous  parlent  les  histoires,  essayés  sans  succès,  sinon  sans  vio- 
lences, c'est  qu'il  n'y  a  pas  de  marque  plus  certaine  du  chimérique  que  la  manie 
de  réglementer.  La  liberté  humaine  a  toujours  résisté  à  ces  législateurs  qui  ont 
prétendu  régler  ainsi  ses  moindres  mouvements;  elle  s'échappe  de  ces  comparti- 
ments où  l'on  veut  renfermer,  et  jusque  dans  les  sociétés  où  les  classes  sont  le 
plus  séparées,  ou  bien  elle  rompt  les  barrières  de  force,  et  confond  toutes  les 
classes  dans  une  égalité  violente,  ou  bien  elle  y  fait  des  brèches  assez  larges  pour 
que  ces  classes  puissent  communiquer  et  se  mêler  incessamment.  Elle  hait  ces 
prescriptions  orgueilleuses  qui  vont  à  mesurer  à  chacun  l'air,  l'espace,  la  nourri- 
ture, à  imposer  une  forme  ou  un  tarif  aux  habits,  à  affubler  l'homme  de  l'éter- 
nelle livrée  d'une  condition  immuable.  Elle  veut  le  changement;  et,  dût-elle  tou- 
jours le  prendre  pour  le  progrès,  de  quel  droit  lui  ôteriez-vous  le  seul  aiguillon 
qui  pousse  les  nations  en  avant  et  qui  produit  cette  succession  d'époques,  de 
mœurs,  de  formes  sociales,  dont  la  variété  fait  la  beauté  même  de  la  nature  hu- 
maine? 

Vouloir,  au  lieu  de  lois  générales  qui  se  bornent  à  régler  dans  les  sociétés  ce 
qui  s'y  voit  d'immuable,  ou  du  moins  n'y  change  que  très-lentement  et  très-peu, 
des  lois  d'un  détail  infini  attachées  à  tous  les  mouvements  de  l'homme  comme  les 
fils  à  tous  les  membres  de  l'automate  ;  élever  des  murailles  d'airain,  non-seule- 
ment dans  la  société,  entre  les  diverses  classes,  mais  dans  l'homme,  entre  ses  di- 
verses facultés;  vouloir  la  vie,  et  proscrire  l'immobilité;  établir  le  commerce  et 
prohiber  le  luxe;  allumer  le  flambeau  des  arts  et  des  sciences  et  en  empêcher  le 
rayonnement  avec  la  main;  permettre  la  gloire  et  châtier  le  triomphe,  n'est  pas 
d'un  grand  législateur,  mais  d'un  rêveur  ingénieux,  et,  selon  le  mot  de  Louis  XIV, 
d'un  bel  esprit  chimérique. 

Serait-ce  trop  de  sévérité  envers  Fénelon  que  d'ajouter  que  celte  inquétude  de 
tous  les  mouvements  de  la  liberté  humaine,  et  ces  prodigieuses  inventions  de 
moyens  préventifs,  pourraient  presque  faire  douter  de  sa  charité  comme  chrétien, 
et  de  sa  tolérance  comme  philosophe?  Saint-Simon,  qui  d'ailleurs  n'a  pas  flatté 


ET    SES    ECRITS.  587 

le  portrait  de  l'archevêque  de  Cambrai,  en  a  porté  ce  jugement  à  la  fois  si  vraisem- 
blable et  si  vrai  :  «  Sa  persuasion,  dit-il,  gâtée  par  l'habitude,  ne  voulait  point  de 
résistance;  il  voulait  être  cru  du  premier  mot;  l'autorité  qu'il  usurpait  était  sans 
raisonnement  de  la  part  de  ses  auditeurs,  et  sa  domination  sans  la  plus  légère 
contradiction.  Être  l'oracle  lui  était  tourné  en  habitude  dont  sa  condamnation  et 
ses  suites  n'avaient  pu  lui  faire  rien  rabattre;  il  voulait  gouverner  en  maître  qui 
ne  renjl  raison  à  personne,  régner  directement,  de  plain-pied  (1).  »  Je  reconnais 
là,  pour  mon  compte,  le  contradicteur  de  Bossuet  dans  l'affaire  du  quiétisme  ;  je  le 
reconnais  aux  autres  traits  que  note  Saint-Simon,  à  cette  modestie  qui  était  ou 
une  grâce  naturelle,  ou  une  adresse,  selon  le  besoin,  à  son  impatience,  à  sa  sur- 
prise quand  on  le  suspecte,  qu'on  doute,  ou  qu'on  lui  résiste,  à  ce  moi  de  l'homme 
habitué  à  persuader  sans  raisonnement  et  qui  discutait  moins  pour  convaincre  les 
gens,  ce  qu'il  croyait  tout  fait  d'avance,  que  pour  leur  faire  goûter,  dans  la  beauté 
de  ses  discours,  la  douceur  de  leur  déférence.  Au  reste,  Saint-Simon  n'en  n'eût-il 
rien  dit,  je  le  conclurais  de  cette  prétention  à  tout  régler  qui  est  la  marque  des 
esprits  absolus  et  tyranniques.  Fénelon  lui-même  l'a  remarqué  de  Louis  XIV,  le 
roi  le  plus  absolu  et  le  plus  occupé  de  règlements.  Qu'on  ne  s'y  trompe  pas,  cet 
excès  de  sollicitude  n'est  que  défiance  de  la  liberté  humaine,  et  prévention  contre 
toute  résistance.  Ce  n'est  point  par  désintéressement  qu'on  se  substitue  à  ceux 
qu'on  prétend  régler,  qu'on  les  dépossède  d'eux-mêmes,  et  qu'on  se  charge  de 
toutes  leurs  fonctions  physiques  et  morales.  Voilà  l'usurpation  monstrueuse  dont 
parle  si  admirablement  Saint-Simon.  Le  souverain  pense,  agit,  respire  au  lieu  et 
place  du  sujet  ;  il  le  contient  implicitement  et  l'absorbe.  Ce  besoin  de  régler,  c'est 
le  désir  secret  de  se  débarrasser  de  toute  contradiction  et  de  jouir  tranquillement 
de  l'empire. 

L'esprit  absolu  de  Fénelon  se  trahit  dans  la  précision  sèche  et  la  dureté  de  tous 
ses  règlements.  Il  tranche  par  articles  courts  et  laconiques,  et  sa  froide  intelli- 
gence se  plaît  à  ce  spectacle  d'une  société  qui  exécute  tous  les  mouvements  avec 
la  précision  d'un  mécanisme.  Le  peuple,  pour  Mentor,  ce  sont  des  nombres  et  non 
des  âmes  dont  la  moindre  est  si  grande,  que  nul  moraliste  ne  la  peut  embrasser 
tout  entière,  et  si  libre,  que,  même  après  s'être  donnée,  elle  se  reprend  et  se  recon- 
quiert elle-même.  Un  esprit  vraiment  libéral  est  plus  tendre  pour  la  liberté 
humaine  ;  il  touche  avec  plus  de  délicatesse  à  tout  ce  qui  regarde  l'âme,  et  s'il  est 
chargé  du  gouvernement,  au  lieu  de  confisquer  les  volontés,  il  les  invite  et  les  in- 
cline à  se  borner  elles-mêmes,  et  s'autorise  contre  leurs  excès  de  la  tendresse 
même  qu'il  a  pour  elles. 

La  suite  fera  voir  d'une  façon  plus  sensible  combien  Fénelon  a  mérité  le  reproche 
d'avoir  trop  aimé  la  domination  ;  toutefois  telle  a  été  la  séduction  de  ses  talents 
et  de  sa  vertu  jusque  dans  la  postérité,  qu'aujourd'hui  encore  c'est  de  Bossuet  que 
l'on  croit  ce  qui  n'est  vrai  que  de  Fénelon.  Bossuet  est  l'esprit  absolu  et  domina- 
teur. En  religion,  beaucoup  lui  donnent  tort  à  cause  du  mérite  que  Fénelon  sut 
tirer  de  sa  défaite.  En  politique,  il  a  le  mauvais  rôle,  et  le  livre  de  la  Politique 
selon  l'Écriture  sainte  paraît  le  livre  des  tyrans,  comme  le  Télémaque  est  celui 
des  bons  princes  et  des  peuples  libres.  Et  pourtant,  lu  sans  prévention,  Bossuet 
n'a  fait  qu'exprimer  dans  un  langage  admirable  des  principes  sans  lesquels  ni  les 
gouvernements  ne  peuvent  faire  le  bien  du  peuple,  ni  les  peuples  ne  peuvent  sup- 

(t)  Mémoires,  livre  xxu. 


588  FENELON 

porter  les  gouvernements.  Seulement  Bossuet  ne  fait  aucune  flatterie  aux  peuples, 
et  il  ne  se  prononce  pas  sur  le  droit  redoutable  et  mystérieux  des  révolutions, 
aimant  mieux  croire  que  les  gouvernements  n'oublieront  pas  toute  modération 
et  loute  raison  jusqu'à  rendre  nécessaire  l'exercice  de  ce  droit.  Il  respecte  la 
liberté  humaine,  il  n'enchaîne  pas  les  sociétés  dans  des  plans  de  gouvernement 
imaginaires,  et  il  aime  le  spectacle  de  leurs  vicissitudes  pendant  le  peu  de  temps 
que  ce  spectacle  dure.  Pourquoi  donc  l'esprit  de  liberté  le  tient-il  pour  suspect,  et 
au  contraire  montre-t-il  tant  de  faveur  à  Fénelon?  C'est  que  Fénelon  a  ruiné  le 
principe  même  de  la  monarchie  absolue  par  un  idéal  de  perfection  impossible,  et 
qu'au  lieu  de  n'abaisser  que  devant  Dieu  la  royauté  de  Louis  XIV,  comme  a  fait 
Bossuet,  il  l'a  abaissée  et  avilie  devant  les  hommes.  Le  dirai-je?  c'est  que  les  peu- 
ples ont  plus  de  faible  pour  ceux  qui  les  séduisent  que  pour  leurs  vrais  amis,  pour 
ceux  qui  les  leurrent  d'un  bonheur  imaginaire  par  la  liberté  que  pour  ceux  qui 
leur  proposent  un  bonheur  possible  par  la  discipline. 


III.  ERREURS  DE  FÉNELON  SUR  LA  POLITIQUE  DE  CONDUITE. 


Telle  a  été  la  part  du  chimérique  dans  Fénelon  en  ce  qui  regarde  les  matières  de 
gouvernement.  Examinons  ses  jugements  sur  îa  conduite  des  affaires  de  son  temps 
et  sur  la  politique  de  Louis  XIV. 

Il  a  fait  un  grand  nombre  de  mémoires  politiques  :  sur  quelle  partie  des  affaires, 
sur  quel  événement  n'en  a  t-ii  pas  fait?  On  sait  que  les  ducs  de  Beauvilliers  et  de 
Chevreuse  ne  décidaient  rien  sans  ses  conseils;  il  en  donnait  sur  le  connu  comme 
sur  l'inconnu,  sur  les  nouvelles  certaines  comme  sur  les  bruits  les  plus  hasardés; 
il  réglait  à  la  fois  le  présent  et  le  futur,  le  provisoire  et  le  définitif.  Outre  les  mé- 
moires sur  la  guerre  de  la  succession  et  cette  lettre  trop  louée  de  nos  jours,  où 
Fénelon  donne  des  conseils  si  durs  à  Louis  XIV,  il  n'est  pas  de  circonstance  qui 
n'ait  produit  quelque  écrit  de  direction  pour  ses  deux  amis,  et  il  n'est  pas  un  de 
ces  écrits  où  le  chimérique  n'ait  laissé  sa  marque  (1). 

Parmi  tous  ces  mémoires,  attachons-nous  à  ceux  qui  ont  exercé  sur  les  esprits 
la  séduction  propre  à  Fénelon,  par  exemple  la  lettre  a  Louis  XIV  (i)  :  quel  en  est 
le  trait  le  plus  saillant?  C'est  un  blâme  violent  de  toutes  les  conquêtes  de  ce  prince. 
«  Le  bien  d'autrui,  dit  Fénelon,  ne  nous  est  jamais  nécessaire.  »  Il  nie  qu'on  ait 
le  droit  de  retenir  certaines  places,  sous  prétexte  qu'elles  .servent  à  la  sûreté  des 
frontières.  Il  critique  l'acquisition  de  Strasbourg;  il  eût  fallu,  selon  lui,  faire  répa- 
ration à  la  Hollande  pour  la  guerre  de  1672,  rendre  Valenciennes,  Cambrai,  Stras- 
bourg, quoique  Louis  XIV  les  eût  moins  conquises  par  ses  armes  que  reçues  de  la 
force  des  choses.  Mais,  ces  places  rendues,  de  quelles  frontières  la  France  devra- 
t-elle  s'entourer?  De  la  vertu,  dit  Fénelon,  de  la  modération,  de  la  bonne  foi  dans 
les  traités.  Qui  le  nie?  Seulement  de  bonnes  places  n'y  gâtent  rien,  et  c'est  un 
secours  indispensable  contre  les  voisins  qui  pourraient  avoir  d'autres  maximes. 

(1)  Mémoire  sur  la  question  de  savoir  si  l'on  doit  rechercher  le  duc  d'Orléans  pour  là 
mort  du  duc  de  Bourgogne.  • —  Mémoire  sur  l'éducation  du  jeune  prince.  —  Mémoire  sur 
le  cotiseil  de  régence.  —  Mémoire  sur  la  manière  de  se  conduire  avec  le  roi. 

(2)  Retrouvée,  comme  on  sait,  au  commencement  de  ce  siècle,  par  M.  Renouard. 


ET    SES    ÉCRITS.  589 

Je  remarque  en  passant  la  manière  dont  Fénelon,dans  cette  lettre,  parle  de  son 
ami  le  duc  de  Beauvilliers,  <c  dont  la  faiblesse,  dit-il,  et  la  timidité  déshonorent  le 
roi,  »  C'est  ainsi  qu'il  se  servait  de  ses  amitiés  pour  sa  puissance,  et  peut-être  de 
ses  vertus  pour  sa  faveur  ;  et  quand  l'esprit  de  domination,  qui  lui  lit  désirer  jus- 
qu'au dernier  jour  d'entrer  dans  le  conseil,  commandait  des  duretés  contre  un  ami, 
dût  cet  ami  être  le  duc  de  Beauvilliers,  l'âme  de  son  âme,  dit  Saint-Simon,  sa 
main  n'hésitait  pas  à  les  écrire. 

Je  n'aime  pas  mieux  la  politique  de  ses  mémoires  sur  la  guerre  de  la  succession. 
Quel  remède  propose-t-il  pour  guérir  tous  les  maux  causés  par  cette  guerre?  Qui 
le  croirait?  L'abdication  de  Philippe  V  et  une  défaite  sans  ressources  de  la  France. 
L'abdication  de  Philippe  V,  il  veut  qu'on  l'exige;  la  défaite  sans  ressources,  il  la 
désire.  A  la  vérité,  il  en  a  quelque  scrupule.  «  Ne  croyez  pas,  écrit-il  au  duc  de 
Chevreuse,  que  ce  soit  l'effet  de  l'indisposition  du  cœur  d'un  homme  disgracié  (1).  » 
Aussi  insiste-t-il  :  «  J'ai  le  cœur  déchiré  par  nos  malheurs,  dit-il  plus  loin,  mais 
mon  fonds  ne  peut  consentir  à  aucun  succès.  Je  crois  voir  qu'un  succès  gâterait 
tout  sans  ressource.  »  Pourquoi?  C'est  que  le  même  succès  qui  relèverait  la  France 
relèverait  aussi  Louis  XIV,  et  «  qu'il  n'y  a  que  l'humilité  et  l'abus  de  la  prospérité 
qui  puissent  apaiser  Dieu.  »  Et  il  conseille  le  sacrifice  de  la  Franche-Comté,  des 
trois  évêchés,  de  plus  encore,  s'il  le  faut,  pour  avoir  la  paix.  «  Nulle  paix,  dit-il, 
ne  peut  être  que  bonne  à  acheter  très-chèrement.  »  Et  pourtant,  dans  la  même 
lettre,  il  fait  ce  beau  portrait  de  la  France  :  «  Vous  êtes  comme  le  lion  terrassé, 
mais  la  gueule  ouverte,  expirant  et  prêt  à  déchirer  tout.  »  Oui,  c'est  le  lion  de  la 
bataille  de  Denain,  c'est  le  vieux  roi  Louis  XIV  déclarant  qu'il  aimerait  mieux 
s'ensevelir  avec  sa  noblesse  sous  les  ruines  de  son  royaume  que  de  consentir  à 
cette  paix  très-chèrement  achetée  dont  veut  Fénelon. 

Le  prélat  tient  fort  à  ce  mot  :  une  paix  heureuse,  une  paix  supportable,  comme 
celle  d'Utrecht,  laisserait  à  Louis  XIV  quelque  gloire;  il  la  faut  très-chèrement 
achetée,  c'est-à-dire  par  des  cessions  de  territoire,  et  par  le  sacrifice  sanglant  de 
quelques  membres  de  la  France.  Il  y  revient  dans  le  Mémoire  sur  la  manière  de 
se  conduire  avec  le  roi,  écrit  à  l'époque  où  de  la  royale  famille  dépeuplée  par  la 
mort  il  ne  restait  plus  qu'un  vieillard  septuagénaire  et  un  enfant.  «  Il  faut,  dit-il, 
rendre  le  roi  très -facile  à  acheter  très-chèrement  la  paix.  »  Il  est  une  guerre  pour- 
tant, la  seule  que  Fénelon  permette  et  conseille  même  à  Louis  XIV  :  c'est  la  guerre 
aux  ennemis  personnels  de  l'archevêque  de  Cambrai,  aux  jansénistes,  dont  il  de- 
mande la  destruction,  seul  moyen,  avec  une  prompte  paix,  «  de  mettre  le  roi  en 
repos  pour  longtemps.  » 

Je  sais  bien  que  ces  énormités  sont  cachées  sous  les  attrayantes  nouveautés  d'une 
défense  de  la  France  par  un  appel  aux  masses,  d'une  convocation  régulière  des 
états  généraux,  d'élections  libres  et  périodiques,  enfin  d'une  intervention  légale 
du  pays  dans  les  affaires  du  pays.  Je  sais  pareillement  que  le  gouvernement  de 
Louis  XIV  était  perdu  d'abus,  et  que  bon  nombre  des  critiques  de  Fénelon  sont 
méritées.  Les  erreurs  de  l'illustre  prélat  n'oient  rien  à  la  gloire  de  ces  vues  justes 
et  hardies,  encore  que  l'inquiétude  et  une  sorte  d'impatience  de  l'avenir  y  aient 
plus  de  part  que  la  hardiesse  calme  et  impartiale  d'un  esprit  prévoyant;  on  y  sent 
encore  le  chimérique  dans  le  manque  d'à-propos.  Sans  doute,  Louis  XIV  était  cause 
d'une  partie  des  maux  qui  accablaient  la  France;  mais  lui  seul  avait  le  secret  de 

(1)  Correspondance  de  Fénelon. 

TOME   I.  *l 


1590  FÉNELON 

les  guérir,  et  ce  secret,  c'était  la  victoire.  Je  reconnais  dans  les  plans  de  gouverne- 
ment de  Fénelon,  à  l'époque  des  désastres  de  Malplaquel  et  de  Gertruydenberg,  la 
tradition  du  chimérique  des  idéologues  de  181-4.  Ceux-là  aussi  ne  proposaient-ils 
pas  à  Napoléon  des  plans  de  constitution  pour  repousser  l'Europe  qui  préparait 
Waterloo  ? 


IV.    ERREURS    DE  DIRECTION.  DIRECTION  D'UN  ROI. 


On  sait  quel  a  été,  au  xvir8  siècle,  l'empire  de  ce  qu'on  y  appelait  la  direction, 
c'est-à-dire  des  conseils  du  directeur  spirituel.  Fénelon  fut  l'un  des  directeurs  les 
plus  goûtés  de  son  temps.  Ses  écrits  de  spiritualité  ont  été  le  pain  de  beaucoup 
d'âmes  parmi  les  personnages  les  plus  choisis  et  les  plus  qualifiés  de  son  temps. 
Dans  ce  petit  gouvernement  qui  lui  fut  déféré  sur  tant  de  consciences,  et  qu'il 
exerça  en  maître  si  absolu,  le  chimérique  domine  encore.  Vous  le  retrouvez  dans 
ce  désir  d'une  perfection  impossible,  et  dans  cette  prodigieuse  multiplicité  de  pres- 
criptions qui  n'enfantent  que  les  vains  efforts  et  les  scrupules. 

Le  plus  bel  écrit  de  direction  qui  soit  sorti  de  sa  plume  est  YExameti  de  con- 
science sur  les  devoirs  de  la  royauté.  C'est  la  royauté  au  tribunal  du  directeur  spi- 
rituel, c'est  Fénelon  confessant  le  duc  de  Bourgogne  devenu  roi.  Cet  examen  em- 
brasse tous  les  actes  quelconques  et  toutes  les  pensées  possibles  d'un  roi.  La  paix, 
la  guerre,  les  traités,  l'administration,  le  pouvoir  des  ministres,  le  commerce,  les 
bâtiments  :  c'est  trop  peu  ;  les  transactions  du  roi  avec  ses  sujets,  les  acquisitions 
payées  en  rentes,  les  galériens,  la  paie  des  troupes,  les  enrôlements,  lesquels  doi- 
vent se  faire  par  un  choix,  dans  chaque  village,  de  tous  les  jeunes  hommes  libres 
dont  l'absence  ne  nuirait  en  rien  au  labourage  ni  au  commerce;  que  sais-je?  mille 
autres  points  y  sont  touchés,  où  l'archevêque  décide  moins  en  confesseur  parlant 
tout  bas  nu  tribunal  de  la  pénitence  qu'en  premier  ministre  opinant  à  la  table  du 
conseil. 

La  politique  de  Télémaque  et  des  Mémoires  reparaît  dans  V Examen.  Dans  Télé- 
maque,  Mentor  veut  qu'Idoménée  se  contente,  pour  toute  distinction  de  costume, 
d'un  habit  de  laine  très-fine,  teinte  en  pourpre,  avec  une  légère  broderie  d'or.  Dans 
Y  Examen,  la  broderie  est  de  trop.  «  Si  vous  en  avez,  dit-il,  les  valets  de  chambre 
en  porteront.  Et,  s'étendanl  sur  cet  article  de  luxe,  il  se  plaint  comme  d'un  pro- 
dige qu'il  y  ait  à  Paris  plus  de  carrosses  à  six  chevaux  qu'il  n'y  avait  de  mules  cent 
ans  en  deçà,  et  qu'au  lieu  d'une  seule  chambre  avec  plusieurs  lits,  comme  au  temps 
de  saint  Louis,  on  ne  puisse  plus  se  passer  d'appartements  vastes  et  d'enfilades. 
Sur  ce  point,  Y  Examen  exagère  la  simplicité  recommandée  dans  le  Télémaque  ; 
car,  si  Mentor  ne  veut  à  Salente  que  de  petites  maisons  sans  ornements,  encore 
souffre-t-il  qu'il  y  ait  dans  ces  maisons  «  de  petites  chambres  pour  toutes  les  per- 
sonnes libres.  » 

Voici  d'autres  nouveautés  de  Y  Examen.  «  Si  le  roi,  dit  Fénelon,  a  des  préten- 
tions personnelles  sur  quelque  succession  dans  les  états  voisins,  il  doit  faire  la 
guerre  sur  son  épargne,  et  tout  au  plus  avec  les  secours  donnés  par  les  peuples 
par  pure  affection.  »  El  il  rappelle  l'exemple  de  Charles  VIII  allant  recueillir  à  ses 
frais  la  succession  du  duc  d'Anjou.  Étrange  politique,  étrange  usage  de  l'histoire! 
Comme  si  la  véritable  nouveauté  n'eût  pas  été  alors  de  décider  que  les  princes  ne 


ET    SES    ECRITS.  891 

peuvent  pas  avoir  de  guerres  personnelles,  et  qu'il  ne  saurait  y  avoir  d'héritages 
au  dehors  où  la  nation  ne  soit  cohéritière  avec  le  prince  ! 

Parmi  les  moyens  de  gouvernement,  Fénelon  interdit  l'espionnage;  à  la  bonne 
heure,  je  reconnais  là  le  chrétien,  l'évêque,  qui  ne  veut  pas  qu'on  se  serve  du  vice, 
même  pour  les  besoins  de  l'état.  «  Qu'on  chasse  donc  et  que  l'on  confonde,  s'é- 
crie-t-il,  les  rapporteurs  de  profession,  ces  pestes  de  cour  !  »  Mais  il  est  tels  secrets 
qu'il  importe  de  savoir.  Comment  les  pénétrer?  Li  même  imagination  qui  rêvait 
tout  à  l'heure  une  armée  formée  de  tous  les  jeunes  gens  qui  sont  inutiles  à  l'agri- 
culture et  au  commerce  invente  une  sorte  d'espionnage  licite,  fait  à  contre-cœur  et 
par  pur  dévouement  «  par  d'honnêtes  gens,  dit-il,  que  le  prince  obligerait  malgré 
eux  à  veiller,  à  observer,  à  savoir  ce  qui  se  passe,  à  l'en  avertir  secrètement.  » 

Ces  chimères,  d'ailleurs  fort  innocentes,  sont  la  marque,  et  je  dirais  presque  le 
châtiment  de  la  contradiction  où  tomba  cet  homme  illustre  en  voulant  renouveler 
dans  sa  personne  la  fortune  de  Richelieu  et  de  Mazarin.  C'est  par  l'impossibilité  de 
concilier  la  sévérité  chrétienne  avec  la  facilité  de  la  politique,  qu'il  arrive  à  ima- 
giner une  civilisation  sans  luxe,  et  l'espionnage  fait  par  d'honnêtes  gens  qui  en  ont 
l'horreur.  Il  fallait  bien  que,  la  part  faite  à  la  politique  par  l'homme  qui  préten- 
dait entrer  au  conseil,  l'archevêque  et  le  chrétien  fissent  toutes  réserves  au  nom 
de  la  morale  chrétienne.  De  là  des  contradictions  dont  Fénelon  ne  peut  se  tirer 
que  par  des  rêveries.  Quoique  doué  d'un  grand  sens,  comme  tous  les  hommes  su- 
périeurs, il  en  manqua  pour  se  conduire  sur  ce  point,  et  il  s'agita  toute  sa  vie 
entre  l'ambition  de  gouverner  l'état,  sans  désespérer  un  seul  jour,  dit  Saint-Simon, 
et  les  empêchements  de  sa  robe  et  de  sa  vertu.  En  cela,  comme  en  tout  le  reste, 
Bossuet  lui  est  bien  supérieur,  car  il  se  servit  d'abord  de  son  admirable  bon  sens 
pour  se  connaître  et  se  mettre  à  sa  place,  et,  quand  il  eut  à  toucher  aux  matières 
politiques,  il  sut  s'y  arrêter  au  point  où  le  prêtre  eût  tranché  du  ministre. 

Bossuet  a  un  autre  avantage  en  tout  ce  qui  regarde  cette  matière  si  délicate  de 
la  direction.  C'est  qu'il  se  borne  à  des  prescriptions  générales  et  sommaires,  à  ce 
qu'un  esprit  d'une  capacité  ordinaire  peut  oublier  ou  ne  pas  voir.  Au  lieu  de  sus- 
citer cette  foule  de  menus  scrupules  et  de  petites  perplexités  où  la  conscience 
s'embarrasse,  et  qui  empêchent  l'activité,  il  se  contente  d'avertir  la  conscience 
par  des  traits  frappants,  et  de  la  mettre  en  exercice  pour  ainsi  dire,  lui  laissant 
trouver,  par  une  induction  facile  et  involontaire,  toutes  les  prescriptions  de  détail 
qui  dépendent  de  la  prescription  générale.  Par  la  méthode  contraire,  Fénelon 
s'abîme  et  s'éblouit  dans  l'infinité  des  détails,  et,  si  sa  direction  doit  avoir  quelque 
effet,  c'est  d'exciter  stérilement  notre  curiosité  sur  nous-mêmes.  Pendant  qu'il 
nous  insinue  dans  tous  ces  replis  et  qu'il  nous  mène  à  la  poursuite  de  tant  de 
nuances  fugitives,  l'heure  d'agir  est  passée. 

Bossuet  ne  fait  pas  un  examen  en  quelque  sorte  calomnieux  des  consciences 
royales;  il  ne  s'enfonce  pas  comme  à  plaisir  dans  ce  mauvais  fonds  de  corruption 
qui  nous  rend  toutes  nos  pensées  suspectes,  et  nous  fait  craindre  toutes  nos  actions. 
Soit  prudence,  soit  que,  l'essentiel  étant  réglé,  il  ne  lui  paraisse  ni  d'une  bonne 
morale,  ni  dans  l'esprit  de  la  charité  chrétienne  de  forcer  les  suppositions,  il  de- 
meure en  deçà  dune  corruption  extraordinaire;  bien  différent  de  Fénelon,  qui  ne 
craint  pas  de  souiller  sa  chaste  imagination  de  tout  un  détail  de  prévarications  et 
d'arrière-pensées  dont  la  supposition  serait  une  injure  même  pour  un  roi  malhon- 
nête homme. 

Par  exemple,  examinant  le  prince  sur  les  raisons  qu'il  aurait  eues  d'éloigner 


592  FÉNELON 

de  sa  personne  les  sujets  forts  et  distingués,  Fénelon  lui  demande  s'il  n'a  pas 
craint  «  qu'ils  ne  contredissent  ses  passions  injustes,  ses  mauvais  goûts,  ses  motifs 
bas  et  indécents.  »  A  quel  tribunal  de  la  pénitence  un  roi  se  vit-il  poursuivi  de 
suppositions  si  violentes?  Rien  n'est  respecté  par  cette  subtilité  préventive,  et 
Fénelon  s'en  méfie  d'autant  moins,  qu'il  n'avait  pas  à  craindre  qu'on  vît  dans  ces 
suppositions  des  aveux  involontaires  de  son  propre  fonds.  Qui  n'aimera  mieux  Bos- 
suet,  retenu  dans  la  liberté  du  confesseur  par  un  respect  mêlé  de  confiance  pour 
la  personne  du  pénitent,  n'attaquant  les  vices  des  princes  que  sur  l'autorité  de  la 
morale  universelle,  ou  avec  les  paroles  même  des  livres  saints  dont  la  hardiesse 
couvre  la  sienne  et  la  rend  respectueuse  et  décente,  et  sachant  interroger  les  con- 
sciences royales  sans  les  fatiguer  de  sa  pénétration  implacable,  sans  les  embar- 
rasser par  sa  subtilité,  sans  les  attrister  et  les  décourager  par  sa  défiance  ? 

Peut-être  paraîtra-t-il  sévère  de  rechercher  dans  la  conduite  du  duc  de  Bour- 
gogne l'influence  de  ce  tour  d'esprit  de  Fénelon,  et  d'examiner  s'il  ne  serait  pas 
juste  de  rendre  le  précepteur  responsable  de  certains  travers  de  l'élève,  comme  il 
est  juste  de  lui  faire  honneur  des  victoires  que  ce  jeune  prince  remporta  sur  son 
naturel.  La  recherche  est  délicate,  mais  mon  sujet  l'exige,  et  la  vérité  m'y  force. 

Quels  étaient  les  défauts  que  la  voix  publique  reprochait  au  duc  de  Bourgogne? 
On  le  disait  «  trop  particulier,  trop  renfermé,  dévot  jusqu'à  la  sévérité  la  plus 
scrupuleuse  dans  les  minuties,  irrésolu,  ne  sachant  pas  prendre  une  certaine  au- 
torité modérée,  mais  décisive;  raisonnant  trop  et  faisant  trop  peu,  bornant  ses 
occupations  les  plus  solides  à  des  spéculations  vagues  et  à  des  résolutions  stériles, 
livré  à  des  amusements  puérils  qui  apetissent  l'esprit,  affaiblissent  le  cœur  et  avi- 
lissent l'homme.  »  Qui  donc  parlait  ainsi  du  jeune  prince?  Fénelon  lui-même  (1). 
Et  c'est  au  duc  de  Bourgogne  qu'il  tenait  ce  langage.  A  la  vérité,  il  ne  parle  pas 
de  son  chef:  ce  sont  des  bruits  qu'il  a  recueillis  et  qu'il  rapporte;  mais  il  est 
trop  évident  qu'il  y  croit. 

Comparez  ce  portrait  du  duc  de  Bourgogne  avec  celui  qu'en  a  tracé  un  homme 
qui  l'aimait  pour  les  mêmes  motifs  que  Fénelon,  par  l'attrait  de  ses  grandes  qua- 
lités et  par  le  même  fonds  de  prévention  contre  Louis  XIV.  «  Il  était,  dit  Saint- 
Simon,  dévot,  timide,  mesuré  à  l'excès,  renfermé,  raisonnant,  pesant  et  comparant 
toutes  choses,  quelquefois  incertain,  ordinairement  distrait  et  porté  aux  minuties. 
Sa  vie  se  passait  pour  la  plus  grande  partie  dans  le  cabinet,  à  des  occupations 
scientifiques,  à  des  rêveries  et  à  la  poursuite  de  chimères.  On  parlait  de  mouches 
étouffées  dans  l'huile,  de  crapauds  crevés  avec  delà  poudre,  de  bagatelles,  de 
mécaniques,  occupations  dont  il  sortait  par  des  gaietés  déplacées  ou  des  exercices 
physiques  de  peu  de  dignité  (2).  »  Saint-Simon  lui  reproche  le  trop  continuel 
amusement  de  cire  fondue,  ce  qui  s'entend  des  longues  lettres  qu'il  écrivait  dans 
le  temps  qu'il  eût  fallu  agir. 

Les  aveux  du  duc  de  Bourgogne  lui-même  complètent  ce  portrait.  «  Il  confesse 
son  indécision  ;  il  avoue  qu'il  se  laisse  aller  à  un  serrement  de  cœur  et  aux  noir- 
ceurs causées  par  les  contradictions  et  les  peines  de  l'incertitude;  que  quelques 
fois,  paresse  ou  négligence,  d'autres,  mauvaise  honte  ou  respect  humain,  ou  timi- 
dité, l'empêchent  de  prendre  des  partis  et  de  trancher  net  dans  des  choses  impor- 

(1)  Correspondance  de  Fénelon  avec  le  duc  de  Bourgogne  pendant  et  après  la  guerre 
malheureuse  où  nous  lûmes  battus  en  Flandre  et  où  nous  perdîmes  Lille. 

(2)  Mémoires,  chap.  265. 


ET    SES    ÉCRITS.  o95 

tantes  (1).  »  Ailleurs,  il  représente  ainsi  son  intérieur  :  «  Je  ne  vois  en  moi  que 
haut  et  bas,  chutes  et  rechutes,  relâchements,  omissions  et  paresses  dans  mes  de- 
voirs les  plus  essentiels,  immortifîcations,  délicatesse,  orgueil,  hauteur,  mépris  du 
genre  humain,  attachement  aux  créatures,  à  la  terre,  à  la  vie,  sans  avoir  cet 
amour  du  Créateur  au-dessus  de  tout,  ni  du  prochain  comme  de  moi-même.  »  Il 
s'avoue  renfermé,  donnant  trop  de  temps  a  la  prière,  écrivant  beaucoup. 

Ces  défauts  nous  coûtèrent  peut-être  la  perte  de  Lille.  On  imputa  du  moins  la 
plus  grande  partie  des  malheurs  de  la  campagne  de  1710  au  duc  de  Bourgogne, 
lequel  reconnut  lui-même ,  avec  une  magnanimité  qui  promettait  pour  l'avenir 
d'éclatantes  réparations,  que,  dans  deux  occasions  capitales,  il  avait  reçu  du  roi 
la  puissance  décisive,  et  qu'il  n'en  avait  pas  usé.  «  Sous  l'influence  de  cette  dévo- 
tion sombre,  timide,  scrupuleuse,  disproportionnée  à  sa  place,  »  que  lui  reproche 
Fénelon,  on  le  voit  demander  à  son  ancien  précepteur,  dans  le  fort  de  la  guerre, 
s'il  croyait  qu'il  fût  absolument  mal  de  loger  dans  une  abbaye  de  filles.  Pendant 
que  Lille  était  aux  abois,  il  perdait  plusieurs  heures  à  assister  à  une  procession 
générale  pour  le  succès  de  nos  armes.  Quand  on  vint  lui  annoncer  que  la  ville 
était  prise,  on  le  trouva  jouant  au  volant,  et  sachant  déjà  la  chose.  La  partie  n'en 
fut  pas  interrompue. 

On  reconnaît  dans  les  plus  saillants  de  ces  défauts  l'effet  de  l'éducation  qu'avait 
reçue  le  duc  de  Bourgogne.  Cette  piété  sombre  et  minutieuse,  ce  trop  de  temps 
donné  à  la  prière,  ces  scrupules,  cette  curiosité  et  ce  mécontentement  de  soi,  cet 
excès  de  raisonnement  et  cette  peur  d'agir,  ces  rêveries  et  cette  poursuite  de  chi- 
mères, voilà  tout  le  chimérique  de  la  perfection  impossible  imaginée  par  son  pré- 
cepteur. Quant  à  ces  excès  de  table  et  ces  exercices  physiques  sans  mesure,  après 
la  tristesse  des  retours  sur  soi-même  et  l'abus  de  la  solitude,  quoi  de  plus  sem- 
blable à  cet  état  glissant  du  quiétisme ,  où,  au  sortir  des  extases  de  l'amour  pur, 
le  corps  s'abandonne  à  tous  ses  appétits  ?  N'est-ce  pas  l'effet  de  cette  piété  inac- 
cessible qui  ne  souffre  pas  d'état  intermédiaire  entre  l'extase  et  l'empire  des 
sens  ? 

Fénelon  ne  s'étonnait  pas  qu'on  l'accusât  des  défauts  de  son  élève.  «  On  dit, 
lui  écrit-il,  que  vous  vous  ressentez  de  l'éducation  qu'on  vous  a  donnée  (2).  » 
Mais,  dans  le  même  temps ,  ses  lettres  l'y  enfonçaient  plus  avant,  principalement 
sur  l'article  de  la  piété.  «  Allez  à  l'armée,  lui  écrit-il,  non  comme  un  grand 
prince,  mais  comme  un  petit  berger  avec  cinq  pierres  contre  le  géant  Goliath  ; 
agissez  continuellement  dans  la  dépendance  continuelle  de  l'esprit  de  grâce;  soyez 
fidèle  à  lire  et  à  prier  dans  les  temps  de  réserve,  et  à  marcher  pendant  la  journée 
en  présence  de  Dieu.  »  Après  la  prise  de  Lille,  il  le  loue  d'avoir  dit,  en  parlant  de 
son  revers,  ces  aimables  paroles  : //i  in  vurribus,  cthiin  equis,  etc.,  etc.  Ailleurs,  il 
l'engage  à  s'accoutumer  à  rentrer  souvent  au-dedans  de  lui-même  «  pour  y  renou- 
veler la  possession  que  Dieu  doit  avoir  de  son  cœur.  »  Six  ans  auparavant,  voici 
ce  qu'il  lui  écrivait  :  «  Au  nom  de  Dieu,  que  l'oraison  nourrisse  votre  cœur, 
comme  les  repas  nourrissent  votre  corps.  Que  l'oraison  de  certains  temps  réglés 
soit  une  source  de  présence  de  Dieu  dans  la  journée,  et  que  la  présence  de  Dieu, 
devenant  fréquente  dans  la  journée,  soit  un  renouvellement  d'oraison.  Celte  vue 
courte  et  amoureuse  de  Dieu  ranime  tout  l'homme,  et  calme  ses  passions,  s  Le 

(!)  Con espondnnce  avec  Fénelon. 
(2)  Lettre  du  25  octobre  1708. 


•^94  FÉNELON 

prince  qui  recevait  ces  étranges  conseils  avait  alors  vingt  ans,  et  devait  être  l'hé- 
ritier de  Louis  XIV! 

Il  faut  serrer  les  choses  de  plus  près;  il  faut  placer  chaque  trait  de  caractère 
en  regard  de  chaque  particularité  de  l'éducation.  On  ne  peut  être  trop  exact  dans 
ses  preuves  quand  on  blâme  un  Fénelon. 

Du  us  la  religion,  par  quelle  pratique  le  royal  élève  répond-il  à  la  doctrine  du 
pur  amour  enseignée  par  le  précepteur?  Par  cette  dévotion  sombre  et  solitaire 
qui  ne  peut  rien  de  plus  pour  rendre  Dieu  présent  que  l'isolement  absolu,  et  ce 
que  Saint-Simon  appelle  le  particulier  sans  bornes.  Fénelon  ménage-t-il  du  moins 
la  conscience  du  jeune  prince  sur  les  querelles  théologiques  du  temps?  Point.  Il  lui 
a  inculqué  sa  haine  pour  les  jansénistes.  «  J'espère,  lui  écrit  le  duc  de  Bourgogne, 
par  la  grâce  de  Dieu,  non  pas  telle  que  les  jansénistes  l'entendent,  mais  telle 
que  la  connaît  l'église  catholique,  que  je  ne  tomberai  jamais  dans  les  pièges 
qu'ils  voudront  me  dresser.  »  Est-ce  donc  ainsi  que  le  sage  Mentor  a  oublié  le 
conseil,  qu'il  donnait  au  roi  Idoménée,  de  ne  se  point  mêler  des  affaires  de  reli- 
gion, et  d'en  laisser  le  débat  aux  prêtres  des  dieux  (1)  ?  Il  fait  plus;  il  force  Télé- 
maque  à  lire  ses  écrits  théologiques.  Le  duc  de  Bourgogne  lit  le  mandement  de 
Fénelon  contre  un  M.  Hubert,  janséniste  déguisé,  qui  substituait  à  la  doctrine  de  la 
prédestination  pure  celle  de  l'impuissance  morale,  et  imaginait  le  système  des 
deux  délectations.  Aussi  la  leçon  porte  ses  fruits.  Le  duc  de  Bourgogne  était 
devenu  théologien,  témoin  le  mémoire  qu'il  avait  écrit  sur  ces  matières  et  que  fit 
publier  Louis  XIV  après  sa  mort,  pour  démentir  le  bruit  répandu  par  les  jansé- 
nistes que  le  dauphin  était  bien  intentionné  pour  eux. 

En  politique,  quelle  est  la  théorie  du  gouvernement  la  plus  chère  à  Fénelon? 
La  domination  de  la  noblesse.  Or,  de  quoi  Saint-Simon  loue-t-il  le  plus  le  duc  de 
Bourgogne?  De  ce  que  le  prince  est  d'accord  avec  lui  sur  la  part  qu'il  faut  faire 
aux  ducs.  S'agit-il  de  juger  la  conduite  de  Louis  XIV,  on  a  vu  quels  durs  avis 
Fénelon  donne  à  Louis  XIV,  l'étrange  conseil  de  restituer,  comme  illégitimes,  les 
conquêtes  du  roi,  et,  pour  unique  remède  à  tous  les  maux  de  la  guerre,  la  défaite. 
Or,  que  disait-on  du  duc  de  Bourgogne?  Qu'il  avait  tenu  à  Versailles  ce  propos  : 
«  Ce  que  la  France  souffre  vient  de  Dieu,  qui  veut  nous  faire  expier  nos  fautes 
passées;  »  qu'il  ne  ménageait  pas  le  roi,  et  affectait  une  dévotion  qui  tournait  à 
critiquer  son  grand-père  (2).  C'est  Fénelon  lui-même  qui  s'en  plaint.  «  On  dit 
même,  lui  écrivait-il  deux  ans  auparavant,  pendant  la  campagne  de  Flandre,  on 
dit  que  vos  maximes  scrupuleuses  vont  jusqu'à  ralentir  votre  zèle  pour  la  conser- 
vation des  conquêtes  du  roi  ;...  et  l'on  ne  manque  pas  d'attribuer  ce  scrupule  aux 
instructions  que  je  vous  ai  données.  »  L'opinion  publique  lui  en  renvoyait  le 
reproche;  était-elle  si  injuste?  Sans  doute,  les  instructions  n'étaient  pas  directes; 
mais  Fénelon  pouvait-il  se  flatter  de  tenir  si  secrets  les  écrits  où  il  qualifiait  d'ini- 
ques toutes  les  conquêtes  du  roi,  que  le  duc  de  Bourgogne  n'en  connût  rien  ?  Avait- 
il  du  moins  si  bien  caché  ce  fonds  où  il  désirait  pour  la  France  une  défaite  sans 
ressource,  que  son  élève  n'en  eût  rien  vu?  A  défaut  d'allusions  personnelles  à 
Louis  XIV,  et  d'attaques  directes,  dont  Fénelon  était  incapable,  les  seules  maximes 
générales  du  Télàmaque,  et  tant  de  traits  qui  atteignaient  Louis  XIV  à  travers 
Idoménée,  n'auraient-ils  pas  suffi  pour  donner  au  jeune  prince  ces  scrupules  sur 

(1;  Télémaque,  livre  xvn. 

(2)  Lettre  de  Fénelon  à  M.  de  Chevreuse,  7  avril  1710. 


ET    SES     ÉCRITS.  59:» 

la  gloire  de  son  aïeul,  et  cette  prévention  contre  ses  conquêtes  dont  s'alarmait 
FéneloQ? 

Ce  n'est  pas  forcer  la  vérité  que  d'imputer  à  l'esprit  qui  dressait,  dans  Y  Examen, 
un  acte  d'accusation  si  minutieux  contre  les  consciences  royales,  les  scrupules  et 
les  noirceurs  de  l'inccrt'tadc  dont  s'accuse  le  duc  de  Bourgogne.  «  Sa  vigilance  sur 
lui-même,  dit  Saint-Simon,  le  renfermait  dans  son  cabinet,  comme  un  asile  impé- 
nétrable aux  occasions.  »  Fénelon  lui  avait  inspiré  une  terreur  si  outrée  des  flat- 
teurs, que  ,  pour  échapper  à  leurs  pièges,  il  ne  trouvait  d'autre  moyen  que  de 
vivre  seul.  «  La  crainte  d'être  cause  pour  autrui  d'un  oubli  de  la  charité,  ajoute 
Saint-Simon,  et  de  provoquer  à  la  médisance,  l'empêchait  d'interroger  personne 
sur  les  autres,  et  de  tourner  à  la  connaissance  des  hommes  cette  lampe  dont  il  se 
servait  si  soigneusement  pour  éclairer  tous  les  replis  de  son  cœur  et  de  sa  con- 
science. Avec  cette  austérité,  il  avait  conservé  de  son  éducation  une  précision  et 
un  littéral  qui  se  répandaient  sur  tout,  et  qui  gênaient  lui  et  tout  le  monde  avec 
lui,  parmi  lequel  il  était  toujours  comme  un  homme  en  peine  et  pressé  de  le  quit- 
ter. Il  ressemblait  fort  à  ces  jeunes  séminaristes  qui  se  dédommagent  de  l'enchaî- 
nement de  leurs  exercices  par  tout  le  bruit  et  toutes  les  puérilités  qu'ils  peuvent.  » 
Saint-Simon  se  scandalise  à  ce  sujet  de  la  conduite  des  dames  de  son  particulier, 
lesquelles,  dit-il,  «  abusaient  avec  indécence  de  sa  bonté,  de  ses  distractions,  de 
sa  dévotion,  et  de  ses  gaietés  p>?u  décentes  qui  sentaient  si  fort  le  séminaire.  » 

Fénelon  savait  toutes  ces  circonstances;  la  plupart  même  ne  nous  sont  connues 
que  par  les  plaintes  qu'il  en  fait,  soit  au  prince,  soit  à  ses  amis.  11  jugeait  mieux 
qu'aucun  autre  de  ce  qui  manquait  au  duc  de  Bourgogne,  et  il  est  remarquable 
qu'il  ne  le  gourmande  que  des  défauts  qui  lui  venaient  de  son  éducation.  Oserai- 
je  dire  toute  ma  pensée?  Fénelon,  qui,  toute  sa  vie,  désira  d'entrer  dans  le  gou- 
vernement, avait-il,  à  l'insu  de  sa  vertu,  formé  son  élève  pour  ses  secrètes  espé- 
rances? Se  flattant,  non  tout  haut,  ni  avec  l'indiscrétion  d'une  ambition  grossière, 
mais  secrètement,  et  peut-être  en  s'en  faisant  le  reproche,  qu'il  régnerait  quelque 
jour  avec  son  élève  deveuu  roi,  ne  lui  donna-t-il  pas  ou  ne  lui  voulut-il  pas  voir 
toutes  les  dispositions  qui  pouvaient  le  servir  dans  ses  desseins? 

Tant  qu'il  fut  à  la  cour,  dans  tout  l'éclat  de  la  faveur  et  des  prédictions  qu'on 
faisait  autour  de  lui  de  sa  naissance,  de  ses  séductions  et  de  ses  grands  talents, 
il  combattit,  dans  le  naturel  de  son  élève,  ce  qui  était  capable  de  lui  résister;  ce 
qui  cédait,  il  l'inclina  vers  ses  espérances  et  ses  plans  de  domination.  Il  lui  inspira 
une  piété  qui  ne  pouvait  ni  s'affranchir  ni  manquer  un  moment  du  secours  d'un 
directeur;  il  lui  donna  des  scrupules  que  seul  il  pouvait  lever.  Il  le  rendit  trop 
curieux  de  son  intérieur,  pour  n'y  pas  désirer  incessamment  la  lumière  d'autrui, 
et  paresseux  à  l'action  pour  qu'il  fût  plus  souple  au  conseil. 

Après  sa  disgrâce,  il  eut  besoin,  dans  son  élève,  de  dispositions  toutes  con- 
traires. Celles  qui  convenaient  aux  espérances  ne  convenaient  plus  aux  revers. 
Fénelon  entreprit  alors  de  défaire  son  propre  ouvrage.  Il  conseilla  une  piété  moins 
disproportionnée  a  l'état  du  prince;  il  critiqua  les  habitudes  d'isolement;  il  exhorta 
au  commerce  des  hommes,  à  l'activité.  En  gardant  les  défauts  de  son  éducation, 
le  duc  de  Bourgogne  eût  enfoncé  son  ancien  précepteur  plus  avant  dans  sa  disgrâce; 
par  les  qualités,  trop  longtemps  effarouchées,  que  Fénelon  voulait  rappeler,  le  duc 
de  Bourgogne,  plus  heureux  à  l'armée,  plus  puissant  à  la  cour,  entourait  de 
quelque  gloire  l'exil  de  Cambrai,  cl  la  faveur  du  futur  corrigeait  la  disgràVe  du 
présent.  «  Au  nom  de  Dieu,  écrit-il  au  duc  de  Chevrecsc  après  la  mort  du  grand 


896  FÉNELON 

dauphin,  que  le  dauphin  ne  se  laisse  gouverner  ni  par  vous,  ni  par  moi,  ni  par 
aucune  personne  du  monde  (1)!  »  Quel  vif  aveu  du  secrect  désir  de  gouverner 
dans  ces  mots  :  ni  par  moi! 

A  quelle  influence  le  duc  de  Bourgogne  dut-il  de  prendre  enfin  possession  de 
son  véritable  naturel,  et  à  qui  faut-il  faire  honneur  des  regrets  que  coûta  sa  perte?  A 
Louis  XIV.  C'est  cet  aïeul  que  Fénelon  lui  avait  appris  à  moins  respecter,  qui  releva 
la  réputation  de  son  petit-fils;  il  le  fit  participer  aux  affaires,  et  il  l'arracha  aux  pré- 
jugés de  son  éducation,  <c  pour  lui  faire  voir  les  hommes,  dit  Saint-Simon,  les  lui 
faire  étudier,  entretenir,  sans  se  livrer  à  eux,  lui  apprendre  à  parler  avec  force, 
et  acquérir  une  autorité  douce.  »  Il  l'émancipa  peu  à  peu  de  ces  vaines  délica- 
tesses et  de  cette  servitude  du  doute  sur  l'intérieur  où  l'avait  élevé  Fénelon,  et  il 
l'eût  rendu  digne  de  réparer  les  malheurs  de  sa  vieillesse  et  les  fautes  de  sa  trop 
longue  vie. 


V.  DIRECTION   DES  PARTICULIERS,    LETTRES    SPIRITUELLES. 


La  même  chimère  de  perfection,  par  un  détail  infini  de  prescriptions  minu- 
tieuses, et  par  l'impossible  pratique  du  pur  amour,  caractérise  les  autres  écrits  de 
direction  de  Fénelon.  Parmi  beaucoup  d'onction,  de  douceur,  d'intelligence  des 
choses  de  la  vie,  de  conseils  délicats  et  sensés  pour  en  accommoder  les  nécessités 
avec  une  piété  facile,  dominent  le  raffinement,  la  subtilité  sans  bornes,  l'excita- 
tion à  une  vaine  curiosité  sur  soi.  Le  duc  de  Chevreuse  en  fut  presque  victime. 
Ce  personnage  paraît  avoir  été  un  esprit  très-timoré,  comme  le  duc  de  Bourgogne, 
écrasé  de  petits  soins,  et  embarrassé  de  mille  scrupules.  Était-ce  son  naturel,  ou 
le  devait-il  à  l'état  de  dépendance  filiale  dans  lequel  il  vivait  à  l'égard  de  Fénelon? 
Quoi  qu'il  en  soit,  il  demandait  des  remèdes  à  celui  d'où  lui  venait  le  mal,  mal 
aimé,  entretenu,  selon  le  langage  du  temps.  Fénelon,  avec  une  sagacité  à  faire 
peur,  pénètre  dans  les  secrets  motifs  de  ces  scrupules,  fouille  les  replis,  visite  les 
arrière-coins,  si  j'ose  parler  ainsi,  de  cette  nature  si  compliquée,  et  il  exagère 
cette  stérile  sollicitude,  afin  de  l'en  guérir.  Ainsi,  le  moyen  de  se  délivrer  de  petites 
choses,  c'est  d'être  présent  à  de  plus  petites  encore;  c'est  de  s'écouter  d'un  peu 
plus  près,  de  s'enfoncer  de  la  défiance  dans  le  soupçon  ;  c'est  d'aller  au-devant  de 
soi,  de  se  creuser,  de  se  poursuivre,  dût  la  raison  s'éblouir  dans  ces  vains  efforts 
pour  s'atteindre.  Fénelon  cherche  à  tirer  son  malheureux  ami  du  réseau  de  scru- 
pules où  il  se  débat  et  où  il  devait  trouver  une  mort  prématurée,  mais  c'est  pour 
le  recevoir  tout  tremblant  et  tout  agité  dans  un  autre  réseau  encore  plus  serré  de 
précautions  infinies  contre  lui-même. 

Au  reste,  nul  homme  n'était  moins  propre  à  diriger  et  à  soutenir  les  esprits 
dans  une  voie  simple  que  celui  qui  s'est  peint  ainsi  :  «  Je  ne  puis  m'expliquer 
mon  fonds.  Il  m'échappe,  il  me  paraît  changer  à  toute  heure.  Je  ne  saurais  guère 
rien  dire  qui  ne  me  paraisse  faux  un  moment  après  (2).  »  A  qui  fait-il  cet  aveu,  si 
glorieux  pour  sa  vertu,  mais  qui  devait  ruiner  toute  sa  direction  ?  A  l'une  des  per- 
sonnes qu'il  dirigeait.  Bossuet  se  défie  moins  de  son  fonds,  et  croit  plus  à  son 

{{)  Lettre  du  27  juillet  1711. 
{2)  Lettres  spirituelles. 


ET    SES    ÉCRITS.  a97 

autorité.  Aux  religieuses  qui  le  consultent,  il  dit,  dans  ce  style  impérieux  du 
prêtre  qui,  avant  de  régler  les  autres,  s'est  d'abord  réglé  lui-même  :  «  Tenez-vous 
invariablement  à  mes  règles.  » 

II  est  vrai  que  Bossuet  n'écrit  le  plus  souvent  qu'à  des  religieuses,  et  ne  s'oc- 
cupe que  de  l'activité  bornée  de  la  vie  du  couvent.  Les  lettres  de  Fénelon  sont, 
pour  la  plupart,  adressées  à  des  personnes  du  monde.  Où  l'on  n'avait  qu'à  com- 
mander, en  sa  double  qualité  de  directeur  des  consciences  et  de  supérieur  ecclé- 
siastique, l'autre  ne  pouvait  que  conseiller;  mais,  chose  étrange,  ou  plutôt  très- 
explicable  quand  on  y  réfléchit,  celui  qui  commande  est  plus  doux  que  celui  qui 
conseille.  C'est  un  des  effets  de  cette  séduction  attachée  au  nom  de  Fénelon,  qu'on 
l'ait  cru  plus  indulgent,  plus  véritablement  inspiré  de  la  charité  chrétienne  que 
Bossuet.  Fénelon  lui-même  n'en  eût  pas  accepté  l'éloge.  Il  se  trouve  quelquefois 
si  dur,  qu'il  s'en  fait  le  reproche  et  en  demande  pardon.  «  Pardon,  monseigneur, 
écrit-il  au  duc  de  Bourgogne  qu'il  vient  de  fort  maltraiter,  j'écris  en  fou.  »  Non, 
mais  en  homme  habitué  à  l'empire  ,  et  qui,  soit  prudence  mondaine,  soit  verlu, 
déguisait  sous  ces  aimables  reproches  à  lui-même  l'ardeur  avec  laquelle  il  voulait 
être  écouté  et  obéi. 

Pour  Bossuet ,  la  louange  d'avoir  été  doux  n'est  que  vraie  et  méritée.  Son  in- 
dulgence et  sa  charité  se  montrent  jusque  dans  ses  commandements  si  exprès  à 
ses  religieuses.  Ce  qu'il  veut,  c'est  une  certaine  modération  dans  leur  sévérité 
pour  elles-mêmes  et  dans  leurs  inquiétudes  sur  leur  intérieur.  Il  est  indulgent, 
parce  que,  n'ayant  pas  fait  la  règle,  et  n'étant  point  intéressé  par  amour-propre  à 
la  faire  exécuter,  il  comprend  mieux  les  faiblesses  et  les  impuissances,  et  ,  par 
condescendance,  va  jusqu'à  exiger  des  personnes  qu'elles  ne  se  rendent  pas  trop 
misérables.  Il  est,  si  je  puis  emprunter  une  comparaison  à  nos  institutions  judi- 
ciaires, à  la  fois  juge  et  juré  :  comme  juge,  il  a  le  dépôt  de  la  loi  et  le  devoir  de 
l'appliquer;  mais,  comme  juré,  il  tient  compte  des  circonstances  atténuantes. 

Fénelon  est  dur,  il  l'avoue,  et  comment  ne  le  ser?it-il  pas?  Il  a  fait  lui-même 
la  règle  qu'il  applique,  et  la  stricte  exécution  de  cette  règle  est  sa  gloire  person- 
nelle. Plus  il  a  de  vertu  et  plus  il  est  dur,  car  ce  qui  est  possible  à  sa  vertu,  com- 
ment souffrirait-il  qu'il  fût  impossible  à  autrui?  Cette  dureté  est  l'inévitable  consé- 
quence de  toute  doctrine  née  du  sens  propre,  et  plus  on  a  de  vertu,  plus  on  s'y 
doit  opiniâtrer.  Toutefois  Fénelon  sent  qu'il  doit  paraître  dur;  mais  c'est  encore 
un  autre  effet  du  sens  propre,  qu'on  s'y  attache  davantage  dans  le  moment  même 
qu'on  en  voit  l'excès.  Il  se  mêle  d'ailleurs  aux  aveux  de  Fénelon  sur  sa  dureté 
cette  constante  préoccupation  de  plaire  dont  parle  Saint-Simon.  Dans  cette  pein- 
ture de  lui-même,  dont  on  a  vu  plus  haut  quelques  traits  :  «  Je  me  sens,  dit  il, 
un  attachement  foncier  à  moi-même.  »  Voilà  la  confession  naïve  du  sens  propre. 
Les  excuses  au  duc  de  Bourgogne  et  à  la  duchesse  de  Chevreuse  :  «  J'écris  en  fou, 
pardon  de  ce  que  j'ai  écrit  de  trop  dur,  1  c'est  le  même  aveu,  avec  ce  mélange  du 
désir  de  plaire. 

VI.  DU   CHIMÉRIQUE   DANS  LES   DOCTRINES   LITTÉRAIRES   DE    FÉNELON. 

La  chimère  d'une  perfection  impossible  est  la  seule  cause  des  erreurs  litté- 
raires de  Fénelon,  et,  en  particulier,  de  ses  étranges  théories  sur  la  langue  et  la 
poésie  françaises. 


598  FÉNELON 

Notre  langue  ne  lui  paraît  pas  assez  riche.  C'est  trop  peu  de  regretter  la  désué- 
tude de  quelques  mots  expressifs  des  siècles  précédents  ;  il  demande  l'introduction 
de  mots  nouveaux.  Il  vanle  à  cet  égard  la  liberté  dont  jouissent  les  Anglais,  chez 
lesquels  chacun  est  maître  souverain  de  la  langue  de  tous.  Il  est  vrai  que  ces  mots 
nouveaux  ne  doivent  avoir  pour  objet  que  de  rendre  notre  langue  plus  claire, 
plus  précise,  plus  courte,  plus  harmonieuse,  qu'il  faudra  faire  choix  d'un  son  doux 
et  éloigné  de  tout  équivoque;  mais  qui  sera  chargé  de  faire  ce  choix?  Qui  Fénelon 
accrédite-t-il  pour  fabriquer  des  mots  de  ce  titre?  L'Académie  française.  Ses 
membres  hasarderont  ces  mots  dans  la  conversation  ;  on  les  essaiera,  sauf  à  les 
laisser,  s'ils  déplaisent.  C'est  ce  puéril  travail  de  découvertes  sans  audace  et  de 
créations  à  froid  que  Fénelon  propose  à  l'Académie!  Richelieu  l'entendait  bien 
mieux,  à  mon  avis,  lui  qui  fondait  ce  grand  corps  pour  discipliner  la  langue  et 
la  fixer?  Et  Bossuet,  lui  qui  voulait  que  l'Académie  française  défendît  celte  langue 
contre  la  mobilité  des  caprices  populaires!  Ces  deux  grands  esprits  avaient  senti 
qu'en  matière  de  langage  la  liberté  se  fait  elle-même  sa  part,  et  plutôt  trop  grande 
que  trop  petite;  que  tout  favorise  le  changement  et  l'innovation,  notre  mobilité, 
nos  modes,  la  faiblesse  humaine  qui  ne  sait  pas  se  fixer,  même  à  ce  qu'elle  préfère, 
la  vanité  qui  engendre  tant  d'inventeurs,  l'ignorance  qui  pense  créer  ce  qui  a  été 
fait.  Fénelon  ne  trouve  pas  ces  tendances  assez  fortes.  Il  se  met  du  côté  de  la 
liberté,  comme  si  elle  avait  besoin  d'aide,  contre  la  discipline,  qui  ne  parvient  pas 
à  se  maintenir,  même  avec  l'appui  de  la  puissance  publique.  J'aimerais  autant  un 
moraliste  qui  se  rangerait  du  côté  de  la  complaisance  mondaine  contre  le  devoir. 
Que  dire  de  cette  chimère  de  mots  nouveaux  introduits  par  l'Académie  française 
et  essayés  d'abord  dans  les  conversations?  Comment  Fénelon,  qui  écrit  de  génie, 
a-t-il  parlé  d'abandonner,  même  à  un  corps  si  considérable,  ce  qui  est  le  plus  beau 
privilège  du  génie,  la  vraie  liberté  en  fait  de  langage?  car  n'est-ce  pas  au  génie 
seulement  qu'il  appartient,  non  de  créer  par  voie  d'essai  et  de  tâtonnement,  mais 
de  tirer  du  sein  même  de  la  langue  un  mot,  un  tour,  qui  exprimeront  une  idée  im- 
médiatement vraie  pour  tous  les  esprits  cultivés?  Si  les  académies  pouvaient  avoir 
un  emploi  quelconque  en  celle  matière,  ne  serait-ce  pas  plutôt  celui  de  vérifier  si 
l'écrivain  aurait  frappé  juste,  si  l'idée  serait  dans  l'esprit  humain  et  le  mot  dans 
le  génie  de  la  langue,  et  d'en  consigner  les  raisons  dans  leurs  vocabulaires? 

Fénelon  n'estimait  pas  que  ce  fût  assez  d'introduire  des  mots  nouveaux,  il  en 
voulait  de  composés,  comme  dans  la  langue  grecque,  où  du  moins  une  admirable 
syntaxe  règle  toutes  ces  combinaisons,  et  comme  dans  la  langue  allemande,  qui  les 
permet  au  premier  venu  et  qui  souffre  tout  de  tout  le  monde.  Enfin,  pour  qu'il  n'y 
eût  pas  une  seule  des  causes  de  la  ruine  des  langues  qui  ne  pût  s'autoriser  de  ce 
grand  nom,  il  recommandait,  à  titre  de  nouveauté  gracieuse,  de  joindre  les  termes 
qu'on  n'a  pas  coutume  de  mettre  ensemble.  Or,  par  quoi  périssent  les  langues, 
sinon  par  l'abus  des  mois  nouveaux  et  les  rapprochements,  parmi  les  mots  en 
usage,  de  ceux  qui  n'ont  pas  coutume  d'aller  ensemble?  C'est  à  cette  double 
marque  que  l'on  reconnaît  les  écrivains  des  époques  de  décadence.  Heureusement 
les  écrits  de  Fénelon  donnent  un  démenti  à  sa  doctrine,  car,  en  même  temps  qu'il 
s'interdit  tout  ce  qu'il  conseille,  aucun  écrivain  n'a  mieux  prouvé  que,  pour  l'abon- 
dance des  mots  et  la  liberté  du  tour,  nous  n'avons  rien  à  envier  à  personne. 
Voici  d'autres  énormilés.  Il  se  plaint  de  notre  versification  (1),  qui  perd  plus, 

(1)  Lettre  sur  les  occupations  de  l'Académie  française. 


ET    SES    ÉCRITS.  599 

dit-il,  qu'elle  ne  gagne  par  les  rimes.  Il  en  donne  pour  raison  les  sacrifices  de 
pensée  qu'on  fait  à  la  richesse  de  la  rime,  quoique  le  contraire  éclate  à  toutes  les 
pages  de  tous  les  grands  poètes  contemporains.  Dans  une  lettre  à  Lamothe-Hou- 
dard,  qu'il  met  fort  à  l'aise  par  ces  nouveautés,  il  fait  un  procès  à  la  rime.  «  Elle 
gêne  plus  qu'elle  n'orne  le  vers;  elle  le  charge  d'épithètes;  elle  rend  souvent  la 
diction  forcée  et  pleine  de  vaine  parure.  En  allongeant  les  discours,  elle  les  affai- 
blit; souvent  on  a  recours  à  un  vers  inutile  pour  en  amener  un  bon...  Nos  grands 
vers  sont  presque  toujours  languissants  ou  raboteux.  »  Et  Lamolhe,  enchanté,  ré- 
pond à  Fénelon  :  «  Je  défère  absolument  à  tout  ce  que  vous  alléguez  contre  la  ver- 
sification française.  »  Je  le  crois  bien.  Quel  poète  médiocre  ne  s'empresserait  d'en 
croire  celui  qui  lui  ouvre  une  facilité  ou  lui  prête  une  excuse  ?  El  pourtant,  disons- 
le  à  l'honneur  de  Lamothe,  le  peu  qui  est  allégué,  dans  celte  correspondance,  à  la 
décharge  de  notre  versification  et  en  faveur  de  la  rime,  c'est  Lamothe  qui  le  dit.  Il 
remarque  avec  raison  que  «  de  la  difficulté  vaincue  naît  un  plaisir  très-sensible 
pour  le  lecteur.  »  C'est  beaucoup  pour  Lamothe,  mais  c'est  trop  peu  pour  nous. 
Non,  le  plaisir  divin  qu'on  goûte  à  lire  de  beaux  vers  ne  vient  pas  de  la  difficulté 
vaincue,  mais  de  la  plénitude  de  sens  qui  résulte  de  la  propriété  des  termes  jointe 
à  l'exactitude  de  la  rime.  Fénelon  aurait-il  donc  été  moins  sensible  à  ce  plaisir  que 
Lamolhe-Houdard?  Il  est  vrai  que  le  langage  d'Auguste  dans  Cinna  lui  paraît  em- 
phatique, et  qu'il  met  la  prose  de  Molière,  quoiqu'il  ne  la  trouvât  pas  assez  natu- 
relle, au-dessus  de  ses  vers,  «  où  il  a  été  gêné,  disait-il,  par  la  versification  fran- 
çaise, u 

Mais  la  rime  n'est  pas  la  seule  gêne  pour  notre  poésie  ;  il  en  est  une  autre  plus 
incommode  peut-être  :  ce  sont  nos  habitudes  de  langage  direct,  c'est  la  rigueur  de 
notre  syntaxe,  c'est  cette  place  fatale  que  chaque  mot  occupe  dans  la  phrase,  «  ce 
qui  exclut  toute  suspension  de  l'esprit,  toute  attention,  toute  surprise,  toute  variété, 
et  souvent  toute  magnifique  cadence.  »  Pour  y  remédier,  Fénelon  propose  l'inversion. 
Il  en  fait  valoir  fort  ingénieusement  les  avantages.  C'est  comme  si  quelque  contem- 
porain de  Cicéron  ou  de  Virgile  eût  blâmé,  dans  la  langue  latine,  l'usage  des  inver- 
sions et  l'incommodité  du  sens  suspendu,  et  eût  demandé  le  langage  direct.  Une  singu- 
lière inquiétude  d'esprit  empêchait  Fénelon  de  reconnaître  que  le  génie  des  langues 
tient  à  des  circonstances,  fatales  en  effet,  mais  que  par  cela  même  il  faut  accepter, 
cette  fatalité  n'en  étant  que  le  caractère  immuable,  et  la  marque  même  de  la  per- 
sonnalité d'un  peuple.  Ces  exemples  d'inversions  gracieuses  tirées  de  Virgile  ne 
prouvent  rien  ;  car  que  voulait  Virgile,  par  ses  inversions  si  habilement  ménagées, 
sinon  ce  que  voulaient,  en  menant  leurs  lecteurs  droit  au  sens  par  l'ordre  naturel 
et  logique  des  mots,  Corneille,  Racine  et  Molière?  La  même  chose:  rendre  leurs 
peintures  sensibles,  frappantes,  et  parler  au  génie  de  leur  pays  par  le  génie  même 
de  sa  langue. 

A  la  vérité,  Fénelon  ne  demande  pas  qu'on  substitue  complètement  l'inversion 
à  l'ordre  direct;  il  veut  seulement  un  mélange  insensible  des  deux  procédés.  On 
commencera  par  des  inversions  douces  ei  à  peine  sensibles,  et,  si  l'usage  s'en  éta- 
blit, on  les  hasardera  en  plus  grand  nombre.  Langue  vraiment  chimérique,  que 
celle  qui  réunirait  ainsi  les  caractères  les  plus  indigènes,  en  quelque  sorte,  des 
autres  langues,  les  inversions  du  latin,  les  composés  du  grec,  et  notre  langage  di- 
rect !  On  ne  relèverait  pas  cette  chimère,  si  elle  était  sans  danger;  mais  l'histoire 
des  langues  ne  prouve  que  trop  combien  leur  nuisent  ces  théories  imaginées  pour 
les  enrichir.  Tandis  qu'elles  cherchent  des  qualités  d'emprunt,  elles  perdent  leurs 


600  FENELON 

qualités  naturelles,  et  l'on  sait  combien  cette  corruption  est  rapide,  les  esprits  ne 
pouvant  s'attacher  à  la  chimère  du  mieux  sans  que  le  bien  leur  devienne  haïssable 
et  rebutant  comme  le  mal.  Notre  siècle  a  vu  se  renouveler  les  théories  de  Fénelon, 
et  nous  savons,  pour  en  avoir  été  témoins,  avec  quelle  ardeur  une  langue  se  pré- 
cipite dans  cette  imitation  des  autres  langues,  ou  plutôt  dans  cette  abdication 
d'elle-même.  Trouver,  dans  l'étude  même  du  génie  d'une  langue,  le  secret  de  ses 
beautés  et  les  raisons  de  s'y  plaire  paraît  plus  propre  à  l'enrichir  que  d'envier  aux 
autres  langues  leurs  avantages;  à  quoi  servent  en  effet  ces  regrets  de  certaines 
qualités  qui  nous  manquent,  sinon  à  nous  empêcher  de  voir  les  singuliers  privi- 
lèges que  nous  avons? 

Je  ne  souffre  pas  beaucoup  de  voir  cette  vaine  ambition  dans  un  écrivain  mé- 
diocre, car  se  plaindre  qu'on  n'a  pas  assez  de  sa  langue  pour  exprimer  ses  idées 
est  la  marque  qu'on  croit  avoir  assez  d'idées  pour  remplir  plusieurs  langues; 
c'est  de  la  vanité  qui  sied  bien  où  est  la  médiocrité.  Dans  un  homme  supérieur, 
c'est  je  ne  sais  quelle  iuquiétude  d'esprit  déplorable  et  une  sorte  d'impiété  du 
génie.  A  la  vérité,  avec  un  degré  de  plus  de  génie,  on  se  préserve  de  ces  illusions. 
Voit-on  Molière  se  plaindre  de  notre  poésie  et  la  trouver  trop  étroite  pour  son 
abondance  incomparable?  Bossuet  accuse-t-il  de  timidité  notre  langage  direct,  et 
ne  s'est-il  pas  fait  dans  notre  syntaxe  une  syntaxe  particulière  pour  toutes  ces 
hardiesses  sublimes,  pour  cette  impétuosité  de  naturel,  pour  ce  langage  à  la  fois  si 
étonnant  et  si  attendu?  Dans  le  peu  qu'il  a  écrit  sur  notre  langue,  il  l'estime  si 
excellente,  qu'au  lieu  d'engager  l'Académie,  comme  fait  Fénelon,  à  y  introduire 
des  mots  nouveaux  et  composés,  et  à  y  faire  arriver  tout  doucement  les  inversions, 
il  la  convie  à  se  constituer  gardienne  de  ce  dépôt,  et  à  la  défendre  contre  les  chan- 
gements. Si,  au  contraire,  dans  le  temps  de  Molière  et  de  Bossuet,  quelqu'un 
n'est  pas  tout  à  fait  content  de  notre  langue  ou  s'avise  de  regretter  ce  qui  lui 
manque,  c'est  quelque  écrivain  éminent,  non  toutefois  jusqu'à  ce  degré  suprême, 
c'est  La  Bruyère  (1),  c'est  Fénelon  ,  que  je  consens  à  placer  bien  haut,  pourvu  que 
ce  soit  au-dessous  de  Molière  et  de  Bossuet. 

Far  toutes  ces  théories,  auxquelles  se  mêlent  d'ailleurs  tant  de  vérités  de  détail, 
ou  fortes,  ou  délicates,  qui  les  atténuent  souvent  ou  les  contredisent;  par  cette 
ardeur  de  toucher  à  toutes  choses,  par  tant  de  mobilité  et  d'inquiétude,  par  ce 
mélange  de  l'esprit  de  domination  et  de  l'esprit  de  liberté,  Fénelon  appartient  au 
xvme  siècle.  Un  prêtre,  un  archevêque,  est  le  véritable  précurseur  de  la  philoso- 
phie. Pourquoi  le  xvmc  siècle  l'a-t-il  si  fort  vanté?  Parce  qu'il  s'y  est  reconnu. 

Sa  doctrine  de  l'amour  pur  et  désintéressé,  qui  se  conforme  par  déférence  au 
culte  extérieur,  mais  qui  peut  s'en  passer,  où  mène-t-elle,  sinon  au  déisme  du 
xvme  siècle? 

Qu'est-ce  que  le  Télémaque ,  sinon  le  premier  roman  philosophique  de  notre 
langue? 

Qui  sortira  de  ces  critiques  si  vives,  et,  eu  égard  au  temps,  si  indiscrètes  du 
gouvernement  de  Louis  XIV,  sinon  ce  formidable  esprit  d'analyse  qui  va  discuter, 
et  qui  aura  la  gloire  de  dissoudre  la  société  monarchique  et  catholique  du 
xvme  siècle? 

Où  nous  conduisent  les  théories  sur  l'insuffisance  de  notre  langue,  sinon  au  re- 

(1)  La  Bruyère  se  plaint  de  l'appauvrissement  de  la  langue  au  chapitre  des  Ouvrages 
de  l'Esprit. 


ET     SES    ÉCRITS.  601 

lâchement  de  cette  langue,  et  les  critiques  contre  la  tyrannie  de  la  rime,  sinon  à  la 
ruine  de  l'art  d'écrire  en  vers? 

Ce  moi  qui  remplit  tous  les  écrits  de  Fénelon ,  le  moi  de  Montaigne,  humilié 
par  Pascal,  presque  anéanti  par  le  jansénisme,  qui  l'avait  effacé  de  tous  les  écrits, 
mais  qui  reparaît  dans  Fénelon  si  pétulant,  si  inquiet,  si  téméraire,  malgré  tant  de 
grâces, qu'est-ce  autre  chose  que  le  moi  des  écrivains  du  xvme  siècle? 

Qu'est-ce  que  le  sens  propre,  l'expérience  personnelle,  dont  Fénelon  est  l'or- 
gane, sinon  l'esprit  même  de  l'ère  de  la  philosophie? 

Voici  le  premier  auteur  du  xvne  siècle  que  je  lis  avec  inquiétude  et  défiance.  La 
vérité  même  y  a  je  ne  sais  quoi  de  personnel  à  l'écrivain  qui  lui  donne  le  même 
air  qu'à  l'erreur.  Elle  est  séduisante  comme  une  nouveauté  qui  n'engage  personne, 
plutôt  qu'imposante  comme  une  loi  qui  oblige  la  nature  humaine.  Elle  plaît ,  mais 
elle  n'inspire  pas  l'obéissance.  C'est  du  bonheur,  c'est  le  fruit  d'une  veine  heu- 
reuse, et  voilà  pourquoi  l'auteur  l'impose  aux  autres  comme  une  vue  propre,  plutôt 
qu'il  ne  leur  en  fait  le  partage  comme  le  bien  de  tous.  Ce  que  Fénelon  confesse 
de  la  contradiction  de  son  fonds,  o  qui  lui  fait  trouver  faux,  dit-il,  un  moment 
après,  ce  qu'il  vient  de  dire,  »  je  l'éprouve  même  de  ce  qu'il  exprime  de  plus 
vrai;  j'ai  peur,  un  moment  après,  qu'il  ne  me  paraisse  faux.  Il  y  a  de  l'humeur  et 
de  la  fortune  jusque  dans  ses  vues  les  plus  justes,  et  il  semble  que  la  vérité,  pour 
cet  esprit  supérieur,  soit  moins  cet  idéal  dont  la  recherche  anime  et  console  la  vie 
qu'un  moyen  de  faire  triompher  la  personne. 

Quant  aux  erreurs,  en  si  grand  nombre,  où  il  est  tombé,  le  caractère  en  est  le 
même  que  celui  des  vérités;  elles  y  paraissent  moins  de  l'humanité  que  d'un 
homme.  Fénelon  se  trompe,  non  par  l'imperfection  humaine,  mais  par  l'effet  de 
l'emportement  de  la  passion.  Où  Bossuet  cesse  de  voir  la  vérité,  on  sent  que  c'est 
notre  nature  qui  fléchit  comme  sous  une  recherche  au-dessus  de  ses  forces.  Féne- 
lon n'est  jamais  plus  triomphant  qu'en  pleine  erreur.  Cela  est  tout  simple.  Par  la 
même  instabilité  d'esprit  qui  lui  faisait  trouver  faux  ce  qu'il  avait  dit,  il  devait 
trouver  invinciblement  vrai  ce  qu'il  disait  de  faux,  au  moment  où  il  le  disait.  Je 
me  trouble,  je  me  sens  confondu  dans  ce  mélange  d'erreurs  et  de  vérités  venues 
d'un  fonds  où  l'on  n'en  fait  pas  toujours  la  différence,  et  ce  manque  d'autorité, 
même  aux  endroits  où  le  ton  de  l'autorité  domine,  me  laisse  ma  triste  liberté  que 
j'avais  si  doucement  abandonnée  à  Bossuet. 

Ne  sont-ce  pas  là  des  traits  de  ressemblance  frappants  entre  Fénelon  et  les  écri- 
vains du  xvme  siècle? 

Mais,  si  ce  grand  esprit  est  tombé  dans  toutes  les  erreurs  attachées  au  sens 
propre,  il  a  toute  la  gloire  d'invention  et  de  nouveautés  solides  que  le  sens  propre 
pouvait  donner  de  son  temps.  Dans  tous  les  ordres  d'idées  où  l'on  a  vu  la  part  du 
chimérique,  il  y  a  la  part  des  réalités,  des  vérités  pratiques  et  bienfaisantes.  L'es- 
prit de  discipline  avait  tout  dit  dans  Bossuet  ;  il  fallait  que  l'esprit  de  liberté 
parlât  à  son  tour,  et  c'est  par  la  plume  de  Fénelon  qu'il  a  revendiqué  ses  droits, 
non  moins  légitimes  que  ceux  de  l'esprit  de  discipline.  La  plus  solide  de  toutes  les 
nouveautés  de  ce  grand  homme  est  d'avoir  indiqué  au  xvme  siècle  sa  véritable 
tâche  :  l'application  au  bien-être  de  la  nation  de  toutes  ces  vérités  dont  le  choix  et 
l'expression  durable  sont  la  gloire  du  xvne.  Jusqu'à  Fénelon  ,  le  christianisme 
n'avait  mis  de  prix  à  la  vie  des  hommes  qu'au  regard  de  la  religion,  et  à  cause  du 
sacrilice  inappréciable  dont  leur  régénération  a  été  achetée.  Fénelon  fut  le  pre- 
mier qui  y  mit  du  prix  dans  l'ordre  de  la  société,  et  au  point  de  vue  des  biens  et 


602  FÉNELON 

des  maux  de  la  vie  présente.  A  la  charité  chrétienne,  il  ajouta  l'amour  de  l'huma- 
nité, celte  passion  sublime  qui  devait  échauffer  tous  les  écrits  du  xvme  siècle.  Télé- 
maque  est  comme  une  première  déclaration  des  droits  des  peuples,  et  le  grand 
caractère  de  ce  livre,  c'est  que  les  doctrines  en  sont  formées  d'un  doux  mélange  de 
la  charité  chrétienne  et  de  la  philosophie. 

J'admire  beaucoup  moins  certaines  nouveautés  de  détail,  ces  projets  d'assem- 
blées libres  et  se  réunissant  régulièrement,  et  tous  ces  pressentiments  du  gouver- 
nement représentatif  dont  on  a  beaucoup  trop  loué  Fénelon.  L'invention  ne  lui  en 
était  pas  propre,  car  l'Angleterre  lui  en  fournissait  des  exemples;  et  elle  pouvait 
bien  être  un  manque  de  convenance  à  cause  de  son  caractère,  et  d'à-propos  à 
cause  de  son  temps.  Dans  ces  théories,  le  nouveau,  tel  que  Fénelon  l'imagine,  est 
si  incompatible  avec  ce  qu'il  veut  conserver  du  passé,  que  ce  n'est  qu'une  difficulté 
de  plus  ajoutée  à  toutes  celles  qu'il  veut  résoudre,  outre  qu'à  y  regarder  d'un 
peu  près,  si  les  abus  de  la  monarchie  absolue  y  sont  fort  justement  attaqués,  c'est 
plutôt  au  profit  de  la  noblesse  que  du  peuple.  Que  le  désir  de  trouver  pour  notre 
société  nouvelle  des  origines  merveilleuses,  jusqu'au  sein  de  la  cour  de  Louis  XIV, 
ne  nous  trompe  donc  pas  sur  les  vues  politiques  de  Fénelon  ;  tout  cela  est  du  do- 
maine du  chimérique,  et  la  gloire  des  inventions  durables  en  ce  genre  doit  être 
laissée  tout  entière  aux  héroïques  novateurs  de  1789. 


Vil. PAR   QUELLES    QUALITÉS  FÉNELON    APPARTIENT   AU  XVIIe  SIÈCLE. 


En  écrivant  ce  qu'on  vient  de  lireï  je  n'ai  pas  été  sans  scrupule  sur  la  sévérité 
de  quelques-unes  de  mes  remarques,  ni  sans  inquiétude  sur  leur  justice.  Non  que 
j'aie  douté  de  ma  sincérité  :  l'écrivain  qui  n'effacerait  pas  à  l'instant  tout  ce  qu'il 
ne  pourrait  pas  donner  pour  vrai  selon  sa  nature  et  ses  lumières  ne  serait  pas  digne 
de  ce  nom  ;  mais  peut-être,  pour  échapper  aux  séductions  dangereuses,  ai-je 
fermé  les  yeux  à  certaines  grâces  solides.  Aussi  n'est-ce  pas  sans  une  sorte  de  sou- 
lagement que  j'entre  dans  l'examen  ou  plutôt  dans  l'admiration  des  vrais  titres  de 
Fénelon,  de  ce  qui  a  fait  de  l'archevêque  de  Cambrai  l'un  des  plus  grands  écri- 
vains du  xviie  siècle. 

Il  a  toutes  les  qualités  des  plus  illustres  :  le  goût  du  vrai,  qui  perce  jusque  dans 
ses  erreurs,  lesquelles  n'en  sont  le  plus  souvent  que  l'excès;  —  l'amour  de  la 
règle,  qu'il  porte  jusque  dans  les  insurrections  du  sens  propre,  car  il  n'est  pas  uu 
écrivain  de  son  temps  qui  parie  plus  souvent  de  la  règle,  et  qui  en  répète  en  plus 
d'endroits  le  mot;  —  l'accord  du  caractère  et  des  écrits,  par  où  les  plus  grands 
esprits  de  ce  siècle  en  sont  aussi  les  plus  honnêtes  gens;  —  l'éducation  par  les 
deux  antiquités  chrétienne  et  païenne  :  par  la  première,  pour  la  science  de 
l'homme;  par  la  seconde,  pour  la  méthode;  —  enlin  toutes  les  qualités  de  lan- 
gage qui  font  durer  les  livres  français  :  la  clarté,  la  précision,  la  propriété,  avec 
un  tour  vif  et  facile  qui  paraît  comme  la  physionomie  de  ce  grand  homme  dans  sa 
ressemblance  avec  ses  contemporains. 

Il  est  d'autres  nuances  de  celle  physionomie.  C'est  d'abord  un  naturel  qui 
diffère  du  naturel  commun  à  tous  les  écrivains  du  xvir3  siècle  par  la  facilité  qui 
le  rend  plus  aimable.  Dans  cet  homme  à  qui  Bossuet  trouve  de  l'esprit  à  faire  peur, 


ET    SES    ECRITS.  605 

vous  n'en  surprendriez  jamais  l'affectation  :  c'est  ce  feu  qui,  au  dire  de  Saint- 
Simon,  sorlait  de  ses  yeux  comme  un  torrent.  Il  y  a  dans  Féneion  je  ne  sais  quelle 
plénitude  qui  fait  qu'il  ne  cherche  jamais  ce  qu'il  va  dire,  et  que  toutes  ses  pensées 
sur  chaque  objet  sont  toujours  prêtes.  Les  paroles  lui  coulent  des  lèvres  sans  in- 
terruption et  sans  efforts.  Toutes  n'ont  pas  le  même  poids,  mais  toutes  sont  natu- 
relles, et  les  plus  profondes  ne  paraissent  pas  avoir  été  tirées  de  plus  loin  ni  s'être 
présentées  plus  laborieusement  que  les  plus  ordinaires.  En  lisant  Féneion,  on  est 
poursuivi  des  images  de  ces  hommes  divins  qu'il  admirait  tant  dans  les  livres 
d'Homère,  lesquels  répandaient  les  paroles  ailées  et  tenaient  les  peuples  suspendus 
à  leur  bouche  d'or. 

Un  autre  trait  propre  à  Féneion,  c'est  la  vivacité  et  la  variété  de  son  goût  pour 
les  choses  de  l'esprit,  et  la  liberté  pleine  de  candeur  avec  laquelle  il  en  porte  des 
jugements.  Aucun  moderne  n'a  mieux  senti  les  grâces  du  paganisme  que  cet  arche- 
vêque chrétien.  Le  génie  de  Molière  n'a  pas  pu  désarmer  Bossuel  jugeant  le  comé- 
dien avec  la  sévérité  des  canons.  Féneion,  sans  songer  à  la  profession  de  Molière, 
loue  l' Amphitryon  et  admire  l'Avare.  Plus  libre  que  Pascal,  qui  parle  trop  dédai- 
gneusement des  poëîes,  quoiqu'il  connût  les  anciens  et  qu'il  écrivît  après  le  Cid, 
Féneion  est  plein  de  leurs  vers  :  il  pense  avec  eux  tout  haut,  comme  Montaigne,  et 
cite  Horace  d'abondance,  comme  Bossuet  les  pères  de  l'église.  Le  Télémaqne  est 
inouï,  si  Ton  regarde  la  robe  de  Féneion,  la  tyrannie  de  l'étiquette  au  temps  de 
Louis  XIV,  et  même  certaines  convenances  plus  respectables.  Bossuet  en  est  scan- 
dalisé. «  La  cabale  admire  cet  ouvrage,  écrit-il  à  son  neveu  ;  le  reste  du  monde  le 
trouve  peu  sérieux  et  peu  digne  d'un  prêtre  (1).  »  Oui,  si  ce  prêîre  eût  failli  dans 
la  foi  ou  dans  la  conduite  ;  mais  un  tel  livre  rehaussait  la  vertu  du  chrétien  resté 
pur  dans  ce  penchant  presque  païen  pour  le  paganisme,  et  ce  qui  n'eût  été  qu'une 
inconvenance  dans  un  caractère  et  avec  des  talents  médiocres  était  une  supériorité 
d'esprit  dans  un  prêtre  vertueux  et  dans  un  homme  de  génie. 

C'est  peut-être  par  cette  liberté  ingénue  que  les  écrits  de  Féneion  sont  à  part 
dans  cette  famille  de  chefs-d'œuvre.  Je  ne  parle  que  de  ses  écrits  de  choix.  Le 
Traité  de  l'éducation  des  filles,  par  exemple,  n'est  pas  un  livre  timide  où  l'on 
sente  la  retenue  ecclésiastique  ni  le  scrupule  d'un  auteur  n'ayant  pas  toujours 
pensé  chastement  sur  ce  sujet,  et  qui  craindrait  de  laisser  échapper  des  vérités 
indiscrètes.  Tout  ce  qui  s'y  rapporte  au  caractère  des  femmes  y  est  dit  librement 
et  peint  au  vif.  Le  jeune  prêtre  qui  écrivait  ce  traité  pour  les  tilles  de  Mme  de 
Beauvilliers  a  pénétré  au  fond  de  ces  natures  délicates  avec  un  regard  qui  n'est  ni 
curieux  et  indiscret  comme  celui  d'un  homme  du  monde,  ni  honteux  et  détourné 
comme  celui  d'un  novice  qui  aurait  peur  de  mettre  son  imagination  sur  de  telles 
matières.  Écrit  pour  une  mère  de  famille,  il  n'y  manque  rien  de  ce  qu'une  mère 
de  famille  éclairée  et  forte  doit  savoir  sur  un  si  cher  sujet  (2).  En  revanche,  il  ne 
s'y  trouve  rien  pour  qui  ne  chercherait  pas  dans  la  connaissance  des  femmes  un 
moyen  de  les  rendre  plus  solides  et  plus  heureuses.  Et  pourtant,  admirable  fruit 
de  la  science  reçue  dans  un  cœur  pur!  la  femme  est  tout  entière  dans  ces  char- 
mantes analyses  de  la  nature  de  la  jeune  ûlle  ;  mais  on  l'y  voit  du  mémo  œil  el  dans 
le  même  esprit  que  Féneion  lui-même.  Ses  peintures  instruisent  et  purifient  tout 

(1)  Lettre  de  Bossuel  à  son  neveu. 

(2)  Féneion  avait  pris  ses  observations  au  couvent  des  Nouvelles-Catholiques,  dont  il 
était  directeur. 


60 $  FENELON 

ensemble.  Gomme  le  sublime  auteur  de  la  Vénus  de  Milo,  il  sait  nous  faire  voir  la 
beauté  nue  innocemment. 

La  liberté  qui  anime  les  belles  pages  du  Traité  de  Vexistence  de  Dieu  est  d'une 
autre  sorte.  Quoique  l'esprit  chrétien  y  domine,  et  que  ce  soit  le  prêtre  de  la  reli- 
gion révélée  qui  démontre  le  premier  dogme  de  la  religion  naturelle,  on  y  sent  le 
disciple  de  Descartes  cherchant  Dieu  par  delà  la  foi,  et  pensant  à  ceux  qui  n'en 
peuvent  recevoir  la  connaissance  que  par  la  raison.  Il  ne  craint  pas  d'emprunter 
des  preuves  aux  païens.  Tantôt  il  raisonne  de  cette  vérité  sublime  avec  la  subtilité 
de  Socrate  et  de  Platon,  tantôt  il  la  rend  familière  et  accessible  à  tous  par  l'ai- 
mable et  facile  rhétorique  de  Cicéron.  Ce  qui  se  voit  du  chrétien  dans  ce  traité, 
c'est  un  désir  plus  vif  et  plus  tendre  de  persuader  ceux  qui  le  liront,  et  un  choix 
de  preuves  qui  s'adressent  au  cœur.  Fénelon  a  voulu  intéresser  toutes  les  facultés 
de  l'homme  à  une  connaissance  si  capitale. 

On  peut  faire,  sur  ces  deux  traités,  une  remarque  qui  s'applique  à  presque  tous 
les  ouvrages  de  Fénelon  :  c'est  que  le  commencement  en  vaut  mieux  que  la  fin. 
On  en  lit  les  premières  pages  avec  délices;  on  est  tout  d'abord  au  milieu  du  sujet. 
Ce  qu'il  a  de  vif,  d'intéressant,  d'essentiel,  paraît  dès  le  début.  Ce  sont  ces  pen- 
sées justes  que  Fénelon  a  toutes  prêtes  sur  toutes  choses.  Peu  à  peu  on  sent  de  la 
fatigue,  et  il  faut  quelque  effort  pour  aller  jusqu'au  bout.  Le  sujet  ne  se  développe 
pas,  et  l'esprit  de  l'auteur  s'épuise.  Après  avoir  donné  toutes  les  bonnes  raisons,  il 
en  vient  aux  raisons  menues  ou  douteuses,  ou  aux  subtilités  du  sujet.  Tout  ce  qu'il 
en  savait  et  tout  ce  qu'il  en  pouvait  voir,  il  l'a  su  et  il  l'a  vu  en  prenant  la  plume, 
et  il  y  est  entré  avec  une  aisance  et  une  grâce  charmantes.  Vous  diriez  une  conver- 
sa lion  forte,  solide,  éblouissante,  qui  dégénérerait  en  un  traité.  Fénelon  commence 
par  où  les  autres  finissent.  C'est  par  cette  raison,  entre  autres,  qu'il  est  inférieur, 
dans  les  sermons,  à  Bossuet  et  à  Bourdaloue,  malgré  des  passages  très-brillants  et 
d'heureux  changemenis  au  patron  commun.  Il  ne  sait  pas  composer,  faire  un  plan, 
tracer  un  chemin,  mener  l'auditeur  au  but  par  des  raisons  qui  se  fortifient  en  s'en- 
chaînaut.  S'il  l'enlève  dès  les  premières  paroles,  il  ne  le  soutient  pas.  Notre  esprit 
ne  prétend  point  régler  le  pas  des  auteurs;  qu'on  nous  fasse  courir  dès  le  début, 
nous  nous  y  prêtons  sans  peine,  pourvu  qu'une  fois  lancés  on  ne  nous  arrête  point 
tout  court,  et  que  nous  ne  nous  croyions  pas  arrivés  quand  nous  ne  sommes  qu'à 
moitié  chemin.  Peu  importe  sur  quel  tou  l'on  commence,  pourvu  qu'on  s'y  sou- 
tienne, et,  si  vous  me  ravissez  au-dessus  de  la  terre,  prenez  garde  de  me  laisser 
tomber. 

Tout  est  charmant  dans  les  Dialogues  sur  l'Eloquence  et  la  lettre  sur  les  occu- 
pations de  l'Académie  française,  Les  Dialogues  sont  une  imitation  du  Gorgias  de 
Platon,  et  Fénelon  s'est  heureusement  inspiré  de  cette  méthode  de  Socrate  ame- 
nant peu  à  peu  son  interlocuteur,  par  la  douce  insinuation  de  la  logique  fami- 
lière, à  se  dépouiller  de  ses  préjugés  et  à  se  laisser  surprendre  en  quelque  sorte 
par  la  vérité.  De  la  même  façon  que  Socrate  tire  de  Gorgias,  par  mille  adresses 
de  discours,  l'aveu  qu'il  n'est  qu'un  sophiste,  Fénelon  fait  revenir  l'interlocuteur 
de  son  admiration  pour  la  méchante  éloquence;  mais  cette  imitation  est  si  natu- 
relle, et  les  raisons  que  donne  Fénelon  sont  d'ailleurs  si  propres  à  l'objet  qu'il 
traite  et  au  génie  de  notre  pays,  qu'on  peut  regarder  ces  Dialogues  comme  l'un 
des  ouvrages  de  critique  les  plus  originaux  dans  notre  langue. 

Ces  Dialogues  me  font  penser  aux  Dialogues  des  Morts  du  même  auteur,  les- 
quels furent  composés  pour  le  duc  de  Bourgogne  sur  le  modèle  de  ceux  de  Lucien. 


ET    SES    ÉCRITS*  60<5 

La  morale  n'y  dépasse  point  l'âge  et  l'intelligence  d'un  enfant,  et  l'histoire  y  est 
touchée  plutôt  que  traitée.  ïls  plaisent  cependant,  même  aux  personnes  mûres,  par 
cette  manière  ingénieuse  de  mêler  de  sages  préceptes  à  de  curieux  détails  sur  la 
vie  des  personnages  historiques,  sur  leur  temps,  sur  les  mœurs  de  leur  pays,  et 
de  faire  converser  et  se  quereller  entre  eux  quelquefois  les  grands  hommes  sur 
les  actions  qui  les  ont  rendus  célèbres. 

Je  ne  trouve,  chez  les  anciens,  que  VEpître  aux  Pisons  qui  soit  comparable  à 
la  lettre  de  Fénelon  sur  les  occupations  de  l'Académie.  Les  vers  d'Horace,  aux  en- 
droits familiers,  ressemblent  à  la  prose  de  Fénelon,  comme  celle  ci,  dans  tout  le 
cours  de  la  lettre,  a  le  tour  vif,  concis,  aimable,  des  vers  d'Horace.  La  pensée 
générale  en  est  excellente;  c'est  partout  le  simple,  le  vrai,  le  naturel,  que  recom- 
mande Fénelon,  et  chacune  de  ses  phrases  en  est  comme  un  modèle.  Les  erreurs 
même  de  critique  que  j'ai  dû  y  noter  comme  des  effets  du  chimérique  sont  d'un 
homme  qui  se  trompait  quelquefois  de  route  en  visant  à  l'idéal.  Les  principes  n'y 
sont  qu'indiqués,  mais  d'une  main  si  légère  et  si  sûre,  qu'ils  flattent  l'esprit  en 
même  temps  qu'ils  le  règlent.  L'ouvrage  est  plein  de  jugements  courts  et  complets 
sur  les  genres,  et  de  portraits  frappants  des  auteurs  célèbres  :  ainsi  les  portraits 
de  Gicéron  et  de  Tacite,  quoique  esquissés  d'une  plume  qui  peignait  à  fresque  et 
ne  revenait  point  sur  ce  qu'elle  avait  écrit.  Une  mémoire  heureuse,  qui  mêle  à 
propos  les  citations  décisives  aux  raisonnements  sur  l'art,  l'amour  des  anciens,  qui 
n'empêche  pas  l'estime  pour  les  modernes,  cette  même  liberté  ingénue  dont  j'ai 
parlé  tout  à  l'heure,  qui  inspire  à  un  prélat  de  judicieuses  remarques  sur  la  co- 
médie, une  littérature  aussi  variée  que  profonde,  telles  sont  les  séductions  de  ce 
charmant  ouvrage,  fruit  de  la  vieillesse  de  Fénelon  dans  un  siècle  où  la  vieillesse 
n'était  que  l'âge  mûr  de  la  raison. 

Cet  idéal  du  vrai,  du  simple,  du  naturel,  de  l'aimable,  qu'il  a  pris  plaisir  à  y 
tracer,  est  l'image  même  de  son  génie.  Sa  critique  littéraire  va  au  même  but  que 
sa  conduite  :  plaire  aux  lecteurs,  dans  les  écrits,  par  la  simplicité,  l'amour  du 
vrai,  la  candeur;  dans  la  conduite,  par  la  vertu.  Il  veut  que  l'agréable  attire  à  la 
règle,  que  l'instruction  soit  du  plaisir,  que  l'estime  vienne  de  l'attrait.  Ce  n'est  pas 
dommage  que  de  tels  hommes  nous  donnent  leur  goût  particulier  pour  la  règle  du 
beau.  Bossuet,  qui  avait  un  autre  idéal,  donne  une  autre  théorie.  Où  Fénelon 
recommande  le  simple,  le  naturel,  l'aimable.  Bossuet  veut  la  grandeur  des  pensées 
et  la  majesté  du  style  (1).  Si  la  première  théorie  sent  le  désir  de  plaire,  et  vient 
d'un  homme  qui  avait  tout  conquis  par  l'influence  sur  les  personnes  et  par  la 
conversation,  la  seconde  sied  bien  à  un  homme  qui  avait  fait  sa  fortune  par  la 
chaire  et  en  parlant  au  nom  de  quelque  chose  de  plus  grand  que  lui. 

Le  caractère  de  la  critique  dans  ces  opuscules  de  Fénelon,  c'est  que  les  écrits 
n'y  sont  jugés  que  dans  leurs  rapports  avec  les  actions.  Quant  à  cette  sorte  de  sco 
(astique  littéraire,  née  de  la  mauvaise  fertilité  des  derniers  temps,  qui  distingue 
le  fond  de  la  forme,  l'art  de  son  objet,  l'écrivain  de  l'homme,  elle  ne  trouverait 
pas  dans  Fénelon  autorité  pour  un  seul  de  ces  principes  d'invention  récente  qui 
ont  corrompu  le  goût  de  notre  nation.  L'écrivain  n'est  pour  Fénelon  que  l'honnête 
homme  qui  excelle  à  bien  dire,  et  ne  s'adresse,  dans  le  lecteur,  qu'à  l'honnête 

(1)  Dans  son  discours  de  réception  à  l'Académie  française,  à  l'endroit  où  il  parle  si 
niagniliquement  de  la  langue  française,  on  trouve  jusqu'à  trois  fois  en  quelques  lignes  les 
mots  majesté  et  majestueux. 

TOME  I.  42 


606  FENELON 

homme  qui  cherche  le  vrai  pour  s'y  conformer.  Il  aime  les  lettres  pour  leur  in- 
fluence bienfaisante.  Il  est  plein  de  vues  sur  les  qualités  et  les  effets  des  ouvrages 
de  l'esprit,  et  de  jugements  délicats  et  profonds  sur  tous  ceux  qui  nous  servent 
de  modèles.  Voici  des  traits  qu'on  ne  trouve  que  dans  Fénelon.  Parlant  de  Démos- 
thène,  «  il  se  sert  de  sa  parole,  dit-il,  comme  un  homme  modeste  se  sert  de  son 
habit  pour  se  couvrir.  »  Image  à  la  fois  sévère  et  aimable  qui  devrait  être  tou- 
jours présente  à  ceux  qui  manient  la  parole  ou  la  plume.  Un  écrit  qui  ne  persuade 
pas  quelque  vérité  ou  ne  redresse  pas  quelque  erreur,  une  peinture  qui  ne  fait 
pas  aimer  le  beau  ou  haïr  le  laid,  un  ouvrage  d'esprit  où  l'auteur  ne  communique 
pas  avec  le  lecteur  par  la  meilleure  partie  de  lui-même,  n'est  qu'une  production 
méprisable  ou  un  vain  jeu  d'e.;prit. 

Il  est  temps  d'en  venir  au  titre  le  plus  populaire  de  Fénelon,  au  Télêmaque. 
Cette  théorie  du  simple,  du  naturel,  de  l'aimable,  c'est  là  qu'il  l'a  réalisée.  De  tous 
les  ouvrages  écrits  dans  notre  langue,  celui-là  est  peut-être  le  plus  aimable. 

Il  fut  composé  de  1693  à  1694,  et  il  eut  tout  d'abord  le  malheur  d'être  trop 
admiré  par  les  étrangers.  Les  rois  qui  faisaient  la  guerre  à  Louis  XIV  trouvèrent 
beau  de  l'insulter  par  l'affectation  de  leurs  égards  pour  Fénelon,  et  de  leur  admira- 
tion pour  le  Télêmaque.  Il  n'échappa  d'ailleurs  à  personne  que,  soit  calcul,  soit 
plutôt  un  hasard  auquel  l'auteur  ne  songea  pas  à  se  dérober,  le  Télêmaque  fût 
en  mille  endroits  une  critique  du  caractère  personnel  de  Louis  XIV  et  des  actes 
de  son  gouvernement.  Fénelon  eut  à  s'en  défendre  plus  d'une  fois.  Écrivant  le 
Télêmaque  dans  le  temps  qu'il  était  le  plus  comblé  par  le  roi,  «  il  eût  été,  écrit- 
il  à  Michel  Letellier,  non-seulement  l'homme  le  plus  ingrat,  mais  encore  le  plus 
insensé,  d'y  vouloir  faire  des  portraits  satiriques  et  insolents.  —  Il  est  vrai, 
ajoute-t-il,  que  j'ai  mis  dans  ces  aventures  toutes  les  vérités  nécessaires  pour  le 
gouvernement,  et  tous  les  défauts  qu'on  peut  avoir  dans  la  puissance  souveraine; 
mais  je  n'en  ai  marqué  aucun  avec  une  affectation  qui  tende  à  aucun  portrait  ni 
caractère.  »  Nul  n'a  le  droit  de  ne  pas  croire  Fénelon  sur  parole.  Sa  vertu  n'est 
pas  une  moindre  gloire  pour  notre  nation  que  son  esprit.  Je  ne  remarquerai  donc 
pas  que  la  fameuse  lettre  à  Louis  XIV,  écrite  spontanément  ou  commandée,  respire 
la  prévention  la  plus  amère  et  la  plus  violente,  et  que  si  Fénelon  s'y  est  montré 
si  dur  pour  Louis  XIV,  quoiqu'il  n'eût  rien  perdu  de  sa  faveur,  il  est  douteux 
que,  disgracié  et  relégué  à  Cambrai,  il  vît  les  fautes  du  vieux  roi  d'un  œil  moins 
prévenu.  Là.  comme  dans  sa  querelle  sur  le  qniétisme,  sa  bonne  foi  l'aveuglait. 
En  enseignant  le  pur  amour,  il  croyait  rester  orthodoxe  ;  de  même,  en  composant 
une  peinture  des  rois  absolus  de  traits  pris  à  Louis  XIV,  il  croyait  avoir  gardé  les 
égards  et  la  reconnaissance.  La  suite  de  sa  lettre  à  Letellier  Je  fait  voir  :  «  Plus 
on  lira  cet  ouvrage,  dit -il,  plus  on  verra  que  j'ai  voulu  dire  tout,  sans  peindre 
personne  de  suite.  »  On  n'en  veut  pas  davantage.  Si  Louis  XIV  n'est  pas  peint  de 
suite  dans  Télêmaque,  tout  y  est  dit  sur  Louis  XIV. 

Que  sont,  en  effet,  ces  exhortations  de  Mentor  à  Idoménée,  pour  qu'il  fasse 
fleurir  l'agriculture,  qu'il  mette  la  paix  avant  Ifl  guerre,  qu'il  procure  avant  tout 
à  son  peuple  l'abondance  des  aliments;  qu'il  se  défende  des  détails;  qu'il  ne  se 
mêle  point  des  différends  entre  les  prêtres  des  dieux,  et  qu'il  étouffe  les  disputes 
sur  les  choses  sacrées  dès  leur  naissance;  qu'il  ne  montre  ni  partialité  ni  pré- 
vention en  ces  matières  :  qu'est-ce  que  tout  cela,  sinon  une  critique  des  guerres 
de  Louis  XIV,  de  ses  bâtiments,  de  sa  passion  pour  les  détails,  de  son  intervention 
dans  les  disputes  religieuses,  de  sa  prévention  dans  celle  du  quiétisme?  A  qui, 


ET    SES    ECRITS. 


607 


sinon  à  Louis  XIV  dans  la  personne  d'Idoménée,  Mentor  conseille-t-il  de  ne  point 
marier  contre  leur  gré  des  filles  riches  à  des  généraux  ruinés  à  la  guerre? 

Comme  Idoménée  est  modelé  sur  Louis  XIV,  Télémaque  est  modelé  sur  le  duc 
de  Bourgogne.  Ce  Télémaque,  pour  lequel  «  il  ne  fallait  jamais  rien  trouver  d'im- 
possible, et  dont  les  moindres  retardements  irritaient  le  naturel  ardent,  »  c'est  le 
duc  de  Bourgogne,  «  s'emportant,  dit  Saint-Simon,  contre  la  pluie,  quand  elle 
s'opposait  à  ce  qu'il  voulait  faire.  »  A  la  vérité,  le  moment  de  colère  passé,  la 
raison  le  saisissait  et  surnageait  à  tout;  il  sentait  ses  fautes  et  il  les  avouait,  «  et 
quelquefois  avec  tant  de  dépit  qu'il  rappelait  la  fureur.  »  Ainsi  fait  Télémaque, 
lorsqu'au  sortir  de  ses  emportements,  «  retiré  dans  sa  tente,  aux  prises  avec  lui- 
même,  on  l'entend  rugir  comme  un  lion  furieux.  »  Cet  orgueil,  cette  hauteur  inex- 
primable, que  note  Saint-Simon  dans  le  duc  de  Bourgogne,  c'est  l'orgueil,  c'est  la 
hauteur  où  Pénélope  a  nourri  Télémaque  malgré  Mentor.  Il  n'est  pas  jusqu'aux 
effets  de  ses  bons  soins  sur  le  naturel  du  duc  de  Bourgogne,  que  Féneion  n'ait 
représentés  dans  les  changements  de  Télémaque  sous  l'habile  main  de  Mentor. 
J'en  vois  une  vive  image  dans  la  comparaison  de  Télémaque  à  un  coursier  fou- 
gueux qui  ne  connaît  que  la  voix  et  la  main  d'un  seul  homme  capable  de  le  domp- 
ter, et  que  Mentor  arrêtait  d'un  seul  regard  dans  sa  plus  grande  impétuosité.  On 
disait  les  mêmes  choses  de  l'influence  extraordinaire  de  Féneion  sur  son  élève. 

Enfin  Mentor  n'est  en  mille  endroits  que  Féneion  lui-même.  La  politique  qu'il 
enseigne  à  Salente  rappelle  la  politique  de  la  lettre  à  Louis  XIV,  et  de  ces  trop 
fameux  mémoires  où  le  chimérique  donne  de  si  étranges  conseils.  La  morale  de 
Mentor  est  copiée  des  Directions  pour  la  conscience  d'un  roi7  et  le  trop  grand 
nombre  de  prescriptions  fatigue  dans  le  roman  comme  dans  l'ouvrage  de  direc- 
tion. Télémaque  en  est  accablé,  et  peut-être  faut-il  voir  une  image  du  décourage- 
ment où  tombait  le  duc  de  Bourgogne  lui-même  dans  cette  peinture  du  fils 
d'Ulysse  disant  naïvement  à  Mentor  :  «  Si  toutes  ces  choses  sont  vraies,  l'état  d'un 
roi  est  bien  malheureux;  il  est  l'homme  le  moins  libre  et  le  moins  tranquille  de 
son  royaume;  c'est  un  esclave  qui  sacrifie  son  repos  pour  la  liberté  et  la  félicité 
publique.  » 

Ce  mélange  du  roman  et  de  l'allusion  dans  le  Télémaque  est  l'une  des  causes 
du  froid  qu'on  y  sent,  quoique  le  plan  en  soit  heureux,  le  récit  rapide,  et  que  l'ou- 
vrage soit  écrit  de  verve.  La  vérité  manque  souvent  à  ces  caractères  formés  de 
traits  qui  appartiennent  à  des  civilisations  si  différentes.  On  s'habitue  difficile- 
ment à  ce  petit  roi  grec,  tantôt  gourmande  et  conseillé  comme  aurait  pu  l'être 
Louis  XIV  par  un  confesseur  pénétré  de  ses  devoirs,  tantôt  faisant  des  fautes  que 
ne  comportaient  ni  son  temps  ni  son  état,  afin  de  donner  matière  à  des  critiques 
qui  s'adressent  à  un  autre  temps  et  à  un  autre  état.  Mentor  ne  cache  pas  assez 
Féneion.  Nous  sommes  presque  plus  souvent  à  Versailles  qu'à  Salente,  et  tantôt  il 
semble  voir  Télémaque  recevant  des  conseils  pour  régner  sur  la  France  du 
xvme  siècle,  tantôt  le  duc  de  Bourgogne  instruit  à  gouverner  quelque  jour  l'île 
d'Ithaque.  Au  moment  même  où  l'imagination  de  l'auteur  nous  emporte  dans  le 
monde  d'Homère,  une  allusion,  un  détail  emprunté  à  un  autre  monde,  un  ana- 
chronisme de  politique  ou  de  morale,  nous  ramènent  au  temps  de  la  guerre  de  la 
succession  et  du  quiélisme. 

Une  autre  cause  du  froid  de  cet  ouvrage,  c'est  que  l'Olympe  païen  y  est  repré- 
senté par  un  chrétien  et  l'amour  par  un  prêtre.  Homère  a  peint  ses  dieux  comme 
son  temps  les  voyait.  Leurs  images  remplissaient  les  terres  et  les  mers.  Sans  cesse 


608  FÉNELON 

mêlés  parmi  les  mortels,  on  les  attendait  comme  des  hôtes,  et  on  croyait  quel- 
quefois saluer  un  dieu  dans  l'étranger  qu'un  visage  noble,  un  air  de  majesté,  dis- 
tinguaient des  autres  hommes.  Virgile,  dit-on,  ne  croyait  pas  aux  dieux  qu'il  a 
chantés  :  je  le  veux  bien,  quoiqu'il  soit  plus  sage  de  laisser  la  chose  en  doute; 
mais  il  vivait  dans  un  temps  où  Auguste  élevait  des  temples  à  Mars  vengeur,  à 
Apollon,  à  Jupiter  tonnant;  où,  pour  lui  complaire,  de  riches  citoyens  construi- 
saient le  temple  d'Hercule,  celui  des  Muses,  celui  de  Saturne.  Virgile  voyait  les 
statues  des  dieux  dans  ces  temples;  il  croyait  aux  dieux  d'Homère;  n'a-l-il  pas 
respiré  l'ambroisie  qui  émanait  de  la  chevelure  de  Vénus?  Homère  et  Virgile 
avaient  trouvé  les  traits  de  leurs  dieux,  comme  Raphaël  l'ineffable  beauté  de  ses 
vierges,  au  fond  des  esprits  et  des  cœurs  de  leurs  contemporains.  Les  dieux  dont 
se  sert  Fénelon  ne  sont  qu'une  machine  dans  une  fable.  Son  Jupiter  est  un  sou- 
venir de  collège.  En  peignant  Vénus  après  Virgile,  il  a  craint  sa  propre  imagination. 
Son  Neptune  et  son  Éole  «  aux  sourcils  épais  et  pendants,  aux  yeux  pleins  d'un 
feu  sombre  et  austère,  »  ne  sont  que  des  ligures  rébarbatives.  Les  dieux  de  Fé- 
nelon ressemblent  à  ces  vaines  figures  de  la  Vierge  auxquelles  s'essaient  les  pein- 
tres depuis  que  le  protestantisme  et  la  philosophie  ont  effacé  de  notre  imagination 
cet  idéal  que  Raphaël  avait  reçu  de  la  foi  du  moyen  âge.  Si  nous  ne  sommes  point 
touchés,  comme  Bossuet,  du  manque  de  convenance  canonique  du  Télémaque, 
il  n'est  guère  possible  de  n'y  pas  sentir  une  sorte  de  manq  ue  de  convenance  litté- 
raire ;  mais  il  faut  l'entendre  dans  le  sens  le  plus  doux  et  le  plus  respectueux  pour 
Fénelon. 

La  même  remarque  s'applique  à  la  peinture  de  l'amour.  Calypso  sait  moins 
aimer  que  Didon  abandonnée,  et  le  fils  d'Ulysse  est  plus  pâle  encore  que  le  fils 
d'Anchise.  Cette  fiction  de  l'enfant  Amour  que  Calypso,  pour  se  soulager  de  la 
flamme  qui  coulait  dans  son  sein,  donne  à  porter  à  sa  suivante  Eucharis,  qu'est-ce 
autre  chose  qu'une  manière  de  se  dérober  à  des  peintures  interdites  au  caractère 
du  prêtre?  Eucharis  inspire  à  Calypso  une  jalousie  qui  fait  songer  à  celle  d'Her- 
mione.  Cette  prose  agréable  et  facile,  qui  se  joue  autour  du  cœur  et  qui  n'y  pénètre 
pas,  nous  fait  adorer  les  vers  de  Virgile  et  de  Racine,  qui  sont  comme  la  langue 
naturelle  de  l'amour. 

Voici  une  dernière  cause  du  froid  dans  le  Télémaque.  Les  païens  y  sont  trop 
chrétiens.  Je  ne  veux  point  parler  de  certains  principes  de  morale  qui ,  pour 
n'avoir  été  clairement  enseignés  que  par  le  christianisme,  pouvaient  se  trouver  au 
fond  de  quelqu'une  des  grandes  âmes  du  monde  païen,  d'un  Socrate  par  exemple; 
il  s'agit  des  principes  que  le  christianisme  seul  a  pu  révéler  à  l'homme,  parce 
qu'il  a  fait  naître  en  lui  la  faculté  qui  les  conçoit;  il  s'agit  de  ces  vérités  qui  se- 
raient demeurées  inconnues  à  dix  générations  de  Socrate  se  succédant  dans  le 
monde  païen.  En  mêlant  ces  vérités  aux  vues  de  la  sagesse  antique  et  en  faisant 
parler  Mentor  comme  l'Évangile,  Fénelon  a  plus  d'une  fois  discrédité  la  plus  belle 
morale  par  l'incompétence,  si  je  puis  parler  ainsi,  du  personnage  qui  l'enseigne. 
Ces  défauts  du  Télémaque  ne  sont  d'ailleurs  sensibles  qu'aux  personnes  assez 
instruites  pour  discerner  tous  les  genres  de  convenances  dans  les  ouvrages  de 
l'esprit.  Elles  seules  peuvent  s'offenser  de  voir  les  vives  couleurs  de  l'antiquité 
païenne  s'éteindre  sous  le  pinceau  languissant  ou  timide  d'un  prélat  chrétien. 
Aussi,  un  certain  âge  passé,  Télémaque  est-il  peu  lu,  quoiqu'il  soit  plein  de  beautés 
qui  vont  aux  esprits  mûrs.  Pour  l'estimer  son  prix,  il  serait  besoin  de  se  rappeler, 
en  le  lisant,  quel  but  s'est  proposé  Fénelon  et  pour  quel  lecteur  il  a  écrit. 


ET    SES    ÉCRITS.  609 

Fénelon  voulait  faire  voir  an  duc  de  Bourgogne,  dans  un  cadre  propre  à  inté- 
resser son  imagination,  tout  le  détail  des  devoirs  qui  l'attendaient  sur  le  trône,  et 
le  munir  en  quelque  sorte  de  bonnes  impressions  et  de  précautions  efficaces  sur 
tous  les  points  de  la  conduite  d'un  roi.  Aucun  sujet  n'y  convenait  mieux  que  les 
aventures  de  Télémaque.  Quoi  de  plus  ingénieux  que  de  donner  pour  modèle  de 
conduite  au  petit-fils  de  Louis  XIV  le  fils  d'un  des  plus  grands  rois  de  la  Grèce 
héroïque?  Quel  dessein  plus  élevé,  plus  religieux,  que  de  montrer  dans  l'élève  de 
Meutor,  quoique  si  bien  doué  par  les  dieux,  fils  d'une  telle  mère  et  d'un  tel  père, 
si  accoutumé  aux  grands  exemples,  combien  le  secours  des  dieux  lui  est  néces- 
saire pour  ne  point  manquer  à  sa  naissance  ni  à  ses  devoirs,  et  quel  peu  de  mérite 
nous  avons  dans  les  actions  qui  nous  honorent  le  plus  aux  yeux  des  hommes?  Par 
le  choix  du  sujet,  Fénelon  mettait  sans  cesse  son  élève  en  présence  de  lui-même. 
Par  la  création  du  personnage  de  Mentor,  il  l'instruisait  à  rapporter  tout  l'honneur 
de  ses  belles  actions  à  la  protection  divine,  et,  en  lui  inspirant  le  bien,  il  lui  en 
ôtait  l'orgueil.  Par  l'intérêt  des  détails,  la  grâce  des  descriptions,  la  variété  des 
aventures,  il  le  ramenait  à  son  insu  ,  et  comme  par  mille  chemins  agréables,  au 
même  but,  à  cet  idéal  sévère  de  la  royauté  juste,  pacifique,  bienfaisante,  maîtresse 
de  ses  passions  et  dévouée  au  bien  des  peuples. 

Dans  le  plan  de  Fénelon,  cette  invention  de  l'Olympe,  que  nous  trouvons  un 
peu  froide,  était  heureuse  et  appropriée.  Le  jeune  prince  avait  l'imagination  accou- 
tumée aux  dieux  d'Homère  et  de  Virgile.  Lui  en  donner  des  portraits  vivants  dans 
un  récit  tout  plein  d'ailleurs  des  usages,  des  mœurs,  du  beau  ciel  de  la  Grèce, 
c'était  tout  ensemble  graver  plus  avant  dans  son  esprit  les  beautés  de  ces  grands 
poètes,  et  lui  enseigner  la  vie  par  les  images  qui  lui  étaient  le  plus  familières. 

L'objet  du  roman  y  fait  excuser  pareillement  le  mélange  des  deux  morales. 
L'âge  du  jeune  prince  et  son  peu  de  science  lui  dérobant  cette  sorte  d'anachro- 
nisme, l'effet  de  la  morale  sur  son  cœur  n'était  point  affaibli  par  des  scrupules  de 
savoir  ou  de  goût.  Ce  n'était,  après  tout,  que  de  la  morale  sublime  mêlée  à  de 
l'excellente  morale.  Il  y  a  même  plus  d'un  endroit  où  ce  mélange  a  produit  les  plus 
grandes  beautés.  Telle  est  la  peinture  du  bonheur  des  justes  dans  les  Champs- 
Elysées.  Là,  Fénelon  n'a  point  suivi  Homère  et  Virgile.  Ceux-ci  font  consister  ce 
bonheur  dans  la  paisible  continuation  des  soins  qui  occupaient  les  justes  pendant 
leur  vie.  Les  héros  n'ont  pas  cessé  d'aimer  la  guerre  :  les  uns  continuent  de  pren- 
dre soin  de  leurs  armes  et  de  mener  paître  leurs  chevaux  (i);  les  autres  exercent 
leurs  membres  dans  les  jeux,  ils  luttent  sur  l'arène,  ou  bien  ils  dansent  aux  ac- 
cents de  la  lyre  d'Orphée.  Ce  bonheur,  fort  grossier,  est  plus  dans  l'esprit  du  pa- 
ganisme que  les  douces  joies  de  la  contemplation  que  Fénelon  prête  aux  âmes 
heureuses  dans  des  Champs-Elysées  fort  semblables  au  paradis  chrétien;  mais 
telle  est  l'excellence  de  l'art  dans  cette  fiction,  que,  loin  d'y  être  choqué  de  voir 
des  héros  païens  heureux  à  la  manière  de  nos  saints,  on  croit  lire  quelques  pages 
sublimes  de  Platon  rêvant  pour  l'âme  de  Socrate,  délivrée  des  liens  terrestres, 
quelque  félicité  proportionnée  à  son  intelligence  et  digne  de  sa  vertu. 

Enfin  on  trouve  encore  à  louer,  par  l'intention  de  l'auteur,  sa  retenue  dans  la 

(1)  Qure  gralia  currûro 

Armorumque  fuit  vivis,  quae  cura  intentes 
Pascere  equos,  eadem  sequitur  tellure  repostos. 
(Virgile,  ALn.,  vi.) 


610  FÉNELON 

peinture  de  l'amour.  Si.  d'ailleurs,  les  traits  généraux  en  sont  exacts,  et  si  la  vé- 
rité se  fait  sentir  sous  la  chasteté  des  images,  comment  ne  pas  savoir  gré  à  Fénelon 
de  n'avoir  p;is  chatouillé  par  de  fortes  peintures  de  cette  passion  un  jeune  cœur 
qu'il  formait  pour  y  résister?  Ne  point  toucher  à  l'amour  dans  un  plan  d'éducation 
eût  été  d'un  précepteur  éludant  le  plus  délicat  de  ses  devoirs;  le  peindre  trop  au 
vif,  c'était  risquer  de  faire  sortir  le  mal  du  remède  même.  L'esprit  inlini  de  Fé- 
nelon et  ce  tact  admirable  que  donne  la  vertu  lui  suggérèrent  une  peinture  mo- 
dérée qui  avertissait  son  élève  sans  le  troubler,  et  qui  le  prévenait  contre  l'amour 
avant  qu'il  eût  à  s'en  défendre.  Ce  mérite  de  discrétion  est  d'ailleurs  commun  à 
toui  l'ouvrage.  Tout  ce  qui  est  du  monde  s'y  voit  au  naturel,  et  il  ne  s'y  voit  rien 
qui  fasse  baisser  les  yeux.  Nos  biens  et  nos  maux,  nos  ambitions,  nos  poursuites, 
les  difficultés  de  la  vertu,  les  douceurs  du  plaisir  si  rapides  et  sitôt  changées  en 
amertumes,  tout  y  est  peint  avec  une  liberté  chaste  qui  donne  la  connaissance 
sans  la  faire  payer  de  l'innocence.  Tant  de  périls  qui  nous  sont  signalés  par  ce 
livre,  tant  d'embûches,  tant  d'issues  si  surprenantes  des  desseins  les  mieux  cal- 
culés, tant  d'attention  à  avoir  sur  soi-même  pour  se  garder  des  autres  et  de  soi, 
tout  cela  nous  ferait  haïr  le  monde,  ou  nous  en  donnerait  trop  de  crainte,  si  en 
même  temps,  par  la  beauté  du  spectacle  des  choses  humaines,  par  la  douceur  que 
Fénelon  a  su  attacher  à  l'activité,  au  devoir,  aux  victoires  remportées  sur  soi,  au 
bien  qu'on  fait,  à  l'espérance,  on  ne  se  sentait  porté  d'une  généreuse  ardeur  à  af- 
fronter les  combats  qui  nous  y  attendent.  L'impression  générale  que  doit  recevoir 
de  la  lecture  du  Télémaque  tout  jeune  homme  intelligent  est  un  mélange  d'appré- 
hension et  de  résolution  qui  le  prépare  efficacement  pour  les  luttes  de  la  vie. 

Telles  sont  les  beautés  du  Télémaque  comme  ouvrage  d'éducation.  S'il  est  vrai 
que  le  lecteur  cultivé  et  mûr  peut  y  être  touché  des  parties  défectueuses,  combien 
plus  souvent  n'est-il  pas  charmé  par  tant  de  rapidité  dans  le  récit,  de  vérité  dans 
les  caractères,  de  grâce  et  de  fraîcheur  dans  les  descriptions,  par  la  profondeur 
sans  affectation,  par  cette  facilité  qui  nous  donne  la  sensation  dune  source  jaillis- 
sante et  intarissable!  Il  est  tel  livre  où  Fénelon  n'est  pas  moins  inventeur  qu'Ho- 
mère, et  n'a  pas  moins  de  douceur  et  d'éclat  que  Virgile.  Son  Télémaque  est  bril- 
lant, fier,  passionné,  solide.  S'il  a  plus  de  délicatesse  d'esprit  et  de  sentiment  que 
les  héros  d'Homère,  on  ne  lui  en  veut  pas  plus  qu'à  l'Iphigénie  de  Racine  d'être 
plus  ingénieuse  et  plus  tendre  qu'on  ne  l'était  au  temps  d'Agamemnon.  Les  deux 
grands  épiques  anciens  n'ont  pas  de  caractère  plus  intéressant  que  celui  de  Philo- 
clès,  sacrifie  par  Idoménée  aux  intrigues  et  aux  calomnies  de  son  favori  Protésilas. 
Cet  homme,  tombé  de  la  toute-puissance  qu'il  avait  exercée  avec  modération,  exilé 
dans  un  coin  de  l'île  de  Samos,  où  il  vit  du  travail  de  ses  mains;  puis,  par  un  re- 
tour de  fortune,  ramené  en  triomphe  à  Salente,  où  il  retrouve  la  faveur  du  prince 
et  la  puissance,  et  ne  s'en  sert  pas  contre  ses  ennemis  ;  enlin,  se  retirant  dans  une 
solitude,  non  pour  s'y  dérober  a  ses  devoirs  envers  sa  patrie,  car  Idoménée  y  vient 
chercher  souvent  ses  conseils,  mais  pour  échapper  à  l'injustice  et  à  l'envie  à  force 
de  médiocrité  :  c'est  la  une  création  que  rendent  vraisemblable  certains  exemples 
de  la  sagesse  antique,  et  à  laquelle  l'esprit  chrétien,  habilement  caché  sous  une 
mise  en  scène  grecque,  donne  une  grandeur  inconnue  des  héros  comme  des  sages 
du  paganisme. 

En  parlant  de  la  mise  en  scène  du  Télémaque,  j'en  ai  indiqué  l'attrait  le  plus 
durable.  La  mythologie  grecque  est  restée  la  religion  de  l'imagination  chez  les 
peuples  modernes.  Le  génie  grec  est  encore  notre  idéal  dans  les  arts.  Tout  livre 


ET    SES    ÉCRITS.  61 1 

qui  nous  en  donne  des  images  sensibles  trouve  en  nous  une  préparation  et  une 
conformité  d'éducation  première.  Ni  l'abus  qu'on  en  fait,  ni  tant  d'imitations  mal- 
adroites, n'ont  pu  nous  en  détacher.  Une  statue  qui  rappelle  la  beauté  noble  et 
naïve  de  la  statuaire  grecque  donne  à  l'artiste  qui  la  crée  le  premier  rang  dans  les 
arts.  Quelques  pièces  d'André  Chénier  qui  sentent  le  miel  de  l'Hymette,  et  qui 
reflètent  en  quelques  endroits  le  beau  ciel  sous  lequel  était  née  sa  mère,  ont 
rendu  son  nom  immortel.  C'est  ce  même  ciel  dont  Fénelon  a  éclairé  les  scènes  du 
Tclcmaque,  c'est  celte  présence  du  génie  grec  à  toutes  les  pages,  ce  sont  toutes 
ces  imagesagréables  ou  sérieuses  par  lesquelles  l'antiquité  nous  a  préparés  à  la  con- 
naissance de  la  vie,  qui  donnent  un  mérite  d'éternelle  nouveauté  à  ce  livre  char- 
mant, espèce  de  vase  antique  où  la  main  de  Fénelon  semble  avoir  composé  un 
bouquet  des  plus  belles  fleurs  de  la  Grèce. 

Nisard. 


LES 


ENFANTS  TROUVÉS. 


DES  PLIS  RÉCENTS  TRAVAUX  SIR  LA  QUESTION. 

d'une   réforme   prochaine   dans   l'administration 
des  enfants  trouvés. 

I.  —  Histoire  statistique  et  morale  des  enfants  trouvés, 
par  MM.  Terme  et  Montfalcon. 

H.  —  Les  Hospices  d'enfants  trouvés.  —  Recherches  statistiques  sur  l'infanticide, 

par  M.  Remacle. 

IT.  —  Des  Institutions   actuelles   des  enfants  trouvés,   par  l'abbé  Gaillard. 

IV.  —  Parti  à  prendre  sur  la  question  des  enfants  trouvés,  par  M   Ccrel. 

V.  —  Documents  officiels,  etc. 


I.   CAUSES  DES  EXPOSITIONS. 

La  question  des  enfants  trouvés  est  entrée,  depuis  ces  derniers  temps,  dans  une 
phase  nouvelle.  L'administration  des  hospices  et  la  science  économique  ont  tour 
à  tour  apporté  leurs  lumières  à  l'œuvre  difficile  d'une  réforme.  D'un  côté,  les  con- 
seils généraux  signalaient  l'accroissement  des  enfants  trouvés  comme  un  fléau  dan- 
gereux pour  nos  finances  ;  de  l'autre,  des  hommes  graves  étudiaient  au  sein  de  la 
société  le  côté  moral  de  la  situation.  Le  moment  est  venu  de  se  faire  une  opinion 
sur  le  meilleur  système  de  secours  qu'il  convient  d'adopter.  Ce  système  doit  s'ap- 
puyer avant  tout  sur  la  connaissance  des  causes  de  l'exposition,  comme  sur  un 
moyen  d'atteindre  et  de  détruire  le  mal  dans  sa  racine.  Rechercher  ces  causes, 
qui  ne  sont  pas  encore  toutes  dévoilées,  examiner  la  valeur  des  mesures  que  l'ad- 
ministration a  essayées  contre  l'accroissement  des  enfants  trouvés,  présenter  un 


LES  ENFANTS  TROUVÉS.  615 

projet  de  réforme  qui  prenne  de  plus  haut  les  besoins  de  la  mère  et  qui  réunisse 
autour  d'elle  les  éléments  d'une  nouvelle  charité,  tel  sera  aujourd'hui  l'objet  de 
nos  études  (1). 

Il  faut  d'abord  bien  établir  qu'en  général  les  mères  n'abandonnent  point  leurs 
enfants  sans  y  être  contraintes.  Le  sentiment  de  la  maternité  est  tellement  dans  la 
nature  de  la  femme,  qu'il  commence  chez  elle  presque  avec  l'existence.  Jeune 
fille,  elle  nourrit  ce  sentiment  confus;  chaque  enfant  qu'elle  rencontre  communi- 
que une  vivacité  nouvelle  aux  vœux  que,  sans  le  savoir  peut-être,  elle  forme  déjà 
au  fond  de  son  cœur.  Plus  tard  le  mariage  vient  donner  un  but  à  ces  vagues  aspi- 
rations. On  la  voit  alors  partager  tout  son  être  avec  le  nouveau-né  qu'elle  porte 
sur  son  sein,  lui  donner  son  àme  dans  chaque  sourire,  et  se  dévouer  par  amour 
pour  lui  aux  plus  rudes  fatigues.  Ses  idées,  ses  soins,  ses  regards,  n'ont  plus  alors 
qu'un  objet  :  être  mère,  c'est  toute  la  femme.  Quand  mille  exemples  de  cette  ten- 
dresse aveugle,  infinie,  inépuisable,  existent  tous  les  jours  sous  nos  yeux,  quand 
chacun  de  nous  en  a  senti  les  douces  et  pénétrantes  atteintes,  comment  croire 
après  cela  qu'une  femme  renonce  volontairement  aux  devoirs  de  mère?  Non;  nous 
sommes  obligés  d'admettre  que,  dans  presque  tous  les  cas ,  sa  résolution  a  été 
forcée  par  des  causes  supérieures  à  l'attrait  de  la  nature.  Telle  est  la  règle  géné- 
rale contre  laquelle  ne  sauraient  prévaloir  quelques  tristes  exceptions. 

Ces  exceptions,  devons-nous  en  tenir  compte?  Sans  doute,  dans  un  travail  com- 
plet sur  les  causes  de  l'exposition,  il  faut  réserver  une  place  à  la  plus  déplorable 
de  ces  causes,  à  cet  endurcissement  du  cœur  qui  est  un  vice  de  la  nature  contre 
lequel  la  société  ne  peut  rien;  mais  nous  ne  voulons  nous  occuper  ici  que  des 
causes  contre  lesquelles  il  est  des  remèdes  efficaces.  Notre  but  n'est  pas  de  satis- 
faire une  curiosité  stérile,  nous  cherchons  à  réunir  les  éléments  d'une  réforme 
pratique.  L'absence  de  l'amour  maternel  est  d'ailleurs,  dans  la  plupart  des  cas, 
moins  une  cause  qu'un  effet.  Ce  n'est  pas  toujours  la  nature  qu'il  faut  accuser, 
c'est  le  désordre,  la  misère,  souvent  aussi  le  hasard  de  la  naissance.  Ce  qu'on  pour- 
rait nommer  la  race  des  enfants  trouvés  se  conserve,  se  reproduit  par  elle-même. 
D'après  les  statistiques  officielles,  129,629  enfants  délaissés  donneraient  à  leur 
tour  un  chiffre  moyen  de  56,000  expositions  annuelles.  Un  tel  résultat  ne  doit  pas 
nous  étonner.  Où  ces  malheureux  prendraient-ils  envers  leurs  nouveau-nés  des 
sentiments  et  des  soins  qu'on  n'a  pas  eus  pour  leur  enfance?  Les  sentiments  du 
cœur  se  correspondent,  et  l'on  donne  aux  autres  selon  que  l'on  a  reçu  soi-même. 
La  fille  qui  n'a  point  connu  sa  mère  ne  tiendra  pas  beaucoup  de  son  côté  à  con- 
naître son  enfant  et  à  le  garder  auprès  d'elle.  L'exposition  crée  de  la  sorte  des  êtres 
sans  solidarité  morale.  Cette  indifférence  transmise  contribue  énormément  à  per- 
pétuer, surtout  dans  nos  grandes  villes,  une  population  d'hommes  et  de  femmes 
qui,  privés  de  famille  à  leur  naissance,  se  croient  délivrés  ensuite  de  l'obligation 
d'en  élever  une.  Diminuer  le  nombre  des  enfants  trouvés,  ce  serait  diminuer  en 
même  temps  le  nombre  de  ces  parents  dénaturés. 

Nous  sommes  ramenés  ainsi  à  la  nécessité  d'une  lutte  à  la  fois  énergique  et  pru- 
dente contre  les  seules  causes  d'exposition  que  l'on  puisse  se  flatter  de  détruire. 
Ces  causes,  l'administration  ne  les  a  qu'imparfaitement  connues  jusqu'à  ce  jour. 
Il  y  a  dans  le  cœur  de  l'homme  et  surtout  dans  celui  de  la  femme  mille  nuances 
délicates  que  la  statistique  ne  saura  jamais  atteindre  ni  fixer.  Il  est  donc  nécessaire 

(1)  Voyez  la  première  partie  de  ce  travail  dans  la  livraison  du  31  décembre  1845. 


614  LES    ENFANTS    TROUVÉS. 

d'employer  des  moyens  de  contrôle  plus  subtils.  L'analyse  morale,  le  raisonne- 
ment ,  l'observation  personnelle  des  faits,  tels  sont  les  fils  conducteurs  qui  nous 
paraissent  mener  plus  directement,  et  comme  par  un  chemin  de  traverse,  à  la  con- 
naissance des  causes  de  l'exposition  dans  les  grandes  villes. 

Nous  diviserons  ces  causes  en  deux  classes  selon  le  caractère  des  influences 
auxquelles  la  mère  obéit  :  tantôt  sa  volonté  nous  apparaît  comme  enchaînée  par 
une  nécessité  impérieuse;  la  crainte  du  déshonneur,  le  désordre,  la  misère,  ont 
triomphé  de  l'amour  maternel  ;  tantôt  à  côté  de  la  nécessité  se  place  nne  autre 
influence.  Des  conseils,  d'odieuses  menaces,  en  un  mot  l'action  intelligente  d'une 
volonté  perverse  remplace  ou  fortifie  vis-à-vis  de  la  mère  l'action  fatale  des  évé- 
nements. Suivant  MM.  Terme  et  Montfalcon,  les  expositions  dont  la  crainte  du 
déshonneur  a  été  le  seul  motif  figurent  pour  un  chiffre  bien  minime  dans  la 
somme  totale  des  abandons  d'enfants.  Un  prêtre  que  les  fonctions  de  son  ministère 
ont  mis  à  même  d'observer  les  faits  de  plus  près,  l'abbé  Gaillard,  croit  au  contraire 
que  le  sentiment  de  la  honte  est  une  des  influences  qui  enlèvent  le  plus  d'enfants 
à  leurs  mères.  La  statistique  nous  dit  en  effet  que  les  expositions  sont  plus  nom- 
breuses, toutes  choses  égales  d'ailleurs,  dans  les  endroits  où  les  mœurs  sont  plus 
sévères,  et  qu'elles  diminuent  dans  les  pays  où  les  mœurs  se  relâchent  (1).  Quelle 
conséquence  tirer  de  ces  résultats?  Faut-il  démoraliser  la  population  pour  dimi- 
nuer le  nombre  des  entants  trouvés?  Le  remède  serait  ici  pire  que  le  mal.  Nous 
aurons  à  voir  si  des  mesures  dictées  par  une  sollicitude  éclairée  et  charitable  pour 
les  filles-mères  ne  conduiraient  pas  plus  sûrement  au  même  résultat.  Le  sort  de 
ees  filles  mérite  encore  plus  de  pitié  que  de  blâme,  car  leur  supplice  vient  d'un 
sentiment  honnête  :  c'est  ce  qu'on  garde  de  vertu  dans  le  vice  qui  fait  rougir. 

Si  des  motifs  d  honneur  et  de  délicatesse  déterminent  quelques  mères  à  se  sé- 
parer de  leurs  entants,  le  désordre  des  mœurs  n'entraîne-t-il  point  d'un  autre 
côté  les  mêmes  conséquences?  Ici  la  réponse,  il  faut  l'avouer,  est  moins  facile.  On 
ne  peut  nier  que  la  débauche  ne  soit  une  cause  d'endurcissement.  Cependant  il 
ne  faudrait  pas  s'en  exagérer  l'importance.  Des  médecins  dont  le  témoignage 
s'appuie  sur  une  longue  et  constante  pratique  dans  nos  grandes  villes  assurent 
que  les  filles  les  plus  libertines,  les  plus  éhontées,  sont  souvent  les  plus  désolées, 
les  plus  malheureuses,  quand  la  nécessité  les  oblige  à  se  séparer  de  leurs  enfants. 
Si  quelques  économistes  ont  classé  la  débauche  parmi  les  causes  dominantes  d'ex- 
position, c'est  qu'ils  ont  confondu  son  influence  avec  celle  de  la  vie  dissipée,  des 
mœurs  oisives  au  milieu  desquelles  elle  se  produit  souvent.  Les  habitudes  de  co- 
quetterie et  de  dissimulation  que  cette  vie  entraîne  mènent  plus  rapidement  encore 
que  le  désordre  à  l'oubli  des  devoirs  maternels.  Des  femmes  qui  falsifient  tout 
jusqu'à  leur  visage  finissent  par  user  la  délicatesse  et  pour  ainsi  dire  la  fleur  de 
leurs  sentiments,  comme  elles  altèrent  la  fraîcheur  de  leur  teint  sous  le  fard  dont 
elles  se  couvrent.  Les  mères  insensibles  aux  douceurs  de  la  maternité  se  rencon- 
trent en  assez  grand  nombre  parmi  les  filles  de  théâtre,  les  femmes  entretenues  et 

(1)  A  Strasbourg,  par  exemple,  où  l'opinion  est  très-tolérante,  plusieurs  maternités 
précèdent  en  général  le  mariage  dans  les  classes  inférieures,  et  cette  violation  de  la  pu- 
deur n'entraîne  pourtant  qu'un  nombre  assez  faible  d'enfants  trouvés.  La  raison  en  est 
simple  :  ces  filles-mères  trouvent  aisément  à  se  placer  avec  leur  nouveau-né.  en  qualité 
de  nourrices,  chez  les  bourgeois  de  la  ville,  qui  ferment  les  yeux  sur  une  faiblesse  regardée 
comme  tout  ordinaire. 


LES  ENFANTS  TROUVES.  615 

cette  nouvelle  variété  de  femmes  galantes  connues  sons  le  nom  de  lorettes.  De 
telles  personnes  se  sont  habituées  à  tromper  tous  les  sentiments  de  la  nature. 
Elles  élèvent  à  grands  frais  dans  leurs  appartements  des  aras,  des  singes,  des  lé- 
vriers, et  elles  font  porter  leur  enfant  à  l'hospice,  se  déchargeant  sur  la  charité 
publique  du  soin  de  pourvoir  à  sa  nourriture.  Une  naissance  n'est,  pour  ces  créa- 
tures égoïstes  et  blasées,  qu'un  embarras,  un  outrage  à  leur  beauté,  un  fléau  des- 
tructeur de  leurs  charmes. 

La  preuve  du  reste  que  cette  négligence,  souvent  même  cette  haine  des  enfants, 
n'est  pas  toujours  la  suite  de  mœurs  déréglées,  c'est  qu'on  retrouve  un  semblable 
oubli  des  devoirs  de  la  nature  chez  des  femmes  mariées.  Les  économistes  ne  sont 
point  encore  parvenus  à  se  mettre  d'accord  sur  la  proportion  des  enfants  légitimes 
reçus  dans  les  hospices.  Dans  quelques  localités  ;  assure  M.  Lelong,  membre  du 
conseil  général  de  la  Seine-Inférieure,  leur  nombre  a  égalé  et  quelquefois  même 
dépassé  le  nombre  des  expositions  d'enfants  nés  hors  du  mariage.  Ce  résultat  est 
au  moins  douteux;  mais,  quel  que  soit  le  chiffre  relatif  des  uns  et  des  autres,  on 
ne  peut  se  défendre  d'un  sentiment  pénible  en  songeant  que  ces  enfants  légitimes 
se  trouvent  déchus  par  un  tel  abandon  de  tous  leurs  droits  civils.  Cet  acte  seul 
leur  imprime  un  caractère  de  bâtardise.  Les  femmes  mariées  qui  exposent  leurs 
enfants  veulent  bien  pour  elles  des  bénéfices  et  de  la  considération  que  donne 
dans  la  société  l'union  légale,  mais  elles  ne  veulent  point  étendre  les  mêmes  avan- 
tages à  leur  postérité.  Égoïsme  monstrueux  !  Les  pauvres  filles-mères  qui,  aban- 
données de  leurs  séducteurs,  élèvent  à  force  de  privations  et  de  sacrifices  le  fruit 
d'un  commerce  illicite,  affligent  sans  doute  lamorale  publique;  mais  leur  liberti- 
nage nous  révolte  moins  que  cette  froide  et  sordide  indifférence  couverte  du  man- 
teau de  la  légalité. 

La  crainte  de  la  honte,  la  dépravation,  l'endurcissement,  sont  des  influences 
toutes  morales.  Il  est  une  influence  matérielle  qui  résume  toutes  les  autres  :  nous 
avons  nommé  la  misère.  Plus  les  conditions  de  l'existence  sont  dures  pour  une  race 
du  genre  humain  ou  pour  une  classe  de  la  société,  moins  les  mères  tiennent  à  lé- 
guer à  leurs  enfants  le  triste  héritage  de  leurs  souffrances  et  de  leurs  privations. 
Un  savant  anatomiste,  M.  Serres,  nous  racontait  un  jour  avoir  reçu  des  crânes  de 
nouveau-nés  qui  provenaient  d'une  race  soumise  et  maltraitée;  ces  crânes  portaient 
tous  la  trace  imperceptible  d'une  piqûre  d'aiguille  qui  avait  dû  occasionner  sour- 
dement la  mort.  Aux  colonies,  les  femmes  esclaves  font  périr  en  secret  leur  fruit 
dans  leurs  entrailles  ou  après  leur  délivrance,  dans  la  crainte  d'ajouter  de  nou- 
velles fatigues  à  leurs  travaux,  déjà  si  pénibles.  Chez  nous,  les  pères  et  mères  des 
classes  inférieures  de  la  société  montrent  d'autant  moins  de  répugnance  au  dé- 
laissement, qu'ils  doivent  faire  partager  à  leur  nouveau-né  un  sort  plus  triste  et 
plus  nécessiteux.  La  pauvreté  exerce  encore  une  plus  grande  influence  sur  1  expo- 
sition des  enfants  légitimes  que  sur  l'exposition  des  enfants  naturels.  Suivant 
MiM.  Terme  et  Montfalcon,  l'extrême  misère  peut  contraindre  une  femme,  bonne 
mère  d'ailleurs,  au  délaissement  de  son  nouveau-né  :  ils  en  ont  vu  des  exemples. 
L'abbé  Gaillard  croit  même  que  cette  cause  agit  presque  seule  sur  l'abandon  des 
enfants  nés  dans  le  mariage.  Les  médecins  qui  ont  eu  l'heureuse  mission  d'assister 
de  pauvres  femmes  du  peuple  dans  les  travaux  de  l'enfantement  ont  presque  tous 
ele  témoins  de  scènes  navrantes.  Quelques-unes  accouchent  sur  la  paille  dans  des 
greniers.  Le  médecin  est  obligé  d'envoyer  chercher  de  vieux  linges  pour  envelop- 
per l'enfant,  qui  sans  cela  eût  été  porte  tout  nu  à  l'hospice.  Ces  femmes  fondent 


616  LES  ENFANTS  TROUVÉS. 

en  larmes  et  en  sanglots  quand  elles  voient  leur  nouveau-né  s'éloigner  d'elles.  Il 
est  rare  qu'elles  permettent  son  enlèvement  sans  se  ménager  par  quelques  signes 
le  moyen  de  le  retrouver  un  jour  :  dernière  précaution  bien  touchante  de  la  part 
d'une  malheureuse  mère  qui  se  voit  à  ce  point  abandonnée  de  Dieu  et  des  hommes  ! 
L'espérance,  ce  sentiment  dont  la  religion  a  fait  une  vertu,  est,  dans  le  cœur  de  la 
femme  contrainte  d'abandonner  son  enfant,  quelque  chose  de  plus  encore  :  c'est 
la  foi  en  une  Providence  qui  protège  les  petits  de  l'oiseau  sous  l'aile  de  leur  mère. 
Hélas!  il  arrive  trop  souvent  que  l'oiseleur  arrache  pour  toujours  la  couvée  du  nid 
et  que  le  besoin  enlève  à  jamais  l'enfant  du  berceau. 

Un  ordre  de  causes  moins  connues  comprend  celles  qui  supposent  l'action  d'une 
volonté  étrangère  à  celle  de  la  mère.  Sur  ce  terrain,  c'est  le  père  que  nous  ren- 
controns d'abord.  Il  faut  le  dire  à  son  honneur,  la  femme  se  résigne  moins  aisé- 
ment que  l'homme  à  l'abandon  de  son  enfant.  Presque  toujours  sa  résolution  a  été 
forcée,  soit  par  l'éloignement  du  séducteur,  soit  par  les  conseils  de  l'amant  ou  du 
mari.  La  position  abaissée  de  la  femme  dans  les  classes  ouvrières  est  une  des  causes 
morales  qui  contribuent  le  plus  à  peupler  nos  hospices  d'enfants  trouvés.  Une 
malheureuse  accouche-t-elle  sur  un  grabat,  souvent  l'homme  sera  assez  lâche 
pour  lui  faire  un  crime  de  sa  fécondité.  En  général,  ces  pauvres  créatures  accueil- 
lent ces  grossières  offenses  avec  un  murmure  timide  et  patient.  Le  père  annonce 
hautement  la  résolution  de  mettre  le  nouveau-né  à  la  charge  de  l'hospice  :  la  mère 
désire  le  conserver,  elle  le  ferait  si  elle  était  seule  ;  mais  la  crainte  d'aggraver  par  sa 
résistance  une  position  déjà  si  affreuse  et  d'encourir  tout  à  fait  la  disgrâce  de  son  mari 
l'emporte  sur  le  sentiment  maternel  :  elle  se  résigne.  Accoutumée  à  fléchir  dans  toutes 
les  actions  de  la  vie,  elle  obéit  cette  fois  encore  en  gémissant.  Il  n'est  pas  rare  que 
le  mari  se  charge  de  porter  lui-même  l'enfant  dans  le  tour.  Quelques  économistes 
ont  accusé  le  libertinage  des  mères  rtrop  souvent  la  mauvaise  conduite  de  l'homme 
amène  le  mépris  des  devoirs  chez  la  femme,  et  les  enfants  portent  la  peine  attachée 
au  relâchement  des  liens  conjugaux.  L'exposition,  dans  un  pareil  cas,  n'a  même 
pas  la  misère  pour  excuse  :  des  parents  sans  tendresse  et  sans  moralité  se  débar- 
rassent quelquefois  des  fruits  du  mariage  uniquement  pour  être  plus  libres  de 
suivre  leurs  penchants  vicieux. 

L'action  de  l'homme  sur  l'accroissement  des  expositions  ne  se  limite  pas  à  ce 
triste  abus  de  l'autorité  paternelle  :  dans  nos  campagnes,  elle  s'exerce  encore  sous 
une  autre  forme.  Il  n'est  guère  de  plaie  vive  du  cœur  humain  sur  laquelle  ne  s'é- 
tablisse une  industrie  ignoble  et  parasite.  On  ne  s'attendait  sans  doute  pas  à  ren- 
contrer dans  notre  société  le  métier  d' expositeur  ;  ce  métier  existe  pourtant,  il  est 
même  lucratif.  De  tels  hommes  se  chargent,  moyennant  un  prix  convenu,  de  con- 
duire secrètement  au  tour  le  plus  voisin  les  enfants  qu'on  veut  faire  disparaître. 
Une  facilité  qui  sert  si  bien  les  désirs  de  tant  de  filles  ne  pouvait  manquer  d'être 
recherchée;  les  expositeurs  ont  réussi.  Leurs  prétentions  s'accroissent  à  mesure 
qu'ils  ont  la  conscience  d  être  plus  nécessaires  :  en  général,  ces  hommes  vendent 
chèrement  leurs  services;  ils  reçoivent  pour  chaque  enfant  une  rétribution  qui 
s'élève  de  50  à  100  francs.  Ce  tarif  varie  d'ailleurs  selon  les  localités  et  selon  les 
personnes  dont  les  expositeurs  tiennent  le  secret  entre  les  mains.  Quelques-uns 
sont  parvenus  à  mettre  leur  entreprise  clandestine  sur  le  pied  d'un  véritable  éta- 
blissement industriel  ;  ils  travaillent  en  grand  et  ont  des  voitures  pour  faire  régu- 
lièrement le  chemin  de  l'hospice.  Si  encore  ces  misérables  ne  faisaient  que  servir 
l'indifférence  de  certaines  mères  en  leur  facilitant  les  voies  à  l'exposition!  mais  on 


LES  ENFANTS  TROUVÉS.  617 

a  vu  des  repris  de  justice,  des  gens  sans  aveu,  parcourir  ainsi  tout  un  département, 
et  intimider  les  filles  séduites  pour  leur  arracher  le  fruit  de  leur  grossesse.  Il  y  en 
a  même  qui  poussaient  la  contrainte  et  l'audace  jusqu'à  ravir  les  enfants  dans  les 
bras  des  mères,  en  les  menaçant  de  les  perdre  si  elles  refusaient  de  les  leur  aban- 
donner moyennant  un  indigne  salaire.  Suivant  M.  Curel,  préfet  du  département 
des  Hautes-Alpes,  cette  vile  spéculation  est  une  des  causes  qui  livrent  le  plus  d'en- 
fants aux  tours  des  hospices.  Dans  quel  état  encore  les  malheureux  confiés  aux 
mains  des  expositeurs  arrivent-ils  entre  les  bras  de  la  charité  publique!  Des  faits 
d'une  gravité  accablante  démontrent  que  ces  hommes  ne  respectent  guère  la  ma- 
tière de  leur  industrie  :  des  enfants  ont  souvent  péri,  faute  de  soins,  durant  le 
trajet;  d'autres  ont  été  jetés  à  la  porte  de  l'asile  avec  une  négligence  déplorable. 
Un  enfant  n'est,  pour  de  tels  êtres,  qu'une  marchandise  dont  ils  n'ont  pas  même 
à  supporter  les  avaries.  Les  tribunaux  ont  sévi  çà  et  là  contre  ces  criminels  abus; 
mais,  il  faut  bien  le  dire,  ils  ont  sévi  mollement.  La  crainte  d'un  jugement  et  de 
quelques  mois  de  prison  ne  suffit  pas  à  éloigner  ces  spéculateurs  sans  âme  et  sans 
pudeur  d'un  métier  qui  leur  produit  de  beaux  bénéfices.  Il  faudrait  d'ailleurs 
plus  qu'une  répression  accidentelle  pour  arrêter  la  pratique  de  telles  manœuvres 
ténébreuses;  il  faudrait  un  système  de  surveillance  bien  établi  et  sévèrement  pra- 
tiqué. 

Les  officiers  de  santé  ne  sont  pas  toujours  demeurés  étrangers  à  de  semblables 
actes;  mais,  de  toutes  les  instigations  qui  poussent  ies  filles-mères  à  l'abandon  de 
leurs  nouveau-nés,  la  plus  puissante  dans  les  grandes  villes,  c'est  l'entremise  des 
sages-femmes.  Nous  devons  arrêter  ici  quelques  instants  notre  attention  sur  une 
plaie  affligeante  et  peu  connue.  L'institution  des  sages-femmes  n'est  point  con- 
damnable en  principe  ;  elle  a  pour  but  d'offrir  à  la  mère,  dans  les  classes  pauvres, 
des  secours  qu'elle  ne  peut  réclamer  du  médecin,  de  fournir  aussi  un  asile  secret 
et  assuré  aux  jeunes  filles  qui  se  trouvent  dans  la  nécessité  de  donner  clandestine- 
ment le  jour  à  un  enfant.  Si  de  tels  services  sont  utiles,  la  nature  même  de  celte 
utilité  les  rend  dangereux  pour  la  morale  publique.  Il  ne  faut  pas  que  la  jeune 
fille  ou  la  femme  mariée  qui  a  commis  une  faute  ne  puisse  la  cacher  ;  si  telle  était 
l'intention  du  législateur,  il  aurait  voulu  multiplier  le  suicide  et  l'infanticide.  La 
force  des  préjugés  est  si  grande  en  effet,  que  souvent  on  a  recours  au  crime  pour 
masquer  une  faute.  La  femme  chez  laquelle  tous  les  sentiments  d'honneur  et  de 
délicatesse  frémissent  encore  se  détruira  ou  détruira  son  enfant,  plutôt  que  de 
divulguer  sa  faiblesse.  Elle  tue  pour  qu'on  ne  sache  pas  qu'elle  a  aimé,  c'est-à- 
dire  qu'elle  a  été  femme.  Dans  un  tel  état  de  choses,  on  comprend  la  nécessité 
d'un  asile  mystérieux  où  cette  infortunée  reçoive  tous  les  soins  que  réclame  son 
état.  Cet  asile  de  l'amour  trompé,  souvent  même  du  repentir,  existe  chez  la  sage- 
femme.  Celle  qui  prend  à  petit  bruit  le  chemin  d'une  de  ces  maisons  de  refuge  ne 
lui  confie  pas  seulement  sa  vie,  son  enfant,  mais  encore  son  secret;  elle  s'y  décide 
avec  d'autant  moins  de  peine,  que  la  sage-femme,  avant  tout,  est  femme,  et  qu'à 
ce  titre  elle  comprend  les  faiblesses  de  son  sexe.  On  lui  dit  ce  qu'on  n'oserait  pas 
dire  an  médecin,  ce  qu'une  timidité  bien  naturelle  fait  cacher  même  aux  parents. 
La  sage-femme  est  donc,  sous  ce  point  de  vue,  un  confes>eur  qui  a  charge  d'âme. 
Plus  de  telles  fonctions  sont  importantes  et  délicates,  plus  l'abus  en  est  facile  :  ce 
voile  de  mysière  qui  protège  la  naissance  dans  la  maison  d'accouchement  peut 
favoriser  bien  des  désordres.  Il  faudrait  que  les  sages-femmes  fussent  d'une  mo- 
ralité au-dessus  de  toutes  les  séductions  pour  ne  trahir  jamais  le  secret  qui  leur 


618  LES    ENFANTS»     TROUVÉS. 

est  confié,  pour  détourner  du  libertinage  la  jeune  fille  timide  qui  vient  réclamer 
leur  secours  une  première  fois.  A  ces  conditions,  leur  ministère  mériterait  vrai- 
ment la  reconnaissance  publique.  En  est-il  ainsi?  Existe-t-il  beaucoup  de  sages- 
femmes  honnêtes,  charitables,  discrètes,  qui  soient  pour  la  jeune  fille  séduite  des 
sœurs  aînées,  et  qui  cherchent  à  la  ramener  aux  bonnes  mœurs  tout  en  soulageant 
sa  souffrance  ?  Avant  de  répondre  à  cette  question,  nous  devons  rechercher  la 
source  à  laquelle  l'institution  des  sages-femmes  se  renouvelle  constamment  dans 
les  grandes  villes. 

Il  nous  en  coûte  de  le  dire  :  cette  source  est  impure.  Des  filles  qui  ont  vécu  du 
théâtre  ou  de  la  débauche  finissent  d'ordinaire  par  prendre,  en  désespoir  d  amants, 
une  profession  qui  n'exige  pas  de  grandes  études  (1).  Voilà  les  mains,  au  moins 
suspectes,  entre  lesquelles  plus  d'une  jeune  fille  séduite,  mais  encore  intéressante 
après  sa  faute,  vient  remettre  ce  qu'elle  a  de  plus  précieux  au  monde,  son  hon- 
neur et  son  enfant  !  Qui  ne  tremblerait  pour  l'un  ou  pour  l'autre  de  ces  trésors, 
surtout  quand  il  est  si  aisé  d'en  trahir  le  dépôt?  C'est  h  peine  si  une  moralité  vigou- 
reuse résisterait  à  des  épreuves  aussi  délicates,  aussi  répétées;  comment  espérer 
que  l'honnêteté  douteuse  ou  tout  au  moins  bien  novice  de  ces  femmes  sortira  d'une 
telle  entreprise  avec  les  honneurs  de  la  guerre  ?  Voyons  maintenant  si  l'expérience 
justifie  nos  craintes. 

Il  semble  d'abord  que  les  sages-femmes  devraient  être  plus  nombreuses  dans 
les  endroits  où  l'on  a  le  plus  besoin  de  leurs  services.  L'administration  l'a  voulu 
ainsi,  mais  le  contraire  arrive,  et  ce  fait  seul  nous  met  sur  la  trace  des  abus  que 
cache  leur  ministère.  Les  sages-femmes  sont  très-nombreuses  à  Paris  et  dans  les 
grandes  cités,  où  les  secours  de  la  médecine  sont  prompts  et  faciles;  elles  sont  rares 
dans  les  petites  villes,  où  ces  secours  sont  moins  à  la  portée  de  tous  les  habitants; 
elles  manquent  enfin  dans  les  hameaux,  où  leur  entremise  serait  la  plus  utile  à 
cause  de  l'absence  des  hommes  de  l'art.  Ces  femmes  recherchent  évidemment  les 
grandes  villes,  parce  que  les  grandes  villes  sont  des  foyers  de  libertinage.  Il  n'est 
personne  qui,  en  parcourant  les  rues  de  Paris,  n'ait  remarqué  le  nombre  vraiment 
prodigieux  des  tableaux  de  sages-femmes  qui  garnissent  les  murs.  Plus  on  s'en- 
fonce dans  les  quartiers  pauvres,  obscurs,  mal  famés,  plus  ces  enseignes  se  multi- 
plient. Le  grand  nombre  des  maisons  d'accouchement,  évidemment  hors  de  toute 
proportion  avec  les  besoins  réels,  la  vie  excentrique  et  dissipée  que  mènent  les  maî- 
tresses de  ces  établissements,  tout  nous  dit  que  souvent  leur  profession  est  un 
masque,  et  que  sous  ce  masque  se  cachent  ça  et  là  d'autres  manœuvres  que  l'on 
n'avoue  pas.  Il  nous  reste  à  chercher  quelles  sont  ces  manœuvres,  et  comment  de 
telles  femmes  vont  mêlant  la  sainteté  de  leur  ministère  à  toute  sorte  de  profana- 
tions (2). 

Pour  beaucoup  d'entre  elles,  ce  métier  est  un  prétexte,  un  voile  complaisant 
destiné  à  couvrir  le  dérèglement  des  mœurs,  tout  en  attirant  les  regards,  et  en  mon- 

(1)  Ceux  qui  ont  été  à  même  d'observer  les  mœurs  des  habitants  de  la  campagne  savent 
fort  bien  que  les  femmes  qui  oui  souvent  été  mères  sont  regardées  comme  très-capables 
d'assister  et  de  conseiller  les  jeunes  femmes  en  travail  dans  les  hameaux  où  la  médecine 
n'est  pas  encore  représentée.  Ce  sont  les  matrones. 

(2)  Les  renseignements  qu'on  va  lire  ont  été  recueillis  par  un  médecin  distingué  dans 
le  cours  d'une  longue  ei  orageuse  pratique.  Nous  avons  dû,  par  une  réserve  que  l'on  com- 
prendra, écarter  quelques  détails,  sans  cependant  sacrifier  les  faits  principaux.  Quand  on 
tient  à  guérir  une  plaie,  il  faut  avoir  le  courage  de  la  sonder  et  d'en  étudier  la  nature. 


LES  ENFANTS  TROUVÉS.  619 

tram  le  chemin  de  leur  domicile.  Les  sages-femmes,  dans  les  grandes  villes,  ne 
viennent  pas  seulement  au  secours  de  la  licence,  elles  vont  pour  la  plupart  au- 
devant.  On  les  voit  s'entremettre  a  i'envi  dans  toute  sorte  d'intrigues,  et  négocier, 
moyennant  un  prix  fixé,  des  rencontres  funestes  à  la  vertu.  Couvertes  du  manteau 
de  la  science  qu'elles  possèdent  assez  mal,  ces  créatures  spéculent,  et  sur  quoi?  sur 
ce  qu'il  y  a  de  plus  délicat,  de  plus  précieux,  de  pius  sacre  dans  le  monde,  les 
faiblesses  du  cœur  et  la  maternité  !  Les  sages-femmes  ont  tout  profit  à  favoriser 
la  violation  des  devoirs.  Loin  de  détourner  la  jeune  tille  d'une  première  faute,  leur 
intérêt  est  au  contraire  de  l'engager  à  la  récidive,  en  lui  évitant  les  ennuis  et  les 
embarras  de  la  fécondité.  Aussi  excitent-elles  la  jeune  Sftèfe  à  l'abandon  de  son  en- 
fant, comme  au  seul  moyen  de  conserver  intacte  la  liberté  de  ses  actions.  L'ardeur 
que  mettent  les  sages-femmes  à  séparer  les  tires-mères  de  leur  nouveau-né  relève 
d'un  motif  plus  profond  et  pius  calculé  qu'on  ne  le  croirait.  Les  maîtresses  de 
maisons  d'accouchement  n'enlèvent  pas  le  nouveau-né  pour  l'hospice,  en  vue  seu- 
lement du  gain  attaché  à  cette  démarche  clandestine  :  non;  elles  savent  que  l'en- 
fant est  en  outre  un  moyen  de  réparation  pour  la  mère,  et  elles  craignent  plus  que 
tout  le  reste  les  suites  de  cette  influence  moraie. 

L'action  que  les  sages-femmes  exercent  à  Paris  sur  les  expositions  d'enfants  e.-t 
incalculable;  non-seulement  la  plupart  d'entre  elles  acceptent  volontiers  la  com- 
mission de  porter  elles-mêmes  le  nouveau-né  aux  Enfants-Trouvés,  mais,  non  con- 
tentes d'une  coupable  complicité,  elles  obsèdent,  en  cas  de  résistance,  l'esprit 
affaibli  des  femmes  léeemment  délivrées,  pour  les  amener  à  une  séparation  contre 
laquelle  se  soulève  la  nature.  Quelques-unes  ont  eu  recours,  en  pareil  cas,  à  la  me- 
nace ou  à  la  fraude.  A  peine  ont-elles  obtenu,  par  une  sorte  de  contrainte  morale, 
la  permission  d'enlever  le  nouveau-né  pour  l'hospice,  qu'elles  s'en  saisissent  comme 
d'une  proie.  Ce  petit  être  leur  a  été  remis  ordinairement  couvert  des  nippes  de  la 
mère;  un  grand  nombre  de  ces  femmes  le  dépouillent  en  chemin,  et  le  jettent 
ensuite  tout  nu  dans  le  tour.  Voler  les  langes  d'un  enfant  abandonné,  c'est  presque 
aussi  odieux  que  de  prendre  le  linceul  d'un  mort!  La  maison  d 'accouchement,  si- 
tuée dans  le  quartier  Saint-Jacques,  étant  ouverte  aux  -nges-ferumes  comme  le 
théâtre  classique  de  leurs  études,  elles  en  profitent  pour  y  semer  de  mauvaises 
influences.  Parmi  les  femmes  euceintes  qui  mettent  au  jour  dans  cet  hospice  les 
fruits  de  i'imprudence  ou  de  la  débauche,  il  y  en  a  un  grand  nombre  qui  sont  irré- 
solues sur  la  destination  de  leur  enfant.  Les  religieuses  leur  donnent  de  bons  avis 
pour  les  déterminer  à  remplir  les  devoirs  de  mère.  Le  plus  souvent  ces  avis  ont 
un  heureux  résultat  :  les  pauvres  Madeleines,  à  demi  repentantes,  sont  sur  ie  point 
de  sortir  de  l'hospice  avec  leur  enfant  qu'elles  ont  bien  l'intention  de  garder.  Une 
sage-femme  survient  qui  détruit  l'ouvrage  des  religieuses.  Cette  mauvaise  conseil- 
lère choisit  plus  d'une  flèche  dans  son  carquois;  elle  en  a  qui  manquent  rarement 
le  but.  Elle  trouve  moyen  de  persuader  à  la  mère  que  son  enfant  sera  mieux 
traité  entre  les  bras  de  la  charité  que  dans  les  siens,  déjà  si  chargés  de  misères  et 
de  travaux.  Une  des  ruses,  un  des  arguments  que  les  sages-femmes  emploient  le 
plus  ordinairement  en  pareil  cas,  et  qui  ont  le  plus  de  prise  sur  le  cœur  des  faibles 
mères,  c'est  de  leur  laisser  croire  qu'elles  pourront  communiquer  librement  avec 
leur  nouveau-ne  après  son  admission  dans  l'hospice.  On  sait  qu'il  n'en  tst  rien  : 
l'enfant  tombé  dans  le  tour  est  un  enfant  perdu   pour  s;i  Quelques   sa 

femmes  ont  eu  alors  recours  à  des  ai  titices  inimaginables  pour  abuser  les  pauvres 
filles  durant  plusieurs  années ,  en  leur  donnant  sur  le  compte  de  leur  enfant  des 


620  LES  ENFANTS  TROUVÉS. 

nouvelles  fausses,  qu'elles  faisaient  semblant  de  tenir  de  l'administration  par  une 
voie  secrète  et  coûteuse.  Il  va  sans  dire  que  les  mères  payaient  les  frais  de  cette 
correspondance  imaginaire.  La  ruse  finissait  quelquefois  par  se  découvrir  :  l'en- 
fant était  mort  ou  perdu  depuis  longtemps;  mais  la  honte  de  leur  lâche  action  ré- 
duisait le  plus  souvent  ces  malheureuses  mères  au  silence,  et  assurait  l'impunité 
d'une  complice  mille  fois  plus  coupable  qu'elles-mêmes. 

Comme  on  le  voit,  les  sages-femmes  ont  d'autres  motifs  que  la  rétribution 
directe  pour  exhorter  les  mères  au  délaissement.  Ce  gain  pourtant  n'est  pas  à 
dédaigner.  Les  sages- femmes  exigent  en  général  de  20  à  30  francs  pour  déposer 
un  enfant  dans  le  tour,  et  croirait-on  qu'une  quinzaine  d'entre  elles  à  Paris  portent 
à  l'hospice  jusqu'à  sept  enfants  par  semaine?  ce  qui  suppose  en  moyenne,  pour 
chacune,  un  revenu  de  9,000  francs  par  an  !  Quelques-unes  même  retirent  de  leur 
industrie  un  bénétice  encore  plus  considérable;  il  y  en  a  qui  prélèvent  sur  les 
expositions  une  rente  annuelle  de  14.000  à  20,000  francs.  Sur  5,000  nouveau-nés 
(et  nous  comptons  au  plus  bas)  qui  tombent,  année  commune,  à  la  charge  de 
l'hospice  de  Paris,  la  moitié  au  moins  ont  passé  entre  les  mains  des  sages-femmes. 
On  voit  d'ici  quelle  vaste  exploitation  !  H  n'y  a  plus  guère  sujet  après  cela  de 
s'étonner  du  grand  nombre  des  sages-femmes  et  de  la  concurrence  qui  règne  en 
un  pareil  métier.  On  a  plutôt  le  droit  d'être  surpris  en  voyant  ces  pourvoyeuses 
du  tour  exiger  un  prix  si  élevé  d'une  commission  que  le  premier  venu  pourrait 
remplir  ;  mais  les  sages-femmes  ont  le  talent  d'exagérer  aux  yeux  des  filles-mères 
les  difficultés  de  l'admission  dans  l'hospice.  Elles  profilent  ainsi  de  l'ignorance 
et  de  la  honte  des  malheureuses  pour  les  rançonner,  car  ces  difficultés  n'existent 
pas  :  le  tour  est  ouvert  pour  tout  le  moude.  Enfin  elles  s'arment  de  toutes  les  res- 
sources du  charlatanisme  pour  persuader  aux  mères  que  le  secret  de  l'exposition 
sera  mieux  placé  entre  leurs  mains.  La  discrétion  devrait  assurément  constituer 
la  première  qualité  de  semblables  confidentes,  mais  les  sages-femmes  ne  connais- 
sent que  la  discrétion  qui  s'achète,  et  la  coupable  facilité  avec  laquelle  ces  femmes 
vendent  le  secret  qui  leur  a  été  confié  n'a  d'égale  que  leur  adresse  à  poursuivre 
et  à  dévoiler  les  traces  d'une  affaire  ténébreuse. 

Les  enfants  que  les  sages-femmes  ravissent  en  quelque  sorte  par  violence  au 
sein  des  mères  sont-ils  du  moins  déposés  invariablement  dans  le  tour  de  l'hospice? 
Des  témoignages  accablants  nous  forcent  d'en  douter.  D'abord  un  certain  nombre 
de  ces  enfants  sont  exposés  sur  la  voie  publique;  ces  commissionnaires  infidèles 
trouvent  quelquefois  plus  commode  de  s'épargner  les  ennuis  et  les  longueurs  de 
la  roule  en  se  déchargeant  du  nouveau-né  au  coin  de  la  première  borne  venue. 
Il  est  arrivé  aussi  que  des  enfants  confiés  à  des  sages-femmes  pour  être  portés 
dans  l'hospice  ont  été  redemandés  plus  tard  à  l'administration  par  leurs  parents, 
et  n'ont  pas  été  trouvés  inscrits  sur  les  registres.  Ces  enfants  avaient  été  vendus 
par  les  sages-femmes  dans  des  familles  où  se  machinait  une  odieuse  supercherie. 
Il  fallait  simuler  une  grossesse,  un  accouchement,  pour  que  le  mari,  en  l'absence 
d'héritiers  directs,  ne  léguai  pas  ses  biens  à  des  collatéraux,  et  les  sages-femmes 
avaient  prêté  avec  empressement  à  ces  tristes  manœuvres  un  concours  intéressé. 

L'infanticide  et  l'avortement  relèvent  en  grande  partie  des  mêmes  causes  aux- 
quelles nous  avons  dû  altribuer  la  multiplicilé  des  expositions.  L'administration 
a  dans  ces  derniers  temps  dirigé  de  nombreuses  recherches  statistiques  sur  les 
crimes  envers  les  naissances,  mais  elle  n'est  pas  remontée  à  la  source.  L'influence 
des  sages-femmes  se  montre  là  plus  active  qu'ailleurs  et  plus  funeste.  C'est  par 


LES  ENFANTS  TROUVÉS.  621 

leur  intervention,  souvent  même  par  leur  conseil,  que  se  commettent  presque 
toutes  ces  énormités  dont  la  trace  fugitive  échappe  trop  souvent  aux  lumières  de 
la  justice.  L'idée  de  l'infanticide  ou  de  l'autre  crime,  plus  lâche  encore,  est  presque 
toujours,  chez  la  jeune  fille  séduite,  le  résultat  d'un  sentiment  d'honneur  exagéré 
ou  d'une  légèreté  déplorable.  Si  au  malaise  de  son  état,  qui  obscurcit  toutes  ses 
facultés  morales,  s'ajoute  le  concours  de  circonstances  impérieuses  ;  si  surtout  une 
personne  de  son  sexe,  lui  évitant  l'embarras  d'un  aveu  pénible,  prête  à  ces  cir- 
constances l'entremise  et  le  ministère  de  la  science  médicale,  c'en  est  fait  du  fruit 
de  la  grossesse  :  on  essaiera  de  porter  en  commun  des  mains  criminelles  sur  l'ou- 
vrage de  Dieu. 

Les  causes  des  expositions  et  des  crimes  envers  les  naissances  sont  maintenant 
connues.  C'est  sur  ces  causes  qu'il  faut  agir,  si  l'on  lient  à  restreindre  sérieuse- 
ment le  nombre  des  enfants  trouvés.  Laissez  la  femme  à  ses  inspirations;  écartez 
les  besoins  matériels  dont  le  poids  entraîne  et  subjugue  trop  souvent  sa  volonté; 
éloignez  d'elle  surtout  les  démarches  perfides,  les  industries  intéressées  à  sa  fai- 
blesse, et  nous  croyons  que  le  sentiment  maternel,  dégagé  alors  des  circonstances 
qui  l'excitent  à  faillir,  combattra  lui-même  le  fléau  bien  mieux  que  ne  peuvent  le 
faire  les  actes  administratifs.  Là,  mais  là  seulement  est  le  remède  au  mal.  Faute 
de  s'être  attaqué  aux  causes  des  expositions,  faute  surtout  d'être  venu  au  secours 
de  la  nature  pour  lui  restituer  toute  son  action  et  tous  ses  droits,  on  n'a  guère 
tenté  jusqu'ici  que  des  réformes  impuissantes,  téméraires,  prématurées.  L'admi- 
nistration supérieure  a  fait  de  grands  pas  en  France  depuis  quelques  années  sur 
le  terrain  de  la  question  des  enfants  trouvés;  mais,  il  faut  bien  le  dire,  et  nous 
espérons  le  démontrer,  ce  sont  des  pas  hors  de  la  voie. 


II.   DES   MESURES   ADMINISTRATIVES  :    LE    DÉPLACEMENT. 

LA  FERMETURE   DES   TOURS. 


Il  nous  est  venu  d'Angleterre,  dans  ces  derniers  temps,  je  ne  sais  quelles  théories 
matérialistes,  qui  au  nom  de  l'économie  sapent  toutes  les  bases  de  la  morale  et 
de  l'humanité.  Que  disent  ces  théories?  Les  riches  ne  doivent  rien  aux  pauvres;  il 
faut  que  chacun  pourvoie  comme  il  peut  à  ses  besoins;  l'assistance  publique  est 
un  abus  qui  encourage  la  paresse  et  les  penchants  vicieux.  Peu  s'en  faut  que, 
séduit  par  de  telles  doctrines,  on  n'ait  déclaré  la  charité  une  vertu  immorale  ou 
tout  au  moins  dangereuse.  Voici  un  homme  qui  meurt  de  faim  à  votre  porte: 
gardez-vous  bien  de  le  secourir,  car  vous  en  feriez  peut-être  un  mendiant  ou  un 
vagabond.  Voici  un  enfant  qu'une  main  inconnue  a  jeté  sur  le  seuil  de  votre 
maison  :  n'allez  pas  commettre  la  faute  de  vous  laisser  attendrir  et  d'adopter  cet 
enfant,  car  d'autres  mères  pourraient  le  savoir,  et  l'idée  qu'une  femme  a  pu  exposer 
un  nouveau-né  sans  causer  sa  mort  les  engagerait  à  en  faire  autant  Mal  pour  mal, 
nous  aimons  encore  mieux  la  doctrine  chrétienne  qui  a  fait  un  précepte  de  l'au- 
mône. Si  l'aumône  est  un  palliatif  grossier  et  impuissant,  elle  entretient  du  moins 
le  lien  social.  Une  charité  irréfléchie  peut  sans  doute  devenir  funeste  aux  pauvres 
en  les  poussant  à  l'oisiveté,  et  nous  sommes  même  prêt  à  reconnaître  que  dans 
beaucoup  de  cas  il  vaudrait  mieux  donner  du  travail  que  des  secours.  Travailler, 
c'est  devenir  meilleur  :  l'ouvrier  actif  rapporte  non-seulement  au  logis,  à  la  fin  de 

TOMK   I.  43 


622  LES  ENFANTS  TROUVÉS. 

la  semaine,  l'argent  nécessaire  pour  nourrir  sa  famille;  il  rapporte  encore  chaque 
soir  à  sa  femme,  à  ses  enfants,  un  front  plus  joyeux,  un  cœur  plus  fidèle  et  plus 
dévoué.  Celui  qui  donne  de  l'ouvrage  donne  deux  fois,  car,  outre  le  salaire  qui  est 
le  fruit  du  travail,  il  communique  le  bien-être  moral  attaché  à  l'accomplissement 
d'un  devoir  II  y  aura  néanmoins  toujours  une  classe  de  pauvres  que  celle  philan- 
thropie n'atteindra  pas.  C'est  surtout  vers  ceux-là,  c'est  vers  les  vieillards,  les  in- 
firmes, les  enfants  en  bas  âge,  que  la  charité  chrétienne  inclinait  le  cœur  des 
riches.  Elle  leur  disait  :  Vous  êtes  les  pourvoyeurs  de  leurs  besoins;  je  vous  adjure 
de  prélever  pour  eux  un  fonds  sur  la  modération  de  vos  vanités  et  de  vos  délica- 
tesses sensuelles.  Un  tel  langage  était  sans  contredit  plus  humain  que  celui  des 
économistes  de  la  Grande-Bretagne;  il  était  même  plus  politique,  car  la  société 
est  aux  yeux  du  philosophe  un  apport  mutuel  de  forces  et  d'éléments  divers  qui  se 
fécondent  par  l'union.  La  somme  des  services  se  mesure  sur  celle  des  biens  :  celui 
qui  a  plus  reçu  est  tenu  à  faire  et  à  donner  davantage. 

Quoi  qu'il  en  soit,  les  doctrines  économiques  (1)  contraires  à  la  charité  ont 
prévalu  dans  ces  derniers  temps.  Un  des  résultats  de  1  application  de  ces  doc- 
trines au  système  administratif  a  été  de  réduire  la  somme  des  secours  publics. 
Les  enfants  trouvés  ne  pouvaient  manquer  d'être  compris  dans  une  telle  réforme. 
La  question  de  ces  enfants  se  rattache  en  effet  à  celle  du  paupérisme  par  des  liens 
faciles  à  saisir  :  chez  de  telles  victimes,  sorties  nues  du  ventre  d'une  mère  ignorée, 
la  pauvreté  est.  pour  ainsi  dire,  de  naissance.  Qu'a  prétendu  l'administration  en 
introduisant  des  changements  dans  le  service  des  enfants  trouvés?  Elle  a  voulu 
faire  des  économies.  Il  est  bon  sans  doute  d'épargner  les  deniers  des  contribua- 
bles, il  est  juste  de  ménager  le  budget,  notre  bourse  à  tous;  mais  toute  économie 
qui  entreprend  sur  les  comptes  de  la  morale  et  de  l'humanité  est  une  économie 
onéreuse  pour  un  état.  Si  peu  que  coûte  l'oubli  des  devoirs  de  la  charité,  cet 
oubli  coûte  toujours  trop  cher.  Il  est  vrai  que  l'économie  a  une  morale  à  elle  : 
moins  on  secourra  les  enfants  trouvés,  nous  dit-elle,  moins  les  pères  et  les  mères 
exposeront  leurs  enfants.  Ce  raisonnement  n'est  pas  neuf,  il  remonte  au  rhéteur 
Sénèque;  admis  et  suivi  courageusement  dans  la  pratique,  il  amènerait  des  con- 
séquences monstrueuses. 

Depuis  longtemps  les  hospices  de  province  se  plaignaient  du  grand  nombre  d'en- 
fants trouvés  qui  étaient  à  leur  charge.  On  avait  cru  remarquer  dans  certaines 
localités  que  des  filles-mères,  après  avoir  délaissé  leur  nouveau-né  dans  le  tour, 
cherchaient ,  par  un  sentiment  bien  naturel,  à  suivre  la  piste  de  cet  enfant  chez 
la  nourrice  entre  les  bras  de  laquelle  l'administration  l'avait  remis.  Quelques- 
unes,  encore  à  demi  mères,  surveillaient  ainsi  de  l'œil  et  du  cœur  le  fruit  de  leur 
malheureuse  grossesse.  L'administration  crut  voir  dans  cet  exercice  clandestin 
des  droits  de  la  nature  un  abus  qu'il  fallait  réprimer.  Le  moyen  qu'on  inventa 
pour  déjouer  cette  pieuse  fraude  n'était  pas  heureux  :  il  consistait  à  transporter 
les  enfants  placés  en  nourrice  d'un  déparlement  dans  un  autre.  Le  déplacement 
(c'est  le  nom  qui  fut  donné  à  cette  mesure)  eut  quelques  heureux  résultats,  si 
l'on  n'envisage  ici  que  la  question  financière.  Certaines  mères  froissées  dans  leurs 

(1)  Nous  regrettons  de  retrouver  une  partie  de  ces  doctrines  dans  un  ouvrage  récent  : 
Parti  à  prendre  dans  la  question  des  enfants  trouvés,  par  M  T.  Curel  ;  nous  le  regrettons 
d'aulanl  plus,  que  nous  aurons  bientôt  l'occasion  de  louer  les  idées  pratiques  et  le  bon 
sens  administratif  de  l'auteur. 


LES    ENFANTS    TROUVÉS.  623 

sentiments  les  plus  tendres,  et  voyant  tout  à  coup  leur  sollicitude  déroutée,  se 
décidèrent  à  retirer  leur  enfant.  L'hospice  bénéficia  ainsi  d'une  diminution  dans 
ses  dépenses.  Ces  minces  avantages  matériels  ne  sont-ils  point  balancés  par  d'autres 
inconvénients  moraux?  Nous  voulons  croire  que  les  transports  ont  été  effectués 
avec  tous  les  ménagements  convenables;  on  a  choisi  le  moment  de  la  belle  saison; 
on  n'a  déplacé  que  les  enfants  valides,  dont  l'allaitement  était  terminé  depuis  six 
semaines  au  moins.  Tout  cela  est  fort  bien  pour  prévenir  les  accidents  mortels; 
mais  a-t-on  aussi  ménagé  le  cœur  des  nourrices  et  l'avenir  des  enfants?  L'état  ne 
doit  pas  calculer  uniquement  dans  les  secours  aux  enfants  trouvés  les  soins  qui 
conservent  l'existence  :  un  enfant  ne  vit  pas  seulement  de  lait;  il  lui  faut  en  outre 
de  la  tendresse,  des  affections  qui  veillent  autour  de  son  berceau.  Le  déplacement 
détruit  tout  cela.  Un  lien  commençait  à  se  former  entre  ces  enfants  délaissés  par 
leurs  véritables  parents  et  la  famille  adoptive  que  l'état  leur  a  donnée  :  ce  lien 
moral,  le  seul  qui  puisse  exister  pour  eux,  vous  le  brisez.  Les  premières  nour- 
rices avaient  appris  à  aimer  leur  nourrisson  ;  ce  nourrisson  était  presque  devenu 
pour  elles  un  enfant  :  on  le  leur  enlève.  Et  cet  enfant  déplacé,  où  va  t-il?  Exilé 
si  jeune  sur  la  terre,  il  voit  changer  déjà  au-dessus  de  sa  tète  le  ciel  qui  l'a  vu 
naître  et  grandir.  Nous  savons  bien  qu'une  autre  nourrice,  un  autre  toit  va  le 
recevoir;  mais  on  ne  transporte  pns  ses  affections  comme  son  domicile.  Cet  enfant 
s'était  fait  une  famille,  il  commençait  à  tenir  par  des  attaches  mystérieuses  au 
sein  qui  lui  versait  sa  nourriture,  et  vous  le  jetez  entre  les  mains  d'une  femme 
inconnue,  pour  laquelle  il  n'est  plus  qu'un  étranger.  Combien  faudra-t  il  de 
temps  pour  que  ce  tendre  arbrisseau,  transplanté  dans  une  nouvelle  terre,  reprenne 
racine?  L'amour  naît  d'un  regard,  d'un  souffle,  d'uu  mouvement  de  la  nature  : 
il  n'en  est  pas  de  même  de  l'attachement. 

Le  système  des  échanges  est  fatal  aux  enfants  :  il  est  quelquefois  inutile  pour 
dérouter  les  recherches  des  mères.  Plus  d'une  a  en  effet  réussi  à  suivre,  malgré 
la  distance,  les  traces  qu'on  voulait  leur  dérober.  De  l'avis  même  des  partisans 
du  système,  ies  déplacements  ,  pour  atteindre  le  but  qu'on  se  propose,  auraient 
besoin  d'être  souvent  renouvelés.  Or,  nous  ne  craignons  pas  de  le  dire,  le  dépla- 
cement souvent  reproduit  serait  une  mesure  inhumaine,  qui  punirait  les  enfants 
pour  des  fraudes  dont  ils  seraient  les  innocentes  victimes.  Des  hommes  graves, 
des  économistes  de  bonne  foi,  des  médecins,  qu'avait  d'abord  séduits  l'idée  de 
dépayser  les  nourrissons,  ont  renoncé  à  cette  idée,  après  avoir  été  témoius  des 
scènes  douloureuses  qui  accompagnent  un  pareil  acte  administratif,  après  avoir 
vu  des  nourrices,  des  vieillards  fondre  en  larmes,  en  se  séparant  des  petits  enfants 
qu'ils  s'étaient  accoutumés  à  regarder  comme  les  leurs.  Des  femmes  les  serraient 
entre  leurs  bras  pour  les  défendre  coulre  les  atteintes  de  l'autorité.  Ou  eût  dit  un 
second  ma.^aere  des  innocents.  Quelques  pauvres  familles  refusaient  même  abso- 
lument de  rendre  ces  enfants  adoplifs,  et  aimaient  mieux  partager  avec  eux  leur 
pain  noir  que  de  les  voir  s  en  aller.  Qu'a  produit  le  déplacement  en  échange  de 
tant  de  larmes?  Lue  économie  de  deux  ou  trois  millions! 

L'adminiMiation  s'est  autorisée  de  l'accroissement  des  enfants  trouvés  pour 
essayer  une  autre  mesure  encore  plus  grave  :  nous  voulons  parler  de  la  fermeture 
des  tours.  Cet  accroissement  e>l  sans  doute  un  fait  alarmant  et  capital,  mais  il  y 
aurait  de  l'injustice  à  le  mettre  tout  entier  sur  le  compte  de  nos  institutions  de 
bienfaisance.  L'auginenlaliou  du  nombre  des  enfants  trouvés  paraît  tenir  à  deux 
autres  causes  :  le  mouvement  de  la  population,  et  les  soins  apportes  daus  le  régime 


624  LES  ENFANTS  TROUVÉS. 

des  établissements  où  l'état  exerce  les  devoirs  de  la  maternité.  Ce  n'est  pas  tant 
le  nombre  des  naissances  inconnues  et  délaissées  qui  augmente,  c'est  la  mortalité 
qui  diminue.  Il  n'y  a  guère  plus  d'enfants  exposés  qu'autrefois;  il  y  a  dans  nos 
asiles  publics  beaucoup  plus  d'enfants  conservés.  Il  est  vrai  que  pour  l'adminis- 
tration le  résultat  est  le  même  :  la  charge  de  l'hospice  s'accroît  aussi  bien  des 
conquêtes  de  la  science  que  du  désordre  des  mœurs.  Aussi  voyons-nous  l'économie 
publique  s'épouvanter  de  ces  soins  charitables  et  vouloir  y  mettre  un  terme  ou  du 
moins  une  mesure.  Intéressée  à  méconnaître  ce  qu'a  de  consolant  pour  l'humanité 
l'élévation  progressive  du  chiffre  des  enfants  sauvés  d'une  mort  presque  certaine 
par  la  généreuse  assistance  de  nos  hospices,  elle  n'a  voulu  voir  dans  la  liberté 
du  tour  qu'un  encouragement  à  l'oisiveté,  au  libertinage,  au  mépris  des  devoirs 
de  la  nature.  Un  des  freins  que  la  nature  a  mis  au  libertinage  des  femmes,  disent 
les  adversaires  du  tour,  c'est  la  crainte  d'avoir  des  enfants  :  leur  apprendre  à 
braver  un  tel  péril,  c'est  renverser  la  digue  qui  retient  chez  la  plupart  d'entre 
elles  tous  les  penchants  vicieux.  A  vrai  dire,  nous  ne  croyons  pas  que  la  suppres- 
sion des  tours  diminuerait  beaucoup  le  nombre  des  naissances  illégitimes  :  la  fai- 
blesse ou  le  vice  ne  prévoient  pas.  L'amour  est ,  comme  tout  le  monde  sait,  une 
force  aveugle  qui  ne  calcule  même  pas  avec  la  mort.  Ce  n'est  pas  l'oubli  de  la 
pudeur,  c'est  tout  au  plus  l'oubli  de  la  maternité  que  le  tour  encourage.  Ici  en- 
core les  plaintes  ont  été  excessives  ;  on  a  accusé  cette  institution  nouvelle  (1) 
d'être  une  provocation  indirecte  au  délaissement,  un  appel  muet  à  l'indifférence 
des  mères,  un  tronc  ouvert  à  l'immoralité  publique.  On  a  été  jusqu'à  dire  que  la 
liberté  du  tour  menaçait  la  famille,  et  que  la  famille  ne  résisterait  pas  longtemps 
à  une  si  rude  et  si  constante  épreuve.  L'influence  de  ces  craintes  exagérées  se 
trahit  dans  les  nouvelles  mesures  que  vient  de  prendre  l'administration. 

Quelques  départements  ont  substitué  au  tour  l'admission  à  bureau  ouvert.  Le 
dépôt  du  nouveau-né  s'y  fait  sans  mystère,  dans  un  bureau  de  l'hospice,  par  un 
étranger  qui  donne  son  nom  et  celui  de  la  mère.  Le  nom  et  le  domicile  de  cette 
femme  sont  inscrits  sur  un  registre.  Si  l'ancien  système  avait  ses  défauts,  le  nou- 
veau présente  aussi  des  inconvénients.  Le  mystère  du  tour  favorisait  sans  doute 
quelques  abus  :  la  réception  banale  et  clandestine  offrait  aux  mères  qui  voulaient 
se  débarrasser  de  leurs  enfants  une  facilité  dangereuse;  mais  cette  clandestinité 
même  avait  aussi  quelques  avantages  moraux.  L'exposition  du  tour  était  du  moins 
une  œuvre  nocturne,  furtive,  inaperçue,  une  œuvre  qui  fuyait  la  lumière:  on  en  a 
fait  par  la  nouvelle  mesure  une  œuvre  avouée,  régulière,  qui  ose  se  déclarer  elle- 
même  aux  fonctionnaires  publics.  Le  tour  tolérait  l'abandon  du  nouveau-né  ; 
l'admission  à  bureau  ouvert  l'autorise.  Il  était  bon  qu'on  se  cachât  pour  manquer 
aux  devoirs  de  la  nature;  il  était  moral  d'épargner  la  rougeur  des  mères.  Qu'ar- 
rivera-t-il?  La  malheureuse  que  vous  mettez  dans  la  nécessité  de  confesser  sa 
faute  s'en  excusera  sur  les  circonstances  qui  l'ont  amenée  à  faillir;  elle  appuiera 
sur  son  état  de  misère  le  refus  d'élever  son  enfant;  elle  cherchera,  en  un  mot,  à 
s'absoudre  elle-même  en  accusant  la  société.  Quelle  a  été  la  pensée  de  l'adminis- 
tration?EHeacomptésur  l'effet  de  cette  mesure  pour  intimider  l'amour-propre  et 
le  respect  humain  :  elle  s'est  dit  qu'un  grand  nombre  de  mères  reculeraient 
devant  l'obligation  de  se  faire  connaître  à  un  employé.  Nous  ne  contestons  pas 

(1)  Les  tours  n'étaient  pas  connus  au  temps  de  saint  Vincent  de  Paule;  ils  étaient  même 
peu  communs  en  France  pendant  les  premières  années  du  xixe  siècle. 


LES    ENFANTS    TROUVES.  623 

que  la  nécessité  de  se  découvrir  n'ait  arrêté  en  chemin  des  femmes  qui  avaient 
gardé  quelque  pudeur;  mais  dès  lors  le  but  de  l'institution  est  manqué.  Vous 
écartez  la  faiblesse  honteuse  et  timide;  vous  n'écartez  pas  le  vice  endurci  qui  lève 
le  masque  et  qui  ose  dire  son  nom.  Abolir  le  mystère  des  réceptions,  dépouiller 
l'exposition  du  secret  dont  le  législateur  avait  cru  prudent  de  l'entourer,  c'est  une 
tentative  qui  aggrave  le  principe  du  mal  au  lieu  de  le  détruire.  Il  y  a  des  délits 
tellement  contraires  à  la  nature,  que  l'administration  doit  paraître  les  ignorer; 
il  y  a  des  secours  qui  tombent  sur  des  besoins  si  délicats ,  qu'elle  ne  doit  point 
intervenir  directement  dans  la  distribution  de  ces  secours.  La  providence  de 
l'état  doit  être  vis-à-vis  des  enfants  trouvés  comme  la  providence  divine,  qui 
cache  sa  main. 

L'administration  a  prétendu  en  outre  se  réserver  par  l'admission  à  bureau  ou- 
vert un  droit  d'examen  sur  les  expositions.  Ce  droit  s'est  exercé  et  même  assez 
sévèrement  dans  quelques  provinces.  Le  résultat  d'une  telle  information  a  été  le 
refus  d'un  grand  nombre  de  nouveau-nés  à  la  porte  de  l'hospice,  et  le  refoulement 
de  ces  nouveau-nés  dans  les  bras  de  leur  mère.  Nous  ne  doutons  pas  que  dans 
les  provinces,  où  il  est  plus  facile  à  l'administration  d'exercer  son  contrôle  vis-à- 
vis  des  habitants,  les  motifs  d'exclusion  n'aient  été  fondés  sur  un  examen  sincère 
des  moyens  d'existence.  En  voilà  assez  peut-être  pour  justifier  les  auteurs  de  l'en- 
quête ;  mais  les  nouveau-nés  rendus  de  vive  force  à  leurs  mères,  comment  sont- 
ils  reçus,  comment  sont-ils  traités?  Il  a  souvent  fallu  que  le  maire  ou  le  préfet, 
suivi  d'autres  officiers  publics,  se  rendît  au  domicile  des  femmes  qui  venaient  d'ac- 
coucher pour  leur  faire  reprendre  leur  enfant.  Rien  ne  manquait  à  de  telles  scènes 
de  contrainte  et  de  violence.  Comment  ne  pas  trembler  ensuite  pour  le  sort  d'un 
être  frêle  et  sans  défense  ainsi  imposé  de  vive  force  aux  soins  de  celle  qui  lui  a 
donné  le  jour?  Cette  femme  cède  à  la  crainte,  à  la  nécessité  :  elle  se  vengera. 
L'autorité,  dit-on,  a  les  yeux  sur  elle,  mais  l'autorité  ne  voit  pas  tout.  A  peine 
l'action  des  officiers  publics  s'est-elle  éloignée,  que  l'enfant  est  exposé  de  nouveau 
sur  un  grand  chemin;  ou,  si  la  mère  le  garde,  c'est  pour  lui  faire  sentir  sa  co- 
lère. En  fermant  brusquement  la  voie  des  tours,  on  multiplie  le  nombre  de  ces 
petits  martyrs  domestiques,  pour  lesquels  le  toit  maternel  est  un  enfer  et  l'exis- 
tence une  mort  mille  fois  répétée.  C'est  pour  fuir  les  mauvais  traitements  de  la 
femme  chargée  malgré  elle  de  remplir  les  devoirs  de  la  nature,  qu'un  grand 
nombre  de  jeunes  garçons  et  de  jeunes  filles  s'échappent,  et  vont  se  jeter  chaque 
jour  dans  le  vice,  dans  la  misère  ou  dans  le  vagabondage.  La  loi  ne  crée  pas  des 
sentiments  ;  elle  peut  bien  obliger  les  femmes  à  garder  leurs  enfants,  elle  ne  sau- 
rait faire  des  mères.  Il  lui  faudrait  pour  cela  une  puissance  dont  Dieu  seul  a  le 
secret.  Or,  quand  le  cœur  manque  aux  mères,  l'hospice,  malgré  tous  ses  maux  et 
ses  dangers,  vaut  encore  mieux  pour  les  enfants  que  la  maison  maternelle. 

La  clôture  des  tours  n'était  qu'un  premier  pas  dans  une  voie  plus  rigoureuse 
encore,  un  acheminement  vers  la  suppression  des  hospices  d'enfants  trouvés.  0 
Vincent  de  Paule,  ton  œuvre  fut  battue  en  brèche  de  tous  côtés,  les  établissements 
que  créa  ta  main  charitable  passèrent  pour  des  fléaux  du  genre  humain!  Au  nom 
de  Malthus,  on  t'accusa  d'avoir  décimé  la  population  !  Une  science  inconnue  de  ton 
temps,  la  statistique,  établit  qu'en  contribuant  à  augmenter  le  nombre  des  enfants 
trouvés,  les  hospices  dont  tu  fus  le  fondateur  avaient  étendu  les  lois  d'une  morta- 
lité sauvage  sur  une  plus  forte  masse  d'individus.  Ta  charité,  ô  malheureux  apôtre, 
avait  donc  été  en  définitive  une  vertu  nuisible  et  meurtrière  !  Nous  négligerons 


626  IES  ENFANTS  TROUVÉS. 

ces  attaques.  Il  n'est  pas  vrai  que  les  établissements  d'enfants  trouvés  aient  versé 
sur  la  société  tous  les  m3ux  qu'on  leur  reproche.  Ces  asiles  publics  ont  répondu 
aux  besoins  des  deux  derniers  siècles.  Il  y  avait  de  malheureux  enfants  jetés  sur 
le  pavé  de  la  rue  :  un  bon  prêtre  sentit  le  besoin  de  les  ramasser  dans  un  pan  de 
sa  robe;  la  charité  chrétienne  en  eût  fait  autant  à  sa  place.  De  tels  établissements 
sont-ils  devenus  inutiles  de  notre  temps  par  le  progrès  des  mœurs?  Non,  puisque 
les  mêmes  maux  et  les  mêmes  besoins  existent.  Il  y  a  encore  des  petits  enfants  pri- 
vés de  mère.  Que  deviendraient  sans  les  hospices  le  plus  grand  nombre  de  ces  en- 
fants nouveau-nés  qu'on  expose  chaque  jour  ?  Ils  mourraient.  Ce  seul  mot  tranche 
pour  nous  la  question  et  donne  raison  à  Vincent  de  Paule  contre  Malthus.  Il  est 
vrai  que  l'administration  ne  se  montre  point  si  aisément  convaincue  :  que  nous 
dit-elle?  Beaucoup  de  mères  qui  n'auraient  point  abandonné  leur  enfant,  si  elles 
avaient  cru  l'exposer  à  la  mort,  se  décident  à  cet  acte  contre  nature,  quand  elles 
savent  que  leur  enfant  sera  recueilli.  Sans  doute  les  hospices  admettent  quelques 
abus,  mais  mieux  valent  dix  abus  qu'un  crime.  Est-il  d'ailleurs  bien  moral  de 
suspendre  un  pareil  glaive  au-dessus  de  la  résolution  d'une  pauvre  mère, 
pour  la  forcer  à  remplir  son  devoir?  Il  peut  s'en  trouver  une  que  le  danger 
de  mort  de  son  enfant  n'arrête  pas.  Nous  croyons  qu'il  y  aurait  de  la  barbarie 
à  calculer  les  chances  qui  suffisent  exactement  à  sauver  les  nouveau-nés  de  la 
destruction,  car  il  peut  arriver  qu'une  chance  sur  cent  vienne  à  manquer,  et 
l'on  ne  peut  jouer  sans  une  légèreté  criminelle  avec  la  vie  que  Dieu  a  mise  dans 
ces  enfants. 

De  tels  calculs  ont  pourtant  été  faits.  Il  s'est  rencontré  des  lumières  complai- 
santes pour  mettre  la  science  au  service  des  théories  administratives.  Il  s'agissnt  de 
prouver  que  le  nombre  des  infanticides  et  des  autres  crimes  contre  les  naissances 
n'avait  point  augmenté  dans  les  départements  où  les  nouvelles  mesures  avaient  été 
appliquées.  M.  Remacle  a  dirigé  vers  cet  objet  des  recherches  fort  savantes  à  coup 
sûr;  ces  recherches  ont  néanmoins  l'inconvénient  de  toutes  les  statistiques,  où 
l'opinion  de  l'homme  n'a  pas  été  faite  sur  les  chiffres,  mais  où  les  chiffres  ont  été 
faits  sur  une  opinion  arrêtée  d'avance.  Les  calculs  arithmétiques  donnent  presque 
toujours  en  pareil  cas  la  réponse  qu'on  souhaite.  Le  bon  sens  et  la  conscience  ont 
aussi  leurs  révélations,  si  la  statistique  a  les  siennes.  Or,  une  voix  intérieure  nous 
dit  qu'on  ne  retire  pas  subitement  sans  danger  la  main  tutélaire  étendue  depuis 
de  longues  années  sur  les  expositions.  Quoi  !  le  libertinage,  le  vice,  la  misère, 
trouvent  tout  à  coup  la  voie  du  tour  fermée,  et  vous  voulez  que  la  pensée  de  l'a- 
bandon, irritée  par  cet  obstacle,  ne  cherche  pas  d'autres  moyens  pour  se  satisfaire! 
On  aurait  beau  grouper  des  chiffres  autour  d'une  telle  affirmation,  qu'on  ne  les 
croirait  pas.  Sans  doute  les  tours  n'exercent  pas  une  influence  absolue  sur  les  in- 
fanticides ;  c'est  dans  le  cœur  de  la  mère  bien  plus  encore  que  dans  les  institutions 
de  bienfaisance  qu'il  faudrait  mettre  des  garanties  contre  un  pareil  crime.  La 
mère  qui  expose  tuera  néanmoins  une  autre  fois  si  les  circonstances  le  lui  conseil- 
lent, et  si  l'étal  refuse  de  se  charger  du  fruit  de  sa  grossesse.  Quand  la  France  ne 
ferait  par  l'existence  des  tours  qu'enlever  toute  excuse  à  un  acte  monstrueux  et 
révoltant,  elle  remplirait  encore  le  devoir  de  toute  société  vigilante,  qui  est  d'éloi- 
gner de  ses  membres  les  tentations  et  les  dangers  de  chute.  Il  y  a  d'ailleurs  un 
autre  crime  plus  caché  que  l'infanticide,  plus  insaisissable,  plus  rebelle  à  la  sta- 
tistique; ce  crime,  puisqu'il  faut  le  nommer  par  son  nom.  c'est  l'avorlement.  Or, 
les  tentatives  d'avortement  se  multiplient.  Les  aveux  même  de  l'administration 


LES    ENFANTS    TROUVÉS.  627 

ne  nous  laissent  aucun  doute  à  cet  égard  (  1  ).  Qu'on  accuse  les  progrès  de  la  science 
de  servir  trop  bien  les  désirs  coupables  de  certaines  femmes,  toujours  est-il  que 
le  fait  existe,  et  que  ce  fait  est  alarmant.  Il  se  rencontre,  nous  le  savons,  des 
mères  qui,  malgré  la  présence  des  tours,  ont  recours  à  l'avortement  pour  s'éviter 
les  ennuis  et  les  incommodités  d'une  grossesse  féconde;  mais  le  nombre  de  ces 
mères  augmentera,  quand  à  de  tels  motifs,  basés  sur  un  vil  et  immoral  égoïsme, 
s'ajoutera  pour  elles  l'obligation  de  garder  leur  enfant.  On  a  dit,  pour  démontrer 
l'impuissance  des  tours,  que  l'infanticide  était  le  plus  souvent  un  acte  de  délire. 
Il  n'en  est  pas  de  même  de  l'avortemenl.  Ce  dernier  crime  se  commet  souvent  de 
sang-froid  ;  il  est  volontaire,  réfléchi,  prémédité.  La  femme  qui  s'y  livre,  quoique 
entraînée  par  de  perfides  conseils,  a  eu  le  temps  de  calculer  les  chances  de  sa  si- 
tuation et  les  motifs  de  cet  acte.  Il  y  aurait  donc  de  l'entêtement  à  soutenir  que 
le  plus  ou  moins  d'obstacles  apportés  à  l'abandon  des  enfants  nouveau-nés 
n'exercera  aucune  influence  sur  l'extinction  de  ces  enfants  dans  le  ventre  de  leur 
mère. 

Les  départements  étaient  déjà  engagés  dans  la  voie  des  épreuves  et  des  tenta- 
tives, que  la  ville  de  Paris  hésitait  encore.  Une  expérience  avait  été  faite  néanmoins 
durant  les  deux  derniers  mois  de  l'année  1857  et  les  deux  premiers  mois  de  1858. 
Celte  expérience  fut  courte  :  le  résultat  n'en  fut  pas  heureux.  On  avait  fait  garder 
le  tour  durant  la  nuit  par  deux  sergents  de  ville  :  les  expositeurs,  trouvant  l'entrée 
de  Ihospice  fermée,  ou  du  moins  contrariée,  ne  se  déconcertèrent  nullement.  On 
déposa  les  enfants  ça  et  là  aux  environs  de  la  maison  de  la  Maternité.  Des  accidents 
survinrent,  ei  la  mesure  fut  retirée.  Aujourd'hui  le  conseil  des  hospices  demande 
au  conseil  général  de  la  Seine  le  rétablissement  du  système  essayé  en  1857  pour 
la  réception  des  enfants  dans  l'hospice.  Un  projet  de  règlement  est  voté.  On  n'a 
pas  osé  détruire  le  tour  de  Paris.  L'administration  a  inventé  un  moyen  mixte, 
qui.  tout  en  respectant  l'existence  matérielle  de  ce  cylindre  de  bois,  en  rend 
l'usage  illusoire.  Des  agents  de  l'hospice  auront  les  yeux  sur  le  tour  :  chaque  dé- 
posant qui  aura  le  courage  d'affronter  la  présence  de  ces  agents  sera  interrogé 
sur  l'origine  du  nouveau-né,  sur  la  mère  qui  lui  a  confié  la  mission  de  l'apporter, 
et  sur  les  motifs  de  cet  abandon.  On  voit  jusqu'où  peut  remonter  une  telle  en- 
quête. Cette  invention  du  tour  surveillé  ne  nous  semble  pas  heureuse:  elle  enlève 
à  l'institution  son  caractère.  Quelle  a  été  la  pensée  du  fondateur?  C'est  de  couvrir 
d'un  voile  impénétrable  l'acte  d'abandon  du  nouveau-né.  Du  moment  que  vous 
ôtez  ce  voile,  vous  ôtez  le  tour.  Ce  que  nous  avons  dit  de  l'admission  à  bureau 
ouvert  retrouve  ici  son  application.  La  nécessité  de  fuir  la  lumière  et  les  regards 
agit  pln>  qu'on  ne  le  croit  sur  les  natures  timorées.  Voici,  à  ce  propos,  un  fait 
que  nous  pouvons  garantir.  Une  fille-mère,  réduite  à  l'isolement  et  à  la  misère  la 
plus  affreuse,  était  sur  le  point  de  perdre  sou  entant  après  >'être  perdue  elle-même. 
Une  nuit,  elle  s'engage  d'un  pas  tremblant  dans  celle  longue  et  tortueuse  rue 
d'Enfer,  toute  pleine  de  ténèbres.  Elle  arrive   devant  l'hospice.   Sa  conscience 

(1)  A  Paris,  le  nombre  des  nouveau-nés  et  des  fœtus  reçus  à  la  Morgue  présente,  pour 
les  années  1853,  18~o  et  1836,  un?  moyenne  annuelle  de  19;  pour  1837  et  1838,  la 
moyenne  a  élé  de  59  par  an  ;  la  moyenne  pour  les  six  années  de  1859  à  1844  a  été  de  61. 
Ces  chiffres  sont  encore  très-éloignés  do  nous  donner  une  idée  exacte  des  crimes  qui  se 
commettent.  Toutes  les  statistiques  officielles  ne  révèlent  jamais,  en  matière  d'avorlement 
et  d'infanticide,  que  le  mal  connu,  paient,  constaté;  elles  ne  peuvent  dévoiler  la  plaie 
latente. 


628  LES  ENFANTS  TROUVÉS. 

troublée  donne  une  voix  au  moindre  bruit  du  vent,  au  moindre  mouvement  des 
feuilles.  Pleine  d'hésitation  et  de  crainte,  elle  se  traîne  jusqu'au  cylindre  fatal. 
La  lune  est  au-dessus  de  sa  tête.  A  cette  pâle  clarté,  elle  voit  son  enfant;  elle  le 
regarde  avec  un  déchirement  de  cœur;  elle  l'embrasse  une  dernière  fois,  elle  l'em- 
brasse encore,  et  elle  pleure.  Alors  un  bruit  de  voiture  se  fait  entendre  derrière 
elle  :  ce  bruit  augmente  sa  frayeur;  elle  se  retire.  Le  danger  s'éloigne  :  la  voix  de 
la  nature  la  détourne  de  son  coupable  dessein.  Quoi  qu'il  doive  lui  en  coûter,  elle 
élèvera  son  enfant.  Cette  mère  a  tenu  sa  résolution,  et  elle  serait  désespérée  au- 
jourd'hui d'avoir  manqué  à  ses  devoirs,  car  son  enfant  est  sa  consolation,  son  sou- 
tien; son  enfant  la  nourrit.  Dira-t-on  que  les  représentations  des  fonctionnaires 
de  l'hospice  auraient  déterminé  le  même  changement?  Nous  ne  savons  :  le  tour 
avec  son  silence  éloquent,  sa  solitude,  ses  terreurs  noclures,  parlait  peut-être 
mieux  que  la  voix  des  hommes  à  certaines  consciences  délicates.  Supposons  d'ail- 
leurs que  le  même  effet  heureux  eût  été  produit  par  les  conseils  de  l'administra- 
tion, l'idée  d'abandon,  qui  est  restée  un  secret  entre  cette  femme  et  Dieu,  un  secret 
à  jamais  ignoré  de  son  enfant,  celte  idée  serait  devenue  par  le  fait  de  l'admission 
à  bureau  ouvert  un  secret  public.  Tout  est  là. 

Cette  recherche  de  la  maternité,  mesure  tracassière  et  inquisitoriale,  s'il  en  fut, 
atteindra-t-elle  le  but  qu'on  se  propose?  L'administration  veut  arriver  par  ce 
moyen  à  dévoiler  les  crimes  que  les  naissances  et  les  expositions  clandestines 
peuvent  couvrir.  L'intention  est  bonne,  mais  il  y  aurait  de  la  naïveté  à  croire  que 
les  expositions  entachées  de  forfaiture  viendront  s'offrir  d'elles-mêmes  à  la  lumière 
d'une  enquête.  On  aura  recours,  en  pareils  cas,  à  d  autres  moyens  qui  compromet- 
tront l'existence  des  enfants.  Un  des  moindres  dangers  à  craindre  est  celui  des 
expositions  sur  la  voie  publique.  Cet  abus  persiste  malgré  l'existence  des  tours. 
Le  chiffre  moyen  des  enfants  exposés  dans  les  rues  de  Paris,  de  1838  à  184-4,  est 
de  29  par  année.  Le  nombre  de  ces  enfants  augmentera.  On  sait  comment  doi- 
vent s'expliquer  de  telles  expositions  dans  l'état  actuel  des  choses.  Des  sages- 
femmes,  pour  en  avoir  plus  tôt  fait,  déposent  quelquefois  l'enfant  qui  leur  a  été 
commis  dans  une  allée  ou  même  au  milieu  de  la  rue.  Des  filles  isolées,  venues  à 
Paris  pour  cacher  leur  faute,  ignorent  le  chemin  de  l'hospice  et  n'osent  pas  le 
demander,  craignant  qu'on  ne  lise  leur  secret  sur  leur  figure,  dans  leur  maintien 
embarrassé  ou  dans  le  son  tremblant  de  leur  voix  :  elles  se  décident  alors  par 
bonté  et  par  timidité  à  abandonner  la  nuit  leur  enfant  dans  un  endroit  désert. 
La  fermeture  des  tours  ne  détruira  pas  ces  causes  d'exposition  sur  la  voie  publi- 
que, elle  en  créera  d'autres  qui  n'existent  point  à  celte  heure.  La  preuve  que 
l'administration  pressent  elle-même  le  danger,  c'est  qu'elle  n'a  pas  osé  appliquer 
les  nouvelles  mesures  durant  l'hiver  de  1846  ;  elle  attend  le  retour  de  la  belle 
saison.  Dieu  veuille  que  la  surveillance  des  tours  n'amène  point  sur  la  tête  des 
mères  et  des  nouveau-nés  d'autres  maux  plus  graves  encore!  Dieu  veuille  qu'on 
ne  remplace  pas  l'hospice  des  Enfants-Trouvés  par  la  cour  d'assises  (1)!  L'état 

(1)  Le  projet  de  réforme,  dicté  par  un  intérêt  tout  fiscal  et  admis  à  la  hâte,  était  de 
nature  à  soulever  dos  craintes  sérieuses.  L'administration  des  hospices,  prévoyant  l'effet 
de  ces  craintes,  a  entrepris  de  calmer  l'opinion  et  la  conscience  des  hommes  éclairés  qui 
avaient  adopté,  sur  sa  demande,  une  mesure  si  grave.  Il  faut  bien  le  dire,  cette  adminis- 
tration met  du  secret  partout,  même  dans  sa  publicité.  Une  brochure  où  sont  démenties 
les  accusations  qu'une  voix  éloquente  venait  de  faire  entendre  devant  le  conseil  général 
de  Saôno-ri-Loire  n'a  été  distribuée  qu'en  très-petit  nombre.  M.  de  Lamartine  avait  pro- 


LES  ENFANTS  TROUVÉS.  629 

disait  autrefois  avec  le  Christ  :  Laissez  venir  à  moi  les  petits  enfants!  Il  se  réserve 
maintenant  de  laisser  venir  à  lui  ceux  qu'il  voudra  et  de  repousser  les  autres.  Une 
telle  limite  arbitraire,  un  tel  choix,  mis  à  la  place  d'une  institution  libérale,  où 
tous  étaient  appelés,  où  tous  étaient  élus,  est  bien  fait  pour  soulever  quelques 
terreurs,  quand  on  songe  que  ces  enfants  exclus  seront  peut-être  repoussés  dans 
la  souffrance  ou  dans  la  mort.  Que  nous  dit  l'administration  pour  nous  rassurer? 
—  Les  hospices  augmentent  le  nombre  des  victimes  au  lieu  de  le  diminuer,  car  la 
mortalité  des  enfants  trouvés  est  telle  que  l'abandon  d'un  nouveau-né  dans  le 
tour  est  un  infanticide  indirect.  —  On  voit  d'ici  quelle  grave  responsabilité  un 
tel  aveu  fait  peser  sur  les  hommes  qui  dirigent  ces  et:  blissements.  Quelle  conso- 
lation en  outre  que  celle  qui  consiste  à  remplacer  un  danger  de  mort  par  un  autre, 
et  à  mettre,  pour  ainsi  dire,  la  conscience  entre  deux  glaives! 

Tout  n'est  pas  blâmable  cependant,  il  faut  le  reconnaître,  dans  les  vues  de 
l'administration  des  hospices.  Il  faut  tenir  compte  aussi  de  sa  position  difficile. 
Depuis  quelques  années,  la  ville  de  Paris  se  plaint  de  ce  que  les  quatorze  dépar- 
tements voisins,  qui  ont  fermé  leurs  tours,  font  refluer  sur  elle  un  nombre  consi- 
dérable d'expositions  étrangères.  L'inconvénient  est  grave  :  il  accuse  le  besoin 
d'une  juridiction  uniforme  pour  le  service  des  enfants  trouvés  dans  tout  le  royaume. 
Il  est  sans  doute  pénible  de  voir  l'humanité  de  certains  départements  qui  ont  con- 
servé l'usage  des  tours  punie  et  imposée  par  d'autres  départements  plus  économes 
qui  l'ont  aboli.  Cet  état  de  choses  fâcheux  ne  démontre-t-il  pas  d'un  autre  coté 
que  les  tours  sont  encore  nécessaires,  puisque  les  expositions,  trouvant  la  voie 
fermée  sur  un  point,  se  répandent  ailleurs,  et  vont  même  quelquefois  chercher 
l'entrée  libre  d'un  hospice  à  une  grande  distance?  L'anéantissement  de  ces  insti- 
tutions muettes  et  charitables  n'a  guère  abouti  jusqu'à  ce  jourqu'a  déplacer  le  mal. 
Malgré  cet  enseignement  des  faits,  l'administration  des  hospices  de  la  ville  de 
Paris  s'est  laissé  entraîner  dans  la  voie  des  tentatives  par  le  mouvement  des  pro- 
vinces. Nous  résumerons  en  deux  mots  notre  jugement  sur  ces  essais.  Le  dépla- 
cement est  une  mesure  violente;  l'échange  compromet  le  peu  d'existence  civile 
qui  reste  aux  enfants  trouvés  (1).  La  fermeture  des  tours,  à  Paris  surtout,  est  une 
expérience  téméraire  qui  peut  amener  de  grands  malheurs.  On  sème  l'économie: 
on  récollera  le  crime.  L'administration  avoue  elle-même  qu'elle  va  agir  sur  l'in- 
connu, mais  elle  veut  agir.  Nous  avons  bien  le  droit  de  trembler  sur  le  résultat, 
quand  on  songe  que  de  telles  expériences  administratives  ont  pour  matière  ce 
qu'il  y  a  de  plus  faible,  de  plus  innocent,  de  plus  digne  d'intérêt,  l'enfant  qui 
vient  de  naître. 

nonce  en  faveur  des  tours  un  plaidoyer  généreux,  mais  chargé,  par  malheur,  de  fait8 
inexacts.  Ce  sont  ces  faits  que  M.  Boicerboise,  administrateur  des  Enfants-Trouvés,  a 
voulu  combattre.  Ce  démenti  timide  une  lois  donné,  on  crut  avoir  répondu.  Nous  ne  sui- 
vrons pas  le  conseil  des  hospices  dans  le  demi-jour  de  celte  discussion  :  an  Fait  domine 
seul  tout  le  nouveau  système;  ce  fait,  c'est  le  droit  de  contrôle  substitué  au  librfi  exercice 
des  expositions. 

(1)  Le  déplacement  n'a  jamais  eu   lieu  pour  les  enfants  de  l'hospice  de  l\»ris    qui  se 
trouvent  dispersés  en  nourrice  sur  presque  toute  l'étendue  du  royaume. 


630  tES    ENFANTS    TROUVÉS. 


III.     PROJET    PE    RÉFORME    :    LES  SECOURS    A    DOMICILE.    LES  CRÈCHES. 


Si  nous  blâmons  le  caractère  étroit  et  coercitif  des  nouvelles  mesures,  s'ensuit- 
il  que  nous  réclamions  le  maintien  de  l'ancien  système?  Non  en  vérité.  Le  tour 
est  loin  de  répondre  à  tous  les  besoins.  Nous  venons  de  combattre  les  adversaires 
de  cette  institution,  qui  veulent  la  détruire  subitement;  nous  devons  combattre 
aussi  les  partisans  exclusifs  des  tours,  qui  veulent  les  maintenir  contre  le  pro- 
grès des  idées.  «  Ingénieuse  invention  de  la  charité,  s'écrie  M.  de  Lamartine,  qui 
a  des  mains  pour  recevoir  et  qui  n'a  point  d'yeux  pour  révéler!  »  Nous  ne  vou- 
lons pas,  pour  notre  compte,  d'une  charité  aveugle.  Laissons  à  cette  vertu  chré- 
tienne son  cœur,  ses  entrailles  de  mère,  mais  enlevons-lui  son  bandeau.  Nous 
avons  besoin  à  l'avenir  d'une  charité  qui  raisonne  et  qui  aime.  Ce  n'est  plus  seu- 
lement à  réparer  le  mal  causé  par  les  expositions,  c'est  à  le  prévenir  qu'il  faut 
maintenant  travailler. 

Pour  certains  moralistes,  le  tour  doit  être  conservé  comme  un  châtiment.  On 
se  montre  enchanté  de  la  douleur  qui  accompagne  chez  la  jeune  tille  séduite 
l'abandon  de  son  nouveau-né.  A  nos  yeux,  ce  supplice  est  injuste  en  ce  qu'il  frappe 
deux  victimes,  là  où  il  n'y  a  qu'une  seule  volonté  coupable.  La  femme  a  péché, 
soit;  mais  a-t-il  péché,  ce  pauvre  enfant  qui  tend  ses  petits  bras  à  la  vie?  Ce 
sont  d'ailleurs  les  moins  criminelles  qui  souffrent  le  plus  d'un  pareil  sacrifice.  Le 
tour  ne  punit  donc  en  définitive  que  l'innocence  ou  le  remords.  Est  il  vrai  encore 
que  cette  institution  conserve  la  honte  nécessaire  aux  bonnes  mœurs  ?«  Chez  nous, 
on  sait  encore  rougir!  »  s'écrie  l'abbé  Gaillard,  émerveillé  de  ce  résultat  dont  il 
fait  honneur  à  l'existence  des  tours.  —  Chez  nous  aussi,  on  sait  exposer  et  tuer 
au  besoin  le  fruit  de  ses  entrailles:  nous  aimerions  mieux  moins  de  rougeur  et 
plus  d  humanité.  Écartons  cette  odieuse  doctrine  qui  tend  à  faire  d'une  première 
faute  une  nécessité  pour  la  femme  de  renoncer  aux  devoirs  de  la  nature.  La  morale 
chrétienne,  toute  de  tolérance  et  de  pardon,  ne  peut  exiger  une  telle  immolation 
du  cœur.  Il  est  urgent  de  faire  comprendre  à  ces  filles  trompées  que  la  faute  n'est 
pas  dans  la  naissance  de  leur  enfant,  et  que,  si  celte  faute  peut  être  rachetée  de- 
vant l'opinion,  c'est  surtout  par  l'accomplissement  des  devoirs  de  mère.  Faire  de 
l'exercice  de  ces  devoirs  un  commencement  de  réhabilitation  pour  les  filles  déchues, 
c'est  leur  ouvrir  une  source  nouvelle  d'innocence  retrouvée,  bien  préférable,  selon 
nous,  à  ce  repentir  stérile  qui  entraîne  parfois  l'enfant  à  l'hospice  et  la  mère  au 
fond  d'un  cloître.  En  rattachant  la  femme  au  sentiment  de  la  maternité,  on  la 
rattache  au  sentiment  de  la  vertu  :  Dieu  a  mis  le  germe  du  pardon  dans  la  faute. 
Beaucoup  de  filles-mères  que  l'abandon  de  leur  enfant  délivre  d'un  frein,  d'une 
occupation  morale,  auraient  arrêté  le  cours  de  leurs  désordres  si  elles  avaient  eu 
la  présence  de  cet  enfant  pour  les  retenir,  si  un  amour  nouveau  avait  remplacé 
dans  leur  cœur  celui  qui  les  égare.  On  oppose  à  cette  vérité  des  exceptions;  sans 
doute  il  y  a  quelques  femmes  perdues  qui  gardent  auprès  d'elles  leur  très-jeune 
fille  pour  lui  faire  suivre  la  trace  de  leurs  dérèglements.  Il  ne  faut  pas  s'arrêter  à 
ces  exemples.  Dieu  merci,  assez  rares.  En  général,  ces  mères  étourdies  qui  savent 
ce  qu'on  souffre  dans  le  vice  cherchent  à  éviter  à  l'être  qui  leur  doit  la  vie  la  même 
expérience  et  les  mêmes  égarements.  Les  enfants  sont  les  anges  gardiens  de  la 


LES    ENFANTS    TROUVÉS.  631 

vertu  régénérée  des  filles-mères.  Comptez-vous  d'ailleurs  pour  rien  d'épargner  à 
ces  malheureuses  le  remords  d'une  lâche  action?  L'exposition,  qui  est  un  délit 
devant  la  loi,  est  un  crime  devant  la  nature.  De  quoi  rougiront-elles  si  elles  ne 
rougissent  pas  de  cela?  Il  est  temps  d'établir  sur  les  ruines  du  tour  ce  principe 
dicté  par  la  plus  simple  morale  :  une  fille  qui  devient  mère  n'est  pas  moins  obligée 
de  nourrir  son  enfant  qu'une  femme  mariée;  elle  peut  seulement  réclamer  le 
soutien  de  la  charité  publique  pour  l'aider  dans  celte  tâche  difficile.  Au-dessus  de 
la  famille,  il  existe  dans  les  sociétés  modernes  une  paternité  inconnue  des  anciens, 
la  paternité  de  l'étal.  A  Dieu  ne  plaise  que  nous  voulions  abolir  cette  paternité, 
d'autant  plus  sublime  qu'elle  tient  moins  aux  liens  du  snng!  nous  voudrions  seu- 
lement qu'elle  se  dissimulât  toujours  derrière  les  parents  naturels  du  nouveau-né. 
La  société  doit  nourrir,  en  cas  d'indigence,  l'enfant  dans  sa  mère. 

Les  partisans  du  tour  applaudissent  encore  au  caractère  de  celte  institution, 
qui  permet  à  la  mère  de  retrouver  son  enfant  :  soit,  nous  nous  réjouissons  avec 
eux  de  ce  résultat,  mais  nous  désirerions  quelque  chose  de  mieux  ;  nous  voudrions 
qu'elle  ne  le  perdît  jamais.  Oui,  nous  voudrions  que  l'enfant  ne  quittai  jamais  ce 
sein  desliné  à  le  nourrir,  ces  bras  faits  pour  le  porter,  celle  maison  qui  est  la 
sienne  par  le  droit  de  la  naissance.  Sans  doute,  il  est  bon  que  l'enfant  rentre  après 
deux  on  trois  ans  dans  sa  famille  :  nous  avons  élé  nous-même  témoin  de  scènes 
louchantes  dans  cet  instant  solennel  où  la  nature  reprenait  ses  droits;  il  faut 
cependant  le  dire,  cette  séparation,  si  courte  qu'elle  soit,  laisse  une  trace  dans  le 
cœur  des  victimes.  Nous  nous  plaisons  à  croire  que  la  mère  se  montrera  désormais 
tendre,  attachée  à  ses  devoirs;  elle  aimera  peul-êlie  plus  son  enfant  que  si  elle 
ne  l'eût  jamais  quitté;  elle  a  des  torls  si  graves  à  réparer  envers  lui!  Mais  l'enfant 
oubliera-t-il  jamais  l'outrage  qui  a  frappé  sa  naissance?  De  quel  œil  verra-t-il  ce 
sein  qui  l'a  repoussé?  comment  prendra-t-il  des  entrailles  filiales  pour  celle  qui 
l'a  une  fois  renié?  L'expérience  nous  apprend  que  ces  enfants  réclamés  ont  rare- 
ment fait  la  joie  de  leur  mère. 

Le  droit  d'exposition  que  le  tour  sanctionne,  du  moins  par  son  silence,  c'est  le 
droit  de  vie  et  de  mort  morale,  car  le  père  ou  la  mère  qui  délaisse  un  nouveau-né 
dans  le  tour  lui  faii  perdre  son  élat  civil;  c'est  le  droit  de  vie  et  de  mort  maté- 
rielle, car  bien  peu  d'enfants  reviennent  de  celte  cruelle  expérience.  Sans  doute, 
le  mouvement  de  mortalité  qui  enlevait  autrefois  les  enfants  trouvés  en  masse 
s'est  un  peu  calmé  dans  ces  derniers  temps  :  il  faut  pourtant  bien  le  dire,  celle 
mortalité  est  toujours  effroyable.  Elle  dépasse  de  deux  tiers  au  moins  la  perte  des 
nouveau-nés  dans  les  classes  les  plus  pauvres  (1)    Il  résulte  de  celte  cruelle  expé- 

(1)  Laissons  parler  les  chiffres  :  en  réunissant  la  mortalité  de  l'hospice  a  celle  de  la 
campagne,  on  découvre  que  66  enfants  trouvés  sur  100  sont  frappée  de  mort  dans  la  pre- 
mière année  de  la  vie.  La  mortalité  des  nouveau-nés  conservés  par  leur  mère  ne  présente, 
dans  le  même  espace  de  temps,  que  19  décès  sur  100  enfants.  Un  tel  résultat  ne  doit  pas 
nous  surprendre  :  l'enfant  que  l'hospice  envoie  en  nourrice  à  la  campagne  retrouve  une 
famille  sans  doute,  mais  c'est  une  famille  artificielle,  un  lait  étranger,  des  soins  merce- 
naires, une  lendreàse  plutôt  acquise  que  naturelle  et  spontanée  Encore  présentons-nous 
le  beau  côté  du  tableau  :  plusieurs  de  ces  enfants  mis  en  pension  dans  des  familles  agri- 
coles sont  traités  en  esclaves  par  le  maître  nourricier;  un  calcul  sordide  règle  la  quantité 
de  leurs  aliments  et  la  nature  de  leurs  travaux.  Il  existe  des  inspecteurs,  mais  bien  des 
abus  échappent  à  leur  surveillance.  Comment  les  enfants  abandonnés  qu'une  administration 
place  entre  des  mains  étrangères  ne  souffriraient-ils  point  de  l'absence  des  soins  mater- 


632  LES  ENFANTS  TROUVES. 

rience  qu'une  mère  qui  éloigne  d'elle  son  nouveau-né  l'envoie  à  une  mort  pro- 
bable. On  se  demande  avec  effroi  à  quoi  servent  alors  tant  de  sacrifices  qu'une 
aveugle  humanité  impose  au  trésor  public.  Avec  la  moitié  de  la  somme  (11  ou 
12  millions)  que  dépense  l'état  en  France  pour  l'entretien  des  enfants  trouvés 
dans  les  hospices,  il  rendrait  au  moins  les  trois  quarts  de  ces  enfants  à  leurs 
mères. 

Voilà  bien  assez  de  motifs  pour  remplacer  un  système  de  séparation  et  d'isole- 
ment par  un  système  opposé.  Vincent  de  Pau  le,  Napoléon,  vous  tous,  prêtres,  mo- 
ralistes, législateurs,  qui  avez  voulu  combattre  le  fléau  des  expositions,  vous  avez 
songé  à  l'enfan!  ;  mais  avez-vous  songea  la  mère?  Tout  système  qui  n'embrasse 
pas  l'un  et  l'autre  dans  sa  prévoyance  est  à  nos  yeux  un  système  incomplet,  tran- 
sitoire, inefficace.  Comment  séparer  ce  que  la  nature  a  si  étroitement  uni?  Il  est 
affreux  qu'une  mère  perde  son  enfant  ;  il  est  affreux  qu'un  enfant  perde  sa  mère. 
L'état  doit  intervenir  dans  un  tel  sacrifice  et  descendre  au  secours  de  la  femme 
avant  qu'elle  ait  renoncé  à  ses  devoirs.  Le  tour  vient  bien  en  aide  aux  naissances 
occultes  ou  malheureuses,  mais  il  vient  trop  tard;  le  tour  ne  soulage  qu'à  la  con- 
dition de  briser  des  liens  précieux.  Il  dit  à  la  mère  pauvre  et  abattue  :  Si  tu  ne 
veux  pas  le  voir  expirer  dans  tes  bras,  donne-moi  ton  enfant!  Le  tour,  c'est  la 
séparation  ou  la  mort.  Cette  institution  n'est  donc  point  définitive;  seulement  il 
faut  la  remplacer  avec  toute  sorte  de  ménagements.  La  société  actuelle  est  chré- 
tienne par  le  cœur,  philosophe  par  la  tête  ;  elle  doit  imprimer  ce  double  caractère 
au  système  de  secours  qu'elle  médite  pour  les  enfants  trouvés.  Conservons  le  tour 
encore  quelque  temps,  puisque  le  tour  est  après  lout  une  garantie  d'existence 
pour  les  nouveau-nés;  mais  cherchons  à  lui  substituer  des  garanties  meilleures, 
en  réveillant  dans  le  cœur  de  ia  femme  le  sentiment  de  la  maternité. 

Il  faut  remonter  aux  temps  les  plus  orageux  de  la  révolution  pour  trouver  le 
germe  de  l'idée  féconde  qui  doit,  selon  nous,  transformer  le  service  des  enfants 
trouvés.  Une  loi  du  28  juin  1795  offrait  des  secours  aux  mères,  pour  arrêter  celles 
que  la  misère  portail  à  exposer  leurs  enfants.  Le  législateur  avait  en  vue  d'encou- 
rager ainsi  l'amour  maternel  et  de  faire  tourner  cet  amour  au  profit  du  nouveau- 
né.  L'état  se  montra  prodigue  de  secours.  Toute  fille  qui  déclarait  sa  grossesse 
devait  recevoir  une  pension  alimentaire  qui  pouvait  s'élever  jusqu'à  120  francs. 
Cette  mesure  eut  d'heureux  résultats.  Les  expositions  diminuèrent  vers  la  fin  de 
la  révolution,  non  pas  que  les  naissances  naturelles  fussent  moins  nombreuses, 
mais  parce  que  les  filles-mères  se  décidaient  plus  aisément  à  garder  leur  enfant. 
Nous  devons  tenir  compte  sans  doute  des  circonstances  uniques  dans  l'histoire  au 
milieu  desquelles  se  trouvait  placée  la  France.  La  nécessité  de  faire  appel  aux 
forces  vives  du  pays,  pour  maintenir  la  défense  du  territoire,  a  bien  pu  amener 
quelque  exagération  dans  le  tarif  des  secours  qu'on  accordait  aux  filles-mères. 

nels.  puisque  les  enfants  rais  en  nourrice  par  leurs  parents  courent  déjà  de  grands  dan- 
gers ?  M.  Benoislon  de  Châteauneuf  a  comparé  la  mortalité  de  la  campagne  avec  celle  des 
enfants  élevés  à  Paris,  et  il  a  trouvé  le  résuliat  suivant  :  sur  100  enfants  nourris  par  leur 
mèrr,  il  en  meurt  18  la  première  année;  sur  le  même  nombre  mis  en  nourrice,  il  en 
périt  29.  Celle  mortalité  augmente  pour  les  enfants  du  peuple  en  raison  de  l'éloignement 
des  nourrices,  de  leur  manque  de  soins  et  de  leur  élat  de  pauvreté.  M.  Marbeau  a  dévoilé 
aussi,  dans  un  récent  mémoire  «à  l'Académie  des  sciences  morales,  plusieurs  fraudes  com- 
mises par  les  femmes  de  la  campagne,  qui  font  métier  de  vendre  leur  lait  et  leurs  soins 
à  des  enfants  de  la  ville. 


LES    ENFANTS    TROUVÉS.  635 

Cette  mesure,  isolée  des  circonstances  fatales  qui  l'ont  vue  naître,  nous  indique 
pourtant  la  trace  de  la  meilleure  voie  à  suivre  pour  arriver  à  la  fermeture  des  tours 
et  même  des  hospices.  Il  faut  effacer,  dans  les  temps  calmes  où  nous  sommes, 
l'idée  de  récompense  qu'un  régime  militaire  avait  attachée  à  la  grossesse  des  filles; 
mais  il  faut  conserver  l'idée  d'indemnité  qui  seule  peut  combattre  chez  elles 
les  funestes  inspirations  de  l'indigence.  Un  tel  système  est  économique,  il  est 
moral. 

Nous  ne  venons  point  ouvrir  une  nouvelle  source  de  dépenses.  Il  s'agit  tout 
simplement  de  remplacer  à  domicile  pour  la  mère  les  secours  que  l'on  donne  au- 
jourd'hui à  l'enfant  dans  l'hospice,  il  s'agit  de  payer  à  la  femme  qui  gardera  son 
nouveau-né  les  mois  de  nourrice  qu'on  paie  actuellement  à  une  femme  étrangère. 
L'état  recueillera  de  ce  système,  par  la  suite,  des  avantages  certains,  car  les  en- 
fants secourus  ne  resteront  pas  à  sa  charge,  comme  dans  les  hospices,  jusqu'à  l'âge 
de  douze  ans.  Il  est  bon  néanmoins  d'y  prendre  garde  :  une  économie  hâtive  ferait 
avorter  les  résultats.  Dans  un  déparlement  où  les  bénéfices  opérés  par  la  clôture 
des  tours  s'élevaient  à  153,000  francs,  la  somme  fixée  par  ie  conseil  général  pour 
secours  aux  filles-mères  n'a  pas  dépassé  2,000  francs.  Qu'est-il  arrivé?  Une  de  ces 
malheureuses,  hors  d'état  de  payer  des  mois  de  nourrice  et  ne  pouvant  rien  obte- 
nir de  la  charité  étroite  du  conseil,  a  assassiné  son  enfant.  A  Paris,  l'administra- 
tion vient  aussi  d'entrer  dans  la  voie  des  secours;  mais  elle  y  est  entrée  avec  parci- 
monie. Il  est  à  désirer  qu'elle  y  entre  plus  largement,  si  eile  lient  à  tarir  la  source 
des  expositions.  Peut-être  sera-t-il  même  nécessaire,  dans  les  commencements, 
de  dépasser  les  ressources  de  l'ancien  budget  :  ce  sont  des  avances  qui  se  retrou- 
veront plus  tard.  Il  faut  aller  tout  d'abord  les  mains  pleines  de  secours  au-devant 
des  besoins,  car  chacun  de  ces  secours  d'argent,  c'est  peut-être  un  crime  de  moins, 
c'est  à  coup  sûr  une  vertu  de  plus  dans  la  société.  Jamais  aumône  ne  descendit  sur 
une  meilleure  terre.  N'oublions  pas  en  outre  que  le  nouveau  système  aura  à  com- 
battre des  habitudes  funestes,  n'oublions  pas  qu'il  s'agit  de  désapprendre  aux 
filles-mères  le  chemin  des  tours.  Une  telle  œuvre  ne  peut  être  le  fruit  que  de 
nombreux  sacrifices.  Quand  le  fatal  penchant  à  l'abandon  des  enfants  sera  redressé, 
quand  le  torrent  impur  qui  entraîne  aujourd'hui  tant  de  nouveau-nés  à  l'oubli  et 
à  la  mort  aura  changé  de  cours,  alors,  mais  alors  seulement,  l'état  pourra  refer- 
mer ses  mains.  Ces  sacrifices  passagers  trouveront  d'ailleurs  une  compensation 
morale  dans  les  devoirs  et  dans  les  sentiments  de  famille  qu'ils  feront  refleurir. 
Quelques  moralistes  se  sont  effrayés  de  ces  secours,  qu'ils  regardent  comme  une 
prime  d'encouragement  offerte  au  libertinage.  Dans  le  sujet  délicat  qui  nous  occupe, 
les  nuances  sont  tout  :  il  ne  faut  pas  encourager  les  lilles  à  devenir  mères;  mais, 
une  fois  qu'elles  le  sont,  il  faut  leur  prêter  assistance  pour  leur  ôter  l'envie  d'ef- 
facer par  un  crime  les  traces  de  leur  faiblesse.  Les  indemnités  que  leur  servira  l'ad- 
ministration ne  seront  point  des  motifs  pour  réitérer  une  première  faute.  L'homme 
qui  tend  la  main  à  son  semblable  tombé  sur  le  bord  d'un  abîme  ne  l'engage  pas 
pour  cela  à  recommencer  sa  chute;  il  l'aide  au  contraire  à  se  relever,  et  lui  in- 
spire ainsi  l'effroi  du  danger  qu'il  a  couru. 

Nos  vues  ne  sont  pas  des  utopies:  un  administrateur  distingué.  M.  Curel,  préfet 
du  département  des  Hautes-Alpes,  les  a  mises  en  pratique,  <-'t  il  a  réussi  à  éteindre 
dans  sa  localité  le  fléau  des  expositions.  Le  tour  existe  encore,  mais  on  ne  s'en 
sert  plus;  il  est  fermé  en  principe.  Objectera-ton  contre  un  tel  résultat  que  le 
nouveau  système  ne  s'est  guère  exercé  jusqu'ici  que  sur  une  population  restreinte 


634  LES    ENFANTS    TROUVÉS. 

et  connue?  Sans  doute,  le  département  des  Hautes-Alpes  n'est  pas  la  France,  l'ac- 
tion de  l'autorité  rencontrera  plus  d'obstacles  dans  les  grandes  villes;  mais  le 
cœur  des  mères  esl  le  même  partout,  et  en  s'adressant  à  cette  tendresse  quelque- 
fois obscurcie,  rarement  éteinte,  en  dégageant  les  bons  sentiments  de  la  femme  des 
entraves  du  besoin,  on  obtiendra  partout  des  succès  consolants.  Il  faut  seulement 
suivre  la  marche  prudente  et  ferme  que  M.  Curel  s'est  tracée.  Avant  de  briser 
l'institution  ancienne,  il  faut  en  rendre  l'usage  inutile.  Supprimer  les  tours,  c'est 
le  but,  ce  n'est  pas  le  moyen.  Isolée,  la  fermeture  des  tours  serait  une  tentative 
téméraire,  rétrograde,  homicide.  Le  système  des  secours  à  domicile  esl  au  contraire 
une  mesure  sage,  utile  et  morale,  qui  peut  seule  fermer  le  gouffre  ouvert  dans  nos 
campagnes,  et  surtout  daus  nos  grandes  villes,  par  l'habitude  funeste  du  délaisse- 
ment. En  attendant  ce  résultat  qu'on  entrevoit  dans  l'avenir,  une  administration 
éclairée,  qui  s'appuiera  sur  tuus  les  sentiments  de  la  nature,  rétrécira  de  jour  en 
jour  la  voie  des  expositions,  sans  recourir  à  la  contrainte.  Le  tour  n'aura  plus  be- 
soin alors  d'être  aboli;  il  tombera  tôt  ou  tard  de  lui  -même,  quand  une  fois  il 
sera  vide.  Ce  que  M.  Curel  a  tenté  avait  été  essayé  ailleurs  et  n'avait  pas 
réussi  ;  c'est  que  la  difficulté  n'est  pas  tant  dans  la  nature  du  secours  que  dans  la 
manière  de  le  distribuer.  L'aumône  ne  porte  son  fruit  que  quand  elle  esl  accompa- 
gnée d'exhortations  et  de  surveillance.  Quoique  les  moyens  de  douceur  soient  de 
beaucoup  préférables  dans  un  tel  service,  il  faut  sa\oir  quelquefois  s'armer  d'une 
sévérité  bienveillante,  car  il  y  a  des  consciences  indécises  qui  ont  besoin  de  se 
senlir  sous  le  regard  de  l'autorité  pour  redresser  leurs  voies  tortueuses.  L'accord 
des  pouvoirs  et  de  certaines  influences  morales  est  encore  nécessaire,  comme 
l'observe  M.  Curel,  pour  assurer  le  succès  de  celle  œuvre  délicate.  Il  ne  faut  sur- 
tout pas  négliger  dans  les  campagnes  l'assistance  du  clergé  ;  le  curé  peut  beaucoup 
sur  l'esprit  de  ses  jeunes  brebis  égarées,  et  il  ne  refusera  sans  doute  pas  son  con- 
cours à  l'administration  dans  une  œuvre  toute  dictée  par  l'esprit  évangélique. 

Le  secours  à  domicile  combattra  la  misère,  qui  est  une  des  causes  dominantes 
d'abandon,  mais  il  n'éloignera  pas  les  mauvais  conseils.  Toute  réforme  adminis- 
trative qui  n'aura  pas  pour  auxiliaire  une  réforme  dans  l'institution  des  sages- 
jemnies  sera  frappée  d'impuissance.  Là,  nous  l'avons  dit,  est  la  racine  du  mal.  Il 
conviendrait  d'abord  de  restreindre  le  nombre  des  élèves-femmes  qui  se  destinent 
à  la  pratique  des  accouchements,  en  posant  à  l'entrée  de  celte  profession  des 
examens  sérieux.  A  l'heure  qu'il  est,  les  sages  femmes  ne  savent  rien  :  cette  igno- 
rance les  rend  téméraires;  elles  négligent  trop  souvent  d'appeler  le  médecin  dans 
des  cas  dilïiciles  où  leur  ministère  ne  sutlil  pas.  Une  telle  assurance  aveugle  a 
compromis  maintes  fois  les  jours  de  la  mère  ou  ceux  de  l'enfant.  Il  serait  ensuite 
utile  de  les  écarter  des  grandes  villes  pour  les  refouler  dans  les  petites  localités. 
Dans  les  hameaux  tout  le  inonde  se  connaît;  il  est  difficile  de  s'y  livrer  à  un 
commerce  clandestin  et  criminel.  Celles  qui,  ayant  offert  des  garanties  de  mora- 
lité, demeureraient  dans  les  grandes  villes,  à  Paris  surtout,  devraient  être  pour- 
vues d'une  autorisation  spéciale  pour  tenir  une  maison  d'accouchement.  Il  importe 
qu'une  surveillance  plane  sur  ces  établissements  douteux,  de  manière  à  dévoiler 
les  abus  qui  s'y  cachent,  sans  enlever  à  de  telles  maisons  1  obscurité  qui  convient 
aux  mystères  de  la  pudeur  vaincue  et  confuse  de  sa  défaite.  Nous  savons  que  des 
commissaires  de  police  se  sont  plus  d'une  fo;s  transportés,  à  Paris  et  dans  les  pro- 
vinces, au  domicile  des  sages-femmes,  pour  savoir  le  nom  de  leurs  pensionnaires 
et  pour  vérifier  la  nécessité  où  ces  dernières  se  trouvaient  d'abandonner  leur  en- 


LES    ENFANTS    TROUVES.  635 

fant.  De  telles  visites  ont  presque  toujours  eu  des  résultats  fâcheux.  La  main  de 
la  police  est  trop  brutale  pour  toucher  à  ces  voiles  délicats;  s'il  faut  en  croire  des 
témoignages  très-graves,  la  décence  n'aurait  même  pas  toujours  présidé  à  ces  in- 
spections. Nous  voudrions  que  ces  fondions  de  surveillance  fussent  confiées,  dans 
chaque  arrondissement,  à  un  ou  deux  médecins,  dont  le  caractère  serait  estimé,  et 
qui  réuniraient  aux  lumières  de  la  science  une  connaissance  pratique  du  cœur 
humain.  Quel  tact  moral  ne  faudrait-il  pas  pour  distinguer,  en  toute  occasion,  le 
vice  de  la  faiblesse  abusée,  pour  marquer  la  limite  entre  une  faute  souvent  géné- 
reuse et  l'acte  qui  commence  à  être  crime  ou  délit,  enfin  pour  ne  requérir  l'inter- 
vention de  la  justice  que  dans  les  cas  extrêmes,  où  tous  les  moyens  de  douceur  et  de 
persuasion  auraient  été  essayés  sans  succès!  C'est,  du  reste,  moins  contre  les 
mères  que  contre  les  fauteurs  et  les  complices  de  l'exposition  qu'il  sera  besoin  de 
sévir. 

Il  y  a  une  autre  influence  sur  laquelle  nous  comptons  pour  combattre  les  man- 
œuvres des  sages-femmes.  Déjà  dans  quelques  villes  existent  des  sociétés  de  cha- 
rité maternelle,  dont  l'action  bienfaisante,  jusqu'ici  fort  bornée,  pourrait  concou- 
rir puissamment  à  conserver  les  enfants  dans  les  familles.  Il  s'agirait  d'organiser 
ces  sociétés  sur  une  échelie  plus  étendue.  Nous  voudrions  qu'elles  envoyassent  au 
chevet  du  lit  de  chaque  fille  en  travail  un  ange  consolateur.  La  femme  assistant 
la  femme,  la  devinant,  prévenant  dans  son  cœur  des  idées  de  désespoir,  d'abandon 
ou  de  suicide,  quel  spectacle!  C'est  dans  le  inonde,  au  milieu  de  la  richesse  et  des 
plaisirs,  qu'on  recruterait  des  missionnaires  pour  cette  œuvre  utile,  qui  aurait 
aussi  ses  joies  sérieuses.  Il  faudrait  toute  l'autorité  de  la  vertu .  mais  d'une  vertu 
douce  et  intelligente,  pour  traiter  avec  les  faiblesses  du  cœur  humain.  C'est  ici 
surtout  que  les  caractères  varient  avec  la  nature  de  la  faute  .  telle  fille-mère  a  failli 
par  légèreté,  telle  autre  par  besoin;  chez  celle-ci,  la  conscience  n'est  pas  morte, 
elle  n'est  qu'endormie;  chez  celle-là,  le  remords  et  la  honte  menacent  les  jours 
de  l'enfant;  il  y  en  a  peut-être  qui  ont  secoué  toute  pudeur.  Qui  ménagera  toutes 
ces  nuances?  Nous  parlons,  les  femmes  agissent.  Elles  sont  douées  d'une  pénétra- 
tion merveilleuse  pour  entrer  dans  chaque  souffrance.  Leur  charité  distribuera  à 
l'une  un  secours,  à  l'autre  un  conseil;  leur  voix  réveillera  celles-ci  de  leur  som- 
nolence morale,  épargnera  à  celles-là  l'humiliation  d'un  aveu.  Quand  elles  ne 
pourront  sauver  la  mère,  elles  chercheront  toujours  à  sauver  l'enfant.  Une  fille 
a-t-elle  résolu  d'exposer  son  nouveau-né,  elies  feront  semblant  de  consentir  à  la 
nécessité  qui  lui  dicte  cet  arrêt  fatal;  elles  l'engageront  seulement  à  le  conserver 
durant  uue  semaine.  Gagner  quelques  jours  avec  la  nature,  c'est  gagner  tout.  Le 
sentiment  maternel  a  besoin  d'être  mis  à  l'essai.  Presque  toutes  les  femmes  qui 
abandonnent  et  qui  sacrifient  leur  enfant  n'ont  pas  eu  le  temps  de  l'aimer.  Ont- 
elles  fait  une  fois  l'apprentissage  des  devoirs  de  mère,  'les  y  trouvent  un  charme 
qui  les  relient  et  qui  les  attache  pour  l'avenir  à  leur  nouveau-né.  L'indifférence 
vaincue,  il  faudra  combattre  encore  la  honte  qui  pousse  au  délaissement.  Si  l'en- 
fant n'est  pas  la  faute,  il  en  est  du  moins  la  révélation  ;  c'est  celle  révélation  que 
l'on  hait,  qu'on  veut  écarter  de  ses  propres  regards,  et  surtout  des  yeux  du  monde. 
Une  morale  éclairée  fera  comprendre  à  ces  malheureuses  que,  si  leur  conduite  de 
fille  est  peu  digne  d'éloge,  leur  conduite  de  inère  peut  leur  mériter  plus  tard  l'es- 
time et  le  pardon.  C'est  rendre  service  aux  filles- mères  que  de  les  forcer  a  élever 
leur  nouveau-né  :  elles  s'en  délach  ni  dans  un  premier  moment  de  honte,  île  gène 
ou  d'indifférence;  mais  plus  tard  quels  regrets  !  Lu  venant  à  leur  secours,  ou  leur 


636  LES    ENFANTS    TROUVES. 

ménage  un  soutien,  une  consolation  pour  l'avenir.  Ce  n'est  point  dans  le  tourbil- 
lon des  plaisirs,  souvent  même  des  désordres,  que  la  voix  de  la  nature  se  fait  en- 
tendre. Les  sentiments  maternels  sont  plus  lents  à  naître  chez  ces  ûlles  dissipées 
que  chez  les  autres  femmes  ;  mais  quand  la  jeunesse,  l'âge  des  étourdissements,  a 
cessé,  quand  les  adorateurs  se  retirent,  on  se  souvient  amèrement  de  l'enfant 
qu'on  a  mis  au  jour.  C'est  alors  que  le  cœur  parle,  malheureusement  il  est  trop 
tard.  Où  le  retrouver?  Cet  enfant  ne  repoussera-t-il  pas  d'ailleurs  les  bras  qui 
l'ont  lui-même  rejeté?  On  le  craint,  et  la  solitude,  une  solitude  morne, 
éternelle,  punit  alors  cruellement  celles  qui  dans  leur  jeunesse  ont  oublié  d'être 
mères. 

L'influence  de  telles  sociétés  charitables  balancerait  d'abord  l'action  malfai- 
sante des  sages-femmes;  elle  ne  tarderait  pas  à  la  dominer.  Il  est  bien  entendu 
que  ces  fonctions  seraient  purement  honorifiques.  A  Paris  surtout,  on  trouvera 
dans  chaque  quartier  des  mains  blanches  et  oisives,  toujours  prêtes  à  s'entremettre 
dans  une  œuvre  de  bienfaisance.  Le  grand  mal  quand  on  donnerait  au  soulage- 
ment des  peines  les  plus  graves  quelques-unes  de  ces  heures  dorées  qui  s'éteignent 
ça  et  là  dans  l'ennui  d'un  salon  ou  d'un  boudoir!  Il  ne  faut  pas  que  les  filles- 
mères  se  sentent  abandonnées;  chacune  de  ces  malheureuses,  reconnaissant  qu'elle 
a  sur  elle  les  yeux  de  la  société  qui  applaudit  à  ses  efforts,  à  ses  pénibles  devoirs, 
à  ses  sacrifices,  trouvera  dans  cette  surveillance  même  un  noble  motif  d'émulation, 
qui  soutiendra  son  courage  défaillant.  N'oublions  pas  que  sa  tâche  est  rude  et 
ingrate.  Les  travaux  de  la  maternité,  déjà  si  écrasants  pour  la  femme  mariée  dans 
les  classes  ouvrières,  le  sont  bien  davantage  pour  la  iille  isolée.  Le  mépris,  d'au- 
tant plus  dur  qu'il  est  plus  aveugle,  hr.bite  précisément  les  régions  basses  de  la 
société.  Il  faut  être  éclairé  pour  être  bienveillant.  Les  gens  du  peuple  ne  com- 
prennent rien  à  la  vertu  repentante,  ni  à  une  faute  rachetée;  il  est  donc  nécessaire 
que  le  baume  et  le  pardon  viennent  de  plus  haut.  Nous  aimerions  mieux  voir  aussi 
les  secours  d'argent  passer  par  les  mains  de  ces  sociétés  maternelles  que  par  les 
mains  de  l'administration.  Les  plus  faibles  d'entre  les  faibles,  celles  qui  ont  aimé, 
n'en  comprendront  que  mieux  les  rougeurs  de  l'amour  facile  et  puni.  Rien  ne 
s'oppose,  comme  on  voit,  à  introduire  dans  le  service  des  enfants  trouvés  un  mi- 
nistère nouveau,  le  ministère  des  femmes  du  monde.  Qu'on  ne  s'effraie  pas  de 
telles  fonctions,  moins  faites  pour  exalter  les  vues  ambitieuses  d'un  sexe  timide 
que  pour  contenter  son  cœur.  Il  ne  s'agit  pas  d'appeler  les  femmes  du  monde  au 
maniement  d'affaires  administratives,  mais  d'envoyer  au  lit  de  la  fille  du  peuple, 
après  le  grand  désastre  de  l'honneur  naufragé,  une  chaste  colombe  qui  lui  rapporte 
le  rameau  vert  de  l'espérance. 

Les  secours  combattront  le  besoin  ;  les  sociétés  maternelles  éloigneront  les 
mauvais  conseils  et  les  résolutions  funestes.  Il  reste  encore  un  obstacle  à  vaincre, 
c'est  rembarras  que  cause  à  une  ouvrière  allant  en  journée  la  présence  d'un  enfant 
qui  vient  de  naître.  Une  institution  s'élève  à  Paris  pour  détruire  cet  inconvénient  : 
nous  avons  nommé  les  crèches.  Le  premier  essai  de  ce  genre  a  été  fait  dans  le 
quartier  de  Chaillot.  On  loua  un  local  modeste,  on  acheta  douze  berceaux,  quel- 
ques petits  fauteuils,  un  crucifix,  et  le  14  novembre  1845  la  crèche  était  ouverte. 
Un  prêtre  la  bénit  ;  des  sermons  de  charité  furent  prêches  dans  les  églises  sur  ce 
texte  connu  :  Infantcm  positum  in  prœscpio.  L'éloquence  de  la  chaire,  si  pauvre 
qu'elle  soit  aujourd'hui,  trouva  quelques  inspirations  touchantes;  le  rapproche- 
ment entre  la  crèche  de  Bethléem,  où  l'enfant-Dieu  fut  couché  sur  un  peu  de  litière 


LES    ENFANTS    TROUVÉS.  637 

fraîche,  et  celle  de  Chaillol,  où  l'enfant  du  pauvre  allait  trouver  un  berceau,  des 
langes  blancs  et  des  soins  charitables,  tout  cela  était  de  nature  à  ouvrir  la  source 
des  aumônes.  Les  aumônes  coulèrent  en  effet.  Mme  la  duchesse  d'Orléans  vint  en 
son  nom  et  nu  nom  de  son  fils  au  secours  de  l'œuvre  commencée.  Nous  aimons  à 
voir  ce  qu'il  y  a  de  plus  grand  par  la  naissance  descendre  vers  ce  qu'il  y  a  de  plus 
petit  et  de  plus  faible.  La  crèche  ayant  réussi  à  Chaillot,  d'autres  quartiers  de 
Paris  accueillirent  cette  fondation  utile.  Vers  la  fin  de  décembre  dernier,  une 
crèche  s'ouvrait  rue  de  la  Montagne-Sainte-Geneviève,  au  centre  de  la  population 
la  plus  souffrante  et  la  plus  démoralisée.  Nous  avons  visité  ces  lieux  avec  intérêt. 
Au  milieu  d'une  grande  cour,  dont  les  bâtiments  conservent  un  air  abbatial, 
montez  un  escalier  raide  et  étroit,  sur  les  marches  duquel  la  pauvreté  a  laissé  ses 
traces  ;  au  second  étage  (si  ce  n'est  pas  un  troisième)  se  trouve  la  crèche  :  deux 
chambres  aux  murs  nus,  avec  des  berceaux  garnis  de  rideaux  blancs,  une  lingerie 
naissante  et  un  tronc  pour  recevoir  les  offrandes  des  visiteurs.  Dans  la  première 
pièce  sont  les  nouveau-nés  qui  sommeillent,  dans  la  seconde  se  tiennent  les  enfants 
au-dessous  de  deux  ans,  assis  sur  de  petits  fauteuils,  et  qui  jouent.  Deux  dames 
de  charité  surveillent  les  berceuses.  L'instant  de  la  journée  le  plus  intéressant  est 
celui  où  les  mères  s'échappent  de  leurs  travaux  pour  venir  donner  le  sein  à  leur 
nourrisson  ou  prendre  dans  leurs  bras  leur  enfant  sevré.  La  tendresse  de  ces 
femmes,  si  belles  dans  ce  moment-ià  sous  leurs  haillons,  la  joie  angélique  de  ces 
petits  êtres  qui  reconnaissent  leur  mère,  qui  voudraient  lui  parler  et  qui  ne  sa- 
vent, tout  cela  met  gracieusement  en  action  ce  vers  du  poète  latin  : 

Incipe,  parve  puer,  risu  cognoscere  matrem. 

On  voit  clairement  le  but  des  crèches  :  fournir  aux  mères  pauvres  qui  travail- 
lent un  moyen  économique  de  faire  garder  leur  enfant  durant  la  journée.  Cette 
institution  enlève  une  excuse  et  uu  motif  grave  au  délaissement;  elle  sert  à  renouer 
le  lien  de  la  famille,  sans  lequel  tous  les  autres  liens  de  la  société  se  relâchent.  Il 
importe  néanmoins  de  modifier  plusieurs  des  statuts  :  la  crèche  ne  reçoit  que  les 
enfants  dont  les  mère*  se  conduisent  ùien  (1).  Nous  n'approuvons  guère  celte 
charité  exclusive  qui  regarde  aux  mœurs  de  la  personne  secourue  plus  qu'à  ses 
besoins  et  aux  infirmités  du  premier  âge.  Ce  ne  sont  d'ailleurs  pas  les  tommes 
d'une  conduite  irréprochable,  d'une  vie  sévère,  qui  abandonnent  leurs  uouvtau 
nés.  En  allégeant  a.  ces  dernières  le  fardeau  de  la  maternité,  vous  faites  sans  doute 
une  œuvre  méritoire;  mais  cette  œuvre,  ainsi  restreinte,  n'exerce  plus  aucune 
influence  sur  les  expositions  d'enfants  trouvés,  qui  restent  en  dehors  de  votre 
prévoyance  inutile.  Il  faut  transporter  aux  crèches  la  liberté  qui  existe  pour  les 
tours,  si  l'on  tient  sérieusement  à  remplacer  une  institution  qui  favorise  les  causes 
du  délaissement  par  une  autre  institution  plus  morale  qui  les  prévienne.  Le  second 
inconvénient  est  dans  la  dislance  :  une  femme  perdra  une  partie  de  sa  journée, 
l'hiver  par  la  gelée,  presque  toute  l'année  par  la  pluie,  s'il  faut  qu'elle  apporte, 
loin  de  chez  elle,  le  matin,  qu'elle  allaite  à  midi  et  qu'elle  reprenne  le  soir  son 
nouveau-né.  Pour  que  la  crèche  fût  recherchée  par  l'ouvrière,  il  serait  nécessaire 
que  la  crèche  se  trouvai  toujours  à  la  porté»4  de  son  domicile.  On  voit  combien  ces 
établissements   auraient  besoin  d'être  multipliés.   Nous  avons  visité  tout  a 

(l)  Premier  article  du  règlement. 

tomb  i  i  i 


638  LES  ENFANTS  TROUVÉS. 

existe  jusqu'ici  dans  Paris,  et  ce  que  nous  avons  visité  est  encore  peu  de  chose. 
C'est  moins  une  œuvre  faite  que  le  noyau  d'une  œuvre.  Du  reste,  l'idée  nous 
semble  féconde,  et  peut  avoir  d'heureux  développements.  Une  bonne  étoile  s'arrê- 
tera, nous  n'en  doutons  pas,  sur  ces  établissements  si  utiles,  sur  ces  crèches  où 
déjà  l'enfant  du  pauvre  est  entouré  d'un  bien-être  qui  manquait  au  petit  enfant 
de  l'Évangile.  Il  faut  maintenant  que  la  bienfaisance  vienne  au  secours  de  l'œuvre 
imparfaite.  Si  votre  charité  hésite  encore,  mères,  regardez  votre  enfant!  Femmes 
du  monde,  donnez  un  berceau  pour  que  le  berceau  de  votre  nouveau-né  ne  soit 
jamais  vide! 

Nous  arrivons  à  un  dernier  moyen  d'éteindre  les  expositions  :  c'est  la  recherche 
de  la  paternité.  Dans  l'état  actuel  des  choses,  l'enfant  est  puni,  la  mère  est  punie  : 
est-il  juste  que  l'homme  qui  est  le  plus  coupable,  souvent  même  le  seul  coupable, 
soit  le  seul  aussi  qui  échappe  au  châtiment?  On  objecte  que  le  secours  payé  par  le 
séducteur  à  la  mère  de  l'enfant  constituerait  un  privilège  en  faveur  de  la  richesse. 
Ce  privilège  existe  déjà  ;  tout  le  monde  sait  que  ce  sont  les  jeunes  gens  riches  et 
oisifs  qui,  pour  passer  le  temps,  font  œuvre  de  séduire  les  jeunes  filles;  seulement, 
au  privilège  la  recherche  de  la  paternité  ajouterait  la  charge.  Dans  l'état  présent, 
ils  trompent  et  ils  abandonnent;  c'est  tout  proGt.  La  seule  objection  grave  qu'on 
élève  contre  la  recherche  de  la  paternité,  c'est  la  difficulté  matérielle,  souvent 
même  l'impossibilité  absolue,  de  remonter  à  la  preuve  du  délit.  Aussi  cette  mesure 
est-elle  extrêmement  délicate.  Avant  la  révolution  de  89,  la  recherche  de  la  pater- 
nité était  admise  en  France.  Elle  s'est  maintenue  en  Angleterre  jusqu'à  ces  der- 
niers temps.  Une  fille  était-elle  devenue  mère,  elle  nommait  le  père  de  son  enfant; 
son  serment  était  considéré  comme  une  preuve,  et  suffisait  pour  faire  condamner 
le  séducteur  à  épouser  la  fille  ou  à  payer  la  pension  de  son  enfant  jusqu'à  la  dou- 
zième année  :  un  refus  était  puni  d'un  long  emprisonnement.  L'exercice  de  ce 
droit  donna  naissance  à  des  fraudes  considérables.  Aujourd'hui,  depuis  1834,  ce 
sont  les  paroisses  et  non  les  filles  qui  mettent  le  père  en  cause  pour  en  obtenir  la 
pension  destinée  à  l'entretien  de  l'enfant.  La  déclaration  et  le  serment  de  la  mère 
ne  sont  plus  considérés  comme  des  preuves  suffisantes.  Un  tel  usage  s'introdui- 
rait-il heureusement  dans  les  mœurs  françaises?  Des  hommes  graves,  qui  appar- 
tiennent à  l'administration,  ne  seraient  pas  éloignés  d'admettre  la  recherche  de 
la  paternité,  non  toutefois  pour  imposer  le  mariage,  en  tout  état  de  cause,  comme 
peine  de  la  séduction  (au  moyen  âge,  il  fallait  choisir  entre  épouser  la  femme  ou 
la  potence),  mais  pour  encourager  les  unions  légitimes,  qui  sont  la  plus  forte  ga- 
rantie contre  l'abandon  des  nouveau-nés.  C'est  ici  que  les  sociétés  maternelles 
interviendraient  encore  avec  succès;  leur  influence  toute  de  persuasion  et  de  dou- 
ceur enlèverait  à  la  recherche  de  la  paternité  ce  qu'une  telle  enquête  a  toujours 
d'odieux  et  de  blessant  entre  les  mains  de  la  justice. 

Les  armes  de  la  prévoyance  pourront  sembler  insuffisantes  en  présence  des 
causes  si  nombreuses  qui  invitent  les  mères  au  délaissement.  Pas  une  de  ces  causes, 
la  misère,  la  honte,  la  séduction,  n'échapperait  cependant  tout  à  fait  aux  moyens 
que  nous  venons  d'indiquer.  Le  temps  ferait  le  reste.  Si  les  enfants  trouvés  n'a- 
vaient pas  disparu  entièrement  sous  l'action  de  ces  moyens  pratiqués  avec  une 
persévérance  intelligente,  leur  nombre  aurait  du  moins  beaucoup  diminué.  Il  serait 
temps  alors  de  porter  la  main  sur  les  hospices.  Nous  arrivons,  on  le  voit,  au  même 
but  que  l'administration  se  propose  d'atteindre  par  la  fermeture  des  tours;  seule- 
ment nous  y  arrivons  après  avoir  tari  la  source  des  expositions  d'enfants.  Cette 


LES    ENFANTS    TROUVÉS.  659 

voie  nous  semble  la  seule  raisonnable,  la  seule  possible.  Si  la  solution  n'est  pas  là, 
elle  n'est  nulle  part.  La  clôture  des  tours  et  des  hospices,  non  comme  mesure  im- 
médiate et  préalable,  mais  comme  objet  d'efforts  constants,  comme  mesure  pré- 
parée, tel  est  le  terme  vers  lequel  doivent  tendre  les  vues  de  l'administration. 
Tous  les  moralistes  ont  entendu  sortir  des  sociétés  anciennes  et  modernes  une 
grande  vois  qui  se  lamentait,  la  voix  de  la  mère  pleurant  le  fruit  de  ses  entrailles, 
que  le  sentiment  de  l'honneur  ou  une  nécessité  cruelle  lui  avait  ravi.  Tous  ont  ren- 
contré sur  le  chemin  Rachel  abandonnée  et  refusant  toute  consolation,  parce  que 
ses  enfants  n'étaient  plus  pour  elle.  Quitte  tes  vêtements  de  deuil,  ô  femme  incon- 
solée! relève  ta  tète  abattue,  ô  mère!  tes  enfants  sont  retrouvés.  Un  système  de 
charité  plus  large  que  celui  des  tours  peut  te  les  rendre. 

Le  chiffre  total  des  malheureux  qui  vivent  au  milieu  de  nous  privés  d'état  civil 
et  de  famille  dépasse  un  million.  L'antiquité  ne  voyait  de  motif  d'intérêt  au  théâtre 
et  ailleurs,  que  dans  l'existence  de  ces  acteurs  mystérieux  sur  la  scène  du  monde. 
On  ne  comprenait  alors  que  la  poésie  de  la  fatalité.  Aujourd'hui  la  poésie  de  la 
charité,  la  poésie  de  la  famille  surtout,  est  destinée  à  remplacer  la  source  désor- 
mais tarie  où  puisait  la  muse  antique.  Les  naissances  occultes  doivent  rentrer  dans 
la  règle  des  naissances  ordinaires.  L'opinion  publique,  tout  en  conservant  l'amour 
du  devoir  et  le  respect  du  bien,  pardonnera  la  faute  de  la  fille  à  la  tendresse  de  la 
mère.  Il  faut  surtout  qu'elle  lève  l'anathème  jeté  sur  la  tête  de  l'enfant,  car  nul 
ne  peut  être  coupable  d'une  faute  qu'il  n'a  pas  commise.  Le  péché  originel  s'en  va 
de  no»  croyances  ;  qu'il  s'efface  aussi  de  nos  mœurs!  Les  progrès  du  christianisme 
et  de  la  philosophie  ont  rendu  l'existence  matérielle  de  l'homme  sacrée  jusque 
dans  le  sein  de  la  femme;  ils  doivent  assurer  maintenant  son  existence  morale  et 
civile.  De  quelque  part  qu'il  nous  vienne,  tout  enfant  qui  naît,  aux  yeux  de  l'état, 
c'est  un  citoyen  ;  aux  yeux  de  l'économie  politique,  c'est  un  travailleur  ;  aux  yeux 
de  la  religion,  c'est  un  frère. 

Alphonse  Esqujros. 


LA 


BIBLIOTHÈQUE  ROYALE 


ET 


LES  BIBLIOTHÈQUES  PUBLIQUES. 


i. 


L'organisation,  le  service  des  bibliothèques  publiques,  ont  été,  depuis  quinze  ans, 
le  sujet  de  nombreuses  études;  le  plus  important  de  ces  dépôts,  la  Bibliothèque 
royale,  a  soulevé  à  diverses  reprises,  dans  la  presse,  a  la  tribune,  de  vives  polémi- 
ques. Plusieurs  réformes  ont  été  tentées;  il  a  paru  des  ordonnances  royales,  des 
circulaires  ministérielles;  les  chambres  ont  voté  des  crédits  considérables,  et  au- 
jourd'hui cette  question,  que  réveillent  chaque  année  les  débats  sur  le  budget,  est 
tombée  dans  le  domaine  de  la  discussion  publique. 

Il  faut  le  reconnaître,  ce  n'est  pas  la  première  fois  qu'on  se  préoccupe  vivement 
en  France  de  la  conservation  des  livres.  En  parcourant  les  décrels  par  lesquels  la 
convention  ordonna  de  rassembler  les  volumes  épars  dans  les  couvents,  les  châ- 
teaux et  les  palais,  on  est  frappé  de  la  grandeur  des  vues  qui  dirigeaient  cette  as- 
semblée au  moment  où  elle  constituait,  en  quelque  sorte,  les  domaines  intellectuels 
de  la  nation,  et  rendait  accessibles  pour  tous  des  trésors  qui,  jusque-là,  étaient 
restés  le  monopole  du  petit  nombre.  La  guerre  et  la  terreur  devaient,  malheureu- 
sement, paralyser  ces  desseins  dès  le  principe,  et  le  gouvernement  révolutionnaire 
eut  bientôt  oublié  les  livres.  Les  conquêtes  de  l'empire,  les  défiances  de  la  restau- 
ration, leur  furent  peu  favorables;  mais,  dans  ces  dernières  années,  la  curiosité, 
ou  pourrait  dire  la  pitié  qui  s'attache  à  tous  les  débris,  s'est  de  nouveau  tournée 
vers  les  catacombes  où  reposent  les  frêles  monuments  de  l'intelligence  humaine. 


LES     BIBLIOTHÈQUES    PUBLIQUES.  641 

L'intérêt  qu'ils  inspirent  s'accroît  en  raison  directe  de  la  diffusion  des  lumières,  de 
la  production  toujours  croissante  des  livres  contemporains,  de  la  destruction  lente 
et  sourde  des  vieux  livres.  On  comprend  mieux  de  jour  en  jour  l'influence  qu'exer- 
cent les  bibliothèques  sur  le  progrès  des  sciences  et  des  lettres.  Aussi  a-t-on  beau- 
coup fait  depuis  quelque  temps  pour  améliorer  le  service  de  ces  grands  dépôts, 
mais  il  reste  encore  beaucoup  à  faire,  et  c'est  ce  que  nous  espérons  prouver  sans 
sortir  de  l'enceinte  de  la  Bibliothèque  royale.  Nous  n'oublierons  jamais  que  sous 
la  question  administrative  se  cache  ici  une  question  littéraire,  et  qu'on  ne  peut 
bien  résoudre  l'une  et  l'autre  qu'a  la  condition  de  ne  les  point  séparer. 

Un  érudit  du  xvie  siècle,  en  traitant  ce  sujet,  eût  commencé,  sans  aucun  doute, 
par  disserter  sur  le  roi  Cadmus,  l'invention  de  l'écriture  et  l'alphabet  phénicien  ; 
je  ne  suis  point  savant  more  majorum,  et  j'ai  l'ambition  d'être  moins  diffus.  J'en- 
trerai donc  brusquement  en  matière,  en  réservant  toutefois  quelques  prolégomènes 
pour  les  bibliothèques  et  les  bibliophiles  des  vieux  temps;  nous  allons  descendre 
dans  des  nécropoles,  et  l'on  peut,  sans  digression,  donner  un  souvenir  aux  morts, 
a  des  morts  glorieux  qui  sont  les  contemporains  de  tous  les  âges.  Leurs  noms,  qui 
se  lisaient,  il  y  a  vingt  siècles,  sur  les  papyrus  des  villas  romaines,  se  lisent  encore 
aujourd'hui  sur  les  in-octavo  de  la  rue  Richelieu.  Ce  n'est  pas  nous  écarter  du 
sujet  que  de  passer  par  Athènes  et  par  Rome  avant  d'arriver  à  Paris. 

En  suivant  l'ordre  chronologique,  la  première  place  parmi  les  bibliophiles  de 
l'antiquité,  d'après  Diodore  de  Sicile,  appartient  au  roi  Osymandias,  qui  avait  bâti 
dans  son  palais  de  Thèbes  une  vaste  bibliothèque,  à  l'entrée  de  laquelle  il  avait 
placé  cette  devise  philosophique  :  Pharmacie  de  l'ame.  Diodore  en  donne  la  descrip- 
tion ;  mais  un  Français  mieux  renseigné  sur  l'Egypte  que  les  savants  de  la  Grèce 
antique,  Ghampollion,  a  restitué  ce  monument  à  son  véritable  fondateur,  Rhamsès 
Sésostris,  et,  par  un  de  ces  bonheurs  qui  suffiraient  seuls  à  la  gloire  d'un  archéo- 
logue, il  en  a  retrouvé  les  vestiges  au  milieu  des  ruines  de  la  ville  des  rois,  vestiges 
reconnaissables  encore  à  leurs  bas-reliefs  symboliques,  qui  offrent  d'un  côté  le  dieu 
des  sciences  et  des  arts,  Thôth,  à  la  tête  d'ibis,  et,  de  l'autre,  sa  compagne  insépara- 
ble, la  déesse  Saf,  qu'une  légende  hiéroglyphique  décore  du  titre  de  dame  des  lettres, 
présidente  de  la  salle  des  livres.  On  cite  encore  avec  honneur,  sur  la  vieille  terre 
des  Pharaons,  Ptoléméc-Soter,  et,  parmi  les  monarques  de  l'Orient,  Eumène,  roi 
de  Pergame.  La  Grèce  eut  aussi  ses  bibliophiles  (1),  Euripide,  Aristote,  et  surtout 
Pisistrate,  qui  ouvrit  sa  bibliothèque  au  public  athénien.  Quant  aux  Romains,  ils 
ne  prirent  que  fort  tard  le  goût  des  livres.  Occupés  de  la  conquête  du  monde,  ils 
ne  comptaient  pas  les  volumes  des  vaincus  parmi  les  dépouilles  opimes  :  il  leur 
fallait  avant  tout  ce  qu'il  faut  aux  peuples  jeunes  et  forts,  du  fer  et  du  blé;  mais, 
quand  le  monde  fut  soumis,  le  nombre  des  liseurs  s'accrut  rapidement.  Cieéron,  qui 
était  arrivé  à  la  fortune  et  au  cumul  par  la  philosophie,  avait  formé  de  riches  col- 
lections dans  chacune  de  ses  quatorze  maisons  de  campagne.  Lucullus,  toujours 
friand,  rassemblait  des  raretés.  César  songeait  à  doter  Rome  d'une  bibliothèque,  et 
ce  projet  fut  réalisé  par  Auguste,  qui  fil  construire,  avec  les  dépouilles  des  Dal- 
mates,  un  monument  entouré  de  portiques,  et  consacré  par  Octavie  à  son  fils 
Marcellus.  Au  déclin  de  l'empire,  les  livres  se  multiplièrent  (c'est  un   symptôme 

(1)  Voir,  sur  les  bibliothèques  anciennes,  Petit-Radel,  Recherches  sur  les  bibliothèques 
anciennes,  etc.,  1818;  II.  Géraud,  Essai  sur  les  livres  dans  l'antiquité,  1840;  L.  Lalaune, 
Curiosités  bibliographiques,  1845. 


642  LES    BIBLIOTHÈQUES    PUBLIQUES. 

alarmant  dans  les  décadences)  en  même  temps  que  la  littérature  devenait  un  mé- 
tier. La  plupart  des  petites  villes  de  l'Italie  eurent  alors  des  bibliothèques  dotées 
par  les  habitants  notables;  Pline-le-Jeune,  entre  autres,  donna  cent  mille  sesterces 
au  municipe  de  Côme,  pour  fonder  une  collection  publique,  et,  quoique  l'histoire 
ne  le  dise  pas,  on  peut  croire  qu'il  compléta  ce  présent  magnifique  par  quelques 
exemplaires  de  ses  opuscules. 

Quand  le  christianisme  se  fut  propagé  dans  l'empire,  une  ère  nouvelle  commença 
pour  les  livres.  Dans  le  monde  antique,  c'était  un  meuble  pour  l'esprit  ;  dans  le 
monde  chrétien,  ce  fut  un  instrument  de  salut  ou  de  damnation.  Les  uns  y  cher- 
chèrent la  parole  de  Satan ,  les  autres  l'écho  muet  de  la  parole  divine.  On  ras- 
sembla les  textes  sacrés ,  les  écrits  des  pères,  pour  trouver  la  voie  qui  mène  au 
ciel  ;  on  les  propagea  comme  une  aumône  spirituelle,  et,  au  ve  siècle,  saint  Isidore 
de  Péluse,  comparant  aux  accapareurs  de  blé  ceux  qui  refusaient  de  prêter  les  ou- 
vrages des  auteurs  chrétiens,  les  déclarait  maudits.  Les  évêques  formèrent  des  collec- 
tions dont  ils  dotèrent  les  églises  ;  les  fondateurs  des  ordres  religieux,  psychologues 
habiles  qui  connaissaient  l'homme  et  Satan ,  imposèrent  aux  moines  les  travaux 
du  copiste  pour  engourdir  par  l'étude  les  instincts  toujours  prêts  à  se  révolter,  et 
les  moines  s'occupèrent  à  copier  sans  choisir,  très-souvent  sans  comprendre  : 
dignes  gens  qui  prenaient  Aristote  pour  un  diacre  et  Virgile  pour  un  sorcier; 
mais  ce  travail  de  tous  les  jours,  ce  travail  puissant  de  la  solitude  qui  ne  s'inter- 
rompait jamais,  ne  laissa  pas  que  d'enfanter  des  volumes ,  et  les  cloîtres  ,  en  fait 
de  livres,  furent  longtemps  plus  riches  que  les  palais. 

Charlemagne  avait  formé  pour  son  usage  deux  bibliothèques,  l'une  à  l'île  Barbe, 
l'autre  à  Aix-la-Chapelle.  Toutes  deux  périrent  avec  lui ,  comme  l'empire  qu'il 
avait  fondé ,  et  il  faut  attendre  jusqu'à  Louis  IX  pour  retrouver  quelques  traces 
d'une  collection  royale.  Sous  Charles  V,  la  librairie  du  Louvre,  dont  Gilles  Mallet 
nous  a  laissé  l'inventaire,  comptait  neuf  cent  dix  volumes.  Louis  XI,  Charles  VIII, 
Louis  XII,  la  portèrent  successivement  à  dix-huit  cent  quatre-vingt-dix  volumes. 
Jusqu'au  règne  de  Henri  IV,  ce  ne  fut  pour  ainsi  dire  qn'un  cabinet  de  lecture  à 
l'usage  des  rois  ;  mais  Henri,  plus  généreux,  permit  aux  savants,  sans  s'inquiéter 
de  leurs  blasons,  de  consulter  ses  livres,  et,  pour  en  populariser  l'usage,  il  les  fit 
transporter,  en  1595,  dans  le  collège  de  Clermont,  et  plus  tard  dans  le  couvent 
des  Cordeliers.  En  16^2,  ils  sont  transférés  rue  de  La  Harpe,  et  Richelieu,  qui  les 
protège,  en  augmente  rapidement  le  chiffre,  qui  s'élève  à  6,088  pour  les  manu- 
scrits, 10,618  pour  les  imprimés.  Colbert  et  Louvois  ne  sont  pas  moins  empressés 
que  le  cardinal-ministre.  En  1682,  Mabillon  reçoit  la  mission  de  parcourir  l'Italie, 
et  jamais  mission  scientifique  ne  valut  plus  d'honneur  au  ministre  qui  en  conçut 
l'idée,  au  savant  qui  la  remplit.  En  même  temps  que  les  seigneurs  italiens  en- 
voyaient au  pieux  bénédictin  des  bouquets  par  leurs  pages,  les  érudits  des  monas- 
tères, les  gardiens  des  bibliothèques,  lui  adressaient  des  volumes,  des  copies,  des 
indications,  et,  par  le  seul  ascendant  de  la  science  et  de  la  vertu,  un  pauvre  moine 
au  déclin  de  l'âge  rapporta  de  ses  voyages  pacifiques  plus  de  trésors  que  des 
armées  victorieuses. 

Vers  la  même  époque,  l'orientaliste  Petit  de  la  Croix  fut  chargé  d'acheter  en 
Afrique  douze  cents  peaux  de  maroquin  pour  relier  les  livres  de  la  Bibliothèque 
du  roi ,  et  Louis  XIV,  qui  avait  pour  habitude  de  faire  payer  leurs  défaites  à  ses 
ennemis,  Louis  XIV,  dans  ses  guerres  avec  les  puissances  barbaresques,  imposa 
aux  vaincus,  parmi  les  conditions  de  la  paix,  la  fourniture  d'un  certain  nombre  de 


LES    BIBLIOTHÈQUES    PUBLIQUES.  645 

ces  mêmes  peaux,  qui  se  voient  encore  aujourd'hui  sur  les  volumes  de  la  rue  de 
Richelieu.  —  Dans  les  premières  années  du  xvme  siècle,  le  dépôt  s'accrut  si  rapi- 
dement par  les  dons  des  missionnaires,  les  envois  de  la  compagnie  des  Indes, 
l'adjonction  des  cabinets  de  Gaignières  et  de  d'Hozier,  qu'il  fallut  chercher  un 
nouveau  local.  On  le  transféra,  en  1724,  dans  les  bâtiments  actuels.  En  4  757,  il 
fut  enfin  rendu  public,  et,  sous  le  règne  de  Louis  XVI,  on  y  comptait  152,868  vo- 
lumes imprimés. 

Malgré  les  nombreux  abus  qu'elle  tolérait,  qu'elle  encourageait  même,  l'an- 
cienne monarchie  avait  du  bon  quelquefois,  surtout  en  ce  qui  touche  les  lettres, 
et  l'on  ne  saurait  donner  trop  d'éloges  à  nos  rois  pour  l'attention  sévère  qu'ils 
apportaient  dans  le  choix  des  hommes  chargés  de  veiller  à  la  conservation  des 
bibliothèques.  On  ne  regardait  pas  alors  l'ordonnance  qui  conférait  les  fonctions 
comme  une  sorte  de  sacrement  qui  conférait  en  même  temps  la  science,  et  les 
bibliothécaires  du  passé  nous  ont  légué  de  beaux  exemples,  que  par  malheur  on 
ne  suit  guère.  Ainsi,  chaque  fois  qu'on  imprimait  un  ouvrage  nouveau  de  quelque 
importance,  les  frères  Dupuis  envoyaient  à  l'imprimeur  du  grand  papier,  fabriqué 
à  leurs  frais,  afin  d'avoir  un  exemplaire  de  choix  dont  ils  faisaient  hommage  au 
dépôt  confié  à  leur  garde.  M.  Clément  n'était  pas  moins  dévoué,  et,  s'il  eut  le 
malheur  de  pécher  par  excès  de  confiance,  de  laisser  voler,  en  1706,  une  dizaine 
de  manuscrits  précieux  et  quatorze  feuillets  de  la  Bible  de  Charles-le-Chauve,  ses 
regrets  furent  si  profonds  ,  qu'au  lieu  de  l'accuser  on  le  plaignit,  car  le  chagrin, 
dit  un  de  ses  biographes,  altéra  sa  santé,  et  il  traîna  toujours  depuis  une  vie  lan- 
guissante. Instruits  par  l'exemple  de  M.  Clément.  M.  de  Boze  et  l'abbé  Barthélémy 
exagérèrent  les  précautions,  «  Je  n'ai  jamais,  disait  ce  dernier,  montré  le  cabinet 
qu'avec  une  sorte  de  frayeur.  »  Cette  frayeur  était  même  si  grande,  que,  dans  un 
voyage  qu'il  fit  en  Italie,  l'auteur  du  Jeune  Anacharsis  emporta  la  clef  des  collec- 
tions, qui  restèrent  deux  ans  fermées.   Sans  doute,  cette  défiance  avait  de  graves 
inconvénients,  mais  du  moins,  comme  compensation,  l'aménagement  intérieur 
était  admirable,  et  les  visiteurs  disaient  avec  un  bibliophile  du  xvme  siècle  :  «  On 
ne  peut  rien  ajouter  au  bel  ordre  et  à  la  distribution  de  ce  bel  établissement.  » 
Aujourd'hui  trouve-t-on  encore  ce  bel  ordre  qu'on  admirait  autrefois? 


II. 


La  Bibliothèque  du  roi,  on  le  sait,  est  divisée  en  quatre  grandes  sections  : 
imprimés,  —  manuscrits,  —  estampes,  cartes  et  plans,  —  médailles.  Nous  allons, 
dans  notre  exploration,  suivre  pour  ainsi  dire  l'ordre  chronologique.  Nous  visite- 
rons d'abord  les  médailles,  qui  nous  reportent  aux  origines  de  l'histoire;  nous 
irons  chercher  ensuite  le  moyen  âge  aux  manuscrits,  pour  passer  de  lu  à  la  partie 
vraiment  encyclopédique,  aux  imprimés,  où  viennent  se  confondre  l'antiquité, 
le  moyen  âge  et  la  société  moderne. 

C'est  à  François  Ier  qu'on  doit,  chez  nous,  la  formation  de  la  plus  ancienne 
collection  de  médailles.  Cette  collection,  commencée  au  garde-meuble  de  la  cou- 
ronne, se  composait  primitivement  d'une  vingtaine  de  pièces  d'or,  d'une  centaine 
de  pièces  d'argent,  et,  tout  en  laissant  an  père  des  lettres  la  gloire  de  l'initiative, 
on  peut  croire  que  ce  fut  la  pour  lui  une  fantaisie  de  luxe  plutôt  qu'une  affaire 


644  LES    BIBLIOTHÈQUES    PUBLXQC7ES. 

de  science,  car  il  lit  incruster  ses  médailles  .<ur  des  assiettes  et  sur  des  plats,  de 
telle  sorte  que,  dans  ce  grand  siècle  de  la  renaissance,  la  numismatique  au  ber- 
ceau ne  fut  qu'un  appendice  de  la  vaisselle  royale.  Henri  II  ajouta  à  la  collection 
de  son  père  quelques  monnaies  antiques  recueillies  par  Catherine  de  Médicis; 
Charles  IX  et  Henri  IV  s'occupèrent  également  de  réunir  de  nouvelles  richesses, 
mais  le  cabinet  ne  commença  à  prendre  une  véritable  importance  que  sous 
Louis  XIV.  A  cette  date,  il  s'augmenta  rapidement  par  des  achats,  des  legs,  des 
voyages.  Parmi  les  explorateurs  qui  contribuèrent  le  plus  à  l'enrichir,  on  cite 
Pellerin,  l'homme  le  plus  heureux  de  son  siècle  en  trouvailles  numismatiqties,  et 
Vaillant,  qui  poussa  le  dévouement  jusqu'à  risquer  sa  vie  en  avalant,  pour  les 
sauver  des  Algériens,  les  plus  précieuses  des  pièces  qu'il  avait  rassemblées  dans 
ses  explorations.  La  science  n'y  perdit  rien,  mais  le  numismate  faillit  en  mourir. 
La  révolution ,  par  les  dépouilles  des  maisons  religieuses,  l'empire,  par  ses 
conquêtes,  ajoutèrent  d'importants  trésors  à  ceux  que  la  vieille  monarchie  avait 
rassemblés  à  grands  frais;  mais,  en  181b,  la  défaite  nous  enleva  ce  que  la  victoire 
nous  avait  donné,  et  deux  fois  en  moins  de  cinquante  ans,  le  26  pluviôse  an  xn 
et  le  5  novembre  1831,  des  voleurs  pénétrèrent  dans  le  cabinet  des  médailles,  et 
signalèrent  leur  présence  par  des  soustractions  déplorables.  Quoi  qu'il  en  soit,  la 
collection  est  encore,  dans  son  ensemble,  la  plus  riche  de  l'Europe,  car  elle  se 
compose  de  cent  quarante  mille  pièces  environ,  quatre-vingt  mille  pour  l'anti- 
quité, soixante  mille  pour  les  temps  modernes.  Sous  le  rapport  de  l'ordre  scienti- 
fique, de  la  surveillance  et  des  soins,  les  plus  exigeants  trouveraient  difficilement 
quelque  chose  à  reprendre;  mais  il  est  une  mesure  que  depuis  longtemps  des 
hommes  spéciaux  réclament  de  tous  leurs  vœux  :  nous  voulons  parler  de  l'adjonc- 
tion au  dépôt  de  la  Bibliothèque  du  musée  monétaire  formé  par  M.  de  Sussy  à 
l'hôtel  des  Monnaies.  Dans  chacun  des  deux  musées,  on  trouve  des  séries  incom- 
plètes; cette  adjonction  comblerait  les  lacunes,  et  elle  épargnerait  dans  les  achats 
plus  d'une  dépense  inutile.  Il  y  aurait  aussi  profit  pour  le  public,  car  le  musée 
de  la  Monnaie  est  à  peu  près  inaccessible,  et,  sous  le  rapport  de  la  direction 
scientifique,  on  y  trouverait,  comme  on  eût  dit  au  xvie  siècle,  bien  des  choses  à 
rappoincter. 

Pour  les  visiteurs  qui  n'ont  d'autre  mobile  que  la  curiosité,  et  qui  se  conten- 
tent d'admirer  les  belles  choses,  les  antiques  l'emportent  sur  les  médailles;  le 
cabinet  contient  même  plus  que  sa  désignation  ne  semblerait  promettre.  Comme 
l'antiquité,  le  moyen  âge  et  la  renaissance  y  sont  représentés  par  des  chefs-d'œuvre 
également  précieux,  également  bien  choisis;  car  ce  n'est  pas  seulement  le  vernis 
de  l'âge,  mais  le  cachet  de  l'art  qu'on  exige  des  objets  admis,  et  il  serait  à  désirer 
qu'on  rencontrât  cette  discrétion,  cette  consigne  sévère,  à  la  porte  de  tous  les 
musées.  Une  somme  de  30,000  francs  est  affectée  chaque  année  aux  acquisitions, 
mais  cette  somme  paraît  insuffisante  à  quelques  amateurs  passionnés  qui  pré- 
tendent que  les  Anglais,  nos  rivaux  en  toutes  choses,  nous  enlèvent,  en  vertu  du 
droit  d'enchère,  nos  raretés  les  plus  précieuses,  et,  pour  soutenir  la  lutte,  on 
demande,  comme  toujours,  une  augmentation  sur  les  crédits.  On  dit  encore  que, 
si  les  dons  sont  de  jour  en  jour  plus  rares,  c'est  qu'on  ne  fait  peut-être  point,  pour 
encourager  les  donateurs,  ce  qu'il  conviendrait  de  faire,  et  qu'on  est  à  leur  égard 
indifférent,  quelquefois  même  ingrat.  Enfin  on  demande  pour  les  médailles  antiques 
qu'il  soit  publié  un  supplément  au  catalogue  de  Mionnet,  et  un  inventaire  des 
objets  d'art  grecs,  romains,  du  moyen  âge  ou  de  la  renaissance,  attendu  que  la 


LES    BIBLIOTHÈQUES    PUBLIQUES.  648 

description  donnée  par  M.  Dumersan  laisse  à  désirer  sous  plus  d'un  rapport.  On 
ajoute  qu'il  est  fort  difficile  d'obtenir  communication  des  acquisitions  nouvelles, 
et  que  le  public,  pour  en  prendre  connaissance,  est  généralement  obligé  d'attendre 
que  les  érudits  de  l'Institut  aient  fait  leur  mémoire.  Quelques  personnes  verraient 
donc  avec  plaisir  qu'on  publiât  chaque  année  un  état  de  situation.  A  part  l'aug- 
mentation des  crédits  ,  ces  observations  paraissent  fort  plausibles  aux  gens  bien 
informés. 

Nous  ne  nous  arrêterons  point  à  décrire  le  département  des  manuscrits  :  un 
volume  suffirait  à  peine  pour  raconter  avec  quelque  détail  la  formation  de  cette 
collection  inestimable  à  laquelle  chaque  peuple  et  chaque  siècle  ont  fourni  leur 
contingent,  et  qui  compte  aujourd'hui  quatre-vingt  mille  volumes  environ,  et  plus 
d'un  million  deux  cent  mille  pièces  détachées.  A  côté  des  documents  scientifiques 
et  littéraires,  à  côté  des  manuscrits  de  l'Inde  et  du  Japon,  on  trouve  d'immenses 
encyclopédies  historiques  qui  effraient  et  découragent  par  leur  abondance  même, 
et  qui  nous  montrent  combien  est  ridicule  et  vain  le  mépris  qu'on  affiche  trop 
souvent  de  notre  temps  pour  l'érudition  du  passé,  combien  était  forte  et  patiente, 
auprès  de  notre  science  égoïste  et  hâtive,  la  science  désintéressée  de  ces  hommes 
qui  dépensaient  leur  vie  entière  à  former  des  recueils  dont  nous  avons  peine  à 
dresser  l'inventaire.  Il  y  a  là  de  véritables  reliques,  des  reliques  plus  orthodoxes 
que  ce  cœur  apocryphe  de  saint  Louis  qui  a  soulevé,  entre  nos  savants,  une  de  ces 
guerres  pacifiques  comme  il  en  éclata  un  jour  entre  les  barnabites  et  les  carmes 
pour  l'authenticité  d'une  goutte  du  lait  de  la  Vierge.  On  remarque  ici  les  auto- 
graphes des  hommes  immortels  dont  la  France  s'honore,  là  des  volumes  illustrés 
par  leur  origine,  sanctifiés  par  leur  âge  ou  les  mains  qui  les  ont  feuilletés,  les 
livres  de  prières  de  Charles-le-Chauve,  de  saint  Louis  ,  de  Marie  Sluart.  Enfin. 
sur  le  vélin  des  missels,  des  chroniques,  s'étale  un  immense  musée  de  miniatures 
où  les  enlumineurs  ont  prodigué  avec  l'or  toutes  les  fantaisies  de  leur  pinceau, 
un  musée  qui  donne  souvent ,  dans  un  seul  in-quarto  ,  un  nombre  de  figures  égal 
à  celles  qui  se  voient  aux  verrières  les  plus  riches  de  nos  cathédrales  (I). 

Les  manuscrits  sout  partagés  en  trois  grandes  sections  :  1°  manuscrits  grecs  et 
latins,  2°  manuscrits  orientaux,  3°  manuscrits  français  et  en  langues  modernes. 
Les  volumes  forment  autant  de  séries  particulières  qu'il  y  a  de  langues  différentes, 
et  dans  ces  séries  même  on  retrouve  souvent  de  nouvelles  subdivisions  qui  pour 
la  plupart  ne  reposent  point  sur  un  ordre  logique,  mais  qui  sont  uniquement  mo- 
tivées par  les  dates  successives  de  leur  adjonction.  La  partie  antérieure  à  la  se- 
conde moitié  du  xvme  siècle  est  désignée  sous  le  titre  d'ancien  fonds;  les  collec- 
tions acquises  depuis  cette  époque  forment  ce  qu'on  appelle  les  suppléments,  et 
dans  les  suppléments  ainsi  que  dans  V ancien  fonds  sont  intercalées  des  collections 
particulières  qui  portent  le  nom,  soit  de  leur  premier  possesseur,  soit  des  maisons 
monastiques  dont  elles  proviennent. 

Les  dispositions  adoptées  jusqu'à  ce  jour  dans  le  rangement  des  manuscrits  et 
ces  classifications  fragmentaires  et  morcelées  ont  été  l'objet  de  quelques  critiques. 
On  a  dit  qu'au  lieu  d'une  seule  et  même  collection,  on  avait  vingt  collections  dif- 
férentes au  milieu  desquelles  il  était  impossible  de  se  retrouver,  et  en  conséquence 

(l)UEmblcmata  biblica  renferme  9,840  figures;  la  Bible  n°  68-29  de  l'ancien  fonds  con- 
tient 5,016  petits  tableaux,  où  sont  représentés  15,080  personnages,  c'est-à-dire  plus  du 
double  de  figures  qu'il  n'en  existe  sur  les  vitraux  de  Chartres  et  de  Bourges. 


646  LES     BIBLIOTHEQUES    PUBLIQUES. 

on  a  demandé  que  les  anciens  fonds,  les  suppléments,  les  collections  particulières, 
fussent  réunis  dans  un  ensemble  méthodique;  mais  le  classement  par  ordre  de 
matières,  qu'il  est  si  désirable  d'obtenir  pour  le  département  des  imprimés,  nous 
paraît  avoir  ici  plus  d'un  inconvénient,  car  on  ne  peut,  sous  aucun  rapport,  assi- 
miler le  service  des  manuscrits  à  celui  des  livres.  En  effet,  aux  manuscrits  le 
personnel  est  nombreux,  le  public  restreint.  Les  conservateurs  et  les  employés 
ont  tous  une  spécialité  distincte,  la  diversité  des  idiomes  ayant  de  tout  temps  fait 
la  diversité  des  emplois.  Ils  connaissent,  par  une  longue  pratique  et  leurs  travaux 
personnels,  tous  les  détails  des  collections  confiées  à  leur  garde,  et  la  communi- 
cation, la  remise  en  place  des  ouvrages,  n'offrent  aucune  difficulté.  Les  volumes 
dont  se  compose  l'ancien  fonds  ont  acquis  dans  l'usage,  par  les  citations  et  les 
renvois,  une  sorte  de  personnalité  qu'on  ne  pourrait  détruire  sans  de  graves  incon- 
vénients, et  de  grandes  difficultés  pour  les  vérifications  et  les  recherches.  Afin  de 
répondre  à  tous  les  besoins  du  service,  il  suffit,  nous  le  pensons,  de  terminer  les 
inventaires  particuliers  des  divers  fonds,  et  les  dépouillements,  très-avancés  déjà, 
des  collections  distinctes,  non  pas  en  s'en  tenant,  comme  on  l'a  fait  trop  souvent 
jusqu'ici,  à  une  indication  concise  jusqu'à  devenir  inintelligible,  mais  en  distin- 
guant, autant  que  possible,  les  pièces  inédites  de  celles  qui  ont  été  imprimées, 
en  signalant  les  variantes  les  plus  notables  des  divers  exemplaires,  en  coordon- 
nant par  des  renvois  les  documents  de  même  nature  qui  existent  dans  les  autres 
dépôts  de  Paris,  et  même  de  la  province.  On  ajouterait  ensuite  aux  inventaires  des 
index  onomastiques,  géographiques,  philologiques;  on  dresserait  pour  les  ma- 
nuscrits à  vignettes  des  catalogues  descriptifs,  et  l'on  réaliserait  ainsi  l'une  des 
œuvres  les  plus  utiles  que  puissent  réclamer  les  véritables  intérêts  de  la  science. 

Un  travail  de  ce  genre  ne  peut,  il  est  vrai,  s'accomplir  que  lentement,  et  tout 
ce  qu'il  faut  demander  aujourd'hui,  c'est  que  l'on  continue  d'imprimer  le  cata- 
logue commencé  par  Capperonnier,  en  publiant  d'abord  le  catalogue  des  manuscrits 
français  de  l'ancien  fonds,  puis  les  catalogues  partiels  des  fonds  nouveaux  qui 
sont  terminés;  car  ce  n'est  que  par  la  publicité,  et  une  publicité  sans  limites,  que 
le  dépôt  des  manuscrits  peut  répondre  au  but  de  son  institution.  Cette  publicité, 
on  la  doit  à  la  mémoire  des  savants  qui  ont  consacré  leur  vie  et  leur  fortune  à 
former  tant  de  collections  précieuses,  et  que  l'avidité  des  plagiaires,  qui  vivent, 
comme  les  chacals,  de  la  substance  des  morts,  dépouille  impunément  de  la  gloire 
qu'ils  méritent;  on  la  doit  aux  villes  qui,  dans  ces  dernières  années,  ont  fait  tant 
de  sacrifices  pour  la  conservation  de  leurs  archives,  et  qui  très-souvent  ignorent 
que  les  documents  qu'elles  regrettent  existent  parfaitement  intacts  au  dépôt  de  la 
rue  Richelieu. 

En  ce  qui  touche  la  conservation  matérielle,  on  n'a  rien  négligé  dans  ces  der- 
nières années.  Un  grand  nombre  de  feuilles  volantes  ont  été  fixées  par  la  bro- 
chure; tous  les  volumes,  toutes  les  pièces  détachées  ont  reçu  l'estampille,  et  c'est 
une  précaution  sage,  car  il  y  a,  dans  plus  d'une  bibliothèque,  des  gens  qui,  à  dé- 
faut d'autres  titres,  se  sont  fait  un  nom  en  lacérant  des  feuillets,  en  emportant  des 
parchemins  et  des  volumes  ;  il  suffira  de  rappeler  la  perte  d'un  précieux  manuscrit 
de  l'ancien  fonds,  qui  conlenait  quelques  poésies  inédites  de  Dante,  et  l'appari- 
tion de  l'autographe  de  Molière  dans  une  vente  publique.  Le  manuscrit  ne  s'est 
jamais  retrouvé.  L'autographe,  par  une  sorte  de  hasard  providentiel,  a  été  heu- 
reusement réintégré  dans  le  dépôt  ;  on  a  déployé,  pour  faire  rentrer  ce  précieux 
document,  tout  le  zèle  imaginable,  mais  peut-être  n'a-t-on  point  cherché  suffisam- 


LES    BIBLIOTHÈQUES    PUBLIQUES.  647 

ment  à  savoir  comment  il  était  sorti.  Il  serait  bon  cependant  de  démentir,  par  un 
exemple  sévère,  cet  axiome  à  l'usage  de  certains  bibliophiles  :  Voler  un  livre,  ce 
n'est  pas  voler. 

Si  les  voleurs  sont  à  craindre ,  s'il  est  difficile,  malgré  la  surveillance  la  plus 
active,  de  prévenir  tous  les  méfaits,  les  emprunteurs  ne  sont  pas  moins  redoutables, 
et  la  faculté  du  prêt,  qui  nous  paraît  aux  imprimés  une  mesure  excellente,  si  on  la 
renferme  dans  certaines  limites,  nous  semble  déplorable  et  ruineuse  au  dépôt  des 
manuscrits.  Sans  doute,  la  générosité,  même  dans  les  choses  intellectuelles,  est 
une  rare  vertu,  et  on  doit  féliciter  les  conservateurs  de  la  libéralité  avec  laquelle 
ils  communiquent  aux  visiteurs  les  plus  obscurs  tous  les  trésors  du  dépôt;  on  doit 
les  féliciter  même  d'avoir  laissé  tomber  en  désuétude  certaine  ordonnance  qui 
défendait  de  prendre  des  copies,  à  moins  d'une  autorisation  particulière,  contre- 
signée du  ministre  de  l'instruction  publique  :  il  y  avait  là  monopole  et  privilège, 
comme  on  disait  au  moyen  âge.  Cependant  n'est-ce  pas  encore  un  privilège,  nous 
le  demandons,  que  cette  faculté,  tout  exceptionnelle,  que  l'on  accorde  à  de  rares 
élus,  d'emporter  des  manuscrits  dont  on  peut  réclamer  chaque  jour  la  communi- 
cation? Qu'un  livre  de  la  rue  Richelieu  soit  prêté,  on  le  retrouvera  à  l'Arsenal,  à 
la  Mazarine,  dans  la  bibliothèque  d'un  ami;  mais  où  trouver  le  manuscrit  qu'on 
cherche,  quand  il  est  unique  et  qu'il  est  sorti  pour  six  mois?  On  sait  d'ailleurs  la 
jalousie  des  savants  quand  il  s'agit  de  découvertes  ou  de  choses  inédites.  Tout  se 
pardonne,  excepté  les  rivalités  d'amour-propre  ;  et  si  par  hasard  on  est  prévenu 
d'une  concurrence,  si  la  curiosité  s'éveille  sur  le  sujet  dont  on  s'occupe  ou  dont 
on  a  l'intention  de  s'occuper,  vite  on  emprunte,  et  le  travail,  pour  le  rival  qu'on 
redoute,  devient  impossible  :  nous  en  savons  des  exemples. 

Les  manuscrits  une  fois  dehors,  Dieu  sait  quand  ils  rentrent,  malgré  les  lettres 
de  rappel;  Dieu  sait,  tandis  qu'ils  courent  le  monde,  à  quelles  épreuves  ils  sont 
soumis!  Tel  troubadour  est  resté  dix  ans  chez  un  amateur  de  sirventes;  tel  lé- 
giste qui,  depuis  le  xme  siècle,  cloîtré  comme  les  moines,  n'était  sorti  qu'une 
seule  fois,  en  93,  pour  passer  de  Saint-Germain  à  la  rue  de  Richelieu,  est  parti 
pour  la  Picardie  ou  le  Béarn  ;  tels  autographes,  et  nous  pourrions  les  citer,  livrés 
aux  mains  noircies  des  compositeurs,  ont  servi  à  l'impression  de  plusieurs  volumes, 
les  éditeurs  voulant  par  là  économiser  des  frais  de  copie.  Presque  toujours,  dans 
ces  pérégrinations  imprudentes,  le  manuscrit  se  dégrade;  il  peut  se  perdre,  et  s'il 
se  perd,  quelle  que  soit  d'ailleurs  la  probité,  la  solvabilité  de  l'emprunteur,  com- 
ment le  remplacer,  puisqu'il  est  unique?  Au  cabinet  des  antiques,  laisse-t-on 
sortir  les  médailles?  Au  Musée  du  Louvre,  laisse-t-on  sortir  les  tableaux? 

En  ce  qui  touche  les  acquisitions  nouvelles,  elles  nous  semblent,  relativement 
à  l'importance  du  dépôt,  beaucoup  trop  restreintes.  Ce  n'est  pas  que  l'emploi  des 
fonds  ne  soit  très-sagement  réglé,  car  on  n'achète  que  des  manuscrits  inédits  ou 
présentant  un  intérêt  véritable  soit  par  leur  âge,  soit  par  leurs  variantes,  ce  qui 
est  une  mesure  excellente,  et  les  prix  sont  vivement  débattus  avec  les  vendeurs; 
mais  ces  sortes  de  raretés  ont  presque  toujours  une  valeur  fictive  très-élevée  :  la 
concurrence  est  redoutable,  parce  qu'elle  part  d'amateurs  riches,  que  la  biblio- 
manie,  comme  toutes  les  passions,  rend  généreux.  On  paie  cher  pour  n'avoir  sou- 
vent qu'un  très-petit  nombre  d'ouvrages.  Il  y  aurait  donc  profit  à  chercher,  à  côté 
des  achats,  un  moyen,  moins  dispendieux  que  les  achats  même,  d'enrichir  le 
dépôt;  or,  nous  possédons,  dans  une  proportion  vraiment  surprenante,  des  docu- 
ments que  l'Europe  nous  envie;  offrons  aux  étrangers,  à  charge  d'échange,  les 


648  LES     BIBLIOTHÈQUES    PUBLIQUES. 

copies  exactes  de  celles  de  nos  richesses  qui  peuvent  éveiller  leur  curiosité,  flatter 
leur  orgueil  national,  compléter  leurs  collections.  Les  villes  de  la  province  ont 
des  manuscrits  uniques,  de  précieuses  lettres  d'écrivains,  de  savants,  de  rois  et  de 
princes,  de  grands  personnages  historiques;  elles  ont  des  archives  qui  renferment 
des  documents  de  nature  à  intéresser  la  France  entière;  qu'on  leur  en  demande 
des  duplicata  :  on  tient  sous  la  main,  pour  s'acquitter  envers  elles,  une  monnaie 
toute  prête,  qui  n'apportera  au  budget  aucune  charge  nouvelle  ;  je  veux  parler 
des  livres  provenant  des  souscriptions,  et  des  publications  du  gouvernement.  Que 
l'état  se  montre  généreux  envers  les  villes,  mais  que  les  villes  à  leur  tour  s'acquit- 
tent envers  l'état.  Un  système  de  copies,  dans  les  grandes  bibliothèques  de  l'Eu- 
rope, a  été  organisé  avec  succès,  pour  les  collections  musicales  du  Conservatoire, 
par  le  bibliothécaire  de  cet  établissement,  M.  Bottée  de  Toulmon,  dont  le  zèle  est 
d'autant  plus  louable  qu'il  remplit  depuis  quinze  ans  ses  fonctions  à  titre  gratuit. 
La  bibliothèque  du  Jardin  des  Plantes,  cette  bibliothèque,  véritable  modèle  d'ordre 
et  de  belle  tenue,  grâce  aux  bons  soins  de  M.  Jules  Desnoyers,  échange  les  An- 
nales du  Muséum  contre  les  publications  du  même  genre  qui  sont  faites  par  les 
plus  célèbres  sociétés  savantes  de  l'Europe,  et  elle  doit  à  cette  mesure  une  collec- 
tion vraiment  unique  de  livres  étrangers.  Pourquoi  n'appliquerait-on  pas  ce  sys- 
tème à  la  Bibliothèque  du  roi,  non-seulement  pour  les  manuscrits,  mais  même  pour 
obtenir  des  imprimés?  En  régularisant  la  répartition  des  ouvrages  provenant  des  sous- 
criptions ou  publiés  aux  frais  de  l'état,  on  arriverait,  sans  aucun  doute,  aux  résul- 
tats les  plus  satisfaisants.  Ne  serait-ce  point  d'ailleurs  une  amélioration  véritable 
que  de  donner  aux  villes,  d'après  une  règle  fixe,  et  comme  prime  d'encourage- 
ment, ce  qui  se  donne  trop  souvent  aux  individus  à  titre  de  faveur  personnelle? 

Lorsque  Louis  XIV  régnait  sur  la  France  et  que  Colbert  et  Louvois  étaient  ses 
ministres,  les  ambassadeurs  avaient  mission  de  s'enquérir,  sans  éveiller  toutefois 
la  susceptibilité  jalouse  des  peuples  amis,  de  tout  ce  qui  pouvait  contribuer  à 
enrichir  nos  dépôts  littéraires.  Lors  de  l'établissement  des  interprètes  orientaux, 
il  leur  fut  ordonné  d'envoyer,  soit  en  original,  soit  en  copie,  soit  en  traduction, 
tout  ce  qu'ils  pourraient  rassembler  d'écrivains  arabes,  turcs,  persans,  etc.  Les 
grandes  associations  commerciales,  les  missionnaires,  rivalisaient  de  zèle  et  de 
désintéressement  avec  les  agents  diplomatiques;  mais,  en  comparant  ce  qui  se 
faisait  autrefois  et  ce  qui  se  fait  de  nos  jours,  on  serait  parfois  tenté  de  croire  que 
la  science  a  cessé  de  compter  parmi  les  grands  intérêts  du  pays. 

Il  nous  reste,  pour  compléter  la  revue  des  annexes  de  la  Bibliothèque  royale, 
à  parler  du  dépôt  des  estampes  et  du  dépôt  des  cartes  et  plans.  Le  dépôt  des 
estampes,  comme  la  collection  des  antiques,  est  avant  tout  du  domaiue  de  l'art. 
Le  service,  l'entretien  de  ce  dépôt,  ne  soulèvent  aucune  objection;  mais  il  n'en 
est  pas  de  même  de  l'emplacement,  et  l'exiguïté  du  local  a  plus  d'une  fois  provo- 
qué les  plaintes  des  travailleurs.  On  a  émis  le  vœu  que  le  cabinet  des  estampes 
fût  annexé  soit  au  Musée  du  Louvre,  dont  il  est,  pour  ainsi  dire,  la  contre-partie, 
soit  à  l'École  des  Beaux-Arts,  et  que,  cette  réunion  une  fois  opérée,  on  y  adjoignît 
une  bibliothèque  spéciale.  Cette  idée  vaut  bien  qu'on  l'examine,  car,  dans  l'ad- 
ministration des  sciences  ou  des  arts,  spécialiser  et  simplifier  sera  toujours  un 
progrès.  On  peut  appliquer  la  même  remarque  à  la  section  des  cartes  et  plans, 
attendu  que,  si  ce  dépôt  n'a  point  reçu  tous  les  développements  que  semblait  pro- 
mettre l'ordonnance  du  50  mars  1828,  c'est  uniquement  au  morcellement  des 
diverses  collections  du  même  genre  qu'il  faut  s'en  prendre.  En  effet,  on  devait  y 


LES    BIBLIOTHEQUES    PUBLIQUES.  649 

réunir  tout  ce  qui  concerne  la  géographie,  la  statistique,  les  voyages;  mais  ce 
projet,  d'une  incontestable  utilité  pratique,  n'a  point  été  suivi,  et  des  documents 
statistiques,  topographiques,  hydrographiques,  historiques,  d'un  prix  infini,  sont 
restés  éparpillés  dans  les  archives  des  divers  ministères.  Il  est  juste  de  reconnaître 
que  des  motifs  graves  et  la  raison  d'état  s'opposent  à  ce  que  le  public  soit  admis 
dans  ces  dépôts  importants;  mais  pourquoi  les  pièces  qui  n'intéressent  aujour- 
d'hui que  la  science  ou  les  études  historiques  ne  seraient-elles  point  rendues 
accessibles  aux  travailleurs  sérieux?  Pourquoi  donc  ouvrira  tout  venant  la  Biblio- 
thèque et  ses  précieux  dépôts  avec  une  libéralité  qui  va  jusqu'à  en  compromettre 
l'existence,  et,  de  l'autre,  enfermer  certaines  collections  d'un  intérêt  général, 
comme  les  jaloux  des  poêles  classiques  de  Rome  enfermaient  leur  maîtresse,  sous 
une  triple  porte  d'airain  ?  Ne  serait-ce  point  que  le  hasard  a  trop  souvent  jus- 
qu'ici présidé  au  gouvernement  des  livres  ? 


III. 


Nous  arrivons  maintenant  à  la  section  des  imprimés,  à  la  partie  la  plus  usuelle 
de  la  Bibliothèque,  à  celle  qui  intéresse  toutes  les  classes  de  lecteurs.  Cette  sec- 
tion, la  plus  fréquentée  de  toutes,  est  aussi  celle  qui  jusqu'à  ce  jour  a  laissé  le 
plus  à  désirer  sous  le  rapport  de  l'ordre  et  du  service.  On  ne  trouve  rien  à  la 
Bibliothèque  du  roi  :  le  mot  est  devenu  proverbial,  et  il  est  permis  d'affirmer  sans 
exagération  qu'on  peut  s'estimer  heureux  quand,  sur  dix  ouvrages  dont  on  a  fait 
la  demande,  on  réussit  à  en  obtenir  quatre.  Dans  quelques  sections  même,  on  doit 
renoncer  complètement  à  demander,  certain  qu'on  est  à  l'avance  que  le  bulletin 
expédié  pour  les  recherches  du  bureau  des  conservateurs  reviendra  chargé  de 
cette  apostille  désespérante  :  N'est  pas  en  place.  Cette  situation  a  donné  lieu  à 
des  réclamations  fort  vives  de  la  part  des  habitués.  L'administration  supérieure 
elle-même  a  sanctionné  ces  plaintes  du  public,  et  on  lit  dans  le  rapport  au  roi  qui 
précède  l'ordonnance  de  1839  que  tous  les  désordres  et  tous  les  abus  se  sont  intro- 
duits dans  le  régime  de  ce  vaste  établissement;  que,  malgré  les  ordonnances  de 
1828  et  de  1832,  les  abus  n'ont  pas  été  détruits,  et  que  Y  accumulation  même  des 
richesses  a  plongé  la  Bibliothèque  royale  dans  un  désordre  progressif.  Nous  de- 
vons ajouter  qu'on  aurait  tort  de  faire  peser  sur  l'administration  actuelle  toute 
la  responsabilité  d'un  tel  état  de  choses.  Le  mal  date  de  loin  ;  il  faut  en  chercher  la 
première  cause  dans  l'absence  complète  de  classement  méthodique  au  moment 
des  nombreux  dépôts  opérés  par  suite  de  la  révolution,  et  l'on  peut  dire  qu'après 
de  longues  années  les  livres  sont  restés  dans  le  désordre  et  l'anarchie  de  la  ter- 
reur. 

Dans  toute  bibliothèque  régulièrement  organisée,  on  dispose  d'ordinaire  l'ar- 
rangement matériel  d'après  l'ordre  indiqué  par  les  bibliographes  et  la  logique. 
L'Écriture  sainte  ouvre  la  série;  c'est  Dieu,  l'éternel  Alpha,  qu'on  trouve  au  point 
de  départ.  Après  les  livres  de  Dieu,  les  livres  des  hommes  qui  traitent  de  Dieu  dans 
ses  rapports  avec  l'humanité,  des  devoirs  de  l'homme  envers  l'auteur  de  toutes 
choses,  c'est-à-dire  les  livres  de  théologie  ;  puis  les  livres  de  prières,  la  liturgie; 
puis,  après  la  science  des  lois  divines,  la  science  des  lois  humaines,  la  politique, 
le  droit,  etc.  Tout  s'enchaîne  et  se  déduit  de  la  sorte  ;  on  ne  peut  s'égarer,  car  on 


650  LES     BIBLIOTHÈQUES    PUBLIQUES. 

marche  appuyé  sur  une  méthode,  une  idée.  Ici,  par  malheur,  le  hasard  a  remplacé 
la  méthode.  Une  seule  partie,  celle  qui  est  antérieure  à  la  révolution,  est  très-bien 
rangée;  elle  comprend,  avec  les  intercalations,  environ  deux  cent  mille  volumes, 
et  comme  elle  se  trouve  au  premier  étage,  dans  les  salles  accessibles  au  public, 
elle  peut  donner  aux  visiteurs  illustres  une  impression  très-favorable.  Quant  aux 
six  ou  sept  cent  mille  volumes  qui  restent,  malgré  quelques  tentatives  de  range- 
ment, ils  sont  à  peu  près  dans  le  chaos.  En  effet,  au  rez-de-chaussée,  nous  trou- 
vons :  1°  les  grands  papiers,  2°  les  livres  sur  vélin,  3°  les  pièces  sur  l'histoire 
de  France,  A0  les  journaux  de  la  révolution,  5°  les  périodiques.  —  Au  premier 
comble,  nous  trouvons  des  livres  nouveaux  (qu'est-ce  que  des  livres  nouveaux  ?) 
et  quelques  fonds  de  bibliothèque  acquis  en  masse,  tels  que  ceux  de  Falconnet, 
de  Langlès.  —  Dans  le  deuxième  comble,  nous  trouvons  les  livres  provenant  de 
diverses  bibliothèques  monastiques,  telles  que  Saint-Germain-des-Prés,  Saint- 
Sulpice,  etc.;  les  papiers  de  la  police  de  Paris  de  1750  à  1780;  de  grandes  col- 
lections historiques,  par  exemple  un  recueil  considérable  sur  l'histoire  du  Noyon- 
nais  ;  des  recueils  sur  le  magnétisme  et  sur  les  jésuites;  une  grande  quantité  de 
brochures  sur  les  hommes  célèbres  ;  une  collection  de  musique.  Les  brochures 
sont  rangées  à  part;  mais  qu'entend-on  par  brochures?  Combien  faut-il  qu'un 
imprimé  ait  de  pages  pour  qu'il  soit  brochure  ou  livre?  Les  brochures  sont  uni- 
quement classées  par  ordre  alphabétique  ;  il  suffit  donc,  sur  les  bulletins  de  de- 
mande, de  transposer  un  mot  dans  l'énoncé  du  titre  pour  qu'il  devienne  impossible 
de  trouver.  Dans  telle  section  de  l'histoire,  on  a  adopté  l'ordre  chronologique; 
dans  telle  autre,  l'ordre  alphabétique.  Comment  se  reconnaître  dans  cette  con- 
fusion? Au  lieu  de  reprocher  aux  employés  de  ne  trouver  que  rarement,  ne 
serait-il  pas  plus  juste  de  les  féliciter  de  trouver  quelquefois?  Ajoutons  que  l'in- 
certitude de  ces  employés  eux-mêmes  est  si  grande,  que  quelques-uns  portent  le 
nombre  des  volumes  a  douze  cent  mille,  tandis  que  d'autres  le  réduisent  à  sept 
cent  mille. 

Ce  n'est  pas  tout  que  le  service  public  ;  il  y  a  les  acquisitions.  Lorsqu'on  achète 
un  volume,  il  faut  d'abord  s'assurer  qu'il  manque,  et,  comme  cette  vérification 
est  toujours  difficile  et  incertaine,  il  peut  arriver  qu'on  paie  fort  cher  ce  qu'on 
avait  déjà  depuis  longtemps.  Enfin,  si  des  soustractions  sont  commises,  quel  moyen 
aura-t-on  de  les  constater,  et  pourra-t-on  s'en  apercevoir  en  temps  utile  (1)? 

L'insuffisance  du  classement  matériel,  la  dispersion  sur  les  points  les  plus 
éloignés  des  livres  appartenant  à  la  même  famille  bibliographique,  voilà  donc  un 

(l)Ilnous  est  impossible  de  ne  pas  appuyer  ici  nos  paroles  par  un  exemple.  En  énumérant 
tout  à  l'heure  les  richesses  de  la  Bibliothèque,  nous  parlions  d'une  précieuse  collection 
de  musique.  Celte  collection  fut  donnée  à  Louis  XIV  par  le  chanoine  Brossard,  grand- 
chantre  à  la  cathédrale  de  Meaux,  à  la  charge  qu'on  assurerait  à  sa  nièce  une  pension  via- 
gère de  1,200  livres,  et  le  grand  roi  fut  si  charmé  du  legs,  qu'il  doubla  la  pension.  Or,  il 
est  arrivé,  il  y  a  quelques  années,  qu'un  amateur,  j'allais  me  servir  d'un  autre  mot,  s'in- 
troduisit par  abus  de  confiance  au  milieu  de  ce  trésor.  Il  y  signala  sa  présence  par  des 
vides  effrayants;  mais,  comme  les  pièces,  rangées  dans  des  reliures  mobiles,  n'étaient  que 
fort  imparfaitement  inventoriées,  comme  on  les  avait  déclassées  à  peu  près  au  hasard,  on 
ne  s'aperçut  des  soustractions  que  beaucoup  plus  tard,  et  quand  déjà  l'individu  était  allé 
s'établir  au  delà  de  la  frontière.  On  ignorait  ce  qu'on  avait  perdu;  il  fallut,  pour  la  resti- 
tution, s'en  rapporter  à  la  conscience  du  voleur,  et,  afin  de  mettre  les  choses  en  règle,  on 
lui  donna  un  quitus  en  échange  de  quelques  volumes  insignifiants. 


LES    BIBLIOTHÈQUES    PUBLIQUES.  651 

premier  vice  dont  il  est  superflu  de  faire  ressortir  les  conséquences.  Une  autre 
cause  de  désordre,  c'est  le  manque  de  catalogue.  Cette  importante  question  du 
catalogue  est  pendante  depuis  cinquante  ans,  et  elle  est  loin  d'être  résolue.  Qu'a- 
t-on  fait  jusqu'ici  pour  la  résoudre?  Les  cent  cinquante  mille  volumes  antérieurs 
à  89  sont  fort  exactement  catalogués,  et  on  en  possède  l'inventaire  imprimé  pour 
l'Écriture  sainte,  la  théologie,  les  belles-lettres  et  le  droit.  Chaque  série  porte 
pour  indication  générale  une  lettre  de  l'alphabet.  A,  Écriture  sainte,  B,  liturgie 
et  conciles,  etc.,  jusqu'à  Z.  Les  livres,  dans  chaque  série,  sont  classés  sous  un  nu- 
méro d'ordre,  les  numéros  se  suivent  jusqu'à  la  fin  de  la  série;  mais,  comme  l'a 
très-bien  expliqué  M.  Danjou  dans  l'Exposé  succinct  d'un  nouveau  système  d'or- 
ganisation des  bibliothèques  publiques,  <c  les  premiers  auteurs  du  catalogue, 
n'ayant  point  prévu  l'immense  accroissement  qu'il  devait  recevoir,  n'y  ont  laissé 
aucune  lacune.  Si  la  lettre  A,  par  exemple,  contenait  cinq  mille  ouvrages,  on  a 
employé  cinq  mille  numéros,  et  comme,  par  suite  de  la  régularité  des  classifica- 
tions, un  livre  a  toujours  une  place  déterminée,  il  a  pu  arriver  qu'entre  les  nos  10 
et  11,  il  a  fallu  insérer  cent  ouvrages,  ce  qui  a  nécessité  l'emploi  des  bis,  ter, 
quater,  et  a  obligé  de  multiplier  les  sous-chiffres,  jusqu'à  produire,  dans  le  numé- 
rotage et  dans  le  catalogue,  une  confusion  inextricable.  »  Deux  cent  mille  volumes 
environ  ont  été  ainsi  intercalés,  et,  pour  un  grand  nombre  d'ouvrages,  les  numéros 
surchargés  de  chiffres  additionnels  et  d'exposants  sont  devenus  de  véritables  for- 
mules algébriques,  témoin  ce  numéro  d'ordre  : 

Z,     2284 
2         Z-D 

500. 

Procéder  de  la  sorte,  c'était  s'enfoncer  chaque  jour  plus  avant  dans  un  labyrinthe 
sans  issue.  On  finit  par  le  reconnaître,  et,  pour  couper  le  mal  dans  sa  racine,  on 
demanda  des  crédits  supplémentaires.  En  1838,  une  annuité  de  15,000  francs 
fut  affectée  pour  douze  ans  aux  travaux  du  catalogue.  En  1843,  la  chambre  trouva 
sans  doute  que  ces  travaux  ne  marchaient  pas  assez  vite;  elle  voulut  bien,  comme 
on  l'a  dit,  n'accuser  du  retard  que  ce  qu'on  appelait  la  parcimonie  de  la  première 
allocation,  et  elle  porta  l'annuité  à  40,000  fr.,  «  espérant,  disait  le  rapporteur, 
qu'il  serait  possible  de  terminer  le  catalogue  longtemps  avant  l'expiration  des 
douze  années,  et  de  faire  ainsi  profiter  plus  promptement  la  Bibliothèque  des  avan- 
tages qui  y  sont  attachés.  »  Les  crédits  ont  encore  six  années  à  courir;  dans  six 
ans,  on  aura  dépensé  une  somme  totale  de  345,000  fr.  ;  cette  somme  épuisée, 
aura-ton  enfin  le  catalogue?  Quelques  bibliographes  pessimistes  commencent  à 
désespérer,  et  la  marche  suivie  jusqu'à  ce  jour  a  été  de  leur  part  l'objet  de  di- 
verses critiques.  En  commençant,  disent-ils,  par  recopier,  pour  toute  la  partie 
déjà  cataloguée,  les  anciens  inventaires,  au  lieu  d'opérer  sur  les  livres  même,  on 
a  indiqué  des  livres  perdus  depuis  longtemps,  et  chacun  sait  par  expérience  que 
le  nombre  en  est  considérable.  On  a  de  plus  reproduit  de  singulières  bévues,  et 
les  erreurs  étaient  si  grandes,  qu'on  assure  que  près  de  trois  cent  mille  cartes  ont 
été  mises  au  pilon.  Ce  premier  travail  terminé,  on  s'e6t  aperçu  que,  pour  arriver 
à  l'exactitude,  il  fallait  vérifier  sur  les  ouvrées  même,  et  comme  cette  vérification 
était  très-difficile,  pour  ne  pas  dire  impossible,  on  a  recommencé  à  nouveaux 
frais  en  opérant  sur  les  livres.  Le  travail  languit  faute  de  direction  suffisante  ; 


652  LES    BIBLIOTHÈQUES    PUBLIQUES. 

tandis  qu'on  inventorie  les  ouvrages  anciens,  on  laisse  les  ouvrages  nouveaux 
s'enlasser  au  hasard,  et,  au  train  dont  vont  les  choses,  il  restera  toujours  pour 
les  acquisitions  annuelles  et  le  produit  du  dépôt  légal  un  arriéré  de  cent  mille  vo- 
lumes; de  plus,  quand  toutes  les  cartes  auront  été  relevées,  on  n'aura  encore 
qu'un  inventaire,  et  il  faudra  recommencer  de  nouveau  l'œuvre  la  plus  difficile, 
la  plus  importante,  la  table  méthodique;  car  le  catalogue  alphabétique,  qui  peut 
satisfaire  à  certains  besoins  du  service  ,  est  tout  à  fait  insuffisant  pour  les  recher- 
ches sérieuses. 

Impatientés  de  ces  retardements,  les  bibliographes,  après  avoir  fait  des  critiques, 
ont  fait  des  projets.  Les  uns  ont  proposé  de  soumissionner  l'entreprise  du  cata- 
logue, ce  qui  n'était,  je  pense,  qu'une  épigramrae  détournée.  D'autres  ont  dé- 
mandé de  fermer  le  dépôt,  d'interdire  le  prêt,  de  suspendre  les  acquisitions,  et 
de  concentrer  toutes  les  ressources  du  budget,  toutes  les  forces  du  personnel,  sur 
le  classement  matériel  et  l'inventaire  méthodique.  Enfin  un  écrivain  tout  à  fait 
spécial,  qui  réunit  à  une  parfaite  connaissance  des  livres  une  longue  pratique  de 
la  Bibliothèque  du  roi,  M.  Danjou,  a  proposé  la  rédaction  d'une  bibliographie  uni- 
verselle. Cette  bibliographie,  dressée  par  un  comité  d'hommes  empruntés  à  toutes 
les  spécialités,  et,  au  besoin,  à  toutes  les  nations  de  l'Europe,  comprendrait  l'in- 
dication de  tous  les  écrits  publiés  depuis  l'invention  de  l'imprimerie;  chaque  ou- 
vrage, dans  cet  immense  répertoire,  porterait  un  numéro  d'ordre,  et  la  bibliogra- 
phie une  fois  imprimée,  chaque  bibliothèque  de  la  France,  à  commencer  par  la 
Bibliothèque  du  roi,  se  trouverait,  au  moyen  d'un  récolement  général,  et  par  le 
simple  report  du  numéro  d'ordre  sur  les  volumes,  en  possession  d'un  catalogue 
tout  fait,  qui  serait  en  même  temps  l'inventaire  particulier  de  chaque  établisse- 
ment, et  le  plus  vaste  monument  d'érudition  littéraire  qu'on  eût  élevé  jusqu'à  ce 
jour.  Ce  projet  peut  effrayer,  mais  M.  Danjou  établit,  dans  une  série  de  proposi- 
tions fort  ingénieuses,  que  la  rédaction  de  la  bibliographie  universelle  est  beau- 
coup plus  près  du  possible  qu'on  ne  le  croirait  au  premier  abord,  et  qu'elle  serait 
plus  sûre,  peut-être  même  plus  expéditive,  que  l'exécution  du  seul  catalogue  des 
imprimés  de  la  rue  Richelieu,  si  l'on  s'obstine  dans  la  voie  suivie  jusqu'à  ce 
jour. 

Est-ce  le  zèle  qui  manque  aux  employés  de  la  Bibliothèque  du  roi  pour  mener 
à  bonne  fin  cette  œuvre  difficile?  Non  certes.  Il  est  juste  de  reconnaître  que  la 
littérature  classique  y  est  dignement  représentée  par  M.  Naudet,  la  fine  et  saine 
littérature  par  M.  Magnin,  la  philologie  grecque  et  orientale  par  MM.  Pilon  et 
Dubeux;  il  y  a  même  deux  bibliographes,  MM.  Ravenel  et  Guichard  ;  mais,  dans 
un  dépôt  encyclopédique  comme  celui  de  la  rue  Richelieu,  c'est  la  spécialité  seule 
qui  fait  la  capacité.  A  côté  de  la  littérature,  de  la  philologie,  de  l'histoire,  à  côté 
de  la  bibliographie  elle-même,  il  y  a  la  théologie  orthodoxe  et  hétérodoxe,  la  juris- 
prudence française  et  étrangère,  la  philosophie,  les  sciences  naturelles  et  les  sciences 
exactes,  la  médecine,  l'agriculture,  les  arts,  etc.,  et  cependant  on  ne  trouve  dans' 
le  conservatoire  ni  un  théologien,  ni  un  jurisconsulte,  ni  un  philosophe,  ni  un 
naturaliste,  ni  un  chimiste,  ni  un  physicien,  ni  un  agronome.  Les  classifications 
forment  une  des  parties  les  plus  importantes  des  sciences,  les  monographies  se 
multiplient  jusqu'à  la  confusion;  est-il  possible,  nous  le  demandons,  d'assigner 
aux  livres  scientifiques  la  place  qui  leur  appartient,  quand  on  est  étranger  à  la 
connaissance  des  systèmes  et  des  classifications  sur  lesquels  repose  la  science? 
Est-il  possible,  pour  les  acquisitions,  de  choisir  avec  connaissance  de  cause  entre 


LES    BIBLIOTHÈQUES     PUBLIQUES.  653 

tel  et  tel  ouvrage,  quand  on  est  étranger  à  la  spécialité  qui  en  fait  le  sujet?  L'or- 
dre, dans  un  établissement  de  ce  genre,  c'est,  nous  le  répétons,  la  spécialité  dans 
le  personnel  et  dans  la  classification,  et  cependant  MM.  les  conservateurs,  dans  la 
seconde  de  leurs  lettres  adressées  en  1839  à  M.  le  ministre  de  l'instruction 
publique,  déclaraient  «  que  des  difficultés  matérielles,  insurmontables,  s'opposent 
au  morcellement  des  matières  que  la  division  d'une  grande  bibliothèque,  telle  que 
la  Bibliothèque  royale,  en  sections  séparées  n'est  qu'une  chimère,  »  et  qu'il  faut, 
conformément  au  règlement  de  1828,  que  «  tous  les  employés,  dans  leurs  dépôts 
respectifs,  s'occupent  exclusivement  et  sans  distinction  de  tout  ce  qui  concerne  le 
service.  »  Autant  vaudrait  leur  demander  la  science  universelle.  Mais,  pour  se 
montrer  aussi  exigeant,  quelle  position  leur  a-t-on  faite  jusqu'ici?  Les  hauts  fonc- 
tionnaires étant  pris  pour  la  plupart  en  dehors  du  personnel  actif  et  de  la  hiérar- 
chie de  la  Bibliothèque,  chacun  voit  devant  soi  une  barrière  infranchissable.  Les 
auxiliaires  qui  espèrent  1,200  francs  après  vingt  ans  de  service,  les  surnumé- 
raires qui  ne  gagnent  rien,  et  les  aspirants  surnuméraires,  c'est-à-dire  d'honnêtes 
jeunes  gens  qui  aspirent  à  ne  rien  gagner,  après  s'être  laissé  prendre  aux  amorces 
de  la  science,  sentent  vite  le  découragement  éteindre  leur  vocation;  ceux  qui  ont 
conscience  de  leur  valeur  ne  cherchent  point  leur  avenir  de  ce  côté,  et  souvent  ils 
quittent  la  Bibliothèque  au  moment  même  où  ils  commençaient  à  la  connaître,  et 
d'autant  plus  volontiers  que  le  service  est  fatigant  à  l'excès,  car  le  nombre  des 
lecteurs  s'est  élevé  depuis  quinze  ans  de  cent  cinquante  environ  à  quatre  cents, 
terme  moyen,  par  séance.  Du  reste,  on  aurait  tort  de  conclure  de  là  que  le  niveau 
de  l'instruction  s'élève  en  proportion  des  liseurs,  et  il  suffit  d'une  visite  à  la  Bi- 
bliothèque du  roi  pour  constater  que  le  nombre  des  oisifs,  des  ignorants  ou  des 
maniaques  l'emporte,  et  de  beaucoup,  sur  le  nombre  des  travailleurs  sérieux.  Il  y 
a  là  toute  une  population  d'habitués  malheureux  qui  ont  quitté  pour  la  littérature 
les  occupations  positives,  et  qui,  trompés  comme  Eve  par  le  démon  de  la  curiosité 
et  de  l'orgueil,  sont  tombés  comme  elle  en  touchant  à  l'arbre  de  la  science,  ce  qui 
tendrait  à  prouver  que  la  lumière  perd  souvent  en  éclat  ce  qu'elle  gagne  en  diffu- 
sion, et  que  les  bibliothèques,  comme  toutes  les  choses  de  ce  monde,  entraînent 
avec  elles  plus  d'un  abus,  car  elles  multiplient  les  faux  savants  (l),  elles  encoura- 
gent une  sorte  d'oisiveté  laborieuse  plus  fatale  à  certaines  natures  que  le  repos  et 
la  réflexion,  elles  favorisent  la  production  hâtive  et  toujours  croissante  des  livres; 
et  par  la  facilité  de  trouver  les  outils,  le  métier, dans  l'histoire,  dans  les  sciences, 
plus  encore  que  dans  la  littérature,  tend  chaque  jour  à  se  substituer  au  travail 
sérieux,  à  la  recherche  originale,  aux  libres  inspirations.  La  théologie  est  morte 
étouffée  sous  la  glose;  l'érudition,  dans  la  philosophie,  tue  l'idée;  l'abus  des  livres 
peut  tuer  la  science. 

Eu  insistant  plus  longuement  sur  le  détail,  il  nous  serait  facile  de  trouver  encore 
plus  d'une  objection,  plus  d'une  critique;  nous  ne  nous  arrêterons  pas  plus  long- 

(1)  On  cite,  touchant  l'ignorance  de  certains  habitués,  des  anecdotes  tout  à  fait  caracté- 
ristiques :  ainsi,  par  exemple,  on  demande  les  Tables  de  Moïse,  d'après  celles  du  mont 
Sina'i;  un  livre  sur  tout  ce  qu'il  y  a  de  plus  intéressant  au  inonde  ;  Homère,  poème  d'.J- 
chille,  le  philosophe  le  plus  ancien;  Biographie  du  sortilège,  par  Ducange.  Du  reste,  il 
faut  ajouter  que  certains  employés  sont  tout  à  fait  dignes  de  ee  publie;  on  en  a  vu.  même 
parmi  les  dignitaires,  chercher  Jansunius  au  mol  Senius  d'abord,  et  ensuite  au  mot  Jean. 
Nous  pourrions  multiplier  à  l'infini  ces  exemples;  mais  peut  être  trouvera-t-on  que  c'est 
déjà  trop  de  puérilités. 

TOME   I.  Vô 


654  LES    BIBLIOTHÈQUES     PUBLIQUES. 

temps  cependant,  car  nous  croyons,  par  ce  qui  précède,  avoir  suffisamment  dé- 
montré la  nécessité  d'une  réforme.  Seulement  cette  réforme  ne  sera  possible,  et 
ici  nous  ne  faisons  que  répéter  l'opinion  des  hommes  les  plus  compétents,  que  le 
jour  où  l'on  aura  établi  dans  le  classement  et  la  distribution  matérielle  des  divi- 
sions, non  pas  fictives,  mais  rationnelles  et  basées  sur  l'ordre  logique  des  sciences. 
Pour  arriver  à  ce  résultat,  il  faut,  avant  tout,  des  hommes  compétents  dans  chaque 
branche  de  nos  connaissances  :  l'adjonction  des  spécialités,  tel  serait  donc  le  der- 
nier mot  de  cette  réforme  bibliographique. 


IV. 


Nous  connaissons  maintenant,  autant  du  moins  que  peut  le  permettre  l'immen- 
sité du  dépôt,  les  quatre  départements  qui  composent  la  Bibliothèque  du  roi.  Nous 
avons  vu  sur  quels  points  portaient  surtout  les  difficultés,  les  embarras  ;  il  nous 
reste  à  donner  quelques  détails  sur  l'organisation  administrative,  les  débats  sou- 
levés par  la  reconstruction  de  la  Bibliothèque  et  les  projets  de  translation.  Voyons 
d'abord  l'organisation  administrative. 

Sous  l'ancienne  monarchie,  le  gouvernement  de  cette  riche  collection  était  absolu 
comme  celui  du  pays;  les  emplois  subalternes  étaient  seuls  accessibles  anx  savants, 
et  la  charge  la  plus  importante,  celle  de  bibliothécaire,  se  transmettait  comme  un 
héritage  dans  certaines  familles  privilégiées.  Il  arriva  même  un  jour  que  cette 
charge  fut  confiée  à  un  enfant  de  huit  ans,  l'abbé  de  Louvois.  La  révolution  coupa 
court  à  cet  abus.  En  1796,  la  convention  établit  l'administration  de  la  Biblio- 
thèque sur  des  bases  nouvelles  ;  elle  créa  un  conservatoire  de  huit  membres,  dont 
deux  pour  les  imprimés,  trois  pour  les  manuscrits,  deux  pour  les  antiques,  mé- 
dailles et  pierres  gravées,  un  pour  les  estampes.  En  cas  de  vacances  par  suite  de 
décès  ou  de  démissions,  les  conservateurs,  en  vertu  du  nouveau  décret,  nommaient 
eux-mêmes  leurs  collègues,  et  chacun  d'eux  choisissait  dans  sa  section  les  em- 
ployés qu'il  jugeait  aptes  au  service.  De  plus,  le  conservatoire  élisait  chaque  année 
un  directeur  temporaire,  dont  les  fonctions  se  bornaient  à  surveiller  l'exécution 
des  règlements,  à  présider  aux  délibérations.  Placés  de  la  sorte  en  dehors  de  toute 
préoccupation  politique  et  ne  relevant  que  d'eux-mêmes,  ces  conservateurs  étaient 
quittes  envers  le  pouvoir  quand  ils  avaient  justifié  de  l'emploi  des  fonds  ;  en  retour 
de  leur  science  et  de  leurs  soins,  la  république  leur  allouait  6,000  francs  et  un 
logement  dans  les  combles. 

L'indépendance  que  la  convention  avait  faite  au  conservatoire  porta  ombrage 
à  Napoléon,  qui  d'ailleurs  n'était  point  parfaitement  satisfait  du  service.  Il  songea 
un  instant  à  créer  un  directeur  général  des  bibliothèques,  et  à  confier  cette  place 
à  M.  de  Chateaubriand,  car  en  ce  moment  l'illustre  écrivain  n'avait  point  encore 
rétracté  sa  dédicace  au  premier  consul.  Ce  projet  n'eut  point  de  suite;  mais  Na- 
poléon improvisa  dans  le  conservatoire  un  18  brumaire,  et  nomma  un  dictateur 
qu'il  choisit,  du  reste,  parmi  les  conservateurs  eux-mêmes.  Monté  sur  le  faîte,  le 
dictateur,  comme  le  héros  de  Corneille,  aspira  vite  à  descendre,  et  après  un  mois 
d'exercice  il  abdiqua  sa  dignité  ;  car  il  avait  reconnu  sans  doute  que  ce  n'est  point 
chose  facile,  même  au  plus  habile,  que  de  gouverner  des  savants.  Napoléon  alors 
eut  recours  à  un  moyen  terme  :  il  se  réserva  le  droit,  soit  d'approuver  les  élec- 


LES    BIBLIOTHÈQUES     PUBLIQUES.  6555 

tions  faites  par  le  conservatoire,  soit  de  choisir  parmi  trois  candidats  qui  lui 
seraient  présentés.  La  restauration  laissa  longtemps  les  choses  dans  le  même  état, 
en  se  préoccupant  toutefois,  lorsqu'il  s'agissait  de  choix  nouveaux,  de  l'opinion 
des  candidats  plutôt  que  de  leur  science.  En  1828,  M.  de  Marlignac,  dans  des  vues 
d'économie,  réduisit  de  moitié  le  nombre  des  conservateurs.  Cette  mesure,  qui 
allégeait  le  budget  de  la  Bibliothèque  d'une  somme  de  24,000  francs,  fut  approu- 
vée par  les  personnes  qui,  à  tort  ou  à  raison,  classent  les  conservateurs  parmi  les 
sinécuristes.  Après  la  révolution  de  juillet,  l'ordonnance  du  1er  novembre  1832 
rétablit  les  quatre  places  supprimées;  le  conservatoire  garda  la  faculté  de  se 
recruter  par  voie  d'élection,  sauf  l'approbation  ministérielle;  de  plus,  la  même 
ordonnance  institua  un  directeur  pris  parmi  les  administrateurs  de  la  Bibliothèque 
présenté  par  eux,  et  nommé  pour  cinq  ans  par  le  ministre,  et  elle  donna  place 
dans  le  conservatoire  aux  conservateurs-adjoints  créés  par  l'ordonnance  de  1828. 
Ce  n'était  là  qu'un  vain  formalisme  bureaucratique,  une  réorganisation  insuffisante, 
et  le  rapport  administratif  qui  l'avait  provoquée,  tout  en  cherchant  à  en  faire  res- 
sortir les  avantages,  en  signalait  encore  les  inconvénients,  comme  on  le  voit  par 
cette  phrase  significative  :  «  Si  c'est  le  propre  des  administrations  collectives 
d'écarter  en  général  de  toute  participation  à  leurs  affaires  des  hommes  supérieurs 
dont  la  nomination  est  presque  un  coup  d'état,  et  que  l'autorité  seule  pourrait 
leur  imposer,  il  y  a  du  moins  certitude  avec  elles  qu'elles  ne  feront  jamais  de  ces 
choix  honteux  que  la  faveur  personnelle  et  une  lâche  considération  du  moment 
dictent  quelquefois  aux  gouvernements.  »  Nous  ne  chercherons  pas  si  depuis  1832 
le  conservatoire  a  fait  participer  à  ses  affaires  des  hommes  supérieurs,  mais  on 
peut  à  coup  sûr  lui  reprocher  de  n'avoir  point  cherché  des  hommes  spéciaux. 

La  réorganisation  du  personnel  devait,  on  le  croyait  du  moins  en  1832,  amener 
dans  un  temps  très-rapproché  de  notables  améliorations,  et  répondre  à  tous  les 
besoins.  Le  public  attendit  avec  confiance.  On  espéra  des  catalogues,  les  catalo- 
gues furent  ajournés.  On  espéra  qu'en  demandant  des  livres  on  pourrait  les 
obtenir  :  les  années  s'écoulèrent;  le  public  attendit  toujours  et  se  plaignit  de  nou- 
veau. L'administration  de  la  Bibliothèque  alors  s'excusa  sur  l'insuffisance  de  ses 
ressources,  et  réclama  des  crédits  supplémentaires  :  les  crédits  furent  votés.  On 
arriva  ainsi  en  1839,  et,  à  cette  date,  M.  le  ministre  de  l'instruction  publique 
jugea  fort  sagement  que,  malgré  tout  ce  qu'on  avait  fait,  il  restait  encore  bien  des 
choses  à  faire.  Enfin,  le  22  février  1839,  parut  une  ordonnance  qui  réorganisait 
la  Bibliothèque  sur  des  bases  nouvelles.  Excellente  dans  l'intention,  quoique  très- 
incomplète  dans  le  détail,  cette  ordonnance  remédiait  cependant  à  de  nombreux 
abus.  Au  conservatoire,  qui  n'a  qu'une  responsabilité  collective  et  abstraite,  elle 
substituait  un  chef  suprême  chargé  d'une  surveillance  administrative,  un  chef  per- 
sonnellement responsable,  et  par  là  même  placé  dans  l'impossibilité  de  continuer 
le  désordre  qui  jusque-là  ne  retombait  sur  personne;  elle  créait  dans  l'adminis- 
tration supérieure  des  spécialités  positives,  et  posait  pour  principe  que  les  cinq 
classes  de  l'Institut  seraient  toujours  représentées  dans  le  conservatoire  ;  elle  créait 
également  des  spécialités  dans  les  emplois  subalternes;  enfin  elle  améliorait  d'une 
façon  notable  la  situation  des  employés.  Malheureusement,  elle  avait  contre  elle 
de  fortes  apparences  d'illégalité,  en  ce  qu'elle  bouleversait  la  loi  de  l'an  iv,  et 
celte  loi,  ainsi  que  le  disait  en  1832  M.  Hippolyle  Royer-Collard,  chef  de  la  divi- 
sion des  lettres,  dans  son  rapport  à  M.  Guizot,  cette  loi  ne  peut  être  changée  par 
une  ordonnance  que  dans  les  mesures  administratives  et  réglementaires  que  près- 


656  LES     BIBLIOTHÈQUES     PUBLIQUES. 

crivent  certains  articles  de  son  texte.  Ce  Qui  est  véritablement  légal,  par  consé- 
quent ce  qui  ne  peut  être  modifié  que  par  une  loi,  c'est  la  partie  organique,  ce 
qui  est  relatif  au  pouvoir  du  conservatoire,  à  sa  constitution,  à  ses  attributions, 
et  c'est  précisément  sur  ce  point  que  portait  la  réforme.  Ce  côté  vulnérable  ne 
pouvait  échapper  à  la  sagacité  de  MM.  les  conservateurs.  L'administration  de  la 
rue  Richelieu  répondit  par  un  manifeste  très-vif  à  l'ordonnance  ministérielle  (.1), 
en  concluant  toujours  sur  elle-même  par  une  apologie.  Nous  ne  raconterons 
point  ici  dans  le  détail  toutes  les  péripéties  de  cette  guerre,  et  nous  nous  bor- 
nerons, en  constatant  tout  simplement  les  faits  administratifs,  à  dire  sans  com- 
mentaire que  l'ordonnance  de  M.  de  Salvandy  fut  rapportée  la  même  année  par 
M.  Villemain,  qui  remit  en  vigueur,  sauf  quelques  légères  modifications,  le  régime 
de  1832. 

Voilà  donc,  en  remontant  à  moins  de  vingt  ans  dans  le  passé,  quatre  révolu- 
tions, contre-révolutions  et  coups  d'état  qui  s'accomplissent  dans  l'administration 
de  la  Bibliothèque,  et,  malgré  tant  d'essais  de  réforme,  on  trouve  à  grand'peine 
quelques  améliorations  appréciables  pour  le  public.  La  même  incertitude  a  régné 
jusqu'ici  dans  la  question  du  déplacement,  et  l'histoire  des  utopies  architectoni- 
ques  qui  ont  été  faites  à  ce  sujet  demanderait  à  elle  seule  plusieurs  pages.  La  dis- 
cussion, qui  s'agitait  déjà  en  1787,  fut  reprise  en  l'an  ix,  ranimée  de  nouveau 
vers  1810,  ajournée  comme  toujours,  et  reprise  dans  les  dernières  années  de  !a 
restauration.  A  celte  époque,  M.  Visconti,  architecte  de  la  Bibliothèque,  présenta 
un  plan  de  restauration  générale;  ce  plan  fut  approuvé  en  1831  par  une  commis- 
sion spéciale,  et  l'on  commença  l'année  suivante,  du  côté  de  ia  rue  Yivienne,  une 
galerie  dont  les  travaux  furent  poussés  avec  la  plus  grande  activité  pendant  trois 
mois;  puis,  on  les  suspendit  tout  à  coup  après  avoir  enfoui  cinq  cent  mille  francs 
dans  les  fondations  et  les  premières  assises.  En  1835,  en  1838,  en  1841,  des  com- 
missions nouvelles  furent  nommées  pour  étudier  la  question,  et  elles  insistèrent 
toutes  sur  la  nécessité  d'un  déplacement  ou  tout  au  moins  de  la  reconstruction.  On 
s'apprêtait  donc  à  démolir,  quand  tout  à  coup  la  pitié  s'éveilia  pour  les  bâtiments 
condamnés.  Des  arguments  victorieux  furent  invoqués  en  leur  faveur,  et  le  mar- 
teau des  démolisseurs  resta  fort  heureusement  suspendu  (2). 

Bien  que  le  conseil  général  de  la  Seine  ait  nommé  récemment  une  commission 
pour  étudier  le  déplacement  de  la  Bibliothèque  au  point  de  vue  des  embellisse- 
ments de  Paris,  c'est-à-dire  abstraction  faite  des  intérêts  de  ce  grand  dépôt,  on 
annonce  cependant  que  les  plans  de  M.  Visconti  seront  adoptés,  et  que  l'on  se 
contentera  de  consolider  et  d'agrandir.  On  a  d'ailleurs  le  récent  exemple  de 
Sainte-Geneviève  :  300,000  fr.  auraient  suffi  pour  les  travaux  de  réparation  ; 
on  préféra  dépenser  1,700,000  fr.  pour  bâtir  à  neuf.  Aujourd'hui  les  bâtiments, 
qui  menaçaient  ruine  il  y  a  tantôt  cinq  ans,  ont  repris  comme  par  enchante- 
ment leur  solidité.  C'est  la  mythologique  histoire  d'Éson  rajeuni,  et  les  murs 
qu'on  jugeait  trop  faibles  pour  porter  les  livres  des  moines  sont  assez  robustes 
encore  pour  soutenir  les  dortoirs,  les  cabinets  de  physique  et  les  livres  du  collège 
Henri  IV. 

(1)  Lettres  des  conservateurs  de  la  Bibliothèque  royale  à  M.  le  ministre  de  l'instruction 
publique,  in-8°,  1839. 

(2)  Voir  sur  cette  question  un  travail  de  M.  le  comte  de  Lnborde  :  De  l'organisation  des 
Bibliothèques  dans  Paris,  1845,  in-8°; 


LES    BIBLIOTHÈQUES    PUBLIQUES.  0)7 

Quoiqu'on  ait  tout  à  craindre  quand  il  s'agit  d'embellissements,  espérons  néan- 
moins que  le  vieux  palais  de  !a  rue  Richelieu,  ce  palais  illustré  par  les  pinceaux 
de  Grimaldi  Bolognèse  et  de  Romanelli,  échappera  longtemps  encore  à  celte  ruine 
qui  menace  tous  les  débris  vénérables;  espérons  qu'on  sortira  enfin  de  ce  provi- 
soire si  longtemps  prolongé  qui  paralyse,  dans  le  service  de  la  Bibliothèque,  toute 
espèce  d'amélioration  ;  car  à  quoi  bon  ranger  et  classer  aujourd'hui  ce  qu'un  dé- 
ménagement doit  déranger,  déclasser  demain?  Il  importe  donc  de  résoudre  au 
plus  tôt  la  question  du  local,  et,  cette  question  une  fois  résolue,  il  sera  facile 
d'établir  sur  de  nouvelles  bases  le  classement  matériel  des  livres,  de  distribuer 
dans  les  grandes  divisions  et  les  subdivisions  bibliographiques  les  divers  fonds  qui 
sont  restés  morcelés  jusqu'ici,  et  qui  forment  pour  ainsi  dire  autant  de  dépôts 
isolés.  On  pourra  réaliser  ainsi  dans  un  seul  et  même  établissement  le  projet  si 
éminemment  pratique  et  utile  que  M.  Arago  développait  à  la  chambre  en  1835.  Aux 
spécialités  dans  les  classifications,  on  joindra  les  spécialités  dans  le  personnel,  en 
constituant  deux  catégories  trop  souvent  confondues  :  d'une  part,  les  hommes  de 
science,  qui,  tout  en  s'occupant  de  l'ordre  et  de  la  direction  intérieure,  donnent 
aux  travailleurs  sérieux  des  indications  et  des  conseils  ;  de  l'autre,  les  hommes  de 
peine,  qui  distribuent  les  livres.  Mais  comme  le  travail  du  bibliothécaire  est,  avant 
tout,  un  travail  d'abnégation,  qui  ne  mène  ni  à  la  gloire  ni  à  la  fortune,  on  doit 
à  ceux  qui  s'en  chargent  une  position  sûre  et  digne,  et  c'est  là,  dans  les  emplois 
secondaires,  ce  qui  a  manqué  jusqu'ici. 


V. 


Si  de  la  Bibliothèque  du  roi  nous  passions  maintenant  dans  les  autres  dépôts 
lit'éraires  de  Paris  pour  les  visiter  en  détail,  nous  n'aurions  que  trop  souvent 
encore  l'occasion  d<j  répéter  quelques-unes  des  observations  qu'on  vient  de  lire,  et 
la  comparaison  nous  fournirait  des  observations  nouvelles.  Ainsi  le  personnel, 
insuffisant  dans  la  rue  Richelieu,  excède  dans  d'autres  bibliothèques  les  besoins 
du  service.  Les  budgets  sont  surchargés  par  les  traitements  d'employés  parasites, 
et  le  chilfre  total  de  ces  traitements  n'est  nullement  en  rapport  avec  le  chitfre  des 
acquisitions.  Les  catalogues  des  manuscrits  laissent  beaucoup  à  désirer,  et  on 
n'a  en  général,  pour  les  imprimés,  que  des  catalogues  alphabétiques,  ce  qui 
rend  impossible  tonte  recherche  sérieuse  sur  un  sujet  donne,  et  condamne 
les  travailleurs  les  plus  intrépides  à  d'inévitables  omissions.  Il  importerait  donc, 
avant  tout,  pour  l'Arsenal,  Sainte-Geneviève,  la  Hazarine,  de  publier  les  cata- 
logues des  manuscrits,  et  de  rédiger,  pour  les  imprimés,  des  catalogues  métho- 
diques. 

Le  nombre  des  livres  augmente  chaque  jour  à  tel  point,  qu'il  est  impossible, 
dans  chaque  dépôt,  de  se  tenir  au  courant  suis  un  surcroît  de  dépenses  considé- 
rable. Il  faudrait  donc  que  nos  diverses  bibliothèques  limitassent  à  certaines  spé- 
cialités leurs  acquisitions  nouvelles;  au  lieu  de  cinq  ou  six  collections  morcelées, 
où  les  mêmes  ouvrages  se  répètent,  tandis  que  d  autres  ne  se  trouvent  nulle  part, 
on  arriverait,  après  quelques  années,  à  posséder,  dans  chaque  branche  des  con- 
naissances humaines,  des  collections  distinctes  et  à  peu  près  complètes,  non-seule- 


688  LES    BIBLIOTHÈQUES    PUBLIQUES. 

ment  pour  les  livres  français,  mais  pour  les  livres  étrangers,  qu'il  esl  si  difficile 
de  se  procurer  aujourd'hui. 

A  côté  de  la  Mazarine,  de  l'Arsenal,  de  Sainte-Geneviève,  Paris  possède  une  qua- 
rantaine d'autres  bibliothèques,  entretenues  aux  frais  de  l'état,  dépendantes  des 
grands  centres  administratifs,  des  grands  établissements  scientifiques,  et,  pour  la 
plupart,  inaccessibles  au  public  :  ne  serait-ce  pas  rendre  aux  éludes  un  véritable 
service  que  d'adopter,  pour  quelques-unes  de  ces  collections,  en  faveur  des  tra- 
vailleurs sérieux  et  en  s'entounnt  des  garanties  que  réclame  la  conservation  des 
livres,  un  mode  uniforme  d'admission,  basé  sur  certains  titres,  réglé  par  certaines 
lois  fixes,  par  exemple  un  système  de  cartes  d'entrée  qui,  ménagées  sagement  et 
combinées  avec  quelques  séances  publiques,  éloigneraient  les  oisifs  et  les  lecteurs 
frivoles?  Ajoutons  qu'à  Paris,  comme  dans  la  province,  il  existe  un  grand  nombre 
de  doubles  qui  forment  un  fonds  à  peu  près  perdu  pour  l'élude.  Des  circulaires 
ministérielles  ont,  à  diverses  reprises,  prescrit  le  récolement  de  ces  doubles  à  l'aide 
desquels  il  serait  facile,  sans  aucune  charge  nouvelle  pour  le  budget,  et  au  moyen 
des  seuls  échanges,  d'accroître  certains  dépôts,  et  même  d'en  former  de  nouveaux. 
Par  malheur,  celte  mesure  n'a  été  que  très-imparfaitement  exécutée;  les  échanges 
n'ont  point  été  faits,  et  les  doubles  reposent  toujours,  en  attendant  une  destina- 
tion, sous  l'épaisse  poussière  qui  les  recouvre  depuis  le  jour  où  la  convention 
nationalisa  les  livres  des  nobles,  des  prêtres  et  des  suppliciés. 

L'organisation  du  personnel  mérite  également  de  fixer  l'attention.  Aucune  loi 
fixe  n'a  réglé  jusqu'ici  les  conditions  de  l'admission  ou  celles  de  l'avancement.  Les 
hauts  emplois,  élevés  jusqu'à  la  dignité  de  sinécure,  sont  donnés  d'ordinaire  à  des 
hommes  recommandables  sans  doute,  mais  dont  les  titres  sont  rarement  spéciaux, 
à  des  hommes  qui  ont  payé  leur  dette  dans  d'autres  carrières,  et  qui,  pour  se 
mettre  au  courant  de  leur  nouvelle  tâche,  sont  parfois  obligés  de  demander  l'ini- 
tiation à  leurs  inférieurs.   Les  employés  subalternes,  confinés  dans    un  service 
d'hommes  de  peine,  et  sûrs  d'avance  de  ne  jamais  franchir  une  certaine  limite,  se 
laissent  gagner  par  le  découragement.  Ici,  ce  sont  les  bibliothécaires  qui  nomment 
eux-mêmes  leurs  collègues  ;  là,  c'est  l'autorité  ministérielle  ;  en  province,  c'est  le 
conseil  municipal,  sauf  l'approbation  du  ministre.  Pourquoi  ne  point  coordonner 
entre  elles  ces  administrations  morcelées,  pour  constituer  une  hiérarchie,  un  avan- 
cement régulier  ?  La  récente  ordonnance  qui  vient  de  réorganiser  les  Archives  du 
royaume  pose  en  principe  que  les  archivistes  des  départements  auront  droit  d'être 
admis  dans  ce  dépôt  central.  Pourquoi  ne  pas  élendre  aux  bibliothèques  de  Paris 
la  même  mesure  en  faveur  des  bibliothécaires  de  la  province?  Un  grand  nombre 
d'entre  eux  ont  des  litres  réels  :  ils  prennent  leurs  devoirs   au  sérieux  ;  ils  ont 
rédigé,  publié  d'excellents  catalogues.  Sous  ce  rapport,  on  peut  le  dire,  ils  sont, 
et  de  beaucoup,  en  avance  sur  leurs  collègues  de  la  capitale.  Quels  encourage- 
ments ont-ils  reçus?  Un  exemplaire  des  Eléments  de  paléographie.  Pourquoi  les 
élèves  de  l'école  des  Chartes,  qui  semblent  formés  pour  les  fonctions  de  bibliothé- 
caires, sont-ils  exclus  en  fait  de  toutes  les  bibliothèques  de  Paris?  On  ne  saurait 
trop  insister  sur  la  nécessité  d'élever  le  niveau  de  l'instruction  dans  le  personnel 
de  nos  dépôts  scientifiques  et  littéraires.  La  bibliographie,  Vars  magna  des  Alle- 
mands, est  peu  cultivée  en  France,  et,  comme  on  le  disait  à  la  chambre  en  1838, 
les    livres,   même    les    plus  utiles,  courent  risque    de    n'être    lus    et   feuilletés 
qu'à  de  longues  années  d  intervalle,  loisqu'il  est  impossible  d'indiquer  aux  visi- 
teurs qui  se  présentent  quels  ouvrages  doivent  être  offerts  à  leurs  méditations. 


LES    BIBLIOTHÈQUES     PUBLIQUES.  659 

L'instruction  que  l'état  donne  aux  enfams  dans  les  collèges,  aux  jeunes  gens  dans 
les  facultés,  se  complète  pour  les  hommes  faits  par  les  bibliothèques,  et  c'est  bien 
le  moins  qu'ils  y  trouvent  des  guides  bienveillants  et  éclairés. 

Cent  quatre-vingt-quinze  villes  en  France,  parmi  lesquelles  Carpenlras  se  place 
la  première  par  ordre  de  date,  possèdent  des  bibliothèques  publiques,  donnant  un 
total  de  deux  millions  six  cent  mille  volumes,  c'est-à-dire  un  volume  pour  quinze 
habitants,  ce  qui  est,  certes,  un  chiffre  restreint,  et  à  côté  de  ces  villes  privilégiées 
il  en  reste  huit  cent  vingt  deux  autres  de  Irois  mille  à  trenle  mille  âmes  qui  ne 
possèdent  aucune  colleclion  publique  de  livres.  Il  importerait  donc  de  favoriser 
d'une  part  le  développement  des  dépôts  déjà  fondés,  de  l'autre  la  création  de  bi- 
bliothèques nouvelles  dans  les  localités  qui  en  ont  été  privées  jusqu'à  ce  jour. 
Seulement  il  faudrait  prendre  avant  tout  pour  point  de  départ  l'instruction  pra- 
tique et  professionnelle.  La  plupart  des  collections  de  la  province,  formées  en 
grande  partie  de  la  dépouille  des  couvents,  sont  trop  exclusivement  littéraires,  et, 
dans  leur  constitution  actuelle,  elles  sont  avant  tout  un  cabinet  de  lecture  à  l'usage 
de  quelques  membres  des  sociétés  savantes  et  de  quelques  professeurs  de  l'endroit. 
Il  nous  semble  qu'au  moment  où  la  moralisation  des  classes  laborieuses  occupe  à 
bon  droit  tous  les  esprits  sérieux,  au  moment  où  les  villes  s'imposent  pour  l'in- 
struction élémentaire  de  si  lourds  sacrifices,  il  y  aurait,  au  point  de  vue  du  pro- 
grès, un  profit  véritable  à  attirer  dans  les  dépôts  publics,  par  l'attrait  de  lectures 
utiles,  cette  partie  de  la  population,  dont  les  enfants,  après  avoir  fréquenté  quel- 
ques années  les  écoles  primaires,  passent  le. reste  de  leur  vie  à  oublier  le  peu  qu'ils 
ont  appris.  Quelques  villes,  et  le  nombre  en  est  malheureusement  trop  restreint, 
après  avoir  établi  des  écoles  d'adultes,  ont  complété  l'instruction  donnée  dans  ces 
écoles  en  ouvrant  le  dimanche  et  le  soir  des  séances  publiques  dans  les  bibliothè- 
ques communales.  Nous  avons  constaté  nous-même  les  résultats  les  plus  satisfai- 
sants au  point  de  vue  de  l'instruction  pratique  et  au  point  de  vue  moral.  Le  peuple 
est  avide  de  lecture,  mais  il  lit  au  hasard,  au  rabais,  des  rapsodies  qui  l'abêtissent 
ou  le  dépravent.  Le  parti  qu'on  peut  tirer  de  cette  curiosité  instinctive,  sous  le 
rapport  de  la  direction  morale  et  même  de  la  direction  politique,  n'a  point  frappé 
seulement  les  administrations  municipales  de  certaines  villes;  il  a  éveillé,  dans  ces 
derniers  temps,  l'attention  du  clergé,  et  à  Paris  comme  dans  la  province  il  existe 
un  grand  nombre  de  bibliothèques  paroissiales  qui  louent  ou  prêtent,  en  encou- 
rageant au  besoin  les  abonnés  par  des  indulgences,  des  livres  dont  le  catalogue 
formerait  parfois  un  étrange  appendice  à  la  Bibliothèque  bleue. 

Le  succès  qu'ont  obtenu  ces  diverses  tentatives  montre  assez  quels  résultats 
on  pourrait  attendre  d'un  meilleur  régime  appliqué  à  nos  bibliothèques  publiques. 
Jamais  d'ailleurs  une  telle  réforme  n'a  été  plus  nécessaire.  Le  plus  important  de 
ces  dépôts,  où  s'augmente  chaque  jour  la  population  des  oisifs  et  des  simples  cu- 
rieux, ne  livre  aujourd'hui  qu'au  prix  de  lenteurs  fâcheuses  ses  trésors  epars  aux 
travailleurs  sérieux.  Rétablir  l'ordre  dans  celles  de  nos  bibliothèques  où  il  est 
compromis,  ce  sera  les  rendre  à  leur  véritable  destination,  qui  est  de  faciliter  les 
recherches  du  savant,  les  travaux  utiles,  et  non  d'alimenter  une  curiosité  maladive 
ou  frivole.  Il  y  a  longtemps  déjà  que  l'inventaire,  le  classement  et  pour  ainsi  dire 
la  synthèse  des  livres  préoccupent  les  hommes  qui  s'inquiètent  du  perfectionne- 
ment social.  Au  xvie  siècle,  Bacon  s'effrayait  de  l'incessante  production  de  l'impri- 
merie; en  présence  des  in-folio  compactes  prodigués  par  ses  contemporains  à 
l'avide  empressement  des  lecteurs,  il   s'effrayait  de  chercher  quelques  idées  au 


0()0  LES     BIBLIOTHÈQUES     PUBLIQUES. 

milieu  de  tant  de  mois,  quelques  vérités  au  milieu  de  tant  de  mensonges,  et  il  de- 
mandait qu'on  dressât  l'inventaire  des  connaissances  et  des  idées  humaines.  Cet 
inventaire  est  là  sous  notre  main,  c'est  le  catalogue  méthodique  de  nos  bibliothè- 
ques. Qu'on  l'exécute,  et,  à  côté  d'une  œuvre  administrative  excellente,  on  aura 
réalisé  la  pensée  philosophique  d'un  grand  homme. 

Charles  Louandre. 


DU 


COMMERCE  EXTÉRIEUR 


DE  LA  FRANCE. 


i. 


Nous  n'avons  pas  dans  les  travaux  de  la  statistique  une  confiance  aveugle,  et 
nous  sommes  loin  surtout  de  les  considérer  comme  le  fondement  nécessaire  des 
grandes  vérités  que  l'économie  politique  enseigne.  Les  données  que  ces  travaux 
fournissent  sont  en  général  trop  incertaines,  trop  fugitives,  trop  variables,  pour 
qu'on  en  déduise  des  règles  fixes,  et,  quand  même  elles  seraient  aussi  exactes 
qu'on  le  suppose  quelquefois,  elles  n'ont  pas  ordinairement  un  rapport  assez  di- 
rect avec  les  principes  généraux  que  la  science  cherche  à  établir  Ce  n'est  pas  sur 
le  terrain  mouvant  des  relevés  statistiques  que  cette  science  repose;  elle  s'appuie 
sur  la  base  plus  solide  de  l'observation,  et  c'est  dans  le  développement  régulier  des 
faits  historiques,  où  les  effets  s'enchaînent  avec  les  causes,  qu'elle  va  chercher  ses 
exemples  et  ses  leçons.  Toutefois,  dans  un  autre  ordre  d'idées,  les  travaux  statis- 
tiques peuvent  encore  ouvrir  une  source  féconde  d'observations.  S'ils  no  révèlent 
jamais  les  grands  principes  de  la  science,  ils  en  éclairent  du  moins  l'application 
et  les  confirment  quelquefois  Ils  sont  d'ailleurs  pour  un  peuple  une  sorte  de  bilan 
toujours  utile  à  consulter.  C'est  à  ce  titre  que  le  tableau  du  commerce  extérieur, 
publié  tous  les  ans  par  l'administration  des  douanes,  se  recommande  à  l'attention 
publique. 

Quelques  personnes  attachent  peu  d'importance  aux  relations  commerciales  qu'un 
pays  se  crée  au  dehors,  prétendant  qu'en  somme  elles  sont  peu  considérables  rela- 
tivement à  la  masse  des  relations  créées  au  dedans.  Que  le  commerce  intérieur, 
pris  dans  ses  détails  et  son  ensemble,  soit  toujours  la  grande  affaire  d'un  peuple, 
c'est  ce  que  personne  ne  sera  tenté  de  nier.  S'ensuit-il  que  le  commerce  extérieur 


662  DU     COMMERCE    EXTERIEUR 

n'ait  aucun  prix?  Quand  il  ne  ferait  qu'augmenter  d'autant  la  masse  générale  des 
affaires,  il  serait  encore  digne  de  considéralion  à  ce  seul  litre,  et  ce  n'est  pas  une 
augmentation  si  médiocre  que  celle  qui  porte  aujourd'hui  sur  une  valeur  totale 
de  2  milliards  310  millions.  Si  l'on  veut  d'ailleurs  se  faire  une  juste  idée  de  l'im- 
portance réelle  de  ce  commerce,  il  faut  le  considérer  beaucoup  moins  en  lui-même 
que  par  rapport  à  l'influence  qu'il  exerce  sur  le  commerce  inlérieur.  On  ne  sait  pas 
assez  combien  les  relations  plus  ou  moins  étendues  qu'un  pays  entretient  avec 
l'étranger  modifient  l'organisation  de  sa  propre  industrie  et  sont  nécessaires  à 
l'équilibre  de  sa  constitution  économique.  Si  on  y  prenait  garde,  on  se  montrerait 
plus  circonspect  à  hasarder  ces  mesures  restrictives  dont  on  est  si  facilement  pro- 
digue. Dans  certains  cas,  le  commerce  extérieur  est  au  dedans  l'unique  modérateur 
des  prix,  en  ce  qu'il  peut  seul  prévenir  les  monopoles  qui  les  élèvent.  Dans  d'au- 
tres cas,  il  est  la  condition  nécessaire  du  développement  de  certaines  industries, 
où  il  introduit  la  division  du  travail  avec  toutes  ses  conséquences,  et  qu'il  perfec- 
tionne en  les  agrandissant.  Renfermée  dans  les  limites  d'un  seul  pays,  une  industrie 
est  presque  toujours  étroite,  mesquine,  bornée  dans  ses  vues,  mal  ordonnée  dans 
ses  moyens,  d'une  organisation  chétive,  sans  élasticité  et  sans  force,  et  par-dessus 
tout  écrasée  sous  le  poids  de  monopoles  qui  l'amoindrissent  et  qui  l'étouffent.  Au 
contraire,  mise  en  communication  incessante  avec  le  dehors  par  un  échange  con- 
tinuel de  produits,  elle  s'ordonne  en  général  sur  des  bases  plus  larges,  elle  sim- 
plifie ses  formes  et  s'organise  mieux  en  s'étendant. 

C'est  quand  on  considère  les  choses  de  ce  dernier  point  de  vue,  que  la  question 
du  commerce  extérieur  s'élève,  en  se  liant  aux  parties  les  plus  hautes  de  la  science 
économique,  comme  aux  plus  grands  intérêts  des  peuples.  Il  est  vrai  que,  pour 
l'envisager  ainsi,  ce  ne  sont  pas  tant  les  relevés  de  la  douane  qu'il  faut  consulter, 
au  moins  dans  leurs  résultats  ordinaires  et  leurs  détails,  que  certaines  faits  d'un 
autre  ordre  déduits  d'une  observation  plus  large.  Au  reste,  tel  n'est  pas  l'objet  que 
nous  nous  proposons  en  ce  moment.  Écartant  ici  toute  idée  ou  toute  conception 
théorique,  nous  voulons  seulement  rappeler  les  résultats  les  plus  intéressants  que 
le  tableau  du  commerce  extérieur  nous  offre,  et  en  présenter  le  résumé  ou  la  sub- 
stance, en  y  mêlant  les  réflexions  que  leur  examen  attentif  suggère. 


H#   INCERTITUDE  DES   DONNÉES  SUR   LE    COMMERCE  EXTÉRIEUR. 


Mais  d'abord  jusqu'à  quel  point  peut-on  s'en  rapporter  aux  relevés  présentés 
par  la  douane?  Quelle  confiance  méritent  ces  tableaux  de  chiffres,  en  apparence  si 
rigoureux  et  si  précis  ? 

C'est  une  justice  à  rendre  à  l'administration,  qu'elle  apporte  dans  l'exécution 
de  sa  tâche  un  soin  consciencieux.  Ces  tableaux  du  commerce  extérieur,  qui  for- 
ment depuis  longtemps  un  beau  travail,  n'ont  guère  cessé  de  s'améliorer  tous  les 
ans.  Ils  sont  à  la  fois  plus  circonstanciés  qu'ils  ne  l'étaient,  distribués  dans  un 
meilleur  ordre  et  plus  complets.  Les  chiffres  y  sont  groupés  de  diverses  manières, 
avec  une  attention  souvent  fort  délicate,  qui  épargne  au  lecteur  la  peine  de  rappro- 
cher pour  comparer.  Quant  à  la  sincérité  des  calculs,  elle  ne  saurait  être  mise  en 
doute.  Avec  cela,  il  s'en  faut  bien  qu'on  doive  en  accepter  les  résultats  d'une  ma- 
nière absolue  et  sans  réserve,  ni  qu'on  puisse  en  tirer  toutes  les  vérités  utiles  que 


DE    LA    FRANCE.  663 

de  semblables  tableaux  paraissent  renfermer.  C'est  qu'il  s'y  trouve,  outre  des  la- 
cunes inévitables,  de  graves  inexactitudes,  qui  naissent  ou  de  la  difficulté  des  éva- 
luations ou  du  système  vicieux  qu'on  y  observe. 

Une  partie  des  marchandises  importées  en  France  échappe  d'abord  par  la  contre- 
bande à  l'œil  vigilant  de  la  douane,  qui  ne  peut  en  conséquence  la  faire  entrer  dans 
ses  calculs.  L'administration  s'efforce  quelquefois,  il  est  vrai,  d'estimer  approxima- 
tivement la  somme  des  valeurs  ainsi  dérobées  à  son  contrôle;  mais  elle  ne  fait  celte 
estimation  que  par  conjecture,  par  hypothèse,  et  il  s'en  faut  bien  qu'on  puisse 
accepter  ses  chiffres  comme  exacts.  Quoique  l'exportation  donne  aussi  parfois 
quelque  ouverture  à  la  fraude,  c'est  surtout  sur  l'importation  qu'elle  s'exerce,  et 
c'est  là  par  conséquent  que  les  lacunes  des  relevés  doivent  être  fortes.  Ainsi,  les 
résultats  généraux  sont  en  ce  point  entachés  d'erreur,  et,  de  plus,  l'équilibre 
entre  l'importation  et  l'exportation,  si  tant  est  que  cet  équilibre  doive  exister,  est 
détruit. 

Pour  les  marchandises  déclarées  à  la  douane,  les  évaluations  ne  sont  guère 
moins  fautives.  A  cet  égard,  l'administration  est  obligée  de  s'en  rapporter  en  gé- 
néral à  des  estimations  une  fois  faites,  estimations  qui  n'ont  peut  être  jamais  été 
parfaitement  exactes,  et  qui,  demeurant  fixes,  alors  que  toutes  les  valeurs  réelles 
sont  variables,  sont  devenues  nécessairement  fausses  avec  le  temps.  C'est  le  tarif 
arrêté  par  une  ordonnance  de  1826  qui  sert  encore  de  règle  et  que  l'administration 
prend  tous  les  ans  pour  base  de  ses  calculs.  Combien  de  fois,  et  dans  quelle  me- 
sure, les  valeurs  des  cboses  n'ont-elles  pas  changé  depuis  celte  époque,  quelques- 
unes  en  plus,  la  plupart  en  moins  !  Il  est  bien  vrai,  d'ailleurs,  que,  pour  un  grand 
nombre  de  marchandises,  l'estimation  officielle  n'a  été  juste  en  aucun  temps. 

Prenons  pour  exemple  l'un  des  plus  importants  de  nos  produits  agricoles,  les 
vins.  Dans  les  états  de  la  douane,  ceux  de  nos  vins  qui  sont  expédiés  par  la  fron- 
tière du  sud-est,  pour  la  Sardaigne  ou  pour  la  Suisse,  sont  portés  en  compte  à 
raison  de  20  et  21  centimes  le  litre.  Qui  croira  jamais  que  la  masse  des  vins 
exportés  de  France  pour  ces  deux  pays  ait  pu,  depuis  1826,  ressortir  à  un  tel 
prix?  On  en  trouve  à  ce  taux  dans  les  campagnes  du  midi  de  la  France  et  même 
à  un  taux  plus  bas;  mais  ils  sont  en  général  consommés  sur  place  et  ne  s'expor- 
tent guère,  même  pour  un  pays  voisin.  Quant  aux  vins  expédiés  en  Belgique  et  en 
Angleterre,  ils  sont  estimés  en  masse,  pour  le  premier  de  ces  pays,  à  «47  centimes 
le  litre,  et  pour  le  second  à  1  franc  68  centimes,  estimations  qui,  bien  que  fort 
supérieures  à  la  précédente,  paraîtront  encore  au-dessous  des  prix  réels,  si  l'on 
considère  que  la  Belgique,  où  le  vin  est  en  général  une  boisson  de  luxe,  n'en  con- 
somme guère  de  médiocre,  et  que  l'Angleterre,  où  ce  produit  esl  en  outre  frappé 
de  droits  exorbitants,  s'attache  exclusivement  à  nos  meilleurs  crus. 

Une  autre  cause  d'erreur,  plus  grave  peut-être  que  les  précédentes,  quoiqu'elle 
passe  généralement  inaperçue,  c'est  que  les  marchandises  d'exportation  sont  esti- 
mées au  départ  et  les  marchandises  d'importation  à  l'arrivée,  c'est-à-dire,  les 
premières  à  peu  près  au  prix  de  fabrique,  et  les  autres  avec  la  surcharge  de  tous 
les  frais  du  voyage  qu'elles  ont  dû  faire  et  du  bénéfice  de  l'expéditeur.  Quand  la 
théorie  de  la  balance  du  commerce,  cette  vieille  chimère  à  laquelle  un  certain 
nombre  d'esprits  rétifs  s'attachent  encore ,  serait  aussi  vraie  qu'elle  est  fausse, 
cette  seule  considération  infirmerait  tous  les  calculs  sur  lesquels  on  prétend  l'as- 
seoir. Il  résulte,  en  effet,  de  là  que,  dans  toute  expédition  faite  au  dehors,  et  par- 
ticulièrement par  mer,   la  valeur  estimative  des  retours  excède  nécessairement 


664  DU    COMMERCE    EXTÉRIEUR 

celle  des  envois,  que  par  conséquent  la  somme  officielle  des  importations  faites 
par  un  pays  est  et  doit  toujours  être  fort  supérieure  à  celle  de  ses  exportations  : 
d'où  il  suit  qu'au  regard  des  théoriciens  de  la  balance  tous  les  peuples  du  monde 
qui  font  le  commerce  avec  l'étranger  se  ruinent  (1).  Heureusement  pour  l'honneur 
de  cette  théorie,  et  pour  la  tranquillité  de  ceux  qui  la  professent,  la  contrebande 
vient,  en  dérobant  aux  relevés  de  la  douane  une  grande  partie  des  valeurs  d'im- 
portation, rétablir  dans  une  certaine  mesure  l'équilibre;  autrement,  l'effrayante 
disproportion  qu'ils  y  remarqueraient  sans  cesse  troublerait  à  coup  sûr  le  repos 
de  leurs  nuits. 

Malgré  la  contrebande,  toutefois,  et  la  lacune  qu'elle  produit  dans  les  états 
officiels,  la  différence  en  faveur  des  importations  subsiste  encore  presque  partout, 
tant  est  grande  l'inexactitude  qui  résulte  de  la  méthode  de  calcul  que  nous  venons 
de  signaler.  C'est  ainsi  que,  pour  la  France  en  particulier,  la  somme  totale  des 
importations  durant  la  période  des  cinq  années  1810  à  1844  excède  de  539  mil- 
lions la  somme  totale  des  exportations. 

On  voit  donc  que  les  chiffres  fournis  par  la  douane,  si  rigoureux  et  si  précis 
qu'ils  paraissent,  ne  sont  rien  moins  que  des  guides  sûrs.  Aussi  ne  faut-il  pas  les 
regarder  comme  des  données  absolues ,  mais  seulement  comme  des  indications 
relatives  pouvant  servir  d'objets  de  comparaison  d'une  année  à  l'autre,  en  obser- 
vant en  outre  que,  sauf  quelques  cas  particuliers,  on  ne  doit  pas  s'arrêter  à  de 
faibles  différences,  mais  prendre  les  choses  d'un  peu  haut. 


III. DU  COMMERCE   EXTÉRIEUR  DEPUIS   4  850. RÉSULTATS  GÉNÉRAUX. 


Considérons  d'abord  le  commerce  extérieur  de  la  France  durant  les  quinze 
années  qui  se  sont  écoulées  depuis  et  y  compris  1850.  Il  ne  peut  être  question, 
quand  on  embrasse  un  si  long  intervalle  de  temps,  que  de  comparer  les  résultats 
généraux;  mais  ces  résultats  ne  sont  ni  les  moins  intéressants  ni  les  moins  sûrs. 
Ils  témoignent  suffisamment  d'ailleurs,  et  beaucoup  mieux  que  ne  feraient  même 
les  détails,  des  progrès  du  pays  dans  le  développement  de  ses  relations  extérieures, 
et  de  la  continuité  de  ces  progrès  m  ilgré  quelques  variations  accidentelles.  Ajou- 
tons que,  si  les  étals  de  la  douane  recèlent  effectivement  quelques  grandes  vérités, 
c'est  particulièrement  dans  les  résultats  généraux  qu'on  peut  les  rencontrer. 

(1)  Supposez  un  navire  qui  parte  du  Havre  pour  la  Martinique  avec  une  cargaison  de 
marchandises  françaises  estimées  valoir  150,  00  francs.  Le  irel  pour  l'aller  et  ie  retour 
est  de  20,000  fr.  ;  nous  supposons  pour  le  bénéfice  de  l'expéditeur,  commission  compris*;, 
20  000  fr.;  celle  cargaison  sera  doue  vendue  à  la  Martinique  au  prix  de  100,000  fr.  Du 
montant  intégral  de  celte  somme,  on  achète  dans  la  colonie  des  sucres  pour  le  r<  tour.  Le 
bénéfice  de  ce  retour  sera,  par  hypothèse,  de  10,000  fr.,  c'est-à-dire  que  les  sucres  vau- 
dront à  l'arrivée  en  France  ï200,000  fr.  Si  les  évaluations  de  la  douane  sont  exactes,  au 
départ  aussi  bien  qu'à  l'arrivée,  elle  a  dû  porter  d'une  part,  à  la  colonne  des  exportations, 
1  "0,000  fr.  ;  de  l'autre,  à  la  colonne  des  imporiations,  200  000  fr.  Au  dire  des  partisans 
de  la  balance,  la  France  est,  dans  ce  cas,  en  perle  de  50,000  fr.,  et  un  tel  commerce  la 
ruine.  Le  fait  est  cependant  qu'elie  n'a  effectué  qu'un  simple  échange  de  marchandises, 
sans  verser  au  dehors  une  seule  obole  en  numéraire. 


DE     LA    FRANCS. 


660 


Voici   d'abord  les  tableaux.  Ils  sont  divisés  en  trois  périodes  de  cinq  années 
chacune. 

PREMIÈRE   PÉRIODE. 


ANNEES. 

IMPORTATION. 

EXPORTATION. 

TOTAL. 

Millions. 

Millions. 

Millions. 

1830 

638 

573 

1,211 

1831 

513 

618 

1  151 

1832 

635 

696 

1,549 

1833 

095 

706 

1,459 

1854 

720 

715 

1,455 

5,217 

5.568 

6  585 

Moyenne  des  cinq  années. 

6  Î3 

673 

1,517 

DEUXIEME   PERIODE. 


ANNEES. 

1835 
1856 
1857 
1838 
1839 

Total. 


Moyenne  des  cinq  années. 


IMPORTATION. 

EXPORTATION 

Millions. 

Millions. 

701 

854 

906 

961 

808 

758 

937 

956 

947 

1,003 

.    4.559 

4,512 

871 

902 

TOTAL. 

Millions. 

1 ,595 

1,867 
1,566 
1,895 
1,950 

8,871 
1,774 


TROISIEME    PERIODE. 


ANNEES. 

1840 
1841 
1842 
1845 
1834 

Total 5,695 


IMPORTATION. 

EXPORTATION 

Millions. 

Millions. 

1 ,052 

1,011 

1.121 

1,066 

1,142 

940 

1,187 

992 

1,195 

1,147 

Moyenne  des  cinq  années. 


1,159 


5,156 
1,051 


TOTAL. 

Millions. 
2.005 
2.187 

2.082 

2.179 
2,340 

10,851 
2,170 


Cherchons  dans  ces  tableaux  ce  qu'ils  enseignent. 

Malgré  les  entraves  dont  notre  commerce  extérieur  est  chargé,  on  voit  qu'il  n'a 
pas  laissé  de  s'accroître  d'année  en  année,  à  la  faveur  de  la  paix  profonde  dont 
nous  jouissons,  et  grâce  au  besoin  que  les  peuples  éprouvent  de  plus  en  plus  de 
se  communiquer.  La  progression  ascendante  a  été  même  assez  rapide.  Du  chiffre 
de  1,211  millions  ,  où  il  était  en  1850,  ce  commerce  s'est  élevé,  en  IX',  {.  •» 
2,540  millions,  c'est-à-dire  qu'il  a  été  presque  doublé  en  quinze  ans.  On  serait 
tenté  de  croire,  en  effet,  qu'une  série  de  qnin/.e  années  suffit  pour  doubler  l'im- 
portance de  nos  relations  avec  le  dehors,  si  l'on  ne  considérai!  que  Tannée  1830 
qui  ouvre  cette  série,  affectée  dans  les  derniers  mois  par  la  révolution  politique 


666  DU     COMMERCE    EXTERIEUR 

qui   signala  cette  époque,  fut  inférieure  dans  son  ensemble  à  l'année  1829  (1). 

Acceptant  toutefois  comme  juste  cette  comparaison  entre  la  première  et  la  der- 
nière année  de  la  série,  nous  trouvons  que  l'augmentation  de  l'une  sur  l'autre  est 
de  1,129  millions,  lesquels,  répartis  sur  quatorze  années,  donnent  une  augmen- 
tation moyenne  de  80  millions  par  an. 

Ce  mouvement  ascendant  de  notre  commerce  extérieur  est  pourtant  marqué, 
dans  le  cours  des  quinze  années  que  nous  parcourons,  par  quelques  temps  d'arrêt, 
et  même  par  quelques  pas  rétrogrades  :  ainsi,  en  1831,  1834,  1837  et  1842; 
mais  ces  exceptions  n'infirment  point  la  règle,  car  il  est  facile  de  les  expliquer, 
les  unes  après  les  autres,  par  des  causes  accidentelles,  étrangères  au  mouvement 
commercial  proprement  dit  L'année  1831  se  ressentit,  comme  on  sait,  de  la  com- 
motion politique  de  1830,  dont  elle  porta,  financièrement  parlant,  tout  le  poids. 
L'année  1834  vit  naître  et  expirer  la  dernière  grande  émeute  que  l'émotion 
populaire,  résultat  de  ce  grand  événement,  ait  enfantée.  En  1 837,  le  monde  com- 
mercial fut  ébranlé,  depuis  Washington  jusqu'à  Vienne,  par  la  lutte  du  président 
Jackson  contre  la  banque  des  Ëtats-Unis,  et  par  la  déroute  générale  des  banques 
américaines.  Enfin,  c'est  en  1842  que  le  changement  du  tarif  des  États-Unis  ferma 
brusquement  l'accès  de  ce  pays  à  une  masse  considérable  de  nos  marchandises. 
Au  reste,  à  quelque  cause  que  l'on  attribue  ces  temps  d'arrêt,  ils  sont  encore 
aujourd'hui  fort  regrettables ,  car  il  ne  nous  paraît  pas  qu'ils  aient  été  suffisam- 
ment compensés  par  des  accroissements  extraordinaires  dans  les  années  suivantes; 
mais  on  voit  du  moins  qu'ils  ne  troublent  pas  d'une  manière  essentielle  la  loi 
générale  du  mouvement. 

Il  y  a  des  conséquences  d'un  autre  ordre,  conséquences  plus  étranges  ou  plus 
inattendues,  à  tirer  de  ces  tableaux. 

Des  trois  périodes  dans  lesquelles  nos  quinze  années  se  divisent,  la  dernière  a 
été  sans  contredit  la  plus  heureuse  et  la  plus  calme.  Sauf  le  cri  de  guerre  un 
instant  poussé  en  1840,  et  dont  le  monde  financier  n'a  été  que  faiblement  ému, 
aucun  de  ces  accidents  graves  qui  déterminent  les  crises  commerciales  n'a  tra- 
versé le  cours  de  ces  cinq  années  prospères.  On  y  voit  figurer,  du  reste,  l'année 
1844,  qui  a  été  peut-être  pour  l'industrie  la  plus  heureuse  de  notre  histoire.  Au 
contraire,  la  première  période,  qui  va  de  1830  à  1834,  a  été  singulièrement  tour- 
mentée. Aucune  des  grandes  commotions  qui  soumettent  le  commerce  d'un  pays 
à  de  rudes  épreuves  n'a  été  épargnée  à  ces  années  d'angoisses.  C'est  d'abord  une 
révolution  qui  renverse  un  trône  et  qui  ébranle  l'état;  ensuite  les  partis  aux  prises 
et  l'émeute  en  permanence  dans  les  rues;  le  peuple  sans  cesse  en  émoi,  menaçant 
ou  la  propriété  ou  le  trône,  et  la  bourgeoisie  toujours  armée  pour  les  défendre; 
les  ateliers  désertés;  la  guerre  sur  la  frontière;  un  vaste  appel  aux  aimes;  la 
France,  indignée  et  frémissante  en  face  de  l'Europe  qui  la  menace  ;  au  milieu  de 
tout  cela,  une  disette  de  céréales  qui  se  prolonge  durant  trois  ans;  des  crises 
financières  et  commerciales  se  succédant  les  unes  aux  autres  ,  et  devenues,  pour 
ainsi  dire,  chroniques;  le  crédit  privé  anéanti,  le  crédit  public  en  péril,  et  les 
finances  de  l'état  épuisées,  et  pour  couronnement  de  l'œuvre  la  rente  5  pour 
100  tombée  à  63  francs.  Tel  est  le  tableau  fidèle  de  cette  époque,  et  ce  tableau  se 
rapporte  plus  ou  moins  à  toutes  les  années  de  la  période,  puisque  c'est  en  1830 

(1)  Année  1829  :  commerce  général,  importations  el  exportations  réunies,  1.224  mil- 
lions. 


DE    LA    FRANCE.  667 

que  l'agitation  commence,  et  en  \  834  que  la  dernière  grande  émeute  est  réprimée. 
Le  contraste  est  donc,  à  cet  égard,  bien  prononcé  entre  les  deux  périodes  que  nous 
comparons.  Eh  bien!  ce  contraste  se  tait  assez  profondément  sentir  dans  les  relevés 
de  la  douane;  mais  veut-on  savoir  à  quels  traits?  Les  parti>ans  de  la  balance  du 
commerce  ne  le  croiront  jamais  tant  qu'ils  n'auront  pas  consulté  eux-mêmes  les 
publications  officielles  qui  l'attestent.  Ce  qui  signale  ce  contraste,  c'est  que,  dans 
la  première  période  ,  dans  la  période  calamiieuse,  la  balance  du  commerce  nous 
est  constamment  et  assez  largement  favorable,  tandis  que,  dans  la  seconde,  dans 
cette  période  qui  n'a  guère  connu  que  des  jours  prospères,  cette  même  balance  est 
très-décidément  contre  nous. 

On  peut  voir,  en  effet,  que,  pour  les  cinq  années  de  i  830  à  1 834,  la  somme  totale 
des  importations  n'est  que  de  3,217  millions,  tandis  que  la  somme  des  exporta- 
tions s'élève  à  3,368  millions  :  différence  en  faveur  des  exportations,  151,  soit  en 
moyenne  environ  30  millions  par  an.  Au  contraire,  dans  la  troisième  période,  c'est 
la  somme  des  importations  qui  excède  celle  des  exportations  de  l'énorme  chiffre 
de  539  millions,  ou  en  moyenne  environ  108  millions  par  an.  Ainsi,  quand  le 
commerce  et  l'industrie  sont  en  souffrance,  la  théorie  de  la  balance  nous  apprend 
que  le  pays  prospère  et  s'enrichit,  et  quand,  au  contraire,  le  commerce  et  l'indus- 
trie sont  visiblement  florissants,  plus  florissants  peut-être  qu'ils  ne  l'ont  été  à 
aucune  autre  époque,  cette  même  balance  nous  annonce  hautement  que  la  France 
se  ruine.  Ce  qui  est  plus  remarquable  encore,  c'est  que,  des  cinq  années  de  la 
première  période,  c'est  précisément  la  plus  calamiteuse  de  toutes,  l'année  1831, 
que  la  balance  du  commerce  nous  montre  comme  la  plus  favorable,  puisque 
l'excédant  des  exportations  sur  les  importations  est,  pour  celte  seule  année,  de 
103  millions,  comme  si  les  faits  prenaient  plaisir  à  se  jouer  des  partisans  de  cette 
doctrine. 

Si  la  théorie  de  la  balance  du  commerce  n'était  depuis  longtemps  condamnée 
par  le  raisonnement,  ces  seuls  rapprochements  suffiraient  pour  la  confondre.  A 
cet  égard,  on  peut  dire  que,  si  les  relevés  statistiques  ne  nous  apprennent  rien,  ils 
confirment  du  moins  ce  que  la  science  enseigne.  Après  cela,  ne  faut  il  pas 
s'étonner  qu'il  se  trouve  encore  aujourd'hui  tant  d'hommes  qui  osent  présenter 
celte  vaine  chimère  de  la  balance  du  commerce  comme  une  règle  à  suivre,  ou 
qui,  sans  la  proclamer  tout  haut,  en  acceptent  aveuglément  les  conséquences. 

Rien  de  plus  simple,  au  reste,  que  le  phénomène,  en  apparence  étrange,  que 
nous  venons  de  signaler,  et  l'explication  s'en  trouve  donnée  par  avance  dans  ce 
que  nous  avons  écrit  ici  même  sur  le  crédit  et  les  banques  (1)  et  sur  les  monnaies 
françaises  (2).  Quand  le  commerce  et  l'industrie  sont  en  souffrance,  quand  le 
crédit  est  mort,  la  puissance  d'acheter  est  fort  restreinte,  et  le  besoin  de  vendre 
se  fait,  au  contraire,  très-vivement  sentir.  En  outre,  les  titres  de  crédit  n'ayant 
plus  cours,  l'emploi  du  numéraire  s'étend,  parce  qu'il  intervient  seul  dans  toutes 
les  transactions.  Chacun  s'efforce  donc  de  se  défaire  de  ses  marchandises  comme 
il  le  peut,  quelquefois  même  avec  perte,  et  il  en  cherche  à  tout  prix  l'écoulement 
au  dehors,  avec  d'autant  plus  de  raison  qu'il  trouve  difficilement  à  les  placer  au 
dedans.  C'est  ainsi  que  l'exportation  s'anime.  En  même  temps,  la  gêne  qu'on 
éprouve  fait  qu'on  achète  peu  à  l'étranger,  et  que  les  expéditeurs  s'efforcent  à 

(1)  Du  Crédit  et  des  Banques,  —  Revue  des  Deux  Monde-*,  livraison  du  31  aoûl  1842. 

(2)  Des  Monnaies  en  Fvance,  —  ibid.,  livraison  du  15  octobre  184-4. 


GOS  DU     COMMERCE     EXTERIEUR 

l'envi  l'un  de  l'autre  de  réaliser  leurs  capitaux,  en  effectuant  les  retours  en  numé- 
raire. Il  suit  de  là  que  l'accroissement  proportionnel  des  exportations,  loin  d'être 
un  signe  favorable  au  pays,  est,  au  contraire,  un  témoignage  de  sa  détresse,  et  que 
c'est  dans  l'accroissement  des  importations  qu'on  trouve  la  véritable  mesure  de  sa 
prospérité. 

Après  tout  cependant,  les  importations  et  les  exportations  d'un  pays  tendent 
constamment,  malgré  quelques  oscillations  accidentelles,  à  se  remettre  en  équi- 
libre. Il  est  impossible,  en  effet,  que  les  relations  d'un  peuple  avec  le  dehors, 
quand  on  les  prend  sur  une  longue  série  d'années,  se  résolvent  autrement  qu'en 
un  simple  échange  de  produits  contre  produits,  et  en  général,  si  les  supputations 
de  la  douane  étaient  complètes,  si  les  évaluations  élaient  exactes,  on  trouverait 
qu'après  un  certain  laps  de  temps  les  chiffres  se  balancent.  Au  fond,  les  tableaux 
qui  précèdent  ne  paraissent  pas  s'éloigner  beaucoup  de  ce  résultat.  Pour  les  quinze 
années  qu'ils  embrassent,  la  somme  totale  des  importations  s'élève  à  13  milliards 
274  millions,  et  celle  des  exportations  à  13  milliards  36  millions  seulement;  diffé- 
rence en  faveur  des  importations,  235  millions.  A  celte  somme  totale  des  importa- 
tions, il  conviendrait  d'ajouter  les  valeurs  dérobées  par  la  contrebande  au  con- 
trôle de  la  douane,  ce  qui  augmenterait  sensiblement  le  chiffre,  et  rendrait  la 
différence  encore  plus  forte;  mais  aussi  nous  avons  vu  que  les  évaluations  de  la 
douane  sont  inégalement  faites,  puisque  les  marchandises  exportées  sont  estimées 
au  dépari,  et  les  marchandises  d'importation  à  l'arrivée,  c'est-à-dire  que,  si  les 
premières  sont  portées  dans  les  états  pour  leur  valeur  réelle  d'échange,  les  autres 
sont  comparativement  surfaites.  Rien  n'empêche  donc  de  croire  que,  depuis  1830 
jusqu'à  1844  inclusivement,  l'équilibre  s'est  maintenu.  Et,  en  effet,  une  seule 
chose  aurait  pu  le  rompre  à  notre  avantage,  en  nous  permettant  de  demander  à 
l'étranger  de  plus  grandes  valeurs  en  marchandises  que  celles  que  nous  lui  aurions 
expédiées  nous-mêmes  :  c'eût  été  l'extension  nouvelle  donnée  à  notre  crédit  par 
un  large  développement  des  banques.  La  propagation  des  titres  de  crédit  rendant 
alors  superflue  une  partie  du  numéraire  dont  notre  circulation  intérieure  regorge, 
nous  l'aurions  versée  au  dehors,  en  échange  contre  des  marchandises  utiles,  et  la 
richesse  du  pays  se  serait  accrue  d'autant.  De  même,  une  seule  chose  aurait  pu 
rendre  l'importation  sensiblement  inférieure  à  l'exportation;  c'eût  été  l'appau- 
vrissement du  pays  et  le  dépérissement  intérieur  de  son  crédit  et  de  son  com- 
merce, circonstance  qui,  en  amoindrissant  d'une  part  ses  ressources,  en  augmen- 
tant de  l'autre  le  besoin  du  numéraire  effectif  dans  ses  transactions,  l'aurait  mis 
hors  d  étal  de  tirer  de  l'étranger  l'exact  équivalent  de  ses  propres  marchandises. 
Rien  de  semblable  ne  s'est  rencontré  en  France.  Au  surplus,  l'une  ou  l'autre  de 
ces  causes  n'aurait  encore  rompu  l'équilibre  des  importations  et  des  exportations 
que  d'une  manière  transitoire,  et,  le  bénéfice  une  fois  réalisé  ou  la  perle  con- 
sommée, cet  équilibre  se  serait  toujours  rétabli  sur  de  nouvelles  bases  dans  la 
suite  des  temps. 


IV.   COMMERCE   EXTÉRIEUR   EN    1844, 


Les  derniers  tableaux  publiés  par  l'administration  des  douanes  se  rapportent  à 
l'année   1SU,  car  ce  n'est  guère  que  dix  mois  après  la  fin  de  chaque  exercice, 


DE    LA    FRANCE.  669 

que  ces  tableaux  sont  livrés  au  public.  On  a  déjà  fait  remarquer  plusieurs  fois  que 
cette  publication  est  bien  tardive.  Quoique  le  travail  qu'elle  nécessite  soit  fort 
étendu,  on  peut  espérer  que  l'administration  parviendra  à  en  rapprocher  le  terme. 

On  a  vu  que  le  commerce  extérieur  de  la  France  pendant  celte  année  1844  a 
porté  sur  une  valeur  totale  de  2,540  millions,  savoir:  1,193  à  l'importation,  et 
1,147  à  l'exportation  ;  mnis  ce  chiure  comprend  toutes  les  valeurs  que  la  douane 
a  constatées  à  l'entrée  ou  à  la  sortie,  quelle  qu'en  soit  la  destination  ou  la  prove- 
nance, c'est-à-dire  qu'on  y  a  fait  entrer  les  marchandises  qui  n'ont  fait  que  passer 
sur  notre  territoire  en  transit,  et  même  celles  qui  n'ont  été  que  déposées  momen- 
tanément dans  les  entrepôts  de  nos  villes  maritimes.  C'est  le  commerce  général. 
Quant  au  commerce  spécial,  comprenant  seulement  les  produits  étrangers  que  la 
France  a  reçus  pour  sa  propre  consommation,  et  les  produits  nationaux  qu'elle  a 
expédiés  à  l'étranger,  il  a  porté  sur  une  valeur  totale  de  1,657  millions,  dont  867 
à  l'importation  et  790  à  l'exportation. 

Remarquons  en  passant  que  si  pour  le  commerce  général  les  importations  de 
1844,  comme  celles  des  quatre  années  précédentes,  excèdent  les  exportations,  la 
différence  pour  le  commerce  spécial  est  encore  plus  forte;  c'est  46  millions  d'un 
côté  et  77  de  l'autre.  On  a  déjà  vu  pourquoi  ce  résultat  n'a  rien  dont  on  doive 
s'étonner  ni  surtout  s'alarmer.  Nous  savons,  en  effet,  qu'en  dépit  de  ces  diffé- 
rences, l'année  1844  a  été  pour  la  France  une  époque  de  grande  prospérité. 

Dans  son  ensemble,  le  commerce  extérieur  de  la  France  peut  être  envisagé  soit 
par  rapport  à  la  nature  ou  à  l'espèce  des  marchandises  qui  en  ont  été  l'objet,  soit 
par  rapport  aux  pays  avec  lesquels  les  échanges  ont  eu  lieu,  soit  enfin  par  rap- 
port à  la  voie  que  les  marchandises  ont  suivie,  par  terre  ou  par  mer.  Nous  le  con- 
sidérerons tour  à  tour  sous  ces  points  de  vue  divers. 


V.    NATURE   OU    ESPÈCE   DES  MARCHANDISES   ÉCHANGÉES. 


C'est  un  fait  assez  digne  d'attention  que  l'énorme  chiffre  pour  lequel  figurent 
dans  le  total  des  valeurs  importées  en  France  les  matières  nécessaires  à  l'indus- 
trie et  les  objets  de  consommation  naturels.  Au  commerce  spécial,  le  seul  qui 
nous  intéresse  à  cet  égard,  ces  produits  forment  ensemble  environ  94  pour  100 
de  l'importation  totale.  Ainsi  les  objets  de  consommation  fabriqués  comptent  à 
peine  dans  la  masse.  Voici,  au  reste,  un  tableau  résumé,  qui  donnera  une  juste 
idée  de  ces  rapports. 

COMMERCE   SPÉCIAL.   IMPORTATIONS   DE    1844. 

Millions.  Proportion  pour  100. 

iMalières  nécessaires  à  l'industrie 598.6  69.4 

Objets  de  consommation  naturels 214. G  24.2 

Objets  fabriqués 54.2  6.4 

Total.     .     .      .     867.4  100.0 

A  l'exportation,  au  contraire,  c'est  la  masse  des  objets  manufacturés  qui  l'em- 
porte d'une  manière  sensible.  Ici  les  produits  ne  sont  divisés,  dans  les  états  de  la 
douane,  qu'en  deux  classes  :  produits  naturels  et  objets  manufacturés. 

TOUK    I.  46 


670 


SU    COMMERCE    EXTÉRIEUR 


COMMERCE   SPECIAL. 


Produits  naturels    . 
Objets  manufacturés. 


EXPORTATIONS. 

Millions. 

.     .      189.6 
.     .     600.8 


Proportion  pour  100, 

24.0 
76.0 


TOTAL. 


790.4 


100.0 


Ne  semblerait-il  pas  résulter  de  là  que  la  France,  qu'on  représente  sans  cesse 
comme  un  pays  essentiellement  agricole,  serait  au  contraire,  au  moins  par  rapport 
à  ses  relations  avec  le  dehors,  un  pays  de  fabrique,  un  pays  essentiellement  manu- 
facturier,  dont  le  commerce  consisterait  avant  tout  à  échanger  les  fruits  de  son 
travail  contre  les  produits  naturels  qui  lui  manquent?  Il  est  vrai  de  dire  que  les 
classifications  admises  par  la  douane  sont  à  certains  égards  arbitraires  et  surtout 
arbitrairement  appliquées.  C'est  ainsi  qu'à  l'importation  on  voit  figurer  parmi  les 
matières  nécessaires  à  l'industrie  les  fils  de  lin,  comme  si  les  fils  de  lin  n'étaient 
pas  un  produit  déjà  fort  avancé  de  l'industrie  manufacturière,  alors  qu'à  l'exporta- 
tion ces  mêmes  fils  sont  classés,  en  effet,  comme  produits  de  nos  manufactures. 
C'est  encore  ainsi  que  les  eaux-de-vie  de  vin  et  les  liqueurs,  qui  sont  fabriquées 
dans  des  usines  à  l'aide  de  procédés  de  distillation  plus  ou  moins  complexes,  sont 
classées  dans  les  exportations  comme  produits  naturels.  Il  est  bon  de  remarquer 
en  outre  qu'à  l'importation  c'est  surtout  sur  les  objets  manufacturés,  dont  la  va- 
leur est  en  général  plus  haute,  que  la  contrebande  s'exerce,  ce  qui  ne  laisse  pas 
de  diminuer  d'une  manière  probablement  assez  forte  le  rapport  de  ces  objets  avec 
les  autres  dans  les  états  officiels.  Toutefois,  ces  réserves  faites,  on  ne  saurait  douter 
que  les  importations  de  la  France  ne  se  composent  en  très-grande  partie  de  ma- 
tières nécessaires  à  l'industrie  et  d'objets  de  consommation  naturels,  tandis  que 
ses  exportations  sont  principalement  alimentées  par  les  produits  de  ses  manufac- 
tures. Il  reste  donc  constant  qu'à  ce  point  de  vue  la  France  est  avant  tout  un  pays 
de  fabrique,  et  que  c'est  particulièrement  à  ce  titre  qu'on  la  voit  figurer  sur  le 
marché  du  monde. 

Que  d'interprétations  à  faire  sur  ce  seul  fait!  Malheureusement  les  états  officiels 
se  bornent  à  le  constater  sans  en  déterminer  les  causes,  et  laissent  ainsi  le  champ 
libre  à   toutes  les  théories  contraires.  En  présence  de  cette  énorme  importation 
de  matières  premières  et  de  produits  naturels  que  la  douane  signale,  les  uns  pré- 
tendent qu'il  faut  se  hâter  d'y  mettre  un  terme;  ils  s'indignent  ou  s'alarment  :  ils 
s'écrient  que  notre  agriculture  est  en  péril,  que  l'invasion  des  produits  étrangers, 
en  supplantant  les  nôtres,  la  menace  et  la  ruine,  et  qu'il  faut  arrêter  cette  inva- 
sion croissante  par  une  large  surélévation  des  droits  protecteurs  ou  même  par  des 
prohibitions.  D'autres,  plus  touchés,  à  ce  qu'il  semble,  des  intérêts  de  l'industrie 
manufacturière,  se  réjouissent  de  cette  abondante  importation  de  matières  pre- 
mières et  de  produits  naturels,  la  considérant  comme  nécessaire,  soit  à  l'alimenta- 
tion de  nos  manufactures,  soit  à  la  subsistance  ou  à  l'entretien  de  la  classe  ouvrière 
qui  les  fréquente.  Quelques-uns  enfin,  mieux  avisés  selon  nous,  pensent  qu'après 
tout  il  n'est  pas  bon  que  la  France  se  voie  forcée  de  tirer  sans  cesse  du  dehors  des 
quantités  si  considérables  de  produits  agricoles,  sans  être  jamais  en  mesure  de 
vendre  à  l'étranger  des  quantités  équivalentes  de  produits  du  même  ordre;  que 
l'agriculture  nationale  souffre  de  cet  état  de  choses,  qui  diminue  à  la  fois  son  im- 
portance et  son  activité  ;  qu'il  vaudrait  mieux  enfin  que  nos  manufactures  fussent 


SE     LA     FRANCE. 


671 


plus  largement  alimentées  par  les  produits  de  notre  propre  sol,  ou  du  moins  que 
ces  produits  trouvassent,  en  compensation  du  débouché  qui  leur  échappe  au  de- 
dans, un  débouché  pareil  au  dehors  ;  mais  ils  pensent  aussi  que  la  cause  du  mal 
dont  on  se  plaint  est  précisément  dans  l'existence  de  ces  droits  protecteurs,  que 
l'on  invoque  pour  y  mettre  un  terme,  et  que  le  remède  véritable  est  dans  le  retour 
à  une  liberté  complète.  En  théorie,  ils  prouvent  que  les  droits  protecteurs  n'ont 
d'autre  effet,  en  ce  qui  concerne  les  produits  du  sol,  que  d'en  exhausser  les  prix  à 
l'intérieur  et  d'en  rendre  par  là  l'écoulement  impossible  au  dehors,  sans  arrêter 
pour  cela  l'introduction  des  denrées  étrangères.  En  fait,  ils  montrent  que  les 
mêmes  causes  produisent  en  tous  lieux  les  mêmes  effets,  et  que  la  situation  actuelle 
de  la  France  répond  exactement  à  celle  de  tous  les  pays  qui  ont  adopté  à  cet  égard 
la  même  conduite. 

Les  principales  matières  qui  ont  alimenté  notre  importation  en  1844  sont  les 
suivantes,  que  nous  présentons,  comme  dans  les  tableaux  officiels,  par  rang  d'im- 
portance. 


COMMERCE   SPECIAL. 


IMPORTATIONS. 


Coton  en  laine 104.7 

Soies. brutes 

Sucre  des  colonies  françaises. 

Céréales 

Laines  en  masse 

Bois  communs 

Graines   oléagineuses.    . 
Fils  de  lin  ou  de  chanvre.     . 

Peaux  brutes 

Tabac  en  feuilles    .... 

Houille 

Indigo 


VALEURS  VALEURS 

EN  MILLIONS.  EN  MILLIONS. 

Huile  d'olive 22.7 

61.2  Cendres  et  regrets  d'orfèvre.     .  21.0 

54.9  Tissus  de  lin  ou  de  chanvre.  .     .  18.7 

50.7  Café 14.4 

48.8  Cuivre 14.5 

59.7         Bestiaux 9.7 

59.2         Plomb. 9.5 

52.1  Chevaux 9.1 

28.5        Lin 8.7 

26.5  Suif  brut  et  saindoux.        ...  8.0 

24.0         Fonte  brute 8.0 

25.2  Poissons  de  mer 7.8 


Toutes  ces  marchandises  sont  ou  des  matières  premières  ou  des  objets  de  con- 
sommation naturels,  sauf  les  fils  de  lin  ou  de  chanvre,  que  nous  ne  consentons 
pas,  malgré  les  indications  officielles,  à  ranger  dans  la  même  catégorie,  et  les  tissus 
qui  en  proviennent.  Ainsi,  on  ne  trouve  dans  toute  cette  liste  que  deux  produits 
fabriqués,  dont  l'un  est  placé  au  8e  rang  d'importance,  et  l'autre  au  15°.  Celui 
qui  vient  après,  c'est  l'horlogerie,  qui  ne  figure  qu'au  25e  rang.  C'est  dire  assez 
que,  si  l'agriculture  française  a  tort  d'accuser  l'insuffisance  de  nos  tarifs,  l'industrie 
manufacturière  est,  à  d'autres  égards,  aussi  mal  fondée  à  élever  des  plaintes  sem- 
blables. 

A  l'exportation,  les  marchandises  se  classent  par  rang  d'importance  de  la  ma- 
nière suivante  : 


COMMERCE   SPÉCIAL. 


EXPORTATIONS. 


VALEURS 
EN   MILLIONS. 


Tissus  de  soie  ou  de  fleuret.     .     143.7 
Tissus  de  colon 108.5 


YALBCRS 
EN  MILLIONS. 


Tissus  de  laine 104.0 

Vins 51.2 


672  DU     COMMERCE     EXTERIEUR 


VALEURS  VALEURS 

EN  MILLIONS.  EN  MILLIONS. 


Tissus  de  lin  ou  de  chanvre.     ,  28.6  Poterie,  verres  et  cristaux.     .     .  19.8 

Tabletterie,  bimbeloterie,  mer-  Linge  et  habillements.     .     .     .  15.5 

eerie,  parapluies,  meubles  et                     Eaux-de-vie  de  vin 11.0 

ouvrages  en  bois 28.3  Chevaux,  mules,  mulets  et  bes- 

Peaux  ouvrées.     .                .  25.7                liaux 10.6 

Papier  et  ses  applications.  .     .  20.6         Ouvrages  en  métaux 10.5 

Toutes  ces  marchandises  sont  des  produits  fabriqués,  sauf  les  vins,  le  seul  de 
nos  produits  agricoles  qui  ail  une  certaine  importance  au  dehors,  et  les  chevaux, 
mules,  mulets  et  bestiaux,  qui,  réunis  ensemble,  n'occupent  encore  que  le  12e  rang 
dans  nos  exportations;  car,  pour  les  eaux-de-vie  de  vin,  nous  avons  déjà  dit  qu'elles 
sont  classées  à  tort  parmi  les  produits  naturels. 

L'industrie  des  soieries  occupe  toujours  le  premier  rang  parmi  celles  qui  alimen- 
tent nos  exportations,  mais  elle  paraît  tendre  à  le  perdre,  si  l'on  en  juge  par  les 
résultais  comparatifs  des  six  années  qui  se  terminent  en  1844,  et  l'industrie  des 
cotonnades,  aussi  bien  que  celle  des  lainages,  s'apprête  visiblement  à  le  lui  dis- 
puter. On  en  jugera  par  le  tableau  suivant  : 

COMMERCE   SPÉCIAL.   EXPORTATIONS. 

VALEURS  EN  MILLIONS. 


ANNEES. 

TISSUS  DE  SOIE. 

TISSUS  DE  COTON. 

TISSUS  DE  LAINE 

1839. 

140.8 

85.8 

60.6 

1840. 

141.9 

108.5 

61.1 

1841. 

162.1 

104.7 

64.6 

1842. 

112.1 

74.5 

65.8 

1845. 

129.6 

82.1 

79.0 

1844. 

143.7 

108.5 

104.0 

On  ne  saurait  dire  que  l'industrie  des  soieries  ait  décliné  durant  cette  période, 
car  la  décroissance  subite  qu'elle  a  éprouvée  en  1842,  et  dont  elle  s'est  à  peine 
relevée  depuis  lors,  est  due  à  une  circonstance  particulière,  l'exhaussement  du 
tarif  des  États-Unis;  mais  elle  ne  s'est  point  agrandie  en  proportion  de  l'accroisse- 
ment général  de  la  richesse  et  de  l'extension  qu'a  prise  la  consommation  des  soie- 
ries chez  tous  les  peuples  commerçants.  Il  s'en  faut  de  beaucoup  qu'elle  ait  suivi 
le  progrès  des  industries  rivales  à  l'étranger,  et  particulièrement  de  l'industrie 
anglaise  Et  pourtant  elle  trouve  sur  notre  propre  sol  la  plus  grande  partie  de  la 
matière  première  qu'elle  met  en  œuvre,  avantage  que  ses  rivales  n'ont  point.  C'est 
que,  dans  l'état  présent  des  choses,  sous  l'empire  de  ce  système  soi-disant  protec- 
teur, qui  élève  d'une  manière  artificielle  la  valeur  vénale  de  tous  les  produits  du 
sol,  ce  qui  devrait  être  un  avantage  pour  l'industrie  devient,  au  contraire,  une 
cause  d'infériorité.  Qu'importe  qu'elle  trouve  sa  matière  première  à  l'intérieur,  si 
elle  lui  coûte  davantage?  Mieux  vaudrait  pour  elle  la  tirer  du  dehors  et  ne  la  payer 
du  moins  que  ce  qu'elle  vaut  sur  le  marché  du  inonde.  Si  l'existence  des  soies 
brûles  sur  notre  sol  est  un  bienfait  de  la  nature,  le  système  protecteur  en  a  fait, 
pour  l'industrie  qui  emploie  ces  matièies,  un  désavantage  réel,  puisqu'il  en  a  fait 
un  prétexte  pour  lui  défendre  d'employer  à  des  conditions  égales  les  soies  étran- 
gères. Aussi  celte  industrie  a-t-elle  cessé  de  lutter  au  dehors  pour  la  vente  des 


DE    LA     FRANCE. 


675 


étoffes  unies  ou  communes,  dans  lesquelles  la  matière  constitue  une  grande  partie 
de  la  valeur:  elle  ne  se  soutient  plus  guère  que  par  la  production  des  étoffes 
riches,  et  grâce  à  la  supériorité  du  travail  et  du  goût.  On  pourrait  faire  sur  la  fabri- 
cation des  tissus  de  lin,  dont  la  situation  est  à  certains  égards  la  même,  des  ob- 
servations semblables.  C'est  ainsi  que  les  plus  nationales  de  nos  industries  sont 
frappées  au  cœur  par  nos  lois  protectrices,  et  semblent  condamnées  sous  ce  régime 
à  ne  traîner  qu'une  existence  chétive  et  misérable. 


VI 


PAYS    DE   PROVENANCE   ET   DE  DESTINATION. 


Si  Ton  considère  notre  commerce  extérieur  par  rapport  aux  pays  avec  lesquels 
les  échanges  ont  été  effectués,  ou  trouve  que  ces  pays  se  classent  par  rang  d'im- 
portance dans  l'ordre  suivant  : 

COMMERCE   SPÉCIAL.    IMPORTATIONS. 


VALEURS 
EN   MILLIONS, 

États-Unis 135.6 

Belgique 104.0 

Angleterre 91.8 

États  sardes 86.5 

Association    commerciale    alle- 
mande   50.4 

Russie 44.7 

Espagne 51.9 

Turquie 50.1 

Indes  anglaises 26.8 

Suisse 24.0 

dcloupe 21.3 

COMMERCE   SPÉCIAL. 

VALEURS 

EN  MILLIONS. 

États-Unis 102.0 

Angleterre 99.2 

Espagne 74.4 

Algérie   ...*.,..  05.4 
Association    commerciale   alle- 
mande, Hanovre 57.4 

Suisse 47.7 

Belgique 46.5 

Etats  sardes 41.9 

Guadeloupe 25.1 

Martinique 20.5 

Brésil 17.2 

Toscane 17.2 

Villes  anséaliques 17.0 

Pays-lias 15.7 

Bourbon 14.9 

Russie 15.6 

Turquie 15.1 


VALEURS 
EN   MILLIONS. 


Bourbon 19.4 

Martinique 4". 6 

Deux-Siciles 16.6 

Pays-Bas 15. 6 

Norvège 15.7 

Saint-Pierre     et     Miquelon     et 

Grande-Pêche 18.0 

Egypte 12.8 

Toscane 12.5 

Rio  de  la  Plata,  Uruguay.      .     .  10.7 

Brésil 9.0 


—  EXPORTATIONS. 

VALEURS 
EN   MILLIONS. 

Mexique,  Texas 12.0 

Chili H.2 

Possessions  espagnoles  en    Amé- 
rique  8.5 

Rio  de  la  Plata,  Uruguay.     .     •       0-8 

Deux-Siciles 5.9 

Sénégal 5.6 

Pérou,  Bolivia 8.4 

Saint-Pierre     et     Miquelon     et 

Grande-Pêche 

Haïti 

Indes    anglaises 

Ile  Maurice  et  Gap  de  Bonne-Es- 
pérance  

Egypte • 

Possessions  danoises  en  Améri- 
que   5.5 


4.9 
4.9 
4.5 

4.5 
5.4 


674  DU     COMMERCE    EXTÉRIEUR 

Il  y  a  longtemps  que  les  États-Unis  occupent  dans  notre  commerce  spécial  le  pre- 
mier rang.  Ils  Pavaient  perdu  quant  à  nos  exportations  depuis  le  changement  de  tarif 
de  4842  ;  ils  l'ont  repris  en  1844,  et  il  est  à  croire  qu'ils  le  conserveront  long- 
temps, à  moins  que  la  grande  réforme  commerciale  qui  se  prépare  en  Angleterre 
ne  vienne  accroître  d'une  manière  sensible  nos  relations  avec  ce  dernier  pays. 

Ce  qui  s'est  passé  dans  ces  dernières  années  entre  les  États-Unis  et  la  France 
ne  laisse  pas  de  porter  avec  soi  quelques  enseignements.  Par  l'élévation  de  leurs 
tarifs  en  1842,  les  États-Unis  avaient  tout  à  coup  mis  des  entraves  à  l'exportation 
de  nos  marchandises,  et  particulièrement  de  nos- soieries,  à  tel  point  que  le  chiffre 
avait  considérablement  baissé  pendant  deux  ans;  mais  la  France  ayant  continué 
de  son  côté  à  recevoir  les  marchandises  des  États-Unis  sur  le  même  pied  qu'au- 
paravant, et  le  besoin  qu'elle  avait  de  ces  marchandises,  particulièrement  des 
cotons  bruts,  n'ayant  pas  permis  que  l'importation  en  diminuât  d'une  manière 
sensible,  l'exportation  des  marchandises  françaises  a  repris  peu  à  peu,  et  par  la 
seule  force  des  choses,  son  ancien  cours.  Si  la  France,  suivant  les  conseils  d'une 
politique  étroite  et  fausse,  avait  agi  en  1842  par  représailles,  c'en  était  fait  peut- 
être  de  ces  précieuses  relations. 

Ce  n'est  pas  une  circonstance  indigne  de  remarque  que  la  Belgique,  qui  ne  ren- 
ferme guère  plus  de  4  millions  d'âmes,  occupe  par  rapport  à  nos  importations  le 
2e  rang,  avant  l'Angleterre,  dont  le  commerce  et  l'industrie  sont  bien  autrement 
considérables,  et  qui  est  presque  aussi  voisine.  Il  est  vrai  que,  par  rapport  à  nos 
exportations,  la  Belgique  n'occupe  plus  que  le  7e  rang.  Pourquoi  cette  différence  ? 
Ce  n'est  pas  là,  comme  quelques  hommes  le  pensent,  une  raison  de  se  plaindre  de 
nos  relations  avec  ce  pays  ;  cependant  c'est  un  fait  à  signaler  et  dont  il  serait  inté- 
ressant de  rechercher  la  cause.  Une  circonstance  encore  plus  digne  d'attention,  et 
que  nous  sommes  étonné  de  ne  pas  voir  prendre  en  plus  sérieuse  considération  par 
le  gouvernement  ou  par  les  chambres,  c'est  l'extrême  exiguïté  de  notre  commerce 
avec  les  états  du  nord  de  l'Europe  qui  se  groupent  autour  de  la  mer  Baltique  ;  la 
Norvège,  la  Suède,  la  Russie  du  nord  et  le  Danemark.  La  Norvège  ne  figure  dans  nos 
importations  qu'au  16e  rang,  et  pour  une  valeur  totale  de  13  millions  700,000  fr.  ; 
la  Suède  au  27e  rang,  après  Haïti,  après  les  villes  anséaliques,  après  le  Mexique  et 
le  Texas,  et  seulement  pour  une  valeur  de  5  millions  700,000  francs.  Quant  au 
Danemark,  il  compte  à  peine,  relégué  qu'il  est  au  38e  rang,  après  les  États- 
Romains,  Lucques  et  Monaco,  avec  un  chiffre  total  de  1  million  700,000  francs. 
Pour  la  Russie  même,  si  l'on  distinguait  la  région  du  nord,  où  le  commerce  se 
fait  principalement  par  la  Baltique,  de  la  région  du  midi,  où  il  se  fait  par  la  mer 
Noire,  on  verrait  qu'elle  n'occupe  aussi  qu'un  rang  fort  secondaire  dans  nos  im- 
portations. 

C'est  bien  pis  pour  les  exportations.  La  Norvège  n'y  figure  plus  qu'au  40e  rang 
et  le  Danemark  au  39e,  tous  les  deux  avec  le  chiffre  insignifiant  de  1  million 
400,000  fr.  Et  la  Suède,  ce  grand  pays,  qui  le  croirait?  est  au  42e  rang,  avec  un 
chiffre  qu'on  n'ose  pas  dire:  700,000  fr.  seulement.  La  Russie  enfin,  bien  que  l'on 
confonde  toujours  les  deux  régions  en  une,  n'est  plus  ici  qu'au  16e  rang,  après 
l'île  Bourbon,  et  avec  un  chiffre  de  13  millions  600,000  francs.  Ensemble  la 
Suède,  la  Norvège  et  le  Danemark,  qui  forment  avec  la  Russie  cette  grande  région 
du  nord  placée  à  si  peu  de  distance  de  nous,  et  qu'on  voit  s'étendre  sur  la  carte 
avec  un  immense  développement  de  côtes  maritimes,  n'égalent  pas,  quant  à  la 
valeur  de  nos  exportations,  l'Egypte  seule,  ou  les  possessions  danoises  en  Amérique. 


DE    LA    FRANGE.  675 

Est-ce  donc  que  tous  ces  pays  n'ont  rien  à  nous  offrir  ou  rien  à  recevoir  de 
nous?  Il  nous  semble,  au  contraire,  que  leurs  productions  sont  assez  différentes 
des  nôtres  pour  que  d'utiles  échanges  se  fassent.  Combien  de  ces  productions 
seraient  utiles  à  notre  industrie  manufacturière!  combien  d'autres  nécessaires  à 
notre  navigation  marchande!  Les  bois  de  construction,  les  fers,  les  aciers,  le  brai 
et  le  goudron,  les  peaux  brutes,  les  graines  oléagineuses,  le  suif  brut,  les  lins  et 
les  chanvres,  les  céréales  et  beaucoup  d'autres.  Et  combien  aussi  de  nos  marchan- 
dises conviendraient  à  ces  pays,  sans  parler  de  nos  vins!  les  tissus  de  soie,  de  laine 
ou  de  coton,  le  papier  et  ses  applications,  les  huiles  d'olive  et  les  savons,  les 
poteries,  les  verres  et  les  cristaux,  les  instruments  de  précision,  les  amandes,  les 
olives,  les  fruits  de  table,  et  beaucoup  d'autres  produits  du  climat  méridional. 
Malheureusement  le  gouvernement  oublie  ces  contrées  ou  les  néglige,  ou  bien 
notre  système  protecteur,  en  repoussant  leurs  produits,  les  éloigne  de  nous  à  leur 
détriment  comme  au  nôtre. 

L'Algérie  figure  dès  à  présent  (année  18-44)  au  4e  rang  parmi  les  pays  vers  les- 
quels nous  exportons  nos  marchandises,  et  il  est  intéressant  de  remarquer  les 
progrès  qu'elle  a  faits  à  cet  égard  depuis  six  ans. 

COMMERCE  SPÉCIAL.   EXPORTATIONS  POUR    i/ALGÉRIE. 


ANRÉE6. 

1839. 

1840. 

1841. 

1842. 

1843. 

1844. 

VALEURS  EN  MILLIONS. 

16.4 

22.1 

29.6 

33.6 

41.4 

63.4 

En  suivant  cette  progression  ascendante,  l'Algérie  promettrait  à  la  France,  dans 
un  avenir  prochain,  des  compensations  pour  tous  les  sacrifices  qu'elle  a  nécessités, 
il  ne  faut  pourtant  pas  trop  se  flatter  sur  ce  point,  car  il  est  probable  que  la  pré- 
sence d'une  armée  tous  les  jours  de  plus  en  plus  forte  entre  pour  quelque  chose 
dans  ce  débit  croissant  de  nos  marchandises;  et  ce  qui  tend  à  faire  croire  que 
c'est  avec  notre  propre  argent  qu'elle  nous  achète  nos  produits,  c'est  qu'elle  ne 
figure  qu'au  35e  rang  dans  nos  importations. 


VII. COMMERCE    PAR  TERRE  ET   PAR  MER. 


Des  deux  voies  que  le  commerce  extérieur  peut  prendre,  la  terre  ou  la  mer, 
cette  dernière  est  de  beaucoup  la  plus  suivie.  Dans  l'ensemble  du  mouvement  du 
commerce  extérieur,  transit  compris,  le  commerce  par  mer  figure,  en  effet,  pour 
1,658  millions,  ou  71  p.  100,  et  le  commerce  par  terre  pour  682  millions,  ou  29 
pour  100.  Le  commerce  par  mer  a  donc  porté  sur  plus  des  deux  tiers  de  la  totalité 
des  valeurs  échangées.  A  quoi  faut-il  attribuer  une  différence  si  forte?  La  France 
a  sans  doute  un  grand  développement  de  côtes  maritimes,  et  pomme  la  mer  con- 
duit partout,  jusqu'aux  pays  les  plus  lointains,  il  est  juste  d'ajouter  qu'elle  est  la 
voie  par  excellence.  Toutefois  ces  deux  circonstances  n'expliqueraient  pas  suffi- 
samment la  préférence  si  large  qu'on  lui  (Jpnpe.  La  cause  en  est  plutôt  dans  les 
droits  différentiels  qui,  pour  la  plupart  des  marchandises,  favorisent  les  transports 
par  mer. 

A  quoi  nous  servent  pourtant  ces  faveurs  accordées  aux  transports  maritimes, 
si  ce  n'est  pas  notre  propre  navigation  qui  en  profite  ? 


G7()  DU     COMMERCE    EXTÉRIEUR 

Dans  le  total  des  valeurs  transportées  par  mer  en  1844  (1.658  millions),  la  part 
des  pavillons  français  et  étrangers  a  été  : 

Pour  les  navires  français,  de  764  millions,  ou  46  pour  4  00  ; 
—  navires  étrangers,     894       —  54  pour  100. 

Mais  il  est  bon  de  faire  remarquer  que  la  part  des  navires  français,  bien  qu'infé- 
rieure déjà  à  celle  des  navires  étrangers,  comprend  ici  la  navigation  réservée, 
c'est-à-dire  celle  qui  se  fait  avec  nos  colonies,  et  dont  les  navires  étrangers  sont 
exclus.  La  navigation  réservée  ayant  porté  en  1844  sur  une  valeur  de  250  mil- 
lions, ou  15  pour  100  du  mouvement  général,  il  reste,  pour  la  navigation  de 
concurrence,  la  seule  pour  laquelle  nos  navires  entrent  en  partage  avec  les  navires 
étrangers,  et  qui  puisse  faire  l'objet  d'une  comparaison  utile,  514  millions,  ou 
31  pour  100. 

Ainsi  la  part  des  navires  étrangers  est  bien,  comme  on  le  voit,  de  54  pour  100 
du  mouvement  général;  mais  celle  des  navires  français  n'est  en  réalité  que  de 
31  pour  100.  Ces  deux  chiffres  indiquent  les  véritables  rapports  qui  existent, 
dans  nos  propres  ports,  entre  notre  marine  et  la  marine  étrangère.  L'infériorité 
qu'ils  accusent  n'est  pas  flatteuse  pour  notre  pavillon.  Elle  l'est  d'autant  moins, 
que  cette  proportion  de  31  pour  100,  si  faible  qu'elle  paraisse,  n'a  été  atteinte  par 
notre  marine  qu'à  la  faveur  d'un  grand  nombre  de  droits  différentiels  et  de  divers 
artifices  de  législation  qu'il  serait  superflu  de  rappeler. 

A  quoi  faut-il  attribuer  cette  extrême  infériorité  de  notre  marine  marchande, 
que  tant  d'autres  faits  constatent?  Il  serait  utile  d'en  rechercher  les  causes,  et 
surtout  d'en  découvrir  le  remède  :  ce  serait  là  un  sujet  intéressant  que  nous  re- 
commanderions volontiers  à  toute  l'attention  de  la  législature;  mais,  si  l'on  vou- 
lait une  fois  aborder  sérieusement  un  sujet  si  grave,  il  faudrait,  au  lieu  de  s'ar- 
rêter à  la  surface,  à  des  circonstances  accessoires  et  très-souvent  insignifiantes,  se 
porter  au  cœur  même  de  la  question.  On  accuse  quelques  traités  de  navigation, 
dont  les  avantages  sont  plus  ou  moins  contestables.  Évidemment  la  cause  du  mal 
n'est  pas  là;  elle  est  toute  dans  la  cherté  relative  de  notre  navigation,  qui  oblige 
notre  pavillon  à  reculer  devant  les  autres  sur  toutes  les  mers.  C'est  donc  cette 
cherté  qu'il  faut  combattre  avant  tout.  Si  on  en  cherchait  le  remède  avec  un 
esprit  dégagé  de  toute  prévention  étroite,  on  le  trouverait  sans  aucun  doute, 
comme  tant  d'autres,  dans  l'application  du  grand  principe  de  la  liberté  du  com- 
merce, et  particulièrement  dans  l'extension  de  nos  relations  avec  ces  pays  du 
nord  dont  nous  parlions  plus  haut. 

Ce  qu'il  y  a  de  plus  déplorable,  c'est  de  voir  que  notre  marine  marchande,  loin 
de  grandir  à  mesure  que  notre  commerce  extérieur  se  développe,  tend  au  contraire 
à  décroître  de  jour  en  jour.  On  en  jugera  par  le  tableau  suivant  : 

TONNAGE.   ENTRÉES   ET   SORTIES   RÉUNIES. 

QUANTITÉS  EXPRIMÉES  PAR   1000  TONNEAUX. 

ÏIAVIGATION.  1839. 

Française  réservée.  .  404 
Id.  de  concurrence.  .  939 
Étrangère 1,587 


1840. 

1841. 

1842. 

1843. 

1844. 

383 

421 

457 

466 

485 

828 

784 

680 

739 

771 

1,685 

1,887 

2,002 

2,042 

2.032 

Totaux.      .     .     2,950         2,896         3,092         3,139         3,247         5,288 


SE    LA    FRANGE.  677 

Ainsi  le  total  des  entrées  et  des  sorties  dans  nos  ports,  qui  n'était  en  1839  que 
de  2,930,000  tonn..  s'est  élevé  en  1844  à  3,288,000  tonn.  C'est  une  augmentation 
correspondante  à  celle  du  commerce  extérieur,  et  par  conséquent  normale;  mais 
la  marine  française  n'en  a  profité  en  rien,  au  moins  dans  la  navigation  de  concur- 
rence. Loin  de  là,  elle  a  pris  dans  le  commerce  une  part  de  moins  en  moins  ac- 
tive, puisque  son  tonnage  est  tombé  du  chiffre  de  939,000  tonneaux,  où  il  était 
en  1839,  à  celui  de  771,000  en  18i4.  La  navigation  étrangère  s'est  élevée,  au  con- 
traire, dans  le  même  temps,  du  chiffre  de  i  ,587,000  tonneaux  à  celui  de  2,032,000. 
C'est  donc  à  elle  seule  que  l'accroissement  du  commerce  a  profilé.  Quant  à  l'aug- 
mentation de  notre  navigation  réservée,  outre  qu'elle  nous  coûte  assez  cher,  elle 
n'offre  qu'un  bien  faible  dédommagement  pour  de  si  grandes  pertes. 

Vainement,  pour  relever  notre  marine  marchande  de  cet  extraordinaire  abais- 
sement, le  gouvernement  lui  réservera-t-il  le  privilège  exclusif  du  transport  des 
charbons  pour  ses  bateaux  à  vapeur  et  du  tabac  pour  ses  fabriques.  Vainement 
augmenterait-il  encore  la  somme  déjà  si  forte  des  primes  qu'il  accorde  pour  la 
pêche.  Ce  sont  là  de  bien  faibles  palliatifs  pour  un  grand  mal.  Toutes  ces  charges 
imposées  à  l'état,  après  tant  d'autres  supportées  par  le  commerce,  ne  peuvent 
qu'étendre  outre  mesure,  au  prix  des  plus  lourds  sacrifices,  la  navigation  réservée, 
qui  sera  toujours,  quoi  qu'on  fasse,  bien  restreinte  et  bien  chélive.  Elles  ne  ren- 
dront pas  à  notre  marfne  une  part  plus  grande  dans  la  navigation  de  concurrence, 
la  seule  qui  soit  susceptible  d'un  accroissement  notable,  la  seule  peut-être  qui 
soit  digne  de  considération,  parce  qu'elle  ne  fait  pas  acheter  trop  cher  les  services 
qu'elle  rend. 

Nous  avons  vu  que  le  commerce  extérieur  de  la  France  s'accroît  tous  les  ans  : 
c'est  le  résultat  naturel  et  nécessaire  du  travail  incessant  auquel  une  active  popu- 
lation se  livre,  et  de  la  paix  féconde  dont  toute  l'Europe  jouit.  11  s'en  faut  bien 
cependant  que  ce  commerce  réponde  aux  besoins  d'un  pays  tel  que  le  nôtre.  Avec 
son  immense  population,  avec  les  ressources  si  variées  et  si  riches  de  son  indus- 
trie et  de  son  territoire,  la  France  devrait  aspirer  dès  à  présent  à  égaler,  sinon  à 
surpasser  tous  les  pays  du  monde  ;  car  quel  autre  réunit  à  un  plus  haut  degré 
dans  son  sein  tous  les  éléments  de  la  grandeur?  Au  lieu  de  cela,  elle  reste  fort 
loin  des  États-Unis  et  de  l'Angleterre,  les  seuls  pays  auxquels  on  doive  actuelle- 
ment la  comparer,  et  les  progrès  qu'elle  fait,  bien  que  réels  et  sensibles,  ne  sont 
pas  assez  grands  pour  diminuer  l'avance  qu'ils  ont  sur  elle. 

Notre  commerce  extérieur  est  en  outre  mal  ordonné  dans  son  ensemble.  On  y 
remarque  d'étranges  anomalies  et  des  disparates  choquantes.  Sous  quelque  point 
de  vue  qu'on  le  considère,  il  porte,  s'il  est  permis  de  le  dire,  tout  d'un  côté,  ce  qui 
est  le  signe  évident  d'une  situation  contrainte.  A  l'exportation,  il  n'a  guère  pour 
objet  que  les"  produits  fabriqués,  à  l'importation,  les  matières  brutes  ;  et,  quoi- 
qu'on puisse  dire  qu'un  pays  avancé  en  civilisation  et  chargé  d'une  population 
nombreuse  doive,  selon  l'ordre  naturel  des  choses,  échanger  souvent  les  produits 
de  ses  manufactures  contre  les  produits  naturels  des  autres,  il  s'en  faut  bien  que 
l'état  actuel  de  la  France  justifie  des  différences  si  fortes.  Si  l'on  considère  nos 
relations  extérieures  par  rapport  aux  pays  avec  lesquels  elles  sont  ouvertes,  on 
trouve  qu'elles  se  partagent  encore  d'une  manière  fort  inégale,  et  que  de  vastes 
contrées,  intéressantes  à  bien  des  titres,  en  sont  presque  entièrement  exclues.  A 
tous  égards,  ce  commerce  paraît  donc  sorti  de  ses  véritables  voies,  et,  de  quelque 


g  78  DU    COMMERCE    EXTÉRIEUR     DE    LA    FRANCE. 

côté  qu'on  l'envisage,  on  y  trouve  l'empreinte  du  régime  restrictif  et  violent  auquel 
il  est  assujetti. 

Le  fait  le  plus  saillant  du  reste,  c'est  la  décadence  de  notre  marine  marchande, 
fait  grave,  puisqu'il  intéresse  tout  à  la  fois  la  prospérité  du  commerce  et  la  puis- 
sance de  l'état.  Il  y  a  longtemps  que  ce  mal  a  été  signalé,  et  qu'il  tient  les  es- 
prits comme  en  éveil;  mais  on  se  refuse  à  reconnaître  et  surtout  à  accepter  le 
vrai  remède. 

Pour  replacer  notre  commerce  extérieur  dans  ses  véritables  voies,  et  le  porter 
à  ce  degré  de  splendeur  auquel  la  France  a  le  droit  de  prétendre,  pour  relever 
en  même  temps  notre  marine  marchande  de  son  abaissement,  il  n'y  a,  selon  nous, 
qu'un  seul  moyen  efficace,  c'est  le  retour  à  un  régime  plus  libéral.  Nous  essaierons 
bientôt  de  le  montrer.  Tous  les  temps,  nous  le  savons,  ne  sont  pas  également 
favorables  au  triomphe  des  vrais  principes,  et  peut-être  que,  dans  la  situation 
actuelle  des  esprits  en  France,  le  principe  de  la  liberté  absolue  du  commerce, 
malgré  sa  puissance  et  sa  fécondité  réelle,  aurait  peu  de  chances  de  prévaloir; 
mais  nous  croyons  qu'il  ne  serait  pas  difficile,  même  dans  les  circonstances  pré- 
sentes, de  soumettre  à  une  réforme  profonde  et  salutaire  le  régime  établi. 

Charles  Coquelin. 


HISTORIENS 


MODERNES 


DE  LA  FRANCE 


VI. 
M.  MIGNET. 


Ce  n'est  certes  pas  de  nos  jours  que  Voltaire  aurait  droit  de  dire  :  «  La  France 
fourmille  d'historiens  et  manque  d'écrivains  (1).  »  Car,  si  la  France  n'a  jamais 
été  plus  fertile  en  historiens  dignes  de  ce  nom  par  la  science  et  par  la  pensée, 
plusieurs  se  trouvent  être  à  la  fois  des  écrivains  éminents.  Mais  aucun,  peut-être, 
ne  marque  davantage  en  lui  celte  qualité,  qui  met  le  cachet  à  toutes  les  autres, 
que  l'homme  de  mérite  et  de  haut  talent  duquel  notre  série  ne  saurait  plus  long- 
temps se  passer.  A  des  études  vastes,  continues,  profondes,  à  la  possession  directe 
des  sources  supérieures,  M.  Mignet  n'a  cessé  de  joindre  le  soin  accompli  (cultus) 
de  composer  et  d'écrire;  chaque  œuvre  de  lui  se  recommande  par  l'ensemble,  par 
la  gravité  et  l'ordre,  comme  aussi  par  l'éclat  de  l'expression  ou  par  l'empreinte. 
C'est  bien  en  le  lisant  qu'on  peut  sentir  ce  que  dit  quelque  part  Pline  le  Jeune 
dans  une  belle  parole  :  «  Quanta  potestas,  quanta  dignitas,  quanta  majestas,  quan- 
tum denique  numen  sit  historiaj  (2)...  »  Le  caractère  élevé,  auguste  et,  pour  ainsi 
dire,  sacré  de  l'histoire  est  gravé  dans  tout  ce  qu'il  écrit.  Malgré  les  difficultés, 

(1)  Lettre  à  l'abbé  d'Olivet,  6  janvier  1736. 

(2)  Lettre  27  duUyrerx. 


680  HISTORIENS    MODERNES 

que  nous  connaissons  trop  bien,  de  juger  du  fond  en  des  matières  si  complexes  et 
d'oser  apprécier  la  forme  en  des  hommes  si  honorés  de  nous,  cette  fois  nous  nous 
sentons  presque  à  l'aise  vraiment;  nous  avons  affaire  à  une  destinée  droite  et 
simple  qui,  en  se  développant  de  plus  en  plus  et  en  élargissant  ses  voies,  n'a  cessé 
d'offrir  la  (idélité  et  la  constance  dans  la  vocalion,  la  fixité  dans  le  but;  il  est  peu 
d'exemples  d'une  pareille  unité  en  notre  temps,  et  d'une  rectitude  si  féconde. 

M.  Mignet  est  né  à  Aix  en  Provence,  le  8  mai  1796.  Élevé  d'abord  au  collège 
de  sa  ville  natale,  il  y  terminait  sa  quatrième,  lorsque  passèrent  des  inspecteurs; 
le  résultat  de  leur  examen  fut  de  faire  nommer  le  jeune  élève  demi-boursier  au 
lycée  d'Avignon  où  il  alla  achever  ses  études.  Revenu  à  Aix  en  1815  pour  y  suivre 
les  cours  de  droit,  il  rencontra,  dès  le  premier  jour,  sur  les  bancs  de  l'école, 
M.  Thiers  arrivant  de  Marseille,  et  ils  se  lièrent  dès  lors  de  cette  amitié  étroite, 
inaltérable,  que  rien  depuis  n'a  traversée.  Reçus  tous  deux  au  barreau  en  la  même 
année  (1818),  ils  débutent  ensemble,  ils  font  pendant  un  an  et  demi  environ  leur 
métier  d'avocat,  vers  la  fin  un  peu  mollement,  car  déjà  des  études  plus  chères  les 
détournaient.  M.  Thiers,  indépendamment  de  son  Éloge  de  Vauvenargues ,  dont 
nous  avons  raconté  les  vicissitudes  piquantes  et  le  succès  (1),  remportait  à  Aix 
un  autre  prix  sur  YÉloquence  judiciaire,  et  M.  Mignet  était  couronné  à  Nîmes  pour 
YÊloge  de  Charles  VII;  mais  son  vraî  début  allait  le  porter  sur  un  théâtre  plus 
apparent.  L'Académie  des  inscriptions  avait  proposé  d'examiner  quel  était,  à  l'a- 
vénement  de  saint  Louis,  l'état  du  gouvernement  et  de  la  législation  en  France, 
et  de  montrer,  à  la  fin  du  même  règne,  ce  qu'il  y  avait  d'effets  obtenus  et  de  chan- 
gements opérés  par  les  institutions  de  ce  prince.  Le  jeune  avocat  d'Aix  apprit  tard 
le  sujet  de  ce  concours;  il  ne  put  s'y  mettre  que  peu  avant  le  terme  expiré,  et 
ce  fut  de  janvier  à  mars  1821,  en  trois  mois  à  peine,  qu'il  écrivit  l'excellent  tra- 
vail par  où  il  marqua  son  entrée  dans  la  carrière.  Cet  ouvrage  qui,  avec  celui  de 
M.  Arthur  Beugnot,  partagea  le  prix  de  l'Académie,  et  qui  parut  l'année  sui- 
vante (1822)  dans  une  forme  plus  développée  et  sous  ce  titre  :  De  la  Féodalité, 
des  Institutions  de  saint  Louis  et  de  l'Influence  de  la  Législation  de  ce  prince,  in- 
diquait déjà  tout  l'avenir  qu'on  pouvait  attendre  de  M.  Mignet,  comme  historien 
philosophe  et  comme  écrivain. 

M.  Daunou,  qui  en  rendit  compte  dans  le  Journal  des  Savants  (mai  1822), 
reconnaissait  que  les  vues,  par  lesquelles  l'auteur  avait  étendu  son  sujet  et  en  avait 
éclairci  les  préliminaires,  «  supposaient  une  étude  profonde  de  l'histoire  de 
France;  »  il  trouvait  que  l'ouvrage  «  se  recommandait  moins  par  l'exactitude 
rigoureuse  des  détails  que  par  l'importance  et  la  justesse  des  considérations  gé- 
nérales; »  mais  il  insistait  sur  cette  importance  des  résultats  généraux,  et  notait 
«  la  profondeur  et  quelquefois  la  hardiesse  des  pensées,  la  précision  et  souvent 
l'énergie  du  style.  »  Nous  aimons  à  reproduire  les  propres  paroles  du  plus  scru- 
puleux des  critiques,  de  celui  qui,  en  rédigeant  ses  jugements,  en  pesait  le  plus 
chaque  mot.  Dom  Brial  aussi,  le  dernier  des  bénédictins,  s'était  montré,  au  sein 
de  l'Institut,  l'un  des  plus  favorables  à  un  travail  où  la  nouveauté  du  talent 
rehaussait,  sans  la  compromettre,  la  solidité. 

M.  Mignet,  par  ce  premier  et  remarquable  essai,  déclarait  hautement  sa  voca- 
tion naturelle  et  en  même  temps  le  procédé  le  plus  habituel  de  son  esprit.  L'étude 
particulière  sur  saint  Louis  et  ses  institutions  n'était  pour  lui  qu'une  occasion  de 

(1)  Dans  cette  Revue  des  Deux  Mondes,  livraison  du  15  janvier  1845,  page  8. 


SE     LA     FRANCE.  681 

traverser  et  de  repasser  dans  toute  son  étendue  l'histoire  de  France,  de  la  ranger 
et  de  la  coordonner  par  rapport  à  ce  grand  règne.  D'autres  auraient  pu  croire 
qu'il  suffisait,  en  commençant,  d'exposer  la  situation  du  royaume,  l'état  de  l'admi- 
nistration, le  système  des  lois  politiques,  civiles  et  pénales,  au  moment  où  saint 
Louis  arriva  au  trône:  l'Académie  n'en  demandait  pas  davantage;  mais  l'esprit  du 
jeune  écrivain  était  plus  exigeant  :  de  bonne  heure  attentif  à  remonter  aux  causes, 
à  suivre  les  conséquences,  à  ne  jamais  perdre  de  vue  l'enchaînement,  il  se  dit  que 
l'influence  et  la  gloire  de  saint  Louis  consistaient  surtout  dans  l'abaissement  et  la 
subordination  du  régime  féodal,  et  il  rechercha  dès  lors  quel  était  ce  gouverne- 
ment féodal  dans  ses  origines  et  ses  principes,  comment  il  s'était  établi,  accru,  et 
par  quels  degrés,  ayant  alteint  son  plus  grand  developpement.il  approchait  du  terme 
marqué  pour  sa  décadence.  Au  point  de  vue  élevé  où  il  se  plaçait, et  dans  le  regard 
sommaire  sous  lequel  il  embrassait  et  resserrait  une  longue  suite  d'événements, 
il  arrivait  à  y  saisir  les  points  fixes,  les  nœuds  essentiels,  les  lois,  et  déjà  il  laissait 
échapper  de  ces  mots,  de  ces  maximes  chez  lui  familières  et  fondamentales,  qui 
exprimaient  ce  qu'on  a  pu  appeler  son  système.  A  propos  des  similitudes  frap- 
pantes et  presque  des  symétries  d'accidents  qui  sautent  aux  yeux  entre  l'avènement 
de  la  seconde  race  et  celui  de  la  troisième,  il  disait  :  a  Cette  analogie  de  causes 
et  d'effets  esc  remarquable,  et  prouve  combien  les  choses  agissent  avec  suite,  s'ac- 
compiissent  de  nécessité,  et  se  servent  des  hommes  comme  moyens,  et  des  événe- 
ments comme  occasions.  »  Après  avoir  montré  dans  saint  Louis  le  principal  fon- 
dateur du  système  monarchique,  il  suivait  les  progrès  de  l'œuvre  sous  les  plus 
habiles  successeurs,  et  faisait  voir  avec  le  temps  la  royauté  de  plus  en  plus  puis- 
sante et  sans  contrôle,  roulant  à  la  fin  sur  un  terrain  uni  où  elle  n'éprouva  pas 
d'obstacle,  mais  où  elle  manqua  de  soutien;  si  bien  qu'un  jour  i  elle  se  trouva 
seule  en  face  de  la  révolution,  c'est-à-dire  d'un  grand  peuple  qui  n'était  pas  à  sa 
place  et  qui  voulait  s'y  mettre,  et  elle  ne  résista  pas. 

«  Ainsi,  ajoutait-il  en  se  résumant,  depuis  l'origine  de  la  monarchie,  ce  sont 
moins  les  hommes  qui  ont  mené  les  choses  que  les  choses  qui  ont  mené  les  hommes. 
Tro's  tendances  générales  se  sont  tour  à  tour  déclarées  et  accomplies  :  sous  les 
deux  premières  races,  tendance  générale  vers  l'indépendance,  qui  finit  par  l'anar- 
chie féodale;  sous  la  troisième,  tendance  générale  vers  l'ordre,  qui  finit  par  le 
pouvoir  absolu  ;  et  après  le  retour  de  l'ordre,  tendance  générale  vers  la  liberté, 
qui  finit  par  la  révolution.  » 

C'est  de  cette  idée  que  M.  Mignet  partira  bientôt  pour  entamer  son  Histoire  de 
la  Révolution  ;  l'introduction  qu'il  mit  en  tète  de  celle-ci  ne  fuit  que  développer  la 
visée  première;  même  lorsqu'il  aborda  le  sujet  tout  moderne,  il  ne  le  prenait  pas 
de  revers  ni  à  court,  comme  on  voit,  il  s'y  poussait  de  tout  le  prolongement  el 
comme  de  toui  le  poids  de  ses  études  antérieures. 

Si  M.  Mignet  se  produisait  déjà  si  nettement  dans  son  premier  ouvrage  par 
l'expression  formelle  de  la  pensée  philosophique  qu'il  apportait  dans  l'histoire,  il 
ne  s'y  donnait  pas  moins  à  connaître  par  le  sentiment  moral  qui  respire  d'une  ma- 
nière bien  vive  et  tout  à  fait  éloquente  dans  les  éloges  donnés  à  saint  Louis,  à  ce 
plut  parfait  des  rois,  du  si  petit  nombre  des  politiques  habiles  qui  surent  unir  le 
respect  el  l'amour  des  hommes  a  l'art  de  les  conduire.  J'insiste  sur  ce  point  parce 
que  beaucoup  de  gensqui  s'élèvent  contre  le  système  de  la  fatalité  historique,  ont 
cru  y  voir  la  ruine  de  tout  sentiment  moral.  Le  pas  en  effet  est  g!i>s.int.  et  la  con- 
fusion se  peut  faire  sans  trop  d'effort,  si  l'on  n'y  prend  garde  :  M.  Miguel  du  moins 


682  HISTORIENS    MODERNES 

ne  l'a  jamais  entendu  ainsi,  et  quel  qu'ait  été,  selon  lui,  le  rôle  assigné  aux  indi- 
vidus par  le  destin  ou  la  Providence  dans  l'ordre  successif  des  choses,  il  a  toujours 
mis  à  part  l'intention  morale. 

L'auteur  n'a  jamais  fait  réimprimer  son  premier  écrit,  auquel  il  ne  rend  peut- 
être  pas  toute  la  justice  qui  lui  est  due  ;  il  en  a  repris  depuis  et  rectifié  plusieurs 
des  idées  principales  dans  le  mémoire  sur  la  Formation  territoriale  et  politique  de 
ta  l  rance,  lu  à  l'Académie  des  sciences  morales  en  1838.  Dans  ce  dernier  travail 
mis  en  regard  du  premier,  saint  Louis  reste  grand  sans  paraître  aussi  isolé  ni  aussi 
inventeur;  il  ne  rejoint  Charlemagne  que  moyennant  des  intermédiaires  et  en 
donnant  la  main  à  Philippe-Auguste.  Les  successeurs  de  saint  Louis  sont  appréciés 
selon  leur  importance  monarchique  avec  une  mesure  mieux  graduée  :  Charles  V 
conduit  à  Charies  VII  qui  reste  très-important,  mais  Louis  XI  y  est  relevé  du  juge- 
ment rigoureux  qui  ,  en  s'appliquant  à  l'homme,  méconnaissait  le  roi.  De  même 
Richelieu,  amoindri  d'abord,  demandait  à  être  replacé  à  son  vrai  rang  et  bien 
moins  en  tête  des  ambitieux  ministres  que  dans  la  série  même  des  rois.  J'ai  noté 
les  inexpérience.-  inévitables  au  début,  même  de  la  part  d'une  pensée  si  ferme  et 
si  nourrie  :  ce  qui  n'empêche  pas  ce  petit  écrit  d'être  supérieur  et  de  rester  à  beau- 
coup d'égards  excellent. 

Son  succès  académique  amena  naturellement  M.  Mignet  à  Paris  en  juillet  1821, 
et  M.  Thiers  l'y  suivit  deux  mois  après.  Les  deux  amis  visaient  à  la  capitale,  et  ils 
s'étaient  dit  que  le  premier  qui  y  mettrait  le  pied  tirerait  à  lui  l'autre.  Je  ne  re- 
viendrai pas  sur  ces  commencements  déjà  exposés.  Pendant  que  M.  Thiers  entrait 
au  Constitutionnel  par  M.  Etienne,  M.  Mignet  arrivait  par  Châtelain  au  Courrier, 
et  y  prenait  rang  d'abord  dans  des  articles  sur  la  politique  extérieure  qui  eurent 
l'honneur  d'être  remarqués  de  M.  de  Talleyrand.  Celui-ci  y  trouva  même  sujet 
d'écrire  à  celui  qui  pouvait  devenir  un  juge  l'un  de  ces  rares  petits  billets  qui 
semblèrent  de  tout  temps  la  suprême  faveur.  Ce  fut  l'origine  d'une  liaison  bien 
flatteuse  et  qui,  en  ayant  ses  charges,  rendait  beaucoup.  Dès  1821,  on  offrait  au 
jeune  écrivain  de  faire  une  Histoire  de  la  Révolution  française  ;  on  lui  proposait 
aussi  de  donner  un  cours  à  l'Athénée  de  Paris,  et  il  y  professa  une  année  sur  la 
Réformation  et  le  xvie  siècle,  une  autre  année  sur  la  Révolution  et  la  Restauration 
d' 'Angleterre. 

Parallélisme  de  la  révolution  anglaise  avec  la  nôtre  dans  ses  différentes  phases 
et  dans  son  mode  de  conclusion,  c'est  là  précisément  la  thèse  que  M.  Mignet  sou- 
tiendra plus  tard  dans  la  polémique  lu  Xational  ;  il  y  préluda  dès  le  premier  jour, 
aussi  bien  qu'à  cette  histoire  de  la  réfornution  qu'il  devait  développer  et  mûrir  à 
travers  tant  d'autres  études  diverses,  et  qui  promet  d'être  son  œuvre  définitive.  On 
voit  que  de  bonne  heure  tous  les  cadres  dans  lesquels  avait  à  s'exercer  une  pensée 
si  pleine  d'avenir  étaient  trouvés. 

Cette  fixité  dans  les  points  de  départ  et  dans  les  buts  assignés,  cette  détermi- 
nation prompte  et  précise  dès  les  premiers  pas  dans  la  carrière,  caractérisent,  ce 
semble,  une  nature  d'esprit,  et  contrastent  fortement  avec  la  mobilité  de  la  jeu- 
nesse. M.  Mignet  en  eut  surtout  la  vigueur,  qu'il  appliqua  aussitôt  dans  toute  son 
intégrité;  il  ne  laisse  apercevoir  aucun  tâtonnement,  aucune  dispersion  :  c'est  là 
un  des  traits  qui  lui  appartiennent  le  plus  en  propre.  Lui  et  M.  Thiers,  d'ailleurs, 
ils  arrivaient  à  Paris  avec  une  pensée  arrêtée  en  politique,  avec  une  opinion  déjà 
faite,  qui  aidait  beaucoup  à  la  résolution  de  leur  marche  et  qui  simplifiait  leur 
conduite.  Ils  étaient  très-convàincus  à  l'avance  de  l'impossibilité  radicale  qu'il  y 


DE     LA     FRANCE.  683 

aurait  pour  les  Bourbons  à  accepter  les  conditions  du  gouTernement  représen- 
tatif, du  moment  que  ces  conditions  s'offriraient  à  eux  dans  toute  leur  rigueur, 
c'est-à-dire  le  jour  où  une  majorité  parlementaire  véritable  voudrait  former  un 
cabinet  et  porter  une  pensée  dirigeante  aux  affaires.  Ces  deux  jeunes  esprits  en- 
traient dans  la  lutte,  bien  persuadés  que  la  dynastie  (par  suite  de  toutes  sortes  de 
raisons  et  de  circonstances  générales  ou  individuelles  dont  ils  n'étaient  pas  embar- 
rassés de  rendre  compte)  ne  se  résignerait  jamais  à  subir  le  gouvernement  représen- 
tatif ainsi  entendu,  et  dès  lors  ils  tenaient  pour  certaine  l'analogie  essentielle  qui 
se  reproduirait  jusqu'à  la  fin  entre  la  révolution  française  et  la  révolution  d'An- 
gleterre, et  qui  amènerait  pour  nous  au  dernier  acte  un  changement  de  dynastie. 
Cette  opinion  chez  eux,  non  pas  de  pur  instinct  et  de  passion  comme  chez  plusieurs, 
mais  très-raisonnée,  très-suivie  (1)  et  beaucoup  plus  arrêtée  que  chez  leurs  jeunes 
ahiis  libéraux  du  monde,  donna  du  premier  jour  à  leur  attaque  toute  sa  portée,  et 
imprima  à  l'ensemble  de  leur  direction  intellectuelle  une  singulière  précision. 

J'ai  encore  présentes  à  l'esprit  ces  premières  leçons  de  l'Athénée  dans  lesquelles 
M.  Mignet  aborda  le  xvic  siècle  et  la  réforme.  Il  n'avait  pas  publié  à  cette  époque 
son  tableau  de  la  révolution  française;  il  n'était  connu  que  par  son  prix  récent  à 
l'Institut  et  par  les  témoignages  enthousiastes  de  quelques  amis.  Je  le  vois  s'as- 
seoir dans  cette  chaire  qui  n'était  pas  sans  quelque  illustration  alors,  que  déco- 
raient les  souvenirs  de  La  Harpe,  de  Garât,  de  Chénier,  et  qu'entouraient  à  cer- 
tains soirs  plus  d'un  représentant  debout  du  xvnr9  siècle,  Tracy,  Lacrelelle  aine, 
Daunou.  Le  jeune  historien  dé  vingt-six  ans  y  parlait  de  la  journée  de  la  Saint- 
Barthélemy  et  des  causes  qui  l'avaient  préparée.  Dès  les  premiers  mots  de  la 
lecture,  l'auditoire  tout  entier  était  conquis;  chacun  se  sentait  saisi  d'un  intérêt 
sérieux  et  sous  l'impression  de  cette  parole  qui  grave,  de  cet  accent  qui  creuse.  La 
prononciation  quelque  peu  puritaine  et  ce  débit  empreint  d'autorité  redou- 
blaient encore  leur  effet  en  sortant  du  sein  d'une  jeunesse  si  pleine  d  éclat  et 
presque  souriante  de  grâce.  Ce  jeune  homme  à  la  physionomie  aimable  et  à  l'élé- 
gante chevelure  offrait  à  la  fois  quelque  chose  d'austère  et  de  cultivé,  un  mélange 
de  réflexion  et  de  candeur.  Chaque  trait  de  talent  et  de  pensée  était  vivement 
saisi  au  passage,  et  je  me  souviens  qu'on  applaudit  fort  celui-ci  par  exemple  (je  ne 
le  cite  que  comme  m'étant  resté  dans  la  mémoire),  lorsque  arrivant  à  parler  de 
l'ordre  des  jésuites,  l'historien  décrivait  cette  société  habile,  active,  infatigable, 
qui,  pour  arriver  à  ses  fins,  osait  tout,  même  le  bien.  Celle  leçon  sur  la  Saint-Bar- 
thélémy fut  si  goûtée  des  assistants,  que  les  absents  supplièrent  M.  Mignet  de  la 
répéter  en  leur  faveur,  et  il  la  recommença  la  semaine  suivante  devant  une  assem- 
blée deux  fois  plus  nombreuse.  Je  n'ai  pas  craint  de  fixer  ce  souvenir  qui,  toutes 
les  fois  que  les  succès  de  M.  Mignet  se  renouvellent,  m'apparaît  de  loin  tout  an 
début  de  sa  carrière.  Il  est  juste  et  doux  de  reconnaître  que,  depuis  ce  moment- 
là,  il  n'a  fait  autre  chose  que  marcher  en  avant,  poursuivre,  étendre  les  mêmes 
études  en  les  approfondissant,  se  perfectionner  sans  jamais  dévier,  cueillir  le  fruit 
(même  amer)  des  années  sans  laisser  altérer  en  rien  la  pureté  de  ses  sentiments 
ni  sa  sincérité  première.  Cette  destinée  grave  et  sereine,  tonte  studieuse,  sans 
écart,  me  fait  l'effet  d'une  belle  et  droite  avenue  dont  les  arbres  sont  peut  être 
plus  hauts  et  mieux  fournis  en  avançant  :  tout  à  l'extrémité,  j'aime  à  y  revoir  ces 
premières  stations  plus  riantes,  sous  le  soleil. 

(1)  C'était  celle  également  de  Manuel  et  de  Béranger. 


684  HISTORIENS    MODERNES 

Au  printemps  de  1824,  parut  F  Histoire  de  la  Révolution  française  :  ce  fut  un 
immense  succès  et  un  événement.  On  n'avait  pas  eu  jusque-là  dans  un  livre  la 
révolution  tout  entière  résumée  à  l'usage  de  la  génération  qui  ne  l'avait  ni  vue 
ni  faite,  mais  qui  en  était  tille,  qui  l'aimait,  qui  en  profilait  et  qui  l'aurait  elle- 
même  recommencée,  si  elle  eût  été  à  refaire.  On  avait  des  histoires  écrites  pas  de 
véritables  contemporains,  acteurs  ou  témoins,  juges  et  parties,  des  mémoires. 
M.  Mignet  fut  le  premier  qui  fil  une  histoire  complète  abrégée,  un  tableau  d'en- 
semble vivant  et  rapide,  un  résumé  frappant,  théorique,  commode.  Autrefois,  on 
faisait  des  éditions  ad  usum  Delphini  :  cette  édition-ci  fut  à  l'usage  des  fils  des 
hommes  du  tiers  étal,  c'est  à-dire  de  tout  le  monde.  Ce  prodigieux  succès  que 
l'histoire  plus  développée  de  M.  Thiers  obtint  après  être  terminée,  et  qui  ne  fut 
dans  son  plein  que  six  ans  plus  tard,  vers  1830,  le  résumé  de  M.  Mignet  l'enleva 
dès  sa  naissance.  Le  livre  fut  à  l'instant  traduit  dans  toutes  les  langues,  en  espa- 
gnol, portugais,  italien,  danois;  il  y  eut  jusqu'à  six  traductions  différentes  en  alle- 
mand. On  se  l'explique  à  merveille  :  l'auteur  portait,  pour  la  première  fois,  l'ordre 
et  la  loi  dans  des  récits  qui  jusque-là,  sous  d'autres  plumes,  n'avaient  offert 
qu'anarchie  et  confusion  comme  leurs  objets  mêmes.  M.  Mignet,  au  contraire,  se 
plaçant  derrière  la  Hévolulion,  tandis  qu'elle  tonnait  comme  le  plus  terrible  des 
Gracques,  faisait  en  quelque  sorte  l'office  du  joueur  de  flûte  de  l'antiquité  :  il  la 
remettait  au  ton,  il  remettait  au  pas  ce  qui  s'était  fait  tumultueusement,  il  en  mar- 
quait la  mesure  au  nom  de  la  force  supérieure  et  de  l'idée  philosophique.  Par  lui, 
les  mouvements  du  monstre  reprenaient  majesté  et  presque  harmonie;  les  disso- 
nances criantes  s'éteignaient,  les  irrégularités  de  détail  disparaissaient  dans  l'effet 
de  la  note  fondamentale.  Ce  grand  orage  humain  semblait  marcher  et  rouler 
comme  les  hautes  sphères. 

Ainsi  déjà  l'avait  conçu  De  Maistre,  lorsqu'au  début  de  ses  Considérations,  il 
disait  :  «  Ce  qu'il  y  a  de  plus  frappant  dans  la  révolution  française,  c'est  celte 
force  entraînante  qui  courbe  tous  les  obstacles.  Son  tourbillon  emporte  comme 
une  paille  légère  tout  ce  que  la  force  humaine  a  su  lui  opposer;  personne  n'a 
contrarié  sa  marche  impunément.  La  pureté  des  motifs  a  pu  illustrer  l'obstacle, 
mais  c'est  tout;  et  cette  force  jalouse,  marchant  invariablement  à  son  but,  rejette 
également  Charette,  Dumouriez  et  Drouet.  »  Nous  aimerions  mieux  citer  d'autres 
noms;  mais  peu  importe,  l'idée  est  la  même.  Je  ne  la  discuterai  pas  ici,  je  l'ai  fait 
ailleurs  (1)  ;  et  puis  1  on  a  bien  assez  de  ces  débats  où  il  est  entré  depuis  lors  tant 
de  déclamations  et  de  lieux  communs.  Bossuet,  jugeant  les  révolutions  des  em- 
pires, pensait  comme  De  Maistre;  lui  aussi,  il  n'envisage  des  factions,  des  nations 
entières,  que  comme  un  seul  homme  sous  le  souffle  d'en  haut;  il  les  fait  marcher 
et  chanceler  devant  lui  comme  une  femme  ivre.  Montesquieu,  sans  aller  jusqu'au 
sens  mystique,  croyait  également  à  des  lois  dans  l'histoire;  tous  les  esprits  supé- 
rieurs les  aiment  au  point  de  les  créer  plutôt  que  de  s'en  passer,  Bolingbroke,  par- 
lant d'un  écrit  de  Pope  (son  Essai  sur  l'Homme,  je  crois),  et  du  bien  qui  pouvait 
en  résulter  pour  le  genre  humain,  écrivait  à  Swift  (6  mai  1730)  :  «  J'ai  pensé 
quelquefois  que,  si  les  prédicateurs,  les  bourreaux  et  les  auteurs  qui  écrivent  sur 
la  morale,  arrêtent  ou  même  retardent  un  peu  les  progrès  du  vice,  ils  font  tout 
ce  dont  la  nature  humaine  est  capable;  une  réformation  réelle  ne  saurait  être 
produite  par  des  moyens  ordinaires  :  elle  en  exige  qui  puissent  servir  à  la  fois  de 

(1)  Dans  le  Globe  du  28  mars  1826. 


DE    LA    FRANCE.  68 S 

châtiments  et  de  leçons;  c'est  par  des  calamités  nationales  qu'une  corruption  na- 
tionale doit  se  guérir.  »  Voilà  encore  une  de  ces  paroles  qui  serviraient  bien  d'épi- 
graphe et  de  devise  à  une  histoire  de  la  révolution  française. 

Ce  qu'il  y  avait  d'extrêmement  neuf  et  de  singulièrement  hardi  dans  l'œuvre 
de  M.  Mignet,  c'était  l'application  qu'il  faisait  de  ces  lc>is,  telles  qu'elles  lui  appa- 
raissaient à  un  sujet  si  récent  et  à  la  représentation  d'une  époque  dont  tant  d'ac- 
teurs, de  témoins  ou  de  victimes,  existaient  encore.  Cette  application  à  bout  por- 
tant était  absolue  de  sa  part,  elle  était  inflexible.  Selon  lui,  les  intentions 
quelconques,  même  des  principaux  personnages,  les  passions  et  intérêts  indivi- 
duels, ont  leurs  limites  d'influence  et  ne  sauraient  contrarier  ni  affecter  puissam- 
ment le  système  général  de  l'histoire.  Nous  dirons  tout  à  l'heure  comment  il 
conçoit  ce  système  dans  son  universalité;  mais,  à  celte  époque  et  en  cette  crise  de 
notre  révolution,  cela  lui  devenait  plus  évident  encore.  Il  y  régla  donc  son  récit 
et  ses  jugements;  il  fît  saillir  la  force  principale  et  en  dégagea  fermement  les 
résultats.  S'altachant  à  un  ordre  unique  de  causes,  il  négligea  toutes  celles 
qui  n'avaient  agi  que  pour  une  part  indéterminée  et  confusément  appréciable, 
comme  s'il  en  avait  trop  coûté  à  son  esprit  rigoureux  d'admettre  de  la  réalité 
autre  part  que  là  où  il  découvrait  de  l'ordre  et  des  lois.  C'est  ainsi  qu'il  atteignit 
son  but  et  put  livrer  aux  enfants  du  lendemain  de  la  révolution  une  histoire 
claire,  significative,  avouable  dans  ses  points  décisifs  et  honorable,  grandiose 
jusqu'en  ses  excès,  peut-être  inévitable,  hélas!  en  ses  quelques  pages  les  plus 
sanglantes,  et  dont  les  divers  temps  se  gravèrent  ineffaçablement  du  premier 
jour  dans  toutes  les  mémoires  encore  vierges.  S'il  y  eut  des  traces  trop  mani- 
festes de  système  et  comme  des  plis  forcés  à  certains  endroits,  je  répondrai  : 
Que  voulez-vous?  c'est  ainsi  qu'il  convient  plus  ou  moins  que  l'histoire  s'ar- 
range pour  être  portative  et  pouvoir  entrer  commodément  dans  le  sac  de  voyage 
de  l'humanité. 

L'homme,  il  faut  bien  se  le  dire,  n'atteint  en  rien  la  réalité,  le  fond  même  des 
choses,  pas  plus  en  histoire  que  dans  le  reste  ;  il  n'arrive  à  concevoir  et  à  repro- 
duire que  moyennant  des  méthodes  et  des  points  de  vue  qu'il  se  donne.  L'histoire 
est  donc  un  art;  il  y  met  du  sien,  de  son  esprit  ;  il  y  imprime  son  cachet,  et  c'est 
même  à  ce  prix  seul  qu'elle  est  possible.  Reportez  en  idée  la  méthode  de  M.  Mignet 
à  un  événement  déjà  ancien  et  reculé  dans  les  siècles,  rien  ne  paraîtra  plus  sim- 
ple, plus  légitimement  lumineux;  il  n'y  aura  lieu  à  aucune  réclamation.  La  har- 
diesse ici  et  l'extrême  nouveauté  étaient,  encore  une  fois,  dans  l'application  qu'il 
faisait  à  une  catastrophe  d'hier,  c'était  d'oser  introduire  un  système  de  lois  fixes 
au  sein  de  souvenirs  épars  et  tout  palpitants.  Ces  chaînes  de  l'histoire,  en  tombant 
sur  des  plaies  vives,  les  firent  crier.  On  eût  accordé  au  seul  prêtre  parlant  du  haut 
de  la  chaire  au  nom  de  la  Providence  ce  droit  qu'un  historien,  procédant  dans  la 
froideur  et  la  rectitude  philosophique,  parut  usurper. 

Mais  celte  usurpation  ne  parut  telle  qu'aux  intéressés  et  aux  blessés  encore 
saignants  du  combat.  Quant  à  ces  neveux  si  vite  consolés  dont  parle  De  Maistre, 
et  que  l'inexorable  écrivain  n'a  pas  craint  de  montrer  dansant  sur  les  tombes, 
quant  à  ceux  dont  Béranger  avec  plus  de  sensibilité  disait  : 

Chers  enfants,  dansez,  dansez, 
Votre  âge 
Échoppe  à  l'orage!... 

TOME  I.  il 


686  HISTORIENS    MODERNES 

tous  ceux-là  acceptèrent  de  confiance  l'histoire  de  la  révolution,  telle  que  la  leur 
rendait  la  plume  ou  le  burin  de  M.  Mignet.  Les  résultats  essentiels  qui  se  tirent  de 
ce  mâle  et  simple  récit  sont  passés  dans  le  fonds  de  leurs  opinions  et  presque  de 
leurs  dogmes  :  cela  fait  partie  de  cet  héritage  commun  sur  lequel  on  vit  et  qu'on 
ne  discute  plus,  et  je  doute  fort  qu'à  mesure  qu'on  ira  plus  avant  dans  les  voies 
modernes  et  que  par  conséquent  on  trouvera  plus  simple  et  plus  nécessaire  ce  qui 
s'est  accompli,  on  en  vienne  jamais  à  remettre  en  cause  les  articles,  même  rigides, 
de  ce  jugement  historique  et  à  les  casser.  Je  vois  d'ici  venir  plus  d'un  historien 
futur  :  on  commencera  avec  le  projet  de  contredire;  puis,  chemin  faisant,  on  se 
trouvera  converti,  entraîné  par  le  cours  des  choses,  et  l'on  conclura  peu  différem- 
ment. 

A  ne  voir  le  livre  qu'en  lui-même  et  indépendamment  de  toute  discussion  exté- 
rieure, en  le  lisant  tout  d'un  trait  (et  je  viens  de  le  relire),  on  est  pris  et  attaché 
par  cette  forme  sévère  de  talent,  par  ce  développement  continu,  pressé,  d'un  récit 
grave  et  généreux,  où  ressortent  par  endroits  de  hautes  figures.  On  marche,  on 
suit,  on  est  porté.  A  chaque  nœud  du  récit,  quelques  principes  fortement  posés 
reviennent  frapper  les  temps  et  comme  sonner  les  heures.  Au  passage  des  grandes 
infortunes,  de  justes  accents  d'humanité  (ce  que  j'appelle  lacrymœ  volvuntur 
inanes)  y  ont  leur  écho,  sans  rien  troubler.  C'est  en  soi,  si  Ton  peut  ainsi  parler, 
un  beau  livre  d'histoire. 

Au  sortir  de  YHistoire  de  la  Révolution,  ou  dans  le  temps  même  où  il  s'en  occu- 
pait, M.  Mignet  pensait  déjà  à  celle  de  la  Réforme.  Il  avait  poussé  assez  avant  ce 
grand  travail,  lorsque  les  événements  politiques  de  1829-1830  le  vinrent  distraire 
et  appliquer  tout  entier  avec  ses  amis  à  l'entreprise  du  'National.  Je  n'ai  rien  à 
redire  ici  de  ce  qui  a  été  déjà  exposé  dans  l'article  de  M.  Thiers;  M.  Mignet  prit 
avec  lui  la  part  la  plus  active  à  cette  expédition  vigoureuse.  Le  lendemain  du 
triomphe,  au  lieu  d'entrer,  par  un  mouvement  qui  eût  semblé  naturel,  dans  la 
pratique  et  le  maniement  politique,  il  distingua  sa  propre  originalité  et  se  main- 
tint dans  une  ligne  plus  d'accord  avec  ses  goûts  véritables.  M.  d'Hauterive,  archi- 
viste des  affaires  étrangères,  était  mort  pendant  les  journées  mêmes  de  juillet  ; 
M.  Mole,  en  arrivant  au  ministère,  nomma  aussitôt  M.  Mignet  au  poste  vacant. 
Celte  position  centrale  de  haute  administration  et  d'études  est  celle  que  l'histo- 
rien a  gardée  depuis,  et  qu'il  a  même  su  défendre  au  besoin  contre  les  tentations 
politiques  dont  plus  d'une  l'est  venue  chercher.  Il  aurait  pu  être  ministre  à  son 
jour  :  il  préféra  demeurer  le  plus  établi  des  historiens.  Une  seule  fois,  en  1835, 
il  fut  chargé  d'une  mission  de  confiance  pour  l'Espagne,  à  la  mort  de  Ferdinand  VII, 
et  il  alla  porter  à  notre  ambassadeur,  M.  de  Rayneval,  le  mot  du  changement  de 
politique  dans  les  circonstances  nouvelles  que  créait  le  rétablissement  de  la  suc- 
cession féminine.  Celle  excursion  exceptée,  les  principaux  événements  de  sa  vie 
sont  tout  littéraires  :  nommé  de  l'Académie  des  sciences  morales  lors  de  la  fondation 
en  1852,  élu  de  l'Académie  française  comme  successeur  de  M.  Raynouard  en  1836, 
il  fut  de  plus  choisi  pour  secrétaire  perpétuel  de  la  première  de  ces  académies,  à 
la  mort  de  M.  Comte,  en  1837.  Celle  existence  considérable,  qui  s'étendait  et  s'af- 
fermissaii  dans  tous  les  sens,  procurait  bien  des  occasions  à  son  talent  et  lui  im- 
posait des  obligations  aussi  dont  il  n'a  laissé  tomber  aucune.- De  là  une  diversité 
d'écrits  qui  pourtant  sont  encore  moins  des  épisodes  que  des  branches  collatérales 
et  dos  accompagnements  d'une  même  voie.  M.  Mignet  excelle  à  introduire  de  la 
relation  et  de  la  suite  là  où  d'autres  n  auraient  pas  su  éviter  la  dispersion.  Comme 


DE    LA    FRAHCE.  687 

archiviste,  il  a  été  conduit  à  publier  les  pièces  relatives  à  la  Succession  d'Espagne 
sous  Louis  XIV,  et  aussi  le  volume  récent  sur  Antonio  Perez  ;  comme  membre  et 
secrétaire  perpétuel  de  l'Académie  des  sciences  morales  et  politiques,  il  a  prononcé 
des  éloges  d'hommes  d'élat  ou  de  philosophes,  et  lu  des  mémoires  approfondis 
sur  certaines  questions  de  l'histoire  civile  ou  religieuse.  Ces  nombreux  travaux  ne 
l'ont  pas  empêché  de  poursuivre  comme  son  œuvre  essentielle  V Histoire  de  la 
Ré  formation,  qui  s'est  encore  plus  enrichie  que  raîeutie,  nous  assure-t-on,  de  tant 
de  stations  préliminaires,  et  qui,  tout  permet  de  l'espérer,  couronnera  dignement 
une  carrière  déjà  si  remplie. 

Nous  avons  à  dire  quelques  mots  des  principaux  écrits  que  nous  venons  d'énu- 
mérer  ;  mais,  avant  tout,  nous  parlerons  de  la  manière  dont  M.  Mignet  conçoit  en 
général  l'histoire  elle-même.  Il  en  eut  de  tout  temps  la  vocation  reconnaissable 
aux  signes  les  plus  manifestes  :  les  faits  lui  disaient  naturellement  quelque  chose, 
ils  prenaient  pour  lui  un  sens,  un  enchaînement  étroit  et  une  teneur.  Ce  qui  lui 
paraît  en  général  le  plus  facile,  c'est  le  récit.  H  l'a  hautement  prouvé  et  par  ce 
livre  de  la  Révolution,  et  par  l'admirable  tableau  qu'il  a  donné  des  événements 
de  Hollande  et  de  la  mort  des  frères  de  Witl  dans  le  Recueil  sur  Louis  XIV.  Esprit 
scientifique  et  régulateur,  il  s'attache  d'abord  à  séparer  la  partie  mobile  de  l'his- 
toire d'avec  ce  qu'il  appelle  sa  partie  fixe;  il  embrasse  du  premier  coup  d'œil 
celle-ci,  les  grands  résultats,  les  faits  généraux  qui  ne  sont  que  les  lois  d'une 
époque  et  d'une  civilisation  :  c'est  là,  selon  lui,  la  charpente,  Vostéologie,  le  côté 
infaillible  de  l'histoire.  La  part  individuelle  des  intentions  trouve  à  se  loger  et  à 
se  limiter  dans  les  intervalles.  Ce  détail  infini  des  intentions  et  des  motifs  divers 
ne  donne,  selon  lui,  que  le  temps  avec  sa  couleur  particulière,  avec  ses  mœurs, 
ses  passions,  et  quelquefois  ses  intérêts;  niais  les  circonstances  déterminantes 
des  grands  événements  sont  ailleurs,  et  elles  ne  dépendent  pas  de  si  peu;  la 
marche  de  la  civilisation  et  de  l'humanité  n'a  pas  été  laissée  à  la  merci  des 
caprices  de  quelques-uns,  même  quand  ces  quelques-uns  semblent  les  plus  diri- 
geants. 

J'expose  et  je  m'efforce  simplement  de  ne  rien  altérer  dans  une  conception 
pleine  de  dignité  et  de  vigueur.  Quant  à  la  partie  si  délicate  et  si  ondoyante  des 
intentions,  M.  Mignet  pense  que,  pour  les  trois  derniers  siècles,  on  peut  arrivera 
la  presque  certitude,  même  de  ce  côté;  car  on  a  pour  cet  effet  des  instruments  di- 
rects :  ce  sont  les  correspondances  et  les  papiers  d'élat,  pièces  difficiles  sans  doute 
à  posséder,  à  étudier  et  à  extraire;  mais,  lorsqu'on  y  parvient,  on  surprend  là 
les  intentions  des  acteurs  principaux,  dans  les  préparatifs  ou  dans  le  cours  de 
l'action  et  lorsqu'ils  sont  le  moins  en  veine  de  tromper,  puisqu'ils  s'adressent  à 
leurs  agents  mêmes,  ou  ceux-ci  à  eux,  et  au  sujet  des  faits  ou  des  desseins  qu'il 
leur  importe  le  plus,  à  tous,  de  bien  connaître.  Quant  aux  époques  antérieures,  où 
la  plupart  de  ces  pièces  manquent,  on  en  est  réduit  à  des  conjectures.  Appliquant 
à  ses  propres  travaux  les  conditions  qu'il  exige,  et  s'aidant  de  toutes  les  ressources 
dont  il  dispose,  M.  Mignet  est  ainsi  parvenu  à  réunir  pour  base  de  son  Histoire 
delà  Héformation  jusqu'à  400  volumes  de  correspondances  manuscrites  de  toutes 
sortes  :  il  y  a  là  de  quoi  fixer  avec  précision  bien  des  ressorts  secrets,  et  couper 
court  à  bien  des  controverses.  Et,  en  général,  on  voit  M.  Mignet  s'appliquer  con- 
stamment à  tirer  l'histoire  de  la  région  des  doutes  et  des  accidents,  de  la  sphère 
du  hasard,  et  viser  à  l'élever  jusqu'à  la  certitude  dune  science. 

L'exemple  remarquable  qu'il  a  donné  en  mettant  au  jour  les  Négociations  relu- 


088  HISTORIENS    MODERNES 

tivcs  à  la  Succession  d'Espagne  sous  Louis  XIV  (1)  est  une  innovation  des  plus 
démonstratives  et  des  plus  heureuses.  Sous  air  de  publier  un  simple  recueil  de 
dépêches,  il  a  trouvé  moyen  de  dresser  toute  une  histoire  politique  du  grand 
règne.  M.  Mignet  a  plus  fait  pour  Louis  XIV  que  tous  les  panégyristes  :  il  nous  a 
ouvert  l'intérieur  de  son  cabinet  et  l'a  montré  au  travail  comme  roi,  judicieux, 
prudent  dès  la  jeunesse,  invariablement  appliqué  à  ses  desseins  et  ne  s'en  laissant 
pas  distraire  un  seul  instant,  au  cœur  même  des  années  les  plus  brillantes  et  du 
sein  des  pompes  et  des  plaisirs.  On  a  beaucoup  disputé  pour  ou  contre  la  valeur 
personnelle  de  Louis  XIV;  dans  ce  curieux  procès  qui  s'est  débattu  depuis  l'abbé 
de  Saint-Pierre  jusqu'à  Lemontey  et  au  delà,  chacun  prenait  parti  selon  ses  pré- 
ventions et  tranchait  à  sa  guise.  Depuis  la  publication  de  M.  Mignet,  il  n'y  a  plus 
lieu,  ce  me  semble,  qu'à  un  jugement  unique.  Il  est  surtout  une  époque  bien  mé- 
morable de  son  règne,  celle  qui  précède  la  paix  de  Nimègue  (1672-1678),  dans 
laquelle  Louis  XIV  ne  partage  avec  personne  le  mérite  d'avoir  conduit  sa  politique 
extérieure  :  il  avait  perdu  son  habile  conseiller,  M.  de  Lionne,  en  1671  ;  M.  de 
Pomponne,  qui  lui  succédait,  homme  aimable,  plume  excellente,  le  charme  des 
sociétés  de  Mmes  de  Sévigné  et  de  Coulanges,  n'était  pas  en  tout,  à  beaucoup  près, 
un  remplaçant  de  M.  de  Lionne,  ni  du  même  ordre  politique  ;  il  manquait  de  fer- 
tilité et  d'invention.  Il  y  avait  bien  encore  Louvois,  l'organisateur  de  la  guerre, 
l'administrateur  essentiel  et  vigilant,  mais  avec  tous  les  inconvénients  de  son 
caractère.  Servi  par  eux,  Louis  XIV  sut  se  guider  lui-même,  choisir  et  trouver  ses 
voies,  suffire  à  tout,  réparer  les  fautes,  diviser  ses  adversaires,  ne  rien  relâcher 
qu'à  la  dernière  heure,  et,  à  force  de  suite,  d'artifice  et  de  volonté,  enlever  à  point 
nommé  la  paix  la  plus  glorieuse. 

Que  pourtant  cette  habileté  de  Louis  XIV,  comme  politique,  fût  de  première 
portée  et  de  la  plus  grande  volée,  je  ne  le  croirai  pas,  même  après  ces  solides  té- 
moignages :  elle  se  bornait  trop  à  l'objet  de  son  ambition  présente  et  n'envisageait 
pas  assez  le  lendemain.  Là  est  la  distance  qui  sépare  Louis  XIV  de  Richelieu  et 
des  vrais  génies.  Ce  rare  bon  sens  de  détail,  celte  habileté  persévérante  d'applica- 
tion, qui  ressortent  si  visiblement  des  pièces  produites  par  M.  Mignet,  diminuent 
bien  de  prix, lorsque  embrassant  l'ensemble  du  règne  on  les  voit  mener  en  défi- 
nitive à  de  si  déplorables  résultats  et  à  de  si  cuisants  retours.  Ainsi,  dans  cette 
première  lutte  avec  la  Hollande  et  pendant  les  années  qui  la  préparent  (1668- 
1672),  on  peut  admirer  l'art  profond  avec  lequel  le  roi  isole  à  l'avance  ce  petit 
peuple  et  le  sépare  successivement  de  tous  ses  alliés,  pour  l'écraser  ensuite;  mais 
patience!  la  Hollande  aux  abois  et  son  héros  le  prince  d'Orange  tourneront  à  la 
longue  toute  l'Europe  contre  la  France.  Un  homme  de  passion  et  de  génie  sortit 
de  ces  flots  par  lesquels  il  avait  sauvé  son  pays,  et  c'est  Guillaume  III  qui  a  sus- 
cité Marlborough  et  tous  les  succès  de  la  reine  Anne.  La  hauteur  personnelle  de 
Louis  XIV  et  ses  ténacités  d'orgueil  compliquèrent  toujours  et  traversèrent  plus 
ou  moins  la  vue  de  ses  vrais  intérêts  comme  roi  ;  son  rare  bon  sens,  en  se  mettant 
au  service  de  celte  passion  personnelle,  ne  la  dominait  pas  assez.  On  en  a  vu, 
depuis,  de  plus  grands  que  lui  ne  pas  éviter  pareil  écueil  et  finalement  s'y  briser. 

On  jouit,  grâce  à  M.  Mignet,  de  lire  dans  ces  intérieurs  de  conseils,  de  percer  le 
secret  des  choses  et  d'en  pouvoir  raisonner.  Cette  publication  met,  en  quelque 

(1)  Dans  la  collection  des  Documents  historiques  ;  il  y  a  jusqu'ici  quatre  volumes  in-4° 
publiés  (1835-1842)  :  l'ouvrage  entier  en  aura  probablement  huit. 


DE     LA    FRANCE.  689 

sorte,  la  diplomatie  (1)  à  la  portée  de  ceux  qui  ne  bougent  pas  de  leur  fauteuil,  et 
l'offre  en  speclacle  et  en  sujet  de  méditation  à  l'homme  d'étude  et  au  moraliste; 
elle  leur  permet  de  saisir  le  fin  du  jeu  et  d'en  extraire  la  philosophie  à  leur  usage. 
Tous  eeux  qui,  sans  mettre  le  doigt  aux  affaires  du  monde,  aiment  à  tout  en  com- 
prendre, doivent  savoir  un  gré  infini  à  M.  Mignet.  Si  quelquefois,  en  d'autres 
écrits,  il  a  paru  faire  trop  étroite  la  part  des  intentions  et  des  influences  person- 
nelles dans  l'histoire,  s'il  les  a  souvent  encadrées  et  un  peu  écrasées  dans  une 
formule  absolue  et  inflexible,  ici  elles  reprennent  tout  leur  espace  et  tout  leur 
champ  ;  on  a  la  revanche  au  complet.  El  qu'il  est  parfois  amusant,  ce  tapis  du  jeu, 
qu'il  est  rempli  de  dessous  de  cartes  et  de  revers!  M.  de  Lionne,  dont  la  trace  si 
considérable  était  restée  à  demi  ensevelie  dans  les  cartons  officiels ,  reparaît  ici 
avec  toute  sa  vie  et  sa  variété  féconde.  Politique  avisé  autant  qu'homme  aimable, 
plein  d'expédients  et  de  ressources,  fertile,  infatigable,  possédant  à  fond  les 
affaires  et  les  portant  avec  légèreté  et  grâce,  les  égayant  presque  toujours  dans  le 
ton,  il  était  le  chef  de  cette  école  de  diplomates  dont  Chaulieu  avait  connu  de 
brillants  élèves  et  dont  il  a  fait  un  groupe  à  part  dans  son  Elysée  : 

Dans  un  bois  d'orangers  qu'arrose  un  clair  ruisseau 

Je  revois  Seignelai,  je  retrouve  Béthune, 

Esprits  supérieurs  en  qui  la  volupté 

Ne  déroba  jamais  rien  à  l'habileté, 

Dignes  de  plus  de  vie  et  de  plus  de  fortune! 

M.  de  Lionne  est  le  maître  de  cette  école  solide  et  charmante  dont  M.  de  Pomponne, 
à  la  fois  plus  vertueux  et  moins  appliqué,  n'est  déjà  plus.  Mais  celui  qui  en  est  à 
fond  et  que  M.  Mignet  a  ressuscité  tout  entier,  c'est  le  chevalier  de  Gremonville, 
cet  ambassadeur  à  Vienne,  le  démon  du  genre,  le  plus  hardi,  le  plus  adroit,  le  plus 
effronte'des  négociateurs  du  monarque  :  Louis  XIV  lui  a  décerné  en  propres  termes 
ce  piquant  éloge.  C'est  une  comédie  que  toute  sa  conduite  à  Vienne,  et  une  comédie 
qui  aboutit  à  ses  fins  sérieuses.  J'avoue  (et  j'en  demande  pardon  à  la  philosophie 
de  l'histoire)  que  tout  cela  fait  bien  rêver;  on  arrive,  après  cette  lecture,  à  croire 
sans  trop  de  peine,  et  presque  comme  si  Ton  avait  été  ministre  dans  le  bon  temps, 
que  tous  les  grands  politiques  ont  été  plus  ou  moins  de  grands  dissimulateurs, 
pour  ne  pas  dire  un  autre  mot.  Qu'ils  le  soient  seulement  dans  l'intérêt  général 
et  en  vue  du  bien  de  Y  état  f  comme  disait  Richelieu,  les  voilà  plus  qu'absous,  et  ils 
font  de  grands  hommes.  On  arrive,  en  continuant  de  rêver,  à  se  dire  que  la  société  est 
une  invention,  qne  la  civilisation  est  un  art,  que  tout  cela  a  été  trouve,  mais  aurait 
bien  pu  ne  l'être  pas  ou  du  moins  ne  l'être  qu'infiniment  peu,  et  qu'enfin  il  y  a  né- 
cessairement de  Yartifice  dans  ces  génies  dirigeants.  Cette  morale  politique  peut 
paraître  fort  rapprochée,  je  le  sais,  de  celle  de  Hobbes,  de  Hume,  de  Machiavel  ; 
mais,  s'il  y  a  un  machiavélisme  qui  est  petit,  le  véritable  ne  l'est  pas.  Dans  le 
discours  qu'il  adressait  à  Léon  X  sur  la  réforme  du  gouvernement  de  Florence,  ce 
grand  homme  (Machiavel)  disait  :  «  Les  hommes  qui,  par  les  lois  et  les  institutions 
ont  formé  les  républiques  et  les  royaumes,  sont  placés  le  plus  haut,  sont  le  plus 
loués  après  les  dieux.  » 

(1)  Ici  et  dans  tout  ce  qui  suivra,  il  est  bien  entendu  que  je  ne  parle  que  de  l'ancienne 
diplomatie  :  quant  à  la  nouvelle,  là  où  il  existe  encore  telle  chose  qu'on  doive  appeler 
de  ce  nom,  je  suis  disposé  à  faire  en  sa  faveur  toutes  les  exceptions  qu'on  pourra  désirer. 


690  HISTORIENS    MODERNES 

En  étudiant  d'original  cette  variété  de  personnages  qui  viennent  comme  témoi- 
gner sur  eux-mêmes  dans  le  recueil  de  M.  Mignet,  on  en  rencontre  un  pourtant, 
une  seule  figure  à  joindre  à  celles  des  grands  politiques  intègres  et  dignes  d'entrer, 
à  la  suite  des  meilleurs  et  des  plus  illustres  de  l'antiquité,  dans  cette  liste  mo- 
derne si  peu  nombreuse  des  Charlemagne,  des  saint  Louis,  des  Washington  :  c'est 
Jean  de  Witt,  lequel  à  son  tour  a  fini  par  être  mis  en  pièces  et  dilacéré  au  profit 
de  cet  autre  grand  politique  moins  scrupuleux,  Guillaume  d'Orange;  car  ce  sont 
ces  derniers  habituellement  qui  ont  le  triomphe  définitif  dans  l'histoire.  Osons 
bien  nous  l'avouer,  oui,  c'est  au  prix  de  cette  connaissance  et  aussi  de  cet  emploi 
du  mal  que  le  monde  est  gouverné,  qu'il  l'a  été  jusqu'ici.  Honneur  et  respect  du 
moins,  quand  l'esprit  supérieur  et  le  grand  caractère  qui  ne  recule  devant  rien  fait 
entrer  dans  ses  inspirations  un  sentiment  élevé, un  dévouement  profond  à  la  puis- 
sance publique  dont  il  est  investi,  quand  il  se  propose  un  but  d'accord  avec  l'utilité 
ou  la  grandeur  de  l'ensemble!  Quoi  qu'il  ait  fait  alors,  et  fûl-il  Cromwell,  il  est 
absous  comme  en  Egypte  par  le  tribunal  suprême,  et  il  entre  à  son  rang  dans  les 
pyramides  des  rois. 

La  lecture  de  cette  histoire  d'un  nouveau  genre,  au  moment  où  on  l'achève, 
laisse  une  singulière  impression.  On  ne  peut  se  dissimuler  que,  malgré  tous  les 
soins  et  l'art  ingénieux  de  l'historien -rédacteur ,  elle  ne  soit  souvent  pénible  et 
lente  à  cause  de  la  nature  des  pièces  et  instruments  qu'elle  porte  avec  elle  et  qu'elle 
charrie  ;  et  pourtant,  quand  on  en  sort,  non  pas  après  l'avoir  parcourue  (je  récuse 
ces  gens  qui  parcourent),  mais  après  l'avoir  lue  dans  son  entier,  on  se  sent  dégoûté 
des  autres  histoires  comme  étant  superficielles,  et  il  semble  qu'on  ne  saurait  doré- 
navant s'en  contenter.  Mais  on  ne  saurait  non  plus,  par  le  besoin  de  tout  bien 
savoir,  se  réduire  désormais  à  ce  régime  d'histoire  purement  diplomatique,  don! 
l'objet  est  surtout  d'enregistrer  les  textes,  et  de  faire  passer  avec  continuité  sous 
les  yeux  la  teneur  même  des  dépêches  ,  actes  et  traités.  Au  reste  ,  il  n'est  guère  à 
craindre  qu'un  tel  genre,  excellent  dans  l'application  présente,  devienne  bien  con- 
tagieux. La  matière  trop  souvent  en  manquera  ;  et,  là  même  où  elle  se  rencontre- 
rait, le  rédacteur  ingénieux  et  méthodique,  l'ordonnateur  habile  et  supérieur,  tel 
que  M.  Mignet,  manquera  encore  plus  souvent.  On  continuera  donc  probablement, 
comme  par  le  passé,  de  publier  des  recueils  de  pièces,  traités  et  correspondances, 
avec  plus  ou  moins  de  liaisons  et  d'éclaircissements  :  à  M.  Mignet  restera  l'hon- 
neur d'avoir  presque  élevé  un  simple  recueil  de  ce  genre  jusqu'à  la  forme  et  au 
mouvement  de  l'histoire. 

C'est  un  intérêt  du  même  genre,  mais  plus  concentré,  que  présente  l'ouvrage 
intitulé  :  Antonio  Perez  et  Philippe  II,  composé  d'après  une  méthode  analogue, 
et  dont  le  fond  repose  également  sur  des  documents  officiels  inédits.  M.  Mignet 
en  avait  fait  d'abord,  dans  le  Journal  des  Savants,  des  articles  qu'il  a  réunis 
ensuite  en  volume  (184o).  De  nouveaux  documents,  arrivés  d'Espagne,  et  relatifs 
au  rôle  de  Philippe  II  dans  le  meurtre  d'Escovedo,  permettent  à  l'auteur  de  pré- 
parer une  prochaine  édition  plus  complète,  et  dans  laquelle  ses  premières  conjec- 
tures se  trouveront  confirmées.  Antonio  Perez,  secrétaire  d'état,  favori  brillant, 
complice  de  son  maître  dans  l'exécution  des  plus  secrets  et  des  plus  redoutables 
desseins  ,  devint,  à  un  certain  moment,  son  rival  en  amour,  et  se  perdit  par  ses 
dérèglements  et  ses  imprudences.  Sa  perte  fut  préparée  avec  une  lenteur  calculée 
par  Philippe  II,  a  qui  traînait  en  longueur  ses  disgrâces  comme  toutes  les  autres 
choses.  »  Le  caractère  de  ce  sombre  monarque,  son  indécision  tortueuse,  compli- 


DE     LA     FRANCE.  69 I 

quée  des  rancunes  mortelles  de  son  humeur  et  comme  des  intermittences  de  sa 
bile,  ne  se  révèle  nulle  part  plus  profondément  que  dans  cette  lugubre  affaire  et 
dans  les  suites  opiniâtres  qu'il  y  donna.  Antonio  Ferez  .  jeté  en  prison,  retenu 
captif  durant  onze  années,  traité  avec  des  alternatives  déménagement  et  de  rigueur, 
selon  ce  qu'on  craignit  ou  qu'on  espéra  de  ses  aveux;  puis,  quand  on  le  crut  des- 
saisi de  tous  papiers  et  de  tous  gages,  livré  à  la  justice  secrète  de  Caslille,  pour- 
suivi pour  un  acte  dans  lequel  il  n'avait  été  que  l'exécuteur  d'un  ordre  royal,  mis 
à  la  torture,  Perez  parvint,  à  force  d'adresse,  et  par  le  dévouement  de  sa  femme  (1), 
à  s'échapper  en  Aragon;  et  là,  devàftt  un  libre  tribunal,  le  duel  s'engagea,  à  la 
face  du  soleil,  entre  le  sujet  sacrifie  et  le  monarque.  Les  Aragouais,  qui  prirent 
parti  pour  l'opprimé  et  qui  le  soutinrent,  ainsi  que  leur  droit  de  justice  souveraine, 
par  une  révolte  à  main  armée,  y  perdirent  leurs  institutions  et  les  dernières  garan- 
ties de  leur  indépendance.  Ces  chapitres,  dans  lesquels  le  drame  romanesque  de 
Perez  rejoint  et  traverse  les  grands  intérêts  de  l'histoire,  et  où  les  deux  ressorts 
se  confondent,  sont  d'un  suprême  intérêt:  et,  en  tout,  dans  le  cours  de  cette  pu- 
blication épisodique.  M.  Mignet  a  su  combiner  le  genre  de  piquant  qui  tient  à  une 
desiinée  individuelle  et  aventurière,  avec  la  gravité  habituelle  qu'il  aime  dans  les 
conclusions. 

Les  deux  volumes  de  Notices  et  Mémoires  historiques  (18-45)  qui  contiennent  le 
tribut  payé  par  If.  Mignet  à  litre  de  membre  et  d'organe  de  deux  académies,  et 
particulièrement  de  celle  des  Sciences  morales  et  politiques,  demanderaient  plus 
d'espace  pour  l'examen  que  nous  ne  pouvons  leur  en  donner  ici.  Le  mémoire  lu 
en  1839,  sur  la  Conversion  de  la  Germanie  au  Christianisme  et  à  la  Civilisation 
pendant  les  vme  et  ixe  siècles,  offre  une  des  plus  légitimes,  des  plus  belles  appli- 
cations de  la  méthode  scientifique,  telle  que  l'esprit  de  l'auteur  se  plaît  à  la 
déployer  et  à  la  gouverner  au  sein  des  masses  de  l'histoire.  Saint  Boniface,  jugé 
au  point  de  vue  civil,  y  représente  avec  héroïsme,  avec  sublimité,  l'énergie  sociale 
conquérante,  le  bienfait  de  l'idée  nouvelle.  Et  en  général,  c'est  quand  un  person- 
nage s'identifie  avec  une  idée,  avec  un  système  et  une  des  faces  de  la  pensée  publique, 
que  M  Mignet  s'y  arrête  le  plus  heureusement  et  excelle  à  le  peindre.  Cette  remarque 
se  vérifie  dans  les  éloges  et  notices  académiques  qu'il  a  eu  l'occasion  de  pro- 
noncer. Nul  plus  que  lui  ne  semble  propre  à  ce  genre  d'éloquence  académique,  à 
la  prendre  dans  sa  meilleure  et  sa  plus  solide  acception.  Les  corps  littéraires  sont 
heureux  de  rencontrer  de  telles  natures  de  talent,  auxquelles  se  puisse  conférer 
l'office  de  les  représenter,  aux  jours  de  publicité,  par  leurs  plus  larges  aspects, 
et  de  les  faire  valoir  dans  la  personne  de  leurs  plus  illustres  membres.  Si  la  mort, 
qui  frappe  à  coups  pressés  dans  les  rangs  des  mêmes  générations,  ne  met  pas  tou- 
jours de  la  variété  dans  ses  choix  et  apporte  inévitablement  quelque  monotonie 
dans  Tordre  des  sujets  qui  se  succèdent,  elle  fait  passer  aussi  un  à  un  devant 
l'historien-orateur  les  principaux  représentants  de  toutes  les  grandes  idées  qui  ont 
eu  leur  jour.  C'est  ainsi  que  M.  Mignet  a  eu  tour  à  tour  à  apprécier  des  philo- 
sophes, des  hommes  d'état,  des  jurisconsultes,  des  médecins,  des  économistes  :  il 
n'a  failli  à  aucun  de  ces  emplois,  et  on  l'a  vu  porter  dans  tous  la  même  conscience 
d'études,  une  vue  équitable  et  supérieure,  et  une  grande  science  d'expression;  mais 
il  nous  semble  n'avoir  jamais  mieux  rencontré  que  dans  les  portraits  qui  se  déta- 

(1)  Elle  fit  comme  Mme  de  Lavalelie;  elle  entra  dans  sa  prison,  et  il  en  sortit  déguisé 
sous  les  vêtements  de  sa  femme. 


692  HISTORIENS     MOOERNSS     DE     LA     FRANCE. 

client  par  la  hauteur  et  l'unité  de  la  physionomie,  ou  dans  ceux  qui  se  lient  natu- 
rellement à  de  grands  exposés  de  systèmes,  par  exemple  dans  ceux  de  Sieyès  et  de 
Broussais.  Le  portrait  du  premier  surtout  est  un  chef-d'œuvre.  La  figure  intellec- 
tuelle de  Sieyès  paraît  avoir  eu  de  tout  temps  un  attrait  singulier  pour  la  pensée 
de  M.  Mignet,  et  nul  certainement  plus  que  lui  n'aura  contribué  à  faire  apprécier 
des  générations  héritières  et  de  l'avenir  les  quelques  idées  immortelles  de  ce  génie 
solitaire  et  taciturne. 

Tant  de  hautes  qualités,  que  nous  avons  eu  à  reconnaître  dans  la  manière  de 
l'historien  et  de  l'écrivain,  sont  achetées  au  prix  de  quelques  défauts,  et  notre  pro- 
fonde estime  même  nous  autorisera  à  les  indiquer.  M.  Mignet,  on  l'a  vu,  distingue 
dans  l'histoire  deux  portions,  l'une  plus  fixe  et  comme  infaillible,  qui  tient  aux 
lois  des  choses,  et  l'autre  plus  mobile,  plus  ondoyante,  qui  tient  aux  hommes  :  or,  on 
peut  observer  que  souvent  il  exprime  bien  fortement  la  première  et  lui  subordonne 
trop  strictement  la  seconde;  et  cette  inégalité  n'a  pas  lieu  seulement  (comme  il 
serait  naturel  de  l'admettre)  dans  la  conception  et  l'ordonnance  générale  du  tableau, 
mais  elle  se  poursuit  dans  le  détail,  elle  se  traduit  et  se  prononce  dans  la  marche 
du  style  et  jusque  dans  la  forme  de  la  phrase.  Celle-ci,  au  milieu  des  rapports 
complexes  qu'elle  embrasse,  affecte  par  moments  une  régularité  savante  et  une 
ingénieuse  symétrie  de  mécanisme  que  les  choses  en  elles-mêmes,  dans  leur  cours 
naturel,  ne  sauraient  présenter  à  ce  degré.  C'est  ainsi  que  des  rapprochements 
qui  sont  judicieux  au  fond,  mais  que  le  relief  de  la  forme  accuse  trop,  cessent  de 
paraître  vraisemblables;  cela  a  l'air  trop  arrangé  pour  être  vrai;  l'esprit  du  lec- 
teur admet  difficilement  dans  la  suite,  même  providentielle,  des  événements 
humains  une  manœuvre  si  exacte  et  si  concertée.  On  peut  dire  que  l'écrivain,  par 
endroits,  marque  trop  les  articulations  de  l'histoire.  Toutes  les  critiques  à  faire 
pour  le  détail  rentreraient  dans  celle-là  et  en  découleraient.  C'est  surtout  quand 
cette  rigueur  de  manière  s'applique  à  des  faits  et  à  des  personnages  récents  qu'on 
est  frappé  du  contraste.  Si  habilement  et  si  artistement  tissu  que  soit  le  filet,  les 
hommes  et  leurs  intentions  et  les  mille  hasards  de  leur  destinée  passent  de  toutes 
parts  au  travers,  et  la  présence  même  du  réseau  d'airain  ne  sert  qu'à  faire  mieux 
apercevoir  ce  qu'il  ne  parvient  pas  à  enserrer.  La  qualité  littéraire  du  style  en 
souffre  à  son  tour  ;  on  y  regrette  par  places  la  fluidité,  et  l'on  y  est  trop  loin  du 
libre  procédé  si  courant  de  Voltaire  ou  de  M.  Thiers.  Voilà  les  défauts  qui  dispa- 
raissent le  plus  habituellement  dans  la  fermeté,  l'énergie,  l'éclat  ou  la  propriété 
de  l'expression  ,  et  qui  ne  se  remarquent  plus  du  tout  dans  les  beaux  récits  de 
M.  Mignet,  tels  que  celui  des  événements  de  Hollande  sous  les  frères  de  Witt  : 
nous  osons  lui  proposer  à  lui-même  ce  parfait  exemple  pour  son  histoire  future  de 
la  réformation. 

Et  puisque  nous  sommes  en  train  d'oser,  il  ne  serait  pas  juste,  en  quittant  l'un 
des  écrivains  les  plus  respectés  et  les  plus  considérables  de  notre  temps,  de  ne 
pas  toucher  à  l'homme,  et  de  ne  pas  au  moins  nommer  en  lui  quelques-uns  de  ces 
traits  si  rares  et  qui  accompagnent  si  bien  le  talent,  sa  simplicité,  un  caractère 
aimable,  resté  fidèle  à  ses  goûts  et  à  ses  affections,  quelque  chose  de  gracieux 
qui,  ainsi  que  nous  l'avons  noté  <'hez  son  ami  M.  Thiers,  se  rattache  à  la  patrie  du 
Midi  et  aux  dons  premiers  de  cette  nature  heureuse. 

Sainte-Beuve. 


LA  CONJURATION 


DU  PANSLAVISME 


ET 


L'INSURRECTION  POLONAISE. 


Tout  le  monde  se  demande  avec  angoisse  où  en  est  l'insurrection  de  Pologne. 
Si  l'on  en  croyait  les  dernières  nouvelles,  le  mouvement  se  serait  arrêté  :  l'Autriche 
aurait,  par  d'habiles  manœuvres,  excité  de  longue  main  la  défiance  des  paysans 
envers  les  nobles,  et,  en  allumant  dans  le  cœur  des  serfs  d'horribles  désirs  de 
vengeance  contre  leurs  seigneurs,  elle  serait  arrivée  à  maîtriser  ainsi  l'explosion 
du  sentiment  national.  Il  importe  de  rechercher  les  causes  d'un  fait  aussi  inattendu, 
qui,  au  premier  coup  d'œil,  se  présente  comme  un  lugubre  arrêt  de  mort  de  la 
nationalité  polonaise,  mais  qui,  mieux  examiné,  prouve  au  contraire  l'impuissance 
où  sont  désormais  l'Autriche  et  la  Russie  de  se  maintenir  longtemps  dans  leur 
état  actuel. 

L'Europe  n'a  que  des  idées  très-superficielles,  souvent  fausses,  sur  les  divers 
peuple?  de  race  slave.  On  s'imagine  généralement  que  ces  nations  sont  des  masses 
inertes,  conduites  de  temps  immémorial  par  une  aristocratie  héréditaire  :  il  n'en 
est  rien.  Le  génie  slave  est  essentiellement  démocratique;  il  l'a  été  plus  ou  moins 
dans  tous  les  temps.  Le  malheur  de  l'ancienne  Pologne  fut  de  n'avoir  pas  compris 
suffisamment  cette  tendance  naturelle  et  instinctive  du  grand  corps  dont  elle  for- 
mait la  tète.  De  même  aujourd'hui  la  faiblesse,  le  côté  vulnérable  de  la  Russie, 
c'est  celte  aristocratie  dont  s'environne  le  trône,  et  qui  peut  bien  imposer  à  l'Eu- 
rope, mais  qui  au-dedans  de  l'empire  apparaît  à  tous  les  yeux  comme  un  élément 
hétérogène  et  anti-national. 


094  LA    CONJURATION 

Le  vrai  Slave,  et  par  conséquent  aussi  le  paysan  polonais,  étant  porté  d'instinct 
vers  la  démocratie,  il  s'ensuit  que  tout  grand  seigneur  est  naturellement  suspect 
aux  Slaves,  et  regardé  par  eux  comme  un  étranger,  ou  du  moins  comme  un  ami 
de  l'étranger,  dont  il  a  ordinairement  les  mœurs,  l'habit,  la  langue.  Celte  défiance 
qui  règne  entre  le  paysan  et  le  grand  propriétaire  n'est,  on  le  sait,  que  trop  natu- 
relle chez  tous  les  peuples;  mais  chez  les  nations  slaves  elle  revêt  un  caractère 
spécial,  l'amour  de  la  race  et  de  son  génie  propre.  En  Allemagne,  en  Angleterre, 
en  France  même  pendant  quelque  temps,  l'aristocratie  a  pu  être  une  force;  chez 
les  Slaves,  elle  ne  le  sera  jamais,  parce  que  chez  eux  elle  n'est  pas  primitive,  elle 
est  de  création  postérieure,  et  le  fruit  de  l'influence  des  idées  étrangères.  Toute 
nationalité  slave  qui  admet  le  principe  aristocratique  dans  son  sein  paraît  condam- 
née d'avance  à  une  mort  plus  ou  moins  prochaine.  C'est  aussi  ce  que  la  noblesse 
polonaise  avait  compris  dès  la  fin  du  siècle  précédent,  comme  le  prouve  la  consti- 
tution du  5  mai  1791,  si  généreusement  votée  par  elle,  et  où  le  principe  de 
la  monarchie  démocratique  apparaît  avant  même  qu'il  eût  été  proclamé  en 
France. 

Ces  précédents  posés,  je  reviens  à  la  question  de  l'insurrection  polonaise.  Quelles 
causes  l'ont  empêchée  jusqu'ici  de  se  développer?  pourquoi  les  paysans,  au  lieu 
de  répondre  à  l'appel  de  la  noblesse,  se  sont-ils,  sur  tant  de  points,  tournés  contre 
elle?  Voilà  autant  de  questions  soulevées  par  les  derniers  événements  qui  ont 
étonné  l'Europe,  et  auxquelles  nous  essaierons  de  répondre. 

L'Autriche,  on  le  sait,  est  un  gouvernement  faible,  mais  très-babile,  à  qui  au- 
cune ruse,  même  la  plus  cruelle,  ne  répugne  pour  arriver  à  ses  fins.  La  noblesse 
polonaise  est  au  contraire  la  noblesse  la  plus  chevaleresque  du  monde;  ayant  la 
conscience  de  son  courage,  elle  répugne  au  guet-apens,  et,  quand  elle  poursuit  un 
but,  elle  veut  l'emporter  de  haute  lutte.  Celte  attitude  si  différente  des  deux  ad- 
versaires s'était  dessinée  bien  avant  l'heure  de  l'insurrection.  Les  seigneurs  polo- 
nais, dans  les  diétines  de  la  Gallicie  et  du  grand-duché  de  Posen ,  avaient  pris 
franchement  l'initiative  des  réformes.  Depuis  1840,  la  diète  de  Léopol  demandait 
en  vain,  chaque  année,  à  l'empereur,  des  lois  qui  missent  fin  aux  corvées,  et  ren- 
dissent les  paysans  propriétaires.  Les  représentants  du  grand-duché  de  Posen 
adressaient  au  roi  de  Prusse  des  demandes  analogues  :  ils  avaient  résolu,  en  1844, 
la  fondation  d'une  caisse  d'amortissement  pour  le  rachat  des  corvées  de  leurs 
paysans.  La  cour  de  Berlin  refusa  de  sanctionner  celte  résolution,  craignant  avant 
tout,  comme  le  cabinet  de  Vienne,  un  ordre  de  choses  qui  réconcilierait  les 
paysans  slaves  avec  leurs  seigneurs.  Il  n'est  pas  jusqu'aux  sociétés  de  tempérance 
instituées  par  les  curés  pour  faire  disparaître  des  pays  slaves  le  vice  national  de 
l'ivrognerie,  qui  ne  se  soient  vues  entravées  de  mille  manières  par  l'Autriche  et  la 
Russie.  Un  oukase  russe  a  interdit  au  clergé  de  prêcher  en  chaire  contre  l'ivrogne- 
rie, et  la  police  de  Gallicie  a  statué  qu'aucun  prêtre  ne  pourrait  prêcher  sur  ce 
sujel  sans  une  autorisation  spéciale.  Un  tel  despotisme  devait  porter  à  l'extrême 
l'indignation  et  en  même  temps  les  espérances  de  la  noblesse  polonaise  :  elle  crut 
que  le  paysan  comprendrait  enfin  à  quel  poinron  voulait  l'avilir,  et  elle  le  poussa 
ouvertement  à  résister;  mais  le  cabinet  de  Vienne,  avec  son  habileté  ordinaire, 
avait  travaillé  sous  main,  pendant  que  la  noblesse  travaillait  au  grand  jour.  Tandis 
que,  dans  son  empressement  à  régénérer  le  pays,  celle-ci  se  proclamait  partout  et 
hautement  démocratique,  le  gouvernement  autrichien,  à  l'aide  de  ses  employés 
subalternes  et  ie  ses  innombrables  espions,  avait  travesti  en  secret,  aux  yeux  du 


BU    PANSLAVISME.  6915 

paysan,  les  intentions  des  grands  propriétaires,  flétri  leurs  actes  les  plus  généreux, 
et  il  était  parvenu  à  faire  méconnaître,  comme  entachés  d'égoïsme,  les  plus  nobles 
sacrifices  des  seigneurs  en  laveur  des  serfs.  Aigri  par  les  corvées  de  tout  genre  dont 
la  loi  autrichienne  l'accable,  et  déjà  trop  porté  par  de  tristes  souvenirs  à  suspecter 
ses  seigneurs,  le  paysan  ne  pouvait  croire  à  leur  changement;  il  craignait  un  piège, 
et  les  espions  de  Vienne,  répandus  partout,  alimentaient  sans  cesse  celte  crainte 
par  les  plus  absurdes  récits. 

Le  bas  peuple  se  méprenait  donc  complètement  sur  les  vraies  intentions  de  la 
noblesse,  qui,  sans  se  douter  des  ruses  de  guerre  de  son  ennemie,  poursuivait 
loyalement  et  en  droite  ligne  contre  l'Autriche  et  les  puissances  son  plan  d'insur- 
rection populaire.  Se  croyant  sûre  des  paysans,  elle  avait  cherché  surtout  a  s'affi- 
lier les  habitants  des  villes  et  la  jeunesse  éclairée  des  écoles.  L'esprit  de  cette 
jeunesse  avait  subi,  depuis  quinze  ans,  une  modification  profonde.  Obligés  d'étudier 
dans  les  universités  étrangères  de  Prusse,  de  Russie,  de  Hongrie,  de  îtohême,  ces 
jeunes  gens  avaient  dû  forcément  abdiquer  une  foule  de  préjugés  de  l'ancienne 
société  polonaise.  Le  besoin  de  se  lier  avec  leurs  condisciples  des  autres  nations 
slaves  leur  avait  fait  chercher  une  idée  commune,  et  ils  n'en  avaient  pas  trouvé 
d'autre  que  l'idée  slave.  Ce  fut  donc  dans  l'intérêt  général  de  la  race,  de  sa  plus 
grande  gloire,  de  sa  plus  grande  liberté,  que  le  panslavisme  s'organisa  de  Berlin  à 
Vienne,  et  de  Vienne  jusqu'à  Pétersbourg.  Son  mot  d'ordre  était  le  plus  simple  du 
monde  :  «  soutenir  tout  ce  qui  est  slave ,  .suivre  toute  impulsion  ayant  pour  but 
l'affranchissement  des  peuples  slaves,  se  refuser  à  tout  autre  appel.  )>  Pour  mieux, 
échapper  aux  inquisitions  les  plus  minutieuses  de  la  police,  il  fut  sévèrement  in- 
terdit aux  conjurés  de  chercher  à  connaître  leurs  frères;  chaque  nouvel  initié  eut 
pour  devoir  d'en  initier  quatre  autres,  mais  pas  un  de  plus.  Aucun  groupe  ne  dut 
se  composer  de  plus  de  cinq  personnes.  Ennemie,  comme  le  génie  slave,  de  toute 
centralisation,  l'association  conservait  par  là  toute  son  élasticité.  En  outre,  dans 
ce  système,  tout  ce  que  peut  faire  la  police,  même  aidée  parles  tortures,  c'est  d'ob- 
tenir qu'un  conjuré  dénonce  ses  quatre  complices  ;  les  autres,  il  ne  les  connaît  pas 
même  de  nom.  Quant  aux  chefs  supérieurs,  il  n'y  en  a  pas  :  c'est  la  race,  c'est  le 
génie  slave  qui  précipite  ou  qui  ralentit  le  mouvement.  En  se  fondant  sur  de  pa- 
reilles bases,  la  conspiration  devenait  facile  ;  le  peuple  entier  en  était  complice. 
Le  plan  des  nobles  et  de  la  jeunesse,  admirablement  conçu,  ne  pouvait  manquer 
de  réussir,  si  l'Autriche  avait  résisté  franchement,  au  lieu  d'employer  contre  ses 
adversaires  la  diffamation  et  la  calomnie.  Les  nobles  étaient  prêts  à  se  dépouiller 
de  tous  leurs  privilèges,  de  tous  leurs  titres,  de  tout  leur  passé,  et  à  en  appeler  au 
peuple  pour  constituer  avec  lui  un  ordre  de  choses  entièrement  nouveau,  ayant 
pour  base  la  plus  large  démocratie  qui  soit  compatible  avec  l'ordre  public  et 
l'indépendance  nationale.  Forte  e,t  fière  de  son  programme,  la  noblesse  s'élança 
avec  l'impétuosité  slave  dans  sa  nouvelle  carrière,  sans  songer  à  sonder  le  terrain 
pour  s'assurer  s'il  n'y  avait  pas  une  contre-mine. 

A  l'époque  marquée  pour  l'explosion  générale,  du  19  au  20  février,  les  conjurés 
se  levèrent  partout  avec  le  même  drapeau.  A  Posen,  en  Gallicie,  à  Cracovie,  et 
même  dans  la  Pologne  russe,  les  plus  grands  propriétaires,  les  plus  notables  re- 
présentants de  l'aristocratie,  proclamèrent  hautement  l'émancipation  complète  et 
définitive  des  paysans;  mais,  à  leur  grand  étonnement.  ils  se  trouvèrent  sur  ce 
terrain  en  concurrence  avec  l'Autriche,  que  nous  avons  montrée  travaillant  depuis 
longtemps  le  bas  peuple,  à  l'aide  de  ses  espions,  avec  un  programme  analogue. 


096  LA    CONJURATION 

Ceci  explique  pourquoi  le  manifeste  révolutionnaire  daté  de  Cracovie,  afin  de  mieux 
l'emporter  sur  les  promesses  autrichiennes,  a  revêtu  une  couleur  qui  l'a  rendu 
tout  d'abord  suspect  en  Europe  au  parti  conservateur.  Les  insurgés  sentaient  le 
besoin  de  pousser  leur  système  d'émancipation  jusqu'à  ses  plus  lointaines  consé- 
quences. De  là  ce  faux  air  de  communisme  imprimé  au  manifeste  du  nouveau  gou- 
vernement polonais.  On  conçoit  que  les  partisans  du  statu  quo  se  soient  surtout 
effrayés  du  passage  suivant  :  «  Tâchons  de  conquérir  une  communauté  où  chacun 
jouira  des  biens  de  la  terre  d'après  son  mérite  et  sa  capacité.  Qu'il  n'y  ail  plus  de 
privilèges;  que  celui  qui  sera  inférieur  de  naissance,  d'esprit  ou  de  corps,  trouve 
sans  humiliation  l'assistance  infaillible  de  toute  la  communauté,  qui  aura  la  pro- 
priété absolue  du  sol,  aujourd'hui  possédé  tout  entier  par  un  petit  nombre.  Les 
corvées  et  autres  droits  pareils  cessent,  et  tous  ceux  qui  auront  combattu  pour  la 
patrie  recevront  une  indemnité  en  fonds  de  terre,  prise  sur  les  biens  nationaux.  » 
Ces  paroles,  il  faut  l'avouer,  ne  sont   pas  de  nature  à  rassurer  ceux  qui  espèrent 
dans  une  féodalité  nouvelle,  fille  de  l'industrie  et  des  chemins  de  fer.  Cependant 
on  doit  comprendre  d'abord  la  nécessité  où  était  la  révolution  de  renchérir  dans 
son  programme  sur  les  promesses  de  l'Autriche.  En  outre,  il  y  a  dans  ce  manifeste 
certains  mots  évidemment  mal  traduits  par  les  journaux  allemands,  auxquels  les 
journaux  français  sont  forcés  de  s'en  rapporter  :  ainsi  le  mot  de  communauté 
a  certainement  été  mis  à  la  place  du  mot  société,  attendu  qu'en  slave  il  n'y  a  pas, 
pour  dire  société,  d'autre  expression  possible  que  celle  qui,  interprétée  littérale- 
ment, signifie  communauté.  Il  serait  donc  souverainement  injuste  d'expliquer  dans 
le  sens  des  communistes  un  mot  qui  désigne  simplement  la  société  ou  la  nation. 
Or,  promettre  aux  paysans,  aux  serfs  qui  se  seront  battus,  de  les  rendre  proprié- 
taires aux  frais  de  la  nation  ;  garantir  aux  pauvres,  aux  infirmes,  à  tous  ceux  qui 
souffrent,  qu'ils  recevront  sans  humiliation  l'assistance  nationale,  franchement, 
est-ce  là  du  communisme?  Si  l'on  m'objectait  que  ces  distributions  de  terres  aux 
paysans  ne  pourront  avoir  lieu  qu'aux  dépens  des  grands  propriétaires  prétendus 
féodaux  des  provinces  slaves,  je  répondrais  que,  puisque  ces  grands  propriétaires 
eux-mêmes  lancent  de  tels  manifestes,  il  faut  apparemment  qu'ils  soient  décidés  à 
faire  à  leur  patrie  le  sacrifice  non-seulement  de  leur  vie,  mais  même  de  leur  for- 
tune matérielle,  à  laquelle  on  semble  croire  qu'il  est  impossible  de  renoncer.  Or, 
si  les  seigneurs  polonais  veulent  se  dépouiller  eux-mêmes,  il  n'y  aura,  je  crois, 
que  l'Autriche  qui  trouvera  légitime  de  s'y  opposer,  et  de  contraindre  les  nobles  à 
faire  supporter  la  corvée  à   leurs  serfs.  C'est  d'ailleurs,  et  nous  l'avons  déjà 
prouvé  (I),  ce  qu'elle  fait  depuis  dix  ans. 

Je  demande  maintenant  à  tout  homme  de  bonne  foi  s'il  y  a  du  communisme 
dans  les  conclusions  qui  terminent  le  manifeste  incriminé  :  «  Polonais,  plus  d'a- 
ristocratie, plus  de  privilèges  d'aucun  genre!  Dès  ce  moment  nous  sommes  tous 
égaux,  puisque  nous  sommes  tous  enfants  d'une  seule  mère,  la  patrie,  et  d'un 
seul  père,' le  Dieu  qui  règne  au  ciel.  Invoquons-le,  il  nous  bénira  et  nous  fera 
vaincre.  Nous  sommes  vingt  millions,  levons-nous  comme  un  seul  homme,  et  nous 
aurons  une  liberté  comme  il  n'y  en  a  encore  jamais  eu  sur  la  terre.  )>  C'est  un 
grand,  un  vif  enthousiasme  qui  a  dicté  ces  dernières  paroles,  mais  cet  enthou- 
siasme n'a  rien  d'anli-social  ;  il  prouve,  chez  les  insurgés,  un  noble  désir  d'asso- 

(1)  Voyez,  dans  la  livraison  du  15  aoûl  1845,  l'article  sur  les  Diètes  slaves  et  le  Mou- 
vement unitaire  de  l'Europe  orientale. 


sir    PANSLAVISME.  697 

cier  leur  cause  à  celle  de  tous  les  peuples.  Que  les  Slaves  veuillent  conquérir  un 
système  de  liberté  plus  large  que  celui  de  l'Europe  constitutionnelle,  qu'ils  veuil- 
lent dilater  ce  vieux  système  en  y  faisant  entrer  l'idée  slave  comme  auxiliaire  de 
l'idée  française,  est-donc  là  un  crime? 

Les  Slaves  de  tous  les  pays  sont  convaincus  qu'ils  ne  peuvent  s'affranchir  qu'à 
l'aide  d'un  nouveau  89.  Leur  noblesse  désire  prendre  l'initiative  de  celte  révolu- 
tion, qui  doit  être  à  la  fois  sociale  et  politique;  elle  veut  l'accomplir  généreuse- 
ment, en  descendant  vers  les  classes  inférieures,  ou  plutôt  en  les  élevant  toutes 
jusqu'à  elle.  Elle  entend  que  la  révolution  slave  différera  de  celle  de  France  sur  ce 
point,  qu'au  lieu  de  laisser  la  bourgeoisie  et  le  tiers  étal  commencer,  comme  lors 
du  serment  du  jeu  de  paume,  les  nobles  et  les  prêtres  commenceront,  et  marche- 
ront en  avant  du  peuple.  C'est  malheureusement  ce  que  n'a  pas  compris  le  paysan 
polonais.  Dans  l'ignorance  profonde  où  le  maintiennent  forcément  ses  oppresseurs, 
il  n'a  pas  su  distinguer  le  langage  franc  de  ses  gentilshommes  d'avec  le  langage 
empoisonné  des  agents  provocateurs.  Il  a  donc  partout  répondu  par  la  défiance 
au  cri  insurrectionnel  des  nobles. 

L'explosion  a  élé  par  là,  sinon  étouffée,  du  moins  considérablement  amortie. 
L'Autriche  a  profité  du  premier  moment  de  terreur  pour  répandre  partout  les  ac- 
cusations les  plus  absurdes,  et,  voyant  qu'elles  trouvaient  créance,  le  cabinet  im- 
périal a  lancé  enfin  dans  la  plus  grande  partie  de  la  Gallicie  des  proclamations  qui 
assimilaient  aux  malfaiteurs  les  insurgés  et  tous  les  hommes  suspects  de  favoriser 
l'insurrection,  «  décernant  même,  dit  la  Gazette  d'état  de  Prusse,  des  primes  con- 
sidérables pour  chaque  suspect  (c'est-à-dire  pour  chaque  noble)  qui  serait  livré 
mort  ou  vif  aux  agents  autrichiens.  »  Cet  appel  fait  à  la  cupidité  de  pauvres  paysans 
qui  meurent  de  faim,  et  que  la  propagande  impériale  avait  d'ailleurs  depuis 
longtemps  travaillés  dans  un  sens  de  haine  et  de  vengeance  contre  leurs  seigneurs, 
cet  infernal  appel  semble  avoir  eu,  il  faut  bien  l'avouer,  un  horrible  succès.  A  la 
provocation  des  hommes  de  l'Autriche,  les  paysans  se  sont  rués  partout  sur  leurs 
nobles,  n'épargnant  ni  l'âge  ni  le  sexe.  Faut-il  s'étonner  mainlenant  de  l'échec 
qu'a  rencontré  l'insurrection?  Cependant  quelque  malheureuse  qu'ait  élé  cette 
première  tentative,  il  suffira,  pour  apprécier  la  portée  de  l'insurrection,  pour  en 
admirer  le  généreux  élan,  de  constater  ce  qu'elle  a  fait,  ce  qu'elle  peut  faire 
encore. 

Toutes  les  parties  de  l'ancienne  Pologne,  y  compris  ses  annexes  d'Orient,  ruthé- 
niennes  et  kosaques,  avaient  été  initiées  au  plan  d'émancipation  qui  se  propageait 
silencieusement,  depuis  des  années,  de  la  Baltique  à  la  mer  Noire.  C'était,  comme  le 
reconnaissent  les  feuilles  allemandes  elles-mêmes,  la  grande  conjuration  du  pansla- 
visme. Toutes  les  nations  slaves  élaient  invitées  à  prendre  part  au  mouvement  et  à 
briser  enfin  leur  joug,  pour  se  constituer  ensuite  chacune  suivant  son  gré.  Le 
gouvernement  représentatif  qui  devait  sortir  de  la  révolution  polonaise  était  ap- 
pelé à  s'organiser  d'une  manière  essentiellement  fédérale.  Provisoirement,  il  ne 
devait  se  composer  que  de  sept  membres,  délégués  des  sept  associations  ou  con- 
trées sur  lesquelles  on  comptait  le  plus,  et  qui  étaient  la  république  de  Cracovie, 
le  grand-duché  de  Posen,  la  Gallicie,  la  Lithuanie,  la  petite  Russie,  le  royaume  de 
Pologne  et  l'émigralion  de  Paris.  La  Bohême,  la  Hongrie,  les  pays  slaves  du  Danube 
et  le  nord  de  la  Russie  devaient  être  entraînés  plus  tard  dans  le  mouvement;  à  son 
origine,  il  devait  se  renfermer  strictement  dans  l'intérieur  de  l'Autriche,  qui  est, 
de  tous  les  empires  oppresseurs  de  la  race  slave,  celui  dont  l'existence  est  la  plus 


698  LA     CONJURATION 

précaire,  puisque  cette  puissance  allemande,  sur  trente-sept  millions  de  sujets, 
compte  à  peine  six  millions  d'Allemands. 

A  l'époque  fixée  pour  la  révolution,  il  y  eut  des  mouvements  simultanés  sur 
presque  tous  les  points  où  se  parlent  la  langue  polonaise  et  la  langue  ruthénienne. 
Les  mouvements  de  Sitésie,  de  Posen,  de  Tarnow,  de  Léopol,  ont  été  constatés  par 
les  journaux  ;  mais  ce  que  la  presse  n'a  pas  assez  remarqué  et  ce  que  les  cabinets 
ont  caché  avec  soin,  c'est  ia  coïncidence  de  ces  mouvements  avec  ceux  qui  ont  eu 
lieu  dans  la  petite  Russie  et  jusque  dans  les  principautés  moldo-valaques.  Ainsi 
c'est  le  22  février,  le  jour  même  où  Ujs  Autrichiens  étaient  chassés  de  Cracovie, 
que  la  jeunesse  moldave  insurgée  à  Iassy,  et  appuyée  par  des  matelots  grecs  venus 
des  ports  de  la  mer  Noire,  essayait  de  proclamer  un  gouvernement  national,  unique 
pour  toutes  les  populations  rôumanes.  Les  mouvements  correspondants  qui  ont 
éclaté  dans  l'intérieur  de  la  Bussie  sont  encore  peu  connus;  on  sait  seulement 
qu'à  Vilna  la  garnison  a  tiré  à  mitraille  sur  le  peuple,  ce  qui  ferait  supposer  que 
les  Lithuaniens  ont  répondu  à  l'appel  de  leurs  frères  du  midi.  La  Prusse,  dans  ses 
feuilles  officielles,  se  vantait,  il  y  a  quelques  jours,  d'avoir  accueilli  à  sa  frontière 
quatre  mille  soldats  polonais  des  provinces  russes,  qui  avaient  été  battus  et  dis- 
persés, et  que  diflérents  corps  de  Rosaques  poursuivaient.  «  Ce  sont,  disaient  ces 
feuilles,  de  beaux  jeunes  gens,  vêtus  d'un  costume  pittoresque;  »  et  elles  ajou- 
taient que  les  Allemands  ont  pu  acheter,  pour  douze  thalers  chacun,  les  plus  beaux 
chevaux  de  race  polonaise.  Ces  forfanteries,  dont  s'indignent  les  vrais  Allemands, 
prouvent  au  moins  une  chose,  c'est  que  la  Pologne  russe  s'est  levée  comme  la 
Pologne  autrichienne. 

Il  est  remarquable  que  la  bourgeoisie  et  le  peuple  des  villes,  plus  éclairé  que 
celui  des  campagnes,  ont  secondé  partout  la  noblesse  :  dans  la  capitale  même  de 
la  Gallicie,  qui  compte  trente  mille  marchands  juifs,  ceux-ci  se  sont  déclarés  pour 
l'insurrection  comme  les  chrétiens;  mais  il  y  avait  partout  de  fortes  garnisons,  et, 
le  concours  des  paysans  sur  lequel  on  avait  le  plus  compté  ayant  fait  défaut,  le 
peuple  se  vit  partout  repoussé.  Ce  fut  alors  que  les  arrestations  commencèrent; 
elles  furent  innombrables.  Quand  la  majorité  de  la  noblesse  patriote  des  villes  eut 
été  arrêtée,  la  police  se  tourna  vers  les  campagnes.  Dans  le  duché  de  Posen,  où 
les  lumières  sont  plus  généralement  répandues,  l'idée  ne  vint  pas  aux  paysans  de 
s'armer  contre  leurs  nobles,  et  d'ailleurs  rien  ne  prouve  que  la  police  prussienne, 
pour  triompher,  ait  tenté  de  recourir  à  cet  odieux  moyen.  En  Gallicie  au  contraire, 
comme  le  constate  la  Gazette  d'état  de  Prusse,  les  employés  ameutèrent  partout 
les  pauvres  serfs.  Pour  mériter  les  primes  qui  leur  étaient  promises,  ces  malheu- 
reux égarés  massacraient  ou  garrottaient  les  gentilshommes,  et,  jetant  morts  et 
blessés  pêle-mêle  dans  des  chariots,  ils  les  conduisaient  à  la  ville  du  district,  au 
capitaine  du  cercle,  chargé  de  récompenser  ces  fidèles  sujets. 

Sur  un  seul  point,  dans  la  république  de  Cracovie,  où  tous  les  employés  sont 
Polonais^  les  Autrichiens  durent  renoncer  à  l'exécution  de  cet  horrible  plan.  On 
eut  recours  à  un  autre  moyen,  et,  prévenus  à  temps  de  la  conspiration,  les  résidents 
des  trois  puissances  protectrices,  de  concert  avec  l'évêque  de  Cracovie  et  le  prési- 
dent du  sénat,  M.  de  Schindler,  créatures  du  cabinet  de  Vienne,  demandèrent  un 
renfort  de  troupes  au  général  Collin,  stationné  en  face  de  la  ville,  à  Podgorzé,  de 
l'autre  côté  de  la  Vistule.  Rassemblant  ses  forces,  composées  de  douze  cents  fan- 
tassins du  régiment  du  comte  Nugent,  de  deux  cent  soixante-dix  chevaux  et  d'une 
batterie  de  campagne,  M.  de  Collin  entra  à  Cracovie  le  jour  marqué  pour  l'insur- 


DU     PANSLAVISME.  699 

reclion,  le  20  février.  Tout  le  jour  s'écoula  de  part  et  d'autre  dans  un  silence 
plein  d'angoisse.  Vers  minuit,  une  fusée  à  la  congrève,  lancée  sur  la  ville  par  les 
conjurés,  avertit  les  habitants  de  se  préparer  à  la  lutte.  A  quatre  heures  du  malin, 
les  Autrichiens  sévirent  assaillis  dans  leurs  casernes;  mais,  après  leur  avoir  tué 
beaucoup  de  monde,  le  général  Collin  força  les  insurgés  à  la  retraite.  Les  Polonais 
avaient  donc  échoué  là  comme  à  Posen,  à  Léopol  et  partout. 

Vingt-quatre  heures  d'un  lugubie  repos  suivirent  cet  assaut  malheureux.  Pen- 
dant ce  temps,  les  mineurs  de  Wieliczka  et  de  Bochnia  accoururent  au  nombre  de 
plusieurs  milliers,  et  les  Gorals  descendirent  des  montagnes  qui  a  voisinent  Cra- 
covie.  Effrayés,  les  trois  résidents  prussien,  autrichien  et  russe,  ainsi  que  l'évêque 
Lentowki  et  les  sénateurs  de  création  allemande,  se  hâtèrent  d'évacuer  la  ville. 
A  peine  étaient-ils  en  sûreté,  que  la  fusillade  recommença  dans  l'enceinte  de 
Cracovie.  Toutes  les  maisons  un  peu  fortes  de  la  cité  avaient  été  occupées  militai- 
rement, les  femmes  chargeaient  et  les  hommes  tiraient  par  les  fenêtres.  Durant 
quatorze  heures,  le  général  Collin,  quoique  âgé  de  soixante-six  ans,  s'obstina  à 
rester  à  cheval  et  à  faite  emporter  successivement  d'assaut  toutes  les  maisons  d'où 
partait  le  feu.  Après  d'héroïques  efforts,  il  dut  évacuer  la  place,  laissant  les  rues 
jonchées,  dit-on,  de  trois  cent  quarante  cadavres.  Quoi  que  les  journaux  de  M.  de 
Metternich  aient  écrit  sur  Y  admirable  fidélité  des  soldats  du  général  Collin,  il  pa- 
raît qu'une  grande  partie  d'entre  eux  avaient  passé  spontanément  aux  insurgés; 
au  moins  la  milice  civique  de  Cracovie  s'était-elle  déclarée  tout  entière  pour  le 
mouvement.  Les  braves  qui  avaient  guidé  le  peuple  cracovien  durant  ces  quatorze 
heures  de  lutte  sont  Rozicki,  Venzyk,  Patelski,  Darowski  et  le  jeune  Bystrzonowski. 
La  Gazette  a"  Âugsbourg  les  a  peints  méchamment  montés  sur  de  magnifiques  che- 
vaux, et  traînant  après  eux  les  bandes  à  pied  des  montagnards;  elle  ajoute  qu'aux 
mains  d'un  jeune  noble  tué.  on  a  trouvé  une  faux  de  bois  d'acajou.  Il  a  circulé 
dans  les  journaux,  même  français,  une  foule  de  contes  non  moins  ridicules,  accré- 
dités par  les  polices  étrangères,  et  qu'on  ne  s'arrêterait  pas  à  relever,  s'ils  ne  ré- 
vélaient l'odieuse  intention  d'ameuter  les  pauvres  contre  les  riches. 

Profitant  de  la  terreur  qu'ils  venaient  d'inspirer,  les  insurgés  poursuivirent  le 
général  Collin  au  delà  de  la  Vistule,  emportèrent  d'assaut  Podgorzé,  où  il  s'était 
retranché,  et  le  forcèrent  de  reculer  dans  l'intérieur  de  la  Gallicie  jusqu'à 
Wâdowicé,  distant  de  quinze  lieues  de  Cracovie.  Revenus  à  Cracovie,  les  insurgés 
proclamèrent  aussitôt  un  gouvernement  national  sous  la  présidence  du  professeur 
Gorzkovvski.  Les  proclamations  lancées  dans  les  campagnes  faisaient  accourir  de 
toutes  parts  les  paysans,  armés  de  leurs  faux  en  forme  de  lance,  et  portant  le  petit 
bonnet  blanc  des  anciens  temps  de  la  Pologne,  connu  sous  le  nom  de  konfederatka. 
Tous  recevaient  des  sabres  et  se  formaient  en  régiments  d'infanterie.  Des  régiments 
de  cavalerie  délite  s'organisaient  également.  Les  anciennes  couleurs  nationales,  le 
blanc  et  le  rouge  pourpre,  avec  l'aigle  blanc,  reparaissaient  sur  tous  les  uniformes. 
Dénué  de  ressources  pécuniaires  pour  nourrir  son  armée  durant  les  quelques 
jours  nécessaires  aux  préparatifs  de  la  campagne,  le  gouvernement  implora  l'aide 
du  clergé.  Les  prêtres,  la  croix  en  main,  avaient  partout,  durant  le  combat,  encou- 
ragé les  insurgés  :  ils  se  hâtèrent  d'offrir  au  gouvernement  l'or  et  l'argent  de  leurs 
églises  et  le  riche  trésor  de  la  cathédrale.  Plusieurs  banquiers  israélites  prêtèrent 
leur  caisse,  les  petits  marchands  j u ; î's  eux-mêmes  équipèrent  volontairement,  à 
leurs  frais,  un  corps  de  cinq  cents  soldats  d'élite,  et  la  jeunesse  juive  alla  se 
mettre  sous  les  drapeaux.  Tous  les  préparatifs  étant  achevés  ,  le  gouvernement 


700  LA    CONJURATION 

civil  de  la  Pologne  se  déclara  provisoirement  dissous  t  il  nomma  pour  tout  le 
temps  que  durerait  la  guerre  un  dictateur,  Jean  Tyssowski,  et  l'armée,  se  divisant 
en  plusieurs  corps,  abandonna  Cracovie  pour  aller  propager  l'insurrection. 

Le  gouvernement  de  Pologne,  avant  sa  dissolution,  déclarant  qu'il  voulait  rester 
en  paix  avec  la  Prusse,  avait  ouvert  des  négociations  avec  le  comte  de  Brande- 
bourg, commandant  général  des  troupes  prussiennes  de  Silésie,  et  avait  offert  de 
lui  remettre  en  dépôt  la  ville  de  Cracovie  pour  tout  le  temps  que  durerait  la  cam- 
pagne; mais  le  comte  de  Brandebourg,  soupçonné  d'être  d'intelligence  avec  les 
rebelles,  a  été  rappelé  par  le  cabinet  de  Berlin,  et  remplacé  par  un  Allemand  pur 
sang,  le  lieutenant  général  Rohr.  Pendant  ce  temps,  le  colonel  Venedek  ayant 
amené  de  Léopol  un  renfort  au  général  Collin,  des  compagnies  de  soldats  étaient 
détachées  dans  mille  directions  pour  distribuer  aux  paysans  mécontents  des  armes 
contre  les  seigneurs.  La  prison  même  de  Wisznicz  fut  ouverte  par  les  employés 
impériaux,  qui  lancèrent  les  forçats  à  la  poursuite  des  gentilshommes.  Avec  un 
corps  nombreux  de  paysans  ameutés,  le  colonel  Venedek  attaqua  et  battit  à  Gdow 
un  détachement  d'insurgés.  Cette  petite  victoire,  jointe  sans  doute  à  la  nouvelle  de 
l'évacuation  de  Cracovie  par  le  principal  corps  des  insurgés,  détermina  le  général 
Collin  à  quitter  ses  retranchements  de  Wadowicé,  et  à  se  porter  de  nouveau  vers 
Podgorzé,  d'où  (si  l'on  en  croit  les  bulletins  de  Vienne),  après  un  combat  acharné, 
il  finit  par  rejeter  les  Polonais  dans  Cracovie. 

Il  était  facile  de  rentrer  dans  une  place  évacuée.  Les  généraux  autrichiens, 
prussiens  et  russes  sommèrent  donc  la  république,  le  3  mars,  d'ouvrir  son  terri- 
toire aux  troupes  des  trois  puissances  protectrices.  Ces  troupes  furent  aussitôt 
invitées  à  rentrer  daus  la  ville.  Les  Russes,  dit-on,  y  parurent  les  premiers;  puis, 
le  lendemain,  4  mars,  vinrent  les  Autrichiens;  les  Prussiens  n'arrivèrent  que  les 
derniers,  comme  pour  mieux  indiquer  qu'ils  venaient  à  contre-cœur.  Presqu'en 
même  temps  le  lieutenant-maréchal  Wrbna,  ancien  commandant  du  régiment  de 
l'empereur  Nicolas,  à  la  tête  de  l'armée  autrichienne,  s'avançait  à  marches  forcées 
vers  la  Gallicie  ;  mais,  au  lieu  de  l'attendre  dans  les  plaines  jonchées  déjà  des  ca- 
davres de  la  noblesse,  les  insurgés  ont  gagné  les  gorges  des  Karpathes.  Là  ils  se 
seraient  partagés  en  plusieurs  corps  insurrectionnels.  L'un,  en  suivant  la  chaîne 
des  montagnes  moraves,  s'efforcerait  d'entrer  en  Bohême;  un  autre  cherche  à  pé- 
nétrer par  Iablonka  dans  la  Hongrie,  qui  depuis  longtemps  n'attend  que  l'occasion 
d'éclater;  un  troisième  corps,  et  le  plus  considérable,  est  entré  en  Russie  pour  y 
insurger  les  provinces  de  Podolie  et  de  Volhynie,  et  pour  s'unir  aux  anciens  confé- 
dérés de  la  Pologne,  les  Kosaques  de  l'Oukraine.  On  a  espéré  que  ces  tribus  belli- 
queuses, à  qui  l'empereur  Nicolas  a  enlevé  tous  leurs  privilèges  héréditaires,  et 
ce  beau  système  démocratique  slave  dont  jouissaient  leurs  aïeux,  ne  manqueraient 
pas  de  saisir  l'occasion  de  reconquérir  leur  antique  constitution,  en  s'unissant  aux 
Polonais.  A  la  vérité,  aucun  résultat  certain  de  cette  expédition  n'est  encore 
connu.  On  assure  cependant  que  les  descendants  des  fameux  Zaporogues,  restés 
les  plus  zélés  gardiens  de  l'antique  nationalité  kosaque,  avaient  été  d'avance 
initiés  au  complot.  Ces  hardis  aventuriers  qui,  longtemps  émigrés  en  Turquie,  se 
sont  laissé  persuader,  par  une  sorte  de  hasard  providentiel,  de  rentrer  en  1830 
dans  leur  pays  natal,  les  Zaporogues  ont  promis  de  quitter  au  nombre  de  plusieurs 
milliers  leurs  cantonnements  de  la  mer  Noire,  pour  se  joindre  à  l'insurrection.  On 
a  même  annoncé  l'occupation,  au  nom  du  gouvernement  révolutionnaire,  du  chef- 
lieu  de  la  Volhynie  par  un  régiment  malo-russe  insurgé.  Ce  qui  est  hors  de  doute, 


VU    PANSLAVISME.  701 

c'est  l'extrême  fermentation  qui  règne  dans  toutes  les  campagnes  de  la  petite 
Russie.  Les  persécutions  contre  les  prêtres  grecs-unis,  et  surtout  les  infamies 
commises  contre  les  religieuses  basiliennes,  ont  excité  l'horreur  des  prêtres  schis- 
matiques  eux-mêmes.  En  vain  le  cabinet  de  Pétersbourg  a  nié,  dans  une  note  offi- 
cielle, les  faits  relatifs  au  couvent  de  Minsk.  En  supposant  même  que  ces  faits 
aient  été  exagérés,  sont-ils  autre  chose  qu'un  épisode  dans  l'horrible  drame  des 
persécutions  religieuses  dont  la  petite  Russie  est  depuis  quinze  ans  le  théâtre?  Ces 
faits  ont  fini  par  exciter  le  dégoût  de  ceux  même  qui  devaient  en  profiter.  Des 
lettres  arrivées  de  ces  provinces  assurent  qu'on  y  a  vu  dans  les  émeutes  populaires 
les  popes  schismatiques  bénir  les  soldats  polonais,  et,  dans  les  mêmes  églises,  les 
croix  grecques  se  confondre  avec  la  croix  des  latins,  aux  cris  d'union  et  de  frater- 
nité entre  tous  les  enfants  du  Christ. 

Si  les  Polonais  et  les  Malo-Russes,  s'accordant  mutuellement  le  pardon  des  in- 
jures passées,  pouvaient  se  confier  les  uns  aux  autres,  si  ces  deux  peuples,  qui 
représentent  au  plus  haut  point  dans  le  monde  slave  les  principes  les  plus  opposés 
du  latinisme  et  de  l'hellénisme,  parvenaient  à  renouer  le  lien  qui  les  unit  durant 
tant  de  siècles,  alors  la  Pologne  résisterait,  attaquée  même  par  toutes  les  forces 
des  trois  puissances,  car  les  Polonais  et  les  Malo-Russes  forment  ensemble  vingt- 
cinq  millions  d'hommes  des  plus  belliqueux  de  l'Europe.  Aussi  est-ce  en  vue  de 
cette  confédération  qu'avait  été  organisée  la  conspiration  des  panslavistes  polo- 
nais. Malheureusement  une  ardeur  intempestive  a  poussé  les  insurgés  à  proclamer 
d'abord  le  rétablissement  de  l'ancien  royaume  de  Pologne  avant  d'avoir  déclaré 
la  fédération  slave,  et  d'en  avoir  fait  connaître  les  conditions.  Il  ne  paraît  pas  pos- 
sible d'expliquer  autrement  la  lenteur  des  Bohèmes,  des  Hongrois  et  des  Malo- 
Russes  à  prendre  part  au  mouvement.  L'image  de  l'ancien  royaume  de  Pologne 
proclamé  intégralement  et  sans  aucune  modification  de  territoire  aurait  bien  pu 
refroidir  le  zèle  des  autres  patriotes  slaves,  qui  ont  plus  d'une  fois  accusé  la  Po- 
logne de  prétendre  à  les  absorber. 

Cependant  la  jeunesse  bohème  a  donné  plus  d'une  preuve  non  équivoque  de  sa 
participation  au  mouvement  polonais.  Le  lion  de  Bohême  a  été  publiquement  ex- 
posé à  Prague  à  la  place  de  l'aigle  autrichienne,  foulée  aux  pieds.  Des  mouve- 
ments analogues  ont  eu  lieu  dans  d'autres  villes  du  pays.  De  nombreux  officiers 
bohèmes  sont  allés  rejoindre  les  insurgés.  Une  foule  d'arrestations  ont  eu  lieu 
dans  le  royaume,  et  entre  autres  celle  du  prince  de  Rohan  et  du  comte  de  Thun, 
parent  de  M.  de  Fiquelmont.  Les  Slovaques  de  Hongrie,  frères  de  sang  des  Bohèmes, 
se  sont  également  ameutés  sur  plusieurs  points.  Les  comitats  de  Lipia  et  d'Àrva, 
les  plus  voisins  de  la  Gallicie,  ont  tâché,  dit-on,  à  plusieurs  reprises  de  se  mettre 
en  communication  avec  Cracovie.  Enfin  on  a  vu,  à  la  nouvelle  de  l'insurrection, 
les  régiments  slaves  de  Mazzucheli  et  de  Bertoletti,  cantonnés  à  Léopol,  désorgani- 
sés, ou  plutôt  détruits  par  la  désertion.  Le  mouvement  n'était  donc  pas  seulement 
polonais;  il  était  encore,  il  était  surtout  slave,  et  c'est  ce  qui  lui  garantit  une 
durée  plus  longue  qu'on  ne  le  pense.  Étouffé  en  apparence,  il  continuera  de  se 
propager  dans  l'ombre  jusqu'à  ce  que  tous  les  Slaves  soient  libres. 

On  sait  maintenant  à  quoi  s'en  tenir  sur  l'accusation  de  communisme  intentée 
par  les  trois  puissances  contre  les  patriotes  polonais.  Ceux  qui  avaient  conçu  ce 
communisme,  c'étaient  les  plus  riches  propriétaires  de  Pologne,  des  hommes  comp- 
tant depuis  deux  jusqu'à  dix  millions  de  fortune;  c'étaient  des  princes  dont  les 
aïeux  ont  rempli  l'histoire  du  récit  de  leurs  exploits,  c'étaient  les  lils  de  ces  géné- 
TOflE   i.  43 


702  LA     CONJURATION 

raux  polonais  du  temps  de  Napoléon,  qui  ont  rendu  tant  de  services  à  la  France. 
Et  unis  ont  reconnu  sans  aucune  répugnance  pour  leur  président  civil  M.  Louis 
Gorzkowski.  simple  préparateur  du  cabinet  de  physique  de  l'université  de  Cracovie, 
et  pour  dictateur  militaire  un  jeune  médecin,  M.  Jean  Tyssowski.  Suivant  ces 
beaux  exemples  d'abnégation  civique  et  de  soumission  à  la  révolution  démocra- 
tique proclamée  dans  leur  patrie  par  la  nouvelle  génération,  les  émigrés  habitant 
Paris  se  sont  tous  réunis  dans  une  seule  et  môme  pensée  de  fraternité  et  de  patrio- 
tisme. Il  y  a  eu  un  moment  vraiment  digne  de  souvenir,  celui  où  le  prince  Adam 
Gzartoryski.  entouré  de  Polonais  de  toutes  les  opinions,  a  solennellement  désavoué 
ceux  qui  lavaient  jusqu'à  présent  reconnu  comme  roi  présomptif  de  Pologne,  dé- 
clarant que,  loin  d'aspirer  à  tirer  profit  pour  lui-même  de  ses  longs  sacrifices,  il 
serait  heureux  d'obéir  comme  le  dernier  des  citoyens  à  tout  gouvernement  natio- 
nal qui  réussirait  à  se  constituer  en  Pologne.  Peut-on  accuser  de  tendances  com- 
munistes une  insurrection  qui  a  obtenu  de  telles  adhésions? 

Ce  sont  pourtant  ces  mêmes  patriotes  qui,  au  dire  de  la  Gazette  d' Augsbourg  et 
des  rapports  de  police  autrichiens,  devaient  faire  main  basse  en  une  seule  nuit  sur 
tous  les  Allemands  de  la  Pologne,  hommes  et  femmes,  enfants  et  vieillards  (1).  Ces 
prétendus  monstres  ont  pourtant  triomphé  à  Cracovie,  et  qu'ont-ils  fait  de  tout 
ce  qu'on  les  accusait  de  vouloir  faire?  Loin  d'être  égorgés,  les  Allemands  se  sont 
vus,  de  l'aveu  même  des  journaux  prussiens,  l'objet  d'une  bienveillance  extraor- 
dinaire. Les  prisonniers  faits  dans  les  petits  combats  livrés  autour  de  Cracovie  ont 
été  traités  avec  humanité.  On  ne  cite  pus  un  seul  excès  de  la  part  des  insurgés. 
Au  lieu  de  prononcer  des  paroles  de  vengeance  qui  auraient  trouvé  tant  d'écho  en 
face  des  horreurs  commises  par  les  Autrichiens,  que  dit  le  manifeste  du  22  février  : 
o  Citoyens,  ne  nous  enivrons  pas,  n'égorgeons  pas  les  étrangers,  parce  qu'ils  ne 
pensent  pas  comme  nous,  car  nous  ne  luttons  pas  avec  les  peuples,  mais  avec  nos 
oppresseurs  !  » 

Cette  insurrection  a  paru  si  sainte  à  tous  les  peuples,  que  l'Allemagne  elle- 
même,  quoiqu'elle  dût  y  perdre  ses  conquêtes  orientales,  a  accueilli  avec  un 
enthousiasme  unauime  i'idée  du  rétablissement  de  la  Pologne.  La  Prusse  particu- 
lièrement, dans  sa  haine  contre  la  Russie  et  sa  rivalité  bien  connue  vis-à-vis  de 
l'Autriche,  n'a  point  dissimulé  la  sympathie  que  lui  inspirait  le  mouvement  polo- 
nais. Elle  sent  qu'elle  aurait  tout  à  gagner  au  double  démembrement  de  l'Au- 
triche et  de  la  Russie,  et  l'on  ne  peut  guère  douter  que,  si  la  guerre  avait  pu  se 
prolonger,  les  Prussiens  n'eussent  fini  par  se  séparer  de  leurs  alliés.  La  Prusse 
semble  devoir  être  le  seul  état  allemand  qui  pourra,  dans  l'avenir,  sympathiser 
avec  les  insurrections  slaves.  Quant  à  l'Autriche,  elle  a  désormais  creusé  entre 
elle  et  les  Slaves  un  infranchissable  abîme.  Cette  puissance  évidemment  n'a  su 
triompher  qu'en  lançant  les  pauvres  sur  les  riches,  au  moment  même  où  elle  accu- 
sait la  noblesse  polonaise  de  communisme  aux  yeux  de  l'Europe;  mais  cette 
noblesse  ne  sera  pas  en  vain  tombée  victime  de  sa  loyauté.  Elle  peut  reposer  dans 
son  glorieux  tombeau  ;  on  n'oubliera  pas  que,  seule  de  toutes  les  noblesses  du 
monde,  elle  a  demandé  spontanément  le  baptême  démocratique.  Nous  attendons 
l'Autriche  au  réveil  qui  va  suivre  cet  horrible  rêve.  Lorsque  le  paysan  slave  de 

(1)  La  Gazette  d'Awjsbot  rg  va  jusqu'à  prétendre  que  le  plan  détaillé  de  cette  extermi- 
nation générale  a  été  trouvé  complètement  rédigé  dans  les  papiers  du  major  Miroslawski, 
venu  de  Paris  et  arrêté  près  de  Gnezne. 


DU    PANSLAVISME.  703 

cet  empire  comprendra  enfin  clairement  à  quel  point  il  a  été  joué,  et  tout  ce 
qu'il  y  avait  d'astuce  dans  les  promesses  autrichiennes;  lorsque  après  avoir  mas- 
sacré ses  nobles,  il  verra  tout  à  coup  que  le  prix  du  sang  lui  est  refusé,  et  que 
ceux  qu'on  lui  a  fait  égorger  étaient  ses  meilleurs  amis,  c'est  alors  que  le  commu- 
nisme pourra  bien  déborder  dans  toute  sa  fureur,  et  qu'il  faudra  crier  grâce  pour 
les  employés  autrichiens  qui  se  trouveront  en  pays  slave,  car  ce  sera  aussi  la  ter- 
rible justice  du  peuple  qui  s'accomplira  sur  eux. 

Supposerait-on  peut-être  que  l'Autriche  accordera  aux  paysans  les  avan- 
tages qu'elle  leur  a  promis  pour  les  soulever  contre  les  nobles?  Supposerait-on 
qu'elle  se  fera  démocratique?  Un  tel  sacrifice  de  sa  part  ne  changerait  pas 
la  situation.  Derrière  les  cadavres  de  ces  gentilshommes  qu'elle  a  fait  massa- 
crer, et  dont  les  pères  avaient  jadis,  par  leurs  malheureuses  dissensions,  causé 
le  démembrement  de  leur  pairie  ;  derrière  le  tombeau  de  la  noblesse  de  Po- 
logne, il  y  a  encore  la  nation  polonaise  tout  entière.  Les  rendît-on  citoyens,  les 
paysans  polonais  n'en  seraient  pas  moins  des  Polonais.  Affranchis,  ils  n'en  devien- 
draient que  plus  ardents  à  revendiquer  contre  l'Autriche  une  nationalité  dont  ils 
sentiraient  davantage  le  prix.  Ayant  dès  lors  à  choisir  entre  leur  langue  et  celle 
d'un  peuple  étranger  (fût-il  ami),  entre  leur  patrie  et  la  patrie  allemande,  croit- 
on  que  ces  Slaves  libres  se  feraient  Allemands?  Il  faudrait  être  bien  crédule  pour 
l'espérer. 

Cette  fameuse  loi  agraire  que  le  cabinet  de  Vienne,  à  en  croire  ses  amis,  va 
publier  pour  calmer  les  mécontents,  cette  loi  n'est  pas  nouvelle,  elle  a  déjà  été 
appliquée  sur  divers  points  de  l'empire.  Elle  consiste  à  grouper  des  familles  pau- 
vres sur  un  terrain  de  la  couronne,  autour  d'une  ferme  qu'elles  sont  censées  pos- 
séder collectivement,  et  qu'elles  doivent  exploiter  d'après  le  système  de  la  grande 
culture,  c'est-à-dire  que  ces  propriétés  collectives  ne  peuvent  être  aliénées;  elles 
forment  autant  de  majorats  dépendants  de  l'état,  administrés  chacun  par  un  chef 
qui  doit  toujours  être  l'aîné  de  la  famille,  et  qui  distribue  à  ses  cadets  leur  part 
des  labeurs  et  des  profits  communs,  suivant  un  tarif  qui  est  censé  fixé  par  l'état. 
Voilà  la  loi  agraire  autrichienne  ;  nous  doutons  qu'elle  séduise  les  Slaves. 

Ainsi  l'insurrection  actuelle,  même  vaincue,  lègue  aux  Slaves  un  principe  de 
force,  à  l'Autriche  un  germe  d'affaiblissement.  Le  gouvernement  autrichien  a  porté, 
par  les  massacres  de  Tarnow,  une  profonde  atteinte  à  son  autorité  morale,  au 
moment  même  où  l'insurrection  slave  établissait  la  sienne  sur  une  base  inébran- 
lable dans  son  manifeste  du  22  février.  En  vendant  aux  serfs  ses  plus  nobles 
sujets  à  25  francs  par  tête,  l'Autriche,  qui  se  proclame  dans  ses  codes  une  monar- 
chie aristocratique,  a  renié  ouvertement  son  principe  et  ses  plus  vieilles  traditions. 
Par  son  héroïque  dévouement,  la  noblesse  de  Pologne  a  proclamé  au  contraire  le 
principe  libérateur  de  sa  patrie,  et  révélé  au  monde  le  germe  puissant  d'où  sorti- 
ront désormais  toutes  les  insurrections  panslavistes.  Nous  le  répétons,  ce  mouve- 
ment n'est  pas  seulement  polonais,  il  est  slave.  Étouffez-le  sur  un  point,  il 
renaîtra  sur  un  autre.  C'est  le  mouvement  de  toute  une  race.  La  petite  Russie,  la 
Bohême,  la  Hongrie,  la  Turquie  danubienne,  saluent  les  insurgés  comme  des 
frères,  et  se  préparent  à  conquérir  avec  eux  une  indépendance  commune.  Depuis 
Vilna,  sur  la  Baltique,  jusqu'aux  ports  adriatiques  de  l'Illyrie,  l'idée  slave  fait 
battre  les  cœurs.  Cette  mystérieuse  race  a  enfin  dévoilé  son  symbole;  elle  l'a  in- 
scrit à  Cracovie  au  front  de  l'aigle  blanc.  Du  haut  de  ses  Rarpathes,  elle  a  juré,  si 
elle  triomphe,  de  faire  épanouir  une  liberté  comme  le  monde  ri  en  a  encore  jamais  vu. 


704  LA    CONJURATION 

Ce  qu'on  doit  surtout  désirer,  c'est  que  le  noyau  actuel  de  l'insurrection  sub- 
siste. Pour  qu'il  dure,  il  suffit  d'une  chose,  c'est  que  ce  qui  reste  de  la  noblesse 
polonaise  se  rattache  généreusement  au  programme  de  Cracovie,  sans  se  laisser 
effrayer  par  les  menaces  des  puissances.  Les  paysans  slaves  verront  bientôt  où 
sont  leurs  vrais  amis.  Qu'on  ne  dise  pas  que  les  insurgés  ne  pourront  se  main- 
tenir sans  villes  et  sans  argent.  Ils  ont  des  ressources  inépuisables  dans  leurs 
hautes  montagnes,  partout  fécondes,  couvertes  de  moissons  et  de  troupeaux  ;  ils 
ont  des  retranchements  que  Dieu  même  leur  a  partout  préparés  dans  les  gorges 
des  Karpathes,  dans  les  profondes  et  marécageuses  forêts  qui  tapissent  le  pied  de 
leurs  monts. 

Cette  chaîne,  antique  berceau  de  la  race  slave,  et  où  si  peu  de  voyageurs  ont 
encore  pénétré,  s'étend,  sur  une  longueur  de  près  de  trois  cents  lieues,  depuis  la 
Moldavie  jusqu'à  la  Prusse,  à  travers  la  Russie,  la  Hongrie  et  l'Autriche.  Les  deux 
nations  insurgées  des  Polonais  et  des  Malo-Russes  ont  dans  ces  moutagnes  leurs 
tribus  les  plus  primitives,  celles  des  Gorals  et  des  Hotsouls,qui  ont  de  tout  temps 
opposé  aux  idées  et  aux  mœurs  étrangères  le  plus  de  résistance.  Les  Gorals  habi- 
tent les  gorges  du  Lysa-Gora ,  les  chaînes  inaccessibles  du  Morski-Oko  et  du 
Babia-Gora,  depuis  les  sources  du  Sann  jusqu'à  Bielits,  où  les  cimes  s'abaissent 
pour  entrer  en  Silésie.  Les  Hotsouls,  confédérés  des  Gorals,  couvrent  de  leurs 
troupeaux  les  cimes  des  monts  Biechtchadi,  qui  dominent  tout  le  nord  de  la  Hon- 
grie, et  s'étendent  à  l'orient  jusqu'aux  sources  de  la  Moldova.  Les  Gorals  et  les 
Hotsouls  occupent  donc  une  ligne  de  plus  de  deux  cents  lieues  de  hautes  monta- 
gnes, dont  les  contre-forts,  en  s'abaissant,  donnent  naissance  aux  petites  chaînes  de 
second  ordre  qui  forment  à  l'ouest  les  vallées  de  la  Silésie,  de  la  Moravie,  de  la 
Bohême  et  de  la  Slovaquie,  et  à  l'est  les  gorges  terribles  de  la  Transylvanie  et  de 
la  Valachie.  Voilà  les  différentes  contrées  qu'embrasse  le  foyer  insurrectionnel,  et 
qui  toutes  sont  dominées  par  les  montagnes  des  Gorals  et  des  Hotsouls.  Deux  seuls 
chemins  militaires  traversent  ces  hauts  plateaux,  oubliés  jusqu'à  ce  jour  par  l'Au- 
triche. L'un  coupe  les  Biechtchadi  et  le  pays  des  Hotsouls,  et  va  par  Skolego  de 
Gallicie  en  Hongrie.  L'autre,  venant  de  Iordanov,  coupe  les  montagnes  des  Gorals 
et  pénètre  par  Iablonka  dans  les  comitais  slovaques  de  Hongrie,  pour  se  rendre  à 
Trentchin  et  à  Presbourg.  Excepté  ces  deux  routes,  tous  les  autres  passages  ne  sont 
que  des  sentiers  impraticables  pour  la  cavalerie,  et  plus  encore  pour  l'artillerie. 
Les  populations  de  ces  hauts  plateaux,  habituées  à  ne  rester  dans  leurs  villages 
que  durant  le  temps  des  neiges,  errent  les  trois  quarts  de  l'année  dans  les  forêts 
et  sur  les  monts  avec  leurs  troupeaux.  Elles  n'ont  encore  aucune  idée  du  luxe  et 
des  jouissances  de  la  vie  civilisée.  Elles  ne  connaissent  d'autre  pain  que  le  pain 
d'avoine  ou  les  pommes  de  terre  semées  dans  leurs  forêts;  leur  régal,  c'est 
l'agneau  rôti  en  plein  vent  sur  les  rochers;  leur  plaisir  est  d'exécuter  des  danses 
nationales  le  sabre  à  la  main.  Voilà  le  vrai  noyau  de  l'insurrection;  tant  que  ce 
noyau  ne  sera  pas  entamé,  il  n'y  aura  rien  de  fini.  Les  succès  des  puissances  n'ont 
encore  été  obtenus  que  dans  la  plaine  ;  ce  qu'on  a  enlevé  aux  insurgés,  ce  sont  des 
postes  d'avant-garde.  Tant  qu'ils  resteront  adossés  aux  positions  qu'on  vient  de 
décrire,  Polonais  et  Malo-Russes,  en  s'unissant,  n'auront  rien  à  craindre  d'aucune 
des  grandes  puissances.  Il  est  en  effet  remarquable  que  l'admirable  position  straté- 
gique des  contrées  choisies  par  l'insurrection  rend  presque  impossible  l'action 
combinée  des  trois  armées  russe,  autrichienne  et  prussienne.  Les  chaînes  des  Kar- 
pathes séparent  précisément  entre  elles  les  trois  puissances  alliées,  de  sorte  que, 


DU    PANSLAVISME.  705 

si  le  mouvement,  se  consolide,  Tune  ne  pourra  arriver  à  l'autre  qu'à  travers  les 
montagnes  insurgées.  Si,  pour  communiquer  entre  elles,  ces  armées  s'enfoncent 
dans  les  étroits  défilés,  leur  supériorité  numérique  leur  sera  d'un  faible  secours, 
et  les  insurgés,  s'ils  ont  des  chefs  habiles,  pourront  toujours  combattre  leurs 
adversaires  à  peu  près  à  nombre  égal.  Il  y  a  donc  plus  à  craindre  qu'à  désirer  de 
grandes  batailles,  et  la  nouvelle  de  l'évacuation  de  Cracovie  n'a  rien  qui  doive 
alarmer.  La  vraie  capitale  des  insurgés  n'est  pas  là,  mais  plus  loin  à  l'orient,  sur 
les  verts  sommets  des  Biechtchadi.  «  Dieu  est  grand,  et  les  Karpathes  sont  hauts!  » 
dit  le  Slave.  Avant  de  s'aventurer  vers  leurs  cimes,  si  bien  fortifiées  par  la  nature, 
Russes  et  Autrichiens  y  regarderont  à  deux  fois. 

Tout  ce  qu'il  faut  aux  insurgés,  c'est  de  gagner  du  temps  et  de  rester  unis; 
leur  force  est  bien  moins  dans  le  nombre,  dans  les  combats  qu'ils  pourront  livrer, 
que  dans  l'idée  qu'ils  représentent.  La  conjuration  panslaviste  et  l'insurrection 
polonaise  ne  sont  pas  seulement  le  mouvement  d'un  peuple  opprimé,  mais  aussi 
et  avant  tout  un  mouvement  de  réforme  sociale  dans  toute  cette  partie  de  l'Eu- 
rope qui  n'est  pas  encore  constitutionnelle.  Ce  prétendu  communisme  slave  dont 
les  derniers  princes  polonais  viennent  d'être  les  premiers  martyrs  ne  pourra  plus 
être  étouffé,  car  les  rivaux  même  des  Slaves,  les  Allemands,  s'en  font  les  soutiens. 
Le  roi  de  Prusse  a  dit,  et  tout  Berlin  répète  :  C'est  l'époque  slave  qui  s'annonce, 
c'est  le  génie  slave  qui  se  fait  jour.  Aussi  prête-t-on  cette  parole  à  M.  de  Metter- 
nich  :  «  Maintenant  nous  serons  plus  embarrassés  des  vainqueurs  que  des  vaincus.  » 
En  effet,  les  nobles  massacrés,  il  reste  encore  une  nation.  Que  ceux  des  nobles  qui 
survivent  ne  se  laissent  donc  plus  à  aucun  prix  séparer  du  peuple;  fussent-ils 
même  replacés  encore  sous  le  joug,  qu'ils  persistent  dans  leur  symbole  du  22  fé- 
vrier; qu'ils  restituent  en  secret  aux  paysans  le  prix  de  leurs  corvées;  qu'ils  se 
fassent  peuple  par  le  costume,  les  mœurs,  le  langage;  qu'ils  expriment  publique- 
ment leur  répugnance  pour  tous  les  titres  que  l'Autriche  les  forcera  de  garder,  et, 
le  mouvement  actuel  fût-il  comprimé,  il  y  aura  encore  des  insurrections  nationales 
polonaises.  Ramifiée  dans  le  monde  slave  tout  entier,  la  conjuration  est  à  la  fois 
élastique  et  compressible  comme  la  nature  slave.  Elle  saura  se  dilater  ou  se  res- 
serrer suivant  le  besoin  des  pays  qu'elle  veut  émanciper  ;  mais  elle  ne  se  dissoudra 
que  quand  elle  aura  atteint  son  but,  le  rétablissement  de  la  Pologne  et  de  la  li- 
berté slave.  Il  n'est  donc  pas  juste  de  dire,  avec  la  plupart  des  journaux  français, 
que  la  nationalité  polonaise  a  joué  son  dernier  enjeu.  Loin  d'être  un  dernier 
enjeu,  cette  insurrection,  même  en  la  supposant  malheureuse,  est  au  contraire 
la  première  des  insurrections  vraiment  slaves  :  ce  n'est  pas  la  fin,  c'est  peut-être 
le  début. 

Cyprien  Robert. 


CHRONIQUE  DE  LA  QUINZAINE. 


14  mars  1846. 


Une  seule  pensée  a  absorbé  depuis  quinze  jours  l'attention  publique,  l'insurrec- 
tion de  Gracovie.  Les  tentatives  faites  dans  le  grand-duché  de  Posen,  les  exécu- 
tions sanglantes  de  la  Gallicie,  la  fermentation  chaque  jour  croissante  en  Hongrie 
et  en  Bohême,  ont  ramené  l'attention  de  l'Europe  sur  le  plus  sérieux  des  pro- 
blèmes, celui  de  sa  propre  constitution.  Sans  attribuer  aux  événements  actuels  de 
la  Pologne  des  conséquences  immédiates,  sans  croire  à  l'imminence  d'une  crise, 
il  est  devenu  impossible  de  ne  pas  réfléchir  aux  périls  de  l'avenir  en  présence  de 
tant  de  besoins  non  satisfaits  et  de  tant  de  principes  ouvertement  méconnus.  Il 
est  manifeste  que  l'Europe  a  été  constituée,  par  les  traités  de  Vienne,  sur  des 
bases  provisoires,  et  que  si,  par  un  concours  inouï  de  circonstances  et  d'intérêts, 
la  pais  générale  a  été  maintenue  trente  ans,  la  longue  durée  de  cette  paix,  loin 
d'avoir  infirmé  les  vices  d'une  organisation  artificielle,  en  a  rendu  les  défauts  plus 
sensibles.  La  principale  préoccupation  des  souverains  réunis  en  1815,  pour  recon- 
stituer le  monde,  fut  de  prendre  des  gages  contre  l'ambition  de  la  France,  et  de 
rendre  à  jamais  impossible  le  rétablissement  d'une  suprématie  dont  les  peuples 
avaient  longtemps  souffert.  Pour  atteindre  ce  but,  on  créa  le  royaume  des  Pays- 
Bas  sans  tenir  compte  de  l'antagonisme  religieux,  et  on  donna  la  rive  gauche  du 
Rhin  à  la  Prusse.  D'ailleurs,  pour  organiser  la  grande  coalition  qui  mit  fin  à  la 
domination  impériale,  aux  jours  orageux  de  1813,  il  avait  fallu  faire  beaucoup  de 
promesses,  et  s'engager,  d'une  part,  avec  les  cabinets  auxquels  on  assura  des  agran- 
dissements territoriaux,  de  l'autre  avec  les  peuples  auxquels  on  promit  des  insti- 
tutions politiques.  Il  fallut  solder  ce  double  compte,  car  chacun  se  présentait,  son 
mémoire  à  la  main,  réclamant  un  certain  nombre  d'âmes  et  de  milles  carrés  à 
prendre  n'importe  où,  des  bords  de  la  Vistule  à  ceux  de  la  Moselle.  Le  congrès  de 
Vienne  eut  une  liquidation  à  opérer  beaucoup  plus  qu'un  système  à  fonder.  Les 
alliés  de  la  France,  et,  au  premier  rang  de  ceux-ci,  la  Saxe  et  le  Danemark,  furent 
décimés,  et  ses  vainqueurs  se  partagèrent  de  riches  dépouilles.  La  Russie  fut  la 
plus  modérée,  la  Prusse  la  plus  exigeante,  et  l'Autriche  se  consola,  en  pesant  sur 
l'Italie,  du  sacrifice  qu'elle  était  contrainte  de  faire  en  Allemagne  et  dans  ses  an- 
ciennes provinces  belgiques.  On  ne  consulta  pas  plus  les  sympathies  que  les  repu- 


REVUE. CHRONIQUE.  707 

gnances  des  populations;  on  ne  tint  pas  plus  de  compte  de  leur  religion  que  de 
leur  nationalité,  de  leur  passé  que  de  leur  avenir.  Les  attentats  de  4  772  et  de 
1791  contre  la  Pologne  furent  solennellement  consacrés  ;  l'Allemagne  resta  divisée 
en  une  foule  de  souverainetés  que  la  suppression  de  l'empire  germanique  laissait 
sans  lien  commun;  l'Italie,  dominée  par  un  pouvoir  étranger,  sans  être  en  mesure, 
désormais,  d'invoquer  le  contre-poids  de  l'alliance  française,  étouffa,  pressée  d'un 
côté  par  l'influence  amortissante  de  l'Autriche,  de  l'autre  par  un  gouvernement 
ecclésiastique  étranger  à  tous  les  procédés  administratifs  des  sociétés  modernes. 
Enfin  l'Angleterre  se  fit  la  part  du  lion,  et  s'assura  la  suprématie  maritime  en 
complétant  la  ligne  du  blocus  immense  dans  lequel  elle  enserre  le  monde. 

Quelque  déplorables  que  fussent,  ces  combinaisons,  elles  furent  d'abord  accep- 
tées sans  de  trop  vives  résistances,  car  la  paix  était  à  cette  époque  le  suprême 
besoin  des  peuples,  et  on  en  jouissait  si  vivement;  qu'on  était  disposé  à  ne  guère 
compter  avec  les  gouvernements  qui  venaient  de  l'assurer  aux  nations.  Ce  senti- 
ment  rendit  également  moins  impérieuses  les  exigences  des  peuples  relativement 
aux  institutions  représentatives  qui  leur  avaient  été  promises  avec  tant  de  solen- 
nité par  tous  les  souverains  allemands.  On  s'en  remit  à  leur  parole,  et  l'on  se 
confia  à  un  prochain  avenir,  avenir  qui,  après  trente  années,  semblerait  moins 
avancé  qu'au  premier  jour,  si  des  éléments  nouveaux  ne  paraissaient  sur  le  point 
de  se  mêler  à  la  question  pour  la  résoudre. 

La  paix  porta  ses  fruits  naturels  :  la  prospérité  s'établit,  les  lumières  se  répan- 
dirent, et  avec  le  bien-être  matériel  se  développèrent  des  besoins  d'une  nature 
plus  élevée.  Le  mouvement  intellectuel  qui  travaille  la  Prusse  depuis  si  longtemps, 
et  auquel  s'est  associée  la  plus  grande  partie  de  l'Allemagne,  n'a  pu  manquer 
d'exercer  une  grande  influence  sur  l'ordre  politique.  En  élevant,  par  l'accroisse- 
ment de  la  richesse,  le  niveau  des  classes  bourgeoises,  en  développant,  par  une 
administration  intelligente,  toutes  les  ressources  financières,  on  a  préparé  les  na- 
tions à  des  progrès  nouveaux  et  à  des  exigences  nouvelles,  on  a  rendu  celles-ci  à 
la  fois  légitimes  et  inévitables.  La  guerre  seule  pouvait  maintenir  aux  mains  des 
vieilles  aristocraties  européennes  le  monopole  du  pouvoir  politique;  un  système 
de  paix  et  d'industrie,  appuyé  sur  un  vaste  développement  du  crédit  public,  avait 
pour  consequen.ce  obligée  et  a  eu  pour  effet  de  préparer  l'avènement  des  classes 
bourgeoises  et  lettrées  à  la  vie  publique  et  aux  institutions  parlementaires.  C'est 
ce  fait  qui  s'efforce  de  se  produire  dans  toute  l'Allemagne;  il  y  affecte  quelque- 
fois la  forme  politique,  le  plus  souvent  il  revêt  la  forme  religieuse,  mais  toujours 
et  partout  il  agitera  les  esprits  et  troublera  les  gouvernements  jusqu'à  ce  qu'il  ait 
atteint  sa  réalisation  et  conquis  une  sanction  définitive. 

Pendant  que  ce  travail  politique  s'opérait  des  bords  du  Rhin  à  ceux  de  l'Oder, 
un  mouvement  bien  autrement  vaste,  favorisé  comme  le  premier  par  la  longue 
paix  dont  jouit  l'Europe,  agitait  les  populations  slaves  depuis  les  côtes  de  la  mer 
Noire  jusqu'à  l'extrémité  de  la  Bohème.  Dire  ce  qui  sortira  de  ce  mouvement  se- 
rait peut-être  une  témérité,  en  contester  l'existence  serait  une  folie.  Il  y  a  là  une 
immense  inconnue  à  dégager,  et  le  problème  est  à  peine  posé,  qu'il  agite  le 
monde  jusqu'en  ses  fondements.  Pour  lutter  contre  ce  réveil  de  la  nationalité 
slave,  l'Autriche  est  contrainte  à  des  actes  sans  exemple.  Depuis  dix  ans,  elle  a 
organisé  une  sorte  de  guerre  civile  permanente  en  Hongrie  entre  les  Magyares  et 
la  population  slave;  en  Gallicie  et  en  Bohême,  elle  a  développé  de  plus  en  plus 
l'antagonisme  d'intérêts  qui  sépare  toujours  les  nobles  des  paysans,  les  bourgeois 


708  REVUE.  CHRONIQUE. 

des  prolétaires,  et  elle  a  pris  son  point  d'appui  dans  les  masses,  pour  être  en  me- 
sure de  résister  aux  classes  élevées  qui  aspirent  à  une  séparation  politique.  C'est 
en  excitant  les  passions  communistes  qu'elle  s'est  efforcée  de  contenir  l'esprit 
patriotique,  système  dont  les  dernières  conséquences  ont  été  les  massacres  de  la 
Gallicie  et  les  scènes  atroces  de  Tarnow.  La  Russie  s'est  trouvée,  pour  contenir  la 
nationalité  polonaise,  dans  la  nécessité  de  commettre  des  attentats  plus  affreux 
encore,  et  de  suivre  pendant  dix  années  un  système  d'oppression  dont  il  n'y  avait 
pas  eu  jusqu'ici  d'exemple  chez  un  gouvernement  chrétien.  Elle  a  systématique- 
ment organisé  le  meurtre  politique  d'une  nation  entière,  et  elle  l'a  frappée  dans 
sa  foi,  parce  que  sa  foi  est  le  centre  de  sa  vie.  Après  avoir  arraché  leur  patrie, 
leur  fortune  et  jusqu'à  leur  nom  à  des  masses  de  Polonais,  elle  a,  par  un  simple 
oukase,  déclaré  consommée  l'apostasie  d'un  million  d'hommes.  Alors  des  résis- 
tances réputées  impossibles  se  sont  produites  au  sein  de  ce  peuple,  qu'on  croyait 
dompté  par  le  malheur,  et  un  gouvernement  policé,  dirigé  par  un  prince  auquel 
personne  ne  refuse  de  grandes  qualités,  s'est  trouvé  conduit  à  ces  extrémités  du 
despotisme  qui  ont  reçu   leur  juste  châtiment  dans  une  publicité  éclatante.  La 
conscience  de  l'Europe  ne  s'y  est  pas  trompée  :  elle  a  admis  les  faits  parce  que 
ceux-ci  sont  la  conséquence  nécessaire  d'un  système  appliqué  par  des  agents 
aveugles,  et  le  gouvernement  russe  a  éprouvé  la  mortification  de  voir  ces  dénéga- 
tions équivoques  venir  se  briser  contre  l'énergie  du  sentiment  public.  Profiter 
d'une  erreur  de  détail  commise  par  un  journal  obscur  pour  contester  un  exposé 
solennel,  confondre  à  dessein  la  ville  de  Kowno  avec  celle  de  Minsk,  après  avoir 
fait  dénier  par  ses  agents  jusqu'à  l'existence  d'un  couvent  de  basiliennes  dans 
cette  dernière  ville,  existence  mise  hors  de  doute  depuis  peu  de  jours  par  la  dé- 
claration formelle  de  religieuses  aujourd'hui  à  Paris,  c'est  là  une  extrémité  à  la- 
quelle il  est  pénible  de  voir  descendre  un  pouvoir  qui  a  besoin  de  l'estime  du 
monde. 

En  Autriche,  un  pouvoir  astucieux  qui  fomente  les  divisions  sociales  avec  au- 
tant de  soin  qu'on  en  met  ailleurs  à  les  effacer,  et  s'efforce  d'étouffer  l'esprit  poli- 
tique sous  le  matérialisme  des  intérêts  et  des  habitudes;  en  Russie,  un  grand 
empire  condamné  à  la  tyrannie  par  la  nécessité  d'une  œuvre  impossible  :  voilà  ce 
que  les  monarchies  absolues  opposent  en  ce  moment  aux  passions  révolutionnaires, 
voilà  comment  la  vieille  Europe  entend  se  défendre  contre  l'esprit  nouveau  qui 
l'agite  et  la  domine! 

Dans  les  contrées  méridionales,  l'émotion  n'est  pas  moins  grande,  et  les  diffi- 
cultés ne  sont  pas  moins  sérieuses.  Il  n'est  personne  qui  ne  sache  qu'un  bataillon 
français  franchissant  les  Alpes  suffirait  pour  insurger  l'Italie,  il  n'est  pas  un  esprit 
sérieux  qui  ne  tienne  grand  compte  de  ces  émeutes  passées  en  quelque  sorte  à  l'état 
chronique  et  qui  trahissent  des  souffrances  véritables,  lors  même  que  les  griefs 
légitimes  sont  exploités  par  de  criminelles  passions.  L'état  précaire  et  constam- 
ment menacé  du  gouvernement  pontifical  ne  peut  manquer  d'appeler  toute  la  solli- 
citude de  l'Europe.  Il  y  a  là  des  intérêts  de  deux  natures  compromis  par  leur 
association  même,  et  qui,  pour  leur  propre  avantage,  tendent  visiblement  à  se 
séparer.  Si  la  puissance  temporelle  des  papes  était,  au  moyen  âge,   la  condition 
indispensable  de  leur  indépendance  spirituelle,  dans  l'état  nouveau  des  sociétés 
européennes  c'est  évidemment  en  dehors  de  l'exercice  du  pouvoir  politique  que 
reposent  les  garanties  de  cette  indépendance  nécessaire,  et  quiconque  voudrait,  à 
cet  égard,  juger  de  l'avenir  par  le  passé  constaterait  qu'il  ne  comprend  pas  les  con- 


REVUE. CHRONIQUE.  709 

ditions  d'une  haute  pensée  destinée,  dans  son  immutabilité  même,  à  survivre  aux 
transformations  sociales. 

Comment  le  gouvernement  des  états  pontificaux  répondrait-il  aux  besoins  des 
générations  nouvelles?  L'élection  remise  à  un  collège  de  vieillards  porte  toujours 
sur  un  vieillard  que  ses  grands  devoirs  envers  la  chrétienté  détournent  et  ne  peu- 
vent manquer  de  détourner  presque  toujours  des  soucis  d'un  gouvernement  tem- 
porel.; le  trône  sur  lequel  il  passe  n'est  que  la  première  marche  du  somptueux 
mausolée  qui  l'attend.  Demander  à  un  octogénaire  entouré  de  cardinaux  dont  la 
jeunesse  s'est  passée  dans  le  silence  des  cloîtres  ou  dans  les  labeurs  de  la  science 
ecclésiastique,  demander  à  un  souverain  sans  héritier,  plus  touché  de  sa  mission 
spirituelle  que  de  sa  mission  politique,  de  s'occuper  d'administration  et  de  réformes 
de  nature  à  soulever  contre  lui  des  résistances  incalculables,  c'est  le  convier  à  une 
œuvre  presque  impossible.  Dompter  l'aristocratie  famélique  des  monsignori  ro- 
mains, arracher  à  leur  ignorante  rapacité  les  belles  provinces  où  ils  paralysent 
tant  d'éléments  de  vie  et  de  progrès,  cette  tentative  ne  présupposerait  guère  moins 
d'audace  et  de  génie  que  celle  des  plus  hardis  réformateurs,  et,  si  le  ciel  a  promis 
la  perpétuité  au  sacerdoce  catholique,  il  n'a  pas  promis  de  faire  arriver  des  Pierre- 
le-Grand  sur  le  trône  pontifical. 

Ainsi,  au  sud  comme  au  nord  de  l'Europe,  les  questions  se  pressent,  les  pro- 
blèmes abondent.  Au  travail  des  nationalités  pour  refaire  la  carte  du  monde,  vient 
se  joindre  le  double  travail  religieux  et  politique  qui  agite  tous  les  peuples  de  la 
famille  allemande,  et  rarement  l'avenir  parut  plus  incertain  et  plus  troublé.  Le 
même  spectacle  s'était  produit  une  première  fois  en  1830,  sous  le  contre-coup  de 
la  révolution  de  juillet;  mais  ces  agitations  étaient  peut-être  alors  plus  extérieures 
et  moins  profondes  :  on  pouvait  les  attribuer  d'ailleurs  à  l'action  exercée  sur  toutes 
les  passions  par  le  grand  événement  dont  la  France  venait  d'être  le  théâtre.  Aujour- 
d'hui le  mouvement  européen  est  natif  et  spontané,  et  la  France  n'intervient  dé- 
sormais ni  pour  l'exciter  par  son  propre  exemple,  ni  pour  le  contenir  par  l'appré- 
hension qu'elle  a  pu  donner,  en  d'autres  temps,  du  réveil  de  sa  propre  ambition. 
Ce  ne  sont  plus  les  idées  françaises  qui  agitent  le  monde,  c'est  le  sentiment  des 
nationalités  froissées  qui  se  réveille,  c'est  la  conscience  humaine  qui  réclame  ses 
droits  imprescriptibles,  ce  sont  les  progrès  de  la  richesse  et  de  l'esprit  public  qui 
appellent  leurs  conséquences  nécessaires;  c'est  l'émancipation  civile  enfin  qui 
rend  inévitable  l'émancipation  politique.  La  Prusse  est  à  l'avant-garde  de  ce  mou- 
vement pacifique  encore,  mais  formidable  ;  elle  est  profondément  humiliée  de  voir 
s'élever  des  tribunes  à  Dresde  et  à  Munich,  tandis  qu'il  n'y  en  a  pas  encore  à  Berlin. 
Les  événements  de  Cracovie  auront  sur  l'esprit  public  de  ce  pays  une  influence 
notable  :  le  gouvernement  prussien  le  devine,  et  s'efforce  de  la  paralyser  en  mani- 
festant pour  les  héroïques  insurgés  des  dispositions  compatissantes  et  presque 
sympathiques.  Le  langage  de  ses  journaux  censurés  a  une  signification  qui  ne  sau- 
rait échapper  à  personne.  L'horreur  générale  qu'inspire  la  conduite  de  l'Autriche 
dans  la  Gallicie  ne  peut  qu'ajouter  encore  aux  dispositions  bienveillantes  de  la 
Prusse  pour  la  malheureuse  Pologne.  C'est  ainsi  que  cela  a  été  compris  à  Cracovie, 
même  pendant  le  fort  de  l'insurrection.  Quand  celte  glorieuse  témérité  n'aurait 
eu  pour  résultat  que  de  séparer  plus  profondément  les  deux  grandes  puissances 
allemandes  et  d'éveiller  plus  que  jamais  l'attention  publique  sur  le  sort  de  la 
Pologne,  elle  n'aurait  peut-être  pas  été  inutile  à  ce  malheureux  pays.  Les  esprits 
sont  de  plus  en  plus  assiégés  par  la  pensée  de  tout  ce  qu'il  y  a  de  provisoire  et  de 


710  REVUE.    CHRONIQUE. 

précaire  dans  la  situation  générale  de  l'Europe.  C'est  là  un  symptôme  grave,  dont 
il  est  impossible  de  ne  pas  tenir  un  grand  compte. 

Il  ne  fallait  pas  moins  que  la  légèreté  confiante  de  M.  de  Larochejacquelein  pour 
provoquer,  contre  l'avis  de  tous  les  esprits  sérieux  de  la  chambre,  un  débat  pré- 
maturé sur  les  événements  de  Pologne.  Aucune  question  ne  peut  encore  être  portée 
à  la  tribune,  sauf  peut-être  celle  du  maintien  de  l'indépendance  de  Cracovie,  indé- 
pendance garantie  par  les  traités,  et  plus  encore  par  la  permanence  des  jalousies 
qui  se  sont  manifestées  au  congrès  de  Vienne,  relativement  à  la  possession  de  cette 
ville.  Il  est  trop  clair  que  l'indépendance  nominale  de  cet  état  ne  sera  pas  me- 
nacée. Nous  croyons  que  M.  le  ministre  des  affaires  étrangères  lui-même  n'aurait 
éprouvé  aucun  embarras  à  s'expliquer  sur  ce  point.  La  motion  inopportune  de 
M.  de  Larochejacquelein  a  fourni  à  M.  Guizot  l'occasion  d'un  discours  qu'il  ne  tar- 
dera peut-être  pas  à  regretter.  Il  pouvait  paraître  habile,  sans  doute,  de  venir  dé- 
fendre le  gouvernement  autrichien  contre  l'un  des  représentants  du  parti  légiti- 
miste :  c'est  une  heureuse  fortune  pour  un  pouvoir  sorti  d'une  révolution  populaire 
que  d'être  aujourd'hui  l'un  des  plus  solides  points  d'appui  de  l'ordre  social 
ébranlé  par  toute  l'Europe;  mais  ce  n'est  pas  au  moment  des  massacres  de  la 
Gallicie  qu'une  telle  apologie  de  la  monarchie  autrichienne  saurait  être  acceptée. 
Les  suffrages  conquis  à  la  chancellerie  de  Vienne  ne  compensent  pas  l'irritation 
que  l'on  peut  susciter  à  Paris.  Notre  gouvernement  ne  doit  jamais  sacrifier  sa  propre 
popularité  au  désir,  si  légitime  qu'il  soit,  d'établir  de  bons  rapports  entre  les  cabi- 
nets étrangers  et  la  France  de  1850.  Nous  nous  croyons  les  interprètes  d'un  grand 
nombre  d'amis  politiques  de  M.  le  ministre  des  affaires  étrangères  en  affirmant  que 
ses  paroles  n'ont  pas  répondu  aux  sentiments  de  la  chambre  et  du  parti  conserva- 
teur lui-même.  Il  n'y  a  rien  de  paradoxal  à  dire  que  son  talent  et  son  habileté  con- 
sommée ont  été  vaincus  cette  fois  par  le  généreux  entraînement  de  l'un  des  plus 
jeunes  membres  du  parti  ministériel.  M.  deCastellanea  parlé  en  homme  convaincu 
et  au  courant  des  faits;  ses  paroles  nettes  et  précises  ont  affirmé  des  assertions 
contre  lesquelles  avait  protesté  la  froideur  significative  de  la  majorité  elle-même. 

Il  est  d'ailleurs  une  autre  quesiion  que  nous  n'hésitons  pas  à  soumettre  à 
l'esprit  éminent  de  M.  le  ministre  des  affaires  étrangères.  Qu'il  décourageât  les 
Polonais  de  toute  tentative  téméraire,  on  le  comprend  ;  qu'il  professât  le  respect 
le  plus  scrupuleux  pour  les  traités  qui  règlent  la  constitution  territoriale  de  l'Eu- 
rope, c'était  son  devoir;  mais  croit-il  qu'il  soit  bon  et  politique  de  renoncer  aU 
bénéfice  de  toutes  les  éventualités,  de  montrer  à  la  Pologne  son  malheur  comme 
un  malheur  sans  espérance,  la  condamnation  contre  laquelle  elle  proteste  au  nom 
de  la  conscience  et  du  droit  comme  une  condamnation  irrévocable?  M.  Guizot 
regarde-t-il  l'état  territorial  de  l'Europe  comme  fixé  à  jamais?  N'admeltrait-il  pas 
au  moins  la  possibilité  d'une  crise  que  chacun  pressent?  Ne  croit-il  pas  qu'il  suf- 
fira quelque  jour  de  la  seule  question  orientale  pour  bouleverser  tous  les  intérêts, 
et  donner  ouverture  aux  perspectives  les  plus  nouvelles?  Est-il  habile  d'enchaîner 
l'avenir  et  de  limiter  les  événements,  lorsqu'on  s'adresse  à  la  fois  et  à  la  Pologne 
et  à  la  France,  c'est-à-dire  à  la  plus  malheureuse  des  nations  et  au  plus  entrepre- 
nant des  peuples?  M.  le  ministre  des  affaires  étrangères  a  trop  étudié  l'histoire 
pour  ne  pas  croire  à  la  justice,  même  à  travers  les  siècles  ,  et  il  louche  de  trop 
près  aux  réalités  contemporaines  pour  ne  pas  sentir  les  craquements  d'un  édifice 
que  la  France  serait  coupable,  assurément,  de  précipiter  vers  sa  ruine,  mais  qu'elle 
n'a  pas  reçu  mission  de  protéger  contre  l'action  du  temps.  Respecter  les  traités 


REVUE.  CHRONIQUE.  711 

de  1815  tant  que  la  Providence  ne  les  aura  pas  déchirés,  c'est  l'obligation  de  la 
France;  préparer  d'autres  perspectives  aux  peuples  qui  se  confient  à  son  désinté- 
ressement et  à  sa  justice,  c'est  son  droit,  et  peut-être  aussi  son  devoir.  Tromper 
le  malheur  est  un  tort  sans  doute,  comme  le  dit  avec  raison  M.  le  ministre  des 
affaires  étrangères,  mais  le  désespérer  ne  serait  pas  un  tort  moins  grave,  et  quel 
cœur  n'aimerait  mieux  se  sentir  coupable  de  la  première  faute  que  de  la  dernière? 

L'importance  des  questions  extérieures  a  rendu  le  pays  moins  attentif  aux  débals 
des  chambres  législatives.  C'est  au  milieu  de  l'inoccupation  presque  générale  que 
80  millions  ont  été  consacrés  à  notre  système  de  navigation  intérieure,  dépense 
fructueuse  dont  l'utilité  a  été  mise  en  évidence  par  un  long  débat  contradictoire. 
La  discussion  ouverte  sur  la  proposition  de  M.  de  Saint-Priest  a  saisi  davantage 
l'attention  publique.  Si  une  question  est  arrivée  à  son  terme,  c'est  certainement 
celle  de  l'abaissement  de  l'intérêt  de  la  dette  publique  ;  s'il  y  eut  jamais  une  situa- 
tion déplorable,  c'est  celle  qui  est  faite  depuis  dix  ans  à  la  rente  S  pour  100,  et 
par  suite  aux  autres  fonds  publics,  dont  l'essor  naturel  est  contenu  par  la  pré- 
sence d'un  fonds  menacé  chaque  année  de  réduction;  s'il  y  eut  jamais  une  époque 
opportune  pour  effectuer  une  opération  semblable,  c'est  celle  dont  on  célèbre 
chaque  jour  la  prospérité  croissante;  s'il  y  eut  jamais  succès  facile  et  assuré,  c'est 
celui  d'une  conversion  de  4  1/2,  qui  maintiendrait  à  plus  de  111  fr.  aux  mains 
des  rentiers  une  valeur  nominale  de  100  fr.,  et  dont  l'effet  serait  d'élever  rapide- 
ment au  taux  actuel  des  renies  5  pour  100  les  nouvelles  rentes  créées  pour  opérer 
la  conversion.  La  chambre  n'ignorait  rien  de  tout  cela;  elle  a  compris  de  plus 
que  son  honueur  était  engagé  dans  l'une  des  rares  questions  sur  lesquelles  elle 
n'a  pas  transigé  depuis  douze  ans,  et,  au  moment  de  comparaître  devant  le  pays, 
elle  n'a  pas  voulu  se  donner  un  démenti  à  elle-même;  elle  a  pris  en  considération 
la  proposition  de  M.  de  Saint-Priest,  malgré  les  efforts  deM.  le  ministre  des  finances. 
C'est  un  acte  honorable  dont  on  doit  lui  savoir  gré. 

La  seule  question  qui  occupe  aujourd'hui  le  parlement  est  la  proposition  de 
M.  de  Rémusat  sur  les  incompatibilités.  A  lundi  le  débat,  pour  lequel  bon  nombre 
de  députés  inclineraient  volontiers  à  demander  le  huis  clos;  à  lundi  celle  longue 
revue  des  faiblesses  de  tous  les  pouvoirs  assiégés  par  toutes  les  ambitions  et 
toutes  les  cupidités.  Une  foule  de  révélations  sur  les  fonctionnaires  en  titre  et  les 
fonctionnaires  in  petto  peuvent  donner  à  ce  débat  une  physionomie  fort  originale, 
mais  aussi  fort  regrettable.  En  ce  moment,  les  paris  sont  ouverts  pour  savoir  si 
M.  Liadières  parlera  celte  année  :  c'est  le  grand  événement  de  la  salle  des  confé- 
rences. Au  quai  d'Orsay,  on  s'occupe  aussi  beaucoup  de  l'avenir  administratif  de 
l'auteur  de  Frédéric  et  Conradin. 

Le  sort  de  la  grande  mesure  qui  agite  l'Angleterre  depuis  six  semaines  est  enfin 
fixé.  Une  majorité  de  97  voix  contre  l'ajournement  proposé  par  M.  Miles  constate 
que  le  bill  traversera  toutes  les  épreuves,  et  le  vote  confirmatif  de  la  pairie  paraît 
beaucoup  moins  douteux  qu'il  y  a  quinze  jours.  On  dit  que  le  duc  de  Wellington 
a  déployé,  pour  vaincre  la  résistance  de  l'aristocratie,  une  activité  et  une  énergie 
qui  n'étonneront  personne.  Le  vieux  duc  a  porté  au  parti  protectionisle  des  coups 
plus  sensibles  que  sir  Robert  Peel  lui-même.  Les  réélections  partielles  avaient  un 
moment  ranimé  l'espérance  au  cœur  de  l'aristocratie  territoriale ,  et  c'est  avec 
bonheur  que  ses  organes  se  complaisaient  à  adresser  au  premier  ministre  d'iro- 
niques condoléances  sur  le  triple  vide  qui  se  fait  remarquer  au  banc  des  conseil- 
lers de  la  couronne.  Les  organes  les  plus  violents  du  torysme  provoquaient  les 


712  REVUE.  CHRONIQUE. 

électeurs  trahis  par  leurs  représentants,  —  et  ces  défectionnaires  du  protectio- 
nisme  sont  au  nombre  de  \\ 2,  —  à  se  réunir  pour  exiger  la  démission  des  manda- 
taires infidèles;  un  moment,  on  a  cru  que  de  tels  conseils  pourraient  être  suivis, 
et  il  ne  serait  pas  impossible  que,  si,  par  suite  de  ces  incitations,  la  dissolution 
était  prononcée,  le  parti  protectioniste  n'eût  dans  la  nouvelle  chambre  des  com- 
munes une  faible  majorité.  Mais  comment  gouverner  en  ayant  contre  soi  toutes  les 
grandes  villes  de  l'Angleterre,  et  la  réprobation  compacte  du  Yorkshire,  du  Lan- 
cashire,  du  Cheslshire?  Comment  ne  pas  reconnaître,  avec  M.  Cobden ,  que  les 
représentants  des  bourgs  pourris  ne  tiendraient  pas  une  semaine  contre  ce  grand 
courant  de  l'opinion  publique?  Et  quel  serait  le  ministère  Polignac  de  l'aristo- 
cratie britannique,  séparée  de  sir  Robert  Peel  et  abandonnée  du  duc  de  Wel- 
lington? Une  telle  perspective  a  fait  ouvrir  les  yeux  aux  plus  aveugles,  et,  quoique 
le  parti  protectioniste  ait  encore  la  majorité  dans  le  corps  élecioral  et  dans  la 
chambre  des  lords,  il  recule  devant  une  lutte  qui  commencerait  à  Westminster 
pour  finir  sur  la  place  publique. 

Le  succès  des  grandes  mesures  économiques  de  sir  Robert  Peel  est  donc  assuré 
désormais.  En  ce  qui  concerne  son  avenir  politique,  nous  continuons  à  croire  qu'il 
sera  court,  et  que  le  premier  ministre  de  la  Grande-Bretagne  a  épuisé  son  courage 
et  ses  forces  dans  cette  lutte  acharnée  contre  son  propre  parti.  231  tories  restent 
séparés  de  lui  par  un  vote  solennel,  412  seulement  lui  sont  demeurés  fidèles; 
c'est  donc  dans  le  parti  whig,  dans  le  parti  radical  et  dans  les  60  représentants 
irlandais,  que  sir  Robert  Peel  est  désormais  contraint  d'aller  chercher  une  majorité 
pour  laquelle  ses  propres  amis  ne  forment  qu'un  appoint.  Nous  persistons  à  douter 
qu'une  telle  situation  soit  longtemps  tenable. 

Les  nouvelles  de  l'Inde  exercent  depuis  quelques  jours,  et  sur  l'opinion  et  sur 
le  crédit  public,  une  assez  vive  influence.  La  guerre  du  Penjaub  paraît  être  l'une 
des  plus  sérieuses  que  l'Angleterre  ait  engagées  dans  ces  vastes  régions.  A  la  date 
du  2  février,  on  savait  qu'une  autre  grande  bataille  avait  été  livrée  sur  le  terri- 
toire de  la  compagnie;  mais  le  résultat,  qui  pourrait  bien  n'être  pas  inconnu  du 
gouvernement,  reste  encore  pour  le  public  enveloppé  de  mystère.  De  grands  pré- 
paratifs se  font  dans  la  marine  et  dans  l'armée,  et  les  arrivages  des  paquebots  de 
l'Inde  ne  sont  pas  attendus  dans  la  Cité  avec  moins  d'anxiété  que  ceux  des  paque- 
bots de  New-York.  De  ce  côté,  la  situation  ne  s'est  pas  sensiblement  modifiée.  La 
communication  de  la  correspondance  faite  par  M.  Polk  est  plutôt  un  procédé  incon- 
venant qu'une  complication  sérieuse.  La  dénonciation  de  la  convention  de  1827 
n'a  pu  étonner  personne,  et  l'autorisation  spontanément  donnée  au  président  de 
continuer  les  négociations  au  delà  du  terme  assigné  par  cette  convention  elle- 
même  à  l'occupation  commune  prouve  que  les  Américains,  malgré  leur  infatuation, 
n'entendent  pas  renoncer  aux  chances  de  paix  et  d'arrangement  qui  existent  encore 
entre  les  deux  cabinets.  Nous  persistons  donc  à  croire  à  une  solution  pacifique  du 
différend  spécial  relatif  à  l'Orégon ,  ou  plutôt  nous  pensons  que  cette  question 
pourra  bien  se  traîner  des  années,  comme  celle  des  frontières  du  Maine,  sans  solu- 
tion définitive;  mais  vienne  une  nouvelle  crise  présidentielle,  vienne  une  nécessité 
d'amorcer  encore  les  passions  démocratiques  et  la  vanité  nationale,  portée  dans 
l'ouest  à  un  degré  d'exaltation  qui  touche  à  la  folie,  et  l'on  pourra  tout  craindre 
pour  la  paix  du  monde.  Pour  résumer  notre  opinion  sur  les  complications  anglo- 
américaines,  nous  dirons  que  nous  appréhendons  beaucoup  moins  les  difficultés 
internationales  elles-mêmes  que  les  engagements  pris  sur  ces  difficultés  par  les 


REVUE.  —  CHRONIQUE.  715 

aspirants  au  pouvoir.  La  prochaine  élection  du  président  sera  le  moment  décisif 
dans  la  destinée  de  l'Amérique. 

Les  événements  du  Mexique  se  lient  chaque  jour  d'une  manière  plus  étroite 
d'une  part  à  la  politique  de  l'Union,  de  l'autre  à  celle  de  l'Angleterre.  Paredes  a 
détrôné  sans  coup  férir  le  faible  président  Herrera  et  invité  le  pays  :.  nommer  une 
convention  nationale  qui  règle  pour  l'avenir  la  forme  du  gouvernement,  et  tranche 
les  questions  pendantes  de  la  politique  extérieure.  Une  chose  est  à  remarquer 
dans  cette  révolution,  ce  sont  les  motifs  que  Paredes  a  fait  valoir  pour  appuyer  son 
nouveau  pronunciamiento,  motifs  tout  à  fait  contraires  à  ceux  qu'il  alléguait  il  y 
a  un  an,  lorsqu'il  renversait  le  dictateur  Sania-Anna.  Les  divisions  provinciales 
marchaient  alors  sur  Mexico  au  cri  de  :  Plus  de  guerre  contre  les  Texiens!  et  Santa- 
Anna  reprochait,  en  tombant,  à  ceux  qui  lui  ravissaient  le  pouvoir,  de  vouloir  la 
honte  et  le  démembrement  de  la  république.  Aujourd'hui  l'opinion  de  Paredes  a 
changé.  Ce  n'est  plus  l'abolition  des  taxes  de  guerre  qui  écrasaient  le  Mexique, 
ce  n'est  plus  la  paix  avec  le*  États-Unis,  qu'il  demande;  il  accuse  Herrera  de  faire 
précisément  ce  que  le  pays  exigeait  en  1844,  c'est-à-dire  de  traiter  avec  l'Union 
de  la  cession  des  droits  de  Mexico  sur  le  Texas.  Comment  Paredes  et  la  nation 
ont-ils  pu  changer  si  promptement  de  pensée?  comment  sont-ils  revenus  au  sys- 
tème qu'ils  désapprouvaient  à  la  fin  de  1844?  La  révolution  elle-même  va  nous 
répondre.  Des  lettres  arrivées  de  Vera-Cruz  annoncent  que  la  flotte  a  proclamé  la 
déchéance  d'Herrera  en  arborant  le  pavillon  anglais  et  le  pavillon  espagnol.  Sans 
donner  ce  fait  comme  certain,  cette  rumeur  seule  suffit  pour  constater  quelle 
opinion  on  entretient  au  Mexique  sur  la  révolution  nouvelle.  Que  la  politique 
espagnole  ait  joué  un  rôle  important  dans  ce  bouleversement,  c'est  ce  qui  est  dou- 
teux :  l'Espagne  a  autre  chose  à  faire  qu'à  s'occuper  de  remettre  de  l'ordre  dans 
son  ancienne  colonie.  Ce  qui  est  plus  facile  à  admettre,  c'est  l'influence  que 
l'Angleterre  a  exercée  à  Mexico.  Depuis  longtemps,  le  Times  nous  avertissait  qu'il 
se  tramait  à  Londres  quelque  chose  de  nouveau  relativement  au  Mexique.  Quelques 
mots  d'une  royauté  européenne  de  l'autre  côté  de  l'Atlantique  avaient  été  jetés 
en  avant,  et  l'on  prétend  même  que  des  ouvertures  avaient  été  faites  à  la  France 
pour  la  réalisation  en  commun  de  ce  rêve  favori  du  gouvernement  britannique. 
Bien  plus,  s'il  fallait  en  croire  la  presse  de  Madrid,  les  choses  seraient  très-avan- 
cées. Le  Tiempo,  le  Castellano,  la  Estrella,  parlent  déjà  de  la  levée  des  bataillons 
destinés  à  installer  celte  jeune  royauté,  et  désignent  le  prince  et  la  princesse  qui 
devraient  occuper  conjointement  le  trône.  La  révolution  actuelle  semble  justifier 
ces  bruits. 

Cette  révolution  n'est  qu'une  phase  nouvelle  de  la  rivalité  de  l'Angleterre  et  des 
États-Unis  en  Amérique.  En  1844,  le  cabinet  anglais  atteignit  presque  au  but  de 
ses  desseins  constants  :  Santa-Anna,  sa  créature,  lui  promettait  la  vente  de  la  Cali- 
fornie ;  le  traité  prêt,  il  n'y  manquait  que  les  signatures.  Paredes  brisa  ces  espé- 
rances en  se  faisant,  sans  le  savoir,  l'instrument  de  la  politique  des  Etats-Unis  :  la 
révolution  accomplie  par  lui  en  1845  donna  gain  de  cause  à  l'Union  en  détruisant 
les  illusions  dont  l'Angleterre  s'était  bercée  au  sujet  de  la  Californie  5  mais  le  ca- 
binet de  Saint-James  n'abandonne  pas  si  facilement  ses  prétentions.  Reste  à  savoir 
si  sa  politique  prévaudra,  reste  à  savoir  si  la  royauté  pourra  jamais  s'établir  au 
Mexique.  Dans  tous  les  cas,  à  supposer  que  le  principe  monarchique  jetât  dans 
l'avenir  de  profondes  racines  sur  le  sol  américain,  l'intégrité  du  territoire  en 
serait-elle  mieux  garantie  pour  le  présent?  On  ne  peut  certainement  pas  le  sap- 


714  REVUE,    CHRONIQUE. 

poser.  Quel  que  soit  le  gouvernement  qui  naisse  de  cette  révolution,  il  se  trouve 
placé,  comme  le  gouvernement  de  Sanla-Anna ,  comme  celui  d'Herrera,  entre  la 
guerre  et  la  paix,  entre  la  signature  du  traité  proposé  par  M.  Slidell  et  une  inva- 
sion qui  ferait  tomber  au  pouvoir  de  l'Union  toutes  les  provinces  septentrionales 
du  Mexique. 

L'Angleterre  espère-t-elle  que  six  millions  d'hommes  sans  énergie,  sans  patrio- 
tisme, sans  ressources,  puissent  résister  à  vingt- cinq  millions  de  citoyens  animés 
de  la  même  ambition?  Croit-elle  qu'une  nation  en  décadence,  lors  même  qu'elle 
serait  soutenue  par  son  influence  et  ses  encouragements  secrets,  puisse  tenir  un 
mois  seulement  ses  frontières  fermées  à  un  peuple  enivré  par  l'orgueil  d'un  ac- 
croissement tel  que  l'histoire  n'en  a  jamais  constaté  de  semblable?  Non,  telles  ne 
sont  pas  les  espérances  de  la  Grande-Bretagne  :  on  sait  à  Londres,  mieux  encore 
qu'à  Paris,  ce  qu'est  le  Mexique;  on  y  connaît  mieux  que  chez  nous  l'impossibilité 
dans  laquelle  se  trouve  ce  pays  de  soutenir  une  lutte  avec  l'union  du  Nord.  Aussi 
la  Grande-Bretagne  prend-eile  d'avance  ses  précautions.  En  fomentant  une  guerre 
entre  le  Mexique  et  les  Éî3ts-Unis,  elle  presse  peut-être,  il  est  vrai,  la  marche  des 
événements,  elle  accélère  l'adjonction  des  provinces  septentrionales  de  la  répu- 
blique aux  états  de  l'Union  ;  mais  celte  fusion  doit  avoir  lieu  tôt  ou  lard,  et,  par 
l'établissement  d'un  gouvernement  de  son  fait,  ia  Grande-Bretagne  se  donne  le 
droit  d'exiger  une  rémunération  quelconque,  par  exemple,  une  hypothèque  qui  la 
mette  en  état  de  trancher  plus  tard  la  question  pour  son  propre  compte,  d'endi- 
guer le  torrent  que  le  Mexique  n'aurait  pu  arrêter.  On  avait  d'abord  désigné  le 
Yucuan  comme  devant  garantir  la  dette  anglaise;  mais,  prévenue  en  temps  oppor- 
tun, celte  presqu'île  s'est  mise  à  i'abri  sous  le  bouclier  de  l'indépendance.  Les 
États-Unis  ne  s'endormiront  pas  plus  que  l'Angleterre;  ils  savent  opposer  l'intrigue 
à  l'intrigue,  les  révolutions  aux  révolutions.  Malheureusement  pour  le  cabinet  de 
Saint-James,  il  ne  peut  persister  dans  ses  vues  sur  le  Yucatan  sans  courir  le  risque 
de  causer  une  nouvelle  annexion,  comme  celle  du  Texas;  il  se  dédommagera  en 
demandant  Chiapas  et  Tabasco.  Il  lui  faut  à  toute  force  une  garantie;  on  la  lui" 
promet,  mais  qu'il  se  hâte  de  la  prendre:  l'indépendance  et  l'annexion  sont  au 
fond  de  toutes  les  questions  qui  s'agitent  dans  ce  malheureux  pays.  Quelque  pré- 
maturée que  soit  la  nouvelle  de  la  cession  de  deux  provinces  à  la  Grande-Bretagne 
en  hypothèque  d'un  nouveau  prêt  fait  au  Mexique,  nous  ne  pouvons  nous  empê- 
cher de  l'accepter  comme  la  seule  explication  possible  de  la  révolution  mexicaine 
et  de  l'enthousiasme  subit  de  Paredes  pour  l'Angleterre.  L'avenir  ne  tardera  pas  à 
montrer  si  nous  devinons  juste,  ou  si  nous  nous  laissons  égarer  par  de  faux  ren- 
seignements. Quoi  qu'il  en  soit,  la  France  se  trouve  sans  ministre,  et  par  conséquent 
sans  influence  au  Mexique.  Fut-il  jamais  plus  urgent  de  choisir  un  agent  intelligent 
et  actif? 

Les  convulsions  qui  agitent  Haïti  ramènent  l'attention  publique  sur  une  question 
secondaire  sans  doute  auprès  de  celles  où  est  engagé  le  sort  des  peuples,  mais  qui 
n'en  a  pas  moins  une  importance  véritable  pour  la  France  Pendant  que  d'un  côté 
le  président  qui  tierce  un  pouvoir  éphémère  au  Port  au  Prince  s'efforce  de  rame- 
ner sous  la  domination  des  noirs  la  partie  espagnole  de  l'île,  il  interrompt  toute 
relation  officielle  avec  la  France.  L'expulsion  d'un  sujet  français  a  été  l'occasion 
ou  le  prétexte  de  cette  situation  nouvelle,  sur  laquelle  il  est  difficile  de  se  pronon- 
cer encore.  Quoi  qu'il  en  soit,  le  gouvernement  français  ne  saurait  oublier  quels 
graves  et  respectables  intérêts  sont  engagés  dans  cette  affaire  de  Saint-Domingue. 


REVUE.    CHRONIQUE.  715 

Après  avoir  aliéné  son  droit  de  souveraineté  sous  la  condition  formelle  qu'une  in- 
demnité de  150  millions  serait  payée  aux  anciens  propriétaires,  la  France  a  con- 
senti, par  le  traité  du  12  février  1858,  à  réduire  cette  indemnité  à  7o  millions  de 
francs  payables  en  trente  années.  Elle  avait  pleinement  le  droit  d'agir  ainsi,  et  ne 
doit  aucune  garantie  à  ses  concitoyens  pour  une  transaction  dans  laquelle  elle  n'est 
intervenue  que  pour  protéger  leurs  intérêts  privés.  Ainsi  l'ont  formellement  re- 
connu les  deux  chambres  ;  mais,  en  même  temps  qu'elles  repoussaient  la  garantie 
en  droit,  elles  déclaraient  que  c'était  une  obligation  impérieuse  pour  la  France  de 
peser  de  toute  sa  force  morale  et  au  besoin  de  toute  sa  puissance  militaire  sur  la 
république  haïtienne  pour  la  contraindre  à  tenir  ses  engagements.  Aujourd'hui 
cette  république  est  plongée  dans  une  anarchie  qui  fait  pressentir  dune  part  l'im- 
possibilité d'acquitter  une  dette  sacrée,  et  laisse  redouter,  de  l'autre,  des  entre- 
prises tentées  par  certaines  puissances  maritimes.  Un  ouvrage  distingué,  publié 
par  M.  Le  Pelletier  de  Saint-Remy  (1),  va  rappeler  l'attention  sur  les  intérêts  géné- 
raux et  particuliers  engagés  dans  cette  île  magnifique.  Ce  livre  est  écrit  au  point 
de  vue  des  colons  et  tend  à  engager  le  gouvernement  dans  une  solidarité  que  nous 
contestons  en  principe,  mais  il  met  sous  les  yeux  du  public  une  foule  de  documents 
peu  connus,  et  il  invite  la  France  à  se  rattacher  son  ancienne  colonie  par  une  sorte 
de  médiatisation  commerciale  au  moyen  d'un  entrepôt  français  qui  serait  formé  à 
Samana.  Cette  idée  peut  soulever  beaucoup  d'objections,  mais  il  n'en  faut  pas  moins 
savoir  gré  à  M.  Le  Pelletier  de  Saint-Remy  d'avoir  remis  à  l'étude  et  presque  à  l'ordre 
du  jour  plusieurs  questions  qui  ne  touchent  pas  moins  au  développement  commer- 
cial qu'à  la  grandeur  maritime  de  la  France. 


De  toutes  les  tragédies  de  M.  Soumet,  Jeanne  d'Arc  n'est  pas  la  meilleure.  Nous 
ne  saurions  discuter  la  valeur  de  cette  œuvre  non  plus  qu'examiner  à  quelle  école 
elle  appartient;  cela  revient  de  droit  à  cette  grande  école  qui  ne  périra  pas,  tou- 
jours jeune,  toujours  florissante,  l'école  de  la  médiocrité.  Minc  de  Staël  regrettait 
que  l'une  des  plus  belles  époques  de  notre  histoire  n'eût  point  encore  été  célébrée 
par  un  écrivain  digne  d'efl'acer  le  souvenir  du  poème  de  Voltaire,  et  qu'un  étran- 
ger se  fût  chargé  du  soin  de  relever  la  gloire  d'une  héroïne  française.  Nous 
sommes  bien  obligé  de  reconnaître  que  la  Jeanne  d'Arc  de  M.  Soumet  n'aurait 
rien  changé  à  l'expression  de  ces  regrets.  Quand  on  se  représente  cette  poétique 
figure  et  cette  merveilleuse  épopée,  où  la  légende  chevauche  à  côté  de  l'histoire, 
quand  on  part  à  la  suite  de  la  jeune  inspirée  pour  aller  de  Vaucouleurs  a  Rouen 
après  Bourges,  Orléans  et  Reims  pour  étapes,  on  ne  peut  se  défendre  d'un  profond 
sentiment  de  tristesse  en  découvrant  ce  que  tout  cela  est  devenu  entre  les  mains 
de  M.  Soumet,  qui  n'y  a  vu  que  les  quatre  murs  d'un  cachot  et  l'occasion  de  mettre 
un  bûcher  sur  la  scène.  Il  est  triste,  en  effet,  de  voir  la  poésie  au-dessous  de  la 
réalité  et  la  muse  coupant  comme  à  plaisir  les  ailes  de  l'histoire;  c'est  prendre  la 
muse  et  la  poésie  à  l'envers.  Il  y  aurait  donc  tout  lieu  de  s'étonner  de  la  reprise 
de  Jeanne  d'Arc,  si  M1,c  Rachel  n'en  avait  été  le  prétexte. 

«  Il  faut  se  représenter,  dit  Mlue  de  Staël  en  parlant  de  la  Jeanne  d'Are  de 
Schiller,  qui  n'a  rien  de  commun  avec  la  Jeanne  d'Arc  du  poète  français,  il  faut  se 

(1)  Étude  et  Solution  nouvelle  de  la  question  haïtienne.  2  vol.  in-S°,  chez  Arlhus  Ber- 
trand, rue  Ilautefeuille,  25. 


716  REVtJE.   -—     CHRONIQUE. 

représenter  une  jeune  iille  de  seize  ans,  d'une  taille  majestueuse,  mais  avec  des 
traits  encore  enfantins,  un  extérieur  délicat,  et  n'ayant  d'autre  force  que  celle  qui 
lui  vient  d'en  liaut,  inspirée  par  la  religion,,  poëte  dans  ses  actions,  poète  aussi 
dans  ses  paroles,  quand  l'espsit  divin  l'anime:  montrant  dans  ses  discours  tantôt 
un  génie  admirable,  tantôt  l'ignorance  absolue  de  tout  ce  que  le  ciel  ne  lui  a  pas 
révélé.»  C'est  ainsi  que  Schiller  a  conçu  le  rôle  de  Jeanne  d'Arc;  c'est  ainsi 
que  Mlle  Rachel  l'a  rendu.  L'histoire  raconte  que  cette  jeune  fille,  à  ses  derniers 
instants,  réunit  le  courage  le  plus  inébranlable  à  la  douleur  la  plus  touchante;  elle 
pleurait  comme  une  femme,  mais  elle  se  conduisait  comme  un  héros.  Sa  mort  ne 
fut  ni  celle  d'un  guerrier  ni  celle  d'un  martyr;  mais,  à  travers  la  douceur  et  la  ti- 
midité de  son  sexe,  elle  montra  une  force  d'inspiration  presque  aussi  étonnante 
que  celle  qui  l'avait  fait  accuser  de  sorcellerie.  Telle  nous  est  apparue  Mlle  Rachel 
dans  ce  drame,  qui  n'est,  à  proprement  parler,  qu'une  longue  agonie.  Dans  son 
altitude,  dans  ses  gestes,  dans  son  langage,  l'illustre  tragédienne  nous  a  tour  à 
tour  offert  la  grâce  d'un  enfant,  la  faiblesse  d'une  femme,  l'énergie  d'un  héros. 
Quand  Jeanne  d'Arc,  dans  la  tragédie  romantique  de  Schiller,  prophétise  le 
triomphe  de  la  France  et  la  défaite  de  ses  ennemis,  un  paysan,  esprit  fort,  lui  dit 
qu'il  n'y  a  plus  de  miracles  en  ce  monde. — Il  y  en  aura  encore  un,  s'écrie-t-elle; 
une  blanche  colombe  va  paraître,  et,  avec  la  hardiesse  d'un  aigle,  elle  combattra 
les  vautours  qui  déchirent  la  patrie.  Le  Seigneur,  le  dieu  des  combats,  sera  tou- 
jours avec  la  colombe.  Il  daignera  choisir  une  créature  tremblante  et  triomphera 
par  une  faible  fille,  car  il  est  le  Tout-Puissant.  —  Il  semble  que  Mlle  Rachel  se 
soit  inspirée  de  ces  quelques  lignes;  et  à  quel  magnifique  spectacle  ne  nous  eût- 
elle  pas  fait  assister,  si,  au  lieu  de  l'œuvre  étouffée  de  M.  Soumet,  elle  avait  eu, 
pour  se  développer,  l'air,  l'espace,  les  larges  horizons  de  la  tragédie  du  poëte  alle- 
mand !  Qu'elle  eût  été  belle  et  touchante  dans  ses  adieux  au  hameau  natal  qu'elle 
va  quitter  pour  toujours  !  —  Adieu,  contrées  qui  me  fûtes  si  chères,  vous,  mon- 
tagnes, vous,  tranquilles  et  fidèles  vallées,  adieu  !  Jeanne  d'Arc  ne  viendra  plus 
parcourir  vos  riantes  prairies.  Vous,  fleurs  que  j'ai  plantées,  prospérez  loin  de  moi. 
Vous,  l'asile  de  toutes  mes  innocentes  joies,  je  vous  laisse  pour  jamais.  Que  mes 
agneaux  se  dispersent  dans  les  bruyères,  un  autre  troupeau  me  réclame  ;  l'Esprit 
saint  m'appelle  à  la  carrière  sanglante  du  péril. —  Et  qu'elle  eût  été  noble  et  fière 
sur  les  champs  de  bataille,  à  côté  de  Dunois,  les  yeux  étincelant  du  feu  de  la  vic- 
toire! Hélas!  au  lieu  de  tout  cela,  il  faut  que  sans  plus  tarder  la  jeune  héroïne 
descende  dans  le  cachot  où  l'enferme  M.  Soumet;  l'action  commence  à  peine  qu'il 
faut  déjà  mourir.  M.  Soumet  a  du  même  coup  escamoté  la  poésie  et  l'histoire;  de 
tout  ce  beau  poème,  il  n'a  gardé  qu'une  prison  et  un  bûcher.  Quoi  qu'il  en  soit, 
Mlle  Rachel  a  trouvé  le  moyen  d'animer  de  son  souille  cette  froide  création;  elle  a 
repétri  de  son  sang  et  de  sa  chair  cette  pâle  figure  depuis  longtemps  couchée  au 
tombeau;  elle  a  su  réchauffer  de  sa  flamme  cette  poésie  terne  et  inanimée.  Si, 
lorsque  Mlle  Rachel  a  parlé  pour  la  première  fois  de  donner  sa  vie  à  la  Jeanne  d'Arc 
de  M.  Soumet,  un  esprit  fort  était  venu  lui  dire,  comme  à  la  vierge  de  Domrémy, 
qu'il  n'y  a  plus  de  miracles  en  ce  monde  :  —  Il  y  en  aura  encore  un,  aurait-elle 
pu  répondre  à  son  tour. 


DU   PAMPHLET. 


I.  -ENTRETIENS  DE  VILLAGE,  LES  PAMPHLETS  DE  M.  DE  CORMENIÎN. 

II.  —  LE  Prêtre,  etc.   —  Le  Peuple,  par  M.  îflichelet. 


Tacite  ne  nous  a  pas  laissé  ignorer  que  l'empereur  Auguste  n'aimait  point  ce 
que  nous  appelons  aujourd'hui  la  liberté  de  la  presse.  L'heureux  héritier  de  César 
voulut  qu'on  punît  sévèrement  ceux  qui  composaient  de  petits  livres  contre  les 
particuliers.  Il  craignait  sans  doute  qu'au  moment  où  la  tribune  se  taisait,  la 
liberté  et  la  malignité  humaine  ne  cherchassent  dans  ces  petits  livrer,  libelli  fa- 
mosi,  de  trop  cruels  dédommagements.  En  général,  les  anciens,  pour  qui  les  plus 
grandes  licences  de  la  harangue  publique  étaient  une  habitude  et  comme  une 
émotion  nécessaire,  supportaient  impatiemment  d'être  maltraités  dans  de»  écrits. 
Ils  n'admettaient  pas  ces  accusations  auxquelles  on  ne  pouvait  répondre  sur-le- 
champ,  comme  dans  l'assemblée  du  peuple,  au  sénat  ou  devant  les  juges.  Ils 
mettaient  leur  point  d'honneur  dans  un  échange  direct  de  toutes  les  invectives, 
de  toutes  les  violences  de  langage  que  leur  suggérait  la  passion. 

Nous  avons  pris  le  contre-pied  de  cette  manière  d'être  :  dans  nos  discours  nous 
sommes  plus  retenus,  et  c'est  dans  nos  écrits  que  nous  mettons  nos  plus  grandes 
malices.  Il  ne  venait  pas  à  l'esprit  des  orateurs  antiques  de  s'interrompre  pour  se 
reprocher  de  n'être  point  parlementaires;  la  parole  tombait  sur  leurs  têtes 
comme  un  glaive  que  rien  ne  pouvait  détourner.  Chez  les  modernes,  la  parole  est 
sans  doute  une  arme  redoutable;  toutefois  il  est  des  attaques,  il  est  des  blessures 
qui  lui  sont  interdites.  Les  combats  de  la  tribune  ont  leurs  règles  d'honneur 
comme  le  duel,  et  celui  qui  les  enfreint  est  sévèrement  puni,  car  il  n'est  plus 
écouté.  Moins  entravé  que  l'orateur,  l'écrivain  ne  connaît  d'autres  restrictions  à 
sa  liberté  que  les  limites  même  qu'il  voudra  s'imposer.  S'il  a  pour  complice  la 
tome  r.  49 


718  DU    PAMPHLET. 

curiosité  avide  et  presque  barbare  du  lecteur  qui  aime  à  pénétrer  dans  les  détails 
les  plus  intimes,  dans  les  derniers  replis  d'une  vie  et  d'un  caractère,  il  a  pour  juge 
le  goût,  le  sens  délicat  et  ombrageux  de  ce  même  lecteur,  qui,  après  l'avoir  quel- 
que temps  applaudi,  peut  le  condamner  brusquement,  parce  qu'un  mot  malheu- 
reux et  des  couleurs  trop  chargées  lui  auront  déplu.  Il  y  a  dans  les  âmes  assez  de 
passions  mauvaises  pour  assurer  le  succès  des  plus  sanglantes  satires,  mais  il  y  a 
aussi  dans  les  esprits  assez  de  tact  et  de  droiture  pour  réprouver  les  agressions 
grossières,  les  déclamations  déraisonnables.  Ici  la  délicatesse  fait  l'office  de  la 
charité. 

Toutefois  le  pamphlet  chez  les  modernes  n'a  pas  pour  unique  origine  l'incura- 
ble démangeaison  de  médire  de  son  prochain  ;  d'autres  et  plus  nobles  causes 
l'ont  aussi  mis  au  monde.  Si  l'usage  et  la  pratique  de  la  parole  ont  fondé  et  dé- 
veloppé la  liberté  antique,  c'est  par  les  idées  écrites  que  peu  à  peu  la  liberté  a 
commencé  de  poindre  et  de  paraître  dans  l'Europe  chrétienne.  La  discussion  s'est 
établie  sur  les  mystères  de  la  foi,  sur  Arislote,  sur  Platon,  puis  elle  a  atteint  les 
intérêts  temporels  et  les  affaires  politiques.  Le  pamphlet  a  donc  sa  racine  dans  le 
génie  même  de  la  société  moderne,  l'esprit  de  discussion.  II  en  a  pris  toutes  les 
formes  et  suivi  toutes  les  fortunes.  Il  a  été  successivement  barbare,  diffus,  cynique, 
spirituel,  concis,  élevé,  divertissant.  Dans  le  pamphlet,  les  esprits  les  plus  divers, 
les  vocations  les  plus  différentes,  se  produisent,  le  moine,  le  docteur,  l'homme 
d'épée,  le  légiste,  le  philosophe  ;  enfin,  dans  cette  retentissante  cohue,  vous  trou- 
vez tout,  depuis  le  cuistre  le  plus  épais  jusqu'au  plus  élincelanl  écrivain. 

C'est  en  latin  que  les  modernes  commencèrent  à  s'attaquer,  à  s'injurier.  La 
langue  des  anciens  maîtres  du  monde,  qu'on  travestissait  indignement  dans  les 
chancelleries  et  les  cours  de  justice,  fut  employée  à  des  luttes  auxquelles  son 
génie  ne  répugnait  pas.  L'idiome  qu'avaient  parlé  les  Gracques,  et  dont  la  véhé- 
mence avait  accablé  Antoine  et  Calilina,  retenait  encore  la  puissance  d'exprimer 
et  de  satisfaire  d'ardentes  passions.  La  colère  et  le  génie  achevèrent  de  ranimer 
et  de  féconder  des  formes  de  langage  et  de  style  que  le  temps  semblait  avoir  irré- 
parablement glacées.  Dans  les  premiers  jours  du  xvie  siècle,  avant  que  Luther 
se  fût  levé  contre  Rome,  il  y  avait,  au  sein  de  l'église  et  des  universités,  des  con- 
troverses et  des  polémiques,  signes  avant-coureurs  de  mouvements  plus  décisifs. 
La  théologie  comme  la  jurisprudence  avait  ses  novateurs,  et  les  travaux  de  Reu- 
chlin  présentaient  une  analogie  frappante  avec  les  tentatives  littéraires  et  philolo- 
giques d'Ange  Polilien.  D'un  génie  autrement  vaste  et  profond  que  le  brillant 
favori  de  Laurent  de  Médicis,  Reuchlin  non-seulement  était  l'homme  le  plus  éru- 
dil  de  son  époque,  mais  à  la  connaissance,  si  rare  alors,  des  langues  hébraïque  et 
grecque,il  joignait  une  raison  supérieure,  qui  lui  avait  fait  pressentir  l'étroite  union 
du  christianisme  avec  les  religions  orientales.  La  tourbe  des  théologiens  et  des 
moines  était  incapable  d'aller  au  fond  d'une  telle  pensée,  mais  pour  les  blesser 
il  suffisait  de  la  prééminence  qu'assurait  à  Reuchlin  son  érudition  hébraïque. 
Reuchlin  fut  accusé  de  judaïsme  :  il  savait  l'hébreu,  donc  il  ne  pouvait  être  bon 
chrétien.  Les  moines  de  Cologne  trouvèrent  ce  raisonnement  si  beau,  qu'ils  en 
firent  la  base  des  accusations  par  lesquelles  ils  entreprenaient  de  perdre  le  célè- 
bre hébraïsant.  Insinuations  calomnieuses,  citations  inficlèies,  injures  violentes, 
enfin  tout  ce  que  peut  inspirer  une  haine  de  théologien,  passion  devenue  prover- 
biale, odium  theologicum,  fut  employé  contre  Reuchlin,  qui  se  défendait  avec  fer- 
meté, lorsqu'à  cette  polémique  il  y  eut  une  diversion  imprévue. 


DU     PAMPHLET.  719 

On  commençait  à  parler,  clans  le  monde  théologique  et  savant,  d'un  recueil  de 
lettres  toutes  adressées  au  même  personnage,  à  Ortwinus  Gratius,  professeur  de 
théologie  à  Cologne.  Les  correspondants  du  théologien  ne  se  faisaient  point  con- 
naître; mais,  si  les  noms  qu'ils  prenaient  étaient  imaginaires,  ils  professaient  des 
principes  qui,  à  la  première  vue,  paraissaient  excellents.  Ils  avaient  pour  Ortwinus 
Gratius  tous  les  dehors  du  respect;  ils  l'appelaient  poêle,  orateur,  philosophe, 
théologien,  et  plus  si  vellet ;  ils  lui  donnaient  encore  les  noms  de  scientificissimns, 
de  profundissimus  et  ûilluminatissimus.  Ils  mandaient  au  professeur  de  Cologne 
les  nouvelles  du  jour  ;  ils  le  tenaient  au  courant  de  tout  ce  qui  s'écrivait  et  se  di- 
sait pour  et  contre  Reuchlin  :  quant  à  eux,  leurs  sentiments  n'étaient  pas  douteux  : 
ils  maudissaient  le  savant  téméraire,  ou  plutôt  l'hérétique  qui  était  venu  troubler 
la  bienheureuse  paix  dont  jouissait  l'église.  Aussi  demandaient-ils  à  Ortwinus  Gra- 
tius les  moyens  de  répondre  aux  objections  impertinentes  de  Reuchlin  et  de  ses 
partisans.  À  l'apparition  de  ces  lettres,  les  adversaires  de  Reuchlin  furent  dans  la 
joie  :  ils  crurent  avoir  trouvé  des  auxiliaires.  Cependant  à  quelques-uns  cette  apo- 
logie parut  bientôt  suspecte;  d'autres  ne  se  gênèrent  pas  pour  en  rire  :  entin  il 
ne  fut  plus  possible  de  s'y  tromper.  Sous  de  perfides  apparences,  sous  le  prétexte 
de  défendre  la  bonne  cause,  on  l'attaquait. 

La  désolation  était  dans  le  camp  du  Seigneur.  On  n'était  entré  en  commerce  de 
lettres  avec  Ortwinus  Gratius  que  pour  se  moquer  de  lui  et  de  tous  ses  amis  qui 
n'aimaient  pas  la  science.  Comment  en  douter,  quand  on  voyait  un  des  correspon- 
dants du  professeur  de  Cologne  lui  écrire  en  ces  termes  :  «  Ii  faut  que  vous  sachiez 
que  le  docteur  Reuchlin  vient  de  faire  imprimer  un  livre  vraimeulscandaleux,  sa 
défense,  où  il  vous  appelle  un  àne;  pour  moi,  j'ai  été  pris  d'une  telle  indignation, 
que  je  n'ai  pu  aller  plus  loin;  j'ai  jeté  le  livre,  je  vous  l'envoie.  J'ai  pensé  qu'il  fal- 
lait que  vous  le  connussiez,  afin  de  pouvoir  y  répondre.  »  Parfois  le  ton  s'élève  à 
une  éloquente  gravité.  «  Que  faut-il  penser,  quand  on  compare  Érasme  de  Rotter- 
dam, Jean  Reuchlin,  Mutianus  Ruffus  et  d'autres  encore  à  ces  théologiens  étroits 
et  bornés,  cloués  à  une  inepte  routine,  ayant  déserté  les  traces  des  antiques  et  sa- 
vants soutiens  de  l'église,  qui  marchaient  dans  la  vraie  lumière  des  Ecritures? 
Également  dénués  de  la  connaissance  du  latin,  du  grec  et  de  l'hébreu,  comment 
ces  tristes  théologiens  pourraient-ils  comprendre  les  livres  saints?  Aussi  nous  les 
voyons  abandonner  l'étude  de  la  véritable  théologie  pour  des  argumentations,  don 
disputes  et  des  questions  frivoies.  Cependant  ils  se  disent  les  défenseurs  de  la  foi 
catholique,  que  personne  n'attaque  parmi  nous.  Pourquoi  donc,  s'ils  veulent  que 
leurs  disputes  aient  quelque  utilité,  ne  vont-ils  point  par  le  monde  prêcher  la  pa- 
role de  Dieu  comme  les  apôtns?  pourquoi  ne  vont-ils  pas  argumenter  contre  les 
Grecs,  afin  de  les  ramener  dans  le  sein  de  l'église?  S'ils  craignent  de  s'aventurer 
si  loin,  ne  pourraient-ils  aller  essayer  contre  les  hérétiques  de  la  Bohème  la  puis- 
sance de  leurs  arguments  et  de  leurs  syllogismes?  Ils  s'en  gardent  bien,  el  >V 
charnent  à  disputer  là  où  on  n'a  que  faire  de  leurs  discussions  oiseuses.  Mais  un 
jour  le  Seigneur  les  visitera,  ces  stériles  ergoteurs;  il  enverra  de  véritables  doc- 
teurs, profondément  vers&  dans  les  langues  grecque,  hébraïque  el  latine,  qui, 
faisant  justice  de  tant  d'absurdes  commentaires,  de  lant  de  misérables  subtilités, 
apporteront  le  flambeau  de  la  science,  et  nous  rendront  entin  la  primitif*  et  vraie 
théologie  chrétienne,  comme  l'a  fait  récemment  Érasme  en  corrigeant  les  livres 
de  saint  Jérôme.  »  Il  est  entendu  que  ces  véhémentes  paroles  sont  mises  dans  la 
bouche  d'un  mauvais  chrétien,  destiné  à  persévérer  ta  pravitate  sua,  et  à  mourir 


720  DU    PAMPHLET. 

in  gchenna  :  l'officieux  correspondant  du  professeur  de  Cologne  en  a  horreur,  et 
il  ne  les  lui  mande  que  pour  qu'il  y  réponde.  Malheureusement  Ortwinus  Gratius 
est  peu  fécond  ;  on  lui  écrit  de  toutes  parts,  et  il  ne  donne  signe  de  vie  à  per- 
sonne :  une  seule  fois  il  répond  à  une  consultation  fort  délicate  sur  l'amour  et 
ses  plaisirs.  Tout  cela  est  dit  d'une  manière  vive,  bouffonne,  et  donne  à  connaître 
les  mœurs  du  temps.  Ainsi  les  vices  des  moines,  leur  ignorance,  leurs  balourdises, 
étaient  flagellés  dans  les  lettres  adressées  à  l'infortuné  Ortwinus  Gratius,  point  de 
mire  de  toutes  ces  mordantes  railleries.  Ces  lettres  parurent  réunies  en  deux  par- 
ties, en  1516  (1),  un  an  avant  les  thèses  de  Luther,  sous  le  titre  d'Epistolœ  obscu- 
rorum  virorum.  Bientôt  elles  furent  dans  toutes  les  mains.  On  disait  alors  qu'en 
les  lisant,  Érasme,  qui  avait  un  abcès  à  la  joue,  avait  ri  de  si  bon  cœur,  que  l'abcès 
creva.  On  ne  fait  de  pareils  contes  qu'à  propos  d'un  grand  succès. 

L'Europe  chrétienne  avait  donc  produit  un  pamphlet  populaire.  Quel  en  était 
l'auteur?  Il  y  avait  de  par  le  monde  un  gentilhomme  de  Franconie  dont  on  avait 
voulu  faire  un  moine,  mais  que  la  nature  avait  doué  d'un  génie  incompatible  avec 
le  cloître.  Ulric  de  Hutten  commença  par  une  longue  école  buissonnière  une  exis- 
tence où  les  fortunes  les  plus  diverses  se  trouvent  mêlées.  Nous  le  voyons  parcou- 
rir l'Allemagne  et  l'Italie  dans  une  telle  indigence,  qu'elle  le  réduisit  à  s'enrôler 
comme  soldat;  quelques  années  après,  il  recevait  de  l'empereur  Maximitien  la 
couronne  poétique,  et  il  était  honoré  de  la  confiance  de  l'électeur  de  Mayence. 
Enfin  Charles-Quint  et  François  Ier  le  recherchèrent.  Hutten  était  un  esprit  non 
moins  séduisant  que  redoutable.  Homme  d'action  et  de  pensée,  homme  d'épée  et 
de  style,  fougueux,  irascible,  faisant  des  vers  que  son  siècle  trouvait  beaux,  par- 
lant des  affaires  religieuses  et  politiques  dans  une  prose  qui  aujourd'hui  encore, 
en  maint  endroit,  est  restée  éloquente,  Ulric  de  Hutten  exerçait  une  puissance 
morale  d'autant  plus  vive,  qu'elle  élait  nouvelle,  et  que  d'ailleurs  il  ne  la  garda 
pas  longtemps.  A  trente-cinq  ans,  il  terminait  une  vie  qu'avaient  épuisée  les  pas- 
sions; nous  n'avons  pas  affaire  à  un  saint.  Tel  est  l'homme  qui  prit  en  main  la 
cause  de  Reuchlin  et  de  sa  science  :  notre  chevalier  batailleur  résolut  de  faire  une 
campagne  contre  les  moines.  Pour  cette  entreprise,  il  s'adjoignit  un  de  ses  com- 
pagnons d'enfance,  Crotus  Rubianus,  et  peut-être  encore  quelques  autres  amis.  Il 
leur  communiqua  son  plan,  les  échauffa  de  sa  verve,  et  c'est  ainsi  que  furent 
écrites  les  Epistolœ  obscurorum  virorum,  dont  la  plupart,  et  les  plus  ironiques, 
sont  sorties  de  la  plume  de  Hutten.  Les  adversaires  de  Reuchlin  étaient  assaillis  à 
leur  tour,  et  ne  savaient  d'où  partaient  les  coups.  Hutten  et  ses  amis  formaient 
une  sorte  de  tribunal  secret  littéraire  qui  était  la  terreur  de  la  gent  monacale. 
Les  savants  et  les  lettrés  de  l'Allemagne,  de  la  France  et  de  l'Italie,  lisaient  avec 
surprise  et  ravissement  ces  lettres  remplies  d'une  animation  toute  comique,  et 
aujourd'hui  nous  saluons  dans  Ulric  de  Hutten  le  pamphlétaire  de  la  reforme  dont 
Luther  fut  le  promoteur,  et  Mélanchlon  le  théologien  par  excellence. 

Durant  le  xvie  siècle,  et  dans  la  première  moitié  du  xvne,  le  latin  fut  la  langue 
générale  de  l'Europe.  La  France,  il  est  vrai,  avait  déjà  produit,  surtout  en  prose, 
de  remarquables  écrivains  :  Montaigne  nous  avait  offert  comme  une  transforma- 
tion gasconne  de  Plutarque  et  de  Sénèque.  Pour  plusieurs  de  nos  soldats  et  de  nos 
diplomates,  la  guerre  et  les  affaires  avaient  été  une  école  de  style;  enfin  nous 

(1)  Depuis  celle  époque,  ces  lettres  ont  souvent  été  réimprimées  en  Allemagne  dans  le 
xvie  siècle.  La  petite  édition  de  Londres  de  1710  esl  préférable  aux  éditions  allemandes. 


DU    PAMPHLET.  721 

avions  eu  des  pamphlétaires  qui,  bien  qu'on  peu  novices,  avaient  excité  la  gaieté 
de  Paris  aux  dépens  des  ligueurs.  Toutefois  la  langue  française  n'était  pas  encore 
un  idiome  européen  :  elie  ne  conquit  un  empire  universel  que  parles  chefs-d'œuvre 
qui  se  multiplièrent  depuis  la  dictature  du  cardinal  de  Richelieu  jusqu'à  la  vieil- 
lesse de  Louis  XIV.  Au  milieu  du  xvne  siècle,  c'était  encore  en  latin  que  les  débats 
religieux  et  politiques  se  vidaient.  Quand  l'héritier  de  Charles  1er  voulut,  après 
la  mort  tragique  de  son  père,  accroître  encore  et  propager  l'indignation  excitée 
par  cette  catastrophe,  il  s'adressa  au  plus  célèbre  érudit  du  temps,  à  Sauinaise, 
que  toutes  les  universités  de  l'Europe  avaient  disputé  à  la  France,  et  qui  avait 
accepté  à  Leyde  la  succession  de  Scaliger.  Saumaise  se  trouva  comme  accablé  de 
l'honneur  que  lui  attirait  sa  réputation.  Ni  ses  travaux  sur  l'anthologie  grecque, 
ni  ses  commentaires  sur  les  écrivains  de  l'histoire  auguste,  ni  ses  excursions  dans 
la  philologie  orientale,  ne  l'avaient  préparé  à  un  des  plus  graves  débats  que  pou- 
vait élever  la  controverse  politique.  Toutefois  il  ne  recula  pas  devant  une  tâche  si 
nouvelle  pour  lui,  et.  dans  la  même  année  où  Charles  Ier  avait  été  frappé,  il  fit 
paraître  un  livre  intitulé  :  Defensio  regia  pro  Carolo  I  ad  serenissimum  Magnœ- 
Britanniœ  regem  Carolum  II  fdium  natu  majorent,  hœredem  et  successorem  legi- 
timum.  Nous  disons  un  livre,  car  Saumaise,  dans  un  énorme  factum,  a  entassé  tout 
ce  qu'il  savait,  tout  ce  qu'avaient  pu  lui  fournir  les  Écritures,  les  Grecs,  les  Ro- 
mains et  les  Pères  de  l'Eglise.  C'est  l'érudit  qui  parle,  et  non  pas  l'homme.  Pour 
exprimer  son  indignation  au  sujet  du  régicide  commis  le  50  janvier  1649,  il  ne 
trouve  que  des  citations,  vox  faucibus  hœsit;  Londres,  après  la  mort  du  roi,  avec 
son  oligarchie  révolutionnaire,  lui  rappelle  Athènes  avec  ses  trente  tyrans.  Puis  il 
procède  comme  dans  une  dissertation;  il  commence  par  établir  l'atrocité  du  fait 
en  lui-même;  il  arrive  aux  questions  de  droit,  et  il  nie  compendieusement  que 
des  sujets  puissent  jamais  juger  et  condamner  leur  souverain.  Il  s'attache  ensuite 
à  démontrer  que  le  roi  d'Angleterre  avait  sur  ses  sujets  les  mêmes  droits  que  tous 
les  autres  monarques.  Enûn,  après  avoir  établi  que  Charles  Ier  ne  pouvait  être  jugé 
par  aucun  tribunal,  il  cherche  dans  sa  vie  et  dans  son  règne  les  preuves  non  plus 
de  son  inviolabilité,  mais  de  son  innocence.  Saumaise  avait  proclamé  au  début 
qu'il  plaidait  celle  cause  devant  l'univers  entier,  et  il  termine  en  disant  qu'il  l'a 
prise  en  main,  non-seulement  parce  qu'il  y  a  été  invité,  non  tantum  quia  rogatus, 
mais  parce  qu'il  n'en  connaît  pas  de  plus  juste;  il  a  obéi  à  sa  conscience,  à  la 
vérité.  L'ouvrage  n'était  pas  bon,  mais  le  sujet  était  si  grand,  et  l'auteur  si  célè- 
bre, que  tout  ce  qui  lisait  du  latin  en  Europe  prit  connaissance  de  l'indigeste  pro- 
duction de  Saumaise.  Par  les  mains  d'un  érudit  se  trouvait  érigé  le  tribunal  de 
l'opinion  que  Pascal,  quelques  années  plus  tard,  devait  appeler  la  reine  du  inonde. 
Citée  à  ce  tribunal,  l'Angleterre  républicaine  ne  voulut  pas  faire  défaut. 

Cette  fois  c'était  la  passion  la  plus  vraie  qui  parlait.  Il  était  impossible  de  ne 
pas  sentir,  dès  les  premières  pages  de  la  défense  de  l'Anglais  Jean  Milton  M),  la 
sincérité  du  fanatisme  qui  enflammait  l'écrivain.  Avec  quel  dédain  il  entame  la  ré- 
futation de  Saumaise,  dont  il  raille  la  stérile  prolixité  !  Milton  déclare  qu'il  n'a 
en  face  de  lui  ni  un  orateur,  ni  un  historien,  pas  même  un  avocat,  mais  une  sorte 
de  bateleur,  de  saltimbanque  qui  a  recours  aux  plus  misérables  artifices  pour 
attirer  l'attention.  Voilà  sur  quel  ton  se  trouve  sur-le-champ  montée  une  polémi- 

(1)  Joannis  Miltoni  Angli  pro  populo  Anijlicano  Defensio  contra  Claudii  anonymi, 
alias Salmatiij  Defetuionem Regiam.  Lon.iini.  16.51. 


722  DU    PAMPHLET. 

que  dans  laquelle  le  secrétaire  du  conseil  d'état  de  Cromwell  poursuit  Saumaise 
de  proposition  en  proposition,  d'exemple  en  exemple,  avec  une  véhémence  qui  dut 
épouvanter  le  professeur  de  Leyde.  Il  s'élève  contre  l'erreur  fondamentale  de 
Saumaise,  qui  avait  confondu  les  droits  d'un  père  avec  ceux  d'un  roi.  <c  Un  père 
met  au  jour  ses  enfants,  dit  Milton,  mais  ce  sont  les  citoyens  qui  créent  le  roi.  La 
nature  donne  un  père  à  l'iromme,  un  peuple  se  donne  un  roi  à  lui-même.  »  Les 
conséquences  d'une  telle  différence  se  déroulent  sous  la  plume  de  Milton,  qui  ar- 
rive à  conclure  que,  s'il  est  interdit  à  des  enfants  de  punir  la  tyrannie  d'un  père, 
il  est  permis  à  un  peuple  de  châtier  celle  d'un  roi.  Saumaise  avait  imprimé  que 
Charles  1er  avait  moins  péché  sur  le  trône  que  le  roi  David.  Ce  rapprochement 
jette  Milton  dans  une  indignation  violente,  et  lui  inspire  des  déclamations  plus 
cyniques  à  coup  sûr  que  les  galanteries  du  roi  Charles.  La  réponse  de  Milton  est 
plus  courte  de  la  moitié  que  l'ouvrage  de  Saumaise,  et  el'e  se  lit  avec  une  bien 
autre  facilité.  Il  y  a  au  fond  du  latin  de  Milton  une  vie,  un  mouvement  qui  porte 
le  lecteur  ;  si  l'esprit  n'est  pas  persuadé,  il  est  captivé  du  moins  par  cet  orgueilleux 
et  austère  patriotisme  qui  faisait  dire  à  Milton  en  terminant:  i  Les  Anglais  n'ont 
pas  besoin  de  chercher  à  justifier  ce  qu'ils  ont  fait  par  l'exemple  d'autres  peuples  ; 
ils  ont  leurs  propres  lois,  et,  à  leurs  yeux,  dans  aucun  pays  il  n'en  est  de  meil- 
leures. Pour  exemple  à  suivre,  ils  ont  leurs  ancêtres,  hommes  énergiques  et  forts 
qui  ne  cédèrent  jamais  aux  rois  dont  la  volonté  s'égarait  jusqu'au  despotisme. Nos 
ancêtres  ont  mis  à  mort  plusieurs  tyrans.  Les  Anglais  sont  nés  dans  la  liberté,  ils 
se  suffisent  à  eux-mêmes  ;  ils  ont  la  puissance  de  se  donner  les  lois  qu'ils  veulent  : 
il  en  est  une  surtout  qu'ils  observent  par-dessus  toutes  les  autres,  c'est  cette  loi 
décrétée  par  la  nature  elle-même  qui  assigne  à  l'état  social,  non  la  satisfaction 
des  caprices  des  rois,  mais  le  salut  et  la  liberté  des  bons  citoyens.  »  A  un  langage 
aussi  hautain,  aussi  fier,  un  anonyme  répondit  par  un  pamphlet  qui  avait  pour 
titre  :  Cri  du  sang  royal  (I).  Ce  n'était  plus  tant  une  défense  de  la  cause  monar- 
chique qu'une  vengeance  exercée  contre  Milton,  qui  était  représenté  comme  une 
espèce  de  monstre  difforme,  cui  lumen  ademptum;  s'il  était  aveugle,  c'est  que 
Dieu  l'avait  frappé  de  cécité  pour  le  punir  de  ses  crimes.  Milton  reprit  la  plume. 
Dans  sa  réplique  (2),  il  attaque  vivement  un  nommé  Morus  qu'il  soupçonnait  être 
l'auteur  de  l'injurieux  libelle,  puis  il  se  défend  lui-même  :  la  discussion  politique 
vient  ensuite,  et  il  la  termine  par  une  longue  et  chaleureuse  apostrophe  à  Crom- 
well, qui  depuis  quelques  mois  avait  été  proclamé  lord  protecteur  des  trois 
royaumes.  Milton  s'adresse  à  Cromwell  parce  qu'en  lui  reposent  toutes  les  espé- 
rances de  la  patrie,  parce  qu'il  a  entre  ses  mains  le  dépôt  sacré  de  la  liberté  an- 
glaise. «  Cromwell ,  lui  dit-il,  tu  ne  peux  être  libre  sans  nous,  car  la  nature  a 
voulu  que  celui  qui  usurpe  la  liberté  des  autres  perdit  le  premier  la  sienne.  »  Mil- 
ton demande  aussi  au  lord  protecteur  de  respecter  la  liberté  de  l'église,  et  de  ne 
pas  accoupler,  par  un  mélange  adultère,  deux  puissances  essentiellement  diffé- 
rentes, la  puissance  civile  et  la  puissance  spirituelle.  Il  réclame  la  liberté  de  pen- 
ser; par  elle  seule,  la  vérité  peut  fleurir.  Enfin,  interpellant  ses  concitoyens,  il 
les  exhorte  à  se  réformer  eux-mêmes,  à  chasser  du  milieu  d'eux  les  passions,  les 
vices,  les  désordres  qu'ils  ont  entendu  punir  chez  les  partisans  de  la  royaulé.  Il 
adjure  l'Angleterre  d'éviter  le  sort  de  Rome  antique,  et  de  ne  pas  oublier  que  la 

(1)  Régis  sanyuinis  Clumor  ad  Cœlutn,  adversus  parricidas  Anglicanos. 

(2)  Joannië  M'Uoni  De/en* io  secunda  pro  populo  Anylicano:  1654. 


DU     PAMPHLET.  7  2  7) 

liberté,  c'est  la  justice,  c'est  la  vertu.  De  tels  sentiments  l'ont  souvent  oublier,  en 
lisant  les  pamphlets  de  Milton,  qu'ils  contiennent  l'apologie  du  régicide.  Avant  de 
répondre  à  Saumaise,  Milton  s'était  adressé  au  parlement  pour  réclamer  la  l'acuité 
d'imprimer  sans  censure;  il  aimait  la  liberté  comme  citoyen,  comme  chrétien, 
comme  penseur.  Dans  ses  actes,  dans  ses  écrits,  il  porta  l'ardeur  d'un  croyant, 
l'imagination  d'un  poète,  et  cette  dernière  qualité  l'a  fait  immortel.  Qu'importe 
au  monde  aujourd'hui  la  prose  politique  de  Milton?  Le  pamphlétaire  est  oublié; 
le  poète  est  dans  la  mémoire  de  tous.  Il  y  a  dans  la  poésie  une  incorruptible  vertu 
qui  rend  contemporains  de  tous  les  âges  ceux  qu'elle  a  vraiment  inspirés.  Les  sys- 
tèmes et  les  révolutions  se  succèdent,  ies  mœurs  et  les  idées  changent  avec  une 
rapidité  que  rien  n'arrête  :  qui  survit  à  toute  cette  instabilité?  La  beauté,  la  beauté 
dans  la  forme,  dans  l'expression.  Aussi  Byron  n'a-t-il  jamais  songé  à  multiplier  ses 
discours  au  sein  de  la  chambre  des  lords  pour  accroître  sa  gloire. 

C'est  à  l'époque  de  Croinwell  que  le  pamphlet  commença  à  devenir  une  des  habi- 
tudes des  mœurs  anglaises.  Il  était  naturel  que  le  peuple  qui  avait  trouvé  son  origi- 
nalité non  pas  dans  l'invention,  mais  dans  la  pratique  constante  du  gouvernement 
représentatif,  fît  le  premier  un  usage  politique  de  l'imprimerie.  A  la  discussion  par- 
lementaire s'associe  désormais  une  forme  nouvelle  de  débat.  Ce  qui  préoccupe 
le  pays,  ce  qui  le  passionne,  a  sur-le-champ  dans  quelques  pages  une  expression 
courte  et  populaire.  A  côté  de  la  tribune,  le  pamphlet  :  c'est  le  papier  qui  parle  (1). 
Au  xvne  siècle,  le  pamphlet  acquit  en  Angleterre  une  importance  d'autant  plus 
grande,  que  le  journal,  la  gazette,  étaient  dans  l'enfance,  et  qu'on  ne  connaissait 
pas  encore  la  publicité  périodique  des  Revues.  LesécritsdeMillon  furentdonc  comme 
le  point  de  départ  d'un  genre  de  littérature  politique  dont  les  Lettres  de  Junius  (2) 

(1)  Quelle  est  l'élymologie  du  mot  pamphlet,  que  nous  avons  emprunté  à  l'Angleterre  ? 
Nous  avons  consulté  sur  ce  point  un  de  nos  collaborateurs  dont  les  lecteurs  de  la  Revue 
connaissent  la  compétence  en  matière  de  langue  et  de  littérature  anglaise.  Voici  les  indi- 
cations que  nous  devons  à  l'ingénieuse  érudition  de  M.  Philarète  Chasles.  Avant  l'invention 
de  l'imprimerie,  le  mol  était  anglais  et  s'écrivait  pamflete,  dans  ces  deux  phrases  par 
exemple,  l'une  empruntée  à  Chaucer  et  l'autre  à  Gower  :  this  leud  pamflete,  «  ce  vulgaire 
livret  »  {Testament  vf  Love,  by  Chaucer,  liv.  m),  et  :  small  stories  and  pamfletçs,  «  petites 
histoires  et  livrets  »  (Apollyne  of  Tyre,  by  Gower).  Le  premier  imprimeur  anglais,  Caxton, 
écrit  paunflet,  et  prétend  que  l'étymolo^ie  de  ce  mol  est  celle-ci  :  par  un  fil.  Pegge,  l'éty- 
mologïste  du  xvie  siècle,  n'est  pas  de  cet  avis.  Il  trouve  la  racine  de  pamphlet  dans  paulm 
(paume),  creux  de  la  main.  Suivant  quelques-uns,  le  mol  serait  espagnol,  jmpaleta  ;  selon 
d'autres,  il  serait  flamand, pampier;  enfin  il  en  est  qui  le  font  hollandais, pamphier.  On  peut 
choisir.  M.  Philarète  Chasles,  pour  ne  rien  omettre,  n'a  pas  voulu  laisser  dans  l'oubli  la  pré- 
tentieuse absurdité  d'un  des  derniers  étymologisles,  de  Grose,  qui  affirme  que  pamphlet 
dérive  de  Paniphilus.  nom  propre.  Notre  savant  collaborateur  termine  ainsi  la  pelite  con- 
sultation philologique  qu'il  a  eu  l'obligeance  de  nous  donner:  «  Faute  de  mieux,  je  préférerais 
pantin  vljly-leaf.  Flu-leaf veut  dire  feuille  volante,  et,  soit  que  l'on  choisisse  paulm- leaf  ou 
paulm-Jly-leaf,ouaun  sens  et  un  son  raisonnable  -.feuille  rotante,  grande  comme  la  mufti.* 

(2)  On  sait  que  les  Lettres  de  Junius  ont  été  tour  à  tour  attribuées  ;\  lord  Chalham.  à 
L)unning,à  Burke,àHamilton,à  Boyd.et  que  toutes  ces  conjectures  se  sont  trouvées  fausses. 
Fn  1816  parut  un  véritable  traité  où  l'on  cherchait  à  établir  l'identité  de  Junius  avee  sir 
Philip  Francis.  Quelques  années  après,  telle  opinion  a  été  reprise  ei  soutenue  dans  une 
dissertation  signée  de  J.  W.  Lakc,  éditeur  de  la  collection  des  prosateurs  anglais.  Tous  ces 
efforts  n'ont  rien  édifie  de  péremptoire,  et  la  question  est  resiée  obscure,  Celui  qui  a  écrit 
les  Lettres  de  Junius  est  peut  être  le  seul  écrivain  qui  ait  persisté  à  mettre  entre  la  gloire 
et  lui  un  anonyme  impénétrable. 


724  DU    PAMPHLET. 

devaient  être  l'apogée.  Un  autre  chef-d'œuvre  précéda  celui-ci,  les  Provinciales. 
Ces  deux  livres  nous  offrent  ce  que  l'art  de  la  discussion  a  produit  de  plus 
industrieux  et  de  plus  éclatant.  Le  pamphlet  religieux  et  philosophique  de  Pascal 
roule  sur  les  matières  les  plus  générales  et  les  plus  subtiles,  le  pamphlet  poli- 
tique de  Junius  sur  les  affaires  les  plus  positives  :  Pascal  attaque  les  doctrines 
et  les  sophismes  d'une  société  célèbre,  Junius  s'élève  contre  les  actes  et  la  cor- 
ruption de  l'administration  de  son  pays;  avec  le  premier  vous  passez  en  revue 
les  plus  hautes  questions  morales,  avec  le  second  les  principes  fondamentaux 
de  l'ordre  constitutionnel  :  tous  deux  vous  font  goûter  les  meilleures  jouissances 
de  l'esprit,  car  non-seulement  ils  poussent  la  démonstration  jusqu'à  l'évidence, 
mais  ils  charment  le  lecteur,  ils  le  remuent  par  des  contrastes,  par  des  effets 
qu'ils  doivent  tant  à  leur  verve  satirique  qu'à  une  éloquence  d'une  irrésistible 
simplicité. 

Répandre  des  vérités  utiles,  combattre  des  erreurs  dangereuses,  attaquer  des 
hommes  pervers,  tel  est  le  triple  but  du  pamphlet.  Tantôt  le  pamphlétaire  ne  se 
propose  qu'un  de  ces  résultats,  tantôt  il  les  poursuit  tous  les  trois.  Il  a  l'ambition, 
qui  n'est  pas  médiocre,  d'être  lu  de  chacun  et  de  persuader  tout  le  monde,  les 
ignorants  comme  les  habiles,  les  gens  frivoles  comme  les  esprits  attentifs.  Pour  y 
parvenir,  sera-t-il  jamais  assez  clair,  assez  fort,  assez  précis? 

Ces  qualités  n'auront  de  puissance  que  si  on  les  applique  à  propos.  On  ne  crée 
pas  à  sa  fantaisie  le  thème,  l'occasion  d'un  pamphlet  :  on  ne  peut  qu'avoir  le  mé- 
rite, et  il  est  grand,  de  répondre  aux  provocations  que  des  circonstances  graves  et 
décisives  adressent  à  l'écrivain.  Quand  en  1788  l'abbé  Sieyès  établit  en  quelques 
pages  ce  que  devait  être  le  tiers  état,  et  ce  qu'il  avait  été  jusqu'alors,  la  France 
entière  lut  son  pamphlet  et  battit  des  mains. 

Le  pamphlétaire  ressemble  à  ces  héros  d'Homère  que  le  poëte  nous  montre 
sortant  des  rangs  pour  combattre  seuls.  Il  a  l'humeur  querelleuse,  et  il  aime  les 
rencontres,  les  prises  à  partie.  Le  journaliste  appartient  à  une  armée  soit  comme 
soldat  soit  comme  général  :  le  pamphlétaire  s'isole,  il  se  bat  à  son  heure,  à  sa 
guise,  sans  autre  discipline  que  sa  volonté.  Son  talent  protilera  des  inconvénients 
de  son  caractère,  et,  s'il  est  difficile  à  vivre,  il  sera  délicieux  à  lire.  Sous  les  dra- 
peaux de  Napoléon,  il  y  eut  pendant  quelques  années  un  officier  qui  faisait  le  dés- 
espoir de  ses  chefs  par  son  tempérament  indisciplinable,  et  dont  les  camarades 
redoutaient  la  parole  caustique.  Il  arrivait  parfois  à  cet  officier  de  quitter  son 
corps  pour  aller  visiter  les  bibliothèques  de  l'Italie  :  il  préférait  les  manuscrits 
aux  bulletins  de  la  grande  armée.  A  ses  yeux,  l'empire  était  plus  ridicule  que  grand, 
et  il  eût  donné  toutes  les  campagnes  d'Alexandre  et  de  César  pour  un  vers  de 
La  Fontaine.  Or,  comment  l'homme  devant  qui  Napoléon  et  sa  gloire  n'avaient 
pas  trouvé  grâce  eût-il  été  plus  indulgent  pour  les  travers  et  les  fautes  de  la  res- 
tauration ?  Pendant  neuf  ans,  de  1816  à  1825,  la  restauration  fut  poursuivie 
des  impitoyables  railleries  d'un  homme  qui,  par  son  goût  de  l'antiquité  et  sa 
manière  d'écrire,  ressemblait  plutôt  à  un  contemporain  d'Amyot  et  de  Rabe- 
lais qu'à  un  libéral  du  xixe  siècle.  Paul-Louis  Courier  se  mit  à  attaquer  la  cour 
et  l'église,  et  son  ironie  fut  meurtrière.  L'audace  de  ce  nouvel  Ulric  de  Hulten 
épouvantait  jusqu'à  ses  amis;  elle  se  riait  des  entraves  et  des  fictions  constitu- 
tionnelles. Les  opinions  et  les  lieux  communs  du  libéralisme  avaient  une  puis- 
sance nouvelle  sous  la  plume  de  cet  humoriste,  que  rien  ne  pouvait  ni  adoucir, 
ni  intimider,  ni  détourner  de  son  but.  Loin  de  décliner  le  titre  de  pamphlétaire, 


DU    PAMPHLET.  721$ 

il  y  aspirait  ouvertement,  et  n'ignorait  pas  quels  travaux,  quelles  conditions 
étaient  nécessaires  pour  le  mériter. 

M.  de  Cormenin  a  eu  la  même  ambition.  Jusqu'à  quel  point  l'a-t-il  satisfaite? 
C'est  ce  qu'il  est  possible  de  rechercher  aujourd'hui,  sans  craindre  qu'un  jugement 
littéraire  paraisse  entaché  de  partialité  politique.  Les  passions  dont  s'inspirait 
M.  de  Cormenin  en  écrivant  ses  pamphlets  sont  sinon  tout  à  fait  éteintes,  du 
moins  bien  assoupies  :  lui-même  en  a  perdu  l'ardeur.  Nos  impressions  et  nos  sen- 
timents sont  si  mobiles,  que  quelques  années  suffisent  pour  donner  un  air  d'an- 
cienneté aux  choses  qui  paraissaient  les  plus  vives  et  les  plus  fécondes  en  émo- 
tions. Déjà  les  pamphlets  de  M.  de  Cormenin  sont  vieux.  Notre  dessein  n'est  pas 
de  les  déprécier  par  cette  première  remarque,  mais  nous  voulons  examiner  s'il  y 
a  dans  ces  petites  feuilles  des  qualités  assez  fortes  pour  les  défendre  contre  cette 
action  du  temps  si  rapide  et  si  destructive. 

Avant  d'arriver  au  pamphlet,  M.  de  Cormenin  a  été  poète  et  publicisle.  C'est 
lorsqu'il  était  auditeur  au  conseil  d'état  qu'il  eut  son  âge  poétique.  11  a  chanté  la 
naissance  du  roi  de  Rome,  il  a  célébré  la  gloire  du  moderne  César  dont  il  se  flatta 
même  un  moment  d'avoir  attiré  l'attention.  En  effet,  dans  une  pièce  intitulée  : 
Adieux  de  Gallus  à  la  nymphe  de  Blanduse,  il  s'écriait  : 

Mes  chants  flattent  César  !  César  aime  la  gloire! 
Ils  sont  dignes  de  lui. 

Toutefois  l'enthousiasme  lyrique  de  M.  de  Cormenin  n'allait  pas  jusqu'à  l'entraîner 
lui-même  au  milieu  des  combats.  II  paraît  qu'il  avait  obtenu  d'être  exempté  des 
levées  extraordinaires  pour  les  gardes  d'honneur.  Peut  être  dans  le  fracas  des 
armes,  qui  chaque  jour  allait  croissant,  se  prit-il  à  se  repentir  de  son  inaction,  car 
nous  trouvons  les  vers  suivants  dans  la  même  pièce  des  Adieux  de  Gallus  : 

Mais  quoi!  de  nos  guerriers  l'impétueux  courage 

S'arrache  au  doux  repos. 
Tous  les  vrais  citoyens  déploient  clans  nos  villes 

Une  mâle  vertu, 
Étouffant  l'hydre  impur  des  discordes  civiles 

A  leurs  pieds  abattu, 
Et  moi;  lâche  Romain,  sur  un  lit  de  fougère, 

Je  perdrais  mes  beaux  jours 
A  chanter  les  Sylvains 

Et  moi,  lâche  Romain,  est  beau.  C'est  le  relicta  non  bene  parmula  du  nouvel 
Horace.  Au  surplus,  en  1815,  M.  de  Cormenin  servit  un  moment  à  Lille  comme 
garde  national.  Il  serait  puéril  d'insister  davantage  sur  les  excursions  poétiques 
du  jeune  auditeur.  M.  de  Cormenin  a  éprouvé  pour  Napoléon  une  admiration 
vive,  et  il  l'a  exprimée  dans  des  vers  dont  les  meilleurs  sont  très-médiocres.  Tout 
cela  n'a  rien  que  de  naturel  et  d'ordinaire.  Comment  la  jeunesse  du  conseil 
d'état,  qui  avait  le  rare  avantage  d'entendre  Napoléon,  quand  il  n'était  pas  à  la 
tête  des  armées,  présider  et  vivifier  la  discussion  des  plus  importantes  affaires 
de  l'empire,  n'eût-elle  pas  eu  quelque  enthousiasme  pour  l'omnipotence  intellec- 
tuelle d'un  pareil  génie?  Il  y  a  quelques  années,  M.  de  Cormenin  a  raconté  une 
de  ces  séances  impériales  où  le  débat  s'élevait  si  haut.  L'admiration  fort  légitime 


72()  DU    PAMPHLET. 

de  M.  de  Cormenin  n'en  avait  point  fait  un  Pindare  :  il  faut  s'en  féliciter,  le  droit 
administratif  y  eût  trop  perdu.  Il  est  fort  heureux  que  l'auteur  des  (dieux  de 
(îailus  n'ait  eu  qu'un  degré  de  poésie  compatible  avec  les  questions  du  conten- 
tieux. Toutefois  les  odes  de  M.  de  Cormenin  ont  aujourd'hui  un  mérite,  c'est  do 
nous  prouver  qu'à  vingt-trois  ans  il  ne  portait  pas 

Dans  son  cœur 

La  liberté  gravée,  et  les  rois  en  horreur. 

L'âme  d'un  Brutus  n'habitait  pas  dansl'ame  du  jeune  auditeur  au  conseil  d'état. 

Qu'un  homme  de  talent  ne  veuille  pas  rester  enseveli  sous  les  ruines  d'un  gou- 
vernement ou  d'un  parti  vaincu,  faut-il  beaucoup  s'en  étonner?  En  1814,  M.  de 
Cormenin  ne  négligea  rien  pour  être  compris  dans  l'organisation  du  conseil  d'état 
de  la  restauration  ;  en  1815,  Napoléon  revient  pour  quelques  mois,  M.  de  Cormenin 
réussit  à  se  faire  réintégrer  dans  le  conseil  d'état  de  l'empire.  Louis  XVIH  rentre 
à  Paris  après  Waterloo,  M.  de  Cormenin  obtint  encore  sa  réintégration  dans  le 
conseil  d'élat  royal.  11  se  sentait  invinciblement  attiré  vers  un  corps  au  milieu 
duquel  il  devait  conquérir  la  meilleure  part  de  sa  renommée.  Dès  1818,  il  jugeait 
l'institution  où  il  n'occupa  jamais  que  le  rang  de  maître  des  requêtes.  L'ouvrage 
intitulé  :  Du  Conseil  d'Etat  envisagé  comme  conseil  et  comme  juridiction  dans 
notre  monarchie  constitutionnelle  (1),  était  un  remarquable  début.  Dès  les  pre- 
mières pages,  l'auteur  montrait  à  la  fois  de  la  fermeté  et  delà  mesure.  «  Si,  dans 
la  recherche  d'une  meilleure  organisation,  disait-il,  je  suis  conduit  à  proposer 
quelques  changements,  je  désire  et  je  supplie  qu'on  les  discute  avec  sévérité, 
parce  que  je  suis  convaincu  moi-même  qu'il  y  a  souvent  plus  de  périls  à  innover 
qu'à  maintenir;  mais,  d'un  aulre  côté  aussi,  je  ne  pense  pas  qu'il  soit  tout  à  fait 
vrai  de  dire  qu'on  innove,  lorsque  c'est  toute  une  société  qui  se  renouvelle, 
lorsque,  renversée  dans  ses  antiques  fondements,  elle  change  de  place  et  cherche 
une  assiette  plus  ferme  contre  les  coups  du  temps,  de  la  fortune  et  des  hommes.  » 
Les  membres  les  plus  éminents  du  conseil,  M.  Cuvier,  le  chevalier  Allent,  furent 
frappés  de  l'essai  du  jeune  maître  des  requêtes,  et,  s'ils  n'en  approuvèrent  pas 
toutes  les  théories,  ils  y  reconnurent  la  sève  d'un  esprit  vigoureux  qui  avait  déjà 
remué  beaucoup  de  questions,  et  qui  même  ne  craignait  pas  d'anticiper  sur  l'a- 
venir. Dans  une  note  de  sa  brochure,  M.  de  Cormenin  émettait,  le  premier  peut- 
être,  l'idée  qu'une  indemnité  était  due  par  l'état  aux  émigrés,  aux  anciens  proprié- 
taires des  biens  confisqués.  Cependant,  rapporteur  assidu  des  affaires  du  contentieux 
administratif,  il  comprenait  de  plus  en  plus  le  rôle  et  l'importance  d'une  juris- 
prudence souvent  appelée  à  suppléer  la  législation  même.  N'était-il  pas  possible 
de  tirer  des  décisions  rendues  dans  les  innombrables  espèces  soumises  à  la  juri- 
diction administrative,  des  règles,  des  principes  qui  auraient  le  double  avantage 
de  fixer  la  doctrine  sur  certains  points,  et  sur  d'autres  de  préparer  des  lois  néces- 
saires? L'entreprise  était  viste,  ardue,  et  elle  demandait  la  double  puissance  de 
l'analyse  et  de  la  logique.  Ces  deux  qualités,  M.  de  Cormenin  les  possédait;  elles 
constituent  encore  aujourd'hui  ce  qu'il  y  a  de  plus  réel  dans  son  talent.  Ces  qua- 
lités expliquent  le  succès  éclatant  qu'obtinrent  les  Questions  de  droit  administratif 
dès  1822,  époque  où  parut  la  première  édition.  Jamais  livre  de  jurisprudence  n'a 

(1)  1818,  brochure  de  v238  pages. 


DU    PAMPHLET. 


727 


élé  si  populaire,  a  ce  point  que  pendant  un  moment  il  semblait  représenter  seul 
le  droit  administratif.  I!  ne  faut  toutefois  pas  oublier  que  dès  1818  M.  Macarel, 
qui  vivait  alors  dans  une  véritable  intimité  de  pensées  et  d'études  avec  M.  de  Cor- 
menin,  prenait  l'initiative  pour  débrouiller  les  principes  de  la  matière  (1).  Plus 
tard,  M.  Degérando  traçait  un  vaste  programme  et  comme  une  sorte  de  codifica- 
tion de  la  législation  administrative.  Enfin,  dans  ces  derniers  temps,  fit,  Vivien 
s'est  frayé  une  voie  nouvelle  en  interrogeant  les  faits  sociaux  plus  encore  que  les 
lois  écrites.  Dans  !a  double  sphère  de  la  science  et  de  la  pratique  administrative, 
il  y  a  place  pour  tous  les  genres  d'esprits  et  de  vocation. 

La  révolution  de  1850  trouva  M.  de  Cormenin  siégeant  à  la  chambre  des  dé- 
putés, et  elle  lui  inspira  dès  les  premiers  moments  plus  de  surprise  et  de  dépit 
que  d'enthousiasme.  Tout  en  ayant  voté  avec  la  majorité  constitutionnelle  des 
221,  M.  de  Cormenin  n'avait  jamais  pensé  que  la  résistance  du  parlement  et  du 
pays  aboutirait  à  une  victoire  populaire  et  décisive.  Cet  éclatant  triomphe  le  prit 
au  dépourvu  ;  il  en  fut  embarrassé,  presque  blessé.  Trop  de  liens  le  rattachaient  à 
la  restauration  pour  qu'il  la  vît  disparaître  sans  regret.  Que  f  illait-il  augurer  de 
ce  gouvernement  nouveau  qui  s'établissait  au  milieu  d'une  tempête,  et  sur  lequel 
allaient  sans  doute  fondre  bien  des  orages?  L'enivrement  démocratique  était  au 
comble:  fallait  il  s'en  défendre  ou  le  partager?  C'est  au  milieu  de  ces  alterna- 
tives, de  ces  perplexités,  que  M.  de  Cormenin  dut  prendre  un  parti;  pour  choisir 
le  meilleur,  il  avait  toute  la  maturité  nécessaire,  il  avait  alors  quarante-trois 
ans  (2).  On  a  souvent  reproché  à  M.  de  Cormenin  de  cacher  des  opinions  légiti- 
mistes sous  des  apparences  républicaines  :  il  les  a  mal  cachées,  car  tout  le  monde 
les  a  reconnues.  C'est  qu'il  y  a  de  la  sincérité  dans  ce  double  personnage  de  M.  de 
Cormenin,  et  de  plus  il  a  porté  dans  l'un  et  l'autre  rôle  les  mêmes  qualités  et  ies 
mêmes  défauts. 

La  chambre  des  députés  recevait,  le  12  août  1830,  la  démission  de  M.  de  Cor- 
menin, qui  se  déclarait  sans  pouvoir  pour  faire  un  roi,  une  charte,  un  serment. 
M.  de  Cormenin  a  tâché  d'expliquer  pourquoi  il  avait  attendu  le  12  août  pour 
prendre  ce  parti.  «  Attaché  sur  mon  banc,  a-t-il  écrit,  pendant  l'improvisation 
de  la  charte,  je  gardai  l'immobilité  du  silence.  J'étais  absorbé  dans  la  contempla- 
tion de  mon  illégalité.  Je  n'entendais  rien.  Je  n'apercevais  plus  la  chambre.  Je  ne 
voyais  que  le  peuple.  Sa  grande  image  était  devant  moi.  »  Quelques  jours  après, 
le  20  août,  M.  de  Cormenin  donnait  sa  démission  de  maître  des  requêtes,  brisant 
lui-même  le  lien  qui  le  rattachait  au  gouvernement  nouveau.  Dans  les  premiers 
moments  où,  après  le  triomphe,  les  graudes  situations  se  partageaient  entre  les 
vainqueurs,  M.  de  Cormenin  avait  songé  au  poste  de  procureur  général  à  la  cour 
de  cassation  :  M.  Dupin  y  fut  nommé.  La  présidente  du  conseil  d'état  devint  la 
récompense  d'un  publiciste  illustre,  de  Benjamin  Constant.  De  ce  côté  encore  les 
espérances  de  M.  de  Cormenin  étaient  trompées.  Si  des  compensations  lui  furent 
offertes,  il  les  refusa.  Après  avoir  échoué  devant  le  collège  électoral  d'Orléans, 
M.  de  Cormenin  fut  renvoyé  au  Palais-Bourbon  par  les  électeurs  du  dépar'ement 

(1)  Éléments  de  Jurisprudence  administrative,  par  L.  Macarel.  avocat,  1818. 

(2)  Dès  les  premiers  moments  de  la  révolution,  quelques  membres  du  gouvernement 
provisoire  siégeant  à  l'Hôtcl-dc-Ville  (Mirent  l'idée  d'offrir  ;'<  M.  de  Cormenin  les  fonctions 
de  commissaire  au  département  du  commerce  et  des  travaux  publics.  M.  de  Cormenin 
les  refusa. 


728  DU    PAMPHLET. 

de  l'Ain  ,  et  quand,  en  1831,  la  chambre  eut  été  dissoute,  il  reparut  au  parlement 
en  réunissant  les  suffrages  de  quatre  collèges  électoraux.  Cette  quadruple  élection 
enfla  son  courage,  et,  dès  le  mois  d'août  de  la  même  année,  il  commença  de  pu- 
blier des  Lettres  sur  la  Charte  et  la  Pairie;  il  y  demandait  la  convocation  des 
assemblées  primaires  ;  il  y  rappelait  que  dès  1829  il  avait  émis  le  vœu  de  l'aboli- 
tion de  l'hérédité  de  la  pairie.  Seulement  il  oubliait  qu'à  celte  époque  c'était  sur- 
lout  dans  l'intérêt  du  pouvoir  royal  et  pour  ne  pas  énerver  la  prérogative  qu'il 
combattait  cette  hérédité.  Quand  il  eut  pris  à  partie  la  pairie  et  la  charte,  M.  de 
Cormenin  eut  l'idée  d'écrire  sur  la  liste  civile.  Dans  l'hiver  de  1850,  il  avait  été 
l'un  des  membres  d'une  première  commission  de  la  liste  civile  qui  avait  examiné 
tous  les  éléments,  tous  les  détails  de  cette  matière  délicate;  aussi  la  connaissait-il 
à  fond  quand  M.  Casimir  Périer  apporta  un  projet  nouveau  à  la  chambre  de  1851. 
Le  sujet  parut  merveilleux  à  M.  de  Cormenin,  échauffé  d'ailleurs  par  les  éloges  que 
commençaient  à  lui  accorder  les  légitimistes  et  les  républicains.  Aussi  aborda-t-il 
la  question  d'un  ton  triomphant  :  «  J'ai  porté  les  premiers  coups  à  l'hérédité  de 
la  pairie.  Si  je  pouvais  ébrécher  la  liste  civile  !  »  C'en  est  fait  :  le  pamphlétaire  est 
descendu  dans  l'arène,  et  il  voudra  d'un  seul  coup  conquérir  une  popularité  sans 
rivale. 

C'a  toujours  été  une  des  prétentions  de  M.  de  Cormenin  d'être  dans  ses  actes 
et  dans  ses  écrits  le  plus  logique  des  hommes.  Ne  s'est-il  pas  écrié  quelque  part  : 
«  Je  leur  montrerai  ce  que  c'est  qu'un  logicien  !  »  C'est  en  honneur  de  la  logique 
qu'il  envoya  sa  démission  à  la  chambre  des  députés  le  12  août  1850,  disant  qu'il 
n'avait  pas  pouvoir  pour  prêter  un  serment  à  un  nouveau  roi.  Toutefois  ce  ser- 
ment, il  le  prêtait  quelques  mois  plus  tard  en  revenant  siéger  à  la  chambre.  L'in- 
conséquence était  si  flagrante,  qu'il  a  été  obligé  lui-même  de  la  reconnaître.  »  Je 
sais,  a-t-il  écrit,  que  j'aurais  dû  non-seulement  donner  ma  démission,  mais  ne  pas 
reparaître  à  la  chambre;  je  sais  que  j'aurais  dû,  non  pas  seulement  protester, 
mais  m'abstenir  ;  je  sais  que  pour  avoir  été  plus  conséquent  que  tous  les  députés, 
sans  exception,  qui  ont  fait  le  roi  et  la  charte,  je  ne  l'ai  pas  encore  été  assez,  et 
que,  pour  être  parfaitement  logique,  j'aurais  dû  pousser  jusqu'au  bout  la  rigueur 
inexorable  du  principe  (1).  »  Après  avoir  ainsi  manqué  à  la  logique,  M.  de  Cor- 
menin crut  expier  sa  faute  en  poussant  à  leurs  dernières  conséquences  ses  prin- 
cipes démocratiques,  et  c'est  alors  qu'il  imagina  d'attaquer  directement  la  royauté. 
Il  se  prit  à  parler  avec  un  singulier  mépris  non-seulement  du  gouvernement  nou- 
veau, mais  de  la  monarchie  restaurée  en  1814.  «  Louis  XVIII  et  Charles  X  avaient 
un  ordinaire  immense  de  gentilshommes  de  la  chambre  et  de  maîtres  d'hôtel, 
écuyers,  oiïiciers  des  gardes,  aumôniers,  valets  et  courtisans,  grands  et  petits, 
rouges,  bleus,  noirs,  violets,  galonnés,  dorés,  argentés,  titrés,  mitres,  moirés,  por- 
tant manteaux,  hermine,  épanleites,  camails,  rubans,  cordons,  plaques  et  chaînes 
d'or,  etc.,  etc.  (2).  »  Mais  n'est-ce  pas  à  ces  mêmes  princes,  auxquels  M.  de  Cor- 
menin donne  par  dérision  un  pareil  entourage,  qu'il  avait  demandé  des  lettres  de 
noblesse?  Sous  Louis  XVIII,  des  lettres  patentes  conféraient  à  M.  de  Cormenin  le 
titre  de  baron;  en  1826,  Charles  X  le  créait  vicomte.  Cinq  ans  après,  M.  de  Cor- 
menin traçait  un  tableau  burlesque  de  la  cour  de  Charles  X  et  de  Louis  XVIII. 

(1)  Première  lettre  sur  la  Charte  et  sur  la  Pairie. 

(2)  Première  lettre  politique  sur  la  Liste  civile.  Celte  première  lettre  parut  à  la  fin  de 
décembre  1831. 


DU    PAMPHLET  729 

Était-ce  logique?  Néanmoins,  dans  un  des  traits  les  plus  saillants  de  son  carac- 
tère, M.  de  Cormenin  a  été  fidèle  a  lui-même.  Il  a  toujours  aimé  ce  qui  sépare  de 
la  foule,  ce  qui  résonne,  ce  qui  retentit.  Issu  d'une  famille  de  robe,  il  a  voulu 
s'agréger  à  la  noblesse.  Après  1830,  il  a  cherché  à  se  distinguer  entre  tous  comme 
démocrate,  à  échapper  à  l'égalité  républicaine  par  le  fracas  de  sa  réputation. 

Oui,  si  M.  de  Cormenin  a  été  pendant  quelques  années  le  plus  virulent  des 
pamphlétaires,  il  a  été  entraîné  à  prendre  ce  rôle  par  une  logique  fausse  et  une 
vanité  sincère.  Qu'on  ajoute  à  ces  causes  la  vivacité  des  circonstances,  la  séduc- 
tion et  le  despotisme  exercés  par  certains  applaudissements,  et  l'on  s'expliquera 
comment  un  homme  qui  s'était  dévoué  pendant  dix-huit  ans  au  culte  des  institu- 
tions et  des  idées  monarchiques  est  arrivé  d'un  bond  aux  dernières  exagérations 
de  la  démagogie;  confirmation  nouvelle  de  la  vérité  de  cette  parole  du  duc  de  La 
Rochefoucauld  :  En  France,  tout  arrive. 

Mais  enfin  quelle  est  la  valeur  des  écrits  que  dictèrent  à  M.  de  Cormenin  ses 
passions  ou  plutôt  ses  caprices  démocratiques  durant  dix  ans  environ?  Les  pam- 
phlets dont  l'histoire  a  gardé  îe  souvenir  roulent  toujours  sur  des  questions  capi- 
tales dans  les  destinées  d'un  peuple.  Les  lettres  de  M.  de  Cormenin  sur  la  liste 
civile  ont-elles  cet  avantage?  Quand  les  représentants  du  pays  discutent,  au  com- 
mencement d'un  règne,  avec  une  scrupuleuse  exactitude,  les  éléments  de  la  dota- 
tion accordée  à  la  couronne,  ils  remplissent  un  des  devoirs  de  leur  mandat.  Ces 
comptes,  ces  détails,  ont  une  importance  véritable.  Si  l'on  sort  de  cette  juste  me- 
sure pour  prétendre  que  la  liberté,  le  sort  du  pays,  dépendent  de  tel  ou  tel  chiffre, 
on  peut  parvenir  à  dénaturer  le  débat,  à  l'envenimer,  mais  non  pas  à  le  grandir. 
Pour  nous,  qui  ne  sommes  ni  courtisan  ni  tribun,  en  relisant  les  pamphlets  de 
M.  de  Cormenin  sur  la  liste  civile,  sur  les  questions  de  dotation  et  d'apanage,  nous 
avons  admiré  combien  la  véhémence  convulsive  de  l'écrivain  est  peu  en  harmonie 
avec  la  nature  môme  du  sujet.  Malgré  tous  ses  efforts,  l'écrivain  ne  peut  faire  ou- 
blier qu'il  ne  s'agit  après  tout  que  d'un  million  de  plus  ou  de  moins,  ou  d'une 
somme  de  cinq  cent  mille  francs.  Aussi  l'on  se  surprend  a  dire  comme  Sganarelle 
quand  il  connaît  les  motifs  de  la  grande  colère  du  docteur  Pancrace  :  Je  pensais 
que  tout  fût  perdu.  Quoi  qu'il  en  soit,  dans  ces  petits  écrits  M.  de  Cormenin 
montre  une  verve  grossière,  une  énergie  violente  bien  faite  pour  plaire  a  l'exalta- 
tion de  l'esprit  de  parti  ;  il  est  inépuisable  en  invectives,  il  adresse  à  ses  adver- 
saires, avec  plus  d'abondance  que  de  goût,  tous  les  sarcasmes  que  lui  suggère 
l'amertume  de  son  humeur. 


Jussil  quod  splendida  bilis.  (Horace.) 


Il  ne  manque  pas  non  plus  d'habileté  pour  trouver  le  langage  le  plus  agréable  aux 
mauvais  instincts  de  la  nature  humaine,  et  pour  traiter  l'envie  comme  une  vertu 
patriotique. 

Toutefois  on  ne  lit  pas  longtemps  M.  de  Cormenin  sans  éprouver  une  fatigue 
qu'explique  la  monotonie  d'un  style  toujours  égal  dans  sa  raideur  et  sa  violence. 
Pour  changer  à  propos  de  ton,  pour  trouver  ces  contrastes,  ces  points  de  vue  qui 
reposent  le  lecteur  tout  en  lui  découvrant  des  aspects  nouveaux,  M.  de  Cormenin 
n'a  l'esprit  ni  assez  flexible,  ni  assez  étendu.  Dans  ses  pages,  jamais  une  lueur  de 
comique  n'a  brillé.  C'est  à  ce  don  divin  du  comique  qu'on  reconnaît  les  maîtres. 
Au  lieu  de  nous  montrer  Socrate  apostrophant  sans  relâche  les  sophistes  avec  une 


750  DU    PAMPHLET. 

rudesse  intraitable,  Platon  fait  de  quelques  parties  de  ses  dialogues  des  comédies 
charmantes  où  la  délicatesse  de  l'enjouement  et  de  la  plaisanterie  porte  à  la  fausse 
sagesse  des  atteintes  profondes.  Dans  cet  ait,  Pascal  a  su  égaler  Phi  ion,  et  souvent 
Paul-Louis  Courier  est  parvenu  a  se  placer  pas  trop  loin  de  Pascal.  Le  comique  a 
une  puissance  merveilleuse  de  persuasion  ;  il  détend  les  esprits,  puis  s'en  empare, 
et  il  se  trouve  qu'à  l'aide  de  cet  aimable  auxiliaire  la  vérité  y  a  pénétré.  On  cher- 
cherait inutilement  de  pan  ils  effets  dans  la  prose  de  M.  de  Cormenin:  c'est  un  logicien 
qui  s'élève  parfois  à  la  véhémence  de  l'orateur,  comme  dans  sa  lettre  à  Casimir 
Périer.  Même  dans  les  momentsoîi  son  talent  est  le  plus  réel,  il  est  toujours  monotone. 
Comme  pour  répondre  à  ces  reproches  par  la  variété  de  ses  sujets,  M.  de  Cor- 
menin, qu'enhardissait  le  retentissement  de  ses  pamphlets,  se  mit  à  écrire  des 
éludes  sur  les  orateurs  parlementaires.  Le  sentiment  qui  domine  dans  ces  études 
est  la  haine  de  la  tribune.  Avant  la  révolution  de  juillet,  en  4828,  M.  de  Cormenin 
entrait  à  la  chambre  avec  le  désir  fort  légitime  de  s'y  faire  un  nom.  Il  prit  une 
part  active  aux  travaux  parlementaires,  traita  des  questions  importantes  (1). 
Quand  il  prononçait,  quand  il  lisait  à  la  tribune  des  discours  substantiels,  on 
l'écoutait.  Dans  les  matières  de  législation  et  de  jurisprudence  administrative, 
c'était  une  autorité.  Néanmoins,  comme  s'il  avait  perdu  avec  le  souvenir  de  ces 
premiers  succès  toute  envie  d'en  obtenir  de  nouveaux,  depuis  1830  M.  de  Cor- 
menin garda  au  sein  de  la  chambre  un  silence  obstiné,  et  il  n'osa  pas,  au  milieu 
des  vifs  débats  dont  nous  avons  eu  le  spectacle  pendant  les  premières  années  qui 
suivirent  la  révolution,  aventurer  son  éloquence  écrite.  Alors  le  taciturne  député 
résolut  de  citer  à  son  tribunal  tous  ces  orateurs  importuns,  au  verbe  sonore  ;  s'il 
est  muet  à  la  chambre,  il  éclatera  sur  le  papier. 

C'est  ainsi  que  l'auteur  des  Etudes  sur  les  Orateurs  parlementaires,  auxquelles 
il  a  donné  plus  tard  le  titre  ambitieux  de  Livre  des  Orateurs,  a  été  entraîné  à 
confondre  deux  choses  fort  différentes,  la  critique  et  la  satire.  Cette  confusion 
suffit  déjà  pour  indiquer  à  nos  lecteurs  pourquoi  il  ne  nous  est  pas  possible  de 
mettre  M.  de  Cormenin  à  côté  de  Cicéron  et  de  Quintilien,  qui  ne  se  sont  jamais 
avisés  de  substituer  à  la  sévérité  littéraire  l'acrimonie  du  libelliste.  M.  de  Cor- 
menin a  reconnu  lui-même  à  quels  excès  il  s'était  emporté:  il  a  repris  la  plume 
plusieurs  fois  pour  atténuer,  pour  effacer  ses  injustices  les  plus  vives,  et  il  a  rempli 
de  ses  variantes  de  nombreuses  éditions.  Des  démocrates  ont  relevé  ces  change- 
ments ;  ils  les  ont  attribués  au  désir  de  désarmer  des  inimitiés  puissantes,  et  de  se 
ménager  pour  l'avenir  des  suffrages  académiques.  Pourquoi  ne  pas  voir  plutôt 
dans  ces  amendements  le  mouvement  loyal  d'un  honnête  homme  qui  regrette  et 
répare  autant  qu'il  est  en  lui  les  erreurs  où  il  était  tombé? 

En  dépit  de  ces  iéparations  morales,  en  dépit  de  toutes  les  retouches  de  l'écri- 
vain, le  Livre  des  Orateurs  n'a  pu  devenir  un  monument  de  critique  littéraire. 
En  vain  à  ses  premières  ébauches  l'auteur  a  fait  subir  mille  métamorphoses, 
tantôt  ajoutant  une  introduction  didactique,  puis  établissant  des  parallèles, 
d'abord  entre  les  orateurs  et  les  écrivains,  plus  tard  entre  les  diverses  espèces 
d'éloquence;  un  autre  jour  donnant  pour  escorte  aux  orateurs  de  notre  parlement 
Mirabeau,  Danton,  O'Connell  et  même  l'empereur  Napoléon.  De  toutes  ces  addi- 
tions, de  tous  ces  suppléments,  il  n'est  pas  sorti  un  livre,  mais  une  série  de  petits 

(1)  La  constitution  de  la  pairie,  le  conseil  d'état,  les  appels  comme  d'abus,  le  cumul 
des  traitements,  le  jury  en  matière  des  délits  de  la  presse. 


DU    PAMPHLET.  751 

morceaux  sans  cohésion,  sans  unité.  Dans  le  désir  qui  l'anime  de  multiplier  les 
pages,  M.  de  Cormenin  aborde  étourdiment  certains  sujets  qu'il  aurait  dû  éviter 
dès  qu'il  y  apercevait  la  trace  de  devanciers  redoutables.  N'a-t-il  pas  eu  l'impru- 
dence d'entreprendre  l'éloge  du  pamphlet  après  Paul-Louis  Courier?  Comparons. 
Dans  le  dernier  de  ses  écrits,  dans  le  plus  achevé  de  tous,  Paul-Louis  raconte 
qu'à  la  sortie  de  l'audience  où  il  avait  été  condamné  comme  pamphlétaire,  il  reu- 
contra  sur  le  grand  degré  du  palais  un  honnête  libraire,  M.  Arthus  Bertrand,  qui, 
avait  été  un  de  ses  jurés,  et  qui  s'en  allait  diner  après  l'avoir  déclaré  coupable. 
La  conversation  s'engagea  bientôt  entre  Paul-Louis  et  son  juge,  qui  était  bon 
homme  au  fond,  et  lui  assura  ne  l'avoir  condamué  que  parce  que  lui,  Courier, 
avait  publié  un  écrit  d'une  feuille  et  demie,  lequel  écrit  était  un  pamphlet.  Ce- 
pendant, quelques  jours  après,  Courier  recevait  une  lettre  d'un  de  ses  bons  amis, 
sir  John  Bickerstaff,  qui  l'engageait  à  persévérer  et  à  multiplier  ses  pamphlets. 
Après  avoir  transcrit  une  notable  partie  de  la  lettre  de  son  ami  sir  John,  Paul- 
Louis  remarque  combien  les  conseils  qu'il  lui  donne  diffèrent  de  l'avis  de 
M.  Arthus  Bertrand  sur  les  pamphlets  :  «  celui-ci  ne  voit  rien  de  si  abominable, 
l'autre  rien  de  si  beau.  Quelle  différence  !  Et  remarquez  :  le  Français  léger  ne  fait 
cas  que  des  lourds  volumes;  le  gros  Anglais  veut  mettre  tout  en  feuilles  volantes.  » 
Mais  qui  n'a  pas  présent  à  l'esprit  le  petit  chef-d'œuvre  de  Courier  qu'il  a  intitulé 
Pamphlet  des  Pamphlets,  et  dans  lequel,  grâce  tant  à  l'interlocuteur  qu'au  cor- 
respondant qu'il  se  donne,  il  peut,  en  quinze  à  vingt  pages,  passer  d'un  comique 
digne  de  Molière  à  la  plus  mâle  éloquence?  Voilà  le  maître.  M.  de  Cormenin  a 
voulu  renchérir  sur  Courier,  et  il  a  imaginé  d'enrôler  parmi  les  pamphlétaires 
presque  tous  les  grands  écrivains.  Paul-Louis  nous  avait  appris  que  son  ami  sir 
John  lui  avait  écrit  au  courant  de  la  plume  :  «  Faites  des  pamphlets  comme 
Pascal,  Franklin,  Cicéron,  Démosthènes,  comme  saint  Paul  et  saint  Basile...  »  Cela 
est  vif  et  court,  cela  tient  à  la  fois  de  la  vérité  et  du  paradoxe,  et  risquerait  de 
devenir  faux,  si  on  y  insistait  trop.  M.  de  Cormenin  tombe  précisément  dans 
recueil,  et,  ne  trouvant  pas  cette  liste  des  pamphlétaires  illustres  assez  longue,  il 
y  met  Tacite,  Archiloque,  Horace,  Perse,  Juvénal,  Boileau,  Swift,  Gilbert,  Bossuet, 
Bourdaloue,  Massillon,  Fénelon,  Racine  et  Socrate.  Il  y  en  a  d'autres  encore  :  ce 
sont  Lucien,  Théophrasle,  Abeilard,  Molière,  Voltaire,  Beaumarchais  et  La  Bruyère. 
Avec  plus  de  réflexion  et  de  goût,  M.  de  Cormenin  eût  compris  qu'à  force  de  vou- 
loir étendre  et  glorifier  le  pamphlet,  il  en  effaçait  lui-même  l'originalité.  «  Tout 
ce  qui  honore  la  vertu,  s'écrie-t-il,  tout  ce  qui  flétrit  le  crime,  tout  ce  qui  punit 
les  tyrans,  tout  ce  qui  chante  la  gloire,  la  patrie  et  la  liberté,  tout  cela  est  pam- 
phlet. «  C'est  bien  enfler  la  voix  pour  n'arriver  qu'à  être  faux,  froid  et  commun. 
Paul-Louis  Courier  avait  parlé  du  pamphlet  comme  d'une  puissance  nouvelle  et 
bien  autre  que  la  tribune  :  De  l'imprimé,  rien  ne  se  perd,  avait-il  dit,  et  il  avait 
jeté  en  passant  ce  grand  trait  :  De  tout  temps  les  pamphlets  ont  changé  la  face  du 
monde.  M.  de  Cormenin  a  voulu  à  son  tour  célébrer  la  puissance  du  pamphlet  et 
nous  le  montrer  circulant  partout:  «  Le  pamphlet  court,  il  monte  l'escalier  du 
grand  salon;  il  grimpe  sous  les  tuiles  par  l'échelle  de  la  mansarde;  il  entre,  sans 
i>e  heurter,  sous  la  basse  porte  des  chaumières  et  des  huiles  enfumées.  Echoppes, 
ateliers,  tapis  verts,  âtres,  guéridons,  escabeaux,  il  est  partout.  »  Paul-Louis  priait 
Dieu  de  le  délivrer  du  langage  figuré:  Jésus,  mon  Sauveur,  s'éeriait-il,  sauvez- 
nous  de  la  métaphore!  S'il  eût  pu  lire  les  écrits  de  M.  de  Cormenin,  qu'eût-il 
pensé?  Devant  le  pamphlet  montant  l'escalier,  qu'eût-il  dit  ? 


732 


BU     PAMPHLET. 


Le  Livre  des  Orateurs  est  une  longue  galerie  de  portraits  que  M.  de  Cormenin  a 
souvent  repris  en  sous-œuvre  et  changés  de  place.  Dès  l'origine,  M .  Guizot  et  M.  Thiers 
ouvraient  la  collection;  ils  la  ferment  aujourd'hui.  Dans  la  dernière  édition,  nous 
ne  retrouvons  pas  non  plus  M.  de  Lamartine  au  même  endroit.  Ces  portraits  et 
d'autres  ont  été  non-seulement  retouchés,  mais  rallonges.  Ils  datent  de  1836, 
Depuis  cette  époque,  les  hommes  politiques  peints  par  M.  de  Cormenin  ont  consi- 
dérablement accru  leurs  titres  à  la  célébrité,  et  ils  ont  grossi  leur  propre  histoire. 
M.  de  Cormenin  a  désiré  enrichir  son  œuvre  de  tous  ces  développements,  et  d'ail- 
leurs il  lui  est  arrivé  de  ne  plus  voir  les  choses  et  les  physionomies  contempo- 
raines sous  le  même  jour.  Toutefois,  sauf  quelques  traits  qu'il  a  cru  convenable 
et  honnête  d'effacer,  il  n'a  voulu  rien  sacrifier  d'essentiel  de  ce  qu'il  avait  pri- 
mitivement élaboré,  et  aux  pages  écrites  il  s'est  mis  à  ajouter  des  pages  nouvelles. 
Aussi  du  même  personnage  vous  avez  deux  ou  trois  portraits,  ce  qui  produit 
l'effet  le  plus  discordant  et  trouble  l'esprit  plutôt  qu'il  ne  l'éclairé.  Si  notre  con- 
clusion est  sévère,  elle  est  inévitable  :  c'est  que  M.  de  Cormenin  a  souvent  enfreint 
les  conditions  fondamentales  du  genre  que  pendant  quelques  années  il  a  si  assi- 
dûment cultivé.  Le  portrait  historique  et  littéraire  veut  être  tracé  avec  une  fer- 
meté, avec  une  précision  décisive  :  il  ne  souffre  ni  tâtonnement,  ni  rature,  ni  sup- 
plément. L'écrivain  n'y  peut  réussir  qu'avec  une  connaissance  intime  et  complète 
des  hommes  et  des  choses,  qu'armé  de  convictions  définitives.  Voilà  pourquoi  il 
est  si  difficile  de  peindre  des  contemporains  qui  s'agitent  sous  nos  yeux;  ils  chan- 
gent, l'écrivain  aussi,  et  tout  est  à  recommencer. 

Quelle  peine  M.  de  Cormenin  s'est  donnée  pour  atteindre,  dans  le  Livre  des 
Orateurs,  à  un  style  qui  pût  nous  paraître  beau  !  que  de  veilles  !  que  d'efforts!  Ce 
travail  opiniâtre  est  louable,  et,  s'il  n'a  pas  tout  vaincu,  c'est  qu'il  est  des  imper- 
fections, des  aspérités  naturelles,  des  habitudes  invétérées,  dont  ne  saurait  triom- 
pher la  volonté  la  plus  persévérante.  C'est  assez  tard  que  M.  de  Cormenin  s'est 
mis  en  mouvement  pour  courir  après  l'éclat  littéraire  :  dans  cette  laborieuse  re- 
cherche, il  a  porté  les  qualités  que  nous  lui  savons,  sa  verve  de  raisonneur,  ses 
connaissances  profondes  de  jurisconsulte  et  de  publiciste.  Était-ce  assez?  Telle 
manière  d'écrire,  qui,  dans  des  matières  de  politique  et  de  législation,  sera  louée 
comme  ayant  une  sobriété  convenable,  une  austère  simplicité,  appliquée  à  des 
sujets  littéraires,  paraîtra  sèche  et  triste.  M.  de  Cormenin  l'a  compris,  et  il  a 
voulu  se  procurer  tout  ce  qui  lui  manquait.  Pendant  plusieurs  années,  il  a  beau- 
coup lu;  il  n'a  rien  épargné  pour  acquérir  en  littérature  des  connaissances,  un 
vernis  ;  aussi,  nous  le  voyons,  dans  les  diverses  éditions  de  son  livre,  aborder  suc- 
cessivement tous  les  sujets,  toucher  à  tout,  comme  pour  nous  montrer  ses  acquisi- 
tions nouvelles.  Malheureusement  cetestimable  labeur  n'a  pas  pour  résultat  l'har- 
monie, mais  plutôt  je  ne  sais  quelle  bizarrerie  éblouissante,  où  tous  les  tons,  où 
toutes  les  couleurs  éclatent  à  la  fois.  Ni  nuances,  ni  transitions.  Inégal,  aride  et 
diffus,  dur  et  brillant,  le  style  de  M.  de  Cormenin,  dans  le  Livre  des  Orateurs,  est 
l'expression  singulière  d'un  esprit  plus  énergique  que  puissant,  qui  se  tend,  se 
tourmente  et  s'obsède,  pour  ainsi  dire,  lui-même.  Sans  doute,  tant  de  fatigues  ne 
sont  pas  toujours  stériles  :  dans  le  Livre  des  Orateurs,  il  y  a  des  pages  éclatantes, 
des  traits  heureux,  d'habiles  démonstrations;  enfin  il  y  a  ce  fonds  satirique  que 
l'auteur  n'a  pu  ni  voulu  trop  atténuer,  et  qui  lui  a  recruté  bien  des  lecteurs.  Tou- 
tefois, que  M.  de  Cormenin  en  soit  bien  convaincu,  ses  meilleurs  titres  comme 
prosateur  ne  sont  pas  là:  nous  les  trouvons  dans  les  pages  graves  et  pleines  qu'il 


DU    PAMPHLET.  755 

a  publiées  sur  des  choses  qu'il  sait  profondément.  Quand  il  compose  le  Discours 
sur  la  Centralisation,  il  se  place  plus  haut  comme  écrivain  que  lorsqu'il  affiche 
des  prétentions  à  une  littérature  sémillante. 

Dans  ces  dernières  années,  les  fumées  démocratiques  de  M.  de  Cormenin  ont 
commencé  à  se  dissiper,  et  nous  l'avons  vu  peu  à  peu  reprendre  ses  premiers 
sentiments.  En  1844,  il  publia  la  Légomanie,  où  il  s'éleva  contre  l'initiative  par- 
lementaire, où  il  défendit  ia  prérogative  royale,  à  l'occasion  du  projet  de  loi  sur 
le  conseil  d'état,  se  félicitant  d'être  d'accord  sur  ce  point  avec  un  très-haut  et 
très-puissant  personnage,  où  enfin  il  eut  pour  plusieurs  ministres  des  paroles  flat- 
teuses. Ce  langage  était  remarquable  de  la  part  de  l'auteur  des  Lettres  sur  la 
Liste  civile,  qu'il  avait  appelées  ses  Philippiques.  Que  se  passait-il  donc  dans  l'es- 
prit de  M.  de  Cormenin?  L'an  dernier,  il  fit  paraître  Oui  et  Non.  M.  le  cardinal 
de  Bonald  avait,  dans  un  mandement,  attaqué  les  libertés  de  l'église  gallicane 
ainsi  que  le  concordat,  et  le  conseil  d'état  avait  déclaré  qu'il  y  avait  abus  dans  le 
mandement  de  M.  le  cardinal.  Alléguant  qu'il  n'était  ni  jésuite,  ni  janséniste,  ni 
ultramontain,  ni  gallican,  M.  de  Cormenin  prit  parti  pour  le  cardinal  contre  le 
conseil  d'état,  et  il  demandait  pourquoi ,  lorsque  tout  se  dégrade,  se  flétrit  et  se 
meurt,  il  n'y  avait  d'indépendance  que  dans  le  clergé!  Cette  fois  on  se  fâcha  dans 
le  parti  démocratique,  et  ses  journaux  adressèrent  de  sévères  remontrances  à  ce 
nouveau  défenseur  de  l'église.  Loin  de  tenir  compte  de  ces  réprimandes,  M.  de 
Cormenin  s'en  fit  un  prétexte  pour  pousser  les  choses  à  bout,  et  il  publia  une  ré- 
ponse qu'il  intitula  Feu!  Feu!  Ce  fut  une  volte-face  complète,  une  explosion  de 
tout  ce  que  la  passion  put  suggérer  au  pamphlétaire  offensé.  «  Il  faut,  s'écriait-il, 
que  ces  prétendus  démocrates  qui  m'insultent  sachent  que  je  suis  trop  fier  pour 
obéir  à  leurs  caprices,  et  trop  courageux  pour  ne  pas  leur  dire  la  vérité.  »  Un  pa- 
reil ton  fit  crever  la  tempête,  et  une  nuée  de  petits  écrits  vint  tomber  sur  M.  de 
Cormenin.  On  vit  paraître  alors  :  Feu  contre  Feu,  Feu  et  Flamme,  Eau  sur  Feu, 
Feu  Timon, Paix!  Paix!  Boulet  rouge,  etc.  Quelle  mêlée  !  Quel  tapage!  Dans  tous 
ces  pamplets  et  dans  d'autres  encore,  on  criait  à  la  trahison;  on  y  démontrait 
que  M.  de  Cormenin  n'avait  jamais  été  un  vrai  démocrate  :  c'était  s'en  apercevoir 
un  peu  tard. 

M.  de  Cormenin  devait  renoncer  aux  opinions  qui  l'avaient  séduit  en  1850.  Il 
avait  vécu  trop  longtemps  dans  les  idées  d'ordre  et  de  gouvernement,  dans  l'étude 
et  dans  l'application  des  lois,  dans  le  respect  des  institutions  monarchiques,  pour 
ne  pas  quitter  un  jour  le  parti  radical,  auquel  il  n'avait  prêté  son  talent  et  sa 
plume  que  dans  l'espoir  et  en  échange  d'une  popularité  bruyante;  mais  pourquoi 
ce  retour  naturel  à  ses  premières  doctrines  coïncide-t-il  avec  des  exagérations 
d'une  autre  sorte?  M.  de  Cormenin  revient  aux  principes  conservateurs  de  l'ordre 
social,  et  en  même  temps  il  se  déclare  l'adversaire  du  pouvoir  civil  ;  il  n'a  pour  la 
société  tout  entière,  pour  la  bourgeoisie  comme  pour  la  jeunesse,  que  des  paroles 
d'injure  et  d'anathème;  il  écrit  que  la  jeunesse  polke,  et  que  la  bourgeoisie  ri- 
paille. Est-ce  avec  un  pareil  style  que  M.  de  Cormenin  se  flatte  d'entrer  à  l'Académie 
française?  Comment  perdre  à  ce  point  toute  mesure  dans  le  langage,  toute  équité 
pour  le  fond  des  choses?  M.  de  Cormenin  a  souvent  répété  qu'il  avait  un  esprit 
indépendant  :  c'est  vrai;  mais  cet  esprit  indépendant  est  mobile,  irritable,  ouvert 
à  toutes  les  impressions,  amoureux  des  applaudissements.  Le  petit  écrit  Oui  et  No?i 
avait  reçu  des  écrivains  du  clergé  de  vifs  éloges;  il  y  eut  même  un  prélat  qui  ap- 
pela M.  de  Cormenin  un  homme  providentiel  et  suscite  d'en  haut.  Louanges  funestes, 

TOME  I.  |JO 


734  DU    PAMPHLET. 

breuvage  enivrant!  Désormais  M.  de  Cormenin  n'écrira  plus  que  pour  être  exalté 
par  le  clergé,  comme  il  le  fut  pendant  un  temps  par  le  parti  radical  ;  il  a  changé 
de  public,  nous  pourrions  dire  de  maître,  et  cette  indépendance  dont  il  se  prétend 
si  jaloux,  il  l'a  encore  une  fois  aliénée. 

Puissions-nous  nous  tromper!  M.  de  Cormenin  est  arrivé  à  une  époque  dans  sa 
vie  et  dans  sa  renommée  où  il  doit  vouloir  n'appartenir  qu'à  lui-même,  et  n'être 
l'instrument  d'aucune  faction,  d'aucune  coterie.  Pour  être  nouvelles,  les  convic- 
tions religieuses  de  M.  de  Cormenin  n'en  sont  pas  moins  sincères,  nous  le  croyons. 
Nous  ne  dirons  pas  qu'il  se  fait  le  flatteur  du  clergé,  après  avoir  été  Celui  du 
peuple,  parce  que,  dans  ses  Entretiens  de  village ,  il  nous  montre  l'église  comme 
le  centre  naturel  de  toutes  les  affections  morales  de  la  communauté  villageoise. 
C'est  au  village  que  la  religion  est  surtout  sainte  et  belle;  c'est  au  village  qu'un 
curé  aussi  pauvre  que  ses  rustiques  paroissiens,  une  église  souvent  vieille  et  déla- 
brée, un  autel  qui  n'a  d'autre  parure  que  les  fleurs  des  champs,  donnent  à  la  re- 
ligion une  incomparable  majesté.  C'est  là  que  la  religion,  toujours  bonne  et  salu- 
taire, mérite  l'amour  et  le  respect  de  tous,  des  savants  non  moins  que  des  simples 
d'esprit.  Nous  avons  d'autres  sentiments  pour  ceux  qui,  au  nom  du  christianisme, 
excommunient  leur  pays,  maudissent  la  science,  la  civilisation,  et  calomnient  leur 
siècle  pour  l'effrayer  de  lui-même,  pour  en  saisir  l'empire. 

Dans  ses  Entretiens  de  village,  M.  de  Cormenin  semble  dire  adieu  au  pamphlet. 
En  185i,  plusieurs  de  ces  entretiens  villageois  avaient  paru  sous  le  titre  de  Dia- 
loyucs  de  maître  Pierre.  M.  de  Cormenin  annonce  qu'il  les  a  refondus;  la  vérité 
est  qu'il  a  supprimé  complètement  six  dialogues  qu'il  avait  consacrés,  en  1834, 
au  développement  de  ses  principes  démocratiques,  et  qu'il  avait  appelés  dialogues 
politiques  pour  les  distinguer  de  ceux  qui  suivaient  sous  le  titre  de  dialogues  uti- 
litaires. Dans  cette  première  partie,  l'auteur  traitait  de  la  souveraineté  du  peuple 
et  demandait  un  congrès  national  qui  devait  établir  le  gouvernement  du  pays  par 
le  pays;  puis  venaient  des  tableaux  populaires,  une  scène  avant  les  élections,  une 
autre  après  la  nomination  du  député;  enfln  maître  Pierre  allait  au  Palais-Bourbon 
pour  y  apercevoir  le  représentant  de  son  endroit,  M.  Nicolas,  auquel  les  ministres 
souriaient  et  tendaient  la  main.  Aujourd'hui  M.  de  Cormenin  a  fait  disparaître 
tout  cela,  et  son  nouvel  ouvrage,  où  se  trouvent  refondus  les  dix  dialogues  utili- 
taires de  la  première  édition,  nous  offre  quarante  et  un  entretiens  roulant  sur  des 
sujets  qui  se  rapportent  tous  à  la  condition  physique  et  morale  du  peuple  des 
campagnes.  C'est  un  livre  pratique  s'adressant  à  la  raison  de  tous,  écrit  d'un  style 
simple,  ciair  et  parfois  excelîen  t.  Quelle  différence  avec  la  manière  tourmentée  de  Oui 
et  iSon,  de  Feu!  Feu!  et  même  de  la  Lègomanie!  Il  est  sensible  combien  les  der- 
niers pamphlets  de  M.  de  Cormenin  sont  inférieurs  aux  premiers;  ils  offensent  sou- 
vent le  goût  et  la  langue  par  un  style  prétentieux  et  contourné,  par  des  associa- 
tions, par  des  créations  de  mots  qui  doivent  aujourd'hui  causer  de  cuisants  regrets 
à  l'auteur,  maintenant  qu'il  est  d'un  sens  plus  rassis. 

Le  succès  légitime  des  Entretiens  de  village  récompense  M.  de  Cormenin  de  son 
retour  à  ces  sujets  graves  et  pratiques ,  à  ces  matières  de  législation  et  d'utilité 
sociale  pour  lesquels  il  est  fait.  Comme  publicisle,  M.  de  Cormenin  a  été  et  sera 
toujours  un  écrivain  éminent  :  c'est  comme  publicisle  et  non  comme  pamphlétaire 
qu'il  a  des  titres  à  une  réputation  sérieuse  et  méritée.  Pour  lui,  Je  pamphlet  n'a 
été  qu'une  fantaisie,  un  épisode;  au  fond,  il  n'a  jamais  eu  les  passions  profondes 
et  tenaces  d'uu  vrai  pampkléUirt  démocrate;  il  jouait  plutôt  un  rôle   qu'il  ne 


DU    PAMPHLET.  73a 

donnait  l'essor  à  des  convictions  intimes  et  lentement  formées  :  aussi  nous  l'avons 
vu  emprunter  un  nom  pour  mieux  représenter  le  personnage  qu'il  avait  adopté. 
M.  de  Cormenin  s'est  mis  derrière  Timon;  on  eût  dit  qu'il  ne  voulait  monter  sur 
la  scène  qu'avec  un  masque  sur  la  figure,  comme  les  acteurs  antiques.  Que  M.  de 
Cormenin  redevienne  lui-même;  qu'après  avoir  beaucoup  écrit,  trop  peut-être  (1), 
il  ne  dissémine  plus  ses  forces,  mais  que,  les  disciplinant  avec  sévérité  ,  il  ne 
nous  donne  plus  que  des  témoignages  incontestables  d'un  talent  épuré.  De  cette 
façon  ,  ses  pamphlets ,  dont  aujourd'hui  le  bruit  expire  ,  se  trouveront  encadrés 
entre  les  travaux  de  sa  virilité  et  ceux  d'une  verte  et  féconde  vieillesse. 

Pendant  que  M.  de  Cormenin  renonce  à  la  popularité  démocratique,  M.  Michelet 
la  brigue  ouvertement,  et  c'est  par  des  pamphlets  religieux  et  philosophiques  qu'il 
espère  la  conquérir.  Ce  n'est  pas  aux  questions  proprement  politiques  que  M.  Mi- 
chelet s'attaque;  il  déclare  même  qu'il  ne  voudrait  jamais  entrer  dans  la  vie  pu- 
blique. «  Je  me  suis  jugé,  dit-il  ;  je  n'ai  ni  la  santé,  ni  le  talent,  ni  le  maniement 
des  hommes.  »  En  revanche,  dans  la  région  des  idées,  il  a  une  ambition  illimitée, 
sans  frein  ;  il  s'enthousiasme  avec  une  candide  impétuosité  pour  des  pensées  qu'il 
croit  neuves  et  puissantes.  A  l'âge  où  d'ordinaire  on  se  calme,  il  s'emporte;  c'est 
un  jeune  homme  de  cinquante  ans.  Il  a  soif  du  bruit  comme  uh  débutant  qui  de 
sa  vie  n'aurait  encore  rien  imprimé.  Il  donne  à  ses  publications  les  titres  qu'il  croit 
les  plus  propres  à  attirer  les  chalands,  de  ces  gros  titres  qui  sautent  aux  yeux. 
L'an  dernier  c'était  le  Prêtre,  aujourd'hui  c'est  le  Peuple.  Rien  ne  paraît  à  l'au- 
teur assez  vaste,  assez  retentissant,  tant  il  est  enflammé  de  zèle  pour  la  propaga- 
tion de  ce  qu'il  appelle  la  vérité! 

Ces  passions  si  vives  sont  des  plus  respectables ,  car  l'extrême  bonne  foi  de 
l'écrivain  en  est  tout  ensemble  la  cause  et  la  justiGcalion.  Jusque  dans  ces  der- 
nières années,  M.  Michelet  n'avait  vécu  que  pour  ses  études  et  ses  labeurs  histo- 
riques; des  attaques,  des  calomnies  absurdes,  vinrent  l'émouvoir;  peut-être  eut-il 
dû  les  mépriser,  il  y  répondit.  Celte  diversion  appela  l'attention  de  M.  Michelet 
sur  des  questions  auxquelles  jusqu'alors  il  n'avait  guère  songé;  il  les  aborda  avec 
l'ardeur  d'un  combattant  qui  cherche  des  armes  contre  ses  adversaires,  puis  avec 
la  joie  d'un  homme  qui  croit  découvrir  des  vérités  nouvelles.  C'est  ainsi  que  nous 
l'avons  vu,  dans  son  écrit  du  Prêtre,  nous  donner  une  édition  un  peu  tardive  de 
toutes  les  critiques  qui,  au  xvie  siècle  et  au  xvme  siècle,  furent  dirigées  contre  le 
catholicisme  et  contre  l'église.  Avec  Luther  ces  critiques  étaient  nouvelles,  avec 
Voltaire  elles  furent  accablantes.  Quand  M.  Michelet  est  venu  les  reproduire,  le 
monde,  les  rapports  réciproques  de  la  religion  et  de  la  philosophie,  fout  avait 
changé. 

Aujourd'hui  la  publication  que  M.  Michelet  a  intitulée  le  Peuple  témoigne  d'une 
distraction  plus  forte  du  savant  historien  :  là,  il  ne  ressuscite  plus  ce  qui  fut  écrit 
dans  les  trois  derniers  siècles;  il  répète  ce  qui  vient  d'être  dit  autour  de  lui  par 
des  contemporains  qu'il  connaît,  dont  il  apprécie  le  talent.  Aussi  n'avons-nous 


(i)  En  1836,  la  Société  belge  de  librairie  publia  à  Bruxelles  quatre  volumes  ayant  pour 
titre  :  Libelles  politiques,  par  J\L  de  Cormenin,  membre  de  la  chambre  des  députés  de 
France.  Dans  celte  collection  étaient  rassemblés  non-seulement  les  pamphlets  signés  par 
M.  de  Cormenin,  mais  tous  les  articles  qu'il  avait  éciïls  dans  les  journaux.  Chaque  libelle 
est  précédé  d'un  argument.  Le  soin  avec  lequel  ces  arguments  sont  rédigés  semble  révéler 
une  miin  paternelle. 


736  DU    PAMPHLET. 

pas  à  établir  sur  le  fond  de  son  livre  des  discussions  auxquelles  ici  même  nous 
nous  sommes  dé\l\  livré.  Parce  qu'il  plaît  à  M.  Michelet  d'isoler  la  bourgeoisie  du 
peuple  et  de  la  condamnera  une  sorte  d'impuissance  morale,  imposerons-nous  à 
nos  lecteurs  l'ennui  de  revenir  sur  des  débats  épuisés?  M.  Michelet,  dans  le  Peuple, 
répèle,  avec  quelques  variantes,  ce  que  M.  de  Lamennais  avait  écrit  dans  le  Livre 
du  Peuple.  Nous  signalâmes  alors  les  erreurs  du  prêtre  démocrate,  et  nous  eûmes 
même  à  défendre  nos  critiques  contre  un  écrivain  célèbre  dont  la  brillante  inter- 
vention fut  très-remarquée  dans  ce  recueil.  Toutes  les  questions  que  M.  Michelet 
agite  dans  sa  nouvelle  publication  d'une  manière  confuse  ont  été  mainte  fois,  dans 
ces  quinze  dernières  années,  traitées ,  approfondies.  Pour  apporter  son  tribut, 
M.  Michelet  arrive  bien  tard.  Avant  lui,  M.  Bûchez  et  son  école  avaient  souvent 
imprimé  que  la  France  est  la  fraternité  vivante,  et  que  l'histoire  de  France  est 
dans  le  monde  la  seule  véritable  histoire.  La  France  est  un  devoir,  nous  avait  dit 
M.  Bûchez;  M.  Michelet  écrit  aujourd'hui  que  la  France  est  une  religion  :  l'ana- 
logie est  évidente.  Voici  où  les  différences  commencent.  Si  M.  Bûchez  est  catho- 
lique, M.  Michelet  ne  l'est  plus;  il  ne  veut  maintenant  d'autre  religion  que  le 
culte  de  la  France;  il  ne  reconnaît  aujourd'hui  que  Y  incarnation  de  89,  et  Dieu 
n'a  plus  d'autre  autel  que  l'autel  de  la  patrie.  Voilà  une  révélation  négative  des 
plus  singulières.  M.  Michelet  affirme  que  l'homme  est  surtout  corrompu  par  la 
famille  :  cela  n'est  pas  plus  nouveau  que  vrai  ;  c'est  une  des  propositions  connues 
de  certains  socialistes.  Enfin  il  n'est  guère  d'idée  erronée,  de  paradoxe  du  livre 
de  M.  Michelet  que  nous  ne  puissions  restituer  aux  véritables  propriétaires. 

La  forme  sauve-t-elle  le  fond?  Si  M.  Michelet  n'a  voulu  que  prendre  note  des 
pensées  très-vagues  qui  lui  ont  traversé  l'esprit  à  propos  de  toutes  les  questions 
auxquelles  il  a  touché,  nous  conviendrons  avec  plaisir  qu'il  nous  a  déroulé  une 
succession  parfois  assez  piquante  de  sentiments  et  d'images.  Naïveté,  ironie  mala- 
dive, détails  intimes,  formules  ambitieuses,  lieux  communs  dégénérant  en  men- 
songes à  force  d'exagération ,  tout  cela  forme  un  chaos  devant  lequel  l'esprit 
éprouve  les  impressions  les  plus  contraires.  Au  moment  où  la  raison  est  choquée, 
voici  un  élan  d'âme  qui  vous  remue,  un  trait  d'imagination  qui  vous  charme; 
parfois  aussi  on  croirait  sentir  des  larmes  dans  les  phrases  entrecoupées  et  amères 
qui  éclatent  et  retombent  en  pathétiques  exclamations.  Cependant  M.  Michelet 
proclame  qu'il  écrit  pour  le  peuple.  De  bonne  foi ,  que  pourra  comprendre  et 
conclure  l'homme  du  peuple  en  lisant  péniblement  l'ouvrage  qui  lui  est  destiné? 
Saura-t-il  s'il  doit  aimer  la  civilisation  ou  la  haïr,  quand  il  verra  l'auteur  gémir 
sur  la  disparition  des  sauvages  de  l'Amérique,  sur  le  sort  des  Indiens  Ioways,  de 
ces  races  héroïques  qui,  selon  M.  Michelet,  laissent  une  place  vide  dans  le  globe, 
un  regret  au  genre  humain?  Dans  le  monde  de  l'industrie,  que  faut-il  penser  des 
machines?  L'auteur  les  maudit,  et  cependant  il  reconnaît  dans  une  note  qu'elles 
sont  nécessaires.  Lequel  vaut  mieux,  pour  un  pays,  d'être  pauvre  ou  d'être  riche? 
L'auteur  fait  presque  un  crime  à  l'Angleterre  de  son  opulence,  et  à  ses  yeux  la 
France  a  cet  avantage  moral,  d'être  un  pays  de  pauvreté.  Au  milieu  de  tant  de  pro- 
positions contradictoires,  bizarres,  que  croire,  que  penser?  M.  Michelet,  qui  s'at- 
tache à  nous  prouver  aujourd'hui ,  par  de  longues  histoires  de  famille,  qu'il  est 
peuple  plus  que  personne,  ne  sait  pas  instruire  le  peuple,  il  ignore  comment  il 
faut  lui  parler.  En  dépit  de  ses  prétentions,  il  appartient  toujours  à  la  classe  de 
ces  malheureux  bourgeois  lettrés  pour  lesquels  il  a  tant  de  dédain,  et  il  en  est 
d'autant  plus,  de  cette  bourgeoisie ,  qu'il  y  a  souvent  plus  d'étrangeté  et  de  re- 


DU    PAMPHLET.  737 

cherche  dans  la  distinction  de  son  talent  littéraire.  Il  est  un  homme  qui,  en  1732, 
commença  à  publier  un  almanach  qu'il  destinait  au  peuple;  il  continua  cet  alma- 
nach  pendant  vingt-cinq  ans,  et  il  en  vendait  annuellement  dix  mille  exemplaires. 
Le  même  homme  eut  l'idée  de  réunir  tous  les  proverbes  qui  contiennent,  comme 
on  sait,  la  sagesse  des  nations,  et  il  en  composa  un  discours  qu'il  mit  dans  la 
bouche  d'un  bon  vieillard.  Ce  discours  fut  reproduit  par  tous  les  journaux  de 
l'Amérique;  réimprimé  en  Angleterre  en  forme  d'affiche,  il  eut  deux  traductions 
en  France ,  où  les  curés  en  achetèrent  un  grand  nombre  d'exemplaires  pour  les 
distribuer  à  leurs  paysans.  Celui-là  était  vraiment  du  peuple,  et  il  savait  écrire 
pour  lui. 

La  critique  est  l'épouvantail  de  M.  Michelel.  Dans  maint  endroit  de  son  livre, 
il  cherche  à  prévoir  et  à  réfuter  les  objections  qu'elle  lui  présentera.  Il  la  redoute 
comme  une  ennemie,  et  c'est  bien  à  tort.  La  critique  ne  montre-t-elle  pas  une 
sollicitude  sincère  pour  son  talent  quand  elle  regrette  le  faux  emploi  qu'il  en  fait, 
quand  elle  compte  les  moments  précieux  qu'il  dérobe  à  son  Histoire  de  France? 
<c  J'ajourne  mon  grand  livre,  dit  M.  Michelet,  le  monument  de  ma  vie.  »  Pourquoi? 
Quelle  nécessité  impérieuse  exige  un  pareil  sacrifice?  Ni  les  circonstances  ni  la 
nature  de  son  esprit  ne  provoquent  M.  Michelet  à  se  faire  pamphlétaire.  Nous 
avons  conseillé  à  M.  de  Cormenin  de  redevenir  publiciste,  nous  conjurerons 
M.  Michelet  de  rester  historien.  Il  n'est  pas  sage,  en  avançant  dans  la  vie,  de 
vouloir  accroître  par  des  tentatives  éphémères  une  renommée  à  laquelle  dans 
d'autres  temps  on  a  su  donner  des  fondements  solides.  Les  plus  belles  époques 
de  notre  histoire  attendent  M.  Michelet;  qu'il  y  consacre  toute  la  vigueur,  toute 
la  maturité  de  son  talent,  sans  s'égarer  davantage  dans  des  épisodes  au  moins 
inutiles.  La  critique  n'a  pas  l'espoir  d'être  entendue  sur-le-champ  de  M.  Michelet  : 
trop  de  séductions  en  ce  moment  se  pressent  autour  de  lui;  mais  peut-être  plus 
tard,  dans  ces  heures  de  solitude  et  de  recueillement  où  l'homme  et  l'écrivain  ne 
sont  plus  qu'en  face  d'eux-mêmes,  il  regrettera  d'avoir  vécu  si  longtemps  loin  de 
l'histoire,  sa  chère  étude. 

C'est  vrai  :  le  pamphlet  est  chose  séduisante.  Songer  qu'avec  quelques  pages 
on  peut  acquérir  une  immense  popularité!  Le  procédé  n'est-il  pas  expédilif ,  et  le 
résultat  admirable?  Aussi  que  de  gens  ont  fait  des  pamphlets,  sans  soupçonner  le 
fardeau  qu'ils  se  mettaient  sur  les  épaules  ,  sans  voir  dans  quel  temps  ,  au  milieu 
de  quelle  atmosphère  ils  vivaient!  Avaient-ils  les  dons  nécessaires  pour  réveiller 
l'indifférence  publique?  Quand  vingt  journaux  chaque  matin  ouvrent  leurs  co- 
lonnes à  tous  les  intérêts,  à  toutes  les  passions,  êtes-vous  sûr,  si  vous  élevez  à  côté 
une  tribune,  de  conquérir  un  auditoire?  Qu'avez-vous  à  nous  dire  de  vif,  de  nou- 
veau, de  triomphant?  Ne  savez-vous  pas  que  pour  se  faire  écouter  un  moment  de 
tant  d'hommes  affairés,  distraits,  difficiles,  ce  ne  serait  pas  trop  de  la  verve  d'Aris- 
tophane ou  de  l'éloquence  du  paysan  du  Danube?  Les  écrivains,  quels  qu'ils  soient, 
démocrates  ou  monarchiques,  religieux  ou  philosophes,  qu'ils  aient  une  réputation 
à  commencer  ou  à  compromettre,  ne  doivent  pas  oublier  que,  pour  faire  des  pam- 
phlets durables,  il  faut  des  circonstances  et  des  talents  extraordinaires. 

Lerminier. 


ÉTUDES 


SUR 


LES  ÉCONOMISTES. 


IL 
MALTHUS 


Tant  que  la  philosophie  du  xvme  sièle  demeura  à  l'état  de  théorie,  elle  donna 
le  ton  à  l'Angleterre  comme  au  reste  de  l'Europe  ;  mais,  du  jour  où  la  révolution 
française  devint  menaçante,  les  esprits  se  divisèrent  suivant  la  pente  de  l'intérêt 
personnel  :  une  polémique  aigre  et  turbulente  sema  sur  tout  le  soi  britannique  des 
germes  de  discorde.  Cette  divergence  d'opinions  était  fortement  prononcée,  il  y  a 
environ  cinquante  ans,  au  sein  d'une  honorable  famille  du  comté  de  Surrey.  Le 
chef  de  cette  famille,  homme  de  studieux  loisirs,  avait  laissé  flotter  son  esprit  au 
courant  des  idées  en  vogue;  l'honneur  que  lui  avaient  fait  David  Hume  et  Jean- 
Jacques  Rousseau  en  le  visitant  dans  l'agréable  manoir  qu'il  possédait  à  Rookery, 
près  de  Dorking,  avait  décidé  de  ses  convictions;  ses  sympathies  étaient  irrévoca- 

(1)  Essai  sur  le  principe  de  la  population,  précédé  d'une  introduction  par  M.  Rossi. 
d'une  notice  historique  par  M.  Charles  Comte,  et  avec  des  notes  nouvelles  de  M.  Joseph 
Garnier.  —  Un  volume  grand  in-8n.  chez  Guillaumin,  14,  rue  de  Richelieu. 


ÉTUDES  SUR  LES  ÉCONOMISTES.  759 

blement  acquises  à  tout  projet  de  réforme  présenté  au  nom  de  la  philosophie.  De 
deux  fils  qu'il  avait,  !e  second,  privé  de  sa  part  dans  l'héritage  paternel  pour 
assurer  la  fortune  de  l'aîné,  était  entré  dans  les  ordres,  et  desservait,  en  qualité 
de  vicaire,  une  paroisse  du  voisinage.  Celui-ci  était  disposé  à  défendre  les  vieilles 
institutions  qui  abritaient  son  existence.  Ainsi,  par  un  renversement  d'idées  assez 
remarquable,  le  vieux  père  était  un  novateur  inconsidéré,  le  jeune  homme  un 
conservateur  rigide  et  convaincu.  Il  n'est  pas  nécessaire  d'ajouter  qu'entre  per- 
sonnes dignes  et  réservées  cet  antagonisme  n'avait  aucune  amertume.  C'était 
simplement  un  thème  de  conversations  intéressantes,  un  excitent  pour  les 
esprits. 

Un  recueil  politique,  fondé  pour  la  propagation  des  idées  révolutionnaires, 
fournissait  un  aliment  périodique  à  la  controverse.  Ce  recueil,  intitulé  V Exami- 
nateur ou  plutôt  le  Chercheur  (Inquirer),  avait  pour  écrivain  principal  William 
Godwin,  non  moins  célèbre  à  cette  époque  par  ses  pamphlets  démocratiques  que 
par  le  beau  roman  qui  est  resté  son  titre  légitime  à  la  renommée.  Parmi  les  ar- 
ticles qui  firent  sensation,  on  citait  un  Essai  sur  l'Avarice  et  la  Prodigalité. 
C'était  un  cri  de  révolte  contre  les  institutions  humaines  qui  partout  ont  permis 
à  un  petit  nombre  d'individus  d'enfouir  ou  de  gaspiller  les  biens  qui  eussent  assuré 
l'existence  d'un  très-grand  nombre  de  leurs  semblables  :  le  fougueux  novateur 
dénonçait  les  gouvernements  comme  complices  et  responsables  des  misères  so- 
ciales, et  terminait,  suivant  son  habitude,  par  des  anathèmes  contre  la  propriété. 
Ces  déclamations,  retentissant  au  milieu  du  petit  cercle  de  Rookery,  semblaient 
un  défi  à  l'adresse  du  jeune  vicaire  :  il  entreprit  d'y  répondre.  Les  arguments  que 
lui  fournirent  ses  méditations  et  ses  études  journalières  prirent  peu  à  peu  la  forme 
el  les  développements  d'un  livre.  En  1798,  un  mince  volume  parut  sous  le  titre 
d'Essai  sur  le  principe  de  la  population.  Cette  première  édition,  lancée  timidement 
et  sans  nom  d'auteur,  était  un  essai  véritable.  Un  groupe  d'amis  initiés  aux  confé- 
rences du  presbytère  savaient  seuls  que  le  petit  volume  était  l'œuvre  de  Thomas 
Robert  Mallhus. 

Né  le  14  février  1766,  Malthus  pouvait  avoir  trente  ans  lorsqu'il  prit  la  plume. 
Une  bonne  éducation,  une  jeunesse  laborieuse  et  réfléchie,  l'avaient  suffisamment 
préparé  à  une  lutte  de  ce  genre.  C'était  un  homme  éclairé,  non  pas  un  érudit. 
Quoiqu'il  ait  porté  plus  tard  le  titre  de  professeur  d'histoire  au  collège  de  la  Com- 
pagnie des  Indes  orientales,  la  partie  historique  de  ses  écrits  n'annonce  pas  en 
ce  genre  un  savoir  original.  Il  se  contentait  de  puiser  aux  sources  consacrées. 
Montesquieu,  Hume,  Wallace,  les  économistes  Price,  J.  Slewart  et  Adam  Smith, 
furent,  de  son  aveu,  ses  seuls  auxiliaires  pour  sa  première  édition.  Plus  lard,  il 
interrogea  les  statisticiens,  les  voyageurs.  Il  parcourut  lui-même  plusieurs  con- 
trées de  l'Europe.  Au  surplus,  ce  qui  aurait  pu  lui  manquer  du  côté  de  l'érudition 
était  amplement  compensé  par  la  clairvoyance  et  la  subtilité  de  son  esprit.  Sa 
force  consistait  dans  une  puissance  d'analyse  et  une  rigidité  d'argumentation  vrai- 
ment extraordinaires.  En  possession  d'un  fait  vrai ,  il  le  formulait  en  axiomes  et 
le  poussait  jusqu'aux  extrémités  les  plus  désolantes,  avec  un  calme  telle- 
ment imperturbable,  qu'on  était  tenté  de  le  prendre  pour  de  la  sécheresse  de 
cœur. 

Le  petit  livre  anonyme  lit  assez  de  bruit  pour  que  son  auteur  devint  en  peu  de 
temps  un  homme  célèbre.  La  vie  entière  de  Malthus  se  trouva  dès  lors  engagée  à 
la  défense  du  principe  auquel  la  voix  publique  associa  son  nom.  L'œuvre  primi- 


740 


ETUDES 


tive,  enrichie  sans  relâche  de  faits  et  d'arguments  à  l'appui,  prit  un  développe- 
ment considérable  qui  ne  s'arrêta  qu'à  la  cinquième  édition  anglaise,  celle  de 
4817  (1),  dont  le  texte  a  été  suivi  pour  la  présente  traduction.  Ainsi,  VEssai  sur 
le  principe  de  la  population  représente  un  labeur  de  vingt  années.  Jamais  thèse 
scientifique  n'excita  uue  émotion  plus  générale,  plus  profonde,  plus  durable.  On 
compterait,  en  Angleterre  seulement,  plus  de  vingt  ouvrages  de  longue  haleine 
destinés  à  la  réfuter,  et  une  soixantaine  de  ces  articles  de  revues  anglaises  qui  sont 
encore  des  livres.  D'un  côté,  des  admirateurs  passionnés  élevaient  Malthus  au  rang 
de  ces  hommes  de  génie  qui  ont  révélé  au  monde  une  des  grandes  lois  de  la  na- 
ture; d'un  autre  côté,  des  protestations  haineuses  attachaient  au  nom  de  l'im- 
passible philosophe  une  sinistre  popularité. 

Un  livre  lu  et  discuté  par  toutes  les  classes,  divinisé  et  maudit,  était-il  donc  une 
de  ces  œuvres  d'art  et  de  passion  qui  se  recommandent  par  une  belle  ordonnance 
et  l'ardeur  sympathique  du  style?  Aucunement.  Malthus,  qui  avait  trop  de  candeur 
pour  se  parer  d'une  modestie  menteuse,  confessait  la  vérité  lorsqu'il  disait  dans 
sa  préface  :  <c  C'est  volontairement  que  je  renonce  à  toute  prétention  d'auteur  re- 
lativement à  la  forme  de  la  composition.  »  De  son  propre  aveu,  son  art  consis- 
tait à  revenir  sans  cesse  sur  l'axiome  principal,  à  le  Tépéter  sous  toutes  les  formes 
chaque  fois  que  l'occasion  l'y  invitait.  Son  livre,  entassement  de  matériaux  autour 
d'une  idée  fixe,  est  verbeux,  confus  et  démesurément  long.  La  lecture  suivie  et 
complète  en  deviendrait  fatigante,  les  recherches  même  n'y  seraient  pas  faciles 
sans  les  soins  intelligents  des  nouveaux  éditeurs. 

Le  point  capital  pour  la  fortune  d'un  écrivain  ,  c'est  d'arriver  à  propos. 
Malthus  eut  ce  bonheur.  Au  moment  où  l'aristocratie  anglaise  chancelait  du  coup 
qui  avait  renversé  celle  de  notre  pays,  Malthus  se  présenta  comme  le  théoricien  du 
torysme,  l'économiste  des  privilégiés  (2).  A  la  vague  furie  des  novateurs,  il  opposa 
un  système  exact  dans  ses  généralités,  d'une  trame  habile  et  solide.  On  répétait 
depuis  un  siècle  à  la  multitude  que  le  despotisme  des  aristocraties,  les  abus  des 
gouvernements,  sont  les  seuls  obstacles  à  l'accroissement  illimité  comme  au  bon- 
heur du  genre  humain.  En  réponse  à  ces  accusations,  Malthus  venait  dire  :  — 
L'espèce  humaine  a  tendance  à  multiplier  plus  rapidement  que  la  nourriture  sans 
laquelle  elle  ne  peut  vivre;  elle  est  douée  d'une  vertu  prolifique  illimitée  ,  tandis 
que  la  production  des  substances  nutritives  a  pour  limites  infranchissables  l'éten- 
due et  la  fertilité  du  domaine  de  chaque  nation.  Une  population  placée  dans  des 
circonstances  très-favorables  peut  doubler  en  peu  d'années,  en  vingt-cinq  ans, 
par  exemple,  comme  dans  les  États-Unis  de  l'Amérique  du  Nord;  il  est  même 
arrivé  que  la  période  de  doublement  u'excédât  pas  douze  à  quinze  années  (3). 
Quelle  que  soit,  au  contraire,  l'énergie  humaine,  la  somme  des  denrées  ne  saurait 
être  augmentée  que  peu  à  peu,  et  bientôt  on  atteindrait  le  terme  où  l'espoir  d'une 
augmentation  deviendrait  chimérique.  Ainsi ,  pour  matérialiser  le  principe  au 
moyen  des  chiffres,  tandis  que  la  tendance  de  l'espèce  humaine  est  de  s'accroître 
suivant  une  progression  algébrique,  c'est-à  dire  par  nombres  qui  procèdent  en  se 

(1)  Cette  édition  a  été  publiée  à  Londres  en  3  volumes  in-8°. 

(2)  Par  ses  relations  personnelles,  Malthus  appartenait  au  parti  whig;  mais  son  livre  a 
été  chaleureusement  adopté  par  toutes  les  nuances  du  parti  conservateur. 

(3)  On  assure  que  les  classes  noires  des  Étals-Unis,  infiniment  mieux  traitées  que  les 
esclaves  de  nos  colonies,  ont  fourni  des  exemples  de  ce  doublement  phénoménal. 


SUR    LES    ÉCONOMISTES.  741 

doublant  comme  1  —  2  --  4  —  8  —  16,  etc.,  les  objets  destinés  à  la  nourriture 
de  l'homme  ne  peuvent  jamais  être  accrus  que  dans  l'ordre  arithmétique,  c'est-à- 
dire  suivant  la  progression  simple  des  nombres,  comme  1  —  2  —  3  —  4  —  5,  etc. 
Il  saute  aux  regards  que,  dès  le  troisième  terme  de  la  progression,  le  nombre  des 
hommes  est  déjà  en  disproportion  avec  la  masse  des  aliments.  Or,  comme  on  ne 
peut  vivre  qu'à  la  condition  de  se  nourrir,  il  faut  que  ceux  à  qui  manqueront  les 
aliments  périssent.  La  Providence,  qui  les  condamne  à  la  mort,  n'a  pas  d'autres 
moyens  de  rétablir  l'équilibre  entre  le  nombre  des  bouches  affamées  et  celui  des 
rations  disponibles.  Quand  la  mort  viendra,  elle  frappera  de  préférence  dans  la 
foule  ceux  que  les  privations  auront  déjà  affaiblis. 

Tel  est  le  fameux  principe  de  Malthus.  La  conclusion  politique  qui  en  ressort 
est  évidente  :  l'impitoyable  logicien  ne  chercha  pas  à  l'atténuer.  S'il  est  dans  les 
lois  de  la  nature  que  la  multiplication  des  hommes  soit  toujours  disproportionnée 
avec  celle  des  aliments,  la  misère  du  plus  grand  nombre  est  une  fatalité  contre 
laquelle  il  est  ridicule  de  se  révolter.  Les  efforts  pour  améliorer  les  lois,  la  cri- 
tique des  actes  politiques,  ne  servent  plus  qu'à  irriter  un  mal  sans  remède.  «  La 
cause  principale  et  permanente  de  la  pauvreté  a  peu  ou  point  de  rapport  avec  la 
forme  du  gouvernement.  »  Toute  réforme  qui  aurait  pour  but  une  répartition  plus 
fraternelle  des  biens  sociaux  est  chimérique,  puisque  avec  l'aisance  générale  la  po- 
pulation croîtrait  inévitablement  au  point  de  déterminer  une  pénurie  générale. 
Qu'on  cesse  donc  de  déclamer  contre  l'égoïsme  des  privilégiés  et  l'incurie  des  gou- 
vernements. Les  souffrances  des  pauvres  n'ont  qu'une  cause,  cette  puissance  proli- 
fique qu'ils  ne  savent  pas  contraindre.  Il  n'y  a  qu'un  seul  remède  à  leurs  maux, 
et  ce  remède  dépend  d'eux  :  il  faut  qu'ils  apprennent  à  dominer  leurs  instincts 
sensuels,  qu'ils  mettent  au  monde  un  moins  grand  nombre  d'enfants. 

Une  autre  conséquence  du  même  principe  était  de  nature  à  faire  sensation  en 
Angleterre,  parce  qu'elle  touchait  à  un  abus  généralement  senti.  On  se  rappelle 
ce  passage  de  Malthus  mille  fois  cité  :  «  Un  homme  qui  naît  dans  un  monde  déjà 
occupé,  si  sa  famille  ne  peut  pas  le  nourrir,  ou  si  la  société  ne  peut  utiliser  son 
travail,  n'a  pas  le  moindre  droit  à  réclamer  une  portion  quelconque  de  nourriture, 
et  il  est  réellement  de  trop  sur  la  terre.  Au  grand  banquet  de  la  nature,  il  n'y  a 
pas  de  couvert  mis  pour  lui.  La  nature  lui  commande  de  s'en  aller,  et  elle  ne  tarde 
pas  à  mettre  cet  ordre  à  exécution.  »  Cette  phrase,  qu'on  peut  lire  dans  la  se- 
conde édition  de  1803,  a  été  retranchée  dans  les  éditions  postérieures  :  la  pudeur 
publique  en  a  commandé  le  sacrifice.  On  pouvait  supprimer  les  mots,  mais  non 
le  sentiment  qui  est  l'âme  de  l'ouvrage.  Si  la  peine  de  mort  est  prononcée  contre 
ceux  qui  ont  le  tort  de  n'avoir  ni  argent  ni  travail,  pourquoi  s'épuiser  dans  une 
lutte  contre  la  fatalité?  pourquoi  ruiner  le  pays  pour  mettre  le  couvert  de  ceux 
que  la  nature  n'a  pas  conviés  à  son  festin?  L'inflexible  Malthus  fut  donc  le  pre- 
mier à  protester  contre  la  charité  légale,  c'est-à-dire  l'assistance  accordée  aux 
indigents  comme  un  droit,  et  au  moyen  d'un  impôt  prélevé  sur  les  classes  for- 
tunées. Ce  genre  de  charité,  n'étant,  selon  lui,  qu'un  encouragement  à  la  popula- 
tion, aggrave  le  mal  au  lieu  de  le  guérir.  «  Il  faut,  dit-il  en  développant  sa  pensée 
avec  une  incroyable  dureté  de  paroles,  il  faut  désavouer  publiquement  le  prétendu 
droit  des  pauvres  à  être  entretenus  aux  frais  de  la  société.  A  cet  effet,  je  propo- 
serais une  loi  portant  que  l'assistance  des  paroisses  serait  refusée  aux  enfants  nés 
d'un  mariage  contracté  plus  d'un  an  après  que  cette  loi  aurait  été  promulguée,  et 
à  tous  les  enfants  illégitimes  nés  deux  ans  après  la  même  époque.  »  Il  n'était  pas 


712  ÉTUDES 

difficile  de  propager  une  telle  conviction  dans  un  pays  où  le  paupérisme  est  une 
plaie  mortelle.  Plusieurs  hommes  d'état  se  concertèrent  pour  obtenir  la  révision 
de  l'ancienne  loi  des  pauvres.  L'Essai  sur  la  population  leur  parut  un  excellent 
manifeste  pour  cette  campagne  parlementaire,  et  ils  provoquèrent  cette  réimpres- 
sion de  1817,  qui  fut  le  dernier  mot  de  Malthus.  La  proposition  ne  fut  admise 
qu'en  1834,  après  quinze  ans  de  luttes  contre  d'anciens  et  honorables  préjugés  : 
elle  ne  réalisa  pas  à  la  rigueur  les  idées  du  théoricien,  On  garda  une  juste  limite 
en  conservant  de  la  charité  légale  ce  qui  est  indispensable  au  soulagement  de 
l'infortune,  sans  fournir  un  excitant  à  la  pullulation  des  pauvres.  La  taxe  fut  con- 
sidérablement allégée,  sans  accroissement  apparent  de  la  misère  publique.  La 
pensée  de  Malthus  domina  cette  réforme,  et  la  majorité  du  pays  lui  sut  gré  du 
résultat.  La  même  influenue  ne  se  fit  pas  sentir  en  Angleterre  seulement.  Une  vive 
critique  des  établissements  de  bienfaisance,  et  surtout  des  hospices  d'enfants 
trouvés,  retentit  dans  tous  les  états  européens,  et,  parmi  les  administrateurs,  il  y 
a  tendance  presque  générale  aujourd'hui  à  modifier  les  vieilles  traditions  de  la 
charité  catholique. 

On  conçoit  maintenant  l'autorité  de  Malthus  parmi  ceux  qui  ont  charge  de  gou- 
verner les  peuples,  et  la  répulsion  instinctive  qui!  a  causée  dans  la  foule.  Il  y  eut 
un  moment  où  la  crainte  d'une  population  surabondante  troubla  beaucoup  d'es- 
prits. De  graves  économistes  demandèrent  qu'on  avisât  aux  moyens  de  réduire  le 
nombre  des  mariages,  Des  mesures  en  ce  sens  furent  prises  dans  diverses  parties 
de  l'Allemagne,  comme  s'il  suffisait  de  mettre  obstacle  à  l'union  légitime  des 
pauvres  pour  empêcher  leurs  rapprochements.  Il  y  avait  plus  de  logique  chçz  ce 
digne  conseiller  saxon,  du  nom  de  Weinhold,  qui,  dans  un  gros  livre  publié  à 
Halle  en  1827,  proposa  un  remède  de  nature  à  donner  à  la  société  d'excellents 
chanteurs  plutôt  que  de  bons  citoyens.  Un  autre  système,  qui  peut-être  n'est 
qu'une  réfutation  ironique  de  celui  de  Malthus,  a  fait  du  bruit  en  Angleterre  il  y 
a  six  ans  seulement.  L'auteur,  déguisé  sous  le  nom  de  Marcus,  proposait  Vasphyxie 
sans  douleur,  c'est-à-dire  la  faculté,  accordée  aux  parents  qui  croiraient  avoir  déjà 
assez  d'enfants,  d'étouffer  les  autres  dans  une  boîte  au  moyen  du  gaz  carbonique. 

Plaçons-nous  à  notre  tour  en  presen.ce  de  ce  redoutable  problème  de  la  popu- 
lation, en  nous  gardant,  s'il  est  possible,  du  vertige  auquel  on  s'expose  quandUe 
regard  plonge  au  fond  d'un  abîme.  Essayons  de  démêler,  avec  l'impartialité  scien- 
tifique, ce  qu'il  y  a  de  vrai,  ce  qu'il  y  a  de  suspect  dans  les  principes  du  philo- 
sophe anglais. 

L'originalité  de  Malthus  ne  réside  pas  dans  cet  axiome,  que  la  population  a  pour 
limites  la  quantité  de  nourriture  disponible.  Ce  fait,  que  le  simple  bon  sens  laisse 
entrevoir,  avait  déjà  été  énoncé  par  Quesnay,  Montesquieu,  Franklin,  et  plusieurs 
autres  économistes  moins  connus.  Mirabeau  père  en  avait  même  tiré  une  conséquence 
bien  supérieure  aux  préjugés  de  son  temps,  puisqu'elle  répondait  au  principal 
grief  opposé  par  les  philosophes  aux  ordres  monastiques.  «  Les  célibataires,  disait 
Yami  des  hommes,  accroissent  la  population  d'un  état  loin  de  lui  nuire,  si  à  la 
contrainte  du  célibat  est  jointe  quelque  autre  sorte  d'institution  qui  les  oblige  à 
vivre  de  peu  et  à  ne  point  faire  de  consommations  inutiles.  »  La  thèse  propre  à 
Malthus  consiste  dans  la  prétention  de  démontrer  que  les  hommes  se  multiplient 
toujours  au  delà  de  leurs  ressources,  et  que  l'excédant  inévitable  de  la  population 
devient  la  cause  fatale,  irrémédiable,  des  souffrances  et  de  la  mort  prématurée  du 
plus  grand  nombre. 


SUR    LES    ÉCONOMISTES.  745 

Ce  point  de  vue,  tout  à  fait  nouveau  dans  la  science,  était  en  opposition  for- 
melle avec  les  idées  généralement  admises.  Jusqu'alors  les  hommes  d'état  avaient 
été  d'accord  avec  les  moralistes  pour  favoriser  indéfiniment  l'accroissement  des 
peuples.  En  parcourant  les  dissertations  des  anciens  casuistes  sur  l'œuvre  de  cbair, 
et  notamment  le  lubrique  traité  du  jésuite  Sanchez  de  Matrimonio,  on  décourre 
aisément  que,  dans  l'appréciation  des  cas  de  conscience,  ils  mesurent  la  culpabi- 
lité des  actes  obscènes  suivant  le  préjudice  qui  en  peut  résulter  pour  la  propaga- 
tion de  l'espèce.  Persuadés,  comme  tout  le  monde,  que  les  états  les  plus  populeux 
doivent  être  les  plus  prospères,  les  érudits  attribuaient  la  splendeur  des  cités  an- 
tiques au  nombre  incomparable  des  habitants,  et  ils  apportaient  dans  le  dénom- 
brement des  peuples  anciens  une  exagération  dont  la  critique  moderne  a  fait  jus- 
tice. A  les  en  croire,  l'Egypte,  sous Sésostris, eût  compté  3i  millions  d'habitants; 
la  Grèce,  à  l'époque  florissante,  17  millions;  l'Italie  avec  les  îles,  70  millions;  la 
Gaule  plus  de  40  millions.  L'auteur  des  Lettres  persanes  alla  jusqu'à  dire  que  le 
monde  connu  des  anciens  avait  été  cinquante  fois  plus  peuplé  que  de  son  temps. 
La  comparaison  était  humiliante  pour  les  modernes.  On  se  demandait  avec  inquié- 
tude si  l'Occident  épuisé  n'allait  pas  redevenir  un  désert.  A  l'exemple  de  Louis  XIV, 
qui  exemptait  de  l'impôt  les  chefs  de  famille  nombreuse,  plusieurs  gouvernements 
prirent  des  mesures  pour  ranimer  les  sources  de  la  reproduction.  Il  y  eut  même 
un  moment  d'effervescence  philanthropique  où  il  fut  de  mode  de  contribuer  par 
des  bonnes  œuvres  à  la  multiplication  des  citoyens.  Vers  1754,  à  l'occasion  de  la 
naissance  d'un  prince,  Mme  de  Pompadour  dota  et  maria  dans  ses  terres  toutes  les 
filles  nubiles.  Ce  caprice  était  un  ordre  pour  les  courtisans  :  un  assez  grand 
nombre  de  mariages  furent  ainsi  faits  par  les  seigneurs  et  les  riches  bourgeois,  et 
un  statisticien  calcula  que  la  fantaisie  de  Mme  de  Pompadour  devait,  en  moins 
d'une  génération,  enrichir  le  pays  de  lb  à  16  mille  citoyens.  En  1797,  une  année 
avant  la  publication  de  Malthus,  Pitt  proposa  à  la  chambre  des  communes  d'en- 
courager par  des  gratifications  les  ménages  qui  compteraient  beaucoup  d'enfants. 

«  Ayant  trouvé  l'arc  trop  courbé  d'un  côté,  dit  Malthus,  j'ai  été  porté  à  le  trop 
courber  de  l'autre,  dans  l'espoir  de  le  rendre  droit.  »  Chaque  pays  désirait  voir 
augmenter  le  nombre  de  ses  habitants  :  démontrer  que  les  encouragements  donnés 
à  la  population  sont  presque  toujours  une  imprudence,  c'était  produire  un  fait 
aussi  vrai  qu'il  était  nouveau;  c'était  rendre  aux  sociétés  un  service  incontes- 
table. 

Si  la  loi  sur  laquelle  la  démonstration  repose  est  exacte,  pourquoi  s'est  elle  si 
rarement  réalisée?  Si  la  force  génératrice  des  hommes  est  si  grande,  pourquoi  le 
monde  est-il  si  peu  peuplé?  En  admettant  les  estimations  les  plus  fortes,  on  peut 
à  peine  élever  à  un  milliard  le  nombre  des  hommes  répandus  aujourd'hui  sur  la 
terre.  Or,  avec  cette  faculté  attribuée  à  l'espèce  humaine  de  se  doubler  en  moins 
d'un  quart  de  siècle,  sait-on  combien  il  faudrait  de  temps  pour  qu'un  milliard 
d'êtres  humains  sortissent  d'un  seul  couple?  Trente  générations,  sept  siècles  et 
demi.  En  supposant  qu'il  ne  fût  plus  resté  sur  terre,  à  la  naissance  de  Jésus- 
Çhrisl,  qu'un  seul  homme  et  qu'une  seule  femme,  et  que  leur  descendance  se  fût 
augmentée  dans  la  mesure  dont  les  États-Unis  ont  donne  l'exemple  au  monde,  la 
terre  eût  été  aussi  pourvue  d'habitants  à  i'avénement  de  Charlemagiu'  que  sous  le 
règne  de  Louis-Philippe.  Si,  par  un  caprice  d'imagination,  on  continuait  la  pro- 
gression jusqu'à  nos  jours,  on  arriverait  à  des  nombres  tellement  impossibles,  que 
les  expressions  manqueraient  pour  les  énoncer. 


714  ÉTUDES 

En  réponse  à  cette  objection  fondamentale,  qu'il  était  facile  de  prévoir,  Mal- 
thus  avait  à  expliquer  comment  il  se  fait  que  l'humanité  entière,  dont  les  souve- 
nirs remontent  au  moins  à  six  mille  ans,  soit  moins  nombreuse  que  ne  le  serait 
une  seule  famille  livrée  pendant  huit  siècles  à  son  expansion  naturelle  C'est  que 
des  obstacles  tout-puissants,  que  des  causes  de  destruction,  providentielles  peut- 
être,  compriment  le  développement  normal  de  l'espèce.  Mallhus  distingue  deux 
sortes  d'obstacles  :  les  uns  préventifs,  ce  sont  ceux  qui  préviennent  la  naissance 
des  enfants  ;  les  autres  destructifs,  c'est-à-dire  qui  abrègent  l'existence  des  êtres 
qui  ont  vu  le  jour.  Le  premier  de  ces  empêchements  n'a  pu  avoir  qu'un  effet  très- 
limité,  comparativement  à  l'action  des  obstacles  destructeurs.  La  continence  vo- 
lontaire, la  crainte  de  mettre  au  monde  plus  d'enfants  qu'on  n'en  pourrait  nourrir, 
suppose  une  prévoyance,  une  force  morale,  qui  n'ont  jamais  été  que  des  excep- 
tions dans  l'humanité.  Quant  aux  causes  de  destruction  prématurée,  à  quoi  servi- 
rait d'en  dresser  l'inventaire  ?  Il  suffit  de  signaler  le  vice  et  la  misère  comme  les 
deux  sources  empoisonnées  d'où  sortent  tous  les  fléaux  mortels. 

La  moitié  du  livre  de  Malthus  est  consacrée  à  la  recherche  des  causes  qui  ont 
retardé  la  multiplication  de  l'espèce  humaine  dans  les  diverses  contrées  de  la  terre, 
depuis  les  temps  anciens  jusqu'à  nos  jours.  Cette  compilation,  faite  sans  art  et 
avec  une  médiocre  érudition  historique,  excite  néanmoins  une  vive  curiosité.  Quel 
tableau  on  eût  pu  composer  avec  une  plume  exercée  et  un  cœur  ému  !  De  l'en- 
semble des  faits  recueillis  par  Malthus,  il  ressort  avec  évidence  que  partout  les 
fléaux  meurtriers  ont  eu  pour  cause  véritable  ou  cachée  l'insuffisance  des  aliments. 
Les  grandes  perturbations  qui  ont  pour  résultat  l'anéantissement  d'une  multitude 
d'hommes,  révolutions  sociales,  conquêtes,  épidémies,  habitudes  vicieuses,  régime 
malfaisant,  n'arrivent  jamais  que  lorsque  des  inquiétudes  ou  des  privations  réelles 
au  sein  d'une  société  y  font  sentir  la  nécessité  d'un  changement.  Les  peuples  souf- 
frants s'agitent  alors  comme  les  malades  sur  leur  lit  de  douleur,  jusqu'à  ce  qu'ils 
aient  trouvé  une  situation  supportable.  Plaçons-nous,  avec  Malthus,  à  ce  point  de 
vue,  pour  observer  le  développement  de  l'humanité  :  si  le  spectacle  est  triste,  il 
est  plein  d'instruction. 

Je  conçois  que  la  population  ait  été  très-considérable  dans  certaines  parties  de 
l'ancien  monde,  où  régnait  le  système  des  castes,  telles  que  les  monarchies  primi- 
tives de  l'Asie  centrale,  l'Inde,  l'Egypte.  Le  propre  de  celte  organisation  est  d'as- 
surer la  subsistance  de  toutes  les  classes.  Les  castes  supérieures,  vouées  à  la  guerre 
ou  à  la  direction  intellectuelle,  ont  le  privilège  de  vivre  aux  dépens  des  autres. 
Les  castes  serviles,  condamnées  héréditairement  à  la  culture  des  terres,  ont,  pour 
salaire  de  leur  labeur,  la  certitude  de  trouver  leur  nourriture  sur  la  glèbe  où  elles 
sont  attachées  (1).  Cette  sécurité  générale  devient  une  incitation  irrésistible  à  la 
procréation;  mais  les  terribles  correctifs  signalés  par  Malthus  ne  tardent  pas  à 
agir.  Arrive  une  époque  où  la  multitude  des  habitants  se  trouve  en  disproportion 
avec  les  ressources  alimentaires.  Obligé  de  se  contenter  d'une  moindre  part, 
chacun  des  consommateurs  s'habitue  peu  à  peu  à  une  nourriture  moins  abondante 
et  moins  saine.  L'influence  d'un  régime  malfaisant  se  manifeste  par  un  affaiblisse- 
ment général  de  la  race,  par  une  prédisposition  organique  aux  maladies  funestes. 
Il  suffit  d'une  mauvaise  récolte  pour  déterminer  la  famine,  qui  amène  toujours 

(1). L'individu  trouvait  dans  le  régime  primitif  des  castes  beaucoup  de  garanties  que 
n'offrit  plus  l'esclavage  personnel,  où  l'esclave  dépendait  du  caprice  d'un  seul  maître. 


SUR    LES    ÉCONOMISTES.  745 

''épidémie  à  sa  suite.  En  somme,  sous  le  régime  des  castes,  à  mesure  que  les 
classes  inférieures  deviennent  nombreuses,  elles  s'abâtardissent  pas  d'affreuses 
privations.  Quant  aux  castes  nobles,  elles  doivent  être  ordinairement  pauvres, 
parce  que  le  produit  brut  de  la  terre,  à  peine  suffisant  pour  les  trop  nombreux 
travailleurs  qu'il  faut  nourrir,  ne  laisse  aucun  produit  net  qui  permette  aux  pro- 
priétaires de  capitaliser. 

Il  ressort  des  remarquables  travaux  de  la  critique  contemporaine  que  les  popu- 
lations ont  été  beaucoup  moins  considérables  dans  le  monde  gréco-romain  qu'on  n'a- 
vait été  disposé  à  le  croire  jusqu'à  nos  jours.  La  difficulté  de  maintenir  le  nombre 
des  citoyens  en  rapport  avec  les  ressources  de  la  république  a  été  une  vive  préoc- 
cupation pour  les  législateurs  de  l'antiquité.  La  seule  mesure  qu'ils  eussent  à  con- 
seiller était  horrible.  Non-seulement  ils  permettaient  de  tuer  les  enfants  qu'on  ne 
voulait  pas  élever,  mais  ils  exigeaient  le  meurtre  en  beaucoup  de  cas.  Le  cœur  se 
serre  quand  on  pense  que  cette  coutume  a  été  générale  avant  le  christianisme,  et 
qu'elle  est  encore  tolérée  dans  les  pays  où  le  christianisme  n'est  pas  souverain.  De 
ces  pauvres  petites  créatures  dont  ou  étouifa  le  premier  souffle,  de  celles  qui  péri- 
rent de  froid  et  de  faim,  de  celles  dont  les  premiers  cris,  appelant  une  mère,  n'ont 
attiré  que  la  dent  du  loup  ou  l'ongle  du  vautour,  il  y  en  eut  des  milliards!  Eh 
bien!  tout  porte  à  croire  que  cet  affeux  remède  eut  un  résultat  contraire  à  ce 
qu'on  en  attendait.  Le  principal  empêchement  au  mariage,  c'est  la  crainte  de  se 
créer  un  embarras  en  mettant  au  monde  des  enfants.  La  permission  de  tuer  les 
nouveau-nés,  en  levant  cette  crainte,  encourage  les  rapprochements  des  sexes,  et 
procure  l'existence  à  une  multitude  d'enfants  dont  le  plus  grand  nombre  est  sauvé 
de  la  mort  par  la  tendresse  maternelle.  Pour  découvrir  les  causes  qui  ont  empêché 
un  trop  grand  accroissement  de  la  population  dans  les  sociétés  grecque  et  ro- 
maine, il  faut  se  souvenir  que  la  plupart  des  hommes  étaient  esclaves,  et  que  les 
races  s'éteignent  dans  l'esclavage  au  lieu  de  s'y  multiplier.  Au  sein  des  classes  libres, 
l'habitude  des  mariages  tardifs  a  été  un  grand  obstacle  à  la  reproduction  des  ci- 
toyens. Aristote  conseillait  le  mariage  à  l'âge  de  trente-sept  ans  pour  les  hommes. 
Chez  les  Romains,  on  retardait  l'époque  de  l'union  légitime,  destinée  à  perpétuer 
la  famille,  jusqu'aux  derniers  temps  du  service  militaire,  c'est-à-dire  entre  qua- 
rante et  cinquante  ans.  Les  belles  années  se  passaient  en  débauches  dans  la  société 
des  courtisanes  infécondes.  L'agglomération  des  propriétés  rurales  pour  former  de 
grands  domaines  improductifs,  la  ruine  de  la  petite  culture  par  la  spoliation  des 
cultivateurs  libres,  affamèrent  l'Italie  au  point  de  la  dépeupler.  Les  historiens  ont 
expliqué  par  ce  dernier  abus  la  chute  de  la  république  romaine. 

L'extrême  misère  des  basses  classes  sous  le  régime  féodal  avait  donné  à  croire 
jusqu'ici  que  la  population  était  très-faible  pendant  cette  période.  Un  savant  judi- 
cieux, M.  Dureau  de  La  Malle,  a  établi  au  contraire  que  la  France  devait  contenir 
un  plus  grand  nombre  d'hommes  sous  Philippe  de  Valois  que  de  nos  jours.  Son 
calcul,  basé  sur  les  rôles  des  contributions  de  cette  époque,  me  semble  admissible. 
C'est  que  le  régime  féodal  reproduisait  à  certains  égards  le  phénomène  déjà  signalé 
à  l'occasion  des  castes  égyptiennes.  Les  serfs,  inhabiles  à  posséder,  avaient  de 
droit  la  subsistance  assurée  sur  la  glèbe  où  ils  végétaient,  et  cette  sécurité  suffi- 
sait pour  les  inciter  à  une  procréation  désordonnée.  Il  dut  arriver  souvent  qu'un 
fief,  obligé  de  nourrir  un  plus  grand  nombre  d'ouvriers  que  ne  le  comportaient 
les  nécessités  de  la  culture,  ne  laissât  plus  qu'un  produit  net  insuffisant  pour  le 
seigneur.  Les  embarras,  les  souffrances  causées  par  un  tel  état  de  choses,  hâtèrent, 


746  ÉTUDES 

à  n'en  pas  douter,  la  transformation  du  système  féodal.  Lorsque  avec  l'affranchis- 
sement des  communes  commença  l'époque  de  la  liberté  responsable  d'elle-même 
et  de  la  concurrence  industrielle,  la  population,  plus  riche,  plus  digne,  plus  réel- 
lement forte,  dut  en  effet  se  trouver  moins  nombreuse.  II.  est  certain  que  l'Europe, 
prise  dans  son  ensemble,  était  très-faiblement  peuplée  à  la  fin  du  moyen  âge,  et 
surtout  après  les  grandes  commotions  politiques  et  religieuses  qui  préparèrent  l'âge 
moderne. 

Avec  le  xvme  siècle  commence,  pour  les  nations  occidentales,  une  période  de 
progrès  matériels  qui  se  manifestent  surtout  par  l'accroissement  des  populations  ; 
mais,  avant  de  constater  et  d'expliquer  celle  tendance  nouvelle  de  l'Europe,  il 
faut  jeter  un  regard  sur  les  autres  parties  du  monde  pour  y  compléter  la  vérifica- 
tion des  axiomes  de  Malthus. 

La  plus  grande  et  la  plus  belle  portion  du  globe,  l'Asie,  à  laquelle  les  géogra- 
phes modernes  attribuent  plus  de  600  millions  d'âmes,  est  loin  d'être  peuplée 
proportionnellement  à  son  étendue  et  à  l'immensité  de  ses  ressources.  Trois  con- 
trées seulement  possèdent  une  population  compacte,  l'Inde,  îa  Chine  et  le  Caucase. 
Dans  l'Inde  anglaise,  les  castes  inférieures  sont  condamnées  à  une  abjection  hé- 
réditaire dont  le  résultat  est  de  multiplier  les  naissances  avec  un  aveuglement 
brutal.  L'abstinence  étant  recommandée  dans  ce  pays  comme  la  plus  grande  des 
vertus,  la  limite  des  subsistances  y  a  été  abaissée  jusqu'au  point  où  chacun  n'ab- 
sorbe que  ce  qui  est  rigoureusement  nécessaire  pour  entretenir  le  souffle  de  la  vie. 
C'est  ainsi  qu'une  nation  de  plus  de  120  millions  d'âmes  fléchit  exténuée  sous  le 
joug  de  quelques  milliers  d'Européens. 

La  Chine  et  le  Caucase  justifient  une  remarque  que  je  viens  de  faire  à  l'occasion 
de  l'infanticide  chez  les  anciens.  Ce  crime, quoique  permis  parla  loi  mahomélane, 
n'est  fréquent  en  Asie  que  dans  les  deux  contrées  que  je  viens  de  nommer  :  ce 
sont  précisément  celles  où  l'excès  de  population  devient  un  embarras.  Dans  le 
Caucase,  l'usage  de  tuer  les  enfants  malades,  ou  de  vendre  la  plupart  des  autres 
comme  esclaves,  n'empêche  pas  les  montagnards  d'être  assez  nombreux  pour 
lutter  contre  toutes  les  forces  de  la  Russie  (i).  Ce  droit  de  vie  et  de  mort  sur  leurs 
enfants,  auquel  ils  ne  veulent  pas  renoncer,  est  même  une  des  causes  principales 
de  la  guerre.  En  Chine,  où  l'excès  de  la  population  cause  une  misère  affreuse,  on 
a  repoussé  la  vaccine  précisément  parce  que  la  petite  vérole  dispense  assez  sou- 
vent de  l'infanticide.  Il  ressort  néanmoins  d'une  proclamation  d'un  gouverneur 
de  Canton,  en  date  de  1838,  que  peu  de  Chinois  n'ont  pas  à  se  reprocher  d'avoir 
détruit  quelques-uns  de  leurs  enfants.  Il  blâme  surtout  «  l'usage  de  noyer  les  pe- 
tites filles,  qui  est  commun  aux  riches  comme  aux  pauvres.  »  La  débauche,  affran- 
chie de  tout  frein,  multiplie  les  naissances  à  tel  point  que  le  nombre  des  enfants 
conservés  demeure  assez  considérable  pour  encombrer  les  voies  sociales.  Ces  mêmes 
hommes,  si  cruels  pour  leur  progéniture,  sont  d'une  piété  exemplaire  pour  leurs 
ascendants.  Les  soins  que  les  fils -prodiguent  aux  pères  et  mères  diminuent  consi- 
dérablement la  mortalité  des  vieillards  :  c'est  là  sans  doute  une  cause  de  l'exubé- 
rance de  la  population. 

Quant  aux  autres  contrées  de  l'Asie,  dont  plusieurs  ont  alimenté  jadis  des  na- 

(1)  La  population  du  Caucase  est  évaluée,  par  M.  Hommaire  de  Hell,  à  2  millions  d'âmes 
pour  5.000  lieues  carrées  environ.  C'est  une  proportion  très-considérable,  eu  égard  à 
l'étal  social  des  belliqueux  montagnards  et  à  la  nature  du  sol. 


SUR    LES    ÉCONOMISTES.  747 

tions  florissantes,  leur  état  social  depuis  quelques  siècles  explique  suffisamment 
leur  dévastation.  Chez  les  nomades  de  la  haute  Asie,  !a  nécessité  de  changer  de 
campement  pour  remplacer  les  pâturages  qui  s'épuisent  est  une  cause  permanente 
de  guerre.  Le  brigandage  est  le  seul  métier  que  ces  hommes  jugent  digne  d'eux; 
les  femmes,  sur  qui  retombe  le  poids  des  travaux  utiles,  vivent  dans  une  servitude 
laborieuse  peu  favorable  à  la  fécondité.  L'extinction  graduelle  des  races  otto- 
manes, au  milieu  des  plus  beaux  pays  de  la  terre,  a  deux  causes  bien  évidentes,  le 
despotisme  sous  lequel  elles  vivent  et  la  polygamie  J'incline  à  croire  que  l'or- 
gueilleux espoir  d'obtenir  des  armées  inépuisables  et  de  conquérir  le  monde  eut 
autant  de  part  que  la  sensualité  à  l'institution  de  la  polygamie.  Le  résultat  obtenu 
a  démenti  ce  qu'on  attendait.  Il  est  prouvé  que  les  familles  chrétiennes  de  la  Tur- 
quie ont  plus  d'enfants  que  celles  où  régnent  plusieurs  femmes.  On  dit  même  que, 
sous  l'influence  de  la  polygamie,  les  naissances  féminines  sont  deux  ou  trois  fois 
plus  nombreuses  que  celles  du  sexe  masculin.  Ce  phénomène,  dont  la  physiologie 
peut  donner  raison,  semble  indiquer  que  les  mahométans  altèreut  leur  énergie 
virile  par  la  prodigalité  de  leur  amour.  Un  autre  effet  de  la  polygamie  est  de  neu- 
traliser la  classe  pauvre,  qui  est  naturellement  la  plus  féconde.  La  beauté,  en 
Turquie,  étant  le  seul  titre,  la  seule  dot  qu'on  exige  des  femmes,  les  plus  belles, 
quelle  que  soit  leur  origine,  entrent  dans  le  sérail  des  riches  comme  épouses  ou 
comme  esclaves.  Les  pauvres,  qui  n'ont  pas  le  moyen  d'acheter  les  belies  étran- 
gères, sont  réduits  à  vivre  dans  le  célibat,  ou  à  se  contenter  des  femmes  les  moins 
attrayantes  de  leur  pays. 

Dans  certaines  contrées  peu  favorisées  de  l'Asie,  et  dans  beaucoup  d'îles  de  la 
mer  du  Sud,  la  crainte  des  calamités  qu'amène  un  surcroît  de  population  a  inspiré 
des  coutumes  bizarres  et  dégradantes.  Sur  quelques  côtes  stériles  du  Malabar,  il 
est  d'usage  que  plusieurs  hommes  s'attachent,  sans  mariages  réguliers,  à  une  seule 
femme.  Sous  l'ôpre  climat  du  Thibet,  tous  les  frères,  après  avoir  mis  en  commun 
les  biens  de  la  famille,  s'entendent  pour  n'avoir  qu'une  seule  épouse.  Ce  code  ma- 
trimonial a  limité  la  population  à  deux  millions  d'âmes  sur  un  plateau  plusieurs 
fois  grand  comme  la  France.  Si  la  statistique  pouvait  appliquer  ses  observations 
h  ce  singulier  état  social,  elle  constaterait  sans  doute  des  effets  contraires  à  ceux 
de  la  polygamie,  c'est-à-dire  que  les  naissances  de  garçons  y  seraient  plus  fré- 
quentes que  celles  des  filles.  Dans  beaucoup  d'îles  de  h  merdu  Sud,  où  la  crainte 
de  la  famine  est  permanente,  il  règne  une  effroyable  lubricité  qui  suffirait  à  com- 
primer l'essor  naturel  de  la  population,  sans  recourir  à  ia  pratique  de  l'avorlement, 
qui  est  souvent  recommandée  par  les  lois.  Même  parmi  les  enfants  conservés,  la 
mortalité  doit  être  effrayante  au  sein  de  cette  promiscuité,  où  l'instinct  de  la  h- 
mille,  où  la  tendresse  paternelle  ne  peuvent  se  produire,  où  l'amour  est  dépouillé 
de  toutes  ses  illusions,  où  l'émotion  de  la  jalousie  n'existe  pas  plus  que  le  senti- 
ment de  la  pudeur. 

Il  n'est  pas  moins  triste  de  comparer  le  nombre  des  habitants  de  l'Afrique  à 
celui  que  cette  magnifique  contrée  pourrait  nourrir.  C'est  encore  l'insuffisance  des 
aliments  qui  comprime  l'expansion  des  races  noires.  L'habitude  qu'ont  les  né- 
gresses de  prolonger  l'allaitement  de  leurs  enfants  jusqu'à  l'âge  de  trois  ans,  sans 
doute  à  défaut  d'autre  nourriture,  abrège  la  période  de  leur  fécondité.  Pourquoi 
des  contrées  d'une  fertilité  prodigieuse  ne  sont-elles  qW  des  solitudes  désolées? 
La  chasse  aux  enclaves,  horrible  spéculation  qui  semble  passée  dans  les  instincts 
des  races  africaines,  empêche  toute  culture  régulière,  tout  essai  d'industrie  paci- 


748  ÉTUDES 

fique,  toute  mesure  de  prévoyance.  Le  brigandage  produit  la  famine,  et  la  famine 
nécessite  le  brigandage,  cercle  infernal  où  dépérissent  dans  d'affreuses  tortures 
des  millions  de  créatures  humaines. 

A  l'exception  des  lieux  colonisés  par  les  Européens,  l'Amérique  elle- même  n'est 
encore  qu'un  désert.  11  y  a  dans  le  sud  des  forêts  de  deux  ou  trois  cents  lieues 
qu'on  pourrait  traverser  sans  rencontrer  un  homme.  Les  misères  de  l'état  sauvage 
où  languissent  la  plupart  des  indigènes  expliquent  celte  dépopulation.  Si  peu 
nombreuses  que  soient  ces  peuplades,  elles  ne  savent  jamais  assurer  leur  subsis- 
tance au  milieu  d'une  nature  splendide.  Leur  imprévoyance  n'est  comparable  qu'à 
leur  inertie.  Pendant  la  saison  des  fruits  ou  de  la  chasse,  ils  se  gonflent  d'aliments; 
viennent  les  mauvais  jours,  ils  réaliseront  ce  qui  n'est  heureusement  qu'une  mé- 
taphore dans  la  bouche  de  nos  pauvres  :  ils  se  serreront  le  ventre.  Ces  variations 
de  régime  dégradent  leur  constitution;  la  maladie,  contre  laquelle  ils  ne  réagis- 
sent pas  moralement,  les  abat  presque  à  coup  sûr.  Qu'on  ajoute  à  ces  causes  de 
destruction  l'absence  des  sentiments  de  famille,  la  servitude  de  la  femme,  le  mé- 
pris de  l'enfance,  la  malpropreté,  les  guerres,  l'anthropophagie,  et  on  restera 
épouvanté  du  chiffre  auquel  il  faudrait  abaisser  la  durée  moyenne  de  la  vie  au  sein 
de  ces  peuplades.  Loin  de  pouvoir  se  développer  suivant  les  lois  naturelles  de  notre 
espèce,  elles  sont  condamnées  à  disparaître  totalement  :  la  compression  exercée 
sur  elles  par  les  colonies  européennes  ne  doit  être  qu'un  décret  de  la  Providence. 
A  vrai  dire,  la  misère  et  la  dégradation  de  l'état  sauvage  sont  telles,  qu'il  n'y  a  pas 
à  s'apitoyer  sur  l'anéantissement  prochain  de  ces  races  maudites. 

Nous  comprenons  maintenant  pourquoi  le  globe  est  si  peu  peuplé  malgré  la 
force  de  procréation  départie  à  l'homme.  En  Europe  jusqu'aux  temps  modernes, 
et  dans  le  reste  du  monde  jusqu'à  nos  jours,  nous  avons  vu  l'essor  des  peuples 
étouffé  par  l'impuissance  où  ils  ont  été  d'accroître  leurs  aliments,  et  si,  par  excep- 
tion, quelques  races  sont  devenues  populeuses,  ce  n'a  été  qu'en  se  soumettant  à 
un  régime  insuffisant  et  malsain,  en  se  laissant  abâtardir  par  des  privations  dou- 
loureuses; mais  avec  le  xvme  siècle  commence  pour  l'Europe  une  ère  nouvelle  dont 
on  n'a  pas  assez  constaté  les  bienfaits.  L'augmentation  du  nombre  des  hommes  et 
la  satisfaction  de  leurs  besoins  deviennent  le  but  d'une  science  nouvelle.  Il  s'élève 
entre  les  gouvernements  civilisés  une  vive  émulation  pour  améliorer  le  sort  maté- 
riel des  peuples.  L'impulsion  donnée  à  l'agriculture,  au  commerce,  à  l'industrie, 
multiplie  les  ressources  de  chaque  pays;  en  même  temps,  une  police  plus  vigilante 
protège  les  citoyens;  l'assainissement  des  villes  conjure  les  épidémies.  La  vie  hu- 
maine devient  plus  facile  et  plus  longue.  Celte  révolution  pacifique,  je  le  répète, 
mérite  de  faire  date  dans  l'histoire  de  l'humanité.  Réclamons-en  le  principal  hon- 
neur pour  notre  pays.  Ce  sont  surtout  les  philosophes  français  du  xvme  siècle  qui 
ont  commandé  aux  gouvernements  le  respect  pour  la  vie  des  hommes  ;  c'est  leur 
philanthropie  sincère,  quoi  qu'on  en  dise,  qui  a  inspiré  les  économistes  français, 
les  premiers  maîtres  de  la  science  ;  c'est  leur  souffle  qui  a  donné  la  vie  aux  plus 
nobles  ouvriers  de  la  réforme  sociale,  aux  législateurs  de  l'assemblée  constituante, 
la  plus  grande  des  assemblées  politiques,  parce  qu'elle  fut  la  plus  désintéressée 
et  la  plus  ardente  pour  le  bien. 

Fécondées  par  ces  influences,  presque  toutes  les  nations  européennes  sont  de- 
puis un  siècle  en  voie  de  développement,  et,  malgré  des  misères  que  je  suis  loin 
de  dissimuler,  chaque  pays  pris  en  masse  trouve  moyen  de  proportionner  ses  res- 
sources au  nombre  toujours  croissant  de  ses  habitants.  Il  y  a  trente  ans,  Malthus 


StiR    LES    ÉCONOMISTES.  749 

prophétisait,  avec  une  sorte  de  joie  pour  sa  patrie,  un  amoindrissement  de  la  po- 
pulation. Quelle  eût  été  son  épouvante,  s'il  avait  pu  vivre  jusqu'en  1841,  pour 
comparer,  comme  je  vais  le  faire,  les  cinq  derniers  recensements  décennaux! 

1801.  1811.  1821.  1851.  1841. 

Angleterre,  Galles  |    10  942  646     12.609,864     14.391.631     16.337,398     18.659,865 

et  Ecosse.     .     .  j 
Irlande    ....  »  »  6,801,827       7,767.401       8.205,000 

21.193,458     24,304,799     26.864,865 

Ainsi,  la  population  des  trois  royaumes  est  à  peu  près  doublée  depuis  un  demi- 
siècle.  Une  progression  moins  prodigieuse,  mais  assez  rapide  encore  pour  causer 
des  inquiétudes,  est  signalée  dans  les  autres  contrées  de  l'Europe.  La  France,  qui 
ne  comptait  pas  plus  de  25  millions  d'àmes  sous  Louis  XV,  en  alimente  plus  de 
5-4  millions  aujourd'hui.  L'accroissement  a  été  de  14  pour  100  dans  les  \ingt 
années  qui  ont  précédé  1856.  Depuis  la  pacification  générale,  la  Prusse  a  vu  aug- 
menter le  nombre  de  ses  sujets  dans  la  proportion  de  50  pour  100.  Au  lieu  de 
10.5-19,000  âmes  que  lui  attribuèrent  les  traités  de  1815,  elle  en  comptait 
15,472,000  en  1845.  Un  dénombrement  fait  en  1765  évaluait  à  20  millions  d'ha- 
bitants la  population  de  l'empire  russe.  Les  tableaux  officiels  publiés  récemment 
accusent  environ  61  millions  (1).  La  population  suédoise  est,  dit-on,  doublée  de- 
puis un  siècle,  malgré  les  obstacles  opposés  par  le  climat  à  l'accroissement  des 
ressources  alimentaires.  D'autres  pays  où  la  progression  a  été  peu  sensible,  l'Es- 
pagne, par  exemple,  sont  entrés  dans  une  phase  de  réformes  dont  l'effet  sera  pro- 
bablement d'augmenter  les  chances  de  vie. 

Ici  se  présente  une  difficulté  vraiment  bien  grande.  Le  mieux  que  je  puisse  faire 
est  de  l'exposer  avec  bonne  foi.  Cet  accroissement  de  population  général  en  Eu- 
rope est-il  un  bien,  est-il  un  mal  ?  Est-ce  un  indice  de  prospérité,  est-ce  un  présage 
certain  de  misères?  Les  administrateurs,  disposés  à  une  douce  quiétude,  établis- 
sent par  des  faits  irrécusables  que  jamais  la  vie  n'a  été  plus  facile,  plus  assurée, 
et  que  par  conséquent  les  craintes  ne  sont  pas  fondées.  Les  alarmistes  ne  man- 
quent pas  de  preuves  non  plus  pour  démontrer  qu'il  y  a  daus  tous  les  pays  des 
souffrances  cruelles.  La  statistique  vient  en  aide  à  l'une  et  à  l'autre  opinion.  Com- 
ment expliquer  ce  contraste?  C'est  que,  d'une  part,  on  raisonne  d'après  l'état  des 
populations  prises  dans  leur  ensemble  et  sans  exception  de  classes,  et  que,  d'autre 
part,  on  consulte  seulement  les  faits  relatifs  aux  classes  misérables.  Nous  nous 
placerons  successivement  à  ces  points  de  vue  divers  pour  apprécier  l'état  écono- 
mique et  moral  des  sociétés  européennes.  On  m'excusera  d'entrer  dans  quelques 
détails  techniques  nécessaires  à  l'intelligence  de  ce  qui  va  suivre. 

La  population  peut  augmenter  de  deux  manières,  ou  par  un  surcroît  désordonné 
du  nombre  ordinaire  des  naissances,  ou  par  un  abaissement  du  chiffre  ordinaire 
des  décès.  Dans  le  premier  cas,  la  nation  qui  augmente  numériquement  s'affaiblit 
eu  réalité;  la  durée  moyenne  de  la  vie  (2)  s'abaisse.  Le  contraire  arrive  dans  le 

(1)  Dans  ce  total,  les  serfs  font  nombre  pour  les  trois  quarts,  et  les  hordes  nomades 
pour  9  millions  de  têtes.  La  noblesse  héréditaire  et  administrative  comprend  un  peu  plus 
de  1,100,000  individus. 

(2)  Les  statisticiens  ont  deux,  manières  d'apprécier  par  des  chiffres  la  prolongation  de 
la  vie.  Leurs  évaluations  ont  pour  base  tantôt  la  vie  probaUe,  tantôt  la  vie  moyenne.  La 

tomb  î.  :j1 


750  ÉTUDES 

second  cas.  Le  nombre  des  habitants  augmente,  parce  que  plus  d'hommes  sont 
conservés;  la  nation  devient  plus  forte,  parce  que  plus  de  citoyens  atteignent  le 
développement  complet  de  leur  énergie  physique  et  de  leur  intelligence. 

Essayons  d'appliquer  ces  principes  à  la  France.  Avant  la  révolution,  le  nombre 
des  naissances  était  approximativement  de  1  enfant  par  27  individus,  et  le  nombre 
des  décès  de  1  sur  50.  En  traversant  la  révolution,  l'empire,  la  restauration,  pour 
arriver  au  régime  de  juillet,  on  est  frappé  d'une  amélioration  soutenue  de  période 
en  période.  Ainsi,  en  1856,  sur  un  groupe  de  54-  individus,  un  seul  enfant  venait 
au  monde,  et,  sur  41  personnes  de  tout  âge,  une  seule  mourait.  En  comparant  les 
chiffres  fournis  par  les  deux  époques,  on  peut  voir  que  la  population,  malgré  la 
diminution  relative  des  naissances,  a  été  augmentée  par  une  diminution  beaucoup 
plus  grande  encore  de  la  mortalité,  circonstance  qui  prouve  que  la  vie  moyenne 
s'est  accrue  en  même  temps  que  le  bien-être  général  (1). 

On  a  souvent  cité,  comme  exemple  de  la  progression  du  bien-être  matériel,  les 
calculs  faits  sur  les  tables  de  mortalité  de  Genève.  Au  xvie  siècle,  époque  de  per- 
turbation funeste,  la  vie  probable  était,  dans  cette  ville,  de  moins  de  5  ans,  et  la 
vie  moyenne  de  18  ans  et  demi.  Dans  le  siècle  suivant,  la  probabilité  s'élève  à 
1 1  ans  et  demi,  et  la  moyenne  à  plus  de  25  ans  ;  dans  le  xvme  siècle, la  vie  probable 
promettait  plus  de  27  ans,  et  la  vie  moyenne  plus  de  52  ans.  Enfin,  suivant  des 
calculs  faits  îécerament,  la  moyenne  actuelle  s'élèverait  à  58  ans.  Un  travail  ana- 
logue, appliqué  aux  tables  de  la  mortalité  parisienne  pour  l'année  1829,  m'a  donné 
des  résultats  assez  favorables.  A  en  juger  par  les  résultats  de  cette  année,  la  pro- 
babilité de  vie  à  Paris  dépasse  25  ans,  et  la  moyenne  de  la  vie  donne  près  de 
54  ans  (2). 

Il  est  peu  de  grandes  villes  européennes  où  l'on  n'ait  eu  à  constater  de  pareilles 
améliorations.  Voici  des  chiffres  fournis,  en  1854,  par  une  statistique  allemande, 
et  dont  je  lui  laisse  la  responsabilité  : 


probabilité  de  vie  est  indiquée  par  l'âge  auquel  la  moitié  des  individus  nés  pendant  le 
cours  d'une  même  année  a  cessé  de  vivre.  Supposez,  par  exemple,  que,  sur  1,000  nais- 
sances annuelles,  il  ne  reste  plus  que  500  personnes  vivantes  quinze  années  après,  le 
chiffre  15  sera  celui  de  la  vie  probable.  Le  terme  de  la  vie  moyenne  s'obtient  en  addition- 
nant toutes  les  années  vécues  par  le  groupe  d'individus  sur  lequel  on  opère,  et  en  divisant 
ce  total  collectif  par  le  nombre  des  décès  :  ainsi,  que  les  1,000  personnes  décédées  à  des 
âges  divers  aient  vécu  collectivement  25,000  ans,  le  chiffre  de  la  vie  moyenne  sera  25.  La 
vie  probable  est  un  indice  de  l'état  des  basses  classes;  quand  elle  s'élève,  on  peut  conjec- 
turer que  dans  les  familles  laborieuses  l'aisance  est  assez  répandue  pour  que  l'enfance  y 
soit  entourée  de  soins.  Il  suffit,  au  contraire,  pour  élever  la  moyenne  de  la  vie,  qu'une 
classe  riche  et  privilégiée  ait  les  moyens  de  reculer  les  bornes  ordinaires  de  l'existence. 

(1)  Le  dernier  recensement  de  1842  donne  une  proportion  un  peu  moins  favorable.  Le 
rapport  des  naissances  est  de  1  à  33,  et  celui  des  morts  de  1  à  39  7/10  :  il  y  a  dans  ces 
chiffres  un  symptôme  de  malaise  qu'il  est  bon  de  constater  en  passant. 

(2)  Le  calcul  a  été  établi  d'après  les  tableaux  officiels  publiés  par  la  préfecture,  et  qui 
s'arrêtent  malheureusement  à  l'année  1856.  On  a  choisi  l'année  1829  de  préférence  aux 
suivantes,  pendant  lesquelles  l'équilibre  a  été  dérangé  par  des  perturbations  accidentelles, 
comme  la  révolution  de  1850  et  le  choléra.  Tout  me  porte  à  croire  que  de  semblables 
calculs,  appliqués  à  une  série  d'années,  ne  donneraient  pas  de  variations  sensibles.  Or, 
en  1829,  il  est  mort  à  Paris  25,524  personnes  de  tout  âge,  depuis  une  semaine  jusqu'à 
100  ans  :  le  total  de  leurs  âges  produit  860,470  années,  chiffre  qui,  divisé  par  celui  des 
décès,  donne  en  moyenne,  par  tête,  un  peu  moins  de  54  ans. 


SUR    LES    ÉCONOMISTES.  751 

A  Londres,        en  178  ans.  la  mortalité  est  diminuée  de  :  un  tiers. 

A  Cambridge,  10  ans,  —  deux  cinquièmes. 

A  Norfolk,  10  ans,  —  un  cinquième. 

A  Manchester,  64  ans,  —  trois  cinquièmes. 

A  Birmingham,  10  ans,  —  deux  cinquièmes. 

A  Liverpool,  38  ans,  —  moitié. 

A  Portsmoulh,  1 1  ans,  —  un  tiers. 

A  Berlin,  72  ans,  —  un  quart. 

A  Rome,  65  ans,  —  moitié. 

A  Amsterdam,  64  ans,  —  un  sixième. 

A  Pétersbourg,  40  ans,  —  deux  tiers. 

A  Vienne,  80  ans,  —  un  quart. 

A  Stockholm,  67  ans,  —  un  tiers. 

Cette  prolongation  générale  de  la  vie  annonce  que  les  sociétés  européennes, 
prises  collectivement,  s'enrichissent  et  se  fortifient.  Ce  point  de  vue  offre  un  spec- 
tacle qu'il  est  impossible  de  considérer  sans  un  mouvement  de  satisfaction  et  d'or- 
gueil. Mais  plaçons-nous  au  point  de  vue  opposé.  Est-ce  moins  certain  que  presque 
partout  on  souffre  d'une  sombre  inquiétude,  d'un  encombrement  maladif;  que, 
chez  les  deux  peuples  les  plus  fiers  de  leur  civilisation,  une  foule  d'hommes  sont 
replongés  par  la  misère  dans  une  sorte  de  sauvagerie?  Je  ne  déroulerai  pas  le 
sinistre  inventaire  du  paupérisme  :  on  me  répondrait  que  les  couleurs  du  tableau 
sont  exagérées,  que  les  chiffres  relatifs  au  nombre  des  pauvres  sont  arbitraires.  Il 
y  a  un  autre  moyen  de  vérifier  jusqu'à  quel  point  les  classes  populaires  participent 
aux  acquisitions  communes.  A  en  juger  par  les  états  du  recensement  en  France, 
il  serait  permis  de  douter  que  notre  pays  eût  augmenté  sa  puissance  guerrière  en 
proportion  du  nombre  de  ses  habitants.  La  moitié  des  jeunes  gens  qui  sont  ap- 
pelés pour  la  conscription  doivent  être  réformés  pour  défaut  de  taille,  pour  fai- 
blesse de  constitution  ou  pour  infirmités.  Une  vingtaine  de  départements,  en  tête 
desquels  se  trouvent  la  Dordogne,  la  Lozère,  la  Seine-Inférieure,  ne  parviennent 
que  très-difficilement  à  compléter  leur  contingent,  de  sorte  que,  dans  ces  loca- 
lités, les  chances  de  libération  n'existent  pas  pour  ceux  qui  ont  le  malheur  d'être 
sains  et  valides.  La  conséquence  de  cet  affaiblissement  de  la  race  française  est  que 
la  Prusse,  où  les  non-valeurs  ne  représentent  qu'un  cinquième,  pourrait,  avec  ses 
quinze  millions  d'âmes,  mettre  en  ligne  autant  d'hommes  que  la  France.  J'ai 
gardé  souvenir  d'une  page  étincelante  d'esprit,  où  M.  Michelet  explique  les  succès 
militaires  des  Anglais  au  moyen  âge  par  leur  ampleur  corporelle  et  leur  pétulance 
sanguine,  effets  d'un  régime  succulent.  Aujourd'hui,  que  l'orgueilleuse  Angleterre 
laisse  dépérir  dans  les  angoisses  de  la  faim  une  partie  de  ses  prolétaires,  elle  vient 
d'être  obligée  d'abaisser  le  minimum  de  la  taille  pour  le  service  de  ses  années. 
Les  voyageurs  disent  qu'il  n'est  pas  rare  de  rencontrer  sur  les  grands  chemins  de 
l'Irlande  une  femme  avec  un  enfant  qu'elle  soutient  pendu  à  sa  mamelle,  avec  un 
enfant  sur  son  dos,  un  enfant  qu'elle  traîne  par  la  main,  deux  ou  trois  autres  en- 
fants assez  grands  pour  marcher  à  la  suite  de  leur  mère.  Voilà  sept  créatures  qui 
font  nombre  dans  les  recensements,  mais  qui,  certes,  n'augmentent  pas  beaucoup 
la  puissance  nationale.  «  Quel  homme  d'état,  dit  M.  Rossi,  ne  préférerait  pas 
deux  millions  de  Suisses  à  six  millions  d'Irlandais?  » 

Un  autre  indice,  non  moins  significatif,  est  fourni  par  le  nombre  toujours  crois- 
sant des  enfants  naturels.  A  mesure  qu'une  population  surabondante  s'empare 


752  études 

des  occupations  lucratives,  et  qu'il  devient  plus  difficile  de  gagner  sa  vie,  le 
nombre  des  mariages  diminue.  Par  une  conséquence  nécessaire,  celui  des  enfants 
nés  hors  mariage  augmente.  Sous  l'administration  de  Necker,  on  évaluait  au  47e 
la  proportion  des  naissances  illégitimes.  On  en  compte  1  sur  13  aujourd'hui,  ce 
qui  peut  faire  supposer  que  plus  de  deux  millions  et  demi  de  Français  sont  en- 
tachés de  bâtardise.  Dans  ce  nombre,  il  y  en  a  un  million  qui  ont  été  élevés, 
ou  qui  vivent  encore  aux  dépens  de  la  charité  publique,  en  qualité  d'enfants 
trouvés. 

Ce  contraste  d'une  élévation  constante  de  la  durée  de  la  vie  chez  tous  les  peu- 
ples avec  les  plaies  saignantes  de  la  misère  n'admet  qu'une  seule  explication.  Il 
faut  conclure  que  les  nombres  moyens,  expressions  des  faits  généraux,  sont  élevés 
par  un  bien-être  exceptionnel  dans  les  classes  bourgeoises,  bien-être  assez  marqué 
pour  compenser  la  dépression  du  prolétariat. 

Ne  craignons  pas  de  dévoiler  la  vérité,  si  triste  qu'elle  soit.  Suivons,  dans  ses 
investigations  à  Mulhouse,  un  observateur  des  plus  judicieux  et  des  plus  dévoués, 
M.  le  docteur  Villermé  (1).  En  estimant,  par  la  probabilité  de  l'existence,  l'énorme 
disproportion  qui  existe  entre  le  sort  du  riche  et  celui  du  pauvre,  nous  allons 
résoudre  cette  contradiction  que  nous  avons  trouvée  dans  les  apparences  de  la 
prospérité  et  les  symptômes  de  la  misère.  A  Mulhouse,  la  vie  probable,  pour  la 
ville,  prise  dans  son  ensemble,  est  de  7  ans  et  6  mois;  mais  les  probabilités  varient 
beaucoup  suivant  les  conditions.  Un  enfant  naît  dans  la  classe  la  plus  misérable, 
celle  des  fileurs,  attachés,  corps  et  âme,  à  une  mécanique  assourdissante.  Quelle 
est,  pour  cet  enfant,  la  chance  de  vie?  Un  an  et  trois  mois  !  Pour  le  fils  du  simple 
tisserand,  dont  le  salaire  est  un  peu  plus  élevé,  la  chance  est  de  deux  mois  de 
plus.  Dans  les  classes  ouvrières  comme  partout,  il  y  a  une  aristocratie  :  ce  sont  les 
contre-maîtres,  et  cette  élite  des  ateliers,  dont  la  main  doit  être  guidée  par  l'in- 
telligence; ceux-ci  peuvent  espérer  de  conserver  leurs  enfants  â  ans  et  6  mois. 
Les  graveurs  et  les  dessinateurs  sont  déjà  des  artistes  :  pour  ceux  qui  naîtront 
dans  ce  groupe,  une  existence  de  5  ans  et  1  mois  est  probable.  Laissons  les  vas- 
saux de  la  fabrique.  Observons  les  artisans  libres,  qui  ont  souvent  le  privilège  de 
travailler  au  grand  air  :  avec  les  journaliers,  les  manœuvres,  la  probabilité  atteint 
déjà  9  ans  et  A  mois.  Les  tailleurs  n'ont  pas  à  lutter  contre  la  concurrence  de  la 
mécanique,  et  le  nécessaire  ne  leur  manque  pas  s'ils  sont  adroits  et  laborieux. 
Aussi,  dans  ce  groupe,  peut-on  prédire  au  nouveau-né  une  vie  de  12  ans.  En 
remontant  l'échelle  des  probabilités,  je  m'arrête  à  un  chiffre  déjà  satisfaisant, 
20  ans  et  9  mois.  A  qui  cette  existence  est-elle  promise?  Aux  enfants  des  domesti- 
ques, qui  participent  à  l'aisance  des  maîtres.  Ceux-ci,  lorsqu'ils  sont  manufactu- 
riers, fabricants,  spéculateurs,  marchands  d'étoffes,  vivent  dans  l'abondance  sans 
doute,  mais  ils  ont  à  supporter  le  poids  de  la  guerre  industrielle.  La  poursuite 
des  chalands,  la  perspective  de  la  fin  de  mois,  assombrissent  leur  existence,  et  ils 
ne  peuvent  compter  que  sur  28  ans  et  2  mois.  Bien  plus  heureux  sont  les  bouti- 
quiers voués  au  détail  (2),  dont  l'ambiiion  ne  s'étend  pas  au  delà  du  coin  de  rue. 
A  l'épicier,  le  destin  réserve  32  ans;  au  cabarelier,  au  bonnetier  et  autre  petit 

(1)  Le  rapport  de  M.  Villermé  est  imprimé  dans  le  tome  II  des  Mémoires  de  l'Acadé- 
mie des  sciences  morales,  2e  série. 

(2)  Cette  observation  est  suggérée  par  les  tables  de  la  mortalité  de  Mulhouse;  mais  je 
ne  crois  pas  qu'elle  soit  applicable  au  petit  commerce  des  grandes  villes. 


SUR    LES    ÉCONOMISTES.  755 

bourgeois,  42  ans  et  plus.  Abordons  enfin  les  classes  favorisées,  les  propriétaires, 
les  rentiers,  dont  l'unique  travail  est  d'avoir  soin  d'eux-mêmes,  et  de  conserver 
leurs  revenus.  Dans  ces  familles  bien  assises,  l'âge  probable  de  la  mort  sera 
67  ans  et  demi  !  A  présent ,  que  l'on  rapproche  les  chiffres  trouvés  aux  deux 
extrémités  de  l'échelle.  Vie  probable  pour  les  pauvres  habitants  de  Mulhouse  : 
15  mois  ;  vie  probable  pour  les  plus  riches  :  810  mois,  c'est-à-dire  une  durée  cin- 
quante-quatre fois  plus  longue  (1).  N'est-ce  pas  un  beau  privilège  que  la  richesse? 
11  est  à  croire  que  les  mêmes  rapports  existent,  à  peu  de  chose  près,  dans  les 
grands  foyers  d'industrie.  On  conçoit,  d'après  cet  exemple,  comment  les  nations 
de  l'Europe  moderne  ont  pu  présenter  le  contraste  d'une  prodigieuse  accumulation 
de  capital  avec  une  extrême  misère.  On  conçoit  comment  elles  ont  pu  augmenter 
numériquement  sans  se  fortifier  en  réalité,  comment  les  statistiques  générales 
appliquées  à  l'ensemble  d'un  peuple  ont  pu  donner  des  résultats  favorables  en 
apparence,  mais  bien  loin  de  la  vérité,  en  ce  qui  concerne  les  classes  inférieures  (2). 
Il  n'est  donc  pas  téméraire  de  répéter  que,  si  l'Europe  s'enrichit,  les  biens  s'y 
distribuent  avec  une  inégalité  choquante  et  dangereuse  pour  l'avenir.  En  ce  sens, 
il  est  vrai  de  dire  que  les  peuples  européens  souffrent  d'un  excès  de  population,  et 
que  les  sinistres  visions  de  Malthus  y  sont  devenues  des  réalités. 

Lorsqu'il  y  a  encombrement  chez  un  peuple,  et  que  les  bras  offerts  au  travail 
se  multiplient  dans  une  proportion  supérieure  à  celle  des  subsistances,  comment 
peut-on  rétablir  l'équilibre?  Le  vulgaire  n'hésite  pas  à  cette  question.  Il  lui  semble 
naturel  et  facile  de  transplanter  sous  un  autre  ciel  la  population  excédante.  Il  y 
a  même  beaucoup  d'esprits  forts  qui  regardent  les  fléaux  destructeurs  comme  des 
remèdes  nécessaires.  Malthus  a  consacré  plusieurs  chapitres  à  la  réfutation  de  ces 
préjugés  :  il  a  démontré  que  les  émigrations,  la  guerre,  les  épidémies,  les  disettes, 
n'ont  qu'un  effet  momentané  sur  le  développement  des  populations. 

L'émigration,  dans  la  haute  antiquité,  pouvait  être  un  obstacle  à  la  multiplica- 
tion trop  rapide  de  l'espèce.  Une  foule  compacte  se  portait  vers  une  terre  déjà 
féconde,  se  jetait  de  tout  son  poids  sur  les  anciens  habitants,  et  les  écrasait  sans 
pitié  pour  prendre  leur  place.  La  civilisation  chrétienne  a  condamné  ces  atrocités. 
L'émigration  des  modernes  ne  peut  être  que  la  mise  en  culture  d'une  terre  loin- 
taine et  inoccupée.  Or,  les  ressources  d'une  terre  vierge  ne  se  développant  qu'avec 
lenteur,  le  départ  des  premiers  colons  ne  laisse  dans  les  rangs  de  la  métropole 
qu'un  vide  imperceptible.  Les  grandes  colonies  n'ont  jamais  dû  leur  accroissement 

(1)  M.  Villermé  atténue  ce  qu'il  y  a  d'affligeant  dans  ce  tableau  en  signalant  diverses 
causes  possibles  d'erreur.  Quelques  détails  inexacts  ne  modifieraient  pas  essentiellement 
les  faits  généraux.  On  dit,  par  exemple,  que  les  individus  désignés  comme  rentiers  ou  pro- 
priétaires ne  sont  pas  tous  nés  avec  cette  qualité,  que  ce  sont  le  plus  souvent  des  négociants 
ou  des  industriels  retirés  des  affaires,  après  avoir  passé  par  toutes  les  crises  de  l'existence, 
et  qu'il  n'est  pas  étonnant  que  dans  ce  petit  groupe  la  vie  se  prolonge  jusqu'à  soixante- 
sept  ans.  D'accord  ;  mais,  si  l'on  cesse  de  faire  une  classe  à  part  de  ces  propriétaires,  il 
faut  les  ramener  dans  la  classe  des  négociants,  et  alors  la  moyenne  de  la  vie,  pour  ces 
derniers,  sera  considérablement  augmentée. 

(2)  Ainsi,  dans  le  calcul  fait  pour  Paris,  300  vieillards  septuagénaires  représentent  un 
aussi  grand  nombre  d'années  vécues  que  les  9,000  enfants  qui  meurent  annuellement  dans 
cette  ville  avant  l'âge  de  dix  ans.  Un  très-petit  nombre  de  privilégiés,  arrivant  à  cette  vie 
aisée  que  donne  la  richesse,  modifient  essentiellement  les  résultats  apparents  des  tables 
de  population. 


754  ÉTUDES 

qu'à  la  procréation  locale,  et  non  pas  à  l'arrivée  des  étrangers.  Il  a  fallu  l'ardeur 
du  prosélytisme  religieux  ,  pour  que  21,000  puritains  quittassent  l'Angleterre,  de 
4  626  à  1610,  avec  un  capital  suffisant  pour  les  avances  d'une  grande  colonisation. 
Ce  premier  noyau  a  fourni  une  nation  qui  dépasse  aujourd'hui  17  millions  d'âmes. 
Il  n'y  a  pas  à  dire  que  cette  population  s'est  grossie  par  l'affluence  des  étrangers. 
On  affirmait,  il  y  a  trente  ans,  que  les  nouveaux  venus  n'avaient  jamais  dépassé 
S, 000  par  année,  et  que  ce  nombre  restait  inférieur  peut-être  à  celui  des  Améri- 
cains qui  quittent  annuellement  leur  patrie.  L'émigration  est  devenue  plus  active 
par  la  suite.  L'Angleterre  seule  a  envoyé,  en  1832,  environ  57,000  âmes.  En  sup- 
posant que  ce  mouvement  se  fût  continué,  il  n'eût  pas  exercé  une  influence  déci- 
sive sur  l'accroissement  de  la  nation  américaine. 

Si  un  gouvernement  entreprenait  d'exporter  sur  une  grande  échelle  l'excédant 
de  sa  population  ,  il  se  ruinerait  en  frais  de  transport  et  en  avances  à  faire  aux 
colons  jusqu'au  jour  d'une  récolte  suffisante.  L'émigration  ne  peut  contribuer  au 
soulagement  d'un  pays  que  d'une  manière  indirecte  :  ce  n'est  pas  en  enlevant  le 
superflu  de  la  population,  mais  en  créant  à  l'extérieur  des  consommateurs  qui 
occupent  l'industrie  de  la  métropole,  et  lui  offrent  en  retour  les  richesses  d'une 
terre  nouvelle. 

Les  calamités  qui  dévorent  les  hommes,  la  peste,  la  famine,  la  guerre,  ne  déran- 
gent pas  pour  longtemps  le  niveau  habituel  d'une  population.  Une  guerre  de  dé- 
prédation, qui  ruine  les  moyens  de  subsistance,  comme  les  razzias  que  nos  soldats 
font  en  Afrique,  peut  anéantir  une  race;  mais,  quand  la  somme  des  aliments  n'a 
pas  été  amoindrie,  il  en  résulte  pour  les  survivants  une  abondance  momentanée 
qui  semble  provoquer  une  fécondité  exceptionnelle.  Il  est  même  à  remarquer  que 
les  nations  où  la  vie  humaine  est  le  plus  prodiguée,  celles  où  la  guerre  est  un 
état  permanent  et  un  moyen  d'existence,  sont  ordinairement  très-nombreuses.  Les 
anciens  s'étonnaient  de  l'immense  quantité  de  guerriers  que  les  Scythes,  les  Ger- 
mains, les  Scandinaves,  sacrifiaient  sur  les  champs  de  bataille.  Les  contrées  où 
campaient  ces  peuples  leur  apparaissaient  comme  d'immenses  fabriques  d'êtres 
humains,  offîcinœ  gentium.  Il  est  probable  que  les  législateurs  religieux  de  ces 
barbares  avaient  considéré  la  guerre  comme  un  remède  au  développement  excessif 
des  populations ,  tandis  que  la  nécessité  de  remplacer  sans  cesse  les  guerriers 
détruits  devenait  au  contraire  une  incitation  continuelle  au  mariage.  Aucun  frein 
n'était  opposé  à  la  passion,  aucune  limite  à  la  fécondité.  Si  cette  marchandise 
parfois  si  précieuse  et  si  souvent  avilie  qu'on  appelle  l'homme  était  sans  cesse  de- 
mandée, la  production  en  dépassait  toujours  la  consommation,  quelque  effroyable 
qu'elle  fût.  Il  y  a  une  triste  vérité  au  fond  de  cette  cynique  exclamation  du  grand 
Condé  après  la  glorieuse  boucherie  de  Senef  :  «  Une  nuit  de  Paris  réparera  cela.  » 

Une  famine  causée  par  une  succession  d'années  mauvaises  est  ordinairement 
suivie  par  une  période  fertile.  On  a  remarqué  également  qu'après  une  épidémie 
arrive  presque  toujours  une  époque  de  grande  salubrité.  Les  constitutions  débiles 
sont  enlevées  :  il  y  a  plus  d'aisance  au  sein  des  familles,  plus  de  phice  à  prendre 
dans  le  monde.  Si  le  fléau  a  momentanément  abaissé  les  besoins  de  la  consomma- 
tion au-dessous  du  niveau  des  subsistances,  une  sorte  de  rajeunissement  se  mani- 
feste; le  chiffre  des  décès  diminue,  tandis  que  de  nombreux  mariages  élèvent  le 
chiffre  des  naissances.  En  peu  de  temps  les  rangs  éclaircis  se  sont  reformés,  les 
traces  visibles  du  fléau  ont  disparu.  La  population  excessive  avait  déterminé  une 
épidémie  :  à  son  tour,  l'épidémie  va  ramener  uu  nouvel  excès  de  population.  Plié- 


SUR    LES    ÉCONOMISTES.  755 

nomène  assez  triste  pour  l'espèce  humaine  et  prouvé  par  l'histoire  de  toutes  les 
grandes  calamités  !  Il  a  reçu  chez  nous  une  confirmation  récente.  Pendant  les  an- 
nées qui  suivirent  le  choléra,  on  a  constaté  à  Paris  mille  mariages  environ  de  plus 
qu'à  l'ordinaire,  c'est-à-dire  une  augmentation  moyenne  d'un  septième,  et  le 
nombre  des  naissances  a  dépassé  celui  des  décès  de  manière  à  réparer  les  pertes 
en  huit  ans. 

Je  dois  constater  en  outre,  comme  un  indice  irrécusable  des  progrès  de  la  civi- 
lisation, que  les  fléaux  dévastateurs  deviendront  plus  rares  de  jour  en  jour  dans 
les  régions  occidentales.  Le  commerce  a  établi  entre  les  peuples  une  solidarité 
qui  diminue  les  chances  de  guerre.  Les  travaux  d'assainissement,  les  précautions 
hygiéniques,  préviennent  ou  du  moins  atténuent  la  malignité  des  épidémies.  Avec 
la  diversité  des  aliments,  qui  ne  peuvent  jamais  manquer  tous  à  la  fois,  avec 
l'abondance  du  capital  et  la  facilité  des  transports  qui  ouvrent  tous  les  marchés 
du  globe,  il  n'y  a  plus  à  craindre  ces  famines  complètes  qui  dépeuplent  un  pays. 

S'il  est  vrai  que  les  hommes  croissent  toujours  en  nombre  beaucoup  plus  rapi- 
dement que  les  aliments  ne  peuvent  augmenter  en  quantité,  la  misère  sera  donc 
le  sort  inévitable  du  plus  grand  nombre  des  hommes?  Faut-il  s'y  résigner  comme 
à  un  mal  incurable?  Interrogez  Malthus  :  il  vous  répondra  qu'il  ne  connaît  qu'un 
remède.  C'est  la  vertu  qu'il  appelle  la  contrainte  inorale,  c'est-à-dire  la  résistance 
aux  entraînements  d'un  sexe  pour  l'autre,  les  mariages  tardifs  et  prudents;  et, 
comme  la  surabondance  de  population  n'est  préjudiciable  qu'aux  pauvres,  c'est  à 
ceux  ci  qu'il  s'adresse  spécialement.  Le  peuple,  dit-il  en  vingt  passages,  doit  s'en- 
visager lui-même  comme  la  cause  principale  de  ses  souffrances.  Aucune  puissance 
humaine  ne  peut  améliorer  sa  destinée;  il  n'y  a  qu'un  moyen  d'y  parvenir  :  c'est 
de  persuader  aux  ouvriers  de  s'abstenir  du  mariage  et  des  douceurs  de  la  famille, 
de  ne  mettre  au  monde  des  enfants  qu'autant  qu'ils  auront  la  certitude  de  pouvoir 
les  nourrir.  Ainsi,  ce  n'est  pas  assez  des  jouissances  matérielles  qui  sont  l'apanage 
du  riche;  Malthus  vient  réclamer  en  leur  nom  un  nouveau  privilège,  les  émotions 
de  la  paternité.  On  dispute  au  malheureux  la  seule  illusion  qui  puisse  tromper  ses 
souffrances  :  on  le  claquemure  dans  sa  chaumière  ou  dans  sa  mansarde  en  inter- 
ceptant le  rayon  de  bonheur  qui  y.  pénètre  parfois,  cette  fugitive  ivresse  que,  dans 
le  langage  populaire,  on  appelle  le  seul  plaisir  des  pauvres  gens.  Non,  Malthus 
n'a  pu  dire  vrai;  il  n'est  pas  possible  que  la  pauvreté  soit  un  délit  aux  yeux  de  la 
Providence.  S'il  n'y  avait  d'autres  préservatifs  contre  la  famine  que  d'éteindre 
l'instinct  de  la  reproduction  chez  tous  ceux  qui  ont  le  malheur  d'être  pauvres,  il 
faudrait  désespérer  des  sociétés  humaines. 

Le  conseil  du  philosophe  anglais  a  un  premier  tort,  celui  d'être  inutile,  parce 
qu'il  s'adresse  précisément  à  la  multitude  qui  ne  peut  pas  le  comprendre.  Malthus 
lui-môme  l'a  reconnu  avec  la  franchise  qui  éclate  dans  toules  les  pages  de  son 
livre.  Après  avoir  dépeint  le  bonheur  d'un  état  social  où  la  contrainte  morale  serait 
généralement  observée,  il  ajoute  découragé  :  «  Je  ne  crois  pas  que,  parmi  mes 
lecteurs,  il  s'en  trouve  beaucoup  qui  se  livrent  moins  que  moi  à  l'espoir  de  voir 
les  hommes  changer  généralement  de  conduite  à  cet  égard,  s  L'observation  de  la 
continence  dans  le  célibat  ou  dans  le  mariage  est  une  vertu  trop  au-dessus  des 
instincts  vulgaires  de  l'humanité.  Le  triomphe  sur  les  sens  est  si  laborieux,  qu'il 
semble  ne  pouvoir  être  obtenu  sans  le  secours  de  l'exaltation  religieuse.  Voilà 
donc  la  vertu  que  vous  prêchez  à  la  foule,  trop  ignorante  pour  lire  vos  livres, 
trop  démoralisée  pour  apprécier  vos  avis,  trop  exténuée  pour  se  résister  à  elle* 


756  ÉTUDES 

même!  Autant  vaudrait  conseiller  la  santé  à  des  malades,  la  raison  à  des  insensés. 
Dans  l'introduction  où  M.  Rossi  essaie  d'atténuer  avec  son  habileté  merveilleuse 
les  sentences  de  Malthus,  l'unique  soulagement  qu'il  présente  aux  indigents  se 
réduit  à  leur  recommander  «  un  travail  incessant,  l'esprit  d'ordre  et  d'économie, 
une  prudence  inébranlable,  une  haute  moralité.  «Cette  conclusion  n'appelle-t-elle 
pas  une  variante  au  mot  de  Figaro?  et,  au  luxe  de  vertus  qu'on  exige  du  pauvre, 
n'est-on  pas  tenté  de  demander  combien  de  millionnaires  seraient  dignes  d'en- 
dosser la  casaque  du  mendiant? 

Admettons  que  les  classes  inférieures  soient  capables  de  comprendre  et  de  pra- 
tiquer les  préceptes  de  Malthus.  Sait-on  combien  le  nombre  des  mariages  serait 
réduit,  si  tous  ceux  qui  n'ont  pas  la  perspective  de  pouvoir  suffire  à  l'entretien 
d'une  famille  s'abstenaient  de  prendre  femme?  Que  l'on  décompose  les  éléments 
d'une  société,  et  on  sera  épouvanté  du  petit  nombre  d'individus  qui  y  trouvent 
sécurité  pour  l'avenir  (1).  En  réalité,  elle  n'existe  que  pour  ceux  qui  ont  un  capi- 
tal transmissible.  Les  journaliers  employés  aux  travaux  de  la  campagne  forment 
à  peu  près  la  moitié  de  la  population  mâle,  soit  50  pour  100.  Les  ouvriers  en  bois, 
en  fer,  en  cuir,  en  étoffes,  en  pierres,  en  comprennent  environ  20  pour  100.  Dans 
le  sexe  féminin,  la  proportion  des  personnes  qui  vivent  au  jour  le  jour  de  leur 
travail  est  au  moins  égale.  Un  dixième  peut-être  serait  à  ajouter  pour  les  domes- 
tiques, les  invalides,  les  mendiants,  les  repris  de  justice.  Dans  ces  diverses  caté- 
gories, qui  comprennent  quatre  cinquièmes  de  la  nation,  combien  compterait-on 
d'individus  assez  riches  de  leurs  économies  pour  entrer  en  ménage  sans  impru- 
dence? Ces  millions  d'ouvriers  qui  vivent  tant  bien  que  mal  aujourd'hui,  savent-ils 
si  demain  un  caprice  de  mode,  une  révolution  industrielle  ne  les  laissera  pas  sans 
ouvrage,  si  la  concurrence  ne  réduira  pas  leurs  salaires,  si  une  infirmité  ne  les 
éloignera  pas  de  l'atelier?  Dans  les  idées  de  Malthus,  ils  seraient  bien  coupables 
d'entrer  en  ménage  avec  une  telle  incertitude  de  pouvoir  préserver  de  la  misère 
les  enfants  qu'ils  mettraient  au  monde.  J'ai  eu  occasion  de  constater,  par  l'éléva- 
tion du  terme  de  la  vie  moyenne  à  Paris,  que  cette  ville,  prise  dans  son  ensemble, 
est  dans  une  prospérité  exceptionnelle.  Néanmoins  l'aisance  y  est  répartie  d'une 
façon  si  inégale,  que  plus  du  tiers  des  habitants  périssent  à  l'hôpital.  Si  tous  ceux 
qui  ont  cette  triste  perspective  s'abstenaient  du  mariage,  le  chiffre  des  naissances, 
diminué  d'un  tiers,  tomberait  bien  au-dessous  de  celui  des  décès,  et  peu  d'années 
suffiraient  pour  transformer  eh  désert  la  brillante  métropole  de  la  France. 

Il  règne,  je  le  sais,  dans  les  classes  malheureuses,  une  imprévoyance  bien 
funeste  pour  elles;  mais  cette  imprévoyance  me  semble  être  une  loi  providen- 
tielle, une  condition  de  durée  pour  les  peuples.  Il  est  peut-être  bon  qu'il  y  ait  au 
fond  de  chaque  société  une  grande  multitude  qui  suive  les  impulsions  de  la 
nature,  sans  trop  s'inquiéter  du  sort  des  enfants  qui  viennent  au  monde.  Le  nom 
de  prolétaires  donné  par  les  anciens  à  cette  classe  d'hommes  démontre  qu'on 
avait  compris  dès  lors  leur  rôle  dans  les  sociétés.  Cette  foule  vivace  est  comme 
le  réservoir  destiné  à  maintenir  le  niveau  de  la  population.  Si  elle  n'infiltrait  pas 
sans  cesse  un  sang  nouveau  dans  les  autres  veines  populaires,  la  vitalité  nationale 
s'épuiserait.  Non-seulement  les  fruits  du  prolétariat,  les  enfants  sans  nom  et  sans 
lendemain,  sont  utiles  pour  remplir  les  cadres  des  armées,  pour  accomplir  dans 

(1)  Ce  travail  a  été  fait  pour  la  population  parisienne.  Voyez  la  livraison  de  la  Revue 
des  DeuxÀMonde$  du  15  février  1845. 


SUR    LES    ECONOMISTES*  7  57 

les  campagnes,  dans  les  ateliers,  dans  l'intérieur  des  familles,  ces  travaux  péni- 
bles ou  répugnants  auxquels  on  se  refuse  dès  qu'on  n'y  est  pas  contraint  par  la 
misère  ;  ils  ne  sont  pas  moins  nécessaires  pour  renouveler  le  sang  des  classes  favo- 
risées. C'est  un  fait  incontesté  que  toutes  les  aristocraties,  même  l'aristocratie 
bourgeoise,  sont  impuissantes  à  se  perpétuer,  et  que,  malgré  leurs  instincts  con- 
servateurs, elles  ne  parviennent  à  se  conserver  elles-mêmes  qu'en  se  recrutant 
sans  cesse  au  sein  de  la  foule  déshéritée. 

Constatons  un  fait  dans  lequel  nous  avons  chance  de  trouver  la  solution  du 
grand  problème  :  le  contraste  de  la  décroissance  des  familles  riches  et  de  la  mul- 
tiplication des  familles  pauvres.  Le  fait  a  d'abord  été  observé  dans  les  petits  états 
aristocratiques,  où  le  nombre  des  patriciens  pouvait  être  exactement  connu.  A 
Venise,  on  se  plaignait,  du  temps  de  Bodin,  que  la  noblesse  fût  réduite  à  moins  de 
5,000  tètes.  Au  commencement  du  xvme  siècle,  et  quoique  beaucoup  de  noms 
nouveaux  eussent  été  inscrits  au  livre  d'or,  on  n'en  comptait  plus  que  1,500.  En 
Suède,  où  2. .400  écussons  étaient  suspendus  dans  la  salle  des  états,  il  n'y  avait 
plus,  il  y  a  un  demi-siècle,  que  1,100  familles  nobles.  Même  remarque  pour  la 
Hollande;  on  cite  même  une  province,  celle  de  Zélande,  où  il  ne  reste  plus  une 
seule  des  familles  anciennement  inscrites  sur  les  registres  de  l'ordre  équestre.  La 
pairie  anglaise  compte  très-peu  de  maisons  qui  remontent  au  temps  des  Tudors. 
On  a  remarqué  à  Genève  que  les  noms  qui  ont  le  plus  contribué  à  l'illustration  de 
la  ville  pendant  les  xve  et  xvie  siècles  n'ont  plus  d'héritiers  aujourd'hui.  A  Berne, 
sur  487   familles  admises  à  la  bourgeoisie.  579  s'éteignirent  en  deux  cents  ans. 

Le  fait  paraissait  naturel  pour  les  époques  où  l'aristocratie  se  prodiguait  sur 
les  champs  de  bataille,  mais  il  se  continue  depuis  la  paix  et  peut-être  d'une  ma- 
nière plus  marquée  encore.  Alison,  l'un  des  derniers  réfutateurs  de  Malthus, 
remarque  qu'en  Angleterre,  «  au  milieu  d'un  accroissement  général  de  population, 
une  seule  classe  est  slationnaire,  sinon  rétrograde,  celle  dans  laquelle  se  recru- 
tent la  chambre  des  pairs  et  la  chambre  des  communes,  a  Enfin,  pour  citer  un 
nom  grave  qui  m'eût  dispensé  de  multiplier  les  autorités,  M.  Hippolyte  Passy  (1) 
a  établi  qu'à  Paris  même,  et  sous  le  règne  de  celte  égalité  bourgeoise  que  nos 
mœurs  semblent  consacrer,  la  reproduction  de  la  classe  riche  serait  compromise, 
si  elle  ne  se  régénérait  sans  cesse  par  des  alliances  avec  des  parvenus.  <c  En  réu- 
nissant, dit-il,  les  quatre  arrondissements  qui  renferment  les  familles  les  plus 
opulentes,  ou  ne  trouve  que  1.97  naissances  par  mariage...  Les  quatre  arrondisse- 
ments où  réside  la  partie  la  plus  pauvre  de  la  population  en  ont  au  contraire  2.86, 
et  entre  les  deux  arrondissements  placés  aux  extrémités  de  l'échelle,  le  2e  et  le 
12e,  la  différence  est  de  1.87  à  5.24,  ou  plus  de  75  pour  100.  »  S'il  était  possible 
de  pousser  l'analyse  des  éléments  sociaux  jusqu'à  la  dernière  précision,  on  décou- 
vrirait, j'en  suis  certain,  que,  dans  ia  classe  opulente,  la  vertu  reproductive  est 
presque  éteinte  ;  que,  dans  la  classe  simplement  riche,  la  fécondité  est  un  peu  pins 
grande  sans  être  suffisante  pour  perpétuer  la  société;  qu'enfin,  d ans  cette  région 
moyenue  où  règne  une  honnête  aisance,  le  nombre  des  naissances  reste  dans  les 
limites  qui  seraient  convenables  pour  perpétuer  la  population  sans  embarras  pour 
la  société. 

Expliquera-l-on  ces  résultats  par  la  multitude  de  ces  mariages  d'intérêt  qui  accou- 

(1)  Dans  un  remarquable  travail  inséré  aux  Mémoire*  de  V Académie  des  Sciences  mo- 
rales et  politiques,  2e  série,  tome  Ier. 


7158  ÉTUDES 

plent  souvent  la  jeune  fille  au  vieillard,  ou  bien  par  le  rachitisme  des  enfants  nés 
de  ces  unions  sans  amour,  par  les  conséquences  de  la  vie  factice  des  riches?  L'ac- 
tion de  ces  causes  accidentelles  est  amplement  compensée  par  les  soins  que  la 
fortune  procure.  Le  rapide  épuisement  des  familles  privilégiées  a  pour  raison 
deux  fails  :  un  fait  moral,  la  vanité  égoïste  des  riches  qui  ne  veulent  pas  déchoir; 
un  fait  physiologique,  l'affaiblissement  de  la  fécondité  dans  les  espèces  animales 
ou  végétales  à  mesure  que  leur  organisme  se  perfectionne. 

S'il  était  vrai,  comme  le  dit  Malthus,  que  la  population  augmente  et  décroît 
nécessairement  en  proportion  de  l'aisance  des  parents,  il  devrait  arriver  que  les 
classes  où  règne  l'abondance  seraient  nécessairement  les  plus  fécondes.  C'est  pré- 
cisément le  contraire  qu'on  observe.  La  contrainte  si  vainement  recommandée  à 
la  foule  dégradée  agit  naturellement  dans  les  classes  ascendantes.  Chez  celles-ci, 
l'égoïsme  prudent,  l'instinct  calculateur  intervient  jusque  dans  les  plus  mysté- 
rieuses sollicitations  de  la  nature.  Pourquoi  le  riche  bourgeois  qui  pourrait  ali- 
menter dix  enfants  n'en  désire-t-il  que  deux?  C'est  qu'il  veut  les  établir,  les  éle- 
ver dans  l'échelle  sociale  au-dessus  de  lui-même. 

La  nutrition  excessive  de  ceux  qui  occupent  les  positions  culminantes  n'est  pas 
sans  influence,  je  le  répète,  sur  les  phénomènes  de  la  procréation.  Admirons  la 
Providence,  qui  a  voulu  que  les  êtres  dont  l'existence  est  le  plus  menacée  eussent 
des  chances  plus  nombreuses  de  se  reproduire.  Les  plantes  cultivées  se  multi- 
plient beaucoup  moins  que  dans  l'état  sauvage;  à  mesure  que  l'art  du  jardinier 
augmente  leur  beauté  ou  leur  saveur,  elles  perdent  de  leur  fécondité  :  on  donne 
ordinairement  moins  d'engrais  à  celles  dont  on  veut  conserver  la  semence.  De 
même  dans  le  règne  animal  :  la  vertu  prolifique  est  d'autant  moins  grande  que 
l'organisation  est  plus  compliquée.  On  sait  dans  les  fermes  qu'il  faut  amaigrir  les 
sujets  destinés  à  la  reproduction.  Les  races  perfectionnées  par  l'état  domestique 
se  propagent  avec  moins  de  rapidité;  rendues  à  l'état  sauvage,  elles  retrouvent 
leur  fécondité  naturelle  en  perdant  leurs  qualités  d'emprunt.  L'observation  en  a 
été  faite  en  Amérique,  où  les  chiens,  les  porcs,  les  bêtes  à  cornes,  importés 
d'Europe  et  laissés  en  liberté,  se  sont  multipliés  d'une  manière  prodigieuse.  L'es- 
pèce humaine  ne  fait  pas  exception  à  cette  loi  physiologique.  Une  nourriture  trop 
succulente  prédispose  à  la  stérilité.  Chez  l'homme  de  la  civilisation,  le  foyer  de 
l'intelligence  ne  ^'enflamme  qu'aux  dépens  de  l'ardeur  sensuelle  ;  l'esprit  dévore 
la  chair.  On  peut  résumer  ces  faits  remarquables  en  disant  que  tous  les  êtres  de 
la  création  perdent  en  quantité  en  proportion  de  ce  qu'ils  gagnent  en  qualité. 
Celte  théorie,  très-ingénieusement  développée  dans  une  revue  anglaise  par  M.  Dou- 
bleday,  de  Newcastle-on-ïyne,  ne  tranche  pas,  comme  ce  savant  le  suppose,  toutes 
les  difficultés  soulevées  par  Malthus;  mais  elle  est  à  coup  sûr  un  des  éléments  de 
la  solution. 

Quand  les  échos  de  Malthus  répéteront  :  «  Les  classes  inférieures  sont  miséra- 
bles, parce  qu'elles  mettent  au  monde  beaucoup  d'enfants,  »  retournons  la  for- 
mule, et,  prenant  l'ellét  pour  la  cause,  répondons  :  Elles  n'ont  trop  d'enfants  que 
parce  qu'elles  sont  pauvres  et  démoralisées  par  la  pauvreté.  Veut-on  arrêter  le  dé- 
bordement de  la  population,  que  d'intelligentes  réformes  élèvent  le  prolétariat, 
pour  le  rapprocher  autant  que  possible  du  niveau  de  la  bourgeoisie.  Améliorer 
physiquement  et  moralement  les  classes  inférieures,  c'est  réduire  en  nombre  les 
habitants  d'un  pays  et  les  augmenter  en  valeur,  c'est  résoudre  le  grand  problème. 

On  pourrait  conclure  de  la  théorie  de  Malthus  que  deux  territoires  de  même 


SUR    LES    ECONOMISTES.  759 

étendue,  cloués  d'une  égale  fécondité  naturelle,  et  avec  un  même  capital  disponi- 
ble, doivent  nécessairement  fournir  un  même  nombre  d'habitants.  Ce  serait  une 
erreur.  Le  chiffre  de  !a  population  sera  réglé  de  part  et  d'autre  par  le  régime  habi- 
tuel de  chaque  contrée.  Supposez  que  dans  l'un  de  ces  pays  la  basse  classe  ait  con- 
tracté l'habitude  d'une  nourriture  forte  et  abondante,  mais  d'une  production  dis- 
pendieuse, et  que  dans  l'autre  pays  au  contraire  on  se  contente  d'une  maigre  pitance 
obtenue  à  peu  de  frais,  il  est  bien  évident  que  les  ressources  de  ce  dernier  pays 
pourront  être  partagées  entre  un  bien  plus  grand  nombre  de  bouches,  et  provoquer 
une  population  infiniment  plus  considérable. 

Mais  observons  à  quels  résultats  doivent  aboutir  ces  régimes  si  différents.  D'un 
côté,  une  race  forte,  richement  constituée,  avec  de  grands  appétits,  mais  pourvue 
d'une  vitalité  proportionnée  à  l'énergie  de  ses  besoins,  douée  de  cette  activité  de 
corps  et  d'esprit  que  donne  la  vigueur  musculaire  ;  de  l'autre  côté,  une  fourmilière 
d'hommes  chétifs  et  timides,  sans  émulation,  parce  que  leurs  besoins  sont  bornés 
au  strict  nécessaire.  Dans  la  race  énergique,  chacun  sentira,  en  évaluant  ses  pro- 
pres besoins,  que  l'éducation  d'un  homme  est  dispendieuse;  on  craindra  d'infliger 
aux  familles  d'insupportables  privations  en  les  augmentant  outre  mesure  :  assez 
forte  pour  résister  à  la  passion,  celte  race  observera  par  égoïsme,  sinon  par  vertu, 
la  continence  si  chère  à  Malthus.  La  population  augmentera  moins  rapidement  que 
les  ressources;  tous  les  produits  ne  seront  pas  consommés,  et  l'excédant  consti- 
tuera une  réserve,  un  capital  disponible,  gage  de  la  puissance  nationale.  Le  tableau 
que  je  trace  représente  assez  fidèlement  ce  qui  se  passe  aujourd'hui  dans  les  classes 
moyennes  de  l'Angleterre  et  de  la  France. 

Dans  celte  autre  contrée  où  l'unique  ambition  est  de  ne  pas  mourir  de  faim, 
comment  le  sentiment  de  la  prévoyance  pourrait-il  se  développer?  L'homme  qui  a 
toujours  vécu  dans  les  privations  et  la  misère,  qui  ne  s'est  jamais  élevé  à  l'idée 
d'une  autre  existence,  ne  craint  pas  de  mettre  au  monde  des  enfants  destinés  à 
végéter  comme  lui.  Par  la  multitude  et  la  fécondité  désordonnée  des  mariages,  les 
pauvres  ne  cessent  d'irriter  la  concurrence  qu'ils  se  font  entre  eux  dans  l'offre  du 
travail.  A  mesure  que  le  taux  des  salaires  s'abaisse  et  que  la  ration  alimentaire  de 
chacun  diminue,  le  sang  national  s'appauvrit  :  de  l'affaiblissement  physique  à  la 
dégradation  morale,  la  transition  est  une  fatalité  inévitable.  Alors  le  respect  de 
soi-même  disparaît;  on  ne  cherche  plus  dans  l'union  des  sexes  qu'une  ivresse  mo- 
mentanée; une  procréation  bestiale  couvre  le  sol  d'une  multitude  de  créatures 
destinées  à  périr  prématurément.  Tel  est  le  spectacle  que  donnent  en  Orient  la 
Chine  et  l'Inde.  L'Europe  a  son  Irlande,  et  j'ajouterai  que,  grâce  à  la  rivalité  indus- 
trielle qui  agite  le  siècle,  il  n'est  plus  de  nation  européenne  qui  n'ait  aujourd'hui 
une  Irlande  dans  son  sein. 

Dans  le  contraste  des  deux  tableaux  que  je  viens  de  présenter  réside  tout  le  mys- 
tère de  la  population.  C'est  ainsi  qu'on  rentre  dans  la  théorie  de  Godwin,  qui 
rejetait  sur  le  vice  des  institutions  presque  toutes  les  misères  sociales.  Il  ne  faut 
pas  dissimuler  que,  si  le  bonheur  matériel  d'un  peuple  dépend  surtout  du  parfait 
équilibre  entre  la  population  et  les  subsistances,  le  maintien  de  cet  équilibre  dé- 
pend en  grande  partie  de  la  sagesse  des  lois  et  de  l'habileté  pratiqué  des  adminis- 
trateurs. 

Le  fameux  axiome  de  Malthus  sur  l'accroissement  limité  des  subsistances  en  op- 
position avec  la  force  illimitée  de  la  procréation  humaine  a  cessé  d'être  un  épou- 
vantail  pour  les  esprits  sensés.  Sans  admettre  les  calculs  puérils  qu'on  a  faits 


760  ÉTUDES 

récemment  pour  démontrer  que  les  trois  royaumes  britanniques  pourraient  ali- 
menter 129  millions  d'habitants,  il  est  présumable  que  les  dernières  limites  des 
forces  productives  de  la  terre  ne  sont  pas  exactement  connues,  et  qu'il  n'est  peut- 
être  pas  une  contrée  dont  la  fertilité  ne  puisse  être  augmentée.  D'ailleurs,  pourquoi 
rester  toujours  dans  cette  supposition  que  chaque  peuple  ne  peut  obtenir  sa  nour- 
riture que  de  son  propre  sol?  On  a  souvent  répété  que  les  petits  états,  comme  les 
villes  libres  d'Allemagne  et  la  Hollande,  devaient  seuls  compter  sur  les  importations 
pour  leur  subsistance;  que  le  superflu  de  tous  les  pays  à  céréales  ne  suffirait  pas 
pour  conjurer  les  horreurs  de  la  disette  dans  une  grande  nation;  que  les  plus 
fortes  importations  en  France  n'ont  jamais  représenté  que  la  consommation  de 
quelques  jours,  qu'en  supposant  même  que  les  provisions  existassent  dans  les  ma- 
gasins étrangers,  il  n'y  aurait  pas  assez  de  vaisseaux  disponibles  en  Europe  pour 
les  transporter.  Ces  arguments  qu'on  répète  encore  par  habitude  ne  sont  plus  ad- 
missibles aujourd'hui.  Les  moyens  de  transport  sont  multipliés  a  l'infini  par  les 
chemins  de  fer  et  la  navigation  à  la  vapeur.  Quant  aux  ressources  des  marchés 
étrangers,  elles  augmenteraient  indéfiniment,  si  le  principe  de  la  liberté  du  com- 
merce était  généralement  admis.  Alors  seulement,  les  pays  à  blé,  pouvant  compter 
sur  des  demandes  considérables  et  régulières,  élargiraient  assez  leurs  cultures 
pour  les  proportionner  à  tous  les  besoins.  L'expérience  que  l'Angleterre  se  prépare 
à  risquer  répondra  d'une  manière  décisive  à  ce  genre  d'objections. 

Il  faut  sans  doute  que  le  pauvre  puisse  vivre  à  bas  prix,  mais  il  faut  que  ce  soit 
par  l'effet  de  l'abondance  du  marché,  et  non  pas  par  un  affaiblissement  du  régime, 
par  l'usage  d'un  vil  aliment.  L'introduction  de  la  pomme  de  terre  en  Irlande  n'a 
pas  eu  seulement  pour  effet  d'encourager  la  procréation.  Le  salaire  de  l'ouvrier, 
au  lieu  de  s'y  régler,  comme  en  Angleterre,  sur  le  prix  du  froment,  a  suivi  celui  de 
la  pomme  de  terre,  c'est-à-dire  qu'il  s'est  abaissé  au  niveau  de  la  denrée  la  plus 
vile.  Les  pays  accoutumés  à  un  régime  solide  ont,  dans  les  mauvaises  années,  la 
ressource  d'une  alimentation  inférieure.  Il  n'en  est  plus  de  même  en  Irlande  :  il 
n'y  reste  aucun  moyen  de  se  garantir  de  la  famine,  quand  la  récolte  de  la  pomme 
de  terre  vient  à  y  manquer. 

Il  est  à  remarquer  qu'en  ce  qui  concerne  la  population,  l'intérêt  des  capitalistes 
est  directement  opposé  à  celui  des  pauvres.  L'entassement  des  ouvriers  affamés  au- 
tour des  manufactures  accélère  la  fortune  des  entrepreneurs.  Que  les  hommes 
d'état  méditent  ces  graves  paroles,  écrites  par  M.  Rossi  dans  son  introduction  : 
«  Les  habiles  savent  que  plus  il  y  a  de  travailleurs,  plus  les  salaires  sont  bas  et 
les  profits  élevés....  Vous  voudriez  que  le  père  de  famille,  au  lieu  de  cinq  ou  six 
enfants,  ne  nous  en  présentât  que  deux  ou  trois?  Mais  il  nous  faudrait  alors  haus- 
ser le  salaire  des  jeunes  travailleurs,  et  plus  tard  celui  des  adultes;  et,  si  nous 
ne  voulons  pas  voir  diminuer  le  nombre  de  nos  acheteurs,  où  trouverons-nous  cet 
accroissement  de  salaires,  si  ce  n'est  dans  une  baisse  relative  de  nos  profils?  Nous" 
pouvons  aujourd'hui  gagner  un  million  en  dix  ans;  il  nous  faudrait,  dans  votre 
système,  la  vie  d'un  homme  pour  atteindre  au  même  résultat.  Laissez,  laissez  les 
travailleurs  se  multiplier;  c'est  le  seul  moyen  de  rendre  les  capitalistes  maîtres 
du  marché.  »  L'excitant  le  plus  énergique  à  la  population  est  l'emploi  des  enfants 
dans  les  manufactures.  La  certitude  d'exploiler  ces  petits  malheureux  à  l'âge  où 
ils  auraient  besoin  au  contraire  d'une  tendresse  attentive  détermine  une  affligeante 
fécondité.  Mallhus  a  remarqué  que  dans  les  villes  manufacturières  de  l'Ecosse  les 
ouvriers  se  mariaient  fort  jeunes,  et  que  chaque  ménage  comptait  en  moyenne 


S3K   LES   ECONOMISTES*  76  j 

six  enfants.  Cette  coupable  spéculation  a  été  la  principale  cause  de  i'encombre- 
ment  dont  tous  les  pays  se  plaignent.  C'est  la  pullulation  de  la  plus  basse  classe 
industrielle  qui  grossit  constamment  les  chiffres  dans  les  tableaux  de  recense- 
ment. On  distingue  en  France  33  départements  voués  particulièrement  à  l'indus- 
trie, et  53  qui  s'enrichissent  par  la  culture  des  céréales  et  de  la  vigne  :  la  moyenne 
d'accroissement,  qui,  de  1801  à  1836,  a  été  d'environ  22  pour  cent,  est  dépassée 
par  les  départements  industriels  moins  3;  les  départements  agricoles,  à  l'excep- 
tion de  8,  sont  restés  au-dessous  de  la  moyenne.  En  Angleterre,  l'accroissement 
a  eu  lieu,  depuis  le  commencement  du  siècle  jusqu'en  1831,  dans  la  proportion 
de  26  pour  cent  dans  les  comtés  voués  à  la  culture,  et  de  près  de  50  pour  cent 
dans  les  districts  manufacturiers.  La  Belgique  est  aux  expédients  pour  nourrir  les 
ouvriers  que  la  surexcitation  industrielle  a  enfantés.  L'Allemagne  déverse  chaque 
année  20,000  émigrants  en  Amérique  et  en  Russie,  sans  compter  les  mercenaires 
qui  s'insinuent  dans  tous  les  ateliers  des  grandes  villes  européennes. 

L'assainissement  des  localités  est  encore  une  garantie  contre  la  surabondance 
d'une  population  chétive.  De  toutes  les  mesures  imaginées  dans  l'intérêt  du  pau- 
vre, la  plus  propre  à  le  relever  de  sa  dégradation  est  celle  dont  le  vénérable  lord 
Ashley  a  pris  l'initiative.  Il  est  démontré,  par  l'expérience  faite  à  Londres,  qu'avec 
ce  qu'il  en  coûte  à  l'ouvrier  pour  louer  à  la  nuit  un  ignoble  grabat  dans  une 
chambre  infecte,  il  pourrait  obtenir  un  logement  sain  et  décent  dans  de  vastes  bâ- 
timents appropriés  aux  modestes  besoins  des  classes  nécessiteuses.  On  parviendrait, 
en  distribuant  bien  de  pareilles  habitations,  à  diminuer  l'entassement  des  ouvriers 
autour  des  grandes  manufactures,  qui  deviennent  trop  souvent  des  foyers  de  pro- 
stitution et  de  misère. 

Un  des  premiers  devoirs  de  l'administration  serait  d'observer  avec  une  atten- 
tion vigilante  le  niveau  des  salaires.  L'enchérissement  nominal  de  la  main-d'œuvre 
peut  n'être  qu'un  leurre  pour  les  ouvriers.  Il  serait  bon  de  constater  de  temps 
en  temps  le  pouvoir  réel  des  salaires,  c'est-à-dire  la  somme  des  objets  de  néces- 
sité première  que  peut  fournir  le  gain  quotidien  du  travailleur.  Sans  intervenir  di- 
rectement dans  les  opérations  particulières  de  l'industrie,  il  y  a  pour  un  gouver- 
nement vigoureux  des  moyens  légitimes  d'assurer  au  travail  une  rémunération 
équitable,  soit  qu'on  provoque  la  demande  des  bras  par  une  impulsion  communi- 
quée à  certaius  travaux,  soit  qu'on  augmente  la  puissance  du  salaire,  en  faisant 
baisser  le  prix  des  subsistances  par  les  perfectionnements  de  l'agriculture  (1).  Je 
n'étendrai  pas  cet  aperçu.  En  ce  qui  concerne  le  régime  des  classes  ouvrières,  la 
théorie  ne  peut  donner  que  de  vagues  conseils.  Chaque  difficulté  exige  une  solu- 
tion, chaque  souffrance  un  remède.  Le  succès  dépend  au  jour  le  jour  de  la  perspica- 
cité, du  tact,  de  l'énergie  de  celui  qui  tient  en  main  les  affaires.  L'important  était 
de  protester  contre  celte  désolante  conviction  propagée  parMalthus  parmi  les  hommes 
d'état  de  cette  époque,  qu'il  est  à  peu  près  inutile  de  s'occuper  de  la  mulîitude 
par  deux  raisons:  la  première,  qu'il  est  impossible  d'amé.iorer  les  conditions  du 

(1)  Avant  l'impulsion  donnée  à  l'agriculture  par* les  économistes  français,  le  prix  du  blé 
était  beaucoup  plus  é'evé  qu'aujourd'hui,  relativement  à  la  valeur  réelle  de  l'argent.  Je 
trouve  que  le  prix  moyen  du  selier  de  Paris  fut,  de  167  4  à  16>ô  inclusivement,  de 
26  livres  6  sols  5  deniers,  somme  qui  représente  à  peu  près  72  francs  de  nos  jours.  Or 
pour  72  francs,  on  aurait  aujourd'hui  près  de  quatre  hectolitres  lie  blé.  environ  deux, 
seliers  et  demi  :  la  diminution  réelle  est  de  trois  cinquièmes.  Le  simple  énoncé  de  ce 
résultat  est  le  plus  bel  éloge  qu'où  puisse  faire  des  économistes  de  l'école  primitive. 


762  ÉTUDES 

travail;  la  seconde,  que,  si  l'on  y  parvenait  momentanément,  le  bien-être  général 
n'aurait  d'autre  résultat  que  de  ramener  la  misère,  en  provoquant  aussitôt  une 
nouvelle  surabondance  de  population. 

On  comprendra,  d'après  l'exposé  qui  vient  d'être  fait,  qu'une  simple  thèse  éco- 
nomique ait  mis  aux  prises  des  intérêts  passionnés.  Ce  problème  de  la  population 
dans  ses  rapports  avec  la  subsistance  résume  en  effet  l'art  du  gouvernement  :  tous 
les  actes  de  l'administration  viennent  y  aboutir.  Malgré  les  critiques  qu'on  a  pu 
faire  du  système  de  >3althus,  malgré  les  justes  protestations  qu'il  a  provoquées, 
son  livre  restera  comme  un  des  traités  élémentaires  de  la  science  économique.  Il 
faut  donc  savoir  gré  à  l'intelligent  éditeur  de  l'avoir  compris  dans  la  collection- 
qu'il  poursuit  avec  succès  (1).  La  lumineuse  introduction  de  M.  Rossi,  la  notice 
sur  la  vie  de  l'auteur,  par  M.  Ch.  Comte,  portrait  tracé  pour  l'Institut,  et  qui  se 
ressent  un  peu  trop  de  l'impassibilité  académique;  les  notes  sobres  et  pourtant 
concluantes  de  M.  Joseph  Garnier,  une  révision  de  la  traduction  primitive,  une 
ample  table  des  matières,  indispensable  pour  un  écrivain  assez  confus,  assurent 
la  supériorité  de  cette  édition  sur  toutes  ceiles  qui  l'ont  précédée  dans  les  divers 
pays  où  la  langue  française  est  en  usage. 

Malthus  mourut  à  l'âge  de  soixante  dix  ans,  paisible  comme  il  avait  vécu,  au 
milieu  d'une  famille  qui  le  vénérait.  Tous  les  éloges  prononcés  autour  de  sa  tombe 
le  représentent  comme  un  philosophe  candide,  désintéressé  autant  que  loyal, 
d'une  aménité  séduisante  dans  la  discussion,  d'un  calme  imperturbable  au  milieu 
des  ..tempêtes  qu'il  avait  soulevées.  Cet  homme,  si  cruel  dans  ses  conclusions  dog- 
matiques, était,  dit  M.  Ch.  Comte.  «  si  indulgent  pour  les  autres,  que  des  personnes 
qui  ont  vécu  près  de  lui  pendant  cinquante  années  assurent  qu'elles  ne  l'ont  ja- 
mais vu  troublé,  jamais  en  colère,  jamais  exaité.  jamais  abattu.  «  Ce  contraste 
entre  l'homme  et  ses  écrits  n'est  pas  sans  précédents.  Le  type  de  la  morale  relâ- 
chée, Escobar,  était  dans  ses  mœurs  d'une  rigidité  exemplaire.  Il  est  probable  que 
la  passion  politique  ou  l'esprit  de  système  ont  communiqué  au  philosophe  anglais 
cette  dureté  d'accent  qu'on  lui  a  reprochée  avec  une  dureté  non  moins  grande. 
Lorsque,  ému  par  le  soulèvement  public,  Waltbus  balbutiait  ces  paroles  :  «  Jesuis 
sur  de  n'avoir  jamais  dit  qu'il  n'est  pas  de  notre  devoir  de  faire  tout  le  bien  qui 
dépend  de  nous;  »  —  non,  sans  doute,  aurait-on  pu  lui  répondre,  mais  vous  avez 
entrepris  de  démontrer,  sans  preuves  suffisantes,  qu'il  ne  dépend  pas  de  nous  de 
faire  le  bien,  et  vos  arguments,  souvent  contestables,  sont  devenus  des  oracles  pour 
l'égoïsme.  Vous  justifiez  l'inertie  des  politiques  sans  cœur,  vous  propagez  un  fata- 
lisme désolant,  et  on  ne  saurait  nier  qu'en  fermant  votre  livre,  on  ne  garde  un 
sentiment  d'impuissance,  un  découragement  funeste  aux  classes  souffrantes, 

En  résumé,  si  Malthus  a  émis  des  vérités  utiles,  il  a  souvent  poussé  la  vérité 
jusqu'à  ce  point  d'exagération  où  l'erreur  commence.  Il  a  fait  du  bien  sans  aucun 
doute;  je  crains  aussi  que  ses  doctrines  ne  soient  devenues  parfois  l'occasion  du 
mal.  En  pénétrant  avec  sagacité  les  phénomènes  qui  se  rapportent  aux  mouve- 
ments des  populations,  en  démontrant,  contre  l'avis  unanime  des  hommes  d'état 
de  son  temps,  que  le  bonheur  d'un  pays,  sa  force  politique,  dépendent,  non  pas 
du  chiffre  de  ses  habitants,  mais  du  rapport  de  la  population  à  la  quantité  et  sur- 
tout à  la  vertu  nutritive  des  aliments  disponibles,  Malthus  a  rendu  un  service  aux 

(1)  Les  Principes  généraux  de  l'Économie  politique  et  divers  Opuscules  non  encore 
traduits  en  français  paraîtront  bientôt  pour  compléter  les  œuvres  de  Malthus. 


SUR    LES    ÉCONOMISTES.  763 

sociétés.  Le  mal  causé  par  ce  même  philosophe  découle  des  efforts  qu'il  a  faits 
pour  affranchir  les  législateurs  de  la  responsabilité  de  leurs  fautes.  On  doit  lui 
reprocher  d'avoir  présenté  la  misère  publique  comme  une  fatalité  à  peu  près  inévi- 
table, d'avoir  réfuté  par  de  prétendues  lois  naturelles  les  espérances  de  réforme 
les  plus  légitimes.  Persuadons-nous,  au  contraire,  que  la  misère  est  la  cause  plu- 
tôt que  l'effet  de  l'excès  de  population  ;  à  ce  mal  dont  l'Europe  s'inquiète  avec 
raison,  cherchons  un  remède,  non  pas,  comme  les  disciples  de  Malthus,  dans  de 
vaines  prédications  morales  à  ceux  que  le  malheur  a  démoralisés,  mais  dans  un 
ensemble  de  réformes  économiques  ou  politiques, favorables  aux  classes  affaissées 
aujourd'hui;  réformes  dont  l'initiative  doit  être  prise  par  les  hommes  d'étal,  à 
moins  qu'ils  ne  préfèrent  les  attendre  des  violences  d'une  révolution. 

A.  Cochut. 


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LA 


DECIMA   CORRIDA 


DE  TOROS. 


A  M.  le  Directeur  de  la  Revue  des  Deux  Mondes. 

Depuis  que  je  suis  revenu  d'Espagne,  il  ne  s'est  point  passé,  je  crois,  un  seul 
jour,  sans  que  l'on  m'ait  adressé  les  deux  questions  suivantes  :  Comment  trouvez- 
vous  la  reine,  et  que  pensez-vous  des  combats  de  taureaux?  J'en  ai  dû  conclure, 
monsieur,  que,  la  reine  à  part,  les  combats  de  taureaux  étaient,  de  toutes  les  cu- 
riosités péninsulaires,  une  de  celles  qui  paraissaient  à  Paris  les  plus  piquantes,  et 
il  m'est  prouvé  que  les  récits  pleins  de  verve  de  MM.  Mérimée  et  Th.  Gautier,  sans 
parler  des  narrations  moins  véridiques  datées  récemment  de  Pampelune,  ont  ex- 
cité l'intérêt  plus  qu'ils  ne  l'ont  épuisé.  Ceci  posé,  et  la  matière  plaisant  pour  le 
quart  d'heure  à  ma  fantaisie,  je  vous  conterai,  si  vous  le  permettez,  une  tragédie 
dont  je  fus  témoin,  il  y  a  peu  de  mois,  à  Madrid,  et  qui  me  parut  plus  émouvante 
que  tous  les  drames  de  Shakspeare. 

Permettez-moi  d'abord  une  courte  introduction.  Il  me  paraît  curieux,  avant  de 
décrire  l'état  présent  de  la  tauromachie  en  Espagne,  de  raconter  son  origine  et  les 
modifications  successives  qui  ont  fait  d'un  amusement  périlleux  un  art  véritable 
(clarté  de  torcar),  art  qui  a,  comme  la  chorégraphie  ou  l'escrime,  ses  lois,  ses 
principes  et  son  code.  Je  donnerai  peut-être  quelque  intérêt  à  ces  recherches  en 
ajoutant  que  je  les  extrais  en  partie  d'un  livre  écrit  par  le  célèbre  Francisco  Mon- 
tés lui-même,  dont  personne  en  France,  que  je  sache,  n'a  encore  apprécié  ni  même 
révélé  le  talent  littéraire  (1). 

(I)  Tauromaquia  compléta,  6  sca  el  arte  de  torear  en  plaza ,  escrita  por  el  célèbre 
lidiador  F.  Montés.  —  Madrid,  1836. 


LA  DECIMA  CORRIDA  DE  TOROs*  i  {)■'> 

De  l'avis  du  premier  matador  de  ce  siècle,  —  et  cette  opinion  seule  donnera  de 
l'homme  une  idée  nouvelle,  —  il  faut  faire  remonter  l'origine  des  combats  de 
taureaux  au  temps  de  la  domination  romaine,  et  même  fort  au  delà.  Le  spectacle 
adoré  des  Romains  était,  comme  on  le  sait,  les  luttes  des  hommes  contre  des  bêtes 
féroces,  et  les  ruines  imposantes  des  amphithéâtres  de  Tolède,  de  Mérida,  prou- 
vent que  nulle  part  au  monde  ils  ne  célébraient  avec  plus  de  pompe  qu'en  Espa- 
gne ces  fêtes  «  barbares  et  cruelles  (cruclcs  y  barbaros);  »  ainsi  les  juge  Montés, 
et  je  le  remarque  à  dessein.  Il  est  certain  toutefois  que  les  taureaux  ne  paraissaient 
jamais,  ou  presque  jamais,  dans  les  cirques;  les  lutteurs  avaient  affaire  le  plus 
souvent  à  des  lions  ou  à  des  tigres,  et  les  spectacles  sanglants  du  peuple-roi  don- 
nèrent au  peuple  espagnol  le  goût  des  combats  dans  les  arènes,  sans  fonder  cepen- 
dant la  tauromachie,  dont  l'idée  première,  bien  autrement  ancienne,  doit  être  at- 
tribuée, si  nous  en  croyons  notre  auteur,  au  père  Adam  lui-même.  En  effet,  quand 
l'homme,  nouvellement  créé,  errait  dans  les  espaces  dont  Dieu  le  faisait  roi,  il  sen- 
tit la  nécessité  de  vaincre  et  de  s'approprier  les  animaux  qui  vaguaient  avec  lui 
dans  ces  solitudes.  Un  de  ses  premiers  soins  fut  sans  doute  de  courber  sous  le 
joug  le  taureau,  dont  la  force  lui  était  nécessaire,  dont  la  chair  lui  était  agréable, 
et  dont  la  femelle  lui  donnait  un  lait  savoureux.  Pour  le  dompter,  il  appela  toute 
son  intelligence  à  son  aide,  il  opposa  l'adresse  à  la  force  brutale  ;  de  là  naquit  la 
tauromachie,  et  les  fils  d'Adam  furent  les  premiers  toreros.  Je  ne  m'attarderai  pas 
davantage,  avec  Montés,  dans  les  siècles  antédiluviens  ;  j'ai  voulu  seulement  faire 
sentir  le  ton  emphatique  qui  distingue  les  premières  pages  de  ce  singulier  livre, 
et  je  m'arrête,  sachant  fort  bien  qu'il  faut  être  un  grand  matador  pour  se  permet- 
tre en  littérature  des  libertés  pareilles.  Je  ne  voudrais  cependant  pas  que  cette 
critique  donnât  de  la  tauromaquia  une  idée  trop  défavorable.  Cet  ouvrage,  en  dé- 
finitive, est  amusant  ;  il  est  bien  coordonné  et,  autant  que  j'en  puisse  juger,  bien 
écrit.  La  partie  technique  est  claire,  simple,  et  l'on  doit  pardonner  la  solennité  du 
début  à  un  auteur  épris  à  si  juste  titre  de  la  grandeur  de  son  art. 

Si  nous  passons  le  déluge  et  même  l'époque  de  la  domination  romaine,  nous 
arrivons,  comme  il  est  naturel  en  Espagne,  au  Cid.  L'opinion  générale  veut,  en 
effet,  que  le  célèbre  Ruy  ou  Rodrigo -Diaz  del  Vivar,  nommé  le  Cid,  soit  le  premier 
qui  ait  combattu  les  taureaux  à  cheval.  Cette  action,  inspirée  par  la  valeur  extra- 
ordinaire d'un  héros  bizarre,  donna  naissance  à  un  spectacle  nouveau  qui  fut  établi 
définitivement  depuis  cette  époque,  et  que  rendit  bientôt  célèbre  la  renommée  du 
Cid  et  des  chevaliers  qui  l'imitèrent.  Ces  combats,  qui  furent  pendant  longtemps 
un  privilège  de  la  noblesse,  devinrent  l'accompagnement  indispensable  de  toutes 
les  solennités  publiques.  Des  bardes  chantèrent  les  exploits  des  lutteurs,  et  les 
bibliophiles  paieraient  aujourd'hui  son  poids  d'or  un  petit  poème  où  fut  célébré, 
en  1124,  la  fameuse  course  de  taureaux  qui  eut  lieu  à  l'occasion  du  mariage 
d'Alphonse  VII  avec  Berenguela  la  Chica,  fille  du  comte  de  Barcelone.  Ce  specta- 
cle, jusqu'alors  exclusivement  espagnol,  fut  importé  en  Italie  au  commencement 
du  xive  siècle;  mais  on  dut  bien  vite  le  détendre,  car,  soit  fatalité,  soit  maladresse 
ou  manque  d'habitude  des  combattants,  les  taureaux  sortaient  presque  toujours 
vainqueurs  de  la  lutte.  Ainsi,  dans  la  seule  année  133:2,  dix-neuf  seigneurs  ro- 
mains périrent  dans  le  cirque,  assurent  les  chroniques,  qui,  cela  va  sans  dire, 
ne  s'inquiètent  pas  du  nombre  des  vilains  qui  furent  évenlrés  autour  d'eux. 
Il  est  à  remarquer  qu'en  Espagne,  où  les  taureaux  sont  d'une  bravoure  et 
d'une  vigueur  incomparables,  de  pareils  accidents  n'arrivent  qu'à  de  longs  inter- 

TOMB    I.  32 


766  LA    DECIMA    CORRIDA    DE    TOROS. 

valles,  «  tant  sont  grandes,  conclut  l'auteur,  l'adresse  et  la  valeur  espagnoles  !  » 
On  maintint  donc  les  combats  de  taureaux  avec  une  passion  croissante,  et  sous 
le  règne  de  Jean  II  la  galanterie  chevaleresque,  à  son  apogée,  donna  un  nouveau 
stimulant  à  la  tauromachie.  Ce  genre  de  tournoi  fut  adopté  par  les  chevaliers  es- 
pagnols, et,  au  lieu  de  rompre  une  lance  en  champ  clos  contre  un  rival  bardé  de 
fer,  ce  fut  la  mode  en  Espagne  de  disputer  de  témérité  dans  la  place ,  et  d'aller, 
en  habit  de  soie,  affronter  la  fureur  d'un  taureau  sauvage,  pour  un  sourire  de  sa 
dame.  Cette  mode  existait  encore  au  xvie  siècle,  car  j'ai  lu  je  ne  sais  où  que  Fer- 
nand  Cortez,  alors  adolescent  (sans  doute  vers  1500),  assistant  un  jour  à  un 
combat  très-meurtrier  où  un  taureau  terrible  décousait  tous  les  combattants  les 
uns  après  les  autres,  une  dame,  qui  avait  sans  doute  des  droits  sur  le  cœur  du 
futur  conquérant  du  Mexique,  lança  son  bouquet  sous  les  pieds  de  l'animal  en  fu- 
reur. La  mort  était  presque  certaine  ;  Cortez,  sur  un  signe  qui  lui  fut  fait,  n'en 
sauta  pas  moins  bravement  la  barrière,  ramassa  le  bouquet  sous  les  cornes  du 
monstre,  et  vint  le  jeter  à  la  figure  de  la  dame,  lui  exprimant  ainsi  tout  à  la  fois 
son  obéissance  comme  chevalier  et  son  indignation  comme  amant. 

Les  souverains,  en  daignant  prendre  part  eux-mêmes  à  ces  joutes,  firent  pour 
elles  plus  encore  que  les  sourires  des  dames  ;  mais  ce  qui  acheva  de  les  mettre 
tout  à  fait  en  honneur,  ce  fut  la  rivalité  qui  s'éleva  entre  les  chevaliers  espagnols 
et  les  seigneurs  mores,  dont  plusieurs,  tels  que  Malique  Alabez  et  Muza  y  Gazul, 
sont  restés  célèbres  dans  les  annales  de  la  tauromachie.  Isabelle-Ia-Catholique 
arrêta  cet  élan.  Elle  n'aimait  pas  les  taureaux,  comme  on  dit  en  Espagne.  Après 
avoir  assisté  avec  horreur  à  une  de  ces  fêtes  déjà  si  populaires,  elle  annonça  l'in- 
tention de  les  défendre  dans  tout  le  royaume.  Cette  menace  mit  en  deuil  la  jeune 
noblesse;  on  conjura  la  reine,  on  la  fit  supplier  de  toutes  les  manières  :  elle  fut 
inflexible;  enfin  on  promit  d'envelopper  de  bourrelets  de  cuir  les  cornes  des  tau- 
reaux. Grâce  à  cet  expédient,  qui  devait  rendre  beaucoup  plus  rares  les  blessures 
graves,  l'Espagne  conserva  son  spectacle  favori  ;  on  combattit  quelque  temps  des 
taureaux  cmbolados;  puis,  la  reine  oubliant  ou  faisant  semblant,  d'oublier  ses  dé- 
fenses, on  supprima  les  bourrelets  et  l'on  rendit  à  ces  combats  leurs  chances 
meurtrières,  c'est-à-dire  leur  plus  grand  intérêt.  A  la  longue  cependant,  l'aversion 
secrète  de  la  reine,  que  plus  d'un  courtisan  feignait  de  partager,  eût  été  fatale  à  la 
tauromachie,  et  il  était  urgent  qu'un  protecteur  puissant  vînt  lui  rendre  sa  splen- 
deur première.  Charles-Quint  fut  cet  homme.  Disons-le  à  l'éternel  honneur  des 
amateurs  de  taureaux,  Charles-Quint  fut  le  type  parfait  de  Y  aficionado.  Non-seu- 
lement il  encouragea  sans  cesse  par  sa  présence,  par  ses  conseils,  par  ses  applau- 
dissements, ce  spectacle  viril,  mais  souvent  il  parut  en  personne  dans  l'arène,  et, 
maître  d'un  empire  «  où  le  soleil  ne  se  couchait  jamais,  »  il  rêva  et  il  conquit  la 
gloire  d'un  vaillant  torero.  Et  ce  ne  fut  pas  seulement  un  caprice  de  jeunesse,  il 
conserva  tard  ce  goût  et  ces  habitudes.  L'histoire  raconte  qu'à  la  naissance  de  son 
fils  Philippe  II  (il  avait  27  ans  alors),  il  tua,  sur  la  place  de  Valladolid,  un  su- 
perbe taureau  de  Ronda  A  d3ter  de  celte  époque,  une  quantité  de  héros  célèbres 
voulurent,  à  son  imitation,  se  faire  une  réputation  dans  la  jrface,  et  les  annales 
taurcmachiques  ont  enregistré  faslueusement  les  noms  de  Pizarre,  presque  aussi 
fameux  par  ses  estocades  que  par  la  conquête  du  Pérou,  du  roi  don  Sébastien  de 
Portugal,  et  de  Ramirez  de  Haro,  le  plus  habile  de  tous.  La  thébaïde  qui  entoure 
les  murs  sombres  de  l'Escurial  plaisait  plus  que  les  réjouissances  publiques  au 
morose  Philippe  II  :  il  ne  songea  guère  au  cirque  de  Madrid;  mais  Philippe  III  le 


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fit  rebâtir,  et  Philippe  IV  y  combattit  lui-même.  Sons  son  malheureux  règne,  on 
imprima  les  premières  règles  de  la  tauromachie.  A  en  juger  par  ce  petit  code,  qui 
nous  est  resté,  les  courses  de  cette  époque  ne  ressemblaient  nullement  à  celles  de 
la  nôtre.  On  combattait  les  taureaux  à  cheval  et  à  la  lance  ;  c'était  la  seule  mé- 
thode que  pussent  suivre  les  seigneurs  qui  descendaient  dans  le  cirque  par  bra- 
vade ou  par  plaisir,  sans  vouloir  faire  de  ce  divertissement  une  étude  exclusive. 
Pour  recevoir  sur  un  bon  cheval  et  la  lance  au  poing  la  charge  d'un  taureau,  il 
suffit  d'avoir  beaucoup  de  courage  et  de  vigueur,  tandis  que  pour  attaquer  de 
front,  à  pied,  comme  font  les  toreros  actuels,  et  l'épée  à  la  main,  un  animal  qui 
attend  et  qui  observe  son  agresseur,  il  faut  plus  que  de  la  force,  plus  que  du 
sang-froid  :  il  faut  de  la  science,  une  science  difficile,  comme  je  le  dirai  bientôt, 
et  une  habitude  que  donnent  seules  une  pratique  constante  et  des  blessures  nom- 
breuses. Au  reste,  déjà  sous  Philippe  IV,  les  règles  étaient  inexorables.  Tout  ca- 
valier renversé  devait  continuer  la  lutte  seul,  sans  être  secouru;  et,  s'il  sortait  du 
cirque  avant  d'avoir  tué  le  taureau,  il  se  perdait  de  réputation.  Quand  sa  lance 
était  rompue,  mais  seulement  alors,  il  pouvait  se  servir  d'un  glaive,  et  Quevedo 
raconte  qu'en  pareille  circonstance  don  Menrique  de  Lara  renouvela  l'exploit  de 
Pepin-le-Bref  eu  abattant  d'un  seul  coup  la  tête  du  taureau.  Je  ne  sais  si  vous 
êtes  de  mon  avis,  mais  je  suis  tenté  de  croire  que  Pépin  pas  plus  que  don  Men- 
rique n'ont  fait  pareille  chose,  bien  que  l'on  m'ait  assuré  en  Orient  que  le  cou 
d'un  buffle  se  partageait  aussi  facilement  qu'une  pomme,  pourvu  que  la  main  fût 
exercée  et  le  damas  d'une  certaine  trempe.  Si  périlleuse  que  puisse  vous  paraître 
la  situation  d'un  seigneur  de  la  cour  de  Philippe  IV,  qui,  renversé  de  cheval  et 
seul  dans  le  cirque,  était  contraint  de  tuer  le  taureau  sans  autre  secours  que  son 
glaive,  elle  n'est  rien  en  comparaison  de  celle  du  matador  moderne  au  moment  où. 
retentit  la  fanfare  suprême;  car  le  seigneur  frappait  où  il  pouvait,  par  derrière, 
par  côté,  dans  les  flancs,  dans  le  cœur;  il  se  débarrassait  comme  il  l'entendait  de 
son  ennemi,  et  cela  serait  un  jeu  puéril  pour  le  Udiador  actuel,  qui,  je  vous  le 
répète,  doit  attaquer  de  front,  frapper  en  face,  à  une  place  donnée,  en  passant  le 
bras  entre  les  deux  cornes.  Le  même  Quevedo  rend  compte  d'un  combat  fameux 
qui  eut  lieu  à  la  fin  du  xvne  siècle,  à  Sarragosse,  en  présence  de  don  Juan  d'Au- 
triche. Là  se  distinguèrent  le  marquis  de  Mond»  jar  et  le  duc  de  Medina-Sidonia, 
lesquels,  dit  l'histoire,  étaient  de  si  rudes  jouteurs,  qu'ils  ne  s'inquiétaient  nulle- 
ment que  leur  cheval  fût  sanglé,  attendu  que  les  meilleures  sangles,  assuraient-ils, 
sont  les  jambes  du  cavalier  ;  autre  fait  qui  me  donne  à  penser  que  ce  Quevedo  est 
un  mauvais  plaisant  qui  n'était  jamais  monté  à  cheval  de  sa  vie.  Le  combat  de 
Sarragosse  fut  un  des  derniers  de  ce  genre;  Philippe  V  prit  en  une  telle  aversion 
les  courses  de  taureaux,  que  l'église,  pour  lui  plaire,  les  prohiba,  refusa  la  sépul- 
ture chrétienne  aux  victimes  du  cirque,  et  la  noblesse,  un  instant  atterrée,  re- 
nonça à  son  divertissement  favori.  Le  peuple,  lui,  n'y  renonça  pas;  il  tint  bon,  et 
les  courses  survécurent  malgré  la  colère  royale.  Seulement  elles  changèrent  de 
caractère.  La  noblesse,  en  abandonnant  son  privilège,  laissa  le  champ  libre  à  une 
autre  classe  d'hommes  qui  fit  de  la  tauromachie  sa  profession  exclusive  et  la  con- 
vertit en  un  art  véritable.  Bientôt  parut  Francisco  Romero,  de  Ronda.  qui  le  pre- 
mier tua  le  taureau  face  à  face,  d'une  seule  estocade,  sans  autres  armes  que  l'épée 
et  la  muleta.  A  dater  de  celte  époque,  la  passion  des  combats  de  taureaux  éclata 
avec  une  violence  inconnue,  dédaigna  toutes  défenses,  se  lit  nationale,  et  Ferdi- 
nand  VII,  plus  tard,  la  sanctionna  en  fondant  à  Scville  une  école  de  tauromachie. 


708  LA  DECIMA  CORRIDA  DE  TOROS. 

Telle  est  en  résumé,  monsieur,  l'histoire  des  combats  de  taureaux;  vous  savez 
leur  origine  et  les  modifications  successives  que  leur  ont  fait  subir  les  circon- 
stances. Pour  vous  donner  une  idée  de  ce  qu'ils  sont  aujourd'hui,  je  vais  mainte- 
nant vous  faire  assister,  autant  qu'il  sera  en  moi,  à  la  plus  belle  corrida  dont  j'aie 
été  témoin,  c'est-à-dire  à  la  dixième  de  la  saison  dernière.  Le  souvenir  est  récent, 
comme  vous  voyez,  et  mon  récit  sera  bien  maladroit  s'il  ne  vous  fait  pas  com- 
prendre, excuser  et  même  partager,  jusqu'à  un  certain  point,  cette  passion  pour 
les  taureaux  qui  possède  les  Espagnols,  et  peut-être  plus  encore  les  étrangers  qui 
les  visitent. 

Au  mois  de  mai  dernier,  j'étais  parti  de  Paris  pour  Madrid  ;  c'est  une  prome- 
nade. Cinq  jours,  heure  pour  heure,  après  avoir  quitté  la  place  de  la  Madeleine,  je 
traversais  la  Puerto,  del  Sol.  Madrid,  à  mon  goût,  est  une  triste  ville,  assise  pro- 
saïquement au  milieu  d'un  désert  de  blés,  à  cent  lieues  de  tout  ombrage,  ou  mieux, 
de  tout  arbre;  ses  rues  silencieuses  n'ont  pas  grand  caractère,  on  y  voit  rouler 
quelques  laides  voitures,  plus  laides  même  que  partout  ailleurs;  les  hommes  qui 
passent  ressemblent  fort  à  ceux  qui  se  croisent  en  ce  moment  sous  votre  fenêtre; 
les  femmes  n'ont  pas  de  chapeaux,  j'en  conviens,  elles  portent  une  mantille  noire, 
et  ont  toujours  l'air  d'aller  au  bal  de  l'Opéra.  Les  maisons  sont  peintes  en  rose 
tendre,  en  vert  céladon,  ou  en  jaune  abricot,  et  l'on  entend  de  tous  côtés  le  chant 
des  eailles  suspendues  au-dessus  des  portes  dans  leurs  cages  d'osier;  mais  rien  de 
tout  cela  n'empêche  l'amateur  de  couleur  locale  de  comparer  en  pensée  la  capi- 
tale de  toutes  les  Espagnes  à  Nancy  ou  à  Toulouse.  J'étais  arrivé  un  vendredi,  jour 
néfaste;  il  pleuvait  à  torrents,  et  pendant  longtemps  le  ciel  espagnol,  sans  souci 
de  sa  réputation,  continua  de  faire  ruisseler  sur  mon  petit  balcon  de  la  Fonda  de 
Paris  des  averses  effroyables.  Une  crainte  secrète  m'empêchait  de  prendre  philo- 
sophiquement mon  parti  des  rigueurs  de  l'atmosphère.  Mon  premier  soin  en  arri- 
vant avait  été  de  demander  le  jour  des  combats  de  taureaux;  c'était  le  lundi, 
avais-je  appris,  tous  les  lundis,  à  cinq  heures  du  soir,  quand  le  temps  le  permet 
(si  cl  tiempo  lo  permite),  et  je  tremblais  que  le  temps  ne  retardât  indéfiniment  un 
des  plus  vifs  plaisirs  que  je  me  fusse  promis.  Par  bonheur,  il  n'en  fut  rien.  Au 
jour  dit,  le  soleil  se  leva  radieux  dans  un  ciel  éclairci,  et  j'allai  de  grand  matin 
chercher  un  billet  au  bureau  de  la  Puerta  del  Sol.  Jamais  représentation  à  béné- 
fice, soit  dit  en  passant,  n'a  attiré  au  bureau  de  location  de  la  salle  Ventadour 
une  foule  aussi  nombreuse  que  celle  qui  assiégeait  cedpspacho.  J'obtins  avec  toutes 
les  peines  du  monde  un  billet  de  palco  et  une  affiche.  Ce  billet  de  première  coûte , 
à  Madrid,  i£  réaux,  c'est-à-dire  3  francs  50  centimes  environ;  à  Séville,  c'est  le 
double.  Ma  place  était  du  côté  du  soleil,  mais  cela  m'importait  peu;  mon  billet  devait 
me  servir  d'entrée  seulement,  car  on  m'attendait  dans  une  excellente  loge,  et  j'a- 
vais à  Madrid  des  amis  très-curieux  de  savoir  quelle  figure  je  ferais  aux  premiers 
coups  de  cornes.  L'affiche,  au  dire  d'Alvarez,  mon  domestique  espagnol,  portait 
une  nouvelle  désespérante  :  c'est  que  Juan  Léon  et  Guillen  ne  devaient  pas  tuer 
ce  jour-là.  Ils  étaient  absents,  et  des  huit  taureaux  annoncés  quatre  devaient  être 
mis  à  mort  par  le  seul  J.  Redondo,  surnommé  cl  C/iiclanero,  et  les  quatre  autres 
par  des  doublures  (sobresalientes).  La  course  devait  donc  être  détestable,  disaient 
les  amateurs;  ils  se  trompaient,  ce  fut  la  plus  belle  de  la  saison,  et  jamais  je  n'en 
ai  vu  ni  à  Madrid,  ni  en  Andalousie,  d'aussi  terrible. 

Le  cirque,  la  Plaza  de  Toros,  est  situé  du  côté  du  Prado,  en  dehors  d'une 
porte  de  la  ville  qui  est  à  Madrid,  toute  proportion  gardée,  ce  qu'est  à  Paris  l'Arc- 


LA    DECIMA    CORRIDA    OC    TOROS.  7C9 

de-Triomphe  de  l'Étoile;  un  peu  à  gauche  de  cette  porte,  absolument  comme  notre 
nouvel  Hippodrome.  La  place  nommée  Puerto,  del  Sol  en  est  moins  éloignée  que 
l'obélisque  de  Louqsor  de  la  barrière  de  l'Étoile  ;  mais  on  ne  marche  guère  en 
Espagne,  et  peu  de  curieux  songent  à  faire  à  pied  un  pareil  voyage.  Dès  midi,  une 
quantité  de  corricoli,  pareils  à  ceux  de  Naples,  et  d'omnibus  immenses  attelés  de 
douze  ou  quatorze  mules  couvertes  de  grelots  et  de  houppes  de  laine,  stationnent 
sur  la  Puerto,  del  Sol.  Les  cochers  convient  à  grands  cris  les  passants,  et  les  pas- 
sants, que  l'on  veut  rançonner,  injurient  les  cochers  de  toute  la  force  de  leurs 
poumons.  A  quatre  heures,  je  montai  dans  un  de  ces  véhicules,  et  je  fus  conduit 
avec  une  effrayante  vitesse,  à  travers  une  foule  immense,  vers  la  porte  de  Alcala. 
Madrid,  celte  ville  ordinairement  triste  et  silencieuse,  se  réveille  tout  d'un  coup 
le  lundi,  met  ses  habits  de  fête,  et  se  presse  tout  entière  dans  cette  longue  avenue 
bordée  de  petits  arbres,  qui  conduit  à  sa  plus  belle  porte.  Ces  petits  coucous  folle- 
ment bariolés,  ces  mules  bruyantes,  ces  chevaux  andalous  à  la  crinière  natlée,  ces 
cavaliers  qui  reprennent  pour  ce  jour- là  seulement  le  chapeau  calahese ,  la  veste 
brodée,  la  culotte  collante  et  la  guêtre  finement  piquée  du  majo,  ces  mystérieuses 
senoras  avec  leurs  sombres  mantilles  et  leurs  yeux  étincelants,  les  calèches  bien 
attelées  de  quelques  dandies  anglomanes,  les  cris,  la  poussière,  le  soleil  mêlé  à 
tout  cela,  forment,  pour  le  voyageur  nouvellement  arrivé  et  fort  ému  d'avance  de 
ce  qu'il  va  voir,  le  spectacle  le  plus  caractéristique  qu'il  puisse  trouver  dans  la 
capitale.  La  barrière  dépassée,  on  voit  s'élever  le  grand  mur  extérieur  du  cirque; 
une  quantité  de  voitures  encombrent  les  abords  ,  et  un  détachement  de  cavalerie 
est  rangé  vis-à-vis  l'entrée  principale.  La  multitude  pénètre  dans  laj)lace  rapide- 
ment, mais  avec  ordre,  sans  tumulte  et  sans  rumeur.  Les  hommes  se  rangent  avec 
toute  la  politesse  espagnole  pour  laisser  passer  les  femmes  ;  on  ne  se  presse  pas,  et 
l'on  ne  se  bouscule  jamais  inutilement  comme  à  Paris,  où  la  foule,  composée  des 
êtres  les  plus  intelligents  de  l'Europe,  est  cependant  plus  stupide  qu'en  aucun  lieu 
du  monde. 

Le  cirque  est  intérieurement  d'une  grandeur  imposante;  il  est  circulaire ,  con- 
struit à  demeure  et  découvert  comme  le  Colysée.  Un  pan  du  ciel  bleu  lui  sert  de 
voûte,  et  le  soleil,  lustre  magnifique,  jette  des  flots  de  lumière  sur  les  douze  mille 
spectateurs  qui  s'étagent  sur  les  gradins.  L'arène,  moins  grande  que  la  place  Ven- 
dôme, est  entourée  d'un  épais  mur  de  bois,  haut  de  six  pieds,  et  peint  en  rouge 
foncé.  Derrière  cette  barrière  est  un  chemin  assez  large,  encaissé  et  laissé  libre; 
c'est  la  coulisse  de  ce  théâtre.  Au  delà  du  chemin,  les  gradins  s'étagent,  et  au- 
dessus  des  gradins  s'élèvent  les  loges,  lesquelles,  louées  la  plupart  à  l'année,  sont 
confortablement  tendues  et  meublées. 

Quand  j'arrivai,  la  foule  avait  déjà  envahi  le  cirque  et  s'ébattait  joyeusement  en 
attendant  l'heure  du  sanglant  spectacle.  Entre  les  loges  et  les  gradins,  c'était  un 
véritable  feu  croisé  de  quolibets  et  de  pelures  d'oranges.  On  s'injuriait  à  plaisir, 
avec  beaucoup  de  verve,  de  gaieté,  et  les  propos  des  manolos  (grisettes)  n'étaient 
pas  les  moins  piquants.  L'arène  était  vide;  trois  ou  quatre  tonneaux  arroseurs, 
attelés  de  maigres  chevaux,  s'y  promenaient  seuls  et  humectaient  le  sable.  A  cinq 
heures  précises,  ils  disparurent  au  bruit  d'une  fanfare  ,  et  un  détachement  d'élé- 
gants chasseurs  bleus  du  régiment  de  Baylen,  car  la  cavalerie  légère  espagnole  est 
fort  belle,  précédé  d'une  sorte  de  commissaire  de  police  en  habit  de  préfet,  vint 
faire  au  pas  le  tour  de  l'arène.  Puis,  aux  sons  d'une  autre  fanfare,  une  seconde 
porte  s'ouvrit,  et  les  combattants  parurent.  Cette  entrée  est  charmante.  En  tête 


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marchent  les  trois  picadores.  Les  picadores,  armés  d'une  longue  lance  et  montés 
sur  des  chevaux  étiques  qui  rappellent  ceux  de  Montmorency  (de  joyeuse  mémoire), 
portent  un  costume  assez  semblable  à  celui  des  raffinés  du  temps  de  Louis  XIII. 
Coiffés  d'un  large  feutre  gris,  à  bords  plats,  ils  sont  vêtus  d'une  veste  de  velours 
brodée  d'or  et  d'une  sorte  de  haut-de-chausses  en  daim  jaune,  sous  lesquels  se 
cache  un  cuissard  de  fer  qui  met  leur  jambe  droite  à  l'épreuve  des  coups  de  cornes. 
Leur  lance,  que  je  n'oublie  pas  de  vous  le  dire,  n'est  point  une  arme,  c'est  un 
aiguillon.  Le  fer  a  quelques  lignes  de  long  à  peine  et  doit  exciter  le  taureau  sans 
le  blesser.  Un  picador  est  tué  quelquefois,  il  ne  tue  jamais.  Derrière  eux  marchent 
à  pied  les  maladores  ou  espadas  (épées),  c'est-à-dire  les  tueurs,  suivis  d'une  ving- 
taine de  chulos  et  banderilleros,  vêtus  comme  eux,  et  qui  composent  ce  qu'on  ap- 
pelle leur  quadrille.  Le  mot  est  bien  trouvé,  car,  à  voir  leur  costume  ,  on  dirait 
qu'ils  vont  exécuter  un  ballet  et  non  pas  livrer  un  combat  terrible.  Ce  sont  de 
beaux  jeunes  gens  vêtus  du  plus  galant  habit  de  Figaro.  Veste  et  culotte  de  satin 
bleu  de  ciel ,  ou  rose,  ou  vert  pâle,  ou  jaune  clair,  magnifiquement  brodées  d'ar- 
gent, bas  de  soie,  escarpins  à  rosettes,  bourse  de  rubans  attachée  derrière  la  tête 
et  simulant  le  chignon  d'une  femme,  petit  bonnet  noir  sur  l'oreille,  tel  est  ce 
charmant  costume  qui  coûte  deux  mille  francs  au  moins  et  quelquefois  cinq  mille. 
Pour  toute  arme,  ils  portent  sur  le  bras  un  petit  manteau  d'étoffe  légère,  bleu, 
rouge  ou  jaune,  bordé  d'argent. 

Quand  les  trois  picadores,  enchâssés  dans  leurs  selles  à  piquets  comme  des  che- 
valiers du  moyen  âge,  se  furent  placés,  la  lance  en  arrêt,  à  vingt  pas  les  uns  des 
autres,  le  long  de  la  barrière,  et  que  l'essaim  des  chulos  se  fut  dispersé  dans 
l'arène,  toutes  les  bouches  se  turent  et  les  yeux  se  fixèrent.  Alors  un  alguazil  à 
cheval,  vêtu  comme  les  Crispins  de  Molière  et  coiffé  d'un  chapeau  à  plumes,  alla 
saluer  le  président  de  la  course  et  demander  la  clef  du  toril.  Cette  clef  lui  fut 
jetée,  et  il  courut  la  remettre  au  gardien,  après  quoi  il  enfonça  les  éperons  dans 
le  ventre  de  son  cheval  et  se  sauva  au  milieu  des  huées  de  la  foule,  qui  fait  tout  au 
monde  pour  épouvanter  la  monture,  dans  l'espoir  que  l'alguazil  pourra  être  atteint 
par  le  taureau,  ce  qui  causerait  une  joie  ineffable.  La  porte  en  effet  s'ouvrit  der- 
rière lui,  et  un  taureau  superbe  se  précipita  en  bondissant  dans  l'arène.  C'était  un 
animal  énorme,  presque  noir,  dont  chaque  mouvement  trahissait  à  la  fois  la  force 
prodigieuse  et  la  légèreté  surprenante.  Arrivé  au  milieu  du  cirque,  il  s'arrêta 
comme  ébloui ,  regarda  la  foule,  frappa  du  pied  le  sol,  et  poussa,  au  milieu  du 
silence  général,  un  rugissement  terrible.  Cinq  ou  six  chulos  vinrent  agiter  autour 
de  lui  leur  capa,  ou  manteau  de  soie.  Le  taureau  prit  son  élan  et  poursuivit  avec 
une  telle  rapidité  un  de  ces  élégants  danseurs,  que  je  le  crus  perdu;  arrivé  à  la 
barrière,  le  chulo  la  franchit  avec  l'agilité  d'un  clown,  et  le  taureau  donna,  un 
pouce  plus  bas  que  ses  jambes,  un  si  furieux  coup  de  tête,  que  les  épaisses  planches 
de  chêne,  traversées  d'outre  en  outre,  volèrent  en  éclats. 

Un  second  chulo  poursuivi  à  son  tour  se  sauva  de  la  même  manière;  mais  cette 
fois  le  taureau,  au  lieu  de  se  jeter  tête  baissée  contre  le  mur  de  bois,  s'arrêta 
court,  fit  un  bond  énorme  et  franchit  la  barrière.  Ceci  peut  vous  donner  une  idée 
de  la  vigueur  des  taureaux  de  combat,  car  la  barrière  a,  comme  je  vous  l'ai  dit, 
près  de  six  pieds  de  haut,  et  il  n'est  pas  un  cheval  au  monde,  sans  excepter  Lottery, 
qui  puisse  faire  un  pareil  saut.  Cet  incident,  qui  se  renouvelle  fréquemment, 
cause  du  reste  rarement  des  malheurs.  De  l'autre  côté  de  la  balustrade,  le  taureau 
tomba  dans  le  chemin  creux  dont  je  vous  ai  parlé;  ceux  qui  s'y  trouvaient  lui 


LA    DECIMA    CORRIDA    DE    TOROS.  771 

firent  place  et  sautèrent  dans  le  cirque  en  toute  hâte;  l'animal,  harcelé  de  tous 
côtés,  rentra  au  grand  trot  dans  l'arène  par  une  porte  qu'on  ouvrit  devant  lui.  Ce 
fut  alors  seulement  qu'il  aperçut  pour  la  première  fois  les  picadores.  A  la  vue  du 
premier  cavalier  qui  l'attendait  immobile,  la  lance  en  arrêt,  il  s'arrêta  un  instant  ; 
puis,  courant  à  lui  tête  baissée,  il  reçut  sans  hésiter  un  coup  de  pique,  et  prit  le 
cheval  en  plein  poitrail;  sa  longue  corne  entra  tout  entière,  comme  un  poignard, 
dans  le  corps  de  la  malheureuse  bête.  Soulevant  alors  sur  sa  tête,  avec  une 
vigueur  inconcevable,  le  cheval  mourant  et  le  cavalier  qui  restait  ferme  en  selle, 
il  les  lança  contre  la  barrière,  au  pied  de  laquelle  ils  tombèrent  l'un  sur  l'autre. 
En  ce  moment,  un  frisson  courut  dans  lous  mes  os,  et  je  me  sentis  pâlir.  Je  m'étais 
bien  attendu  à  un  combat  véritable,  je  savais  qu'il  ne  s'agissait  point  d'une  pein- 
ture ou  d'une  représentation  puérile;  mais  j'avais  mal  deviné,  et  il  est  impossible 
de  pressentir  l'émotion  poignante,  si  ditférente  des  émotions  de  théâtre,  qui  vous 
attend  à  la  vue  de  ce  drame  réel  qui  s'accomplit  devant  vous.  Mes  amis  fumaient 
et  examinaient  en  souriant  ma  contenance  ;  je  repris  donc  bravement  ma  lorgnette. 
L'homme  avait  si  complètement  disparu  sous  sa  monture,  que  je  le  croyais  aplati 
et  écrasé  ;  c'est  ainsi  qu'un  picador  doit  tomber.  Son  coursier  lui  sert  de  bouclier, 
et  j'en  compris  bientôt  la  nécessité:  le  taureau  revint  furieux  sur  le  cheval  abattu, 
et  il  plongea  de  nouveau  ses  deux  cornes  dans  le  ventre,  d'où  les  entrailles  coulè- 
rent à  l'instant  sur  l'arène.  Les  chulos  accoururent  et  détournèrent  sur  eux  l'animal 
pendant  que  l'on  dégageait  le  picador  pris  sous  le  cadavre  de  son  cheval  ;  mais  le 
taureau,  apercevant  le  second  cavalier,  laissa  ces  jolis  danseurs  qui  volaient  autour 
de  lui  comme  des  abeilles,  et  courut  au  picador.  Arrivé  à  quatre  pas  du  cavalier, 
il  s'arrêta  comme  pour  choisir  sa  place  :  ce  cavalier  était  Juan  Gallardo,  le  plus 
brave  de  tous  les  picadors  d'Espagne.  Au  lieu  d'attendre  le  taureau,  il  poussa  son 
cheval  vers  lui.  L'animal  s'acculait  sur  les  jarrets  pour  mieux  bondir,  l'homme 
baissait  sa  lance  ;  il  y  eut  un  moment  d'anxiété  terrible.  Par  un  mouvement  de  té- 
mérité superbe,  Gallardo  piqua  du  bout  de  sa  lance  les  naseaux  de  son  ennemi  ; 
le  taureau  s'élança  avec  frénésie.  Gallardo  planta  sa  pique  au-dessus  de  l'épaule 
gauche  et  la  maintint  avec  une  telle  vigueur,  qne  le  monstre,  en  chargeant, 
fit  ployer  comme  un  arc  et  rompre  comme  un  jonc  celte  forte  barre  de  frêne  ; 
puis,  enfonçant  sa  corne  dans  le  flanc  du  cheval,  il  le  jeta  à  la  renverse,  à 
six  pas  en  arrière,  sur  son  cavalier,  sauta  par-dessus  ses  deux  victimes,  et 
courut  au  troisième  picador,  dont  le  cheval,  une  seconde  plus  tard,  roulait 
éventré  sur  l'arène.  Bucno  toroî  bueno  toro!  (bon  taureau!  bon  taureau!)  hurla 
la  foule. 

Gallardo  était  tombé  devant  moi.  A  demi  écrasé  sous  sa  monture,  il  n'avait  pas 
changé  de  couleur,  et  avant  d'être  dégagé  il  remerciait,  d'une  main  qui  restait 
libre,  la  multitude  qui  l'applaudissait.  Il  faut  que  ces  hommes  soient  de  bronze. 
Leur  jambe  droite,  à  la  vérité,  est  bardée  de  fer;  mais  c'est  à  gauche  qu'ils  tom- 
bent toujours  sur  leurs  bras  vêtus  seulement  de  velours.  Ils  reçoivent  à  chaque 
chute,  sur  leur  poitrine  couverte  de  satin,  un  cheval  mourant  avec  sa  selle  de 
bois,  et  leur  tête  nue  cogne  quelquefois  la  barrière  avec  une  telle  violence,  qu"elle 
retentit  comme  frappée  par  un  coup  de  massue.  La  moindre  de  ces  chutes,  dit-on 
dans  la  Péninsule,  et  j'en  suis  persuadé,  tuerait  tout  autre  qu'un  Espagnol,  et  les 
Espagnols  eux-mêmes,  si  durs  qu'ils  soient,  n'en  reviennent  pas  toujours.  Les  pica- 
dors, rarement  blessés  par  le  taureau,  meurent  presque  toujours  des  suites  de 
quelque  chute  affreuse.  Le  fameux  Sevilla,  dont  M.  Mérimée  se  disait  dernièrement 


772  LA  DECIMA  CORRIDA  OC  TOROS. 

l'ami  (1),  et  dont  M.  Théophile  Gautier  (2)  a  fait  un  si  vivant  portrait,  a  péri  mi- 
sérablement l'année  dernière.  J'ai  assisté  à  plus  de  vingt  corridas  tant  à  Madrid 
qu'en  Andalousie,  et  je  n'en  ai  jamais  vu  de  si  peu  meurtrière  que  l'on  n'emportât 
point  un  ou  deux  picadors  à  l'infirmerie. 

Le  taureau  était  bon  en  effet,  comme  le  criait  la  foule,  car  tout  cela  n'était  en- 
core que  plaisanterie,  et  nous  allions  assister  à  des  scènes  bien  autrement  tragi- 
ques. Gallardo,  habitué,  tant  son  bras  est  ferme,  à  arrêter  les  taureaux  du  bout  de 
sa  pique,  s'était  relevé  furieux  de  sa  chute.  A  ma  grande  surprise,  son  cheval  avait 
pu  se  remettre  sur  ses  jambes.  Ses  boyaux  sortaient  d'une  large  blessure  béante, 
et  formaient  sous  son  ventre  une  affreuse  végétation.  Inondé  de  sueur  et  comme 
sortant  de  l'eau,  il  tremblait  de  tous  ses  membres  et  se  soutenait  à  peine.  Gallardo, 
après  avoir  tâté  son  oreille ,  mit  le  pied  à  l'étrier  et  l'enfourcha  paisiblement. 
L'animal  n'était  que  décousu  ;  il  pouvait  marcher  encore.  Quelquefois  on  coupe 
les  entrailles,  on  les  remplace  momentanément  par  une  botte  d'étoupe,  et  l'on 
recoud  la  blessure.  Il  y  a  là  des  hommes  prêts  à  faire  ces  sortes  de  reprises.  Cette 
opération  fut  épargnée  au  cheval  de  Gallardo,  un  pauvre  cheval  noir  qui  n'avait 
qu'une  oreille.  Poussé  par  les  longs  éperons  de  son  cavalier,  il  avança  au  petit 
galop,  les  yeux  bandés,  vers  son  ennemi,  qui  l'attendait  immobile  au  milieu  du 
cirque.  En  toute  occasion,  c'eût  été  de  la  part  de  Gallardo  un  acte  de  rare  audace  ; 
avec  un  taureau  aussi  dangereux,  c'était  de  la  démence.  Un  picador  doit  rester  à 
six  ou  huit  pas  de  la  barrière,  car,  dès  qu'il  est  renversé,  il  se  trouve  à  la  merci 
du  taureau,  sans  arme,  sans  défense  et  sans  moyen  de  fuir;  la  pique  est,  comme 
je  vous  l'ai  dit,  un  bâton  inutile,  et  sa  jambe,  bottée  de  fer,  ne  lui  permet  pas  de 
courir,  en  sorte  que,  si  la  balustrade  est  éloignée,  il  est  mis  en  pièces  vingt  fois 
avant  d'avoir  pu  la  gagner.  Gallardo  avait  compté  sur  la  force  de  son  bras,  mais 
il  avait  mal  calculé  le  nombre  de  minutes  que  son  cheval  devait  vivre.  La  mal- 
heureuse bête  se  mourait;  ses  pieds,  en  marchant,  s'embarrassaient  dans  ses  en- 
trailles, et,  arrivée  en  face  du  taureau,  qui  la  regardait  venir,  elle  s'abattit  tout  à 
coup.  Le  picador  tomba  désarmé  et  à  découvert  entre  sa  monture  et  son  ennemi. 
Aussitôt  le  taureau  bondit  et  se  jeta  sur  lui.  Par  un  hasard  providentiel,  l'homme 
étendu  par  terre  et  collé  contre  le  sol  fut  manqué.  Les  cornes  terribles  rasèrent 
ses  reins  et  allèrent  mettre  en  poussière  derrière  lui  la  selle  du  cheval  éventré.  Le 
taureau  s'arrêta  court,  se  retourna,  revint  à  la  charge,  et  Gallardo  était  perdu 
sans  le  matador,  qui  apparut  brusquement  à  ses  côtés.  C'était  le  Chiclanero.  Entre 
l'homme  terrassé  et  le  taureau  bondissant,  c'est-à-dire  entre  la  vie  et  la  mort  du 
picador,  il  y  avait  à  peine  un  mètre  de  distance,  quand  le  Chiclanero  empoigna 
par  la  queue  le  monstre,  qui  se  retourna  avec  furie.  Vous  décrire  les  sauts  im- 
menses que  fit  faire  la  bête  écumante  au  matador,  qui  ne  lâchait  pas  prise,  et  la 
valse  effrénée  qu'ils  dansaient  ensemble,  me  serait  impossible;  mais  Gallardo,  du- 
rant ce  temps,  s'était  relevé,  et,  clopin-clopant,  avait  gagné  la  barrière.  Le  Chi- 
clanero lâcha  prise  alors,  et  le  taureau  se  vengea  d'une  première  défaite  en  éven- 

(1)  Dans  l'émouvant  récit  de  Carmen.  Voyez  la  Revue  du  50  septembre  1845. 

(2)  Ce  n'est  guère  le  moment  d'apprécier  le  livre  de  M.  Th.  Gautier;  je  profiterai  de 
l'occasion  cependant  pour  dire  qu'il  n'existe  pas  en  notre  langue  de  voyage  en  Espagne 
plus  véridique  et  plus  amusant  que  Tra-los^Montes.  C'est,  pour  l'exactitude,  un  vrai 
daguerréotype;  bien  mieux,  c'est  un  croquis  charmant  dans  le  genre  de  Decamps,  un 
tableau  plein  de  vie,  de  couleur  el  de  fantaisie.  Les  Espagnols  ont  leurs  raisons  pour  dire 
le  contraire;  il  ne  faut  point  écouter  leurs  critiques. 


LA  DECIMA  CORRIDA  DE  TOROS,  775 

trant,  en  deux  bonds,  les  chevaux  frais  des  deux  picadors  restés  dans  l'arène. 
Cinq  cadavres  gisaient  donc  au  milieu  du  cirque,  ce  qui  n'est  pas  énorme,  car  j'ai 
vu,  à  Séville,  un  certain  taureau  blanc  tuer  treize  chevaux  en  moins  de  dix  mi- 
nutes ;  mais  cela  parut  suffisant,  et  de  tous  côtés  retentit  le  cri  de  :  Banderillas  ! 
banderillas  ! 

Surunsign3l  du  président,  qui  appuya  cette  demande,  les  plus  légers  des  chulos 
s'armèrent  chacun  de  deux  flèches  enjolivées  de  rubans  de  papier,  et  non  point 
semblables  à  des  fuseaux  énormes,  comme  le  pourrait  faire  croire  certain  tableau 
de  l'exposition,  plein  de  fautes  au  point  de  vue  tauromachique.  Lassé  de  tuer  des 
chevaux  que  d'autres  chevaux  remplaçaient  aussitôt,  et  de  renverser  des  cavaliers 
qui  se  relevaient  toujours,  le  taureau  se  mit  à  poursuivre  à  outrance  les  banderil- 
leros, qui  le  fuyaient  avec  une  agilité  charmante.  J'ai  vu  de  ces  hommes,  au  mo- 
ment où  le  taureau  se  précipitait  sur  eux,  sauter  par-dessus  ses  cornes,  au  risque 
de  s'empaler  en  tombant  sur  la  tète.  Le  Ghiclanero  fit  mieux  encore.  Poursuivi 
avec  une  effrayante  rapidité  et  près  d'être  atteint,  il  se  retourna  brusquement, 
regarda  le  taureau,  qui  s'arrêta  comme  fasciné  par  ce  regard,  et  auquel  il  ôta  gra- 
vement son  bonnet  au  bruit  d'une  salve  d'applaudissements. 

Poser  des  banderillas  n'est  pas  une  chose  facile.  11  faut  appeler  à  soi  le  taureau, 
l'attendre,  et,  lorsqu'il  baisse  la  tête  pour  vous  clouer,  lui  planter  délicatement 
au-dessus  du  cou,  en  sautant  de  côté,  ces  jolis  javelots,  dont  la  pointe,  faite  en  bec 
d'hameçon,  pénètre  à  peine  le  cuir,  mais  dont  le  bois,  en  oscillant,  excite  au  der- 
nier point  l'animal,  qui  bondit  de  plus  belle.  Quand  il  se  trouva  lardé  de  trois 
paires  de  banderillas,  son  état  d'exaspération  ne  laissa  plus  rien  à  désirer,  et  de 
tous  les  côtés  l'on  cria  :  <c  Qu'on  le  tue!  qu'on  le  tue!  »  Le  président  agita  son 
mouchoir,  et  tout  aussitôt  une  fanfare  retentit.  Alors  le  Chiclanero  (c'est-à-dire 
né  à  Chiclana),  ce  jeune  homme  qui  venait  de  sauver  la  vie  à  Gallardo,  s'avança 
vers  la  loge  du  président.  Le  Chiclanero,  qui  est  le  neveu  et  le  meilleur  élève  du 
grand  Montés,  est  un  joli  garçon  de  vingt-cinq  ans,  de  la  plus  svelte  tournure.  Il 
portait  un  élégant  costume  de  satin  vert,  tout  brodé  d'argent,  bas  de  soie  roses, 
manchettes  de  Malines,  escarpins  irréprochables  ;  d'une  main  il  tenait  une  longue 
épée  nue  et  un  petit  voile  écarlate  (la  muleta).  J'ai  voulu  manier  une  épéede  mata- 
dor. C'est  une  lame  du  meilleur  acier  de  Tolède,  droite  comme  une  latte  de  cuiras- 
sier, aussi  longue,  aussi  lourde,  plus  étroite  seulement,  et  coupant  des  deux  côtés 
jusqu'en  bas.  La  garde  forme  une  croix,  et  la  poignée,  très-courte,  garnie  de 
plomb  et  recouverte  de  drap  rouge,  s'arrondit  comme  un  anneau,  de  façon  à  pré- 
senter un  point  d'appui  à  la  paume  de  la  main.  Arrivé  sous  la  loge  du  président, 
le  matador  demande  la  permission  de  tner  le  taureau  au  nom  de  la  liberté,  de  la 
reine,  de  la  constitution  ou  de  toute  autre  chose  également  respectable.  La  per- 
mission accordée,  il  jette  en  l'air  son  bonnet  (sa  montera),  et  se  mêle  aux  bande- 
rilleros, qui  continuent  d'exaspérer  l'animal.  En  apercevant  le  voile  écarlate,  cou- 
leur qui  lui  est  particulièrement  odieuse,  le  taureau  se  précipite  ordinairement  sur 
le  matador;  alors  les  chulos  s'écartent,  et  le  duel  commence.  Pour  le  spectateur 
encore  novice,  c'est  le  moment  de  l'une  des  émotions  les  plus  violentes  qu'il  soit 
possible  de  supporter.  Ce  jour-là,  les  habitués  les  plus  endurcis  tremblaient 
comme  moi,  et  ce  n'est  pas  sans  raison,  comme  je  vais  vous  le  dire. 

La  tauromachie  a  été  fondée  sur  la  stupidité  du  taureau,  et  particulièrement 
sur  la  manière  dont  sont  disposés  chez  lui  les  organes  de  la  vue.  Ayant  les  yeux 
placés  de  chaque  côté  de  la  tête,  le  taureau  voit  très-bien  un  objet  qui  est  à  sa  droite 


771  LA    DECIMA    CORRIDA    DE    TOROS. 

ou  à  sa  gauche,  ou  même  devant  lui,  à  un  assez  grand  éloignement  pour  que  ses 
deux  rayons  visuels  convergent  et  se  réunissent  sur  cet  objet;  mais  il  ne  peut 
fixer  et  il  entrevoit  très-confusément  un  homme  posé  juste  en  face  de  lui  à  une 
très-courte  distance.  Quand  Vespada  s'avance  droit  vers  le  taureau  et  lui  présente, 
à  trois  pas,  son  voile  rouge,  il  lui  donne  le  change  aisément  et  le  fait  fondre  sur 
les  plis  flottants  de  la  muleta,  tandis  qu'il  s'esquive  en  l'écartant  de  son  corps. 
Cette  muleta  est  donc  un  véritable  trompe-l'œil.  Le  matador  tient  l'épée  de  la 
main  droite  et  la  muleta  de  la  gauche.  Il  se  place  en  face  et  à  peu  de  distance  du 
taureau,  brusquement,  sans  se  faire  voir  de  loin,  et  il  s'avance,  présentant  devant 
lui  sa  muleta.  Le  taureau  se  précipite  lête  baissée,  en  reniflant,  sur  le  voile  rouge, 
et,  dans  son  élan,  passe  à  droite  de  l'homme,  presque  sous  son  bras,  et  si  près, 
que  la  corne  effleure  son  habit,  et  même  a  quelquefois  enlevé  son  mouchoir  à 
demi  sortant  de  sa  poche,  ce  qui  est  un  incident  très-goûté.  Furieux  d'avoir  man- 
qué son  coup,  il  revient  à  la  charge,  et  le  matador  s'esquive  de  la  même  manière. 
A  la  troisième  passe,  qui  doit  être  la  dernière,  le  taureau,  plus  froid,  par  consé- 
quent plus  dangereux,  s'arrête  tête  baissée  devant  le  torero  et  semble  calculer  son 
élan.  Le  matador  alors  se  pose  devant  lui,  la  poitrine  effacée,  le  jarret  tendu,  l'épée 
abaissée  vers  le  taureau  et  la  vmleta  au-dessous  de  l'épée.  L'homme  et  la  bêle  se 
mesurent  avec  une  rage  muette.  En  ce  moment,  votre  cœur  roule  dans  votre  poi- 
trine et  votre  respiration  s'arrête.  Tout  à  coup  le  taureau  s'élance,  l'homme  part; 
un  choc  a  lieu,  un  éclair  brille,  et,  qu-and  le  coup  est  bien  porté,  la  longue  lame  dis- 
paraît jusqu'à  la  garde  entre  le  garrot  et  la  nuque  du  taureau,  qui  tombe  à  genoux 
ou  qui  se  cabre  en  beuglant. 

C'est  ainsi  que  Vespada  agit  toujours  avec  un  taureau  franc  (claro)  et  coura- 
geux; mais  tous  les  taureaux  n'ont  pas  le  même  caractère  ni  la  même  vue,  et  c'est 
la  science  du  matador  de  juger  à  l'instant  son  adversaire.  Devant  un  animal  fourbe 
qui  joint  la  ruse  à  la  vigueur,  qui,  au  lieu  de  fondre  avec  furie,  attend  ou  recule, 
devant  un  taureau  qui,  par  exception,  voit  bien  devant  lui,  et  surtout  devant  une 
bête  lâche  qui  fuit  devani  l'épée  et  dont  la  peur  change  l'allure,  le  rôle  devient 
autrement  difficile. 

Le  taureau  que  nous  avions  sous  les  yeux  était  le  plus  dangereux  qui  eût  paru 
depuis  longtemps  sur  la  place  de  Madrid.  Il  sortait  de  la  yanaderia  (du  haras)  de 
don  Pinto  Lopez,  éleveur  fort  en  faveur  en  ce  moment;  car  les  aficionados  pren- 
nent parti,  les  uns  pour  les  taureaux  de  don  Pinto,  les  autres  pour  ceux  de  don 
Éliaz  Gomez,  à  l'imitation  de  nos  sportsmen,  qui  partagent  leur  contiance  entre 
les  écuries  du  prince  de  Beauvau  et  celles  de  M.  de  Rothschild.  Dès  que  le  Chi- 
clanero  eut  présenté  à  son  ennemi  la  muleta,  le  taureau  laissa  de  côté  le  voile  trom- 
peur, et  se  rua  sur  l'homme.  Le  léger  matador  s'esquiva  en  faisant  de  côté  un 
bond  énorme;  mais  un  murmure  de  crainte  s'éleva  de  tous  les  gradins.  Le  taureau 
s'était  arrêté  de  nouveau,  et  le  Chiclanero  l'étudiait  en  homme  qui  comprenait  le 
danger.  Il  lui  présenta  une  seconde  fois  la  muleta.  Pour  comble  de  malheur,  en 
ce  moment  suprême,  une  brise  légère  vint  à  passer  dans  l'arène  :  le  moindre 
souffle  qui,  dans  cet  instant,  agile  le  voile  du  matador,  et  pousse  vers  lui  ses  plis 
écartâtes,  augmente  affreusement  le  péril.  Le  taureau,  immobile,  acculé  sur  ses 
jarrets,  attendait  son  adversaire  en  secouant  ses  cornes  ensanglantées.  Les  ani- 
maux qui  attendent  sont  les  plus  difficiles,  car  le  matador,  ne  pouvant  pas  rece- 
voir leur  choc  et  les  laisser  s'enferrer  sur  son  épée  tendue,  doit  les  attaquer  et  se 
jeter  sur  eux;  et  comment  assurer  son  coup,  quand  l'animal  secoue  la  tête  de 


LA  DECIMA  CORRIDA  DE  TOROS.  77b 

façon  à  rencontrer  et  à  ouvrir  en  passant,  de  l'une  de  ses  cornes,  le  bras  du  ma- 
tador? Tous  les  yeux  étaient  fixes,  et  la  multitude  semblait  pétrifiée.  Le  Chiclanero 
voulut  en  finir,  il  s'approcha  l'épée  à  la  main  du  monstre,  qui  continuait  de 
secouer  la  tête  sans  bouger.  «  Prends  garde!  prends  garde!  »  criail-on  des  gra- 
dins. «  Il  va  tuer  le  Chiclanero  !  »  disait-on  dans  les  loges,  et  tout  d'un  coup  une 
partie  de  la  foule  se  mit  à  entonner  le  chant  des  morts.  Cette  lugubre  prière, 
murmurée  par  six  mille  voix,  rendit  horrible  cet  instant  d'angoisse.  Le  matador, 
pâle  comme  une  statue,  visant  de  la  pointe  de  son  épée  l'épaule  du  taureau,  prêt 
à  le  frapper  à  viiela-pies,  c'est-à-dire  en  se  jetant  sur  lui,  fit  un  pas  en  avant,  et, 
sautant  tout  à  coup,  voulut  porter  son  estocade;  mais  ce  que  l'on  craignait  arriva, 
son  bras  fut  effleuré,  l'épée  glissa  sur  le  cuir,  et  l'homme  tomba  désarmé  entre 
les  deux  cornes  du  taureau,  qui  releva  la  tête  avec  furie.  Le  Chiclanero  vola  et 
tournoya  en  l'air  comme  une  paume  chassée  par  une  raquette,  et  retomba  sur  le 
dos,  la  face  en  l'air,  sans  mouvement.  Les  douze  mille  spectateurs  se  levèrent  tous 
ensemble  :  «  Il  est  mort!  il  est  mort!  »  cria-t-on  de  toutes  parts.  Les  chulos 
accoururent  et  détournèrent  le  taureau.  Le  Chiclanero  n'était  pas  mort;  il  se 
releva  aux  applaudissements  de  la  multitude.  Son  premier  soin  fut  de  passer  la 
main  sous  ses  habits  pour  juger  de  sa  blessure  :  la  corne,  par  bonheur,  avait 
glissé  sur  le  satin  luisant  de  son  costume,  et  la  peau  seule  était  entamée.  Il 
ramassa  donc  son  épée  sur-le-champ,  en  essaya  la  pointe  sur  l'index,  et  courut 
au  taureau.  La  lutte  ne  fut  pas  longue.  L'homme  était  livide  de  colère  et  plus 
furieux  que  la  bête.  II  se  posa  devant  elle  avec  une  audace  sublime.  En  ce  moment, 
il  me  sembla  que  l'honneur  de  la  race  humaine  tout  entière  était  intéressé  au 
triomphe  du  Chiclanero,  et  mon  cœur  bondit  d'enthousiasme  en  voyant  cet  homme 
si  brave  et  si  élégamment  brave.  Le  taureau,  comme  s'il  reconnaissait  son  ennemi, 
poussa  un  long  rugissement  et  bondit  avec  furie.  Le  matador,  immobile,  la  poi- 
trine elfacée,  le  corps  porté  sur  son  jarret  de  fer,  reçut  le  choc  sans  être  ébranlé, 
et  le  taureau  tomba  à  genoux  en  vomissant  des  flots  de  sang  par  les  naseaux.  De 
sa  longue  épée,  on  n'apercevait  plus  au-dessus  du  cuir  que  la  petite  poignée  san- 
glante. Une  bonne  estocade  ne  doit  pas  faire  répandre  une  seule  goutte  de  sang; 
mais,  dans  la  situation,  le  coup  était  superbe. 

Rien  ne  peut  donner  l'idée  du  tonnerre  d'applaudissements  qui  éclata  de  tous 
côtés  à  la  fois;  toutes  les  voix,  un  instant  retenues,  partirent  en  même  temps. 
C'étaient  des  cris  frénétiques,  des  trépignements  enragés;  tous  les  mouchoirs 
volaient  en  l'air;  une  pluie  de  chapeaux,  de  cigares,  de  porte-cigares,  tomba  dans 
l'arène,  dont  le  Chiclanero  fit  le  tour  en  souriant  et  en  saluant  le  public  avec  grâce. 
Il  rejeta  aux  spectateurs  les  chapeaux  qu'on  lui  lançait  en  signe  d'allégresse, 
ramassa  les  cigares,  enjamba  la  barrière,  et  se  mit  à  fumer  dans  le  couloir  avec 
ses  amis,  comme  si  rien  d'extraordinaire  ne  lui  était  arrivé.  Bientôt  on  allait 
encore  avoir  besoin  de  lui,  car  la  seconde  course  fut  plus  terrible  que  la  pre- 
mière. Le  taureau,  pendant  ce  temps,  s'était  relevé,  et  faisait  au  hasard  quelques 
pas  en  trébuchant,  cherchant  un  endroit  où  mourir.  Selon  un  instinct  singulier 
qui  s'éveille  chez  presque  tous  les  taureaux  blessés  à  mort,  il  se  traîna  vers  l'un 
des  chevaux  qui  gisaient  éventrés,  fit  le  tour  de  ce  cadavre,  se  coucha  sur  lui,  et 
mourut  à  côté  de  sa  victime.  Aussitôt  quatre  mules  bizarrement  couvertes  de  gre- 
lots, de  drapeaux  jaunes  et  de  houppes  rouges,  entrèrent  au  galop  dans  l'arène, 
et  elles  entraînèrent  en  quelques  secondes  le  taureau  et  les  cinq  chevaux,  dont  les 
corps  furent  attachés  successivement  à  leurs  traits;  puis,  un  homme  survint  qui 


776  LA  DECIMA  CORRIDA  DE  TOROS. 

jeta  du  son  sur  les  flaques  de  sang.  Le  cirque,  approprié  en  un  clin  d'oeil,  fut 
fermé  de  nouveau,  et  un  second  taureau  s'élança  en  bondissant.  Ce  spectacle  n'a 
pas  d'entr'acte. 

C'est  une  chose  remarquable  que  les  taureaux  de  la  même  race  et  de  la  même 
écurie  ont  presque  tous  la  même  allure  et  le  même  caractère.  Les  huit  animaux 
que  don  Pinto  Lopez  avait  fournis  à  la  course  étaient  également  dangereux,  et  le 
péril  était  d'autant  plus  grand  pour  les  hommes,  que  le  Chiclanero  devait  tuer 
quatre  taureaux  seulement;  les  quatre  autres  étaient  destinés  à  l'épée  des  sobre- 
salientes  (doublures).  Le  mélier  de  doublure  est  triste  en  tout  pays;  mais  quand, 
outre  les  sifflets  du  public,  l'acteur  inexpérimenté  doit  affronter  les  cornes  d'un 
taureau  de  combat,  l'effroi  se  communique  au  spectateur  lui-même.  Cet  effroi, 
cependant,  n'est  point  sans  charme,  et,  à  mon  avis,  l'inexpérience  d'un  matador 
novice  double  l'émotion,  c'est-à-dire  l'intérêt  du  spectacle.  Presque  toute  crainte 
disparaît  devant  le  sang-froid  de  Montés,  ou  même  devant  la  confiance  du  Chi- 
clanero, l'issue  du  combat  n'est  point  douteuse,  tandis  que,  en  voyant  l'épée 
trembler  dans  la  main  d'un  sobresaliente,  l'on  se  sent  pris  d'une  poignante  incer- 
titude. 

Le  premier  exploit  du  second  taureau  fut  de  renverser  un  picador  si  violem- 
ment, que  le  pauvre  diable  dut  être  emporté  avec  deux  côtes  brisées;  un  autre 
picador  prit  sa  place.  Ce  sobresaliente,  moins  brave  et  moins  habile,  ne  voulait 
pas  s'éloigner  de  la  barrière,  et  refusait,  malgré  les  huées  de  la  foule  et  les  oranges 
qu'on  lui  jetait  à  la  tête,  de  faire  vers  le  taureau  les  trois  pas  de  rigueur.  Un 
alguazil,  selon  la  loi,  vint  lui  commander  d'avancer  et  le  mit  à  l'amende  ;  le  mal- 
heureux poussa  timidement  son  cheval.  A  peine  avait-il  bougé  que  le  taureau 
chargea.  Au  lieu  de  le  piquer  à  l'épaule,  le  picador  le  frappa  au  ventre.  Aussitôt 
l'on  se  leva  de  tous  côtés  avec  fureur,  et  ce  cri  retentit  partout  :  «  A  la  carcel!  à 
la  carcel!  (en  prison!  en  prison!)  »  Puis  les  vociférations  redoublèrent  parce  que, 
au  lieu  d'éventrer  le  cheval,  le  taureau  vint  prendre  l'homme  à  la  cuisse  et  le  jeta 
hors  de  selle  sans  renverser  la  monture.  «  Bravo,  toro!  cria-ton,  bravo!  et  en  pri- 
son le  picador!  »  Le  pauvre  diable  avait  la  cuisse  traversée,  et  l'hôpital  seul  put 
le  sauver  du  cachot.  Quanl  on  enfreint  les  lois  sévères  de  la  tauromachie,  le  pu- 
blic espagnol  est  impitoyable.  Il  fait  respecter  les  droits  du  taureau,  et  c'est  lui 
qu'il  plaint  toujours  quand  on  le  frappe  contre  la  règle. 

Le  taureau  culbuta  cinq  ou  six  chevaux  et  reçut  les  banderillas.  Tous  les  con- 
naisseurs lavaient  jugé  fourbe  comme  son  prédécesseur,  quand,  au  signal  de  la 
mort  donné  par  une  fanfare,  un  sobresaliente  prit  l'épée  du  matador.  A  la  manière 
dont  ce  jeune  homme  maniait  la  muleta,  je  devinai,  quoique  novice,  qu'il  savait 
mal  son  métier,  et  j'eus  peur,  j'en  conviens,  quand  je  le  vis  passer  à  plusieurs 
reprises  la  main  sur  son  front  pour  essuyer  les  gouttes  de  sueur  froide  qui  cou- 
laient le  long  de  ses  tempes.  Le  Chiclanero  se  tenait  auprès  de  lui  et  l'encoura- 
geait. Ses  conseils  furent  inutiles.  Un  instinct  effrayant,  mais  naturel,  entraînait 
du  côté  de  la  balustrade  le  matador  inexpérimenté;  il  croyait  voir  en  elle  une 
sauvegarde,  tandis  que  son  voisinage,  au  contraire,  ajoutait  au  péril,  puisqu'elle 
lui  coupait,  de  ce  côté,  toute  retraite.  A  la  première  passe,  le  taureau  rasa  de  si 
près  son  maladroit  agresseur,  qu'il  le  fit  chanceler;  à  la  seconde,  il  le  culbuta,  et, 
revenant  sur  lui,  il  plongea  sa  corne  dans  une  cuisse  du  malheureux  jeune  homme 
et  le  cloua  contre  la  barrière.  Ce  fut  un  horrible  spectacle,  et  je  vois  encore  cet 
homme  livide  appliqué  par  la  corne  du  taureau  contre  ce  mur  de  bois  rouge,  à  six 


Î.A    OECiîMA    COIUUBA    OS    ÏÔROS.  //; 

pouces  de  terre,  et  ses  pieds  immobiles  qu'une  contraction  nerveuse  venait,  comme 
cela  arrive  toujours,  de  déchausser.  Le  Chiclanero,  sans  hésiter,  se  jeta  sur  le 
taureau,  l'empoigna  par  la  corne  gauche,  le  força  de  lâcher  prise,  et  détourna  sur 
lui  sa  rage;  puis,  il  ramassa  l'épée  et  la  muleta,  et  deux  secondes  plus  tard  le 
banderillero  était  vengé.  On  emporta  le  sobresaliente.  Pas  une  goutte  de  sang  ne 
sortait  de  sa  cuisse.  La  corne  du  taureau  est  si  brûlante,  qu'elle  cautérise  en  per- 
çant, assure-t-on,  et  c'est  là  ce  qui  rend  si  dangereuses  ces  sortes  de  blessures. 
Envoyant  emporter  le  banderillero  évanoui,  tout  mon  sang  s'était  figé  dans  mes 
veines,  et  je  me  demandais  s'il  n'était  pas  irréligieux  et  inhumain  d'encourager 
par  sa  présence  de  pareilles  tragédies.  A  ma  grande  surprise,  mes  voisins  ne  par- 
tageaient aucunement  mon  horreur.  Autant  le  danger  qu'avait  couru  le  Chiclanero 
à  la  première  course  avait  ému  la  foule,  autant  la  blessure  du  sobresaliente  la 
laissait  indifférente.  —  De  quoi  s'était-il  mêlé?  s'écriait-on;  ce  n'était  pas  son 
affaire  ;  qu'il  se  fît  tailleur  ou  bottier,  ou  qu'il  apprît  mieux  son  métier  !  —  Auprès 
de  moi  était  une  jeune  femme  aux  longs  yeux  noirs,  a  pâle  comme  un  beau  soir 
d'automne,  »  qui  lorgnait  les  spectateurs  plus  que  le  spectacle;  à  la  vue  du  blessé: 
Que  tontito  (quel  petit  imbécile)  !  dit-elle  en  étouffant  du  bout  de  son  éventail  un 
joli  bâillement. 

Le  Chiclanero  abattit  les  quatre  taureaux  suivants  avec  une  telle  habileté,  que 
la  foule  le  proclama  le  second  torero  d'Espagne.  Sa  réputation  a  été  toujours 
croissant  depuis  cette  époque,  et  je  sais  plus  d'un  aficionado  qui  le  compare  et 
même  le  préfère  intérieurement  au  graud  Montés  lui-même.  Nul  toutefois  n'ose  le 
dire,  car  on  impose  difficilement  à  la  foule  un  nouveau  talent;  elle  sacrifie  long- 
temps toute  jeune  gloire  à  une  autre  gloire  admise;  si  l'on  peut  chercher  ailleurs 
des  points  de  comparaison,  c'est  l'éternelle  querelle  de  Mario  et  de  Rubini,  de 
Duprez  et  de  Nourrit,  et  de  tant  d'autres.  Toujours  est-il  que  le  Chiclanero,  s'il 
n'a  pas  acquis  toute  l'expérience  de  Montés,  a  plus  de  jeunesse,  plus  d'élégance  et 
plus  de  force.  Il  est  bien  rare  qu'il  manque  une  estocade;  son  épée,  poussée  par 
un  bras  d'acier,  traverse  le  taureau  en  sifflant,  comme  un  fer  rouge  qu'on  trempe 
dans  l'eau  bouillante,  tandis  que  le  poignet  de  Montés,  plus  d'une  fois  brisé  et 
affaibli  déjà,  fait  souvent  défaut  à  son  habileté.  En  outre,  en  vieillissant,  Montés  a 
contracté  des  habitudes  qui  désolent  les  vrais  aficionados.  Il  habite  les  environs 
de  Jerès,  et  les  vins  couleur  de  topaze  que  produisent  les  coteaux  de  son  pays  sont 
loin,  assure-t-on,  de  lui  être  antipathiques.  Il  a  perdu  cette  sobriété  orientale  qu'il 
conseillait  autrefois,  et  sans  laquelle  il  n'est  point  de  bon  matador.  Un  cspada, 
pour  être  sûr  de  sa  main  et  de  son  coup  d'œil,  ne  doit  boire  que  de  l'eau,  et  il  est 
obligé  de  faire  chaque  jour,  comme  les  danseurs,  un  exercice  régulier,  pour  entre- 
tenir l'élasticité  de  ses  membres.  Je  dois  dire  que  le  Chiclanero,  le  neveu  de 
Montes,  est  accusé  de  tenir  trop  peu  compte  d'une  autre  défense  que  l'on  faisait 
jadis  aux  athlètes.  On  parle  beaucoup  de  ses  bonnes  fortunes,  que  sa  bravoure 
justifie,  et  l'on  cite,  à  ce  sujet,  la  plaisante  histoire  d'un  poëte,  son  rival,  qu'il  au- 
rait jeté  dernièrement  par  la  fenêtre  comme  une  orange,  et  sans  plus  s'inquiéter 
de  lui.  Au  reste,  les  toreros  ont  été,  de  tout  temps,  fort  à  la  mode  en  Espagne,  et, 
dans  le  siècle  dernier,  les  dames  de  la  cour  ne  les  abandonnaient  pus,  comme  au- 
jourd'hui, à  la  merci  des  actrices  élégantes.  Ils  forment  d'ailleurs  une  classe  à  part, 
et  beaucoup  plus  relevée  qu'on  ne  le  pourrait  croire.  Très-fiers  de  la  considération 
qu'ils  doivent  à  leur  courage,  ils  sont  traités  familièrement  par  les  jeunes  gens  des 
plus  grandes  familles,  qui  reçoivent  d'eux  des  leçons  de  tauromachie.  Il  est  assez 


778  1A  DECIMA  CORRIDA  DE  TOROS. 

d'usage,  dans  la  Péninsule,  d'apprendre  cet  art  dangereux,  comme  on  apprend 
ici  l'escrime,  et  les  leçons  se  paient  non  point  en  argent,  mais  en  cigares  et  en 
dîners.  Le  beau  duc  d'Osuna,  dont  la  mort  prématurée  a  causé  partout  une  si  dou- 
loureuse surprise,  était  hou  matador.  Les  jeunes  gens  de  la  plus  haute  aristo- 
cratie paraissent  souvent  dans  des  corridas  particulières,  présidées  ordinairement 
par  un  prince  du  sang  ;  personne  n'y  trouve  à  redire  :  à  Madrid,  un  caballero  qui 
essaie  l'épée  d'un  torero  ne  paraît  pas  plus  étrange  qu'un  gentleman  parisien  ma- 
niant la  cravache  d'un  jockey,  et,  sport  pour  sport,  je  conçois,  après  tout,  que  l'on 
aime  autant  voir  un  jeune  homme  leste  et  vigoureux  attaquer  résolument  un  tau- 
reau qu'un  gentleman  rider  s'évertuant  à  faire  sauter  à  un  cheval  maigre  le  fossé 
de  Berny. 

Les  toreros  de  profession,  pour  revenir  à  eux,  gagnent  et  dépensent  beaucoup 
d'argent.  Montés,  qui,  par  exception,  fut  des  économies,  a,  dit-on,  plus  de  trente 
mille  livres  de  rente.  On  les  voit  se  promener  au  Prado  sur  de  jolis  chevaux.  A 
l'Opéra,  où  ils  ont  leur  stalle  à  l'année,  on  les  reconnaît  à  leur  costume  andalou 
et  surtout  à  une  petite  tresse  de  cheveux  qui  pend  sur  le  collet  de  leur  veste,  et 
qu'ils  doivent  laisser  croître  à  l'arrière  de  leur  tête,  pour  attacher,  les  jours  de 
combat,  la  bourse  de  rubans  de  rigueur.  Ils  causent  sans  gêne  avec  la  jeunesse 
dorée  des  avant-scènes.  Enfin,  pour  donner  une  idée  de  la  considération  dont  ils 
jouissent,  il  suffira  d'ajouter  que  Montés,  ayant  été  blessé,  il  y  a  quelques  années, 
au  cirque  d'Aranjuez,  le  roi  envoyait  chaque  jour  un  de  ses  chambellans  savoir  de 
ses  nouvelles.  Il  ne  faut  donc  pas  trop  s'étonner,  comme  on  le  fait,  si  ce  même 
Montés  vient  d'envoyer  ces  jours-ci,  à  M.  le  duc  de  Nemours,  en  échange  d'une 
épingle  de  diamants,  un  superbe  costume  de  matador. 

•  Ce  combat,  que  je  viens  de  vous  raconter,  est  un  des  plus  beaux  que  j'aie  vus; 
de  plus,  c'était  le  premier.  Il  m'émut  extrêmement,  et  cependant,  vous  l'avouerai- 
je?  je  sortis  du  cirque  dans  un  état  d'exaltation  difficile  à  décrire.  J'eusse  désiré 
que  la  lutte  recommençât  le  lendemain,  et  je  me  disais  qu'en  définitive  un  spectacle 
pareil  était  plus  sain  pour  l'esprit  et  le  corps  que  ces  farces  de  bateleurs  auxquelles 
on  nous  convie  le  plus  souvent,  sous  prétexte  de  littérature,  sur  les  théâtres  du 
boulevard.  Dans  ce  moment,  je  voyais  en  beau  l'espèce  humaine,  tandis  que  plus 
d'une  fois  à  Paris  je  l'avais  prise  en  pitié,  en  la  voyant  condamnée  à  répéter  pen- 
dant trois  mois  quelque  calembour  grossier  ou  quelque  ignoble  grimace  pour  pro- 
voquer un  rire  dont  les  rieurs  s'indignaient  eux  mêmes.  Je  ne  suis  pourtant  pas 
plus  sanguinaire  qu'un  autre  :  je  hais  les  chiens  qui  se  battent,  et  un  poulet  qu'on 
étrangle  me  fait  horreur;  mais  les  combats  de  taureaux  n'ont,  je  vous  assure,  rien 
qui  répugne.  Ils  exaltent  l'imagination  au  contraire,  et  la  grandeur  du  péril  efface 
le  dégoût.  Les  voyageurs  de  tout  âge,  de  tout  caractère,  les  aiment  bientôt  à  la 
rage,  et  cette  passion  a  été  partagée  récemment  dans  toute  sa  violence  par  une 
de  nos  plus  grandes  célébrités  politiques  et  littéraires.  Les  jeunes  femmes  même, 
quand  elles  ont  vaincu  la  répugnance  première,  se  prennent  à  les  adorer,  et  je 
n'ai  vu  personne  en  médire,  si  ce  n'est  un  jeune  Parisien  qui  s'était  trouvé  mal 
au  premier  coup  de  corne.  Seuls,  les  chevaux  blessés  ou  mourants  peuvent  atten- 
drir un  cœur  sensible,  et  peut-être  inspireraient-ils  quelque  pitié,  si  l'on  ne  son- 
geait pas  exclusivement  au  danger  continuel  que  court  leur  cavalier.  Le  meurtre 
de  ces  chevaux  innocents  a  fait  accuser  de  cruauté  les  aficionados .  En  vérité,  c'est 
bien  à  tort  ;  songez  à  ce  qui  se  passe  chez  nous.  Est-il  plus  cruel  d'envoyer  des 
chevaux  au  cirque  que  de  les  faire  conduire  à  Montfaucon?  La  corne  du  taureau 


LA    DECIMA    CORRIDA    DE    TOROS.  779 

est-elle  plus  douloureuse  que  le  couteau  de  l'équarrisseur?  Et  n'aimez-vous  pas 
mieux  qu'un  cheval  de  noble  race,  condamné  à  mort,  meure  dans  un  combat  au 
bruit  des  applaudissements,  que  de  le  savoir  succombant  honteusement  dans  une 
voirie  où  les  rats  attendent  son  cadavre?  J'en  dirais  autant  des  taureaux  que  j'aime 
mieux  voir  à  l'arène  qu'à  l'abattoir.  Le  goût  des  corridas  a  d'ailleurs  un  résultat 
agricole  excellent.  11  stimule  le  zèle  des  éleveurs  de  bestiaux,  et  les  places  offrent 
à  leurs  haras  un  lucratif  débouché.  On  ne  tue  pas  moins  de  six  taureaux  par 
course,  et  un  taureau  de  cinq  ans  vaut  de  800  fr.  à  1,000  fr.  Je  sais  tel  grand 
d'Espagne  à  qui  son  haras  de  taureaux  de  combat  rapporte  annuellement  plus  de 
400,000  réaux  (100,000  francs).  En  Angleterre  et  en  France,  on  choisit,  comme 
vous  savez,  pour  étalons  les  chevaux  qui  ont  le  plus  vaillamment  subi  l'épreuve 
des  courses.  On  pense,  avec  raison,  qu'ils  lèguent  leur  vigueur  à  leurs  produits. 
On  agit  de  même  en  Espagne  à  l'égard  des  taureaux.  Lorsqu'un  animal  d'une  force 
extraordinaire  et  d'un  courage  indomptable  fait  des  prodiges  dans  le  cirque,  le 
peuple  entier  demande  sa  grâce,  le  président  l'accorde  quelquefois,  et  le  taureau 
retourne  aux  champs,  où,  vivant  dans  l'abondance,  il  n'a  désormais  d'autre  soin 
que  d'améliorer,  autant  qu'il  est  en  lui,  la  race  bovine  de  la  Péninsule,  qui  est, 
sans  contredit,  la  plus  belle  de  l'Europe.  L'an  dernier,  m'a-t-on  dit,  un  taureau 
gracié  sortit  ainsi  triomphalement  du  cirque  de  Séville,  et  j'ajouterai  tout  bas  que 
j'ai  entendu  le  peuple  réclamer  à  Madrid  la  même  faveur  pour  un  autre  taureau 
dont  le  seul  mérite  était  d'avoir  blessé  à  mort,  dans  le  chemin  de  ronde,  un  pauvre 
sergent  de  ville.  Fiva  cl  toro!  Fiva  cl  toro !  criait-on  de  toutes  parts.  Le  prési- 
dent fit  un  geste  de  colère.  Alors  toute  l'assistance  se  prit  à  chanter  en  chœur 
celte  demande  et  cette  réponse  que  l'on  se  renvoyait  d'un  côté  à  l'autre  des  gra- 
dins :  —  Quien  es  cl  présidente  (qui  est  le  président)?  —  Un'  perro  (un  chien), 
ou  à  volonté  un'  burro  (un  àne). 

Le  peuple  espagnol,  qui  veut  que  le  taureau  brave  soit  honoré,  exige,  en 
revanche,  que  le  taureau  lâche  soit  puni  et  traité  avec  mépris.  Un  animal  qui  n'ose 
pas  se  jeter  sur  un  picador,  qui  n'entre  pas  à  la  pique,  comme  il  faut  dire,  n'est 
pas  jugé  digne  de  l'épée  d'un  matador.  On  lâche  à  sa  poursuite  des  chiens  qui  le 
prennent  aux  oreilles,  qui  le  coiffent,  et  un  torero  subalterne  le  frappe  par  derrière. 
Quelquefois  même  on  lui  coupe  les  jarrets  avec  un  croissant  emmanché  d'un  long 
bâton,  et  qu'on  nomme  la  media-hina.  Alors  le  spectacle  est  révoltant  et  devient 
une  véritable  boucherie.  Dès  que  le  péril  cesse,  le  dégoût  commence.  Quand  le 
taureau  est  froid,  sans  être  lâche,  et  qu'il  a  besoin  d'être  excité,  on  arme  les  ban- 
derillas  de  pétards  {banderillas  de  fuego),  qui  éclatent  contre  sa  chair  et  lui  font 
faire  des  bonds  désespérés. 

Ce  spectacle,  à  part  ces  incidents  qui  se  reproduisent  sans  grande  variation,  est 
toujours  le  même,  et  cependant  il  n'est  jamais  monotone.  On  ne  s'en  lasse  pas,  et, 
tout  au  contraire,  à  chaque  course  l'enthousiasme  augmente.  Ce  drame  est  tou- 
jours d'un  intérêt  extrême,  parce  qu'il  est  réel  toujours.  C'est  la  vie  d'un  homme 
qui  se  joue  devant  vous.  Un  jour  que  Montés  avait  affaire  à  un  taureau  redoutable, 
un  acteur  comique,  célèbre  à  Grenade,  lui  cria  :  «  Tu  pâlis,  Montés!  —  G'esl  vrai, 
répondit  le  torero;  c'est  qu'il  ne  s'agit  point  d'un  des  mensonges  nue  tu  repré- 
sentes, seîïor  Mavquez;  ici,  c'est  la  réalité!  »  Ce  mol  explique  l'intérêt  de  ces 
combats.  La  pâleur  du  torero  est  contagieuse,  parce  qu'elle  n'est  point,  comme  au 
théâtre,  composée  avec  du  fard,  et  son  émotion  vous  gagne*  parce  qu'elle  n'est  pas 
feinte.  Quand  le  soir  d'un  combat  on  assiste,  comme  il  nous  arrivait  souvent  à 


780  LA  DECIMA  CORKIDA  SE  TOROS, 

Madrid,  à  un  drame  ou  à  un  opéra,  on  resle  singulièrement  froid  devant  les  plus 
effrayantes  péripéties,  et  la  voix  de  Ronconi  lui-même  nous  paraissait  avoir  perdu 
ses  vibrations  si  puissantes.  Il  est  vrai  qu'après  deux  heures  d'une  émotion  aussi 
intense,  aussi  continue,  on  ressent  une  extrême  fatigue.  Il  semble  que  l'on  porte 
autour  des  tempes  un  bandeau  de  fer,  et  l'on  est  mal  disposé  à  suivre  les  imbro- 
glios de  M.  F.  Soulié. 

En  disant  que  les  incidents  des  corridas  sont  toujours  les  mêmes,  j'ai  é^trop 
loin,  et  je  vais  vous  conter  un  fait  qui  m'a  été  certifié  par  des  témoins  oculaires. 
Il  y  a  quelques  années,  les  habitants  de  Séville  lurent  un  jour  avec  surprise,  sur 
l'affiche  de  la  course,  cette  suscription  inusitée  :  «  Quand  le  troisième  taureau 
aura  combattu  les  picadores  et  reçu  trois  paires  de  banderillas,  un  jeune  pâtre, 
par  lequel  il  a  été  élevé,  paraîtra  dans  la  place.  Il  s'approchera  du  taureau,  le  ca- 
ressera, et  détachera  les  banderillas  l'une  après  l'autre,  après  quoi  il  se  couchera 
entre  ses  cornes.  »  L'annonce  d'un  aussi  singulier  intermède  attira  au  cirque  une 
affluence  immense.  Le  troisième  taureau  parut;  c'était  un  animal  parfaitement 
encorné  et  très-brave;  il  éventra  quatre  chevaux  en  quatre  bonds,  reçut  les  ban- 
derillas et  se  mit  à  mugir.  Alors,  contre  l'usage,  tous  les  lidiadores  disparurent, 
et  le  taureau,  resté  seul  dans  l'arène,  continua  de  trotter  en  faisant  sauter  sur  son 
cou  les  javelots  ensanglantés.  Tout  à  coup  un  sifflement  prolongé  se  fit  entendre. 
Le  taureau  s'arrêta  et  écouta.  Un  second  sifflement  le  fit  venir  vers  la  barrière.  En 
ce  moment,  un  jeune  homme,  velu  en  majo,  sauta  dans  l'arène,  et  appela  le  tau- 
reau par  son  nom  :  Mosqnito!  Mosquito!  L'animal,  reconnaissant  son  maître,  vint 
à  lui  caressant  et  apaisé.  Le  pâtre  lui  donna  sa  main  à  lécher,  et  de  l'autre  se  mit 
à  le  gratter  derrière  les  oreilles  d'une  façon  qui  paraissait  fort  réjouir  le  pauvre 
animal;  puis,  il  détacha  doucement  les  banderillas  qui  déchiraient  le  garrot  de 
Mosquito.  le  fit  mettre  à  genoux,  et  se  coucha  sur  son  dos,  la  tête  entre  ses  cornes. 
Le  taureau  reconnaissant  semblait  écouter  avec  bonheur  un  air  campagnard  que 
chantait  le  berger.  L'admiration  de  la  foule,  jusqu'alors  contenue  par  la  surprise, 
éclata  avec  une  violence  tout  andalouse.  Ce  furent  des  cris  de  joie  dont  on  ne  peut 
se  faire  une  idée,  si  l'on  n'a  pas  vu  une  plaza  de  toros.  En  entendant  ces  applau- 
dissements frénétiques  qui  avaient  accompagné  toutes  ses  douleurs,  le  taureau, 
jusqu'à  ce  moment  charmé,  parut  se  réveiller  et  renaître  à  la  vie  réelle.  Il  se  re- 
leva tout  à  coup,  et  poussa  un  mugissement.  Le  pâtre  s'éloigna  bien  vite,  mais  il 
était  trop  tard.  L'animal,  comme  furieux  d'avoir  été  trahi,  lança  le  jeune  homme 
vers  le  ciel  d'un  coup  de  tète,  le  reçut  sur  ses  cornes,  le  perça,  le  piétina,  el  le 
mit  en  pièces  malgré  les  efforts  des  chulos.  La  corrida  fut  suspendue,  et,  chose 
phénoménale  en  Espagne,  le  public  consterné  évacua  silencieusement  la  place. 

Je  ne  dois  pas  omettre  de  vous  dire,  en  terminant,  que  les  courses  de  tau- 
reaux, celles  de  Madrid  du  moins,  rachètent  ce  qu'au  dire  des  gens  très-scrupu- 
leux elles  peuvent  avoir  de  cruel  par  un  résultat  pieux  et  tout  à  fait  humain.  Les 
hôpitaux  de  Madrid  sont  en  possession  de  ces  combats,  et  ils  cèdent  ce  privilège 
à  un  entrepreneur  moyennant  une  redevance  annuelle  de  60,000  francs.  On  donne 
par  année  vingt-huit  courses  (1),  qui  rapportent  chacune  16,000  francs  de  receite 
environ.  Les  frais  sont  considérables  :  il  faut  payer  six  ou  huit  taureaux,  quinze 

(1)  Les  courses  n'ont  lieu  qu'au  printemps  et  en  automne.  L'hiver  les  taureaux  sont 
trop  débonnaires,  et  l'été  le  cirque  est  tellement  brûlant,  que  les  spectateurs  ne  pourraient 
pas  y  rester. 


LA  DECIMA  CORRIDA  DE  TOROS.  781 

ou  vingt  chevaux,  sans  compter  l'entretien  et  l'administration  du  cirque,  les  pale- 
freniers, les  bouviers,  les  charpentiers,  les  selliers,  etc.,  même  le  chirurgien,  tou- 
jours prêt  à  recevoir  les  blessés  à  l'ambulance,  tandis  que  le  prêtre  attend  les  mo 
ribonds  dans  la  chapelle.  En  outre,  les  acteurs,  comme  vous  pensez,  ne  font  pas 
gratuitement  ce  terrible  métier.  On  donne  1,500  francs  par  course  à  Montés,  pi  es 
de  1,000  francs  au  Chiclanero,  une  once  (80  fr.)  à  chaque  picador,  une  demi-once 
à  tout  banderillero,  un  napoléon  aux  chulos. 

Quoi  qu'il  en  soit,  une  excellente  spéculation,  en  ces  temps  d'industrie,  serait, 
à  mon  avis,  d'importer  à  Paris  ces  drames  vivants  et  superbes.  Ils  auraient  un 
succès  immense,  et  le  Champ-de-Mars  ne  serait  pas  assez  grand  pour  contenir  la 
foule;  mais  beaucoup  de  choses  s'opposent  à  cette  innovation  :  la  police  d'abord, 
qui  s'imagine  qu'un  pareil  spectacle  pourrait  rendre  barbares  nos  mœurs,  que  le 
théâtre  a  mission  d'adoucir  et  de  châtier,  selon  la  devise  discutable,  je  crois,  et 
assurément  intempestive  :  Castigat  ridendo  mores.  Puis,  il  serait  presque  impos- 
sible de  se  procurer  des  taureaux  de  combat.  Les  plus  féroces  des  animaux  de  cette 
espèce  nés  en  France  sont  des  agneaux  auprès  des  taureaux  espagnols,  que  l'on 
ne  pourrait  conduire  au  loin;  car,  terribles  tant  qu'ils  vivent  à  l'état  sauvage, 
errant  dans  les  steppes  et  foulant  une  herbe  succulente,  ils  perdent  leur  férocité 
dès  qu'on  les  rapproche  des  hommes,  et  s'affaiblissent  en  changeant  de  fourrage. 
Aussi  les  corridas  n'exislent-elies  qu'en  Espagne.  Celles  du  Mexique  sont  pi- 
toyables, et  celles  de  Lisbonne  sont  hideuses.  C'est  dans  la  Péninsule  qu'il  faut  les 
voir,  et  je  dis  avec  confiance  à  lous  les  flâneurs  que  le  boulevard  ennuie  :  Allez  à 
Madrid,  et  vous  ne  regretterez  pas  le  voyage.  En  parlant  jeudi  prochain,  vous  arri- 
verez lundi  avant  l'heure  de  la  course. 

Alexis  de  Valon. 


TOME  I.  55 


DERNIÈRES  OPÉRATIONS 


DE 


L'ARMÉE  D'AFRIQUE. 


Depuis  plusieurs  mois,  des  événements  brusques  el  bruyants  ont  envahi  la  scène 
africaine,  qui  un  instant  avait  semblé  inanimée  et  silencieuse.  Bou-Maza  et  tous 
les  imitateurs  subalternes  de  son  audace,  tous  les  usurpateurs  de  son  nom,  sont 
venus  jouer  le  prologue  et  réveiller  le  zèle  des  acteurs,  l'attention  des  spectateurs 
du  drame.  Bientôt  après  les  héros  ont  paru,  les  accidents  se  sont  compliqués,  les 
péripéties  se  sont  pressées,  et  aujourd'hui  la  France  regarde  avec  élonnement, 
avec  inquiétude,  avec  ressentiment,  tout  ce  chaos  de  faits  malheureux  qui,  coup 
sur  coup,  tombent  les  uns  sur  les  autres,  poussés  par  une  effrayante  fatalité.  L'é- 
motion actuelle  ne  laisse  peut-être  pas  aux  esprits  assez  de  liberté  pour  recon- 
naître le  sens  et  la  portée  des  événements  et  pour  attribuer  à  chacun  ce  qui  lui 
appartient,  aux  hommes  ce  qu'ils  ont  pu  mêler  d'erreurs  dans  leurs  détermina- 
tions, aux  choses  ce  qui  se  trouve  dans  la  situation  africaine  de  difficultés  inévi- 
tables, et  tous  ces  écueils  naturels  à  travers  lesquels  la  prudence  humaine  doit 
naviguer  par  les  manœuvres  les  plus  délicates  et  toujours  sous  la  menace  de  se 
heurter  contre  Charybde,  lorsqu'elle  cherche  à  éviter  Scylla. 

Après  la  bataille  d'Isly  et  les  brillants  faits  d'armes  de  notre  marine  sur  les 
côtes  du  Maroc,  on  crut  pouvoir  s'endormir  sur  les  lauriers;  bien  des  questions 
cependant  restaient  à  résoudre,  mais  à  toutes  les  inlerpellaiions  qu'on  adressait 
au  pouvoir,  on  crut  répondre  en  montant  au  Capitole,  et  la  foule  se  tut  et  suivit. 
Cependant  Abd-el-Kader  ne  tenait  pas  sa  défaite,  comme  nous  autres  notre  vic- 
toire, pour  un  fait  accompli  et  immuable.  Il  proûtait  des  loisirs  que  lui  faisait 
notre  quiétude  au  milieu  du  triomphe,  notre  timidité  dans  les  arrangements  di- 


DE  LA  GUERRE  EN  ALGÉRIE.  783 

plomatiques,  pour  reprendre  secrètement  à  la  fortune  quelques-uns  des  avantages 
qu'elle  lui  avait  enlevés  avec  éclat.  Comme  le  vaillant  assiégé  répare  pendant  la 
nuit  et  en  silence  la  brèche  que  le  canon  a  faite  pendant  le  jour  à  ses  remparts, 
Abd-el-Kader  travaillait  sourdement  à  retirer  de  dessous  les  décombres  quelques 
débris  de  son  établissement,  à  les  transporter  sur  le  sol  du  Maroc,  et  à  les  y  as- 
seoir dans  un  ordre  pareil  à  celui  d'autrefois.  Sur  cette  terre  encore  ferme  sous 
ses  pas,  qui  avait  été  le  berceau  de  sa  famille  et  devenait  son  asile,  il  s'ingéniait 
à  reconstituer  dans  de  moindres  proportions,  et  avec  des  éléments  choisis  et  épurés, 
une  nouvelle  pairie  à  l'image  de  celle  que  la  force  lui  arrachait,  mais  que  sa  vo- 
lonté cherchait  à  lui  rendre.  Il  transportait  au  delà  de  la  frontière  française  une 
jeune  Algérie  qui  devait  avoir,  comme  l'antique  Janus,  deux  faces,  tournées  l'une 
vers  l'Algérie  française,  l'autre  vers  l'empire  du  Maroc,  toutes  les  deux  guerrières 
et  menaçantes.  Qui  a  sondé  la  pensée  de  cet  homme?  qui  a  mesuré  l'étendue  de 
son  ambition?  Sait-on  s'il  ne  voyait  pas  dans  l'avenir  le  centre  mahométan  qu'il 
fondait  sur  le  roc  des  plus  âpres  montagnes  et  au  milieu  des  populations  les  plus 
farouches  attirant  à  soi,  de  l'est  et  de  l'ouest,  et  les  populations  honteuses  du  joug 
chrétien  et  la  partie  la  plus  croyante  et  la  plus  énergique  des  sujets  d'Abder- 
haman,  jalouse  de  se  retremper  dans  une  vie  austère  et  belliqueuse?  Alors  il  eût 
occupé  une  position  formidable  entre  le  chef  abaissé  et  les  ennemis  de  sa  foi,  et 
dressé  un  drapeau  rival  d'orthodoxie  pour  détourner  vers  ce  signe  nouveau  les  re- 
gards des  fidèles,  habitués  à  se  porter  ailleurs,  imitant  ce  roi  d'Israël  qui  avait  bâti 
un  temple  sur  la  route  de  celui  de  Jérusalem. 

Mais  c'est  peut-être  à  tort  que  les  oisifs  supposent  aux  hommes  pratiques  d'aussi 
vagues  horizons.  Les  premiers,  que  rien  n'arrête  dans  leur  puissance  d'expansion, 
sont  entraînés  par  la  force  logique  au  delà  des  limites  du  nécessaire  jusqu'à  celles 
du  possible.  Leur  pensée  tend  à  se  développer  en  une  sphéricité  parfaite;  c'est 
l'onde  qui,  formée  au  milieu  des  mers  par  l'impulsion  du  moindre  accident,  va 
toujours  agrandissant  son  cercle,  jusqu'à  ce  qu'elle  rencontre  le  rivage.  L'homme 
mêlé  aux  affaires  positives  et  à  la  vie  de  ses  semblables,  qu'il  veut  diriger,  est 
contenu  par  la  réalité  en  des  efforts  plus  serrés  et  plus  efficaces,  et,  s'il  va  loin,  ce 
n'est  pas  qu'il  se  soit  mesuré  tout  d'abord  une  carrière  immense  :  c'est  que  du 
premier  coup  d'œil  il  a  choisi  la  ligne  qui  passe  par  tous  les  buts  à  atteindre  ;  c'est 
qu'en  portant  son  regard  seulement  sur  l'objet  le  plus  prochain,  il  l'a  considéré 
sous  un  angle  tel  que  tous  les  développements  ultérieurs  s'y  sont  trouvés  compris. 
Dirigé  par  un  profond  sentiment  des  lois  qui  dominent  et  entraînent  les  volontés 
humaines,  il  n'a  pas  une  conception,  ne  fait  pas  un  acte  qui  ne  soient  marqués  de 
je  ne  sais  quel  caractère  de  généralité,  en  sorte  que  dans  ses  mouvements  les  plus 
définis,  les  plus  restreints  à  un  cas  actuel  et  particulier,  il  semble  vouloir  préparer 
et  atteindre  l'avenir. 

Abd-el-Kader  n'est  certes  pas  un  fondateur  de  droits  nouveaux  :  c'est  un  dé- 
fenseur de  droits  anciens;  mais,  s'il  n'est  pas  un  homme  de  génie,  il  a  du  moins 
le  génie  de  son  emploi.  A  ce  titre  de  héros  représentant  d'une  nationalité,  il 
a  quelques-uns  des  privilèges  des  créateurs,  et  particulièrement  ceci,  que  dans  ses 
déterminations  il  y  a,  quelquefois  même  à  son  insu,  une  portée  plus  grande  et 
plus  haute  que  la  visée.  Il  fallait  donc,  même  après  la  bataille  d  Lsly,  surveiller 
avec  une  sévère  attention  les  moindres  mouvements,  le  moindre  souille  de  ce  fugi- 
tif toujours  à  craindre,  quoiqu'il  semblât  alors  alourdi  par  le  poids  sinon  de  la 
honte,  au  moins  des  conséquences  morales  de  la  délaite  du  prince  marocain. 


784  DE    LA    GUERRE 

Cependant  le  vaincu  faisait  sur  nous,  sans  bruit  et  sans  guerre,  des  conquêtes 
qui  n'étaient  pas  sans  importance  :  il  nous  enlevait  non  des  terres,  mais  des 
hommes.  Une  sourde  émigration  appauvrissait  les  populations  de  notre  frontière 
occidentale  au  profit  des  rassemblements  qui  se  formaient  autour  de  l'émir.  Ce 
n'était  pas  un  grand  mouvement  de  masses  franchissant  le  Rubicon  en  plein  jour; 
c'était  un  pèlerinage  silencieux,  mais  presque  incessant,  d'individus  que  des  sen- 
timents et  des  idées  supérieurs  à  ceux  du  vulgaire  ou  une  invitation  spéciale  d'Abd- 
el-Kader  appelaient  loin  de  leurs  foyers  à  la  vie  d'apôlre.  On  aurait  arrêté  un 
torrent;  on  ne  savait  comment  mettre  fin  à  ces  infiltrations  par  où  les  eaux  s'é- 
chappaient de  nos  canaux,  pour  passer  soulerrainement  dans  le  bassin  qui  leur 
était  creusé  sur  le  territoire  ennemi.  Toutefois,  vers  le  commencement  et  pendant 
le  cours  de  l'été,  M.  le  général  Cavaignac,  par  plusieurs  coups  de  main  hardis,  et 
ensuite  par  de  lentes  et  patientes  manœuvres  au  sud  de  Sebdou,  dans  les  plaines 
désolées  des  Chotts,  parvint  à  faire  refluer  vers  l'intérieur  de  grandes  fractions  de 
tribus  méridionales  qui,  entraînées  en  partie  par  leurs  intérêts  mercantiles,  en 
partie  par  les  suggestions  de  l'émir,  voulaient  abandonner  nos  marchés  pour  ceux 
du  Maroc.  La  présence  d'Abd-el-Kader  agissait  sur  le  milieu  où  il  vivait.  Les  so- 
ciétés religieuses  s'agitaient,  s'échauffaient,  et  de  leur  fermentation  faisaient  sortir 
Bou-Mazaet  ces  autres  prédicants  qui  se  sont  abattus  presque  en  même  temps  sur 
diverses  parties  de  l'Algérie,  sans  plan,  sans  idée  d'ensemble,  mais  remuant  les 
populations  et  y  jetant  des  semences  de  révolte  dont  Abd-el-Kader  espérait  bien 
récolter  les  fruits.  La  plupart  d'entre  eux  ne  prenaient  pas  le  mot  d'ordre  de  ce 
chef,  qui  aurait  dû,  ce  semble,  rattacher  à  lui  toutes  les  puissances  hostiles  à  la 
France.  Les  plus  réfléchis  le  trouvaient  trop  grand  dans  leur  intérêt  personnel; 
les  plus  enthousiastes  et  les  plus  sincères,  trop  grand  dans  l'intérêt  de  leur  sainte 
cause.  Ceux-ci  craignaient  qu'en  lui  l'élément  individuel  et  humain  n'eût  triom- 
phé de  l'élément  religieux  et  divin,  et  que,  dans  la  lutte  entre  les  deux  principes, 
l'homme  n'eût  terrassé  l'ange.  Quoi  que  l'on  fît  pourtant,  les  bénéfices  de  l'agita- 
tion allaient,  par  la  pente  naturelle  des  choses,  tout  droit  à  Abd-el-Kader. 

Dès  le  mois  de  juillet,  l'émir  avait  autour  de  lui  plus  de  trente  mille  âmes;  déjà 
il  prenait  une  sorte  d'offensive  qu'on  pourrait  appeler  latente,  en  envoyant  des 
sicaires  qui,  isolés,  inquiétaient  les  communications  par  des  assassinats,  ou,  réu- 
nis en  petites  bandes,  troublaient  par  des  vols  de  bestiaux  les  groupes  de  lentes 
placés  le  long  des  routes  pour  en  garantir  la  sûreté,  et  les  fractions  de  tribus  char- 
gées de  quelque  mission  spéciale  par  l'autorité  française.  Cette  situation  ne  pou- 
vait échapper  aux  regards  de  nos  généraux.  Ceux  de  la  province  d'Oran  la  connais- 
saient :  ils  n'ont  pu  la  laisser  ignorer  au  gouverneur  général  ;  mais  on  serait  en 
droit  de  croire  que  personne  n'en  tira  les  inductions  qui  eussent  amené  à  préve- 
nir l'explosion  du  mal.  M.  le  maréchal  Bugeaud  quitta  l'Afrique  pour  la  France, 
et  M.  le  général  de  Lamoricière  Oran  pour  Alger.  Abd-el-Kader,  jugeant  qu'à 
aucun  autre  moment  peut-être  il  ne  retrouverait  en  même  temps  ses  amis  aussi 
bien  préparés  et  ses  ennemis  aussi  tranquilles,  chercha  une  occasion  de  mettre  à 
profit  l'excitation  des  uns  et  la  sécurité  des  autres.  On  sait  ce  qui  suivit  :  l'ardeur 
impatiente  du  colonel  Montagnac  se  précipitant  dans  un  piège  inéluctable  et 
ces  nouvelles  Thermopyles  marquées  du  sang  généreux  de  plusieurs  centaines 
d'hommes,  qui  combattirent  jusqu'à  la  mort,  non  pour  vaincre,  mais  pour  périr 
dignement. 

Les  Arabes  ne  sont  pas  de  fins  appréciateurs  en  matière  de  succès,  et  ils  sont 


EN    ALGÉRIE.  78b 

volontiers  de  l'avis  de  cet  empereur  romain  qui  trouvait  que  le  cadavre  d'un 
ennemi  sent  toujours  bon.  Aussi  ils  jouirent  avec  exaltation  de  ce  triomphe  sans 
gloire;  chaque  groupe  de  populations  eut  son  agitateur  ;  chaque  marché  devint  le 
centre  d'une  insurrection;  la  révolte  suscitée  a  une  extrémité  du  pays  par  une 
sorte  d'accident  gagna  et  se  répandit  dans  tous  les  sens  avec  une  incroyable  rapi- 
dité, comme  ces  feux  que  le  laboureur  arabe  allume  dans  son  champ  pour  le  pré- 
parer à  la  culture,  et  qui,  poussés  par  le  vent  d'ouest  et  alimentés  par  les  herbes 
sèches,  transforment  instantanément  en  une  mer  de  flammes  la  plaine  immense. 
De  l'ouest  partait  le  coup  ;  de  là,  le  souffle  moral  et  les  ressources  matérielles.  Là 
était  la  base  d'opérations  de  l'ennemi.  Les  premiers  regards  et  les  premiers 
mouvements  se  tournèrent  donc  de  ce  côté,  et  MM.  les  généraux  de  Lamoricière 
et  Cavaignac,  par  un  heureux  combat  contre  les  Traras,  ouvrirent  une  voie  où 
l'on  supposait  assez  généralement  que  les  efforts  ultérieurs  devaient  se  porter. 

Beaucoup  pensaient  que  le  gouverneur,  à  son  retour  de  France,  irait  débarquer 
à  Oran  même  et  ne  ferait  que  toucher  à  Alger,  pour  se  diriger  immédiatement  après 
vers  la  frontière  de  l'ouest.  On  a  même  prétendu  que  telles  avaient  été  les  inten- 
tions annoncées  d'abord  par  M.  le  maréchal  Bugeaud,  et  l'on  avait  pu  espérer  que 
l'épée  du  soldat  rétrécirait  et  serrerait  autour  de  l'empereur  du  Maroc  le  cercle 
si  large  qu'avait  tracé  la  plume  du  négociateur;  mais,  une  fois  arrivé  au  centre 
de  nos  possessions,  le  gouverneur,  frappé  par  des  événements  plus  récents  et  plus 
prochains,  laissa  peu  à  peu  sa  pensée  et  sa  volonté  se  retirer  des  grands  et  loin- 
tains horizons  vers  des  faits  qui  semblaient  plus  saillants,  parce  qu'ils  étaient 
plus  rapprochés.  L'insurrection  commençait  à  se  montrer  au  sud  de  la  province 
d'Alger,  et,  si  elle  n'avait  pas  encore  pénétré  dans  le  corps  de  la  place,  elle  en 
insultait  l'enceinte.  Le  coup  de  main  tenté  contre  notre  établissement  d'Aïn-Teucria 
était  comme  la  lance  enfoncée  par  bravade  dans  la  porte  de  la  ville.  Le  premier 
feu  de  colère  allumé  par  la  nouvelle  du  massacre  de  Djemmâ-Ghazaouàt  commen- 
çait à  tomber  et  laissait  place  à  la  réflexion,  à  la  liberté  dans  le  choix  des  opéra- 
tions. On  se  mit  à  agiter  toutes  ces  questions  insolubles  que  se  pose  sans  fin  la 
prudence,  lorsqu'elle  consiste  moins  à  entourer  un  projet  de  toutes  les  chances 
possibles  de  réussite  qu'à  en  découvrir  et  à  en  examiner  une  à  une  toutes  les  diffi- 
cultés. Pouvions-nous  marcher  en  avant  sans  avoir  éteint  derrière  nous  les  foyers 
d'insurrection,  qui  se  revivraient  et  s'étendraient  en  proportion  de  notre  éloigne- 
ment?  Faliait-il  laisser  les  tribus  fidèles  exposées  aux  ressentiments  de  celles  qui 
s'étaient  soulevées  et  dont  l'impunité  doublerait  l'audace?  Etions-nous  suffisam- 
ment préparés  pour  aller  atteindre  et  abattre  le  drapeau  d'Abd-el-Kader  sur  le 
territoire  marocain,  et  au  milieu  des  puissants  montagnards  qui  l'abritaient  der- 
rière la  masse  de  leur  population  et  les  difficultés  de  leur  territoire?  Le  génie 
triste  et  froid  qui  se  complaît  à  énoncer  les  objections  et  à  montrer  les  côtés  em- 
barrassants des  choses  dévore,  comme  l'antique  Sphinx,  ceux  qui  l'abordent  sans 
avoir  d'avance  trouvé  une  réponse  nette  à  ses  interrogations,  et  sans  être  tout 
armés  pour  soutenir  résolument  le  sens  de  leur  réponse.  Modéré  peut-être  par  la 
crainte  de  paraître  plus  aventureux  qu'il  ne  convient  à  sa  position,  M.  le  maréchal 
Bugeaud  se  décida  à  ne  s'avancer  vers  les  parties  du  territoire  les  plus  directe- 
ment menacées  par  l'émir  qu'après  avoir  décrit  du  nord  au  sud  et  de  l'est  à  l'ouest 
une  grande  courbe  passant  par  tous  les  lieux  où  les  tribus  s'étaient  montrées  agres- 
sives ou  incertaines,  où  il  se  trouvait  des  populations  à  châtier,  à  protéger  ou  à 
raffermir  :  c'était  se  donner  pour  champ  de  manœuvres  presque  toute  l'étendue 


786  DE    LA    GUERRE 

des  provinces  d'Alger  et  d'Oran,  pour  tâche  une  pression  ou  une  action  à  exercer 
sur  presque  tous  les  points  de  cette  surface. 

Encore  deux  semaines,  et  il  se  sera  écoulé  cinq  mois  depuis  le  moment  où  M.  le 
gouverneur  est  entré  en  campagne,  et,  pendant  tout  ce  laps  de  temps,  on  n'a  rien 
fait  autre  que  de  contenir  ou  punir  quelques  populations,  et  plus  tard  d'observer 
et  de  suivre  les  mouvements  d'Abd-el-Kader.  A  chaque  pas  que  l'on  faisait,  on 
rencontrait  une  nouvelle  trace  de  défection,  une  nouvelle  occasion  de  sévir,  et  les 
nécessités  de  ce  genre,  se  rattachant  les  unes  aux  autres,  ont  formé  une  chaîne 
continue  qui  a  traîné  nos  troupes  haletantes  dans  toutes  les  vallées,  sur  les  pentes 
de  toutes  les  montagnes,  à  travers  les  accidents  de  toutes  les  saisons.  Lorsque, 
dans  l'espace  compris  entre  le  Chélif.  la  Mina  et  la  limite  méridionale  du  Tel,  les 
tribus,  foulées  et  refoulées  sous  les  pas  de  nos  soldats,  commençaient  à  s'affaisser, 
Abd-el-Kader,  dont  cet  accablement  servait  mal  les  intérêts,  parut  tout  à  coup, 
marchant  sur  notre  trace,  pour  arracher  les  éléments  de  pacification  à  mesure  que 
nous  les  semions.  Il  ne  voulait  pas  que  l'apaisement  de  la  contrée  orientale  rendît 
à  nos  colonnes  la  liberté  de  se  reporter  et  de  se  concentrer  dans  les  provinces  de 
l'ouest;  sachant  l'inquiétude  que  lui-même  et  les  Français  inspiraient  à  Abderha- 
man,  il  craignait  que  celui-ci,  menacé  d'une  invasion,  ne  menaçât  à  son  tour  les 
rassemblements  et  dépôts  formés  sur  le  territoire  marocain,  et  qui  servaient  de 
base  aux  Arabes  hostiles  à  la  France. 

Au  sud  du  grand  massif  de  pays  montagneux  qui,  vers  le  nord,  s'avance,  pareil 
à  un  bastion  immense,  dans  l'angle  formé  par  le  Chélif  et  la  Mina,  et  que  domine 
comme  une  citadelle  le  roc  culminant  de  l'Ouarenséris,  s'étend,  entre  les  sources 
de  la  Mina  et  les  contre-forts  sud  du  Djébel-Dira,  une  haute  plaine  qu'on  nomme 
Sersou.  Elle  est  bornée  au  sud  par  une  chaîne  de  montagnes  peu  élevées  courant 
de  l'est  à  l'ouest,  et  qui  la  sépare  de  la  région  des  sables.  C'est  un  terrain  inter- 
médiaire jeté  entre  les  terres  productives  et  les  terres  absolument  stériles,  comme 
il  existe  sur  beaucoup  de  rivages  des  marais  salés  qu'une  barre  isole  de  la  mer. 
Quelques  rares  et  faibles  ruisseaux,  dont  un  devient  plus  tard  le  grand  Chélif, 
divisent  cette  étendue  en  plusieurs  plateaux  dont  les  bords  sont  profondément 
découpés  par  tous  les  méandres  de  ces  cours  d'eau,  qui  se  plient  et  se  replient 
cent  fois  sur  eux-mêmes  comme  des  serpents  blessés.  Cette  contrée,  cultivable 
seulement  par  zones  étroites,  est  parcourue  par  les  Ahrars,  grande  tribu  de  pasteurs 
qui  possèdent  d'immenses  troupeaux,  se  livrent  à  la  fabrication  des  étoffes  de 
laine,  s'approvisionnent  en  grains  chez  les  tribus  du  Tel,  craignent  la  guerre,  et 
ne  demandent  jamais  à  la  force,  qu'ils  pourraient  trouver  dans  leur  nombre  et 
leur  richesse,  ce  qu'ils  peuvent  obtenir  de  la  ruse,  de  la  perfidie,  et  de  leur  habi- 
leté à  se  ménager  des  intelligences  dans  tous  les  partis.  Ce  long  espace,  dont  les 
défenseurs  naturels,  par  timidité  et  prudence,  ne  veulent  pas  garder  les  passages, 
et  que  nous  ne  pouvons  faire  surveiller  rigoureusement  et  longtemps  par  notre 
cavalerie,  puisqu'on  ne  peut  y  nourrir  les  chevaux  des  produits  du  sol,  est  comme 
un  bras  de  mer  sans  ports  d'observation,  où  l'ennemi  navigue  sûrement  et  secrè- 
tement, pourvu  qu'il  se  tienne  hors  de  portée  et  hors  de  vue  des  promontoires  de 
la  côte. 

C'est  en  effet  par  le  Sersou  qu'Abd-el-Kader  arriva  pour  prendre  à  revers  toutes 
les  tribus  que  nous  venions  de  comprimer  ou  d'apaiser.  Longeant  à  distance  la 
lisière  du  Tel,  et  se  conformant  à  tous  nos  mouvements,  il  nous  devançait  chez 
les  populations  ou  nous  y  suivait,  selon  les  besoins  de  sa  politique,  pour  y  pré- 


EN    ALGÉRIE.  787 

venir  ou  y  effacer  les  effets  de  notre  présence.  Serré  de  trop  près,  il  s'échappait 
vers  le  sud,  chez  ces  tribus  trop  nombreuses  pour  que  nous  puissions  y  pénétrer 
avec  une  colonne  incomplète,  trop  pauvres  en  grains  pour  que  nous  puissions  y 
conduire,  à  moins  de  préparatifs  spéciaux,  un  corps  régulièrement  composé,  mais 
où  l'émir,  accueilli  en  hôte  si  ce  n'est  en  maître,  recevait  le  nécessaire  pour  sa 
petite  troupe  de  cinq  ou  six  cents  cavaliers.  Quand  ses  chevaux  s'étaient  fatigués 
en  fatiguant  les  nôtres,  il  les  conduisait  par  cette  grande  route  du  Sersou,  toujours 
ouverte,  vers  la  pointe  est  des  Chotts,  où  d'avance  on  lui  avait  amené  des  combat- 
tants et  des  montures  frais  et  reposés. 

Ainsi,  après  avoir  couru  pendant  deux  mois  après  les  tribus  fugitives,  les  troupes, 
pendant  deux  autres  mois,  coururent  aprè;*  Abd-el-Kader.  Il  s'agissait  tantôt  de 
se  jeter  entre  lui  et  des  alliés  fidèles  qu'il  menaçait,  tantôt  de  barrer  le  passage  à 
des  populations  que  ce  rude  pasteur  d'hommes  cherchait  à  pousser,  comme  de 
grands  troupeaux,  vers  la  frontière  du  Maroc,  toujours  d'étouffer  dans  leur  germe 
des  événements  qui,  abandonnés  à  eux-mêmes  et  sans  compression,  auraient  pris 
un  développement  funeste.  Tandis  que  les  Français  poursuivaient  une  lâche  à 
peu  près  négative  pour  éviter  un  mal,  plutôt  que  pour  obtenir  un  succès,  l'ennemi, 
au  contraire,  libre  dans  ses  directions  et  certain,  en  quelque  endroit  qu'il  se  portât, 
de  nous  nuire,  ne  fût-ce  que  par  sa  seule  présence,  marchait  toujours  armé  d'un 
projet  à  double  tranchant.  S'il  l'émoussait  d'un  côté  sur  un  obstacle  que  nous 
lui  opposions,  il  le  retournait  et  frappait  dans  un  autre  sens  un  coup  qui  nous 
blessait. 

C'est  ainsi  que  dans  les  premiers  jours  de  février  Abd-el-Kader  était  lancé  en 
pleine  opération  à  travers  ces  flots  de  populations  méridionales,  qui,  comme  une 
mer  baignant  deux  rivages,  touchent  à  la  fois  aux  limites  sud  du  Titeri  et  aux  li- 
mites sud-ouest  de  la  province  de  Constantine.  De  là  il  pouvait  se  jeter,  selon  l'oc- 
casion, sur  la  Medjena,  le  Hodna,  le  Jurjura,  et  sur  nos  alliés  au  sud  de  Boghar. 
Il  avait  d'ailleurs  un  intérêt  sérieux  à  vivre  au  milieu  des  Ouled-Naïls,  tribu  riche 
en  population,  en  troupeaux,  en  chevaux  et  en  guerriers,  et  Gère  de  son  indépen- 
dance, qu'elle  croit  hors  de  notre  atteinte.  Ces  Sahariens,  quoique  obligés  de  vivre 
des  céréales  achetées  dans  le  Tel,  ne  s'approvisionnent  pas  directement  sur 
nos  marchés.  Les  flux  et  reflux  périodiques  de  leurs  migrations  commerciales  ne 
les  portent  pas  jusque  dans  ce  qu'on  pourrait  appeler  l'enceinte  française,  mais 
glissent  le  long  de  celte  frontière  et  expirent  au  dehors  sur  le  territoire  de  tribus 
intermédiaires  ;  ce  sont  ces  dernières  qui  achètent  les  grains  de  l'intérieur,  et  en 
revendent  une  partie  à  ce  peuple  presque  étranger.  Celui-ci,  ne  nous  voyant  que  de 
loin,  juge  mal  notre  taille,  et  s'imagine  tenir  à  l'abri  de  notre  mauvais  vouloir  et 
de  nos  tentatives  ses  transactions  mercantiles,  parce  qu'elles  sont  indirectes,  et 
son  pays,  parce  qu'il  est  protégé  par  l'éloignement,  par  l'extrême  rareté  de  l'eau 
et  parce  ciel  du  désert,  pendant  neuf  mois  fermé  et  devenu  d'airain,  qui  interdit 
à  nos  colonnes  l'entrée  de  cette  région  mieux  que  ne  le  pourrait  faire  un  rem- 
part. 

Occuper  une  pareille  position,  pour  Abd-el-Kader,  c'était  un  succès;  la  quitter 
et  se  porter  de  là  sur  un  quelconque  des  points  par  où  il  pouvait  rentrer  dans  ré- 
tablissement français,  c'était  un  succès  encore.  Si  on  lui  eflt  permis  de  manœuvrer 
à  loisir  dans  le  sud,  il  aurait  Uni  par  troubler  cette  province  de  Constantine  dont 
le  calme  nous  est  plus  que  jamais  nécessaire;  inquiété  dans  ses  projets  par  l'ap- 
proche de  plusieurs  colonnes  convergeant  vers  sa  retraite,  il  a  bondi  jusque  sur 


788  DE    LA    GUERRE 

les  versants  du  Jurjura,  où  il  a  en  un  instant  relâché  et  à  moitié  tranché  ces  liens 
de  sujétion  et  de  rapports  amicaux  avec  les  Flittas  et  les  Issers  que  depuis  près  de 
deux  ans  nous  nous  occupions  à  affermir  par  la  paix,  après  les  avoir  noués  et 
serrés  par  la  guerre  ;  c'est  là  un  exemple  de  l'avantage  qu'a  sur  nous  Abd-el-Kader. 
Nous  ne  pouvons  obtenir,  par  de  rudes  travaux  et  des  mesures  habilement  com- 
binées, rien  autre  que  le  maintien  de  l'ordre  établi,  en  sorte  que  le  public, 
voyant   les  choses  couler  dans  le  même  lit,  ne  s'imagine  pas  que  c'est  à  force  de 
digues  laborieusement  élevées  qu'on  a  empêché  les  débordements  et  les  ravages. 
Telle  est  à  peu  près  la  série  d'événements  qui  s'est  déroulée  depuis  la  fin  d'oc- 
tobre jusqu'à  ce  jour.  Les  résolutions  prises  ont  suivi  assez  naturellement,  ce  me 
semble,  le  courant  des  faits;  la  défection  et  les  déprédations  de  certaines  tribus 
ont  fait  croire  à  la  nécessité  de  les  réprimer;  l'apparition  d'Abd-el-Kader  a  imposé 
cette  conviction,  qu'il  fallait  avant  tout  poursuivre  à  outrance  cet  homme  fatal, 
pour  rompre  par  l'action  du  sabre  le  charme  attractif  qu'il  exerce  sur  les  Arabes, 
et  pour  empêcher  tout  long  contact  entre  lui  et  les  populations,  que  son  regard 
met  en  feu.  On  ne  peut  certes  pas  accuser  de  telles  idées  d'être  bizarres  et  arbi- 
traires, et  de  ne  pas  être  tirées  du  fond  même  du  sujet  ;  ce  qu'on  pourrait  au  con- 
traire leur  reprocher,  c'est  d'avoir  été  ramassées  trop  facilement  à  la  surface  des 
faits.  Mais  si,  au  lieu  d'attaquer  le  mal  dans  les  manifestations  les  plus  éclatantes 
et   les    plus   en   dehors  qu'il  produisait,  on  eût    résolu  de  l'attaquer  dans    les 
racines  cachées,  souterraines,  par  où  il  tenait  au  sol  et  s'alimentait;  si,  ne  lais- 
sant que  de  faibles  colonnes  à  la  garde  du  pays  central,  donnant  beaucoup  de 
latitude  à  l'insurrection  et  de  carrière  aux  courses  de  l'émir,  on  eût  porté  toutes 
les  forces  disponibles  vers  le  Maroc,  pour  briser  la  base  d'opérations  d'Abd-el- 
Kader,  ressaisir  les  populations  algériennes  réunies  sous  son  drapeau,  frapper  à 
grands  coups  les  hordes  marocaines,  qui  fournissent  à  notre  ennemi  le  feu  et 
Feau,  la  terre,  des  armes,  des  hommes,  et  inspirer  à  Abderhaman  cette  crainte 
salutaire  qui,  pour  lui  comme  pour  presque  tous  les  barbares,  est  le  seul  com- 
mencement possible  de  la  sagesse;  si  entre  l'inauguration  et  l'accomplissement 
de  cette  œuvre  le  succès,  qui  ne  vient  qu'à  son  heure,  se  fût  un  peu  fait  attendre, 
que  la  révolte  eût  entouré  la  Milidja,  Miliana,  Orléansville,  d'un  cercle  serré  de 
populations  en  armes,  et  qu'Abd-el-Kader,  voulant  essayer  une  grande  diversion, 
fût  venu  contempler  Alger  des  hauteurs  de  Mousaïa,  quelles  clameurs  eût  poussées 
la  presse  parisienne,  et  avec  quelle  colère  n'eûl-elle  pas  lacéré  ce  plan  de  campagne, 
que  cependant  beaucoup  de  bons  esprits  classent  aujourd'hui  parmi  les  meilleurs 
qu'on  pût  adopter!  Il  est  des  malheurs  qu'il  faut  prévoir,  non-seulement  pour  les 
éviter,  s'il  se  peut,  mais  encore  pour  les  supporter  avec  calme,  s'ils  sont  inévita- 
bles. Tout  ce  qui  vient  de  se  passer  en  Afrique  était  dans  l'ordre,  non  des  choses 
nécessaires,  mais  des  choses  possibles.  Dire  qu'avec  un  certain  degré  de  surveil- 
lance, d'activité,   d'habileté,  qu'avec  une  tenue  parfaite  sur  la  ligne  exacte  du 
mieux  possible,  on  ne  se  fût  pas  rendu  maître  des  mauvaises  chances,  nul  ne  le 
peut;   mais  c'est  évidemment  une  erreur  que  d'attribuer  uniquement  aux  fautes 
commises,  à  l'emploi  de  tel  système,  à  la  présence  de  telle  personne,  l'explosion 
des  circonstances  actuelles.  La  tendance  à  la  révolte  et  aux  prises  d'armes  est 
et  sera  pendant  longtemps  encore  chez  les  Arabes,  non  l'état  exceptionnel,  mais 
la  manière  d'être  habituelle;  non  une  disposition  passagère  résultant  d'une  cir- 
constance déterminée,  d'un  mécontentement  positif,  mais  une  force  spontanée, 
persistante,  dont  l'immobilité  ne  s'obtient  qu'à  l'aide  d'une  pression  continue,  et 


EN    ALGERIE.  789 

dont  la  réaction  est  proportionnelle  à  la  diminution  de  l'effort  exercé  pour  la 
comprimer. 

Pour  les  Arabes,  l'activité  guerrière,  c'est  la  vie.  Leur  existence  est  dure  et  mo- 
notone :  chez  eux,  les  rapports  de  famille  sont  lourds  et  froids  ;  le  soin  de  la  terre, 
abandonné  aux  mercenaires;  les  distractions,  comme  la  chasse,  les  réunions  che- 
valeresques à  l'époque  des  grandes  fêtes,  ou  les  folles  joies  dans  quelque  coin  des 
villes,  rares,  dispendieuses  et  courtes;  les  occupations  que  donne  la  culture  de 
l'esprit,  nulles.  On  demandait  à  un  jeune  homme,  fils  de  l'aga  des  Sindgès,  tué 
pour  notre  cause,  s'il  savait  lire.  Pour  toute  réponse,  il  fit  un  signe  négatif,  et  d'un 
geste  orgueilleux  montra  ses  éperons.  L'action,  l'action,  c'est  l'élément  dont  se 
nourrit  l'Arabe,  c'est  le  milieu  dans  lequel  il  s'épanouit.  Semer  l'intrigue,  re- 
cueillir l'agitation,  l'attente,  l'émoi,  c'est  là  son  drame,  son  spectacle,  sa  poésie. 
Courir  les  marchés,  réunions  où  se  traitent  toutes  les  affaires  publiques,  traîner 
un  certain  nombre  de  volontés  à  la  remorque  de  la  sienne,  combattre  des 
influences  rivales,  organiser  des  coups  de  main  contre  une  tribu  ennemie, 
agrandir  sa  personnalité  et  diminuer  celle  des  autres,  c'est  là  sa  carrière  poli- 
tique. Est-ce  par  la  lente  culture,  est-ce  par  l'industrie,  par  la  spéculation,  qu'il 
augmentera  sa  fortune?  Non  ;  c'est  par  le  pillage,  par  l'invasion,  au  premier  pré- 
texte de  querelle,  sur  le  territoire  de  ses  voisins,  par  le  rapt  de  leurs  troupeaux, 
de  leurs  tentes,  de  leurs  femmes  et  enfants,  qu'on  leur  fera  racheter  à  beaux  deniers 
comptants.  Il  faut  voir  un  Arabe  lorsque,  dans  une  expédition,  il  tombe  sur  la 
trace  des  bestiaux  qui  fuient  et  se  dérobent  !  Comme  son  œil  s'allume  !  comme  sa 
parole  éclate  en  sons  impétueux  et  saccadés!  comme  il  se  grandit  sur  son  cheval  ! 
Il  est  vrai  que,  si  la  médaille  est  d'or,  elle  n'est  pas  sans  revers.  Aujourd'hui  on  a 
le  bonheur  et  la  gloire  d'être  spoliateur,  on  aura  demain  le  chagrin  et  la  honte 
d'être  spolié,  car  dans  le  monde  civilisé  ou  barbare  on  chemine  toujours  entre 
un  plus  fort  et  un  plus  faible  que  soi  ;  mais  l'Arabe  a  la  philosophie  du  joueur: 
il  trouve  dans  le  gain  une  excitation  à  poursuivre  un  gain  supérieur;  dans  la 
perte,  une  invitation  à  épuiser  la  mauvaise  veine  jusqu'à  ce  qu'il  parvienne  à  saisir 
sa  revanche.  Cependant  il  arrive  en  dernier  lieu  que  chacun  est  moins  riche  que 
s'il  était  resté  tranquillement  chez  soi  ;  les  troupeaux,  traqués  dans  les  montagnes 
comme  des  bêtes  fauves,  sont  décimés  par  la  fatigue;  les  enfants  périssent  de  mi- 
sère, quelques  hommes  par  le  fer  ou  le  plomb;  en  fin  de  compte,  il  n'y  a,  à  ce 
jeu,  que  la  mort  qui  ait  gagné.  Mais  on  a  nagé  à  pleins  flots  dans  les  passions,  on 
s'est  enivré  de  désirs,  on  s'est  exalté  dans  le  triomphe,  ou  l'on  a  rêvé  dans  la  défaite 
les  joies  de  la  vengeance;  on  a  vécu.  Le  plus  souvent  la  guerre  ne  lient  ni  au  fa- 
natisme religieux  ni  à  l'appel  d'Abd  el-Kader  ou  de  tout  autre  chef  influent,  ni  à 
quelque  grief  réel  contre  le  gouvernement  des  Français  :  la  guerre  a  sa  cause  vé- 
ritable en  elle-même,  et  tout  ce  qui  vient  du  dehors  n'est  que  prétexte.  Les  Arabes 
prennent  les  armes  par  cette  seule  raison,  que  depuis  huit  mois,  un  an,  ils  les  ont 
déposées  et  ne  veulent  pas  les  laisser  rouiller,  parce  que,  dans  les  ennuis  du 
repos,  ils  se  forgent  mille  illusions  pour  s'expliquer  et  se  déguiser  leurs  anciens 
désastres,  et  pour  sepromellre  une  fortune  toute  nouvelle  dans  de  nouvelles  hos- 
tilités. 

Ce  n'est  donc  pas  un  phénomène  passager  que  cette  succession  régulière  de 
soulèvements  et  d'apaisements  dans  les  populations  africaines;  c'est  le  résultat 
d'une  loi  de  leur  nature  et  de  leur  organisation.  C'est  en  les  atteignant  dans  leurs 
mœurs,  c'est  en  modifiant  le  milieu  où  elles  vivent,  qu'on  parviendra  peu  à  peu  à 


790  DE    LA    GUERRE 

transformer  leur  constitution.  La  guerre  cessera,  non  pas  lorsque  nous  ne  la  ferons 
plus,  ou  qu'avec  de  la  cavalerie,  comme  le  veulent  certaines  personnes,  ou  que 
d'une  manière  défensive,  comme  le  demandent  certaines  autres,  mais  lorsque  les 
Arabes  cesseront  d'être  possédés  du  démon  de  la  guerre,  de  naître,  de  grandir,  de 
vivre  dans  la  guerre  et  pour  la  guerre.  Le  temps,  le  remplacement  des  générations 
actuelles  par  de  jeunes  générations  formées  sous  d'autres  influences,  la  multipli- 
cation de  nos  rapports  avec  les  indigènes,  l'éveil  chez  ces  derniers  d'instincts  et 
de  goûts  qui  sommeillent  maintenant,  voilà  ce  qui,  par  un  progrès  continu,  mais 
lent,  amènera  la  transfiguration  de  cette  terre  qui,  aujourd'hui,  comme  celle  de  la 
Cadmée  mythologique,  ne  produit  que  des  soldats  armés  pour  combattre  les  civi- 
lisateurs, et  qui  plus  tard  se  couvrira  aussi  des  riches  produits  de  la  civilisation. 
La  France  a  un  tempérament  porté  à  l'irritation  et  à  l'impatience;  son  sang  cir- 
cule avec  force  et  rapidité,  et  quelquefois  il  lui  arrive  de  mesurer  le  temps,  non 
aux  régulières  oscillations  du  grand  pendule  des  siècles,  mais  aux  pulsations  de 
son  cœur.  Tout  ce  qui  retarde  sur  son  désir  lui  paraît  retenu  par  quelque  accident, 
par  quelque  désordre  arrêtant  la  marche  naturelle  des  choses.  Lorsqu'on  a  vu  en 
France  que  la  guerre  apparaissait  de  nouveau  en  Afrique,  on  n'a  pas  compris  d'où 
elle  pouvait  tomber.  On  en  a  accusé  les  personnes,  on  en  a  accusé  les  idées.  Chacun 
a  vu  dans  cet  événement  la  confirmation  de  ses  prévisions,  la  condamnation  des 
systèmes  qu'il  avait  condamnés,  la  démonstration  par  le  fait  des  vérités  qu'il  avait 
démontrées  théoriquement.  On  en  a  pris  acte  pour  remettre  au  rôle  du  tribunal 
de  l'opinion  des  causes  qui  depuis  longtemps  semblaient  jugées.  On  a  nié  le  pro- 
grès. 

Les  phrases,  en  effet,  sont  les  mêmes  qu'il  y  a  quatre  ans;  on  parle  encore 
comme  alors  d'expéditions,  de  populations  armées,  de  combats  même;  mais  il 
faut  voir  si  cette  couche  de  mots  semblables  pose  sur  des  réalités  pareilles.  Il  y  a 
quatre  ans,  la  guerre,  c'était  une  série  de  combats  s'allongeant  de  Blida  jusqu'à 
Miliana  ou  Médéah  et  une  haie  épaisse  d'Arabes  guerroyants  qui  bordait,  sur  une 
longueur  de  vingt-cinq  ou  trente  lieues,  la  route  que  suivaient  nos  colonnes; 
c'étaient  les  éclairs  de  la  mousqueterie  commençant  à  luire  avec  les  premiers 
rayons  du  soleil  et  s'éteignant  avec  les  dernières  clartés  du  jour,  les  pitons  des 
montagnes  disparaissant  sous  les  burnous  blancs  des  Kabaïles,  tous  les  passages 
de  ravins  vivement  défendus,  nos  arrière-gardes  suivies  pied  à  pied  par  un  ennemi 
ardent  et  alerte,  prompt  à  sentir  la  moindre  erreur  commise  par  nous  et  à  en  pro- 
fiter, à  saisir  le  moindre  défaut  de  la  cuirasse  pour  y  enfoncer  le  fer  avec  précision, 
avec  vigueur  et  rage  :  il  nous  fallait  alors  concentrer  nos  forces,  et  faire  des 
trouées  dans  de  grandes  masses,  que  rassemblait  et  dirigeait  une  certaine  unité 
d'idée  et  de  volonté.  Aujourd'hui  on  sait  qu'un  pays  est  en  insurrection  plus  tôt 
qu'on  ne  le  voit.  Quelque  ambitieux  ou  fanatique  parle  de  guerre;  on  oblige  par 
la  violence  en  actes  ou  en  menaces  le  chef  nommé  par  la  France  à  s'éloigner,  et 
on  le  remplace  par  un  partisan  d'Abd-el-Kader  :  on  se  réunit  en  conciliabules  où 
se  montrent  quelques  centaines  d'hommes,  et  où  l'on  décide  à  l'unanimité  que  le 
voisin  le  plus  faible  est  nécessairement  ami  des  Français,  ennemi  de  Dieu  et  de 
Mthomet,  et  justement  passible  de  toute  spoliation,  exaction  et  vexation  que  de 
droit.  Après  cette  sentence,  on  procède  à  l'exécution,  et  jamais  force  ne  manque 
à  la  loi;  car  la  confiscation,  qui  appuie  et  scelle  tout  jugement  de  ce  genre,  vient 
allumer  dans  l'âme  de  tous  les  assistants  une  ardente  soif  de  justice,  et  les  cham- 
pions de  ce  tribunal  en  plein  air  sont  toujours  beaucoup  plus  nombreux  que  les 


EN    ALGÉRIE.  791 

condamnés.  Cependant,  après  s'être  gorgés  de  butin  et  avoir  dormi  sur  les 
dépouilles  opimes,  ces  grands  justiciers,  en  apprenant  qu'une  colonne  française 
vient  pour  casser  leur  arrêt,  se  troublent,  et  commencent  à  douter  de  la  bonté  de 
leur  cause.  A  l'approche  de  nos  troupes,  ils  abandonnent  leurs  chétives  habita- 
tions, et  fuient  vers  la  montagne.  Si  leur  adresse  à  se  dérober  est  vaincue  par  la 
nôtre  à  les  surprendre,  et  leur  agilité  dans  la  retraite  par  notre  vigueur  dans  la 
marche  agressive,  alors  seulement  il  y  a  un  combat,  ou  plutôt,  ce  qui  est  plus 
triste,  il  y  a  des  coups  de  fusil  échangés  entre  nos  soldats,  chargés  d'arrêter  les 
fuyards,  et  ceux-ci,  qui.  par  instinct  guerrier,  sans  espoir  de  succès  ni  de  salut, 
sombres  et  résignés  à  mourir,  veulent  au  moins  tomber  en  frappant  un  ennemi  : 
spectacle  d'une  mélancolie  aussi  poignante,  mais  plus  digne  que  celui  des  gladia- 
teurs disant  à  César  :  Morituri  te  salutant.  Les  Arabes  aiment  mieux  tuer  qui  les 
tue  que  le  saluer. 

En  même  temps  que  les  combats  se  sont  espacés  dans  le  temps,  ils  ont  reculé 
dans  l'espace,  relativement  aux  centres  de  notre  domination;  si  ce  n'est  du  côté 
de  Tenez,  où  l'insurrection  s'est  approchée  de  la  mer,  une  large  zone,  le  long  de 
la  côte,  a  généralement  été  respectée.  Les  plaines  sont  presque  partout  restées 
calmes  et  silencieuses,  et  le  bruit  de  la  mousqueterie  ne  s'est  guère  fait  entendre 
que  sur  les  plateaux  élevés,  dans  la  haute  partie  du  cours  des  rivières,  dans  les 
contrées  éloignées  du  rivage  et  des  grandes  villes,  d'où  sortent  toutes  les  eaux,  et 
où  les  gorges  profondes  et  les  grandes  étendues  incultes  promettent  refuge  à  ces 
populations,  qui  ne  portent  plus  leurs  regards  en  avant  sur  les  terres  à  euvahir 
qu'aussitôt  elles  ne  les  jettent  en  arrière  sur  le  chemin  de  la  retraite. 

On  peut  donc  dire  que  la  veine  guerrière  des  tribus  est  non  à  sec,  malheureuse- 
ment, mais  fatiguée,  ne  se  manifestant  plus  que  par  jets  faibles  et  intermittents, 
et  ne  s'alimentant  plus  que  de  cette  humeur  inquiète,  turbulente,  qui  est  le  fonds 
même  de  la  nature  arabe. 

On  se  tromperait  d'ailleurs  étrangement,  si  on  mesurait  la  réussite  d'Abd-el- 
Kader,  dans  ses  dernières  campagnes,  à  l'angle  de  terrain  qu'il  a  embrassé  dans 
ses  courses,  et  au  degré  de  liberté  de  ses  mouvements.  Il  a  été  à  peu  près  partout 
où  il  a  voulu,  mais  il  est  loin  d'avoir  fait  partout  ce  qu'il  a  voulu.  Il  a  vu  M.  le 
général  de  Lamoricière,  dans  ses  mouvements  si  brusques  et  si  multipliés,  aller 
reprendre  une  à  une  bien  des  fractions  de  tribus  déjà  engagées  sur  la  route  de 
l'émigration,  et  les  replacer  comme  avec  la  main  sur  leurs  territoires:  M.  le  géné- 
ral Cavaignac,  par  de  grands  coups  de  filet  hardiment  lancés  sur  la  frontière  ma- 
rocaine, ramasser  d'importants  groupes  de  population,  et  les  ramener  sur  le  bord 
français;  M.  le  gouverneur,  et  les  colonnes  qu'il  détachait  de  la  sienne,  tenir  im- 
mobiles et  calmes  les  montagnards  de  la  rive  gauche  du  Kiou,  quoique  l'émir 
rodât  à  l'entour,  cherchant  un  parti  à  entraîner  ou  une  proie  à  dévorer,  et  essayant 
sa  double  puissance  d'attraction  et  d'intimidation.  Il  a  tenté  en  vain  la  grande  et 
belliqueuse  tribu  des  Deni-Ourags,  si  longtemps  habituée  à  lui  obéir  avec  enthou- 
siasme, avec  amour,  et  il  a  côtoyé  le  pied  de  toutes  si  s  montagnes,  sans  oser  ni 
s'y  imposer  comme  ami,  ni  eu  forcer  l'entrée  comme  ennemi.  Il  est  probable  que 
ces  astucieux  Kabailes  se  seront  mis  en  relation  avec  leur  ancien  sultan,  et  lui 
auront  députe  quelque  membre  de  la  famille  vénérée  de  leur  cheik,  tandis  que 
celui-ci  s'était  rendu  lui-même  au  camp  de  M.  le  maréchal  Bugeftud,  Cependant 
ils  n'auront  reçu  notre  ennemi  qu'avec  de  stériles  et  prudentes  marques  de  res- 
pect, et  comme  ces  hôtes  qu'on  ne  a-ut  ni  repousser  ni  introduire  chez  soi,  et  qu'on 


792  SB    LA    GUERRE 

accueille  très-révérencieusement,  pourvu  que  ce  soit  sur  le  seuil  seulement,  et 
sans  les  laisser  pénétrer  à  l'intérieur.  Plus  tard,  Abd-el-Kader  a  dû  quitter  les 
Ouled-Naïls,  avant  d'y  avoir  creusé  le  port  qu'il  voulait  y  préparer  et  y  assurer  à 
ses  partisans,  actuellement  réunis  dans  le  Maroc,  pour  le  cas  où  les  inquiétantes 
dispositions  qu'alors  l'empereur  manifestait  a  leur  égard  auraient  éclaté  sur  eux 
et  les  auraient  dispersés.  Malgré  la  profondeur  des  issues  que  lui  offrait  sa  retraite 
méridionale,  dès  qu'il  vit  nos  colonnes  lancées  sur  sa  piste,  il  crut  prudent  de  se 
dérober,  et  de  venir  tomber  en  arrière  au  milieu  des  Kabaïles  du  Jurjura  ;  là,  par 
sa  promptitude  à  rassembler  et  à  abandonner  les  populations,  à  venir,  voir  et  fuir, 
puis  à  revenir  et  à  fuir  de  nouveau,  comme  il  lui  est  arrivé  tout  récemment,  il  a 
donné  des  preuves  nombreuses  de  sa  puissance  à  exciter  les  imaginations  des  races 
musulmanes,  et  de  son  impuissance  à  les  défendre,  et  même  à  seconder  leurs 
efforts.  Ce  n'est  plus  une  chasse  au  lion  que  nous  menons  en  Afrique,  c'est  une 
chasse  au  renard. 

Certes,  quand  on  examine  les  circonstances  de  cette  dernière  période,  en  en 
mettant  toutes  les  faces  sous  un  jour  complet,  au  lieu  d'en  placer  un  côté  dans  la 
lumière,  un  autre  dans  l'ombre  ,  si  surtout  on  tient  compte  de  cette  multiplicité 
de  buts  de  rechange  qui  se  trouvent  disposés  en  relais  dans  toutes  les  directions 
autour  d'Abd-el-Kader,  et  sur  chacun  desquels  il  peut  se  replier  à  défaut  d'un 
autre  qu'il  manque,  sans  que  jamais  il  paraisse  déroulé,  on  reconnaîtra  que  toute 
cette  suite  d'événements  n'est  pas  un  tissu  continu  de  mécomptes  pour  les  Fran- 
çais, de  succès  pour  l'émir;  il  est  permis  de  croire  que,  malgré  toutes  les  fautes 
qu'on  a  imputées  aux  premiers,  tous  les  triomphes  qu'on  a  prêtés  à  ce  dernier, 
celui-ci  touche  à  un  temps  d'éclipsé,  et  ceux-là  au  contraire  à  une  phase  claire  et 
calme. 

En  Afrique  plus  qu'ailleurs,  c'est  une  tâche  bien  compromettante  que  de  parler 
de  l'avenir,  je  ne  dis  pas  du  grand,  mais  du  plus  petit.  A  travers  tant  d'indivi- 
dualités fortes  et  résistantes  qui  font  saillie  parmi  les  Arabes,  tant  de  caprices  qui 
y  font  loi,  un  fait  dont  on  veut  étudier  la  marche  a  des  rejaillissements  suivant 
des  angles  et  à  des  portées  qu'on  ne  peut  calculer  d'avance.  Il  est  probable  que 
les  ressorts  qui  poussaient  et  soutenaient  Abd-el-Kader  dans  toutes  ces  courses 
prodigieuses  sont  usés,  et  vont  le  laisser  tomber  pour  un  temps  dans  le  silence  et 
l'obscurité;  mais  qu'on  se  garde  d'agrandir  l'importance  de  ce  résultat  comme  on 
a  grossi  dans  un  sens  constamment  défavorable  à  notre  situation  tous  les  actes  de 
la  dernière  campagne,  les  nôtres  comme  ceux  de  l'ennemi  !  C'est  surtout  à  l'occa- 
sion de  l'Afrique  qu'il  est  bon  de  dire  avec  Démodocus  :  Prions  les  dieux  qu'ils 
éloignent  de  nous  l'exagération  qui  détruit  le  bon  sens.  Au  sujet  d'un  pays  nouveau , 
il  faut  se  défendre  avec  un  soin  scrupuleux  des  grandes  espérances  et  des  grands 
découragements,  surtout  il  faut  se  méfier  de  ces  faux  prophètes  qui  viennent  cha- 
touiller les  secrètes  faiblesses  de  la  nation  en  lui  annonçant  comme  prochaine  la 
satisfaction  de  ses  désirs  relativement  à  la  pacification  et  à  la  colonisation  de 
l'Afrique,  et  en  lui  présentant  les  difficultés  du  passé  et  du  présent  comme  de 
pures  conséquences  d'une  méprise,  d'un  malentendu.  Dans  une  tâche  extrême- 
ment multiple  et  complexe,  la  simplicité  des  moyens  proposés  est  un  des  signes 
les  plus  certains  d'insuffisance.  Dès  qu'on  verra  la  sécurité  rétablie  et  Abd-el-Kader 
hors  de  scène,  on  croira  que  tout  est  terminé  ;  quand  ensuite  on  aura  changé  quel- 
ques personnes,  adopté  quelques  nouveaux  systèmes  et  créé  quelques  nouveaux 
emplois,  on  se  persuadera  qu'on  a  pourvu  à  tout.  On  oubliera  que  le  principal 


EN    ALGÉRIE.  795 

obstacle  à  une  pacification  vraie,  c'est  que  les  Arabes  sont  les  Arabes,  et  à  une  coloni- 
sation sérieuse,  c'est  que  les  Français  sont  les  Français.  Puis,  lorsque  les  populations, 
lasses  de  la  paix  comme  elles  le  sont  peut-être  aujourd'hui  de  la  guerre,  repren- 
dront les  armes  ;  lorsque,  retrempées  dans  ce  fleuve  d'oubli  qui  si  facilement  coule 
à  travers  toute  terre  barbare  et  en  enlève  le  lendemain  la  trace  des  désastres  de 
la  veille,  elles  reparaîiront  fraîches  et  renouvelées  pour  le  combat,  on  s'imaginera 
encore  avoir  tout  expliqué  en  accusant  les  nouveaux  fonctionnaires  ou  les  nou- 
velles fonctions,  et  on  se  consolera  du  malheur  des  circonstances  par  l'injustice 
des  jugements.  Plût  à  Dieu  que  l'on  trouvât  alors  pour  combattre  le  mal  d'autres 
remèdes  que  ceux  que  l'on  conseille  aujourd'hui! 

Entre  autres  recettes,  on  propose  de  substituer  des  colonnes  de  cavalerie  aux 
colonnes  mixtes  que  nous  employons  maintenant.  On  se  figure  qu'on  pourra  donner 
ainsi  aux  troupes  françaises  la  mobilité  et  la  rapidité  qu'ont  les  Arabes,  comme  si 
les  assaillants,  qui  agissent  dans  de  tout  autres  conditions  que  les  défenseurs, 
pouvaient  rencontrer  les  mêmes  avantages  dans  l'adoption  des  mêmes  moyens. 
Les  Arabes  combattant  sur  leur  territoire,  au  milieu  de  leurs  frères  de  race  et  de 
religion,  même  lorsqu'une  partie  de  ceux-ci  suivent  un  autre  drapeau,  trouvent 
favorables  ou  neutres  toutes  les  puissances  qui  nous  sont  hostiles;  les  bois,  les 
torrents,  les  connaissent  et  leur  livrent  tous  leurs  secrets;  les  silos  se  révèlent  vo- 
lontiers à  eux  et  leur  abandonnent  leurs  grains;  la  retraite  la  plus  inaccessible 
dans  les  montagnes  et  des  mains  amies  reçoivent  leurs  blessés  et  leurs  malades. 
Pour  nous,  au  contraire,  les  buissons  cachent  des  fusils  ennemis,  et  les  ravins  des 
embûches;  nos  blessés,  si  nous  ne  les  emportons  avec  nous,  ne  sont  bientôt  plus 
que  des  cadavres  sans  têtes.  Il  nous  est  donc  impossible  d'aborder  les  montagnes 
avec  de  la  cavalerie  sans  infanterie  :  là  en  effet,  les  rochers,  les  ravins,  les  pentes 
abruptes,  se  mêlent  et  se  pressent  en  un  chaos  inextricable  ;  c'est  un  semis  d'in- 
nombrables postes  fortifiés  d'où  les  Kabaïles,  s'ils  n'y  étaient  attaqués  et  forcés  par 
nos  fantassins,  tueraient  un  à  un  et  a  loisir  tous  nos  cavaliers.  Dans  l'Algérie,  la  con- 
trée montagneuse,  c'est  la  surface  entière  du  pays,  moins  les  plaines  infertiles  du 
sud,  que  la  rareté  de  l'eau  et  des  grains  ferme  à  de  grandes  réunions  de  cavalerie, 
comme  fait  ailleurs  la  configuration  du  sol.  Il  faudra  toujours  à  nos  cavaliers, 
aussi  nombreux  qu'on  les  suppose,  le  soutien  de  quelques  compagnies  d'infanterie, 
et  dès  lors  la  vitesse  du  cheval  sera  limitée,  au  moins  au  delà  d'un  certain  rayon- 
nement, par  celle  du  fantassin.  Dans  les  circonstances  même  où  l'on  peut  détacher 
la  cavalerie  de  la  partie  lourde  d'une  colonne  avec  la  chance  qu'elle  joigne  l'en- 
nemi sur  un  terrain  convenable,  il  y  a  encore  des  auxiliaires  qu'il  faut  lui  ad- 
joindre :  ce  sont  des  mulets  avec  des  cacolets  pour  enlever  les  blessés,  car 
beaucoup  de  blessures  ne  permettent  pas  de  charger  et  de  transporter  ceux  qui 
en  sont  atteints  sur  des  chevaux  pourvus  du  harnachement  ordinaire.  On  doit,  il 
est  vrai,  reconnaître  que  sous  l'action  de  plus  grandes  masses  de  cavalerie  on 
ferait  sortir  de  la  guerre  des  résultats  plus  positifs.  On  pourrait,  à  la  suite  des 
escadrons  qui  chargent ,  faire  marcher  de  fortes  réserves  qui  recueilleraient  les 
blessés  et  empêcheraient  que  les  flots  d'Arabes,  au  milieu  desquels  notre  petite 
phalange  flotte  quelquefois  comme  un  vaisseau  sur  la  mer,  ne  se  refermassent 
derrière  les  assaillants  comme  pour  les  engloutir.  Alors  un  corps  de  troupes  pour- 
rait sans  imprudence,  à  l'aide  de  sa  cavalerie,  faire  des  mouvements  moins  serrés, 
et  soit  pour  poursuivre,  soit  pour  surprendre  l'ennemi,  allonger  pour  ainsi  dire 
le  bras  à  une  distance  où  maintenant  il  ne  porterait  pas  ses  coups  sans  se  décou- 


794  SE    LA    GUERRE 

vrir.  Un  autre  avantage  résulterait  d'une  grande  augmentation  de  cavalerie  :  c'est 
qu'on  pourrait  en  laisser  toujours  une  partie  au  repos,  et,  par  une  heureuse  dispo- 
sition dans  les  tours  de  service,  être  constamment  en  mesure  d'agir  avec  des 
chevaux  frais.  Mais,  s'il  est  bon  de  rechercher  et  d'adopter  les  améliorations  qui 
se  présentent,  il  faut  bien  mesurer  quelle  en  est  la  valeur,  et  ne  pas  se  préparer 
de  graves  mécomptes  en  prenant  le  moyen  par  quoi  seulement  on  détend  le  nœud 
de  difficultés  pour  l'épée  qui  doit  le  trancher. 

Un  autre  système  qui,  dans  le  public,  a  obtenu  une  grande  faveur,  c'est  celui  de 
l'immobilité.  Lorsque  le  feu  de  la  rébellion  s'allume  quelque  part,  il  s'éteindrait 
de  lui-même,  dit-on,  sans  le  vent  que  nous  faisons  à  l'enlour  en  nous  agitant  pour 
l'éteindre.  C'est  parce  que  nous  nous  portons  sur  un  point  où  quelques  troubles 
insignifiants  se  sont  produits  que  les  populations  s'irritent,  prennent  les  armes  et 
se  défendent.  Il  suffit  de  savoir  comment  i'insurreclion  naît,  grandit,  se  propage 
avec  une  rapidité  et  une  intensité  proportionnelles  à  l'espace  et  à  la  liberté  qu'on 
lui  abandonne,  comment  au  contraire  elle  décroît,  s'amoindrit  et  se  dissout  à  me- 
sure que  nos  colonnes  s'en  approchent,  la  circonscrivent  et  l'atteignent,  pour  ne 
pas  accorder  à  de  pareilles  idées  une  sérieuse  attention.  Veut-on  dire  que  l'armée 
se  charge  en  Afrique  du  rôle  d'agent  provocateur?  Croit-on  de  bonne  foi  que  l'on 
s'amuse  à  remuer  la  cendre  pour  en  faire  sortir  l'étincelle,  puis  la  flamme,  afin  de 
se  donner  la  joie  de  fouler  et  d'écraser  le  foyer?  Ceux  qui  de  gaieté  de  cœur  se 
livreraient  à  un  pareil  jeu  ne  seraient-ils  pas  les  premiers  à  s'y  brûler? 

Il  est  fâcheux,  quand  on  se  hasarde  sur  un  terrain  où  s'agitent  d'ardentes  con- 
troverses, de  n'avoir  pas  une  idée  unique,  vive  et  nette,  dont  on  puisse  se  servir 
comme  d'un  mors  tranchant,  pour  arrêter  court  l'opinion.  Il  y  a  des  hommes  pri- 
vilégiés qui  au  bout  de  chaque  discussion  ont  un  précepte  tout  arrangé ,  comme 
une  fosse  ouverte  pour  y  précipiter  et  y  enterrer  la  question  ;  une  formule  toute 
prête,  comme  un  cachet  pour  sceller  la  pierre  du  tombeau.  Pour  moi,  je  com- 
prends qu'on  puisse  donner  sur  les  affaires  de  l'Afrique  plusieurs  conseils  spé- 
ciaux ;  je  ne  conçois  pas  qu'on  ose  n'en  donner  qu'un  compréhensif ,  général, 
étendant  sa  règle  d'airain  sur  toutes  les  parties  de  l'espace  et  du  temps  où  se 
développe  l'histoire  africaine.  Il  faut,  dans  ce  pays  si  mobile,  une  habileté  qui  soit 
féconde  en  métamorphoses,  qui ,  au  lieu  de  se  mouler  sur  la  froide  abstraction, 
s'applique  exactement  sur  la  réalité  chaude  et  vive,  et  se  prête  à  toutes  les  oscil- 
lations, à  toutes  les  modifications  que  le  fait  vient  à  subir.  II  importe  avant  tout 
que  l'activité  des  Français  égale  l'inquiétude  des  Arabes,  que  les  soulèvements 
soient  prévus  plutôt  que  réprimés,  et  que,  dès  qu'une  première  émotion  commence 
à  faire  frissonner,  ne  fut-ce  que  la  surface  des  populations,  le  drapeau  français 
apparaisse,  comme  le  trident  de  Neptune,  pour  chasser  les  vents  et  abaisser  les 
flots.  Il  ne  faut  pas  craindre  d'entrer  en  rapports  fréquents  avec  les  tribus  et  de 
donner  à  l'armée  française  le  don  de  l'ubiquité,  pourvu  que  son  omniprésence  se 
manifeste,  comme  celle  de  la  Providence,  en  empêchant  le  mal  et  produisant  le 
bien.  Qu'on  ne  s'effraie  pas  de  l'idée  de  violer,  par  de  telles  mesures,  le  précepte 
qui  défend  la  division  des  forces;  car  on  reste  dans  l'esprit  de  cette  loi,  dès  que 
dans  toutes  les  opérations,  quelque  multipliées  qu'elles  soient,  on  garde  l'avantage 
sur  l'ennemi,  soit  selon  le  nombre  vulgaire,  soit  selon  une  arithmétique  où  la  puis- 
sance morale  se  trouverait  représentée  par  des  chiffres.  L'ère,  je  ne  dirai  pas  de 
la  guerre,  mais  de  l'action  guerrière,  est  loin  d'être  close  dans  notre  nouvelle 
conquête.  Si  c'est  seulement  sous  la  pression  égale  et  régulière  de  l'établissement 


EN    ALGERIE.  795 

colonial  que  la  terre  africaine  peut  prendre  et  conserver  son  assiette  définitive,  ce 
n'est  que  sous  les  piétinements  de  nos  soldats  qu'on  peut  refouler  et  briser  ces 
énergies  destructrices  qui  tendent  à  sourdre  de  tout  point  du  sol  trop  longtemps 
resté  libre,  et  qui,  si  on  ne  les  combattait,  renverseraient  à  chaque  instant  les  tra- 
vaux et  les  travailleurs,  comme  ces  puissantes  émanations  repoussant  les  mains 
romaines  et  leur  œuvre  des  fondations  que  les  vainqueurs  de  la  Judée  préparaient 
pour  un  nouveau  temple.  Si,  parmi  quelques  vagues  indications,  il  est  une  pensée 
que  j'oserais  exprimer  en  termes  directs  et  formels,  c'est  le  regret  que  des  préoc- 
cupations de  politique  européenne  et  des  négociations  positives  avec  l'empereur 
Abderhaman  aient  écarté  le  projet  d'une  campagne  sur  le  territoire  marocain. 
C'est  là  seulement  qu'il  y  a  pour  Abd-el-Kader  une  base  considérable  d'opéra- 
tions. Les  Ouled-Naïls  ne  pourraient  pas  ,  les  Kabaïles  du  grand  massif  ne  vou- 
draient pas  garder  et  nourrir  sur  leur  territoire  de  nombreux  rassemblements 
formés  sous  l'étendard  de  l'émir;  mais  les  montagnards  de  la  frontière  orientale 
du  Maroc  sont  dans  de  telles  conditions  géographiques  et  morales,  que  la  volonté 
de  l'empereur  ne  pourra  ni  les  isoler  longtemps  d'Abd-el-Kader,  ni  détourner  ces 
deux  forces  une  fois  combinées  de  fondre  sur  les  domaines  de  la  France.  Alors  il 
nous  faudra,  peut-être  avec  une  armée  fort  diminuée,  accomplir  cette  entreprise, 
dont  aujourd'hui  l'abondance  de  nos  ressources  rend  l'exécution  facile,  et  dont 
nos  griefs  récents  et  nos  plaies  saignantes  attestent  la  justice. 

Qu'il  me  soit  permis,  en  terminant,  de  rassurer  ceux  qui  depuis  trois  mois  ne 
cessent  de  s'attrister  sur  l'état  de  délabrement  et  d'exténuation  où  ils  se  dépei- 
gnent nos  troupes.  J'ai  vu  celles-ci  au  milieu  de  leurs  épreuves,  j'ai  vécu  avec 
elles,  et  je  n'ai  jamais  imaginé  qu'elles  fussent,  comme  Benjamin  et  comme  Judas, 
sans  force  et  sans  vertu.  J'ai  vu  des  hommes  fortifiés  plutôt  que  lassés  par  des 
luttes  incessantes  avec  les  éléments  et  avec  les  besoins  de  leur  propre  organisa- 
tion, bronzés  par  leur  contact  continuel  avec  de  dures  circonstances,  et  qui  por- 
taient certainement  un  lourd  fardeau  de  misères  et  de  fatigues,  mais  qui  sous  ce 
poids  marchaient  vaillamment  et  comme  avec  la  conscience  d'avoir  au  dedans 
d'eux-mêmes  un  gianll  fonds  encore  inépuisé  d'énergie  réactive.  Avec  leurs  figures 
sérieuses,  leurs  vêtements  rapiécés  et  leurs  bâtons  à  la  main,  les  soldats  de  l'armée 
d'Afrique  ne  m'ont  nullement  apparu,  ainsi  que  l'a  dit  agréablement  un  journal, 
pareils  à  des  mendiants:  ils  m'auraient  plutôt  rappelé  ces  mâles  pèlerins  de  Terre- 
Sainte  qui,  ayant  quitté  leur  coin  de  terre,  leur  chaumière,  leur  famille,  les  pieds 
poudreux,  le  visage  amaigri,  les  habits  en  lambeaux,  marchaient,  marchaient  tou- 
jours, courbés  sous  la  souffrance,  mais  se  redressant  avec  orgueil  et  avec  joie 
chaque  fois  qu'ils  croyaient  apercevoir  la  Jérusalem  de  leur  espérance.  En  Afrique, 
il  y  a  des  jours  où  sous  la  pluie,  après  de  longues  marches,  loin  de  l'ennemi,  les 
courages  se  voilent;  mais,  à  la  moindre  apparence  d'un  combat,  à  la  moindre 
chance  entrevue  de  joindre  l'ennemi,  de  faire  un  beau  coup  de  main,  tout  rayonne 
de  nouveau.  Il  ne  faut  pas  se  figurer  que  ces  hommes  n'ont  pas,  aussi  bien  que 
leurs  pères  du  moyen  âgé,  un  idéal  qui  les  soutient  et  les  relève.  Dans  le  vide, 
tout  tomberait  à  plat.  Ils  savent  qu'ils  ont  donné  à  la  pallie  une  partie  de  leur 
existence,  et  pendant  ce  temps  ils  agissent  comme  s'ils  ne  s'appartenaient  pas.  La 
patrie  leur  dit  de  partir  et  ils  partent,  de  souffrir  et  ils  souffrent,  de  mourir  et  ils 
meurent.  Dans  leur  ardeur  à  agir,  dans  leur  force  à  supporter,  il  y  a  un  sentiment 
du  beau  et  du  bien,  qui  est  plus  ou  moins  confus  selon  le  développement  de  l'in- 
dividu, mais  qui  ne  peut  échapper  à  l'observateur  attentif,  même  lorsqu'il  échappe 


79(5  BE    LA    GUERRE    EN    ALGÉRIE. 

à  celui  qui  au  fond  de  l'âme  s'en  inspire.  Il  y  a  dans  la  pratique  du  renoncement 
à  soi  et  dans  la  conscience  de  l'effort,  même  à  travers  les  douleurs  qui  quelquefois 
l'accompagnent,  de  tels  retours  de  contentement  intérieur;  il  y  a  dans  la  vie  des 
camps,  dans  cette  communication  continuelle  avec  la  nature,  dans  la  fascination 
de  l'inattendu,  dans  l'attraction  qu'exerce  le  but  proposé,  de  telles  consolations, 
des  excitations  si  sereines,  quelque  chose  de  si  vivifiant,  qu'on  ne  sait  pas  si  l'on 
doit  plaindre  ceux  qui  passent  ainsi  leurs  jours.  A  mon  avis,  la  louange  leur  va 
mieux  que  la  pitié;  j'avoue  n'avoir  jamais  pu  accepter  autrement  que  sous  béné- 
fice d'inventaire  cette  commisération  que  quelquefois  on  accorde  aux  troupes 
d'Afrique;  il  me  semble  que  presque  toujours  cette  aumône  sonne  faux,  comme 
si  le  fond  en  était  d'un  autre  métal  que  celui  dont  la  surface  est  recouverte.  Sous 
l'argent  de  la  sympathie,  il  y  a  un  triple  airain  de  médisance,  de  haine,  de  récri- 
minations, et  l'éloge  en  faveur  des  uns  est  doublé  d'une  accusation  contre  d'autres. 
D'ailleurs,  il  ne  faut  pleurer  que  fort  discrètement  sur  les  infortunes  endurées 
pour  la  cause  du  bien  et  pour  l'accomplissement  du  devoir,  car  les  larmes  amol- 
lissent ceux  qui  les  répandent  et  ceux  sur  qui  elles  tombent.  Souvent,  dans  ces 
gémissements  sur  les  misères  de  nos  soldats,  il  y  a  autre  chose  qu'une  émotion 
sincère,  autre  chose  même  qu'un  prétexte  au  blâme  ;  il  y  a  le  cri  des  natures  faibles 
et  détendues,  qui  s'irritent  contre  les  natures  énergiques,  et  s'indignent  à  la  seule 
idée  d'une  existence  fortement  trempée.  Il  y  a  le  blasphème  de  la  voluptueuse 
Capoue  contre  cette  Rome  où  l'on  apprend  la  simplicité,  la  fierté,  le  dévouement. 
Plus  d'un,  qui  ne  prétend  nullement  à  être  Thémistocle,  trouve  que  les  lauriers 
de  Miltiade  l'empêchent  de  dormir,  quoiqu'il  ne  veuille  pas  plus  de  Salamine  que 
de  Marathon.  Comme  la  mère  des  Gracques  considérait  avec  un  orgueil  mêlé  de 
tristes  pressentiments  ses  fils  grandissant  dans  une  éducation  austère  pour  devenir 
les  réformateurs  de  leur  pays,  la  France  doit  voir  avec  une  joie  profonde,  quoique 
mélancolique,  avec  une  mâle  satisfaction,  qu'une  partie  de  ses  enfants  se  forment 
aux  durs  labeurs  et  à  une  vie  d'abnégation  et  de  sacrifice  au  devoir.  Dieu  seul  sait 
quelles  tâches  sont  réservées  à  la  vertu  française.  Si  au  delà  des  mers  il  y  a  des 
peuples  à  dégager  des  liens  de  la  barbarie,  de  ce  côté  il  y  en  a  d'autres  à  arracher 
aux  mains  sanglantes  des  barbares. 

A.  de  la  Tour  du  Pin. 


L'ALLEMAGNE 


DU  PRÉSENT.1 


A  M.  LE  PRINCE  DE  METTERMCU. 


III. 


HEIDELBERG. 

Il  m'en  coûtait  de  m'arrêter  beaucoup  à  Heidelberg  :  j'y  avais  habité  autrefois, 
et  je  n'y  reconnaissais  plus  rien.  C'est  le  propre  des  grands  mouvements  publics 
de  changer  ainsi  l'aspect  moral  des  lieux,  et  comme  de  notre  temps  l'opinion  se 
fait,  en  tout  pays,  le  même  domaine  et  le  même  chemin,  les  diversités  pittoresques 
s'effacent  sous  l'analogie  des  idées.  Il  y  a  tant  à  gagner  dans  cette  vaste  commu- 
nauté de  la  pensée  moderne,  qu'il  faut  savoir  se  résigner  à  perdre  quelque  chose. 
Cette  fois,  la  perte  m'attristait;  il  me  manquait  d'heureuses  impressions  dont  je 
gardais  une  bien  douce  mémoire.  J'avais  trouvé  jadis  un  calme  si  profond  dans  ce 
gracieux  séjour,  il  y  avait  un  charme  si  original  dans  cette  vie  close  et  savante  qui 
coulait  lentement  sous  l'ombre  majestueuse  des  ruines!  On  était  pourtant  alors 
vers  la  fin  de  l'été  de  1840,  au  moment  même  où  les  princes  travaillaient  en  Alle- 
magne à  soulever  contre  la  France  des  colères  trop  factices  pour  durer  beaucoup. 
Heidelberg  n'en  avait  pas  encore  souffert,  et  n'en  devait  guère  souffrir  ;  l'université 
s'occupait  assez  peu  de  politique.  Tout  au  plus,  quelque  jeune  docteur  parlait-il 

(1)  Voyez  les  livraisons  du  31  janvier  et  du  28  février. 

tome  i.  54 


798  l'allbmaone  du  présent. 

de  nous  redemander  l'Alsace  avec  un  morceau  de  la  Lorraine;  mais  cette  belle 
ambition  ne  tirait  point  à  conséquence  :  c'était,  en  vérité,  pur  propos  après  boire, 
un  malin  souvenir  des  chansons  du  vieil  Arndt,  que  le  nouveau  roi  rétablissait  à 
Bonn;  un  trait  affecté  de  ce  patriotisme  érudit  qui,  à  entendre  M.  Heine,  viendrait 
peut-être  un  jour  nous  chercher  querelle  pour  avoir  autrefois  si  méchamment  dé- 
capité ce  pauvre  Conradin  de  Hohenstauffen.  Il  s'en  fallait,  d'ailleurs,  qu'on  prît 
fort  au  sérieux  ces  antiques  ressentiments,  et,  quant  à  des  sujets  plus  pressants 
et  plus  graves,  quant  à  des  débals  intérieurs,  des  débats  constitutionnels,  l'esprit 
n'y  était  point.  L'agitation  des  premières  années  qui  suivirent  1830  avait  cessé;  le 
roi  de  Prusse  n'avait  point  encore  réussi  à  fabriquer  les  matériaux  d'une  agitation 
nouvelle.  Tout  allait  presque  à  l'ancienne  mode.  Je  vois  toujours  le  bon  Zacharias 
monter  en  chaire  avec  sa  houppelande  et  ses  grandes  bottes,  telles  que  les  por- 
taient les  paladins  de  1813;  il  était  alors  de  tradition  que  le  célèbre  légiste  dé- 
passait en  secrètes  bizarreries  les  plus  bizarres  figures  qu'eût  jamais  rêvées  l'ima- 
gination d'Hoffmann.  Maintenant  il  n'y  a  plus  de  place  en   Allemagne  pour  les 
personnages  des  Contes  fantastiques.  Le  fantastique  s'en  va  comme  le  reste,  chi- 
valry  is  over  ;  dans  ce  temps-là,  tout  n'était  point  encore  parti,  il  en  serait  volon- 
tiers resté  quelque  chose  au  sein  de  la  vieille  université.  Je  me  rappelle  certaines 
leçons  sur  le  Faust,  où  le  maître  semblait  si  possédé  de  son  sujet,  qu'il  se  substi- 
tuait presque  à  son  héros,  expliquant  comme  pour  lui-même  et  par  lui-même  ces 
violentes  passions  de  l'intelligence,  dont  il  était,  pensait-on,  la  victime  autant  que 
l'interprète.  Mais  du  moins  n'y  avait-il  point  d'autre  orage  qui  grondât  au  fond 
des  auditoires   de  Heidelberg,  et  celui-là  grondait  bien  bas.  Les  professeurs  fai- 
saient honnêtement  et  régulièrement  leurs  cours;  les  étudiants  leur  donnaient 
des  sérénades  et  les  complimentaient  le  soir  aux  flambeaux;  les  étudiants  chemi- 
naient avec  la  plus  parfaite  innocence  le  long  du  stade  académique;  la  rumeur 
de  leurs  fêtes  troublait  seule  le  silence  des  gothiques  châteaux  du  Neckar,  lors- 
qu'un jour  de  commerce  leurs  barques  remontaient  et  descendaient  la  rivière,  toutes 
chargées  de  musique,  de  drapeaux  et  de  feuillages. 

Aujourd'hui  quel  changement!  La  ville  même,  la  ville  entière,  est  tout  autre; 
les  maisons  s'élèvent  et  se  font  marchandes;  les  rues  s'emplissent  de  passants  et 
de  voitures;  il  y  a  partout  du  tumulte  et  du  bruit.  Heidelberg  est  à  présent  le 
carrefour  d'une  grande  route;  des  lignes  de  fer  s'y  croisent,  des  bateaux  à  vapeur 
en  partent  et  s'y  arrêtent.  Les  idées  se  sont  renouvelées  en  même  temps  que  les 
lieux,  et  la  pensée  publique  a,  pour  ainsi  dire,  revêtu  cette  face  mouvante  du 
pays.  Heidelberg  est  en  émoi  comme  tout  le  grand-duché. 

On  a  pu  voir  récemment  combien  les  ferments  des  opinions  politiques  avaient 
pénétré  chez  les  populations  badoises.  La  lutte  énergique  soutenue  par  la  seconde 
chambre,  en  18-12,  contre  le  ministère  de  M.  de  Blittersdorf,  a  produit  une  im- 
pression générale,  et  le  juste  triomphe  du  parti  constitutionnel,  eu  celte  difficile 
occasion,  demeure  encore  dans  toutes  les  mémoires.  C'est  un  souvenir  dont  l'Al- 
lemagne libérale  envie  à  bon  droit  et  l'honneur  et  l'orgueil  ;  jamais  un  cabinet, 
durant  ces  dernières  années,  n'avait  rencontré  d'adversaires  si  savants,  si  opi- 
niâtres. On  eut  beau  dissoudre  la  chambre,  comme  on  vient  de  la  dissoudre  en  des 
circonstances  analogues;  on  fut  obligé  de  céder.  M.  de  Blittersdorf  avait  été  l'or- 
gane d'une  faction  monarchique  qui  prétendait  réduire  la  charte  à  néant;  il  fal- 
lait en  rabattre  :  le  due  Léopold  usa  là  fort  à  propos  de  ces  façons  paternelles  qui 
seraient  peut-être  assez  compromettantes,  si  quelque  casuiste  malavisé  s'alarmait 


l'allemagne  du  présent.  799 

un  jour  de  voir  la  personne  du  prince  trop  familièrement  découverte,  pour  parler 
le  langage  reçu  chez  nous,  où  la  chose,  comme  on  sait,  n'arrive  jamais.  Son  altesse 
s'interposa  sans  rien  désavouer,  et  daigna  prier  elle-même  la   chambre   de  lui 
épargner  tous  ces  ennuis,  ne  fût-ce  que  par  esprit  d'amour  et  de  fidélité  ;  on  annon- 
çait en  même  temps  que  M.  de  Blittersdorf  s'était  volontairement  retiré  avec  cette 
pieuse  intention.  11  n'y  avait  donc  point  dans  cette  retraite  de  signification  poli- 
tique; restait  seulement  une  marque  de  déférence  donnée  par  le  démissionnaire 
au  chef  de  l'état.  Voilà,  certes,  une  solution  commode  à  toutes  les  crises  de  ca- 
binet; ce  ne  sont  plus  ainsi  que  des  querelles  de  ménage  où  personne  n'a  rien  à 
voir,  excepté  le  maître  de  la  maison  ;  un  prince  gagne  toujours  à  jouer  au  pa- 
triarche ;  ce  rôle-là,  sans  doute,  ne  déplairait  nulle  part  ;  on  s'en  arrange  fort  en 
Allemagne.  Pour  souverain  constitutionnel,  on  veut  bien  l'être;  mais  pour  souve- 
rain de  bon  aloi,  certes,  on  ne  le  serait  plus  si  l'on  allait  laisser  croire  que  les 
conseillers  de  la  couronne  peuvent  sortir  tout  faits  d'un  scrutin  parlementaire. 
M.  de  Blittersdorf  n'en  fui  pas  moins  envoyé  à  Francfort  comme  ministre  de 
Bade  auprès  de  la  confédération  germanique  :  ce  n'est  pas  lui  qui  contrariera  les 
grandes  puissances.  L'opposition  qui  l'avait  renversé,  maîtresse  au  fond,  ne  chi- 
cana pas  sur  les  formes.  Entourée  de  la  faveur  nationale,  elle  y  trouve  encore 
aujourd'hui  le  plus  solide  appui  qui  la  soutienne  contre  la  réaction  qui   recom- 
mence :  elle  combat  à  lavant-garde  de  l'Allemagne,  parce  qu'elle  a  su  créer  une 
tribune  retentissante,  et  les  discussions  des  chambres  excitent  en  Bade  même  un 
intérêt  d'autant  plus  vif  que  l'écho  s'en  reproduit  jusqu'à  Berlin.  Le  pays  est  fier 
de  ses  députés,  et  l'on  n'entre  pas  dans  une  pauvre  maison  qu'on  n'y  aperçoive 
aussitôt,  à  la  place  d'honneur,  les  portraits  de  Basserman,  de  Welker,  d'Itzstein, 
de  Hecker,  comme  on  rencontrait  chez  nous  sous  la  restauration  ceux  de  Manuel 
et  du  général  Foy.  C'est  en  Bade  seulement  que  des  portraits  d'hommes  politiques 
sont  déjà  devenus  des  images  populaires,  et  font  pendant  sur  les  murs  des  auberges 
de  village  aux  victoires  de  Frédéric  ou  de  Napoléon  ;  le  détail  est  petit,  mais  il  a 
du  sens;  ailleurs  ce  ne  sont  guère  encore  que  des  figures  de  professeurs  ou  de 
soldats.  L'outrage  gratuit  infligé  dernièrement  par  le  gouvernement  prussien  à 
MM.  d'Itzstein  et  Hecker  les  a  rendus  plus  chers  à  leurs  concitoyens,  et  tous  ont 
appris  à  détester  toujours  davantage  le  régime  hypocrite   des  monarchies  pures 
en  voyant  les  représentants  d'une  nation   libre  si  brutalement  chassés  des  états 
d'un  prince  absolu  pour  ce  seul  crime  d'avoir  défendu  chez  eux  la  constitution. 
C'a  été  un  nouveau  sujet  d'irritation  au  moment  même  où  l'effervescence  religieuse 
allait  aigrir  et  ranimer  l'effervescence  politique. 

Le  mouvement  n'a  nulle  part  été  plus  prononcé  qu'à  Heidelberg.  Ce  singulier 
abbé  Kerbler,  qui  débarquait  en  même  temps  que  moi,  y  avait  déjà  prêché  quel- 
ques semaines  auparavant;  il  avait  beaucoup  moins  parlé  du  dogme  en  général 
que  de  l'unité  allemande  et  du  patriotisme  allemand  ;  sa  propagande,  quoique 
vite  arrêtée,  remuait  encore  les  classes  inférieures.  On  était  d'ailleurs  à  la  veille 
des  élections  ;  on  agitait  sans  relâche  cette  grande  question  de  la  liberté  des  con- 
sciences, magnifique  prétexte  sous  lequel  on  débat  toutes  les  autres  ;  la  ville  était 
divisée  en  deux  camps,  et  les  libéraux,  comme  au  xvic  siècle  les  huijuoiolt  de 
Genève,  flétrissaient  leurs  adversaires  du  nom  de  servilcs.  Quelque  temps  après 
mon  départ,  un  libéral  faillit  être  tué  durant  la  nuit  d'un  coup  de  pistolet  ;  il 
avait  le  soir  même  très-fort  maltraité  les  serviles  dans  une  discussion  publique; 
on  les  accusa  d'avoir  voulu  le  punir  par  un  guet-apens.  Etaient-ce  donc  là  ces  can* 


800  l'Allemagne  du  présent. 

dides  philistins  qui  se  rangeaient  naguère  si  pacifiquement  pour  laisser  défiler  un 
cortège  belliqueux  d'étudiants  en  gaieté? 

Les  savants  eux-mêmes  n'étaient  pas  d'humeur  plus  paisible  que  la  foule,  et 
l'esprit,  la  passion  du  moment  les  poursuivait  jusqu'au  milieu  de  leurs  livres. 
Les  doctes  maîtres  seront  dorénavant  toujours  moins  tentés  de  s'ensevelir  sous  la 
poussière  un  peu  stérile  du  cabinet;  il  deviendra  désormais  toujours  plus  rare  de 
voir  ce  qu'on  voyait  jadis  si  souvent,  un  illustre  professeur  enfermé  dans  un  monde 
d'abstractions,  tout  heureux  du  titre  honoriQque  de  conseiller  intime,  se  retirer 
exprès  de  son  temps  pour  mieux  s'isoler  par  cette  superbe  indifférence.  A  Heidel- 
berg,  ce  ne  sont  pas  seulement  les  plus  ardents  et  les  plus  jeunes  qu'entraîne 
aujourd'hui  ce  vif  courant  du  dehors;  les  plus  graves,  les  plus  âgés,  ouvrent 
aussi  les  yeux  pour  regarder  enfin  dans  le  domaine  vulgaire  du  contingent  et  du 
réel,  pour  s'y  mêler  à  leur  guise,  pour  y  marquer  leur  trace.  M.  Gervinus,  l'au- 
teur de  cette  excellente  histoire  de  la  littérature  allemande  qui  lui  a  fait  une  re- 
nommée, le  guide  classique  en  cette  inoffensive  élude,  abandonne  ses  travaux  de 
critique  et  d'érudition;  il  applique  à  des  intérêts  plus  proches,  plus  délicats  et 
plus  sérieux  ce  jugement  ferme  et  lucide  qui  le  dislingue  :  il  est  uniquement 
occupé  des  grands  événements  accomplis  en  Allemagne  depuis  la  fin  du  dernier 
siècle;  il  les  a  choisis  pour  l'objet  de  ses  leçons,  et  ses  leçons  formeront  un  livre 
qui  sera  bien  une  œuvre  politique.  M.  Gervinus  a,  je  crois,  été  nommé  député  dans 
ces  élections  dont  j'apercevais  en  passant  les  orageux  préliminaires;  «  il  était 
temps,  me  disait-il,  pour  quiconque  avait  une  influence  légitime,  d'en  user  au 
profit  de  la  vie  publique;  c'était  l'étroite  obligation  des  gens  raisonnables  et  con- 
sidérés de  s'adonner  à  la  pratique  des  institutions  constitutionnelles,  s'ils  vou- 
laient vraiment  que  le  peuple  allemand  pût  enfin  les  avoir  à  cœur  et  s'y  attacher.  » 
Banni  de  Gœttingue  en  1837,  M.  Gervinus  savait  trop  ce  qu'il  en  coûte  de  n'avoir 
pas  le  peuple  derrière  soi. 

Il  faut  se  représenter  toute  l'importance  personnelle  justement  acquise  là-bas 
aux  professeurs  des  universités  pour  comprendre  l'effet  de  leur  conduite,  quand 
on  les  voit  ainsi  surveiller  de  près  la  marche  des  choses  et  dire  leur  mot  aux  occa- 
sions. Personne  n'y  manquait  plus  à  Heidelberg.  Le  doux  et  fin  M.  Miltermaier 
s'était  sévèrement  élevé  contre  les  iniquités  de  ce  déplorable  procès  de  Jordan 
que  je  vais  tout  à  l'heure  raconter.  Le  digne  M.  Schlosser,  le  vieux  Paulus,  n'a- 
vaient pas  craint  d'envoyer  des  lettres  de  condoléance  aux  habitants  de  Leipzig 
après  le  funeste  événement  du  mois  d'août,  et  dans  une  adresse  solennelle  ils  dé- 
ploraient hautement  ce  régime  d'arbitraire  auquel  il  en  coûtait  trop  peu  de  verser 
le  sang  des  citoyens.  Qu'on  y  songe  cependant,  ces  noms-là  sont  parmi  les  plus 
respectés  et  les  plus  populaires  de  l'Allemagne,  et  l'on  n'était  pas  habitué  à  les 
trouver  si  fort  engagés  en  de  pareilles  rencontres.  Il  semble  qu'il  y  ait  partout  un 
souffle  de  guerre.  M.  Paulus  frémissait  encore  de  cette  lutte  qu'il  vient  de  soutenir 
devant  les  tribunaux  contre  M.  de  Schelling,  et,  à  l'entendre  exprimer  ses  griefs 
avec  tant  de  verdeur,  j'oubliais  ses  quatre-vingt-quatre  ans.  On  sait  le  sujet  de 
cette  querelle,  dans  laquelle  il  enlrait,  comme  toujours,  de  la  politique  sous  air 
de  théologie.  Lorsque  le  bruit  se  répandit  que  M.  de  Schelling,  installé  dans  le 
camp  de  la  réaction  religieuse,  apportait  sa  science  nouvelle  au  service  des  pié- 
tistes,  le  doyen  de  la  critique  protestante  se  leva  tout  aussitôt  pour  incriminer 
cette  prétendue  défection  du  doyen  des  philosophes;  il  en  appela  hardiment  à 
l'opinion  et  publia,  au  commencement  de  1813,  le  cours  professé  à  Berlin  de 


l'allemagne  du   présent.  801 

1841  à  1842;  il  donnait  le  propre  texte  du  maître  recueilli  dans  les  cahiers  de 
ses  disciples,  et  l'accompagnait  d'un  commentaire  qui  faisait  une  bonne  moitié  de 
l'ouvrage.  Le  commentaire  n'était  pas  sans  doule  un  panégyrique,  M.  de  Schelling 
le  compta  pour  rien  et  répondit  simplement  par  une  poursuite  en  contrefaçon;  la 
réponse  était  sommaire  et  le  débat  singulièrement  posé.  M.  de  Schelling  perdit 
son  procès  à  Darmstadl  d'abord,  et  ensuite  à  Berlin,  malgré  l'intervention  presque 
manifeste  du  plus  illustre  de  ses  admirateurs,  du  roi  lui-même;  il  fallait  qu'il  eût 
bien  tort.  C'a  été  un  fâcheux  spectacle  de  voir  ces  deux  nobles  vieillards  aux 
prises  sur  cette  question  de  doctrine  devenue  si  malencontreusement  une  question 
de  police  commerciale.  M.  Paulus  n'était  pas  homme  à  reculer;  peut-être  prépare- 
t-il  déjà  d'autres  batailles,  et  ce  ne  sont  plus  en  vérité  des  batailles  d'érudit  hé- 
braïsant,  ce  n'est  plus  de  la  science  pour  la  science,  le  but  est  changé.  Il  est  curieux 
de  lire  ce  qu'un  théologien  qui  date  pourtant  d'un  autre  âge  écrivait  en  tête  de 
cette  polémique  d'hier.  —  S'il  descendait  encore  une  fois  dans  l'arène  malgré  le 
fardeau  des  années,  c'était  pour  accomplir  son  devoir  de  citoyen.  On  s'appliquait 
maintenant  à  justifier,  par  de  pompeuses  théories,  des  dogmes  surnaturels  que 
les  princes  et  les  puissants  du  monde  voulaient  transformer  en  croyance  obliga- 
toire par  pure  raison  d'état.  Or,  c'était  aux  puissants  et  aux  princes  qu'il  s'adres- 
sait du  sein  de  sa  retraite;  il  les  priait  de  considérer  que  le  fondement  le  plus 
scabreux  de  cette  unité  germanique  dont  ils  rêvaient  la  gloire,  c'était  précisément 
l'autorité  de  cette  église  universelle  qu'ils  tâchaient  d'établir;  il  saurait  bien 
leur  prouver  qu'aujourd'hui  toute  église,  une  fois  acceptée  comme  infaillible, 
s'imposerait  comme  maîtresse  absolue,  choisirait  les  siens,  exclurait  les  uns  pour 
embrasser  les  autres,  et  diviserait  au  lieu  de  rallier;  il  n'ignorait  pas  que  les  cabi- 
nets tenaient  d'ordinaire  l'habitude  de  la  foi  mystique  pour  une  sûre  garantie  de 
l'obéissance  des  sujets;  c'était  une  maxime  de  gouvernement  que  le  peuple  devait 
avoir  une  religion,  n'importe  laquelle,  pourvu  qu'il  en  eût  une.  La  maxime  lui 
était  également  précieuse;  mais  il  attendait  alors  que  l'on  enseignât  la  religion  du 
devoir,  cette  fleur  du  christianisme  primitif  gravée  dans  toutes  les  consciences,  et 
non  plus  seulement  la  religion  des  miracles  et  des  mystères,  éternel  sujet  de  dis- 
cussion parmi  les  hommes. 

C'est  là  le  langage  d'un  théologien  de  l'ancienne  école  ;  je  laisse  à  penser  celui 
des  politiques  de  profession,  de  M.  Welker,  par  exemple,  que  je  rencontrai  aussi 
à  Heidelberg.  L'émule,  le  compagnon  de  M.  de  Rolteck,  dans  sa  carrière  trop  tôt 
terminée  de  publiciste  et  d'orateur,  M.  Welker,  est  maintenant  l'un  des  vétérans 
du  parti  libéral  et  peut-être  le  plus  éprouvé.  Destitué  de  ses  fonctions  de  profes- 
seur, frappé  d'amendes  et  de  conliscations,  poursuivi  devant  les  tribunaux  à 
chaque  livre  qui  sort  de  sa  plume,  menacé  par  les  embûches  secrètes  de  la  police, 
il  a  blanchi  sous  le  harnais  sans  quitter  la  place.  Sa  parole  est  restée  jeune  et  vi- 
brante; on  lui  reproche  d'être  passionnée;  quel  plus  bel  éloge  pour  un  vieillard? 
Je  ne  me  suis  jamais  mieux  figuré  cette  étrange  situation  de  l'Allemagne  constitu- 
tionnelle qu'en  écoulant  M.  Welker;  personne  ne  la  sentait  et  ne  l'exprimait  si 
vivement.  «  Pas  un  droit  défini,  pas  une  garantie  positive,  pas  un  principe  re- 
connu ;  partout  des  anomalies  et  des  contradictions;  un  ministère  responsable, 
suivant  la  lettre  de  la  charte,  obligé  pourtant  d'accueillir  des  membres  irrespon- 
sables, de  subir  les  ordres  d'une  camarilla  qui  ne  paraît  point  aux  chambres,  et 
les  gouverne  de  haut  ;  —  des  chambres  qui  semblent  délibérer  des  lois,  et  ne  font 
en  réalité  que  des  doléances,  parce  que  les  puissances  étrangères  les  empêchent 


802 


l'allemagne  bu  présent. 


d'appuyer  leurs  votes  d'une  sanction  effective  ;  —  des  élections  où  les  députés  du 
peuple  sont,  après  coup,  triés  par  le  souverain,  qui  tantôt  appelle  les  fonction- 
naires en  masse,  comme  à  Stuttgart,  tantôt  les  exclut  de  même,  comme  à  Darm- 
stadt,  exclusion  si  capricieuse  et  si  complète,  que  l'on  vit  une  fois  tout  un  quart 
de  l'assemblée  renouvelé  de  cette  manière-là  ;  —  ces  fonctionnaires,  enfin,  livrés 
sans  défense  à  l'arbitraire,  sans  une  règle  fixe  qui  les  protège,  sans  un  avenir 
assuré  qui  les  attende;  —  les  magistrats  eux-mêmes,  les  professeurs,  réduits  à 
cette  indépendance  illusoire  que  l'usage  et  l'opinion  leur  accordent,  sans  qu'ils 
osent  jamais  s'y  confier,  puisqu'ils  ne  sont  pas  légalement  inamovibles.  L'usage, 
l'opinion,  tel  est  le  seul  recours  qui  subsiste  contre  le  pouvoir  absolu  des  princes 
constitutionnels.  La  plupart,  il  est  vrai,  ménagent  cette  suprême  justice,  et  ils 
font  bien  ;  ce  n'est  pas  bonté,  c'est  sagesse.  La  force  ne  réussit  point  partout;  la 
force  a  pu  l'emporter  en  Hanovre,  chez  un  peuple  à  peine  sorti  des  entraves  féo- 
dales; mais  en  Bade,  mais  en  Wurtemberg,  un  éclat  brutal  serait  le  signal  d'une 
résistance  désespérée.  »  —  «  Allez,  me  disait  M.  Welker,  lâchez  qu'on  sache  en 
France  un  peu  de  vérité  sur  l'Allemagne!  »  Et  il  me  raconta  le  procès  de  Joidan. 
Je  ne  connais  pas  d'exemple  plus  saisissant  des  horribles  abus  de  ce  despotisme 
paternel  qui,  de  frayeur  en  frayeur  et  d'exigences  en  exigences,  brise  les  liens  les 
plus  sacrés  de  la  vie  sociale,  sous  prétexte  de  sauver  l'ordre  politique.  J'ai  sou- 
vent depuis  entendu  cette  lamentable  histoire;  j'en  ai  recueilli  les  preuves,  j'en 
ai  étudié  les  iniquités;  je  veux  les  dénoncer  dans  toute  leur  laideur.  C'est  le  de- 
voir d'un  honnête  homme,  quand  il  apprend  de  pareilles  choses,  de  les  répéter 
partout  où  il  peut,  et  le  plus  haut  qu'il  peut;  si  faible  soit-elle  et  si  mal  écoutée, 
sa  parole  reste,  et  fait  une  preuve  de  plus  au  jour  de  la  justice. 


Lorsque  la  révolution  de  juillet  eut  remué  l'Allemagne,  les  gouvernements  s'a- 
perçurent bientôt  qu'ils  trouvaient  devant  eux  deux  sortes  d'adversaires.  C'étaient 
d'abord  ces  conspirateurs  romantiques,  derniers  dépositaires  des  belles  imagina- 
tions du  Tugend-Bund,  qui  rêvaient  république  teutonne  avec  la  simplicité  che- 
valeresque des  brigands  de  Schiller.  Il  y  avait  parmi  ceux-là  des  niais,  des  fous, 
des  traîtres,  des  cœurs  généreux,  pas  un  esprit  juste  :  on  en  eut  vite  raison,  et  ils 
vinrent  misérablement  échouer  à  Francfort.  Dans  tout  ce  complot,  dont  le  foyer 
embrassait  Je  Wurtemberg  et  les  deux  Hesses,  il  n'est  guère  qu'un  seul  person- 
nage vraiment  digne  d'intérêt  et  d'attention,  c'est  le  pasteur  VVeidig,  qui  paya  ses 
illusions  de  sa  vie  et  fut  le  premier  martyr  d'une  inquisition  d'état  à  jamais  dés- 
honorée par  sa  mort.  Le  second,  victime  moins  sanglante,  mais  non  moins  déplo- 
rable, c'a  été  M.  Jordan.  Celui-ci,  pourtant,  n'appartenait  point  au  même  bord 
que  Weidig,  et  s'il  combattait  comme  lui  pour  la  liberté  germanique,  c'était  dans 
d'autres  rangs,  c'était  avec  ces  fermes  défenseurs  des  principes  constitutionnels 
dont  l'opposition  raisonnée  menaçait  les  princes  d'inquiétudes  plus  longues  et 
plus  graves  que  ne  pouvaient  le  faire  ces  ardentes  menées  des  enthousiastes  aveu- 
gles. Aussi,  l'on  eût  bien  voulu  frapper  les  deux  partis  à  la  fois;  on  affecta  même 
de  les  confondre,  et  de  ne  voir  dans  les  exaltés  que  les  complices  et  les  dupes  des 
politiques.  Les  politiques  en  Allemagne  étaient  encore  trop  neufs  pour  une  si  sa- 
vante hypocrisie,  et  trop  instruits  déjà  pour  s'associer  des  conjurés  si  naïfs.  Per- 
sonne, d'ailleurs,  n'ignorail  leurs  vrais  sentiments;  ils  en  avaient  assez  souvent 
témoigné;  ils  les  publiaient  au  grand  jour  dans  ces  nouvelles  chartes  promulguées 
alors  sous  leur  influence,  en  Hanovre,  en  Saxe,  à  Cassel  même;  c'étaient  presque 


l'Allemagne   du   présent.  805 

tous  des  professeurs,  des  jurisconsultes,  quelques-uns  aussi  des  administrateurs; 
un  petit  nombre  d'esprits  pratiques  et  de  gens  éclairés  qui  ont  fini  par  convertir 
l'Allemagne  à  leurs  idées  et  l'ont  rendue  ce  qu'elle  est  à  présent;  des  hommes 
comme  M.  de  Rotteck  et  M.  Dahlman,  pour  nommer  les  plus  signalés.  Il  était 
avoué  partout  qu'ils  réclamaient  la  conservation  des  trônes  héréditaires  avec 
autant  de  sincérité  que  l'établissement  des  assemblées  délibérantes.  Paul  Pfizer, 
le  plus  fougueux  de  ces  révolutionnaires  patients,  celui  qui  demandait  que  des 
députés  du  peuple  siégeassent  à  Francfort  avec  les  ministres  des  puissances, 
celui-là  même  prétendait  maintenir  les  formes  monarchiques.  Vainement  donc  on 
essaya  d'impliquer  celte  élite  de  la  nation  dans  les  poursuites  dirigées  contre  les 
complices  de  la  fête  de  Hambach  et  de  l'attentat  de  Francfort;  vainement  on  s'ef- 
força de  leur  imputer  comme  un  crime  cette  universelle  espérance  de  Yà  jeune 
Allemagne,  qui  mettait  spontanément  à  la  tête  de  sa  république  ceux  qu'elle 
voyait  à  la  tête  du  parti  libéral.  Au  milieu  de  ces  sourdes  attaques,  de  ces  indignes 
supercheries,  de  ces  calomnies  systématiques,  on  n'osa  point  aller  jusqu'à  la  vio- 
lence ouverte,  et,  protégés  par  la  franchise  même  de  leur  opinion,  tous  ces  nobles 
suspects  échappèrent  à  de  plus  dures  vengeances  ;  tous,  M.  Jordan  excepté. 
M.  Jordan,  pour  son  malheur,  était  sujet  de  Hesse-Cassel,  le  pire  de  ces  chétifs 
gouvernements  patronés  par  la  diète  germanique,  le  plus  chargé  des  plus  détes- 
tables traditions.  Il  faut  dire  jusqu'où  la  tyrannie  peut  encore  aujourd'hui  des- 
cendre, et  combien  encore  on  a  droit  d'oser  d'infamies  légales  dans  un  état 
européen. 

Fils  d'un  pauvre  cordonnier  des  environs  d'Inspriiek,  élevé  par  charité  pour 
devenir  prêtre,  formé  par  son  propre  travail  et  sa  propre  vertu,  M.  Jordan  avait 
conquis  un  rang  distingué  dans  l'université  de  Marbourg.  C'était  un  loyal  carac- 
tère et  une  âme  simple.  Profondément  attaché  aux  plus  généreux  principes,  il  en 
attendiiit  l'avènement  avec  cette  foi  contemplative  qu'inspirèrent  longtemps  en 
Allemagne  et  les  théories  de  la  science  et  ce  que  j'appellerais  volontiers  la  non- 
chalance de  la  vie  académique.  Une  fois  le  moment  venu,  il  ne  fit  point  défaut  à 
sa  cause,  et  la  servit  avec  la  droiture  de  ses  convictions,  avec  sa  douceur  et  sa 
modération  naturelles.  Les  états  du  pays  avaient  été  rassemblés  à  Cassel,  en  oc- 
tobre 1830.  sous  le  coup  même  du  grand  ébranlement  de  juillet.  Député  de  l'uni- 
versité, qui  l'avait  déjà  choisi  pour  recteur,  M.  Jordan  fut  nommé  rapporteur  de 
la  commission  législative  qui  devait  présenter  au  prince  un  projet  de  constitution. 
Rédigé  presque  entièrement  par  lui,  consacré  par  l'acceptation  du  souverain,  ce 
bel  ouvrage  fit  sa  gloire,  comme  il  devait  faire  sa  perte.  La  charte  à  peine  oc- 
troyée, M.  Hassenpflug  entra  au  ministère  pour  annuler  ces  fâcheuses  concessions 
que  l'on  avait  souscrites;  c'était  un  inflexible  bureaucrate,  champion  déterminé 
du  pouvoir  absolu,  prêt  à  tout  pour  le  rétablir.  Aussitôt  que  la  diète  de  Francfort 
eut  signifié  ces  arrêtés  de  183-2  qui  neutralisèrent  si  vite  les  conséquences  de  la 
lion  de  juillet  en  Allemagne,  M.  Hassenpflug  prononça  la  dissolution  de  la 
chambre  hessoise,  et  voulut  empêcher  tous  les  membres  indépendants  d'y  rentrer. 
M.  Jordan  était  nécessairement  le  premier  sur  celte  liste  de  proscription.  Il  en 
coûte  de  dire  les  moyens  qu'on  ne  rougit  pas  d'employer  contre  lui  ;  on  le  menaça 
de  la  corde  par  lettres  anonyme.»,  on  ordonna  une  enquête  sur  ses  mœurs,  et  la 
police  de  Marbourg  dut  interroger  publiquement  à  son  sujet  les  plus  viles  créa- 
tures. L'université  répondit  en  le  nommant  une  troisième  fois  son  député.  Arrivé 
à  Cassel,  il  y  trouve  commandement  de  quitter  la  ville  sous  vingt-quatre  heures  ; 


804  LALLEMAGNE    du    présent. 

le  tribunal  suprême  l'autorise  à  rester,  et  les  suffrages  unanimes  de  ses  collègues 
rélèvent  a  la  présidence.  La  chambre  est  immédiatement  punie  de  cette  insigne 
rébellion  par  une  dissolution  nouvelle.  C'était  en  mars  1833,  un  mois  avant  les 
événements  de  Francfort;  le  moment  pouvait  être  critique.  M.  Hassenpflug  s'avisa 
d'un  expédient  assez  analogue  aux  homélies  familières  du  grand-duc  de  Bade  :  il 
manda  M.  Jordan,  il  lui  remontra  que  son  obstination  troublait  l'état,  que  sa  pré- 
sence à  la  chambre  était  comme  une  barrière  entre  le  prince  et  son  peuple; il  le 
pria  de  se  retirer  de  bonne  grâce  pour  prouver  qu'il  était  un  fidèle  sujet.  M.  Jordan 
céda,  et  se  désarma  lui-même  devant  son  ennemi.  Il  n'y  a  que  la  bonhomie  senti- 
mentale de  certains  esprits  allemands  qui  puisse  atteindre  à  ce  sublime  de  l'inno- 
cence politique.  Disons  tout  :  le  malheureux  était  pris  en  même  temps  par  la  fa- 
mine, et,  frustré  du  traitement  que  lui  devait  le  pays  qu'il  honorait,  M.  Jordan 
n'avait  plus  de  pain  pour  ses  enfants. 

Les  pamphlets  du  gouvernement  annoncèrent  bientôt  que  c'était  un  jacobin 
furieux  dont  on  se  délivrait  à  tout  prix,  un  perfide  tribun  qui  eût  mis  partout  la 
discorde.  Laissons-le  se  rendre  à  lui-même  ce  noble  témoignage,  dont  la  lecture 
appelle  je  ne  sais  quelle  sympathie  mélancolique  :  «  J'ai  gagné  beaucoup  à  cette 
rude  école  de  la  vie  dans  laquelle  on  n'arrive  au  but  que  pas  à  pas,  avec  une 
grande  constance  et  de  grands  efforts;  j'ai  gagné  beaucoup  à  l'observation  de  la 
nature,  où  toutes  les  variétés  des  choses  ne  se  développent  jamais  qu'avec  mesure 
et  lenteur;  j'ai  gagné  beaucoup  à  l'étude  de  l'histoire,  où  je  voyais  à  toutes  les 
pages  que  les  vrais  biens  sont  l'œuvre  laborieuse  du  temps,  parce  qu'une  révolu- 
tion féconde  ne  s'improvise  pas;  j'ai  gagné  beaucoup  à  l'étude  de  la  vie,  de  la 
nature  et  de  l'histoire,  car  c'est  ainsi  que  j'ai  appris  à  me  garder  de  ces  entraîne- 
ments et  de  ces  impatiences  qui  lancent  la  jeunesse  à  la  poursuite  des  extrêmes  : 
c'est  ainsi  que  je  suis  devenu  le  plus  décidé  partisan  d'un  système  réfléchi  de 
sages  progrès  et  de  sages  réformes  (1).  »  M.  Jordan  était  là  tout  entier  ;  il  ne  vou- 
lait pas  plus,  il  n'aurait  jamais  su  se  contenter  à  moins  ;  on  ne  pouvait  ni  l'inti- 
mider ni  l'exaspérer.  Cette  ferme  et  flegmatique  résolution  faisait  à  la  fois  son 
ascendant  sur  le  pays  et  sa  force  contre  le  ministre.  L'obstacle  le  plus  irritant 
pour  la  fantaisie  d'un  pouvoir  qui  vise  à  régner  en  dominateur,  c'est  toujours  le 
sang-froid  de  quelque  intraitable  modéré. 

La  vie  publique  était  désormais  interdite  à  M.  Jordan  :  cette  sécurité  ne  suffi- 
sait point  à  la  rancune  des  gouvernants.  Au  mois  de  juin  1839,  après  six  ans  pas- 
sés, six  ans  d'une  existence  obscure  et  inoffensive,  M.  Jordan  est  tout  d'un  coup 
suspendu  de  ses  fonctions  universitaires.  Les  gendarmes  envahissent  sa  maison 
et  fouillent  ses  papiers;  quelques  semaines  s'écoulent;  le  ministère  donne  l'ordre 
de  le  mettre  en  prison  ;  la  politique  dicte,  la  justice  obéit;  toutes  les  formes  garan- 
ties par  la  constitution  de  1831  sont  audacieusement  violées;  le  prévenu  demande 
sa  liberté  sous  caution  :  il  a  droit  de  l'avoir,  on  la  lui  refuse;  il  tombe  malade, 
en  septembre  1841,  au  milieu  des  fatigues  d'une  enquête  odieuse;  on  le  trans- 
porte chez  lui  sous  bonne  garde;  la  commisération  de  ses  juges  éloigne  un  instant 
les  garnisaires  de  son  lit  de  douleur,  on  s'irrite  en  haut  lieu  de  tant  d'indulgence, 
on  lui  renvoie  des  gendarmes,  on  le  ramène  au  cachot,  et  l'on  change  le  prési- 
dent du  tribunal,  qu'on  ne  trouvait  plus  assez  docile.  En  1842,  la  cour  suprême 
de  Cassel  autorise  M.  Jordan  à  fournir  enfin  caution;  il  est  encore  obligé  de  se 

(1)  Défense  rie  M .  Jordan  par  lui-même. 


l/  ALLEMAGNE     DU     PRESENT-  80b 

constituer  prisonnier  en  1843,  et  l'on  parvient  alors  à  prononcer  la  sentence. 
Quelle  sentence  et  quel  crime!  Il  s'agissait  toujours  de  1833  et  de  l'attentat  de 
Francfort  :  on  avait  usé  près  de  dix  années  à  ourdir  dans  l'ombre  des  trames 
abominables  pour  rattacher  une  victime  de  plus  à  cette  date  funeste.  L'arrêt  du 
tribunal  portait  en  substance  :  «  Accusé  d'une  tentative  de  haute  trahison  pour 
avoir  pris  part  à  des  complots  ainsi  qualifiés,  le  professeur  Jordan  est  acquitté  sur 
ce  premier  chef.  —  Accusé  d'avoir  aidé  cette  tentative  de  haute  trahison,  par  cela 
seul  qu'il  ne  l'a  point  empêchée,  atteint  et  convaincu  sur  ce  second  chef,  le  pro- 
fesseur Jordan  est  condamné  à  cinq  ans  de  citadelle,  chassé  des  services  publics 
et  privé  de  la  cocarde  nationale.  Le  code  pénal  de  Wurtemberg,  le  plus  sévère 
peut-être  de  toute  l'Allemagne,  considère  ce  prétendu  crime  comme  un  simple 
délit,  punissable  au  maximum  par  deux  années  de  réclusion.  Les  juges  du  prince- 
électeur  avaient  été  chercher  une  vieille  ordonnance  de  l'autre  siècle  pour  châtier 
au  goût  de  leur  maître  le  silence  d'un  homme  dont  ils  étaient  obligés  d'innocenter 
les  actes.  Qu'était-ce  encore  que  cette  absurde  rigueur  auprès  des  moyens  par 
lesquels  on  l'avait  provoquée,  auprès  des  motifs  sur  lesquels  on  fondait  une  si 
étrange  culpabilité? 

Un  ami  de  M.  Welker,  confiné  dans  une  forteresse  pour  cause  politique,  menacé 
suivant  toute  prévision  d'une  détention  perpétuelle,  reçut  un  jour  la  visite  inat- 
tendue d'un  de  ses  inquisiteurs.  L'entretien  devint  confidentiel;  il  fut  parlé  de 
libération  prochaine  :  il  y  eut  même  l'espoir  d'une  grosse  récompense  adroitement 
insinué  :  tout  ce  que  le  prisonnier  avait  à  faire  pour  la  gagner,  c'était  de  compro- 
mettre M.  Welker  dans  ses  dépositions.  J'avais  peine  à  croire  un  pareil  récit  ;  je  le 
crois  aujourd'hui  :  le  tribunal  de  Marbourg  a  publié  sa  procédure;  il  en  avoue  tout 
autant,  et  c'est  avec  ces  ignobles  manœuvres  qu'il  a  ramassé  les  éléments  d'une 
condamnation.  On  avait  employé  six  années  en  démarches  souterraines,  quatre 
années  en  instructions  judiciaires;  on  n'avait  encore  trouvé  que  deux  faux  témoins; 
il  fallait  bien  en  tirer  le  meilleur  parti  possible  :  on  leur  associa  un  espion  reconnu, 
un  piétiste  à  moitié  fou,  un  ancien  étudiant  voleur  et  ivrogne:  c'étaient  là  d'hon- 
nêtes gens  à  côté  des  deux  coryphées  de  l'accusation.  Ceux-ci,  encore  chargés  de 
lourdes  peines,  soit  pour  la  cause  même  dans  laquelle  ils  déposaient,  soit  pour 
leurs  propres  crimes,  venaient  devant  les  juges  mentir  et  se  contredire  sans  pu- 
deur ;  on  recevait  leur  serment,  on  leur  accordait  une  partie  de  leur  grâce  à  chaque 
dénonciation  nouvelle;  on  les  récompensa  publiquement  avec  de  l'argent  et  des 
places  une  fois  le  procès  terminé.  Le  tribunal,  cependant,  était  obligé  de  confesser 
dans  le  préambule  de  son  arrêt  que,  «  la  personne  des  témoins  n'étant  pas  suffi- 
samment digne  de  foi,  leur  témoignage,  qui  servait  seul  depi'euve  directe,  perdrait 
nécessairement  de  sa  valeur;  mais,  ajoutait-il,  ce  qu'il  en  restait  pouvait  encore 
constituer  des  preuves  indirectes,  et  c'était  assez  dans  le  cas  donné  pour  déterminer 
la  conviction  des  juges.  Ainsi,  par  exemple,  le  dire  de  tel  d'entre  eux  ne  méritait 
en  général  aucune  confiance;  mais  il  en  résultait  pourtant  que  des  points  jusqu'a- 
lors isolés  et  obscurs  se  trouvaient  naturellement  éclaircis  et  groupés:  cet  accord 
nouveau  qui  s'introduisait  entre  les  faits  devait  garantir  jusqu'à  certain  degré  la  vé- 
racité de  celui  qui  le  découvrait.  »  C'était  donc  la  parole  des  déposants  qui  don- 
nait du  sens  à  des  circonstances  insignifiantes,  et  c'étaient  ensuite  ces  circonstances 
ainsi  arrangées  qui  prêtaient  une  autorite  quelconque  aux  déposait!  eux-mêmes. 
J'ai  copié  textuellement. 

On  ne  comprend  pas  comment  on  peut  arriver  à  ces  pitoyables  iniquités,  si  l'on 


806  l'Allemagne  du   présent. 

ne  sait  point  comment  elles  découlent  presque  fatalement  des  habitudes  de  la  pro- 
cédure germanique.  Nos  anciennes  ordonnances  criminelles  n'ont  rien  de  plus 
aveugle  et  de  plus  dur  que  la  justice  pénale  telle  qu'elle  est  organisée  dans  la 
plus  grande  partie  de  l'Allemagne.  Nous  avons  ici  des  politiques  de  bon  ton  qui 
ne  se  gênent  pas  pour  proclamer  leurs  griefs  contre  l'intervention  du  jury  en  ma- 
tière de  presse  et  de  complot.  Il  est  des  institutions  contre  lesquelles  on  peut  se 
permettre  bien  des  libertés  sans  se  nuire;  celle-là  est  du  nombre;  on  voudrait, 
pour  beaucoup,  mettre  autre  chose  à  la  place  :  serait-ce  par  hasard  la  belle  théorie 
que  voici?  elle  règne  dans  presque  tous  les  codes  de  la  confédération,  et  je  raconte 
exprès  le  procès  de  Jordan  pour  montrer  la  façon  dont  on  l'applique. 

Quand  c'est  le  jury  qui  prononce  sur  la  culpabilité  de  l'accusé,  il  s'en  rapporte 
avant  tout  à  sa  raison  :  il  y  a  comme  une  voix  intérieure  et  individuelle  qu'il  doit 
seule  écouter;  c'est  avec  la  seule  lumière  du  sens  personnel  qu'il  mesure  la  gra- 
vité des  charges  et  la  portée  des  justifications  ;  rien  en  dehors  de  cette  apprécia- 
lion  souveraine  qui  se  discute  dans  son  cœur,  rien  ne  saurait  le  forcer  ni  de 
condamner  ni  d'absoudre.  La  brutalité  des  faits  n'a  pas  de  puissance  obligatoire 
sur  cette  libre  décision  II  est  bon  qu'il  en  soit  ainsi,  car  le  jury,  dans  ses  condi- 
tions normales,  ne  représente  à  l'accusé  que  la  justice  de  ses  pairs,  et  il  semble 
en  vérité  que  ce  soit  l'accusé  qui  se  juge  lui-même  par  la  conscience  d'autrui.  Le 
magistrat,  au  contraire,  en  matière  criminelle,  est  nécessairement  suspect  au  pré- 
venu, quand  il  prononce  tout  seul  ;  je  dis  plus,  il  devient  suspect  au  public  :  le 
magistrat  est  l'homme  d'un  corps  qui  tend  toujours  à  ne  pas  changer  du  même 
train  que  la  société;  il  est  l'homme  d'un  code  dont  il  voudrait  toujours  immobi- 
liser la  lettre.  Supposez  maintenant  que  le  pouvoir  politique  le  tienne  dans  sa  dé- 
pendance par  la  crainte  ou  par  l'espoir,  supposez  même  qu'il  ne  soit  pas  inamo- 
vible, supposez  que  des  frayeurs  jalouses  enlèvent  aux  débats  qu'il  préside  le 
grand  jour  de  la  publicité,  que,  pour  comble  encore,  il  soit  réduit  à  juger  sur 
pièces  et  à  restreindre  la  défense  en  lui  ôtant  la  voix;  supposez  tout  cet  esclavage, 
et  vous  aurez  à  peine  une  idée  de  ce  que  c'est  que  la  justice  d'un  tribunal  alle- 
mand. Dans  de  si  cruelles  extrémités,  les  jurisconsultes  se  sont  efforcés  d'assurer 
au  magistrat  cette  indépendance  dont  son  caractère  officiel  n'offrait  plus  malheu- 
reusement aucune  garantie;  ils  n'ont  réussi  qu'à  lui  supprimer  le  droit  de  réflé- 
chir, et,  pour  l'empêcher  d'être  un  prévaricateur,  ils  en  ont  fait  une  machine  : 
c'est  là  qu'aboutit  leur  théorie  des  preuves  judiciaires,  c'est  l'unique  moyen  de 
salut  qu'ils  réservent  à  l'opprimé. 

Les  preuves  matérielles  ont,  dans  la  procédure  germanique,  cette  autorité 
absolue  qu'exerce  chez  nous  la  décision  morale  du  jury  :  elles  décident  toutes 
seules,  et  le  juge,  une  fois  qu'elles  ont  parlé  ce  langage  grossier  qui  leur  est  pro- 
pre, est  tenu  d'appliquer  la  peine  qu'elles  emportent,  comme  il  est  tenu  d'acquitter 
quand  elles  se  taisent.  N'est-ce  pas  toujours  le  vieux  principe  au  nom  duquel  on 
interrogeait  les  prévenus  sur  le  chevalet  de  la  torture,  pour  leur  arracher  une  con- 
fession sans  laquelle  il  paraissait  impossible  de  les  condamner?  La  certitude  de 
la  faute  punissable  ne  ressortait  pas,  pour  l'inquisiteur,  du  cri  de  sa  conscience 
intime;  il  la  plaçait  exclusivement  dans  une  démonstration  extérieure  qui  lui 
frappât  les  sens,  et,  celle-ci  obtenue,  il  prononçait  sans  remords  :  Dixi  et  salvavi 
animam  ?neam.  L'évidence  qu'il  voulait,  c'était  une  évidence  objective,  presque  in- 
dépendante de  l'adhésion  même  de  l'esprit,  de  la  foi  subjective,  dont  elle  pouvait 
même  dispenser.  Tel  est  encore  le  singulier  langage  de  la  science  allemande,  et 


l'allemagne   du  présent.  807 

c'est  là  qu'elle  s'en  tient  aujourd'hui,  sans  avoir  jamais  gagné  sur  les  répugnances 
politiques  l'introduction  d'un  principe  plus  libéra!,  et,  si  j'ose  ainsi  parler,  plus 
spiritualiste.  Elle  s'occupe  uniquement  de  graduer  et  d'échelonner  ces  preuves  de 
fait  qui  restent  pour  elle  les  seuls  éléments  de  toute  justice,  elle  les  analyse,  elle 
les  compare;  mais  les  opinions  des  jurisconsultes  sont  assez  profondément  di- 
verses pour  se  détruire  toutes,  pour  montrer  combien  il  est  impossible  d'éluder 
ainsi  le  jeu  nécessaire  de  l'esprit  là  où  il  est  appelé  à  résoudre  lui-même  ,  com- 
bien il  est  faux  de  vouloir  le  réduire  à  tirer  ses  convictions  toutes  formées  du 
dehors,  sans  lui  réserver  sa  libre  part  dans  leur  formation.  Les  uns,  en  effet,  n'ad- 
mettent comme  valables  que  des  preuves  directes,  un  témoignage  positif,  un  aveu 
catégorique,  le  corps  même  du  délit;  sans  une  preuve  directe,  l'accusé,  fût-il  cou- 
pable, est  absous;  fût-il  innocent,  il  est  condamné,  s'il  a  contre  lui  l'évidence  ma- 
térielle. On  ne  saurait  se  défier  davantage  de  la  conscience  humaine,  par  peur  d'un 
juge  suspect.  D'autres  ne  veulent  point  consentir  à  cette  impérieuse  tyrannie,  qui 
annule  toute  critique  au  profit  peut-être  d'un  hasard  brutal  ;  ils  établissent  très- 
bien  qu'on  doit  s'en  rapporter  à  la  preuve  indirecte  au  même  litre  qu'à  la  preuve 
directe;  ils  demandent  que  le  magistrat  puisse  équitablement  scruter  les  indices 
et  se  guider  par  les  circonstances  accessoires;  ils  n'oublient  qu'une  chose,  c'est 
que  le  magistrat  n'est  pas  le  jury  :  comment  donc  se  garder  du  magistrat,  avec 
cette  grande  licence  qu'on  lui  permet  en  le  jetant  dans  la  voie  des  inductions  et 
des  conjectures?  Viennent  alors  de  minutieuses  précautions  contre  l'abus  si  facile 
de  ces  preuves  indirectes  que  l'on  vantait  si  fort;  il  n'est  pas  un  nouveau  code  en 
Allemagne  qui  ne  règle  avec  le  plus  excessif  scrupule  ce  point  scabreux  d'instruc- 
tion criminelle.  Malheureusement  on  n'aboutit  ainsi  qu'à  forger  des  chaînes  pour 
les  consciences  droites  et  des  expédients  pour  les  consciences  malhonnêtes;  cet  ar- 
senal de  preuves  étiquetées  à  l'avance  et  pourvues  chacune  de  leur  pénalité,  comme 
d'une  irrémissible  conséquence,  n'est-ce  pas,  en  vérité,  la  plus  sûre  ressource  de 
la  tyrannie  légale?  Jusqu'au  jour  de  cette  universelle  réforme  si  impatiemment 
appelée,  il  ne  manquera  pas  de  tribunaux  au  delà  du  Rhin  pour  user  de  ces  per- 
fides théories,  comme  en  usa  le  tribunal  de  Marbourg  contre  M.  Jordan. 

Reconnaissons  pourtant  qu'il  y  avait  dans  ce  dernier  cas  un  grief  très-considé- 
rable, et  certes  on  dut  regretter  beaucoup  d'avoir  à  l'écarter.  M.  Jordan  possé- 
dait, d'après  l'accusation,  certaines  chaises  sur  lesquelles  on  avait  peint  les  por- 
traits des  héros  de  Hamhach  ;  les  chaises  apportées  comme  pièces  de  conviction, 
on  s'aperçut  un  peu  lard  que  ces  figures  étaient  celles  du  grand  Frédéric  et  de  ses 
successeurs.  C'était  là  du  moins  une  preuve  directe;  il  fallut  bien  se  borner  aux 
indirectes  :  les  lémoins  aidant  à  leur  manière,  on  en  trouva  jusqu'à  quatorze. 
Dans  ce  système- là,  plus  nombreuses  elles  sont,  plus  forte  devient  chacune  d'elles. 
La  première,  c'était  que  M.  Jordan  avait  eu  des  relations  avec  les  révolutionnaires 
en  général;  la  seconde,  c'était  qu'il  avait  connu  les  principaux  d'entre  les  révo- 
lutionnaires; la  troisième,  c'était  que  les  révolutionnaires  lui  avaient  dépêché  des 
envoyés.  Le  lout  ne  faisait  donc  qu'un  même  chef,  qu'on  divisait  en  trois  pour  lui 
donner  plus  d'apparence.  L'avait-on  rendu  plus  sérieux  ?  En  voici  l'essentiel  : 
c'était  la  déposition  d'un  honnête  syeophante.  «  M.  Jordan  lui  avait  raconté  qu'un 
émissaire  secret  étant  venu  lui  parler  de  ces  projets  insensés,  il  l'avait  renvoyé 
comme  il  le  méritait.  Le  témoin  s'était  entretenu  lui-même  avec  M.  Jordan  de 
choses  politiques,  et  particulièrement  de  la  situation  du  pays.  »  Ce  n'est  point 
ici,  de  ma  part,  une  moquerie  cherchée,  ce  n'est  point  la  parodie  du  jugement; 


808  l'allemagne  du  présent. 

c'est  le  plus  clair  motif  publié  dans  l'arrêt  officiel  ;  je  me  trompe,  il  en  est  encore 
de  plus  significatifs  :  ce  sont  les  deux  derniers  indices  allégués  par  ce  même 
arrêt  :  «  11.  Jordan  avait  manifesté  son  mécontentement  au  sujet  des  mesures 
prises  par  le  gouvernement  électoral.  —  M.  Jordan  ne  s'était  pas  assez  bien  com- 
porté durant  l'enquête.  » 

Le  cœur  se  soulève  à  la  fois  de  dégoût  et  de  colère  quand  on  pense  qu'il  s'est 
rencontré  des  bommes  pour  prostituer  si  niaisement  les  fonctions  les  plus  hautes 
de  l'ordre  social,  ou  par  peur  ou  par  flatterie.  C'est  une  étrange  pitié  qu'il  y  ait 
un  pays  régulièrement  administré  où  l'existence  d'un  citoyen  soit  abandonnée 
sans  merci  aux  caprices  de  ces  inimitiés  tyranniques,  fût-il  lui-même  parmi  les  mieux 
méritants  et  les  plus  respectés.  Je  n'ai  pas  le  courage  de  détailler  une  à  une  toutes 
les  turpitudes  de  cette  procédure  ;  je  suis  pressé  d'arriver  au  bout.  Le  jugement 
prononcé,  il  fallait  publier  l'instruction  pour  obéir  à  la  charte  de  1831  :  on  obéit. 
Peut-être  ne  prévoyait-on  pas  l'effet  de  cette  publicité  rétrospective,  dernier  re- 
cours de  l'innocence  frappée  dans  l'ombre  ;  peut-être  voulait-on  braver  le  scan- 
dale :  mal  en  prit  aux  juges  de  Marbourg.  Ce  fut  une  clameur  instantanée  dans 
l'Allemagne  entière;  les  défenseurs  s'offrirent  de  tous  côtés  à  M.  Jordan  :  les  pu- 
blicistes.  les  jurisconsultes,  les  poètes  eux-mêmes,  protestèrent  d'un  accord  una- 
nime contre  cette  odieuse  sentence,  et  la  cause  fut  enfin  portée  devant  le  tribunal 
suprême  de  Cassel  ;  mais  rien  ne  se  fait  vite  avec  ces  instruments  rouilles  d'une 
justice  restée  presque  barbare.  C'était  seulement  en  novembre  1845,  plus  de  six 
ans  après  l'ouverture  de  l'enquête,  c'était  après  tant  de  toitures  morales,  tant  de 
privations  matérielles,  que  M.  Jordan  devait  recouvrer  sa  liberté.  La  cour  de  cas- 
sation l'a  renvoyé  complètement  absous;  mais,  par  une  dernière  représaille  de  ce 
gouvernement  implacable,  on  l'a  laissé  sous  le  coup  de  la  déchéance  universitaire 
dont  il  est  atteint,  et  on  l'a  condamné  à  une  amende  de  cinq  thalers  «  pour  s'être 
permis  une  expression  inconvenante  dans  un  passage  de  sa  défense  écrite,  *  Je 
traduis  encore  le  mot  par  le  mot  :  pourrait-on  rien  ajouter? 

M.  Jordan  est  maintenant  rentré  dans  cette  maison  que  la  mort  avait  visitée  du- 
rant sa  triste  absence.  Je  désirerais  que  ces  quelques  pages,  dictées  par  une  émo- 
tion très-sincère,  allassent  l'y  trouver  et  lui  porter  un  peu  de  soulagement  au  mi- 
lieu de  ses  afflictions.  J'ai  toujours  vu  que  c'était  une  joie  pour  les  persécutés  qui 
souffraient  loin  de  la  France,  quand  ils  apprenaient  qu'en  France  on  parlait  de 
leur  malheur.  En  France  pourtant,  nous  ne  sommes  plus  des  redresseurs  de  torts; 
le  temps  est  passé  de  ces  beaux  airs;  c'était  un  ridicule  de  jeunesse,  notre  âge 
mûr  est  devenu  sage;  mais  tel  est  ce  grand  souvenir  de  nos  vaillances  d'autrefois, 
que  nulle  part  il  n'y  a  de  victime  dont  le  cœur  ne  se  tourne  aussitôt  vers  nous  du 
plus  profond  de  sa  misère.  On  ne  veut  pas  croire  que  tout  ici  s'assourdit  et  s'en- 
dort.  On  attend  obstinément  que  l'écho  s'éveille,  l'écho  généreux  qui  répéta  si  sou- 
vent les  plaintes  du  monde.  Dieu  fasse  qu'on  n'attende  pas  en  vain  ! 

Puisse  maintenant  cette  trop  véridique  histoire  tomber  à  propos  sous  les  yeux  de 
l'homme  d'étal  auquel  j'ai  voulu  dédier  ces  simples  notes  de  voyage  !  Le  premier 
lecteur  que  je  souhaite  au  récit  des  procédures  de  messieurs  de  Cassel,  c'est  M.  de 
Metternich.  Je  souhaite  qu'il  y  sache  découvrir,  et  cela  sera  peut-être  aisé,  combien 
d'indignation  de  pareilles  iniquités  susciteront  toujours  dans  ces  libres  pays  qui 
règlent  l'opinion  de  l'Europe;  je  souhaite  surtout  qu'il  arrive  à  comprendre  que  l'on 
déshonore  l'Allemagne  en  la  privant  ainsi  du  plus  juste  bénéfice  des  institutions  mo- 
dernes, en  la  livrant  sans  garantie  légale  aux  passions  et  à  l'arbitraire  des  cabinets. 


L  ALLEMAGNE    DU    PRÉSENT.  809 

M.  de  Metternich  ne  devrait  jamais  l'oublier  :  même  en  ce  déclin  de  sa  vie, 
c'est  encore  jusqu'à  lui  que  toute  responsabilité  remonte;  rien  ne  se  fait  au  delà 
du  Rhin,  que  la  pensée  publique  ne  s'adresse  à  lui  et  ne  compte  avec  lui.  Le  gou- 
vernement prussien  a  beau  se  donner  pour  grand  politique,  entasser  projets  sur 
projets,  remuer  des  idées  nouvelles  sans  en  accepter  aucune,  personne  ne  s'y  laisse 
prendre.  A  tout  ce  manège,  il  n'a  gagné  que  l'importance  d'un  brouillon  très-actif; 
l'Autriche  s'est  assuré  de  longue  date  le  dur  et  solide  empire  des  idées  étroites.  Il 
serait  presque  exact  de  dire  aujourd'hui  ce  qu'on  disait  il  y  a  trente  ans,  que  la 
Prusse  était  le  bras  et  l'Autriche  la  tête.  Reste  seulement  toujours  cette  grande  et 
fatale  différence,  que  la  Prusse  est  une  nation  vivace,  tandis  que  c'est  un  vieillard 
septuagénaire  qui  s'appelle  l'Autriche.  Tout  l'avenir  est  d'un  côté,  mais  tout  le 
présent  de  l'autre.  Ainsi,  par  exemple,  l'Allemagne  entière  a  cru  que  M.  de  Met- 
ternich était  l'auteur  de  cette  subite  conversion  du  roi  Frédéric-Guillaume,  dont 
elle  demeure  courroucée.  Elle  impute  à  ses  conseils  ce  regrettable  abandon  des 
principes  de  liberté  politique  et  religieuse  auxquels  le  nouveau  monarque  semblait 
avoir  déjà  donné  des  gages.  Je  veux  bien  qu'ici  l'Allemagne  se  trompe  et  fasse  hon- 
neur à  M.  de  Metternich  d'une  conquête  trop  peu  disputée  :  il  est  des  places  qui 
ne  demandent  qu'à  se  rendre;  mais  l'Allemagne  ne  se  trompe  pas  quand  elle  at- 
tribue au  prince  archi-chancelier  une  influence  souveraine  à  Francfort,  quand 
elle  imagine  entendre  toujours  l'expression  d'une  irrésistible  volonté  dans  la  bou- 
che du  président  de  la  diète.  Or,  c'est  la  diète  germanique,  c'est  cette  formelle 
garantie  de  toutes  les  puissances  unies  pour  un  même  but  qui  constitue  l'autorité 
la  plus  sûre  de  chacune  d'elles  vis-à-vis  de  ses  sujets.  C'est  au  nom  du  pacte  fé- 
déral que  les  gouvernements  refusent  aux  peuples  la  sincérité  de  leurs  institutions 
et  les  dépouillent  à  l'intérieur  de  leur  légitime  indépendance;  ce  serait  pour  la 
défense  du  pacte  fédéral  qu'ils  s'engageraient  à  l'extérieur  dans  les  luttes  les  plus 
funestes  aux  intérêts  particuliers  du  plus  grand  nombre  des  états  fédérés.  Et 
qu'on  ne  s'abuse  pas,  ce  pacte  absolu,  ce  n'est  point  aujourd'hui  le  traité  primi- 
tif signé  à  Vienne  en  1815,  confirmé  à  Vienne  en  1820;  des  clauses  moins  an- 
ciennes l'ont  successivement  aggravé  au  profit  des  forts,  au  détriment  des  faibles. 
Les  conventions  du  28  juin  et  du  5  juillet  1832  ont  purement  et  simplement  an- 
nulé l'existence  des  peuples  secondaires.  Les  constitutions  octroyées  de  1815  à 
1820,  celles  qui  avaient  été  promulguées  en  1831,  toutes  sont  devenues  lettre- 
morte. — La  diète  a  fixé  les  cas  où  les  princes  devaient  se  passer  de  la  coopération 
des  assemblées  délibérantes  :  elle  a  décrété  que  ces  assemblées  voteraient  tou- 
jours quand  même  les  voies  et  moyens  nécessaires  au  maintien  de  la  confédération. 
Elle  s'est  réservé  de  décider  elle-même  le  chiffre  normal  de  cette  part  qu'elle  pré- 
levait sur  les  budgets;  elle  a  défendu  qu'on  introduisît  dans  la  législation  inté- 
rieure des  états  confédérés  aucune  disposition  qui  lui  parût  blesser  ses  intérêts 
généraux;  elle  a  institué  une  commission  pour  surveiller  la  tribune  et  la  presse 
dans  les  pays  constitutionnels;  elle  s'est  enfin  obligée  de  prêter  assistance  à  tous 
ses  membres  en  cas  de  révolution,  et  tous  se  sont  obligés  mutuellement  à  se  livrer 
les  prévenus  politiques.  Ce  n'était  point  encore  assez  pour  dissiper  les  ombrages 
de  ce  sénat  absolu  qui  réside  à  Francfort  sous  la  main  de  l'Autriche  :  l'Autriche 
elle-même  a  voulu  qu'on  délibérât  de  nouvelles  mesures  qui  resserrassent  encore 
les  liens  du  corps  germanique,  et  l'on  a  pris  à  Vienne  les  arrêtés  longtemps  secrets 
du  12  juin  1834.  Ces  arrêtés  avaient  un  double  but  :  ils  étaient  conçus  à  la  fois 
pour  anéantir  le  gouvernement  représentatif  en  Allemagne  et  pour  assurer  une 


810  l' ALLEMAGNE    DO     PRÉSENT. 

armée  toujours  disponible  aux  souverains  de  premier  ordre  en  cas  de  guerre  con- 
tinentale. On  entrait  dans  les  détails  les  plus  essentiels  de  la  pratique  constitu- 
tionnelle, dans  les  plus  minutieux  :  ainsi  les  budgets  devaient  être  votés  d'ensem- 
ble et  non  par  chapitres  spéciaux  ;  les  discours  pour  lesquels  un  orateur  aurait  été 
rappelé  à  l'ordre  ne  devaient  point  être  inscrits  au  procès-verbal  de  la  chambre,  etc. 

Sans  doute,  ces  dispositions  n'ont  pas  été  toutes  appliquées,  elles  étaient  trop 
excessives  pour  devenir  entièrement  applicables,  quoiqu'un  article  exprès  dispen- 
sât les  princes  de  leurs  engagements  antérieurs  et  leur  promît  de  l'aide  pour 
rompre  les  constitutions;  mais  tel  est  pourtant  l'esprit  dans  lequel  on  a  plus  ou 
moins  tâché  jusqu'à  présent  de  conduire  l'Allemagne,  l'esprit  contre  lequel  elle 
proteste  aujourd'hui  de  toutes  parts.  On  reconnaît  que  le  droit  public  de  la  fédé- 
ration, au  lieu  de  s'enter  pour  ainsi  dire  sur  le  droit  public  de  chacun  des  états 
fédérés,  l'a  purement  envahi  et  comme  absorbé.  La  diète  s'est  mise  à  la  place  des 
souverains  particuliers  acceptés  en  181  ii,  et  les  états  allemands  n'ont  presque  plus 
rien  en  propre,  rien,  si  ce  n'est  la  conseienee  opiniâtre  de  leur  indépendance  na- 
tionale et  individuelle  :  c'est  assez  pour  tout  regagner,  et  l'on  y  travaille.  En  Bade 
comme  en  Wurtemberg,  on  a  longuement,  et  .sérieusement  celte  année  réclamé  la 
liberté  de  la  presse.  On  l'a  fait  de  ce  poinî  de  vue-là  :  on  s'est  révolté  contre  cette 
oppression  latente  dont  les  ministres  constitutionnels  ne  semblaient  plus  que  les 
délégués  irresponsables.  En  Bade  même,  sur  la  motion  de  M.  Welker,  la  chambre 
a  déclaré  presque  à  l'unanimité  qu'elle  tenait  les  arrêtés  de  la  conférence  de 
Vienne  du  12  juin  1834  pour  formellement  contraires  à  la  souveraineté  du  prince 
et  de  l'état.  Le  cabinet  avait  décliné  le  débat  qu'on  lui  offrait,  et,  pressé  par 
M.  Welker  de  dire  s'il  entendait  soutenir  ces  arrêtés  comme  obligatoires,  il  avait 
obstinément  gardé  le  plus  complet  silence.  L'opposition  s'est  ainsi  mise  dans  la 
meilleure  voie  qui  lui  fût  ouverte  en  Allemagne;  elle  n'a  qu'à  persévérer.  Elle  va 
droit  à  l'ennemi,  elle  s'attaque  presque  de  front  à  la  diète,  et  combat  non  pas  seu- 
lement pour  le  self-yovernement  des  peuples  vis-à-vis  des  cabinets,  mais  aussi 
pour  le  self-yovernement  des  cabinets  vis-à-vis  de  l'étranger.  Elle  prend  d'une 
main  les  chartes  nationales,  de  l'autre  ces  conventions  spéciales  des  princes  qui 
les  ont  si  profondément  modifiées  sans  même  respecter  les  traités  de  Vienne:  au 
nom  des  premières,  elle  demande  justice  des  secondes;  elle  campe  sur  ce  terrain 
légal  d'où  l'on  est  sûr  de  chasser  un  pouvoir  réactionnaire,  quand  on  sait  soi-même 
s'y  affermir;  elle  conjure  les  ministres  de  lui  dire  s'ils  sont  les  ministres  de  leur 
pays  ou  les  ministres  de  Francfort.  La  réponse  est  dangereuse,  et  l'on  ne  pourra 
pas  toujours  se  taire. 

Je  doute  que  la  diète  ait  traversé  jamais  une  crise  plus  grave,  et  de  ce  moment 
pacifique  il  sortira  peut-être  de  singuliers  embarras.  Quel  instructif  et  terrible 
contraste!  La  Prusse  recueille  le  fruit  de  tous  ces  vagues  désirs  d'unité  morale 
dont  l'Allemagne  est  occupée;  l'Autriche  porte  le  faix  de  toute  cette  aversion 
amassée  depuis  trente  ans  contre  le  seul  établissement  où  repose  encore  l'unité 
politique  de  l'Allemagne;  car  c'est  l'Autriche,  c'est  M.  de  Metternich  que  la  tra- 
dition présente  à  l'imagination  publique  comme  le  principal  agent  de  cette  grande 
machine;  c'est  à  lui  qu'on  rapporte  celte  direction  souveraine  derrière  laquelle 
les  peuples  germaniques  ont  enfin  senti  qu'ils  s'annulaient  lentement  par  la  com- 
plicité de  leurs  cabinets.  Si  M.  de  Metternich  tient  à  diminuer  les  orages  qui  mena- 
cent l'ouverture  de  sa  succession,  il  serait  sage  qu'il  fît  quelque  chose  pour 
diminuer  aussi  à  l'avance  celte  universelle  réprobation  suscitée  par  la  diète;  il 


L  ALLEMAGNE    OU    PRÉSENT.  8l  | 

serait  à  propos  qu'il  intervînt  avec  plus  d'équité  entre  les  gouvernements  et  les 
nations;  il  devrait  empêcher,  par  une  tutelle  plus  libérale,  ces  scandales  que  les 
petits  princes  donnent  toujours  à  leurs  sujets,  les  abominations  judiciaires  de 
Cassel,  la  banqueroute  frauduleuse  de  Coelhen  :  il  devrait  surtout,  soit  pour  lui- 
même,  soit  pour  ce  mystérieux  conseil  de  rois  dont  il  est  le  doyen,  il  devrait 
effacer  la  violence  et  la  cruauté  du  nombre  des  ressources  politiques.  On  n'a  pas 
besoin  d'être  un  homme  d'état  pour  le  savoir  :  le  règne  de  la  force  brutale  est  par- 
tout passé;  les  affaires  de  ce  monde  ne  peuvent  plus  rester  aux  mains  des  furieux. 
La  fureur  ne  tient  pas  contre  le  sang-froid  de  l'intelligence  ;  on  sait  que  les 
partis  les  plus  contraires  ont  leur  raison  d'être;  on  déteste  les  idées,  on  plaint 
les  personnes;  oui,  l'on  plaint  ses  adversaires  quand  on  est  arrivé  à  les  com- 
prendre; malheureusement  pour  eux,  on  ne  les  comprend  guère  jamais  qu'une 
fois  leur  rôle  fini.  L'Allemagne  est  loin  maintenant  du  temps  où  Charles  Sand 
allait  poignarder  Kotzebue,  et  marchait  à  l'échafaud,  une  rose  à  la  main,  pieuse- 
ment convaincu  d'avoir  bien  fait.  Cette  lourde  tyrannie,  dont  le  pamphlétaire 
tombait  sous  les  coups  d'un  pauvre  insensé,  elle  semblait  alors  un  colosse  qu'on 
frappait  où  l'on  pouvait,  parce  qu'on  désespérait  de  l'atteindre  jamais  assez  mor- 
tellement. Aujourd'hui  on  la  juge, on  l'explique;  on  reconnaît  que  l'esprit  national 
a  mûri  sous  ce  joug  impuissant  à  contenir  tant  d'essor;  il  fallait  apprendre,  et,  si 
rude  qu'ait  été  l'apprentissage,  l'éducation  est  faite,  on  s'en  glorifie  :  c'est  un 
irrévocable  triomphe.  A  quoi  servirait  l'entêtement  des  conservateurs  aveugles  du 
statu  quo  matériel,  quand  la  pensée  qui  les  a  vaincus  est  si  sûre  d'elle-même? 
Écoutons-la  seulement  parler  dans  sa  sagesse  et  dans  sa  force.  Le  jour  où  M.  Welker 
sollicitait  la  chambre  de  se  prononcer  contre  les  arrêtés  de  1834,  il  terminait 
ainsi  son  discours  :  a  Voici  la  saison  où  tout  renaît  dans  la  nature,  il  circule  aussi 
comme  un  souffle  de  printemps  dans  le  monde  moral,  et  je  sens  une  nouvelle  vie 
spirituelle  qui  s'éveille  dans  la  patrie  allemande.  Il  sera  fait  droit  au  peuple  alle- 
mand, il  deviendra  libre,  libre  de  pareils  engagements,  libre  des  chaînes  de  la 
réaction  systématique,  libre  de  tous  les  abus  qui  le  déshonorent.  On  entend  sou- 
vent les  ministres  reprocher  aux  libéraux  qu'ils  travaillent  à  la  destruction  de  la 
monarchie  :  je  leur  dis  en  face  qu'il  y  a  plus  d'esprit  conservateur  dans  le  vrai 
libéralisme  que  dans  ces  arrêtés  despotiques  dont  ils  sont  les  gardiens.  Il  est  des 
libéraux  qui  verseraient  des  larmes  de  joie  s'ils  étaient  sûrs  que  le  peuple  alle- 
mand, seul  de  tous  les  peuples  de  la  terre,  pût  reconquérir  les  droits  les  plus 
sacrés  par  l'unique  usage  de  sa  puissance  morale.  Il  est  des  libéraux  qui  comptent 
arrivera  l'émancipation  par  des  moyens  pacifiques;  il  en  est,  et  je  suis  de  ceux-là. 
Mais  la  voie  dans  laquelle  nous  précipitent  ces  funestes  arrêtés,  c'est  une  voie  sur 
laquelle  on  rencontrera  l'insurrection  toute  en  armes  sans  pouvoir  lui  fermer  la 
porte.  Repoussons,  messieurs,  celte  politique  que  j'appelle  malheureuse.  » 

Tel  est  dès  à  présent  le  langage  des  vrais  révolutionnaires.  L'Allemagne,  an 
là,  ne  reculera  plus. 

FUAXCFOUT-SUlt-MEIN. 

Francfort  aussi  était  tout  en  rumeur  ;  on  attendait  l'abbé  Ronge,  et  on  lui  préparait 
un  accueil  solennel.  Je  l'avais  vu  arriver  a  Stuttgart,  et  jetais  un  peu  désenchanté 
de  ces  grandes  fêtes  qui,  disait-on,  marquaient  partout  les  entrées  du  réforma- 


812  l'allemagne  ou  présent. 

leur  ;  la  cérémonie  m'avait  paru  froide,  peut-être  était-ce  le  tempérament  du  pays. 
A  Francfort,  il  n'en  fut  pas  de  même;  toutes  les  gazettes  allemandes  retentirent 
bientôt  du  bruit  d'un  triomphe;  c'avait  été  un  enthousiasme  universel,  des  arcs 
de  verdure,  des  compliments  publics,  un  cortège  pompeux,  une  véritable  ovation 
populaire  à  laquelle  le  sénat  s'était  associé.  «  Nous  avons  eu  notre  jour  de 
Ronge  !  »  s'écriait-on  dans  toutes  les  correspondances  francfortoises. 

Francfort  est  peut-être  l'endroit  d'Allemagne  où  l'on  aille  le  plus  et  que  l'on 
connaisse  le  moins.  Francfort  durant  la  foire,  avec  sa  population  flotlanteet  l'agi- 
tation de  son  marché,  n'est  pas  du  tout  le  vrai  Francfort.  Au-dessous  de  cette 
ville  improvisée,  qui  apparaît  en  quelque  sorte  à  la  surface  pour  quelques  se- 
maines et  couvre  le  reste  de  son  fracas,  il  y  a  comme  une  seconde  ville  qui  est 
celle  de  toute  l'année,  une  ville  de  province,  beaucoup  moins  émue  que  l'on  ne 
penserait  du  contact  de  l'autre.  Ce  ne  sont  pas  absolument  les  gens  de  la  petite 
comédie  de  Kotzebue  ;  mais  qu'on  lise  la  première  partie  des  mémoires  de  Goethe 
(Dichtung  und  Wahrheit),  et  l'on  y  trouvera  çà  et  là  une  peinture  fidèle  des  com- 
patriotes de  l'auteur  ;  il  faut  s'en  rapporter  à  l'impression  générale  que  laisse  son 
récit;  à  peu  de  chose  près,  le  tableau  est  encore  exact.  Il  s'en  rencontre  même 
plus  d'un  trait  dans  ces  farces  favorites  des  Francfortois,  qui,  comme  un  vaude- 
ville parisien,  sont  lettre  close  pour  l'étranger.  C'est  toujours  cette  population 
moitié  aristocratique  et  moitié  bourgeoise,  vivant  fort  en  elle-même,  soit  orgueil, 
soit  habitude,  parlant  volontiers  une  espèce  de  cant,  un  jargon  national  qu'elle  se 
pique  d'avoir,  très-entichée  de  ses  vieilles  prérogatives  impériales,  médiocrement 
soucieuse  de  tout  le  mouvement  d'aujourd'hui  (on  sait  comment  les  citadins  de 
Francfort  reçurent  les  conspirateurs  de  1833).  Le  seul  point  par  où  l'effervescence 
du  moment  pût  l'atteindre,  c'était  le  côté  des  choses  de  religion.  Le  sentiment 
prolestant  est  là  très-fort  et  très-pur;  on  ne  discute  ni  on  ne  subtilise,  on  pra- 
tique; on  a  sa  communion  et  l'on  s'y  tient;  ce  n'est  pas  de  la  dévotion  bien  quin- 
tessenciée,  c'est  un  zèle  bourgeois  qui  va  non  point  jusqu'au  fanatisme,  mais  jus- 
qu'au préjugé;  le  préjugé  est  très-âpre  par  places  ;  on  dirait  de  certaines  villes  de 
comté  en  Angleterre.  La  dernière  résistance  contre  laquelle  se  soit  heurtée  cette 
royauté  israélite  qui  trône  par  toute  l'Europe,  c'est  sur  les  lieux  même  où  elle 
avait  commencé  sa  fortune;  il  n'y  a  pas  encore  bien  longtemps  que  les  princes  de 
la  finance  ont  droit  d'entrer  au  théâtre  et  au  casino.  Si  nombreuse  que  soit  la 
communauté  catholique,  son  esprit  n'est  point  assez  décidé  pour  modifier  les  ten- 
dances protestantes  qu'elle  subit  plutôt  qu'elle  ne  les  combat.  Aussi  l'irritation 
causée  par  le  pèlerinage  de  Trêves  avait  été  générale,  et  les  nouvelles  doctrines 
recrutèrent  tout  de  suite  de  décidés  partisans  à  Francfort.  Il  s'y  dit  bientôt  plus  de 
mal  que  jamais  des  jésuites,  on  déclama  contre  Rome  avec  cette  horreur  naïve  qui 
est  aussi  propre  à  l'Allemagne  que  l'est  à  l'Angleterre  son  cri  farouche  de  no 
popertj.  Bref,  l'effervescence  était  au  comble  quand  l'abbé  Ronge  arriva;  sa  visite 
devait  être  courte,  et  je  n'y  pense  qu'à  cause  des  suites;  celles-ci  sont  assez 
curieuses.  L'abbé  Ronge  eut  le  même  honneur  qui  était  échu  jadis  à  Luther  :  il  fut 
attaqué  de  la  plume  d'un  roi. 

Le  roi  de  Bavière  n'est  pas  seulement  un  artiste  et  un  poêle,  il  passe  assez  offi- 
ciellement pour  journaliste.  On  sait  qu'il  se  livre  à  ses  élucubrations  périodiques 
sous  le  voile  fort  transparent  d'un  anonyme  très-connu  :  c'est  la  Gazette  d'Aschaf- 
fcnboury  qui  les  reçoit,  et,  comme  elle  se  publie  dans  la  résidence  favorite  du 
prince,  on  a  lout  lieu  de  croire  qu'il  en  est  à  la  fois  l'éditeur  et  le  rédacteur. 


l'Allemagne  du  présent.  815 

J'ignore  s'il  a  des  lecteurs  assidus  ;  mais  ceux-là  pourraient  surprendre  à  l'avance 
plus  d'un  secret  de  gouvernement.  Ce  fut  ainsi  par  exemple  qu'on  dut  pressentir 
ces  fameuses  ordonnances  qui,  le  même  jour,  obligèrent  les  danseuses  du  théâtre 
royal  à  porter  des  pantalons  à  la  turque,  et  toutes  les  communes  de  Bavière  à 
graver  sur  leurs  sceaux  l'image  du  saint  de  la  paroisse.  On  commençait  pour  le 
moment  à  remarquer  qu'il  était  souvent  question  des  bons  effets  de  la  cotte  de 
maille  sur  la  poitrine  des  soldats,  et  l'on  prévoyait  un  changement  dans  l'uni- 
forme. De  plus  graves  sujets  vinrent  tout  d'un  coup  saisir  l'attention.  Aschaffen- 
bourg  est  sur  la  frontière  de  Hesse,  très-près  de  Francfort.  Depuis  quelque  temps, 
la  pieuse  gazette  se  scandalisait  beaucoup  des  mauvaises  dispositions  de  ses  voi- 
sins. Le  roi  Louis  n'était  cependant  pas  alors  en  très-bonne  intelligence  avec 
le  parti  ecclésiastique,  dont  il  a  fini  par  devenir  l'instrument  après  l'avoir  lui- 
même  mis  au  monde;  il  avait  beau  multiplier  les  concessions  et  les  couvents,  on 
demandait  toujours.  L'impatience  le  gagna,  et  M.  de  Reissach,  coadjuteur  de 
Munich,  le  chef  de  la  congrégation  en  Bavière,  fut,  je  crois,  un  instant  disgracié; 
mais,  pour  un  peu  de  froideur,  on  ne  rompt  pas  avec  de  si  vieux  amis  :  le 
journaliste  d'Aschaffenbourg  allait  réparer  amplement  les  torts  de  sa  majesté 
bavaroise. 

Quelques  mois  avant  le  passage  de  l'abbé  Ronge,  dans  le  courant  de  juillet,  il 
était  arrivé  à  Francfort  un  incident  qni  eut  assez  d'éclat  en  Allemagne.  Un  prêtre 
catholique  avait  refusé  l'absolution  à  une  femme  mariée  avec  un  protestant,  parce 
qu'elle  ne  pouvait  lui  promettre  d'élever  ses  enfants  dans  sa  religion.  L'époux 
irrité  alla  se  plaindre  à  la  police,  et  l'on  fit  sommation  au  prêtre  d'absoudre  sa 
pénitente  en  même  temps  qu'on  priait  son  supérieur,  l'évêque  de  Limbourg,  de 
l'appeler  ailleurs.  Le  conflit  était  insoluble,  comme  il  le  sera  loujours,  ainsi  posé, 
chacun  se  retranchant  derrière  un  droit  inaliénable.  Force  resta  provisoirement 
aux  gendarmes  qui,  par  ordre  du  sénat,  conduisirent  le  chapelain  Rooss  hors  du 
territoire  francfortois,  et  l'on  porta  immédiatement  la  question  devant  la  diète 
germanique.  Le  sénat  de  Francfort  peut  s'attendre  qu'il  n'aura  pas  de  son  côté  la 
voix  de  la  Bavière  ;  les  lamentations  de  la  Gazette  à" Aschaffenbourg  l'ont  assez 
prévenu.  Mais  ce  fut  encore  une  bien  autre  colère  lorsque  l'on  célébra  la  solennité 
rongienne  :  le  royal  publiciste  alla  cette  fois,  dans  les  épanchements  de  sa  verve, 
jusqu'à  certaines  témérités  dont  il  est  bon  de  tenir  note.  Cette  histoire-ci  ne  vient 
pas  si  fort  à  l'aventure. 

On  ne  pouvait  méconnaître  l'auteur  à  l'érudition  classique  dont  sa  diatribe  était 
parée.  —  Il  blâmait  vivement  le  sénat  de  Francfort  d'avoir  autorisé  de  pareilles 
démonstrations  ;  il  lui  conseillait  de  prendre  exemple  sur  les  gouvernements  sages, 
et  notamment  sur  celui  de  Munich,  lequel  avait  fort  à  propos  déclaré  les  sectaires 
traîtres  au  premier  chef  et  criminels  de  lèse-majesté;  malheureusement  on  n'était 
sûr  de  rien  avec  ces  institutions  républicaines  qui,  de  toute  antiquité,  faisaient  la 
ruine  des  peuples!  Les  Francfortois,  très-blessés,  répondirent  honnêtement  dans 
leurs  journaux.  La  Gazette  d'Aschaffenbourg  se  déchaîna,  et  l'injure  devint  plus 
directe  ;  c'était  une  signature  comme  une  autre. — Le  sénat  se  composait  tout  en- 
tier de  gens  incapables;  les  bourgmestres,  petits  marchands  ridicules,  ne  savaient 
ni  lire  ni  écrire;  Francfort  était  une  ville  d'argent  où  l'on  ne  pensait  qu'à  l'argent 
et  où  l'argent  corrompait  et  perdait  le  sens.  Francfort  avait  commis  bien  des  pé- 
chés; il  ne  fallait  pas  qu'elle  se  liât  beaucoup  à  celte  fastueuse  indépendance  que 
les  conventions  des  princes  allemands  semblaient  lui  garantir;  il  n'y  avait  point 
tome  i.  &5 


8(4  L*  ALLEMAGNE     DU    PRÉSENT. 

de  pacte  qui  prévalût  contre  le  saint  des  trônes  toujours  menacés  par  le  voisinage 
inquiet  de  ces  sottes  libertés.  Francfort  devait  prendre  garde  au  sort  de  Cra- 
covie;  pareil  régime  pourrait  bien  lui  être  réservé. 

Ce  fut  la  lin  de  la  dispute;  tout  le  monde  ne  peut  point  parler  de  ce  ton-là. 
Cracovie  n'était  pourtant  pas  encore  réduite  où  elle  en  est  aujourd'hui,  et,  quel 
que  soit  I  instinct  des  poètes,  le  roi  Louis,  sans  doute,  ne  savait  pas  si  bien  pro- 
phétiser; mais  la  république  polonaise  était  déjà  suffisamment  écrasée  par  ses  voi- 
sins pour  qu'on  pût  s'autoriser  de  sa  destinée  comme  d'un  exemple  menaçant, 
comme  d'une  preuve  éclatante  de  ce  mépris  des  forts  pour  le  droit  des  faibles,  règle 
absolue  de  tous  les  rapports  politiques  en  Allemagne.  Il  sera  bientôt  nécessaire 
d'ouvrir  les  yeux  sur  ces  remaniements  intérieurs  qui  depuis  trente  ans  se  sont 
insensiblement  opérés  au  delà  du  Rhin  malgré  la  foi  des  traités.  En  vérité,  les 
traités  de  1815  n'ont  jamais  engagé  que  la  France,  et  la  seule  puissance  qui  les 
observe,  c'est  celle-là  même  contre  laquelle  on  les  a  faits.  Quand  voudra-t-elle 
s'en  apercevoir  ? 


--— ■«*  ~"*^ 


ACADÉMIE   FRANÇAISE. 


RÉCEPTION  DE  M.  VITET  PAR  M.  LE  COMTE  MOLE» 


Ce  notait  pas  seulement  le  souvenir  si  vif  de  la  dernière  séance  et  de  ses  pi- 
quantes péripéties,  qui  avait  attiré  cette  fois  une  affluence  plus  consfdérable 
encore,  s'il  se  peut,  sous  la  coupole  désormais  trop  étroite  de  l'Institut  :  le  sujet 
lui-même  était  bien  fait  pour  exciter  une  curiosité  si  empressée,  et  il  l'a  justifiée 
complètement.  A  M.  Soumet,  à  un  poëte  des  plus  féconds  et  des  plus  brillants, 
placé  aux  confins  de  l'ancienne  et  de  la  moderne  école,  succédait  M.  Vitet,  l'un  des 
écrivains  qui  ont  le  plus  contribué  comme  critiques  à  l'organisation  et  au  dévelop- 
pement des  idées  nouvelles  dan»  la  sphère  des  arts,  un  de  ceux  qui  avaient  le  plus 
travaillé  à  mettre  en  valeur  la  forme  dramatique  de  l'histoire  et  à  la  dégager  des 
voiles  de  l'antique  Melpomène;  homme  politique  des  plus  distingués,  il  se  trouvait 
en  présence  d'un  homme  d'état  chargé  de  le  recevoir  sur  un  terrain  purement  lit- 
téraire. L'illustre  président  du  15  avril  avait  ainsi  à  parler  de  la  question  roman- 
tique et  de  Lesueur,  et  l'auteur  des  Barricades  devait  aborder  ce  qui  assurément 
y  ressemble  le  moins,  la  dernière  tragédie  de  Clytemnestre.  Ce  sont  là  de  ces  mé- 
langes agréablement  tempérés  comme  les  désire  et  comme  au  besoin  les  combine- 
rait le  genre  académique,  dont  le  triomphe ,  pour  une  bonne  part,  se  compose 
toujours  de  la  difficulté  vaincue.  Elle  l'a  été,  cette  fois,  de  la  manière  la  plus  heu- 
reuse, et  d'autant  mieux  que  la  solution  en  a  été  toute  pacifique.  C'était  là  une 
difficulté  de  plus  dans  la  disposition  d'un  public  en  éveil ,  qui  n'aime  rien  tant 
qu'à  voir  la  politesse  relevée  de  malice,et  qui  s'accoutumerait  volontiers  à  en  aller 
chercher  des  exemples  à  l'Académie,  sauf  à  doubler  la  dose  et  à  faire  l'étonné  en 
sortant.  Mais  ce  même  public,  s'il  aime  un  grain  ou  deux  de  malice,  goûte  encore 
plus  la  diversité;  et  pour  lui,  l'accord,  quand  il  est  juste,  peut  aussi  avoir  son 
piquant. 


816  ACADÉMIE    FRANÇAISE. 

Le  discours  de  M.  Vitet  a  été  large,  brillant,  facile,  d'une  ordonnance  lumi- 
neuse ;  les  parties  en  sont  aisément  liées,  et  le  tout  semble  disposé  de  telle  sorte 
que  l'air  et  le  jour  y  circulent.  L'orateur  a  été  ample,  ce  qui  n'est  pas  la  même 
chose  que  d'être  long;  sous  l'élégance  de  l'expression  et  le  nombre  de  la  période, 
il  a  fait  entrer  toutes  les  pensées  essentielles,  et  la  bonne  grâce  de  la  louange  n'a 
mis  obstacle  dans  sa  bouche  à  aucune  réserve  sérieuse.  Empêché  par  les  lois  même 
de  la  célébration  et  de  la  transformation  académique  de  serrer  son  sujet  de  trop 
près,  l'ayant  toujours  en  présence,  mais  à  distance,  il  s'est  élevé  sans  en  sortir.  Il 
a  rassemblé  et  distribué  ses  remarques  critiques  par  considérations  générales,  il 
les  a  laissé  planer  en  quelque  sorte.  Dans  son  morceau  sur  l'influence  méridio- 
nale, sur  la  sonorité  harmonieuse  et  un  peu  vaine  de  la  langue  et  de  la  mélopée 
des  troubadours,  dans  les  hautes  questions  qu'il  a  posées  sur  les  conditions  d'une 
véritable  et  vivante  épopée,  dans  sa  définition  brillante  et  presque  flatteuse  du 
peintre  exclusif  et  du  coloriste,  il  s'est  montré  un  juge  supérieur  jusqu'au  sein  du 
panégyrique,  et  en  même  temps  la  plus  religieuse  amitié  n'a  pas  eu  un  moment  à 
se  plaindre;  car,  s'il  a  eu  le  soin  de  maintenir  et  comme  de  suspendre  ses  criti- 
ques à  l'état  de  théorie,  il  a  mis  le  nom  à  chacun  de  ses  éloges. 

M.  Soumet  en  méritait  beaucoup  en  effet.  Poëte  d'un  vrai  talent,  doué  par  la 
nature  de  qualités  riches  et  rares,  amoureux  de  la  gloire  immortelle  et  capable 
de  longues  entreprises,  il  ne  lui  a  manqué  peut-être  au  début  qu'une  de  ces 
disciplines  saines  et  fortes  qui  ouvrent  les  accès  du  grand  par  les  côtés  solides,  et 
qui  tarissent  dans  sa  source ,  et  sans  lui  laisser  le  temps  de  grossir,  la  veine  du 
faux  goût.  Je  ne  me  risquerai  pas  à  repasser  en  ce  moment  sur  des  traits  qui  ont 
été  touchés  à  la  fois  avec  discrétion  et  largeur.  Il  n'y  aurait,  après  tout  ce  qui  a 
été  dit,  qu'une  manière  de  rajeunir  le  sujet,  ce  serait  de  le  prendre  d'un  peu  près 
et  de  l'étudier  plus  familièrement.  Sans  doute,  et  c'est  là  un  des  signes  les  plus 
distinctifs  de  M.  Soumet,  il  était,  et  il  restait  poëte  en  toute  chose;  cette  noble 
passion  des  beaux  vers,  qu'on  a  si  bien  caractérisée  en  lui,  ne  le  quittait  jamais; 
elle  faisait  son  enchantement  au  réveil,  son  entretien  favori  durant  le  jour,  elle 
embellissait  jusqu'à  ses  songes,  et  on  aurait  pu  appliquer  à  cette  vie  toute  charmée 
et  enorgueillie  des  seules  muses  le  vers  de  Stace  comme  sa  devise  la  plus  fidèle  : 

Pieriosque  dies  et  amantes  carmina  somnos. 

Il  avait  un  don  qui  aide  fort  au  bonheur  de  qui  le  possède,  et  qui  simplifie  extrê- 
mement ce  monde  d'ici-bas,  la  faculté  de  répandre  et  d'exhaler  la  poésie  comme 
à  volonté.  Celte  vapeur  idéale  des  contours ,  qui  d'ordinaire,  pour  naître  et  pour 
s'étendre,  a  besoin  de  la  distance  et  de  l'horizon,  il  la  portait  et  la  voyait  autour 
de  lui  jusque  dans  les  habitudes  les  plus  prochaines.  Entre  la  réalité  et  lui,  c'était 
comme  un  rideau  léger,  mais  suffisant,  à  travers  lequel  tout  se  revêtait  aisément 
de  la  couleur  de  ses  rêves.  Il  était  de  ceux  enfin  qu'il  ne  siérait  pas,  même  pour 
être  vrai,  de  vouloir  trop  dépouiller  de  ce  manteau  aux  plis  flottants,  dont  il  aimait 
à  draper  ses  figures  et  dont  lui-même  on  l'a  vu  marcher  enveloppé.  Tout  cela 
reste  juste,  et  pourtant  dans  la  vie  réelle,  dans  l'exacte  ressemblance,  les  choses 
ne  se  passent  jamais  tout  à  fait  ainsi  :  M.  Soumet  avait  ses  contrastes,  et  il  serait 
intéressant  de  les  noter.  M.  de  Rességuier  a  dit  de  lui  dans  une  épîlre  : 

El  c'est  peu  qu'ils  soient  beaux  tes  vers,  ils  sont  charmants. 


ACADÉMIE    FRANÇAISE,  817 

Cela  était  plus  vrai  de  l'homme  même,  aimable,  imprévu,  d'un  sourire  fin,  parfois 
d'une  malice  gracieuse  et  qui  n'altérait  en  rien  l'exquise  courtoisie  ni  la  parfaite 
bienveillance.  II  y  aurait  encore  d'autres  traits  frappants,  singuliers,  où  revivrait 
la  personne  du  poëte  :  j'ai  regret  de  n'y  pouvoir  insister.  Maniai  a  dit  dans  une 
excellente  épigramme,  en  s'adressant  au  lecteur  épris  des  belles  tragédies  et  des 
poèmes  épiques  de  son  temps  :  «  Tu  lis  les  aventures  d'OEdipe  et  Thyeste  couvert 
de  soudaines  ténèbres,  et  les  prodiges  des  Médées  et  des  Seyllas,  laisse-moi-là  ces 
monstres....  Viens-t'en  lire  quelque  chose  dont  la  vie  humaine  puisse  dire  :  Cela 
est  à  moi.  Tu  ne  trouveras  ici  ni  Centaures,  ni  Gorgones,  ni  Harpies  ;  nos  pages  à 
nous  sentent  l'homme  : 

Qui  legis  OEdipodem  caligantemque  Thyesten.... 

Hoc  lege  quod  possit  dicere  vita  :  Meum  est. 
Non  hic  Centauros,  non  Gorgonas,  Harpyiasque 

Inventes;  hominem  pagina  nostra  sapit.  » 

Dans  l'intérêt  même  des  poètes  généreux  et  déçus,  qui,  en  des  âges  tardifs,  ont 
visé  à  recommencer  ces  grandes  gloires,  une  fois  trouvées,  des  Sophocle  et  des 
Homère,  dans  l'intérêt  de  ceux  qui  étaient  comme  Ponticus  du  temps  de  Properce, 
ou  comme  M.  Soumet  du  nôtre,  je  voudrais  du  moins  qu'on  pût  les  peindre  au  na- 
turel tels  qu'ils  furent,  et  que  cette  réalité  qu'on  chercherait  vainement  dans  leurs 
œuvres*  majestueuses  se  retrouvât  dans  l'expression  entière  de  leur  physionomie, 
car  la  physionomie  humaine  a  toujours  de  la  réalité.  Ils  y  perdraient  peut-être  un 
peu  en  éloges  généraux,  en  hommages  traditionnels,  mais  ils  gagneraient  en  origi- 
nalité; ils  se  graveraient  dans  les  mémoires  de  manière  à  ne  s'y  plus  confondre 
avec  personne,  et,  quand  ils  sont  surtout  de  la  nature  de  M.  Soumet,  en  les  con- 
naissant mieux,  on  ne  les  en  aimerait  que  davantage. 

Puisque  je  viens  de  citer  Martial,  je  le  citerai  encore  ;  j'y  pensais  involontaire- 
ment, tandis  qu'on  célébrait  et  (qui  plus  est)  qu'on  récitait  avec  sensibilité  les 
vers  touchants  de  la  Pauvre  fille;  ce  n'est  qu'une  courte  idylle,  et  voilà  qu'entre 
toutes  les  œuvres  du  poëte  elle  a  eu  la  meilleure  part  des  honneurs  de  la  séance. 
Martial,  s'adressant  à  un  de  ses  amis  qui  préférait  les  grands  poëmes  aux  petites 
pièces,  lui  disait  :  «  Non,  crois-moi,  Flaccus,  tu  ne  sais  pas  bien  ce  que  c'est  que 
des  épigrammes  (1),  si  tu  penses  que  ce  ne  sont  que  jeux  et  badinages.  Est-il  plus 
sérieux,  je  te  le  démande,  ne  se  joue-t-il  pas  bien  davantage,  celui  qui  vient 
me  décrire  le  festin  du  cruel  Térée  ou  la  crudité  de  ton  horrible  mets,  ô  Thyeste!... 
Nos  petites  pièces,  au  moins,  sont  exemptes  de  toute  ampoule;  notre  muse  ne  se 
renfle  pas  sous  les  plis  exagérés  d'une  creuse  draperie.  —  Mais,  diras-tu,  ce  sont 
pourtant  ces  grands  poèmes  qui  font  honneur  dans  le  monde,  qui  vous  valent  de 
la  considération,  qui  vous  classent.  —  Oui,  j'en  conviens,  on  les  cite,  on  les  loue 
sur  parole,  mais  on  lit  les  autres  : 

«  Conliteor  :  laudant  illa,  sed  ista  legunt.  » 

Ainsi,  qu'a-t-on  lu  l'autre  jour?  qu'a-t-on  récité  ?  L'humble  et  touchante  idylle  de 
4  814.  Le  poëte  eût-il  été  satisfait  ?  Je  n'ose  en  répondre:  «  Vous  louez  douze 

(1)  Prenez  épigrammes,  non  dans  le  sens  particulier  de  Martial,  mais  dans  le  sens 
plus  général  de  petites  -pièces,  y  compris  les  idylles,  comme  les  anciens  l'entendaient 

d'ordinaire. 


818  ACADÉMIE     FRANÇAISE. 

vers  pour  en  tuer  douze  mille,  »  ne  put-il  s'empêcher  de  dire  un  jour  à  quelqu'un 
qui  revenait  devant  lui  avec  complaisance  sur  cette  idylle  première;  il  disait  cela 
avec  sourire  et  grâce,  comme  il  faisait  toujours,  mais  il  devait  le  penser  un  peu. 
Que  son  ombre  se  résigne  pourtant,  qu'elle  nous  pardonne  du  moins  si  ces  quel- 
ques vers  de  sa  jeunesse  sont  restés  gravés  préférablement  dans  bien  des 
eœurs. 

Le  fait  est  que  M.  Soumet  a  eu  plus  d'une  manière  :  la  première  atteignit  son 
plein  développement  dans  Saùl  et  dans  Glytemnestre ;  la  seconde,  de  plus  en  plus 
vaste  et  qui  se  ressentait  des  exemples  d'alentour,  qui  y  puisait  des  redoublements 
d'émulation  et  des  surcroîts  de  veine,  ne  se  déclara  en  toute  profusion  que  par  la 
Divine  Épopée.  On  ne  l'apprécierait  exactement  qu'en  se  permettant  de  détacher 
et  de  discuter  quelques-uns  des  brillants  tableaux  dont  elle  est  prodigue.  Malgré 
les  différences  extrêmes  dans  le  degré  de  croissance  et  d'épanouissement,  une 
même  remarque  s'appliquerait  toutefois  aux  deux  manières.  Saint  François  de 
Sales  ne  se  hasardait  jamais  à  dire  d'une  femme  qu'elle  était  belle,  il  se  conten- 
tait de  dire  qu'elle  était  spécieuse  :  mot  charmant  et  prudent  qui  se  pourrait  dé- 
tourner sans  effort  pour  qualifier  le  genre  de  beauté  propre  à  cette  poésie  sédui- 
sante. 

Mais  à  quoi  bon  repasser  tout  à  côté  sur  ce  que  M.  Vitet  a  touché  avec  tant  de 
supériorité  et  d'aisance?  Un  bon  sens  élevé,  éloquent,  règne  dans  tout  ce  discours 
si  bien  pensé  et  si  littéraire  par  l'expression  comme  par  l'inspiration.  Le  nouvel 
académicien  a  fait  preuve  de  tact  comme  de  reconnaissance  dans  l'hommage  qu'il 
a  trouvé  moyen  de  rendre  à  la  mémoire  de  M.  Jouffroy.  C'est  à  lui  en  effet  que 
M.  Vitet  se  rattache  de  plus  près  dans  le  mouvement  qui  poussait,  il  y  a  plus  de 
vingt  ans,  les  jeunes  hommes  d'alors,  comme  ils  s'appelaient,  dans  des  voies  d'in- 
novation studieuse  et  de  découverte.  En  ce  premier  partage  des  rôles  divers  qui  se 
fit  entre  amis,  selon  les  vocations  et  les  aptitudes,  M.  Vitet  eut  pour  mission  d'ap- 
pliquer aux  beaux-arts  les  principes  de  cette  psychologie  qui  venait  enfin,  on  le 
croyait,  d'être  rendue  à  ses  hautes  sources  :  qu'il  parlât  musique,  qu'il  traitât 
d'architecture  surtout,  comme  plus  tard  de  peinture,  il  multiplia  et  fit  fructifier 
en  tous  sens  la  branche  féconde.  Eu  fait  d'architecture,  il  a  été  l'un  des  premiers 
chez  nous  qui  ait  promulgué  des  idées  générales  et  produit  une  théorie  historique 
complète  de  génération  pour  les  époques  de  moyen  âge  :  sur  ces  points-là, 
bien  des  notions,  aujourd'hui  vulgaires,  viennent  de  lui.  Le  chapitre  littéraire  à 
part  qu'il  mérite  dans  l'histoire  de  ces  années,  nous  espérons  bien  le  lui  consacrer 
à  loisir;  mais  aujourd'hui,  c'est  un  peu  trop  fête  pour  cela,  et  il  y  a  trop  de  dis- 
tractions alentour.  Ce  qui  l'a  distingué  de  bonne  heure,  c'a  été  le  talent  de  géné- 
raliser et  de  peindre  les  idées  critiques;  il  y  met  dans  l'expression  du  feu,  de  la 
lumière,  et  une  verve  d  élégante  abondance.  Son  morceau  sur  Lesueur  doit  se 
classer  en  ce  genre  comme  le  chef-d'œuvre  de  sa  maturité.  Quant  à  ses  Scènes  de 
la  Ligue,  elles  eurent  leur  à-propos  et  leur  hardiesse  dans  la  nouveauté,  et  elles 
ont  gardé  de  l'intérêt  toujours.  La  censure  d'alors  interdisant  au  drame  tout  dé- 
veloppement historique  un  peu  vrai  et  un  peu  profond,  on  se  jeta  dans  des  genres 
intermédiaires,  on  louvoya,  on  fit  des  proverbes  et  des  comédies  en  volume  ;  c'est 
ce  qui  s'appelle  peloter  en  attendant  partie  :  je  ne  sais  si  la  partie  est  venue,  ou 
plutôt  je  sais  comme  tout  le  monde  qu'au  théâtre  elle  n'a  pas  été  gagnée.  M.  Vitet, 
au  reste,  se  hâtait  de  déclarer,  à  l'exemple  du  président  Hénault,  qu'il  ne  préten- 
dait nullement  faire  œuvre  de  théâtre;  il  ne  voulait  que  rendre  à  l'histoire  toute 

• 


ACADÉMIE    FRANÇAISE.  SI  9 

sa  représentation  exactement  présumable  et  sa  vivante  Vraisemblance.  Ce  genre- 
là,  tel  que  je  me  le  définis,  c'est  une  espèce  de  vignette  continue  qui  règne  au  bas 
du  texte,  et  qui  sert  à  illustrer  véritablement  le  récit.  Le  président  Hénault  et 
Rœderer  l'avaient  déjà  tenté;  le  premier,  qui  ne  nous  paraît  grave  à  distance  qu'à 
cause  de  son  titre  de  magistrat  et  de  sa  Chronologie,  mais  qui  était  certes  le  plus 
dameret  des  historiens  et  l'homme  de  Paris  qui  soupait  le  plus  (1),  se  trouvait 
être  avec  cela  un  homme  vraiment  d'esprit*  et  la  préface  de  son  François  II  fait 
preuve  de  beaucoup  de  liberté  d'idées.  Il  eut  d'ailleurs  la  justesse  de  reconnaître 
tout  d'abord  que,  dans  ce  genre  mixte,  où  l'auteur  n'est  ni  franchement  poète 
dramatique  ni  historien,  mais  quelque  chose  entre  deux,  on  pouvait  très-bien 
réussir,  sans  qu'il  y  eût  pour  cela  une  grande  palme  à  cueillir  au  bout  de  la  car- 
rière :  l'auteur  n'a  devant  lui,  disait-il,  ni  la  gloire  des  Corneille,  ni  celle  des 
Tite-Live.  Or,  o'est  un  inconvénient  toujours  de  s'exercer  dans  un  genre  qui* 
n'étant  que  la  lisière  d'un  autre  ou  de  deux  autres,  reste  nécessairement  secon- 
daire, qui  ne  se  propose  jamais  le  sublime  en  perspective,  et  qui  ne  permet  même 
pas  de  l'espérer.  Il  ne  serait  pas  impossible,  nous  le  croyons,  d'arriver  à  donner 
le  sentiment  réel,  vivant  et  presque  dramatique  de  l'histoire,  par  l'excellence 
même  du  récit,  et,  au  besoin,  les  belles  pages  narratives  par  lesquelles  M.  Vitet 
a  comblé  les  intervalles  de  sa  trilogie  nous  le  prouveraient.  Ajoutons  qu'il  n'a  pas 
moins  montré  tout  ce  que  le  genre  intermédiaire  pouvait  rendre,  et  qu'il  l'a  poussé 
à  sa  limite  d'ingénieuse  perfection  dans  la  seconde  surtout  de  ses  pièces,  les  Etats 
de  Blois. 

Au  discours  du  récipiendaire,  l'un  des  plus  élevés  et  des  plus  généreux  qu'on 
ait  entendus,  M.  le  comte  Mole  a  répondu,  au  nom  de  l'Académie,  avec  le  goût 
qu'on  lui  connaît.  Cette  faveur  du  public  à  laquelle  il  est  accoutumé  et  qui  avait 
accueilli  avidement  son  précédent  discours,  qui  avait  comme  saisi  ce  discours  au 
premier  mot,  si  bien  que  c'était  à  croire  (pour  employer  l'expression  du  moment) 
qu'on  venait  de  lâcher  l'écluse,  —  cette  faveur  ne  lui  a  point  fait  défaut  cette  fois 
sur  une  surface  plus  unie  et  dans  des  niveaux  plus  calmes.  M.  Mole  a  cru  à  propos 
de  commencer  par  quelques  considérations  sur  la  puissance  de  l'esprit  en  France, 
et  il  a  trouvé  à  cette  puissance  des  raisons  fines.  Lorsqu'il  a  ensuite  abordé  son 
sujet,  on  a  senti,  à  la  façon  dont  il  l'a  traité,  qu'il  aurait  pu  même  ne  point  cher- 
cher d'abord  à  l'élargir.  Il  a  rendu  au  talent  et  aux  œuvres  de  M.  Vitet  une  écla- 
tante et  flatteuse  justice.  A  un  moment,  lorsqu'il  a  dit,  par  allusion  à  M.  Soumet, 
qui  avait  été  auditeur  sous  l'empire  :  «  L'Empereur  n'eût  pas  manqué  sans  doute 
de  vous  nommer  auditeur,  »  il  a  fait  sourire  le  récipiendaire  lui-même.  On  aurait 
à  noter  d'autres  mots  gracieux.  M.  Vitet  a  donné  sur  les  jardins  une  théorie  spi- 
rituelle et  grandiose,  qui  les  rattache  à  l'architecture  encore;  M.  Mole  n'a  trouvé 
à  y  opposer  que  «  le/br  intérieur  du  promeneur  pensif  et  solitaire,  auquel  notre  vie, 
notre  civilisation  active  et  compliquée  fait  chercher,  avant  tout,  le  calme,  le  silence 
et  la  fraîcheur.  »  Analysant  avec  détail  le  beau  travail  sur  Lesueur  et  sur  les  révo- 
lutions de  l'art,  insistant  sur  l'accord  mémorable  avec  lequel  ces  trois  jeunes 
gens,  Poussin,  Champagne  et  Lesueur,  se  dégagèrent  du  factice  des  écoles  et  vin- 

(1)  On  sait  les  vers  de  Voltaire.  —  Voir  encore  sur  lui  le  jugement  de  d'Alembcrt  et 
se3  propres  lettres  dans  le  volume  intitulé  :  Correspondance  inédile  de  madame  Du 
Deffand  (2  vol.,  1809);  l'opinion  de  d'Aleinbert  sur  le  président  s'y  peut  lire  au  tome  I, 
pages  232  et  251. 


820  ACADÉMIE    FRANÇAISE. 

rent  retremper  l'art  dans  le  sentiment  intérieur  et  dans  la  nature,  le  directeur  de 
l'Académie  a  fait  entendre  de  nobles  et  bien  justes  paroles  :  «  Conslatons-le,a-t-îl 
dit,  ces  trois  hommes  étaient  de  mœurs  pures,  d'une  âme  élevée;  tout  en  eux 
était  d'accord.  C'est  une  source  abondante  d'inspiration  que  l'honnêteté  du  cœur, 
que  le  désintéressement  de  la  vie.  L'artiste  ou  l'écrivain  n'ont,  après  tout,  qu'eux- 
mêmes  à  confier  à  leur  pinceau  ou  à  leur  plume.  On  ne  puise  qu'en  soi-même, 
quoi  qu'on  fasse,  et  l'on  ne  met  que  son  âme  ou  sa  vie  sur  sa  toile  ou  dans  ses 
écrits.  » 

Cette  dernière  vérité  a  une  portée  plus  grande  et  une  application  plus  rigou- 
reuse qu'on  n'est  tenté  de  se  le  figurer  lorsqu'on  est  artiste  de  métier  et  qu'on 
croit  avant  tout  à  la  puissance  propre  du  talent  et  à  une  certaine  verve  de  la  na- 
ture. La  nature  et  son  impulsion  primitive  sont  beaucoup,  j'admettrai  même 
qu'elles  sont  tout  en  commençant;  mais  l'usage  qu'on  en  fait  et  le  ménagement  de 
la  vie  deviennent  plus  importants  à  mesure  qu'on  avance  vers  la  maturité,  et,  dans 
ce  second  âge,  le  caractère  définitif  du  talent,  sa  forme  dernière,  se  ressent  pro- 
fondément de  l'arriéré  qu'on  porte  avec  soi  et  qui  pèse,  même  quand  on  s'en  aper- 
çoit peu.  Il  est  assez  ordinaire,  on  le  sait,  d'être  bon  dans  la  première  partie  de 
la  vie;  cette  première  bonté  tient  à  la  nature,  à  la  jeunesse,  à  ce  superflu  de  toutes 
choses  qu'on  sent  au  dedans  de  soi  ;  on  a  de  quoi  prêter  et  rendre  aux  autres.  Ce 
qui  est  plus  rare  et  plus  méritoire,  c'est  la  bonté  dans  la  seconde  moitié  de  la  vie, 
une  bonté  active,  éclairée,  le  cœur  qui  se  perfectionne  en  vieillissant  :  cela  prouve 
qu'on  a  fait  bon  usage  de  la  première  part  et  qu'on  n'a  pas  mésusé  du  premier 
fonds.  Cette  seconde  bonté  qui  est  durable,  définitive,  qui  tient  au  développement 
de  l'être  moral  à  travers  les  pertes  des  années,  est  à  la  fois  une  vertu  et  une  ré- 
compense. De  même,  pour  le  talent  de  l'artiste  et  du  poète,  je  dirai  qu'il  y  a  une 
certaine  générosité  inhérente  qui  lui  est  assez  ordinaire  dans  la  jeunesse;  mais  le 
développement  ultérieur  qu'il  prendra  dépend  étroitement  de  l'usage  du  premier 
fonds.  Si  l'artiste  a  mal  vécu,  s'il  a  vécu  au  hasard,  au  seul  gré  de  son  caprice  et 
de  son  plaisir,  qu'arrive-t-il  le  plus  souvent  lorsqu'il  a  dépensé  ce  premier  feu, 
cette  première  part  toute  gratuite  de  la  nature?  Pour  un  ou  deux  peut-être,  doués 
d'une  élévation  naturelle  qui  résiste  et  d'un  goût  à  l'épreuve  qui  a  l'air  plutôt  de 
s'aiguiser,  qu'arrive-t-il  de  la  plupart  en  ce  qui  est  de  l'œuvre  et  de  la  production 
même?  Ou  bien  le  talent  insensiblement  s'altère,  non  point  dans  les  détails  du 
métier  (il  y  devient  souvent  plus  habile),  mais  dans  le  choix  des  sujets,  dans  la  na- 
ture des  données  et  des  images,  dans  le  raffinement  ou  le  désordre  des  tableaux. 
S'il  a  conscience  du  mal  secret  qu'il  enferme  en  soi,  et  de  sa  gestion  mauvaise, 
aura-t-il  la  force,  aura-t-il  seulement  la  pensée  d'y  échapper?  Il  est  des  talents 
jactancieux  qui  se  font  gloire  d'étaler  et  de  produire  au  jour  les  tristes  objets  dont 
ils  ont  rempli  leur  vie.  Il  en  est  de  plus  dignes  en  apparence,  qui  croient  pouvoir 
dissimuler,  et  qui,  pour  cela,  ne  trouvent  rien  de  mieux  que  de  renchérir  du  côté 
de  l'exagéré  et  de  la  fausse  grandeur.  Il  en  est  de  plus  timorés,  qui  répugnent  à 
mentir  aussi  bien  qu'à  se  trahir,  et  qui  arrivent  bientôt  à  se  taire,  car  ils  n'ont 
plus  rien  de  bon  à  dire  ou  à  chanter.  En  un  mot,  la  clef  de  bien  des  destinées  poé- 
tiques, à  ce  second  âge  de  développement,  se  trouverait  dans  cette  relation  étroite 
avec  la  vie.  Qu'on  se  demande,  au  contraire,  où  n'irait  pas  un  talent  vrai,  fortifié 
par  des  habitudes  saines,  et  recueilli,  au  sortir  de  la  jeunesse,  au  sein  d'une  ver- 
tueuse maturité?  Manzoni  le  savait  bien,  lorsqu'il  rappelait  ce  mot  à  Fauriel  : 
«  L'imagination,  quand  elle  s'applique  aux  idées  morales,  se  fortifie  et  redouble 


ACADÉMIE    FRANÇAISE.  821 

d'énergie  avec  l'âge  au  lieu  de  se  refroidir.  »  Racine,  après  des  années  de  silence, 
en  sort  un  jour  pour  écrire  Athalie. 

Mais  je  m'aperçois  que  je  m'éloigne,  et  que  j'abuse  de  la  permission  de  mora- 
liser. On  m'excusera  du  moins  si  j'y  ai  trouvé  un  texte  naturel  à  l'occasion  d'une 
séance  littéraire  aussi  judicieuse,  aussi  régulièrement  belle,  et  des  plus  honorables 
pour  l'Académie. 

Sainte-Beuve. 


LIEDS  BRETONS 


I. 
LA  HARPE. 


«  Né  deûz  nag  éal  na  den 
»  Na  oel  pa  gan  ann  délen.  > 

Il  n'y  a  ni  ange  ni  homme 

Qui  ne  pleure  lorsque  chante  la  harpe. 

Ab-Edmoujit,  barde  gallois. 


Sur  les  rochers  noirs  de  l'Arvor 
La  harpe  se  taisait,  la  belle  harpe  d'or; 

Elle  gisait  là  sous  les  nues, 
Tout  son  corps  entr'ouvert  et  ses  cordes  rompues  : 

Hélas  !  à  voir  tant  de  malheur, 
J'ai  senti  de  pitié  se  fendre  aussi  mon  cœur  ; 

En  pleurant  j'arrachai  la  fibre, 
Cette  fibre  d'amour  qui  dans  moi  toujours  vibre  ; 

Puis,  sur  la  harpe  j'attachai 
Le  nerf  mélodieux  de  mon  cœur  arraché. 

Tour  à  tour  plaintive  et  joyeuse, 
Elle  sonne  à  présent,  cette  bonne  chanteuse  : 

Çà  donc,  ma  harpe,  à  vos  chansons, 
Et  qu'un  peu  de  bonheur  entre  dans  nos  maisons! 


LIEDS    BRETONS.  823 


II. 


LA   CHANSON  DU  CLOUTIER. 

Sans  relâche,  dans  mon  quartier, 
J'entends  le  marteau  du  cloutier. 

Le  jour,  la  nuit,  son  marteau  frappe  ! 
Toujours  sur  l'enclume  il  refrappe  ! 

Voyez  ses  bras  nus  et  luisants 
Retourner  le  fer  en  tous  sens. 

Le  jour,  la  nuit,  son  marteau  frappe  ! 
Toujours  sur  l'enclume  il  refrappe! 

Jamais  il  ne  voit  le  ciel  bleu, 
Mais  toujours  la  forge  et  son  feu. 

Le  jour,  la  nuit,  son  marteau  frappe! 
Toujours  sur  l'enclume  il  refrappe  ! 

C'est  pour  sa  femme  et  ses  enfants 
Qu'il  fait  tant  de  clous  tous  les  ans. 

Le  jour,  la  nuit,  son  marteau  frappe! 
Toujours  sur  l'enclume  il  refrappe! 

Grands  clous  à  tête  et  petits  clous, 
Oh!  combien  de  fer  pour  deux  sous! 

Le  jour,  la  nuit,  son  marteau  frappe  ! 
Toujours  sur  l'enclume  il  refrappe  ! 

Rarement  le  cabaretier 
Voit  au  cabaret  le  cloutier. 

Le  jour,  la  nuit,  son  marteau  frappe! 
Toujours  sur  l'enclume  il  refrappe  ! 

Mais,  le  dimanche,  il  chôme  entin 
Et  chante  à  l'office  divin. 

Le  jour,  la  nuit,  son  marteau  frappe! 
Toujours  sur  l'enclume  il  refrappe  ! 

Que  Dieu,  dans  son  noir  atelier, 
Dieu  bénisse  cet  ouvrier  ! 

Le  jour,  la  nuit,  son  marteau  frappe! 
Toujours  sur  l'enclume  il  refrappe! 


824  LIEDS    BRETONS, 


m. 


LE  VILLAGE  DE  MARIE. 

Quand  près  de  vos  maisons  je  passe  tout  rêveur, 
Bonnes  gens  du  Moustoir,  n'ayez  point  de  frayeur, 
Je  suis  «n  amoureux,  et  non  pas  un  voleur. 

C'est  ici,  dans  cette  bruyère, 
Qu'enfant,  je  poursuivais  naguère 
Une  enfant  comme  moi  légère. 

Où  nous  courions  tous  deux,  seul  je  viens,  ô  douleur! 
Bonnes  gens  du  Moustoir,  n'ayez  point  de  frayeur, 
Je  suis  un  amoureux,  et  non  pas  un  voleur. 

Sa  coiffe  flottante  autour  d'elle, 

On  eût  dit  une  tourterelle 

Qui  vient  de  déployer  son  aile. 

Hélas  !  l'oiseau  sauvage  a  trouvé  l'oiseleur  ! 
Bonnes  gens  du  Moustoir,  n'ayez  point  de  frayeur, 
Je  suis  un  amoureux,  et  non  pas  un  voleur. 

Et  le  dimanche,  au  bourg,  plus  d'une 
Disait,  jalouse  :  «  Cette  brune 
Sera  la  fleur  de  la  commune  !  » 

O  brune  enfant  qu'un  autre  aspira  dans  sa  fleur! 
Bonnes  gens  du  Moustoir,  n'ayez  point  de  frayeur, 
Je  suis  un  amoureux,  et  non  pas  un  voleur. 


IV. 


MONSIEUR  FLAMMIK. 

Voici  monsieur  Flammik,  avec  son  air  matois  ; 
Il  n'est  plus  paysan,  et  n'est  pas  un  bourgeois. 

Sous  ses  habits  nouveaux,  méprisant  ses  aïeux, 
Au  tondeur  aux  moutons  il  vendit  ses  cheveux. 

Il  revient  de  l'école,  écoutez  son  jargon  : 

Ce  n'est  pas  du  français,  ce  n'est  plus  du  breton. 

Attablé  le  dimanche  aux  cabarets  voisins, 

Il  se  moque  du  diable,  H  se  moque  des  saints. 


LIEDS    BRETONS.  825 

Tel  est  monsieur  Flammik,  fils  d'un  bon  campagnard  : 
Hélas  !  notre  agneau  blanc  n'est  plus  qu'un  fin  renard.  — 

Voyez  monsieur  Flammik,  avec  son  air  matois  ; 
Il  n'est  plus  paysan,  et  n'est  pas  un  bourgeois. 


V. 


NOTES. 


A  JASMIN. 

S'il  faut  nous  défendre,  cher  barde, 
Nous  dirons  aux  méchants  Gaulois  : 
«  Pour  chanter  la  nature  et  le  Dieu  qui  les  garde, 
»  Tous  les  petits  oiseaux  sous  la  feuille  ont  leur  voix.  » 

LES  RUCHES. 

Jeunes  filles  des  champs,  vos  âmes  sont  pareilles 
Aux  ruches  où  fermente  un  miel  blond,  pur  et  doux, 
Et  l'on  sent  vos  pensers  qui  murmurent  en  vous, 
Sonores  comme  des  abeilles. 


APOLOGIE. 

Court  est  le  chant  de  la  mésange, 
Mais  qu'il  s'élève  au  ciel  mélodieux  et  clair! 
Un  mot  suffit  au  blâme,  un  mot  à  la  louange  : 
Dites,  mes  bons  amis,  est-il  long  le  Pater? 

VI. 

PRIÈRE  DES  LABOUREURS. 

I. 

Saint  de  notre  pays,  qu'aux  sphères  éternelles 
Les  anges  radieux  couvrent  de  leurs  deux  ailes, 
De  ces  nuages  d'or  où  glisse  votre  pié 
Laissez  tomber  sur  nous  un  regard  de  pitié. 


826  LIEDS    BRETONS. 

II. 

Ce  sont  des  laboureurs  dont  la  voix  vous  implore  : 
Souvent  à  votre  autel  nous  venons  dès  l'aurore, 
Par  les  mauvais  chemins  nous  venons  bien  souvent, 
Brûlés  par  le  soleil  ou  glacés  par  le  vent. 

III. 

Nous  cherchons  un  soutien,  notre  vie  est  amère  : 
Toujours  le  dur  travail  et  toujours  la  misère  ! 
Nous  labourons  la  terre  et  nous  semons  le  grain, 
D'autres  mangent  le  blé  battu  par  notre  main. 

IV. 

Mais  regardons  plus  haut  !  Un  jour,  selon  son  œuvre, 
Chacun  aura  sa  part,  le  maître  et  le  manœuvre  : 
Donc,  mauvais  laboureur  qui  fléchit  sous  un  poids, 
Mauvais  chrétien  celui  qui  porte  mal  sa  croix  ! 


V. 


Tels  de  petits  enfants  serrés  contre  leur  père, 
Bon  Saint,  nous  voilà  tous  devant  vous  en  prière  : 
Plusieurs  dans  ce  pays  ont  reçu  votre  nom, 
Soyez  leur  père  aussi,  vous  déjà  leur  patron. 


VI. 


Saint  de  notre  pays,  qu'aux  sphères  éternelles 
Les  anges  radieux  couvrent  de  leurs  deux  ailes, 
De  ces  nuages  d'or  où  glisse  votre  pié 
Laissez  tomber  sur  nous  un  regard  de  pitié. 


VIL 


LA  SERVANTE  DE  LA  QUENOUILLE. 

La  fille  de  Ker-Rôz,  ce  bijou  de  beauté, 
Porte  un  autre  bijou  qui  brille  à  son  côté  : 
Chaîne  de  fin  laiton,  bague  jaune  et  sans  rouille, 
La  Servante  de  la  Quenouille. 


&I£DS    BRETONS. 

C'est  le  nom  de  l'agrafe,  aussi  jaune  que  l'or, 
Qui  reluit  au  corset  des  filles  de  l'Arvor; 
Mais,  chaîne  de  laiton,  bague  jaune  et  qui  brille, 
J'aimerais  mieux  encor  la  fille. 

—  «  Je  veux  voir,  belle  enfant,  je  veux  toucher  l'anneau 
»  Où  pend  votre  quenouille  avec  ce  long  fuseau  :  » 
Et,  vers  elle  penché,  je  bois  l'air  de  sa  bouche  ! 
Fille  et  bijou,  ma  main  les  touche  ! 

VIII. 

GRIS  DE  GUERRE. 

Sus  !  sus!  Cornouaillais  ! 
Voici  les  Anglais 

A  terre  : 
Bourgeois  et  barons, 
Braves  et  poltrons, 

En  guerre  i 

Vous,  pendant  ce  jeu, 
Adressez  à  Dieu 

Vos  larmes. 
Lina,  mes  amours, 
Priez  pour  mes  jours  : 

Aux  armes  ! 

Vieux  mousquet  noirci, 
Soutiens  bien  ici 
Ta  gloire... 
Feu  !  feu  !  gens  de  cœur  ! 


827 


Honneur  au  vainqueur  ! 
Victoire  ! 

IX. 

LE    COMBAT  DE  SAINT  PATRICK.1 

A  DANIEL  O'CONNELL. 

I. 

L'Arvor  frémit  à  ton  rappel; 
Patrick,  son  fils,  descend  du  ciel» 
Eir-Inn  ! 

(1)  Ne  en  Arnioriquc  et  upôlre  d'Eir-Iim  ou  d'Irlande.  —  Pour  n'avoir  pas  été  exaucées 


828  LIEDS     BRETONS, 

II. 

Lui,  par  qui  Dieu  le  fut  porté, 
Te  portera  la  liberté, 
Eir-Inn  ! 

III. 

Il  est  temps,  sors  du  gouffre  amer, 
0  perle  blanche  de  la  mer, 
Eir-Inn  ! 

IV. 

Va,  le  Léopard  du  Saxon 
En  vain  mordrait  ton  écusson, 
Eir-Inn  ! 

V. 

Patrick,  pour  l'enchaîner  encor, 
Patrick  a  son  étole  d'or, 
Eir-Inn  ! 

VI. 

Sous  le  bâton  épiscopal 
Mourra  le  sanglant  animal, 
Eir-Inn  ! 

VII. 

Le  Léopard  et  ses  petits, 
Traîtres  à  Dieu,  sont  des  maudits, 
Eir-Inn  ! 

VIII. 

Mais  toi,  qui  combats  pour  la  foi, 
Les  Saints  combattront  avec  toi, 
Eir-Inn  ! 

en  leur  temps,  ces  espèces  d'imprécations,  dir'œ  preces,  garderont  leur  force  tant  que  les 
justes  plaintes  de  l'Irlande  seront  méconnues.  —  Quant  au  rhythme  de  ces  strophes,  il  a 
été  imposé  par  le  très-ancien  air  national  sur  lequel  elles  furent  écrites.  La  même  obser- 
vation doit  s'appliquer  à  la  pièce  IV. 


LIEDS    BRETONS.  829 


IX. 


Il  est  temps,  sors  du  gouffre  amer, 
0  perle  blanche  de  la  mer, 
Eir-Inn  ! 


X. 


DANS  LES  BOIS. 

Il  est  au  fond  des  bois,  il  est  une  peuplade 

Où,  loin  de  ce  siècle  malade, 
Souvent  je  viens  errer,  moi,  poète  nomade. 

Là,  tout  m'attire  et  me  sourit, 
La  sève  de  mon  cœur  s'épanche,  et  mon  esprit, 
Comme  un  arbuste,  refleurit. 

Sous  ces  bois  primitifs  que  le  vent  seul  ravage, 

Je  sens  éclore  à  chaque  ombrage 
Un  vers  franc  imprégné  d'une  senteur  sauvage. 

Devant  mon  regard  enchanté, 
Jeunes  filles,  enfants  empourprés  de  santé, 
Passent  dans  leur  virginité. 

J'aide  dans  les  sillons  le  soc  opiniâtre; 

Pasteur,  je  chante  avec  le  pâtre; 
La  fileuse  m'endort,  le  soir,  au  coin  de  l'âtre. 

Puis,  dès  l'aube,  je  vois  les  jeux 
De  l'oiseau  qui  sautille  entre  les  pieds  des  bœufs 
Et  près  des  sources  pond  ses  œufs. 

0  chère  solitude  !  —  Et  pourtant,  je  le  jure, 

Arts  élégants,  bronze,  peinture, 
Je  vous  aime,  rivaux  de  cette  âpre  nature  ! 

Me  préservent  les  justes  dieux 
De  vous  nier  jamais,  symboles  radieux, 
Charmes  de  l'esprit  et  des  yeux  ! 

Et  si,  vivant  d'oubli  dans  cette  humble  Cornouaille, 

J'entends  vos  clameurs  de  bataille, 
Saints  martyrs  de  Pologne  ou  d'Eir-Inn,  je  tressaille! 

A.   Brizeue 
roMK  i.  :>'.; 


REVUE   MUSICALE. 


On  se  souvient  de  l'immense  succès  qu'obtint  Tannée  dernière  la  symphonie 
du  Désert,  succès  légitime,  qui  trouva  peu  de  contradicteurs  et  n'étonna  personne, 
si  ce  n'est  peut-être  M.  Félicien  David,  qui,  hier  encore  inconnu,  se  réveillait 
illustre  et  passait  en  un  moment,  et  comme  par  l'effet  d'un  rêve,  du  silence  de  son 
obscurité  au  milieu  du  vacarme  éblouissant  de  la  gloire  la  plus  carillonnée.  Je  le 
répète,  ce  grand  et  rapide  succès  ne  surprit  personne;  la  symphonie  du  Désert 
réussit  et  devait  réussir  pour  vingt  raisons  qu'il  eût  été  facile  d'expliquer  à  l'avance. 
D'abord,  il  y  avait  dans  cette  enfilade  d'idées,  de  fragments  d'idées  agréablement 
cousus  à  la  suite  les  uns  des  autres,  dans  ces  rhythmes  inusités,  dans  ces  motifs 
qui  s'égrenaient  comme  les  perles  d'un  collier  de  sultane  ,   je  ne  sais  quelle  en- 
ivrante influence  du  sensualisme  oriental,  quelle  originalité  pleine  de  charme  et  de 
séduction.  Ensuite,  avouez  que  la  chose  arrivait  à  propos,  et  que  jamais  instant  ne 
fut  mieux  choisi  pour  venir  nous  chanter  le  désert.  Depuis  la  conquête  de  l'Al- 
gérie, la  France  ne  détourne  guère  ses  yeux  de  cette  terre  du  croissant  et  des  cara- 
vanes, et,  pour  tant  de  sang  qu'elle  nous  a  bu  ,  ce  ne  serait  pas  trop  qu'elle  nous 
rendît  un  peu  de  poésie.  Déjà   mainte  révélation  nous  en  était  venue,  déjà  nous 
avions  eu  les  Orientales  de  Victor  Hugo  et  les  peintures  de  Delacroix;  la  musique 
seule  semblait  exclue  de  ce  riche  partage,  lorsque  parut  la  symphonie  de  M.  Féli- 
cien David.  Reviendrons-nous  sur  cette  œuvre  remarquable?  dirons-nous  tout  ce 
qu'il  y  avait  de  fantaisie  poétique,  d'amoureuse  rêverie,  dans  ces  phrases  de  courte 
haleine,  qui,  trois  et  quatre  fois  reprises,  puisaient  dans  leur  monotonie  même 
une  langueur,  une  volupté  nouvelle?  Jamais,  en  musique,  le  sentiment  du  pitto- 
resque ne  fut  porté  plus  loin  :  point  d'abstraction,  point  de  métaphysique,  mais 
en  revanche  beaucoup  de  couleur  et  de  vie,  des  tons  crus  et  chauds,  de  la  peinture 
pour  les  oreilles;  rien  de  cette  nature  idéale  de  Beethoven,   rien  de  ce  vague 
paysage  où  l'âme  rêve  sans  fin,  mais  un  tableau  net  et  précis,  un  horizon  restreint 
où  se  profilent  les  caravanes;  au  lieu  des  sublimes  divagations  de  la  symphonie 
pastorale,  la  plus  pittoresque  des  symphonies  de  Beethoven,  une  musique  qui  parle 


REVUE    MUSICALE.  851 

aux  yeux.  N'importe;  ce  fut  un  rêve  délicieux  pour  M.  Félicien  David  que  cette 
vdc  du  désert,  comme  on  l'appelle;  un  véritable  rêve  du  paradis  de  Mahomet,  et 
dont  l'heureux  musicien  n'aurait  jamais  dû  s'éveiller.  Il  semblera  qne  j'avance 
un  paradoxe,  mais  la  partition  du  Désert  m'a  toujours  paru  vivre  par  des  qualités 
tellement  en  dehors  des  conditions  ordinaires  de  l'art  musical  proprement  dit, 
que  cette  œuvre,  eût-elle  justiûé  toutes  les  admirations,  tous  les  enthousiasmes 
dont  elle  fut  l'objet,  n'aurait,  à  mon  sens,  donné  à  préjuger  que  tort  peu  de  chose 
sur  l'inspiration  du  lendemain.  Un  jeune  homme  généreusement  doué  parcourt 
l'Orient  en  artiste  voyageur;  sa  nature  méridionale,  acclimatée  d'avance,  s'im- 
prègne avec  ravissement  de  celte  atmosphère  nouvelle;  chemin  faisant,  la  musique 
lui  monte  au  cerveau,  un  site  pittoresque  le  met  en  humeur  de  chanter,  un  cos- 
tume lui  vaut  une  note;  là  où  Delacroix  et  Decamps  saisiraient  un  croquis,  lui 
surprend  un  motif,  et  parfois  même,  à  l'exemple  du  peintre  qui  s'empare  du  type 
original  et  le  reproduit  tel  qu'il  l'a  vu,  il  arrive  à  notre  musicien  de  noter  sur  son 
album  une  mélodie  du  pays,  qui  plus  tard  deviendra  son  bien.  Que  ces  motifs  aient 
été  fort  habilement  ensuite  mis  en  œuvre  par  le  compositeur,  nul  ne  songe  à  le 
contester;  pourtant,  je  le  demande,  peut-on  voir  dans  une  production  de  ce  genre 
autre  chose  qu'un  fait  isolé,  accidentel,  destiné  sans  doute  à  entraîner  les  disposi- 
tions favorables  du  public  du  côté  d'un  artiste,  mais  qui  ne  saurait  engager 
l'avenir?  De  ce  qu'un  écrivain  a  débuté  par  de  brillantes  et  poétiques  impressions 
de  voyage ,  irez-vous  lui  demander  un  poème  épique?  Et,  pour  ne  citer  qu'un 
exemple,  il  se  peut  que  l'auteur  d'Eothen,  le  livre  touriste  le  plus  humoristique, 
le  plus  coloré,  le  plus  piquant  de  ce  temps  ci,  compose  un  jour  de  fort  sublimes 
tragédies;  mais  je  ne  vois  point  en  quoi  son  début  l'y  aura  préparé,  si  toutefois  cela 
doit  s'appeler  un  début.  Or,  pour  dire  ici  ma  pensée  entière,  la  symphonie  du 
Désert  m'a  toujours  fait  l'effet  d  une  impression  de  voyage  en  musique;  c'est  l'œuvre 
d'un  touriste  mélodieux,  je  n'oserais  prétendre  que  ce  soit  l'œuvre  d'un  maître. 
Et  dire  qu'on  n'a  pas  craint  de  prononcer  à  cette  occasion  les  noms  sacrés  de 
Handel  et  de  Bach,  de  Mozart  et  de  Beethoven  !  En  vérité,  il  est  de  ces  admirations 
insensées  qui  tuent  les  gens  au  profit  desquels  elles  s'exercent,  et  dont  le  moindre 
péril  consiste  à  diriger  vers  une  fausse  voie  l'homme  de  talent  qu'on  veut  soutenir. 
On  ne  me  fera  jamais  croire,  par  exemple,  que  M.  Félicien  David,  livré  à  son  propre 
mouvement,  eût  été  choisir  Moïse  au  Sinaï  pour  thème  de  sa  seconde  composition. 
L'auteur  du  Désert,  si  de  maladroits  amis  ne  l'eussent  détourné  de  sa  voie  natu- 
relle, allait  dçoit  à  l'Cpeia-Comique.  La  belle  affaire,  dira-t-on,  d'avoir  passe  par 
l'Orient  pour  arriver  à  Favart!  Qui  sait?  c'était  peut-être  encore  avoir  pris  le  che- 
min le  plus  coin  t.  Tant  d'autres  vont  à  Rome  qui  ne  le  trouveront  jamais,  ce  chemin  . 
D'ailleurs,  on  fait  ce  qu'on  peut,  et  la  gloire  de  M.  Auber  a  bien  son  prix. 

A  n'en  juger  que  par  le  Désert  et  les  dix  ou  douze  orientales  publiées  depuis 
qui  en  forment  comme  les  gracieux  corollaires,  le  genre  de  l'Opéra-Comique  nous 
semblait  convenir  surtout  à  M.  Félicien  David.  Il  avait  ce  qui  décide  du  succès  à 
ce  théâtre,  ce  que  l'auteur  du  Domino  noir  el  de  Ui  Sirène  possède  au  plus  haut 
degré  :  l'intention  mélodieuse,  le  motif.  Au  lieu  de  cela,  qu'entreprend-il?  Une 
épopée  biblique,  un  oratorio,  tache  énorme,  colossale,  pour  ne  -pas  dire  impossible 
de  nos  jours,  où,  le  sentiment  religieux  D'aidant  plus  chez  les  masse>,  l'austère 
unité  du  style,  indispensable  aux  œuvres  de  ce  nom,  doit  nécessairement  aboutir 
à  la  monotonie;  et,  comme  si  ce  n'était  point  assez  de  prendre  vis-à-vis  du  public 
l'engagement  d'être  sublime  au  moins  pendant  deux  heures,   pour  comble  d'ini- 


852  REVUE    MUSICALEé 

prudence,  il  s'attaque  à  un  sujet  déjà  traité  par  Rossini,  avec  cette  différence, 
toutefois,  que  Rossini,  moins  ambitieux,  s'était  contenté  de  Moïse  en  Egypte.  Nous 
voilà  donc  sur  le  sommet  du  Sinaï,  face  à  face  avec  Jéhovah.  Tandis  que  le  peuple 
hébreu  murmure  au  pied  de  la  montagne,  le  prophète,  troublé,  cbante  un  air  en 
attendant  que  son  Dieu  le  visite.  On  voit,  par  ce  début,  qu'il  s'agit  d'un  oratorio 
pur  et  simple,  d'une  œuvre  généralement  conçue  dans  la  forme,  sinon  dans  le  style 
des  anciens  maîtres.  Après  cet  air,  auquel  je  reprocherai  un  caractère  amphigou- 
rique et  déclamatoire  qui,  malheureusement,  se  fait  sentir  d'un  bout  à  l'autre  de 
la  partition  (quel  texte  aussi  l'infortuné  compositeur  avait  à  mettre  en  musique, 
et  vit-on  jamais  alexandrins  plus  lourds  et  plus  rebelles?),  après  cet  air,  l'or- 
chestre commence  à  déchaîner  ses  tempêtes  ;  le  programme  a  bien  soin  de  vous 
annoncer  que  Jéhovah  se  manifeste  à  Moïse  au  milieu  des  éclairs  et  du  tonnerre, 
et  certes  la  précaution  vient  à  propos,  car  rien,  dans  la  musique,  n'indique  la 
solennité  d'une  pareille  scène.  Qu'on  se  figure  un  orage  comme  il  y  en  a  mille, 
avec  les  petites  flûtes  imitant  les  éclairs.  Maître  Casper  ,  voulant  évoquer  Samiel 
au  carrefour  du  Wolfsschlucht,  ne  s'y  prendrait  pas  autrement.  A  tout  instant,  il 
me  semblait  entendre  l'acteur  chargé  du  rôle  du  prophète  prononcer  la  formule 
sacramentelle  :  Erschein,  Samiel,  erschein!  Nous  ignorons  quel  effet  aurait  pu 
produire  une  semblable  scène,  traitée  par  un  véritable  maître  et  selon  tout  le 
grandiose  qu'elle  comporte;  mais  ce  que  nous  savons  parfaitement,  c'est  qu'ici 
le  sentiment  biblique  ne  se  laisse  pas  même  soupçonner.  On  conçoit  dès  lors  l'im- 
pression lamentable  qui  résulte  de  ce  morceau  dithyrambique  où  Moïse,  parlant 
à  Jéhovah,  lui  crie  à  tue-tête  :  Parais!  parais!  ni  plus  ni  moins  que  s'il  s'agissait 
de  faire  sortir  de  terre  un  gnome  fantastique,  et  combien  cette  évocation,  dont  la 
magnificence  et  le  sublime  de  la  période  musicale  pouvaient  seuls  sauver  le  côté 
critique,  perd  dès  ce  moment  toute  espèce  de  prétexte  sérieux.  La  romance  que 
chante  un  peu  plus  loin  la  jeune  fille  juive  a  je  ne  sais  quelle  grâce  languissante, 
quelle  douce  rêverie  qui  plaît.  A  cet  accent  de  tendresse  plaintive,  à  cet  accompa- 
gnement rhythmique  incessamment  reproduit,  à  toute  cette  monotonie  qui  vous 
berce,  on  retrouve  le  chantre  aimé  de  la  nuit  au  désert.  Ai-je  besoin  de  dire  à 
quel  point  a  réussi  ce  verset  naïf,  ce  frais  soupir  mollement  exhalé  au  milieu  de  tant 
de  vacarme?  La  salle  entière,  si  fâcheusement  désappointée  jusque-là  ,  savourait 
avec  bonheur  la  manne  harmonieuse.  On  se  reposait  dans  cette  phrase;  on  aurait 
voulu  s'y  attarder,  comme  au  sein  d'une  riante  oasis.  Par  malheur,  les  prétentions 
au  génie  épique,  un  moment  assoupies,  se  réveillent  presque  aussitôt,  et  la  grande 
musique  reprend  son  train.  En  marche  donc  vers  la  terre  promise!  Pour  nous, 
auditeur  patient  voué  depuis  trois  heures  à  la  plus  terrible  des  déceptions,  notre 
terre  promise  eût  été,  ce  soir-là,  quelque  inspiration  généreuse,  puissante,  irré- 
sistible, jaillissant,  comme  l'eau  du  rocher,  des  flancs  de  cette  symphonie  stérile. 
Hélas!  nous  le  disons  avec  regret,  moins  heureux  que  le  peuple  juif,  le  Chanaan 
tant  souhaité  nous  a  manqué,  et  nous  avons  dû  traverser  encore  la  marche  des 
Hébreux,  la  prière  et  le  chant  de  gloire  qui  sert  de  conclusion  à  l'œuvre,  sans  voir 
apparaître  la  colonne  de  feu  dont  les  amis  de  l'auteur  du  Désert  nous  avaient  pour 
cette  fois  annoncé  la  venue.  Aussi  quelle  stupeur  après  le  dernier  coup  d'archet! 
quel  découragement  immense  dans  celte  foule  condamnée  au  silence  et  rempor- 
tant son  enthousiasme!  On  raconte  qu'à  la  première  représentation  de  l'opéra  du 
Jeune  Henri,  de  Méhul,  le  parterre,  mécontent  de  l'ouvrage,  fit  baisser  la  toile  et 
redemanda  l'ouverture,  qu'il  avait  d'abord  applaudie  avec  transport.  Peu  s'en  est 


REVUE    MUSICALE.  855 

fallu  que  Paventure  ne  se  renouvelât  l'autre  soir,  et  j'ai  vu  le  moment  où  l'assem- 
blée allait  demander  le  Désert,  tant  le  besoin  possédait  tout  ce  monde,  accouru 
là  sur  la  foi  d'un  nouveau  succès,  de  marquer,  après  comme  avant,  ses  vives  sym- 
pathies à  cette  intéressante  renommée  ,  et  de  la  rassurer  contre  les  tristes  consé- 
quences d'un  échec  que,  sans  aucun  doute,  elle  n'eût  point  encouru  de  son  plein 
mouvement,  et  dont,  nous  voulons  l'espérer,  elle  se  relèvera  bientôt. 

Voilà  les  Italiens  partis.  A  Dieu  ne  plaise  que  nous  songions  à  leur  courir  après  ! 
non  que  nous  ressentions  à  leur  égard  des  sympathies  moins  vives  ;  mais  chaque 
année,  vers  cette  époque,  il  se  fait  un  tel  déploiement  de  richesses  musicales,  qu'on 
finit  par  ne  plus  savoir  comment  s'y  soustraire.  Que  dirait-on  d'un  feu  d'artifice 
qui  se  prolongerait  des  semaines  entières?  C'est  pourtant  ce  qui  d'ordinaire  se 
passe  chez  nous  au  mois  de  mars  :  les  fusées  de  notes  se  succèdent  sans  intervalle, 
les  bouquets  s'épanouissent  incessamment,  et  comme  les  Italiens  sont  l'âme  de 
toute  musique,  comme  il  n'y  a  pas  de  réunion  sans  eux,  il  en  résulte  qu'on  ne 
peut  faire  un  pas  sans  les  trouver.  L'autre  jour  on  chantait  le  Stabat  à  deux 
heures;  le  soir  il  y  avait  spectacle  et  peut-être  encore  concert  après  le  spectacle. 
On  l'avouera,  de  pareils  excès  ne  répondent  guère  à  l'idée  qu'on  a  des  ménage- 
ments qu'ex'ge  la  voix.  Aussi  l'exécution  du  chef-d'œuvre  sacré  de  Rossini  a-t-elle 
beaucoup  souffert.  La  Grisi  paraissait  épuisée  de  fatigue,  ses  cordes  hautes  son- 
naient péniblement,  et,  dans  l'admirable  verset  de  Y Inftammatus  qu'on  lui  a  re- 
demandé néanmoins,  elle  est  restée  beaucoup  au-dessous  d'elle-même.  En  revanche, 
je  mentionnerai  M.  Dérivis,  qui,  chargé  de  la  partie  de  baryton,  a  su  tenir  tête 
aux  souvenirs  dangereux  de  Tamburini,  et  triompher,  à  la  veille  de  son  départ, 
des  froideurs  d'un  public  qui  peut-être  se  reprochera  de  ne  pas  lui  avoir  rendu 
toute  justice  dans  le  cours  de  la  saison.  N'importe  ;  malgré  les  efforts  estimables 
de  M.  Dérivis,  malgré  la  suave  pureté  de  la  voix  de  M.  de  Candia,  cette  glorieuse 
musique  du  Stabat,  chaudement  colorée  à  la  manière  de  ces  tableaux  religieux  de 
l'école  vénitienne,  le  chef-d'œuvre  sacré,  disons-nous,  n'a  pas  produit  son  effet 
accoutumé,  et  le  tort  en  revient  à  ces  nécessités  d'une  fin  de  saison  qui,  en  multi- 
pliant les  travaux,  épuisent  à  la  longue  les  forces  et  les  courages.  Il  est  vrai  d'a- 
jouter que  le  surlendemain  la  belle  Giulia  recouvrait  toute  sa  vaillance  au  concert 
de  Mme  la  comtesse  Merlin.  Était-ce  la  musique  de  Verdi  qui  rendait  ainsi  en  un 
moment  l'éclat  de  sa  vibration,  la  métallique  sonorité  de  son  timbre  d'or,  à  cette 
voix  mondaine  créée  pour  chanter  le  drame  des  passions,  ou  n'était-ce  pas  plutôt 
l'influence  de  ce  salon  qui  semble  avoir  le  privilège  d'évoquer  tant  de  merveilleux 
souvenirs?  La  Malibran,  la  Sontag,  Bellini,  Mercadante,  Rossini  lui-même,  tous 
ceux  qui  sont  morts  et  ceux  qui  se  survivent,  ont  figuré  à  ce  piano  qui  pourrait 
bien,  comme  le  violon  d'Hoffmann,  avoir  gardé  quelque  chose  de  ces  trésors  d'in- 
spiration, car  tant  de  génie  ne  passe  point  sans  laisser  de  trace.  Pas  un  nom  aimé 
ne  manquait  au  programme  qu'il  faudrait  citer  en  entier  et  dont  je  ne  puis  extraire 
ici  que  deux  morceaux  :  le  premier  (un  duo  de  la  J'estale  de  Mercadante),  pour  la 
façon  toute  brillante,  pleine  d'entraînement  et  de  bravura  avec  laquelle  Mn,e  la 
comtesse  Merlin,  secondée  par  MUc  Ida  Bertrand,  l'a  exécuté  ;  le  second  (une  séré- 
nade avec  chœur  d'un  opéra  de  Rosamunda,  de  M.  Alary),  pour  la  grâce  mélo- 
dieuse et  douce  que  respire  cette  composition.  C'est  mystérieux  et  charmant,  plein 
de  rêverie  et  de  volupté.  Vous  vous  souvenez  de  ce  chœur  des  sirènes  dans  l'O&e- 
ron  de  Weber;  eh  bien  !  imaginez  un  effet  de  ce  genre,  je  ne  sais  quoi  de  vague 
et  d'enchanté  qu'on  écoute  en  fermant  les  yeux,  pour  songer  au  lac  romantique 


854  REVtlï:     MBCICAIB. 

ot  frissonne  le  clair  de  lime.  Au  théâtre,  un  tel  morceau  produirait  une  sensation 
irrésistible,  et  tout  public  au  momie  imiterait  à  son  propos  le  public  de  Florence, 
qui  le  redemandait  chaque  soir.  Cependant,  le  croirait-on?  l'auteur  de  cette  dé- 
licieuse composition  et  de  tant  d'autres  attend  depuis  des  années  que  son  étoile 
enfin  se  lève,  et  jamais  le  moment  ne  vient.  Vainement  les  meilleures  influences 
se  déclarent  en  sa  faveur  ;  vainement,  ce  qui  vaut  mieux  que  tous  les  patronages, 
son  talent  facile  se  dépense  en  agréables  inventions.  Les  abords  de  la  scène  lui 
demeurent  interdits,  et  les  portes  de  l'Académie  royale  de  Musique  et  de  l'Opéra- 
Comique,  qui  s'ouvrent  devant  M.  Balfe,  M.  Boisselot,  M.  Thys,  restent  sourdes  à 
ses  efforts.  Dernièrement  M.  le  directeur  de  l'Opéra,  pressé  par  les  vives  instances 
d'un  membre  de  la  commission,  et  voulant  se  montrer  bon  prince  à  l'égard  du 
musicien  dont  nous  parlons,  lui  proposait  d'écrire  un  pas  de  deux  dans  un  ballet. 
Rebuté  de  ce  côté,  M.  Alary  se  tourna  du  côté  du  Théâtre-Italien.  Là  tout  le  monde 
fut  pour  lui  :  Ronconi,  la  Grisi,  M.  de  Candia;  c'était  à  qui  s'empresserait  de  tra- 
vailler à  l'avènement  du  jeune  et  intelligent  maestro.  Par  malheur,  on  avait  compté 
sans  Lablache.  Or,  la  partition  de  M.  Alary  étant  écrite  sur  l'ancien  poème  de 
la  Scrva  Padrona  ,  lequel  n'a  que  deux  personnages,  on  devine  ce  que  devint  cette 
partition,  lorsque  cet  excellent  Lablache  refusa  de  prendre  le  rôle.  Il  y  a  des  gens 
qui  jugent  de  la  bonté  d'un  homme  sur  sa  corpulence,  et  qui  vous  diront  que  cet 
admirable  Geronimo,  si  épanoui,  si  rubicond,  si  prospère,  ne  peut  être,  au  demeu- 
rant, dans  les  rapports  de  sa  vie  d'artiste,  qu'un  paternel  vieillard  rempli  de  sym- 
pathies et  de  tendresses  pour  l'univers  entier.  Quant  à  moi,  je  ne  m'y  fierais  pas, 
et  je  tiens  le  bonhomme  pour  le  plus  malin  compère  qu'il  y  ait.  En  attendant, 
voilà  un  talent  mélodieux  qui  se  décourage,  et  qu'on  laissera  s'épuiser  en  toute 
sorte  de  compositions  éphémères,  lorsqu'il  serait  encore  si  facile  de  le  soutenir 
dans  la  bonne  route.  Le  nombre  des  virtuoses  qui  se  sont  révélés  à  nous  dans  les 
concerts  de  la  saison  ne  dépasse  guère  trois  ou  quatre  ;  c'est  bien  peu,  si  l'on  pense 
aux  troupeaux  de  violonistes,  de  pianistes  et  de  violoncellistes  qui,  jadis,  ne  man- 
quaient jamais  de  s'abattre  sur  Paris  aux  approches  de  l'hiver.  Du  reste,  on  l'a 
remarqué  déjà,  depuis  quelque  temps,  le  vent  est  à  la  symphonie,  à  Voratorio.  Le 
succès  du  Désert  a  suscité  toute  une  phalange  de  lyres  épiques.  Décidément,  nous 
retournons  au  vieux  Handel.  La  Tentation  de  saint  Antoine,  Ruth  et  Bpoz,  Moïse 
au  Sinaï!  pour  peu  que  ce  sacré  délire  persévère,  il  faut  nous  attendre  à  voir  les 
mystères  succéder  à  nos  opéras  en  cinq  actes.  Déjà  même,  à  certains  jours,  ces 
sortes  d'auditions,  comme  on  les  appelle,  tiennent  lieu  du  spectacle,  et  l'affiche 
vous  promet  la  Tentation  de  saint  Antoine,  ni  plus  ni  moins  qu'elle  vous  annon- 
cerait /'  Ambassadrice  ou  les  Mousquetaires  de  la  Reine.  Il  va  sans  dire  que  tous  ces 
beaux  chefs-d'œuvre  bibliques  et  mystiques  n'ont  d'autre  raison  d'être  que  le  pur 
caprice  de  leurs  auteurs,  et  que  rien  n'indique  qu'ils  fussent  bien  tourmentés  du 
besoin  de  traduire  leur  pensée  sous  cette  forme  plutôt  que  sous  telle  autre.  On  fait 
aujourd'hui  des  oratorios,  comme  on  faisait  hier  des  symphonies,  comme  on  fera 
demain  des  cantates.  Ce  qu'on  veut  avant  tout,  c'est  attirer  sur  soi,  coûte  que  coûte, 
l'altention  du  public  ;  c'est  triompher  pour  un  instant  de  son  indifférence  suprême. 
Par  malheur,  à  toutes  ces  compositions  manque  le  premier  élément  de  succès, 
l'originalité.  Je  conviens  qu'il  y  a  une  saltarelle  fort  brillante  dans  la  Tentation 
de  M.  Josse,  œuvre  estimable  du  re.-te,  habilement  instrumentée,  et  qu'un  profes- 
seur du  Conservatoire  ne  désavouerait  pas  ;  mais,  je  le  demande,  en  pareille  ma- 
tière, suffit  il,  pour  intéresser,   d'un  style  correct  et  de  quelques  mesures  d'un 


REVÏÏE     MUSICALE. 


83U 


rhythme  vif  et  sémillant?  Je  ne  nie  point  que  l';iir  de  danse  no  soit  très-bien  à  sa 
place  dans  la  scène  où  l'auteur  l'a  mis,  seulement  je  persiste  a  douter  qu'un  ora- 
torio, cette  œuvre  du  senti  ment  et  de  l'érudition  portés  à  leur  plus  haute  puis- 
sance, doive  réussir  par  les  mêmes  qualités  qui  décident  du  succès  d'un  ballet. 

Pour  revenir  aux  virtuoses,  nous  n'avons  guère  revu  parmi  ceux  d'ancienne 
connaissance  que  M.  Ole-Bule,  le  Paganini  norvégien,  et  c'est  tout  au  plus  si  deux 
ou  trois  nouveaux  se  sont  produits  de  façon  à  ce  qu'on  les  remarque.  Ce  M.  Ole- 
Bule  passe  pour  un  violoniste  extraordinaire,  j'aimerais  mieux  dire  excentrique. 
Voilà  tantôt  dix  ans  qu'il  voyage,  son  Amati  sous  le  bras,  étonnant  le  monde  par 
de  prodigieux  tours  de  force.  L'Europe  et  l'Amérique  lui  ont  décerné  le  triomphe; 
l'Amérique  surtout,  qui  s'entend  mieux  que  personne  à  ménager  aux  artistes  qu'elle 
adopte  de  fabuleuses  ovations,  l'a  mis  au  rang  des  dieux  :  Tu  Marcellus  eris.  M.  Ole- 
Bule  a  désormais  sa  place  dnns  l'olympe  de  New-York  et  de  Washington,  entre 
Fanny  Elssler  et  Mme  Damoreau.  A  ne  considérer  que  ses  récents  succès  obtenus 
parmi  nous,  ils  sont  très-grands,  on  doit  le  reconnaître,  Reste  à  discuter  ce  que  de 
semblables  succès  peuvent  avoir  de  bien  sérieux.  M,  Ole-Bule  a  pour  habitude  de 
se  produire  sur  les  théâtres  en  manière  de  concert  épisodiqqe.  L'Académie  royale 
de  Musique  et  l'Opéra -Comique  nous  l'ont  du  moins  déjà  montré  de  la  sorte.  Au 
beau  milieu  d'un  entr'acte,  la  toile  se  lève,  et  vous  voyez  arriver  un  robuste  jeune 
homme  aux  cheveux  épais  et  blonds,  au  regard  vague,  tenant  d'une  main  son  in- 
strument, de  l'autre  son  archet  au  bout  duquel  brille  un  diamant  en  guise  d'étoile, 
absolument  comme  à  l'arc  d'Apollon.  A  cette  apparition,  le  spectateur  se  rassied, 
parcourt  son  programme,  et,  tout  enchanté  de  la  bonne  surprise,  écoute  avec  cette 
heureuse  indifférence  des  amateurs  de  ballets  et  d'opéras-comiques.  Cela  dure 
environ  dix  minutes,  pendant  lesquelles  vous  croiriez  entendre  siffler  un  merle  ou 
gazouiller  des  nichées  de  bouvreuils;  puis,  quand  les  oiseaux  ont  fini  de  chanter, 
le  virtuose  ramène  ses  cheveux  sur  son  front,  essuie  son  instrument,  et  se  retire 
aux  grands  applaudissements  de  la  salle  entière,  qui  salue  son  départ  avec  autant 
de  joie  et  d'enthousiasme  qu'elle  en  a  manifesté  à  son  arrivée,  et  le  spectaole  re- 
prend son  cours.  Quelque  avantage  qu'une  audition  ainsi  improvisée  puisse  offrir 
aux  artistes,  dispensés  de  la  sorte  des  mille  embarras  et  (Jes  frais  d'un  concert 
spécial,  nous  pensons  cependant  que  leur  dignité  s'y  trouve  compromise,  et.  que 
le  vrai  mérite,  s'il  comprend  les  justes  intérêts  de  sa  gloire,  exigera  d'autres  ga- 
ranties pour  se  produire.  Quunt  à  la  force  extraordinaire  de  M.  Ole-Bule,  on  ne 
saurait  la  contester.  C'est  une  habileté  de  main,  une  dextérité  sans  exemple,  et 
j'avoue  que  je  ne  puis  m'empêcher  de  regretter  de  voir  un  pareil  jeu  se  dépenser 
en  purs  artifices  d'exécution,  en  prestidigitations  acrobatiques,  s'il  est  permis  de 
s'exprimer  ainsi.  Écoutez  son  Carnaval  de  Fenise  e\  sa  Polonaise  vûlitaire,  vous 
serez  peut-être  émerveillé  de  tant  de  folles  prouesses,  mais  je  doute  que  vous  res- 
sentiez un  seul  instant  cette  émotion  délicieuse  où  vous  jette  le  simple  développe- 
ment d'une  phrase  éloquente,  d'une  mélodie  large  et  pathétique.  Toujours  des 
sauts  périlleux  et  des  escamotages;  toujours  l'expression  naturelle,  l'effet  normal, 
sacrifiés  à  d'excentriques  combinaisons  qui  semblent  n'en  vouloir  quà  votre  cu- 
riosité. Cela  vibre,  tournoie,  siffle  et  chuchote,  mais  ne  chante  pas.  On  a  souvent 
comparé  M.  0!e-Bule  à  Paganini  :  il  se  peut  en  effet  qu'il  y  ait  entre  les  deux  ar- 
tistes un  point  de  ressemblance,  nous  voulons  parler  de  la  difficulté  vaincue,  du 
prestige  de  l'exécution;  mais  en  quoi  l'artiste  norvégien  a-t-il  hérité  de  l'enthou- 
siasme du  maître?  Qu'est  devenue,  chez  cet  homme  du  Nord  si  impassible  et  si 


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froid,  cette  quatrième  corde  qui  pleurait  et  chantait  sous  les  doigts  crispés  du 
violoniste  de  Bologne,  comme  on  pleure  et  comme  on  chante  quand  on  a  une  âme? 
Paganinije  le  veux  bien,  mais  Paganini  moins  la  Prière  de  Moïse.  —  Nous  avons 
aussi  entendu  cet  hiver  un  violoncelliste  hollandais  d'un  talent  remarquable, 
M.  Van  Gelder.  Ce  qui  constitue,  selon  nous,  l'originalité  de  ce  jeune  artiste,  ce 
qui  décidera  de  son  succès,  c'est  une  hardiesse  de  main,  une  vigueur  d'attaque, 
uuebravura,  auxquelles  nous  avait  trop  peu  habitués  toute  cette  école  d'exécu- 
tants élégiaques  qui,  sous  l'inûuence  du  raphaélesque  M.  Batta,  peut  se  reprocher 
d'avoir  fait  verser  bien  des  larmes  au  violoncelle.  M.  Van  Gelder  semble  être  venu 
tout  exprès  pour  essuyer  les  sanglots  du  plus  éploré  des  instruments  à  cordes. 
Sans  renoncer  complètement  au  chant  large,  phrasé,  spianato,  qui  est  comme  sa 
spécialité,  le  violoncelle  semble  vouloir  cesser  de  gémir,  et  nous  ne  pouvons  que 
lui  savoir  gré  de  se  laisser  ainsi  consoler:  etvoluit  consolari.  Quant  aux  pianistes, 
peu  de  révélations  se  sont  faites  dans  leur  monde,  et  nous  n'avons  guère  à  procla- 
mer que  le  nom  de  M.  Sigismond  Goldschmidt.  Il  est  vrai  que  celui-là  vaut  à  lui 
seul  toute  une  légion.  Que  dire,  en  effet,  de  l'incroyable  manœuvre  de  ces  doigts 
qui  dédaignent  déjouer  la  note  simple  et  ne  procèdent  plus  que  par  octaves? 
C'est  ainsi  que  M.  Goldschmidt  joue  l'ouverture  d'Oberon,  et  vraiment  on  croirait 
entendre  un  orchestre ,  tant  le  clavier,  remué  de  la  sorte  en  ses  profondeurs,  a 
d'énergiques  vibrations,  de  tumultueux  roulements.  J'indiquerai  aussi  en  passant 
une  étude  spéciale  dans  laquelle,  à  force  de  modulations  habiles,  il  trouve  moyen 
d'épuiser  toutes  les  gammes  qu'il  exécute  en  sixtes  et  en  octaves.  Je  ne  crois  pas 
que  le  mécanisme  du  doigter  puisse  être  poussé  plus  loin.  Ceci  n'est  que  pour  le 
virtuose,  et,  s'il  faut  en  croire  les  personnes  qui  ont  entendu  son  concerto  avec 
orchestre  exécuté  dans  les  salons  d'Érard,  il  y  aurait  chez  M.  Goldschmidt  l'étoffe 
d'un  compositeur  distingué.  Nous  regrettons  de  n'avoir  pu  assister  à  cette  séance; 
mais  ce  que  nous  .savons,  c'est  que  le  spirituel  auteur  des  Reisebilder  en  est  sorti 
charmé.  Heine,  dira-t-on,  un  poète  !  voilà  en  effet  une  précieuse  recommandation! 
Oui,  certes,  précieuse,  et  quiconque  aura  lu  ses  ingénieuses  causeries  musicales, 
ses  humoristiques  aperçus  qu'il  envoie  de  Paris  à  la  Gazette  d1 Augsbourg ,  pen- 
sera sur  ce  point  comme  nous. 

Puisque  nous  en  sommes  sur  le  chapitre  des  concerts,  on  nous  permettra  de  dire 
un  mot  d'une  société  sur  laquelle  nous  avons  déjà,  lors  de  son  institution,  appelé 
toutes  les  sympathies  des  lecteurs  de  cette  Revue.  Nous  voulons  parler  de  la  société 
fondée  par  M.  le  prince  de  la  Moskowa,  dans  le  but  de  développer  parmi  nous  le 
sentiment  et  le  goût  de  la  musique  religieuse,  société  devenue  aujourd'hui  célèbre, 
et  qui  tient  scrupuleusement  les  promesses  de  son  programme.  Le  double  service 
rendu  à  l'art  musical  par  M.  le  prince  de  la  Moskowa  ne  saurait  se  contester. 
D'abord  il  a  réveillé  le  goût  de  la  musique  sérieuse;  ensuite  il  en  a  facilité  l'exé- 
cution. Grâce  à  l'œuvre  entreprise  par  lui,  œuvre  formée,  du  reste,  sur  le  modèle 
des  associations  de  l'Italie  et  de  l'Allemagne,  un  nouveau  dilettantisme  a  pris  nais- 
sance, lequel  a  pour  unique  objet  l'étude  des  grands  maîtres  de  l'art  sacré,  des 
Palestrina,  des  Allegri,  des  Marcello.  Il  faut  voir  avec  quelle  admirable  ferveur 
les  plus  nobles  voix  de  la  société  parisienne  se  vouent  au  progrès  de  la  sainte 
cause;  les  salles  de  concert  sont  désormais  des  oratoires  :  dans  la  salle  de  Herz, 
convertie  en  chapelle,  les  membres  du  clergé  eux-mêmes  ne  craignent  pas  de  venir 
prendre  place,  et  de  préluder  aux  célestes  extases,  en  écoulant  ces  mélodies  suaves, 
qui  leur  donnent  comme  un  avant-goût  des  concerts  des  anges.  Presque  toujours 


REVUE    MUSICALE. 


857 


l'orchestre  est  exclu  de  ces  solennités  charmantes  dont  la  musique  chorale  fait 
tous  les  frais.  Nous  en  avons  connu  plus  d'un  qui  mettait  toute  sa  gloire  à  multi- 
plier les  trombonnes  et  les  violons  dans  ses  chefs-d'œuvre;  ici,  c'est  le  contraire 
qui  se  passe  :  plus  d'instruments,  mais  la  voix,  la  voix  seule  se  développant  selon  les 
lois  si  simples  et  pourtant  si  difficiles  de  l'intonation  et  de  la  mesure.  Depuis  tantôt 
trois  ans  qu'ils  s'occupent  de  ce  genre  d'exercices,  les  gens  du  monde  y  ont  acquis 
une  perfection  dont  on  ne  se  fait  pas  d'idée,  à  moins  d'avoir  assisté  aux  séances,  et 
l'exécution  des  psaumes  de  Marcello  et  de  certains  morceaux  de  Vittoria,  de  Pales- 
trina  et  de  Sarti,  que  nous  avons  entendus  tant  à  la  dernière  matinée  du  prince 
de  la  Moskowa  qu'au  concert  donné  en  faveur  des  jeunes  apprentis,  cette  exécution 
défierait  les  plus  beaux  souvenirs  de  la  chapelle  du  pape.  Nous  ignorons  quels 
artistes  on  pourrait  opposer  à  ces  choeurs  formés  de  gens  du  monde;  les  Italiens 
eux-mêmes,  si  admirables  solistes,  ne  soutiendraient  pas  la  comparaison.  Je  n'en 
veux  d'autre  preuve  que  la  manière  si  imparfaite  dont  ils  ont  chanté  le  Paridisi 
gloria  à  la  dernière  exécution  du  Stabat  de  Rossini. 

On  le  voit,  la  société  que  dirige  M.  le  prince  de  la  Moskowa  n'en  est  plus  aux  dé- 
buts; elle  a  donné  des  gages  incontestables  de  son  dévouement  à  l'art  musical,  de 
son  utilité  pratique.  Puisque  chacun  reconnaît  aujourd'hui  qu'il  importe  au  dévelop- 
pement des  études  classiques,  à  l'intérêt  de  la  haute  science,  que  cette  société  se 
maintienne,  puisqu'il  y  a  là  tous  les  éléments  réunis  d'un  conservaloire  nouveau  fait 
pour  rendre  à  la  musique  chorale  les  mêmes  services  qu'une  autre  institution  illustre 
a  rendus  à  la  musique  instrumentale,  ne  serait-il  point  temps  que  l'administration 
supérieure  lui  vînt  en  aide  el  prît  sa  part  des  énormes  charges  qu'entraîne  un  sem- 
blable établissement  ?  Les  œuvres  de  ce  genre  ne  sauraient  vivre  bien  longtemps  de 
leurs  propres  ressources;  il  faut  tôt  ou  tard  qu'elles  en  appellent  au  concours  des 
gouvernements.  L'école  de  Choron,  que  la  société  du  prince  de  la  Moskowa  continue 
en  l'étendant,  l'école  de  Choron  recevait  une  subvention  de  30,000  fr.  Or,  n'avons- 
nous  pas  toute  raison  de  croire  qu'une  fondation  qui  a  déjà  tant  produit  d'elle-même 
recevrait  d'un  concours  de  ce  genre  une  impulsion  nouvelle,  en  même  temps  que  sa 
force  morale  s'en  accroîtrait?  Nous  soumettons  cette  question  à  M.  le  ministre  de 
l'instruction  publique,  fort  certain  que  son  goût  élevé,  sa  parfaite  intelligence 
d'un  art  qui  déjà  lui  doit  beaucoup,  l'éclaireront  en  ce  sujet  bien  mieux  qu'il  ne 
nous  serait  donné  de  le  faire. 

Nous  citerions,  au  besoin,  certains  morceaux  du  xvie  siècle  qui  dans  la  sphère 
musicale  ont  le  même  intérêt  que  les  poésies  des  lyriques  du  temps.  Marol  donne 
la  main  à  Clément  Jennequin,  l'auteur  de  la  fameuse  Bataille  de  Marignan  et  du 
Chant  des  Oiseaux,  et  tel  madrigal  vaut  une  villanelle  du  naïf  Belleau.  Il  ne  fau- 
drait rien  moins  que  la  plume  ingénieuse  de  M.  Sainte-Beuve  pour  toucher  les 
points  de  ressemblance,  les  affinités.  Comment,  en  effet,  ne  pas  reconnaître  l'hu- 
meur souvent  pédantesque  des  principaux  coryphées  de  la  pléiade  littéraire  dans 
ces  compositions  tout  imprégnées  de  scolastique,  où  la  syntaxe  latine  est  traitée 
en  fugue,  où  le  musicien  s'amuse  à  décliner  le  pronom  hic,  hœc,  hoc,  selon  les  lois 
chromatiques  d'un  puéril  contre  point?  Cette  contorsion  d'esprit  qui  se  manifeste 
vers  là  lin  du  xve  siècle  ,  et  qui  devait  si  facilement  aboutir  en  France  au  précieux, 
a  produit  dans  toutes  les  branches  de  l'art  des  résultais  curieux  qu'il  serait  bon 
de  constater.  Ces  démons  qni  grimacent  du  haut  des  cathédrales,  ces  vipères  et 
ces  lézards  qui  rampent  sur  la  porcelaine  à  travers  les  fruits  du  repas  royal,  tout 
cela  tient  de  très-près  au  canon  tortueux  dont  une  règle  de  la  syntaxe  latine  va 


838 


REVUE     MUSICALE. 


fournir  le  sujet,  Il  n'est  certainement  pas  sans  intérêt  d'étudier  cette  disposition 
identique  do  l'esprit  se  manifestant  sous  toutes  ses  formes,  et  de  constater  le  point  de 
ressemblance  qui  se  trouve  entre  le  poël»  travaillant  à  mettre  l'histoire  romaine 
en  madrigaux  et  ie  musicien  qui  ne  demanderait  pas  mieux  que  de  fuguer  les  élé- 
ments d'Euclide.  Nous  le  répéions,  on  doit  une  vive  reconnaissance  à  M.  le  prince 
de  la  Moskowa,  qui,  non  content  d'avoir  découvert  une  infinité  de  compositions 
curieuses,  est  encore  parvenu  à  les  faire  exécuter  de  telle  sorte  que  tout  un  pu- 
blic se  trouve  initié  par  !ui  à  ces  charmants  mystères  de  l'art  musical  au  xvie  siècle. 
La  poésie  ne  sera  désormais  plus  la  seule  à  montrer  son  tableau  historique  et 
critique. 

MmeIa  duchesse  de  Rauzan,  Mme  la  marquise  de  Gabriac  et  les  autres  dames  pa- 
tronesses  du  concert  organisé  pour  venir  en  aide  aux  jeunes  apprentis  avaient  suivi 
l'exemple  donné  par  M.  le  prince  de  la  Moskowa,  en  composant  de  chœurs  et  de 
morceaux  d'ensemble  la  majeure  partie  de  leur  programme,  Deux  chœurs  russes 
ont  eu  les  honneurs  de  celte  matinée,  l'une  des  plus  brillantes  de  la  saison,  Le 
premier  de  ces  remarquables  morceaux  fut  écrit  par  Sarli,  au  temps  qu'il  diri- 
geait la  chapelle  impériale  de  Paul  Ier;  le  second,  exécuté  sans  accompagnement, 
est  une  prière  de  Bartinansky,  l'Allegri  moscovite,  le  maître  auquel  on  doit  toute 
la  musique  sacrée  qui  se  chante  aujourd'hui  dans  les  églises  russes.  Autant  qu'on 
en  peut  juger  sur  une  composition  détachée,  sa  musique  se  recommande  par  une 
exquise  pureté  d'harmonie,  comme  aussi  par  le  sentiment  religieux  qui  l'a  inspi- 
rée. En  revanche,  un  certain  caractère  original  qu'on  serait  bien  aise  d'y  trouver 
fait  défaut;  là  comme  partout,  dans  les  productions  de  l'art  moscovite,  le  cachet 
de  nationalité  manque.  C'est  toujours  plus  ou  moins  le  style  italien  et  français,  le 
sentiment  des  maîtres  du  xvne  siècle,  dont  Bartinansky  était  venu  étudier  les 
ouvrages  à  Venise  sous  la  direction  de  Galuppi.  Nous  renonçons  à  décrire  la  pré- 
cision vraiment  admirable  avec  laquelle  des  gens  du  monde  ont  rendu  cette 
prière  :  intonation,  mesure,  expression,  nuances,  il  y  avait  tout.  Il  faut  dire  aussi 
que  ces  nobles  voix  étaient  conduites  par  un  musicien  fort  habile,  plus  en  état  peut- 
être  que  personne  de  les  initier  aux  mystères  d'une  exécution  de  ce  genre,  nous 
voulons  parler  de  M.  Rubini,  naguère  encore  maître  de  chapelle  de  l'empereur 
Nicolas,  et  qui,  à  ce  titre,  doit  s'entendre  sur  les  moyens  d'inculquer  aux  masses 
chorales  le  sentiment  de  la  précision.  On  sait  en  effet  ce  qu'est  cette  chapelle  im- 
périale, composée  de  quatre-vingts  chanteurs  recrutés  militairement  dans  toute  la 
Russie;  plusieurs  ont  parlé  des  prodigieux  effets  que  l'autorité  despotique  du 
maître  obtient  à  la  longue  de  ces  automates  chantants,  doués  presque  toujours  de 
voix  extraordinaires.  C'est,  dans  l'ordre  des  voix,  la  perfection,  inouïe  de  l'or- 
chestre du  Conservatoire.  Il  leur  suffit  de  recevoir  le  ton  à  l'aide  d'un  diapason 
pour  s'exercer  ensuite  des  heures  entières  sans  accompagnement,  changer  vingt 
fois  de  morceaux,  et  se  trouver,  à  la  fin  de  la  séance,  n'avoir  pas  varié  d'un  quart 
de  ton.  Essayez  pareille  expérience,  je  ne  dis  pas  sur  les  choristes  de  nos  théâtres, 
mais  sur  l'élite  de  nos  virtuoses,  et  vous  verrez  le  beau  miracle  qui  en  résultera. 
Il  est  vrai  que  le  tsar  y  met  sa  gloire,  et  lient  à  sa  chapelle  comme  un  pape  du 
temps  des  Médicis.  Nul  n'est  admis  qu'il  ne  l'ait  entendu  d'abord;  lui  seul  juge 
des  ténors,  des  basses  et  des  soprani,  et,  pour  peu  qu'on  se  relâche  à  l'endroit  de 
l'intonation,  il  se  charge  aussitôt  d'admonester  et  de  punir.  Un  dimanche,  au 
sortir  de  l'office,  sa  majesté  rencontre  son  maître  de  chapelle  :  «  Savez-vous, 
monsieur  Rubini,  lui  dit-elle,  que  vos  chœurs  auraient  pu  aller  mieux  ;  faites-moi 


REVUE     MUSICALE.  8"9 

rentrer  tout  ce  monde  à  l'école,  et  qu'on  se  mette  à  chanter  jusqu'à  six  heures.  » 
Quel  dommage  qu'un  pareil  système  ne  puisse  convenir  à  nos  mœurs  î  comme  il 
réussirait  aux  choristes  du  Théâlre-Ilalien  et  même  de  l'Opéra  !  N'est-ce  pas 
M.  Viennet  qui  s'écriait  un  jour  à  la  tribune  :  «  D  s  libertés!  mais  nous  en  avons 
trop!  »  Parmi  ces  libertés  superûues.  le  spirituel  académicien  comptait-il  celle 
de  chanter  faux,  que  ces  barbares  du  Nord  se  sout  ainsi  laissé  ravir,  et  que  nous 
espérons  bien,  nous  autres,  garder  toujours? 

H.  W. 


CHRONIQUE  DE  LA  QUINZAINE. 


51  mars  1846. 

La  chambre  a  rejeté  à  une  majorité  de  48  voix  la  proposition  de  M.  de  Rémusat 
sur  l'incompatibilité  de  certaines  fonctions  publiques  avec  le  mandat  législatif. 
Toutefois  on  peut  affirmer  qu'il  n'y  a  pas  de  question  plus  près  d'être  gagnée,  et 
nous  croyons  que  le  cabinet  n'en  est  pas  moins  convaincu  que  l'opposition  elle- 
même.  L'effet  du  discours  de  M.  Thiers  a  été  immense,  et  personne  ne  méconnaît 
désormais  ni  la  nécessité  d'arrêter  l'invasion  du  parlement  par  les  agents  salariés, 
ni  la  confusion  que  cette  invasion  établit  de  plus  en  plus  entre  l'ordre  adminis- 
tratif et  l'ordre  politique.  184  fonctionnaires,  dont  133  appartiennent  à  la  majo- 
rité, c'est  là  une  proportion  qui  infirme  malheureusement  la  valeur  morale  des 
résolutions  législatives  et  qui  tend  à  s'accroître  encore.  On  connaît  déjà  plus  de 
60  fonctionnaires  publics  qui  se  présenteront  aux  élections  prochaines  en  concur- 
rence ,ivec  des  membres  actuels  de  la  législature,  et  l'on  cite  une  cour  royale  qui, 
si  les  candidatures  conservatrices  étaient  toutes  accueillies  par  le  corps  électoral, 
verrait  ses  quatre  avocats  généraux  et  son  procureur  général  siéger  au  Palais- 
Bourbon,  tandis  que  son  premier  président  irait  s'asseoir  au  Luxembourg.  Un 
grand  nombre  de  fonctionnaires  doivent  sans  doute  trouver  place  dans  nos  cham- 
bres, et  c'est  là  la  première  conséquence  d'un  état  social  tel  que  le  nôtre.  La  repré- 
sentation nationale  en  France  ne  peut  se  recruter  presque  exclusivement  dans  la 
grande  propriété  agricole,  comme  en  Angleterre,  et  il  y  aurait  des  inconvénients 
sérieux  à  ce  qu'elle  fût'envahie  par  les  capitalistes  et  les  industriels,  qui  ne  la 
dominent  déjà  que  trop.  Il  est  naturel  que  les  représentants  des  principaux  ser- 
vices publics  aient  accès  dans  le  parlement.  Il  est  légitime  que  le  pays  leur  tienne 
compte  de  leurs  études  consciencieuses  et  d'une  existence  d'ordinaire  probe  et 
modeste.  Il  ne  peut  venir  à  l'esprit  de  personne  d'exclure  en  masse  des  hommes 
moins  étrangers  aux  intérêts  généraux  de  la  société  que  la  plupart  des  spécula- 
teurs par  lesquels  ils  seraient  remplacés.  Si  les  fonctions  administratives  et  judi- 
ciaires ne  donnent  pas  l'esprit  politique,  elles  apprennent  du  moins  à  considérer 
les  choses  d'un  point  de  vue  désintéressé,  et  elles  imposent  un  respect  de  soi- 
même  que  l'habitude  des  affaires  efface  tous  les  jours  davantage.  Il  faut  donc  que 
beaucoup  de  fonctionnaires  viennent  siéger  dans  nos  assemblées  pour  éclairer  de 
leur  expérience  pratique  les  questions  qui  s'y  débattent. 


REVUS.  CHRONIQUE.  841 

Nul  ne  l'a  reconnu  plus  hautement  que  M.  Thiers,  et  l'honorable  membre  a  trop 
l'esprit  de  gouvernement  pour  que  ses  déclarations  sur  ce  point  aient  pu  exciter 
aucune  surprise;  mais  il  faut  des  limites  même  aux  meilleures  choses,  et  c'est 
parce  que  le  pays  incline  naturellement  à  choisir  des  fonctionnaires,  et  parce 
que  ceux-ci  ont  à  la  fois  grand  désir  de  se  présenter  et  grand  intérêt  à  être  élus, 
qu'il  deviendra  nécessaire  de  faire  intervenir  l'autorité  de  la  loi  pour  protéger  en 
même  temps  et  les  services  administratifs  délaissés  et  la  chambre  envahie.  Il  n'y  a 
aucune  parité  de  situation  entre  le  propriétaire  indépendant  qui  quitte  son  dépar- 
tement pour  venir  remplir  à  Paris  les  fonctions  gratuites  de  député  et  le  fonction- 
naire qui  abandonne  l'exercice  de  ses  fonctions  et  la  représentation  qui  peut  y  être 
attachée,  pour  jouir  à  Paris,  pendant  plus  de  la  moitié  de  l'année,  de  l'intégralité 
de  son  traitement,  sans  aucune  charge.  On  comprend  que  tout  attire  celui-ci  et 
que  tout  repousse  celui-là,  et  c'est  pour  rétablir  la  balance  que  l'action  du  pou- 
voir devient  indispensable.  Il  ne  faut  pas  que  la  chambre  élective  se  partage  en 
deux  classes,  l'une  de  fonctionnaires  non  exerçant,  qui  ne  sont,  durant  leur  séjour 
à  Paris,  que  de  véritables  députés  salariés,  l'autre  de  députés  remplissant  gratui- 
tement des  fonctions  pénibles  et  onéreuses.  Si  l'état  actuel  des  choses  continuait, 
on  peut  tenir  pour  assuré  qu'avant  peu  la  seconde  catégorie  aurait  à  peu  près  dis- 
paru, tant  les  candidatures  seraient  poursuivies  avec  ardeur  par  les  hommes  appar- 
tenant à  la  première. 

Mais  il  est  un  autre  point  de  vue  sous  lequel  ce  grand  problème  ne  peut  man- 
quer d'être  envisagé  par  quiconque  a  participé  aux  affaires  publiques.  Quel  est 
l'ancien  ministre,  quel  est  le  ministre  en  exercice  qui  ne  sache  fort  bien  tout  ce 
que  le  pouvoir  perd  en  force  et  en  dignité  dans  les  rapports  quotidiens  des  chefs 
avec  les  subordonnés,  lorsque  la  députation  vient  établir  une  égalité  de  position 
entre  les  uns  et  les  autres?  Un  garde  des  sceaux  peut-il  donner  des  ordres  à  ses 
procureurs  généraux?  Un  ministre  des  travaux  publics  peut-il  disposer  de  ses 
ingénieurs  sans  tenir  grand  compte  de  leurs  convenances  personnelles  et  de  leurs 
exigences,  même  les  moins  légitimes?  Tel  substitut  sans  talent  entré  à  la  chambre 
ne  s'est-il  pas  tenu  pour  assuré  d'arriver  au  poste  le  plus  élevé,  et  ne  porte-t-il 
pas  en  effet  la  toge  de  premier  président?  Tel  ingénieur  auquel  on  avait  con- 
stamment refuse  un  avancement  hiérarchique  n'a-t-il  pas  forcé  les  portes  du  con- 
seil des  ponts  et  chaussées  en  forçant  celles  du  Palais-Bourbon?  Enfin,  en  tenant 
compte  d'exceptions  d'autant  plus  honorables  qu'elles  sont  parfaitement  volon- 
taires, n'est-il  pas  reconnu  et  avéré  que,  pour  le  fonctionnaire  député,  l'avance- 
ment est  la  conséquence  prompte  et  facile  du  mandat  législatif? 

Dans  les  années  qui  suivirent  la  révolution  de  juillet,  on  s'était  efforcé  de  remé- 
dier à  ces  graves  inconvénients  par  l'action  combinée  de  la  loi  et  des  habitudes. 
La  loi  électorale  avait  prononcé  certaines  incompatibilités,  et  peut-être  est-ce  le 
cas  de  dire  que  celles-ci  n'ont  pas  toujours  été  heureuses,  et  que  le  principe  pou- 
vait recevoir  de  plus  utiles  applications.  N'est-il  pas  étrange,  par  exemple,  de  voir 
admettre  à  la  chambre  les  ingénieurs  en  chef  et  les  ingénieurs  ordinaires,  indis- 
pensables dans  leur  déparlement,  et  de  voir  frapper  d'exclusion  les  receveurs 
généraux,  autorisés  à  déléguer  tous  leurs  pouvoirs,  et  que  le  mouvement  des 
grandes  affaires  attire  et  retient  sans  nul  inconvénient  à  Paris?  N'y  a-t-il  pas 
quelque  anomalie  à  autoriser  un  président  de  tribunal  à  se  faire  élire  dans  son 
propre  ressort,  lorsqu'on  déclare  inéligible  le  procureur  général  dans  toute 
l'étendue  de  la  cour  qu'il  dirige?  Quoi  qu'il  en  soit,  aux  incompatibilités  légales 


84g 


REVUE.    CHRONIQUE. 


prononcées  en  1852,  l'usage  en  avait  ajouté  de  plus  utiles  peut-être.  En  suppri- 
mant les  directions  générales,  le  nouveau  gouvernement  avait  implicitement  décidé 
que  les  directeurs  d'administrations  cesseraient  d'être  hommes  politiques,  ainsi 
qu'ils  l'avaient  été  sous  la  restauration.  A  l'intérieur,  le  service  des  beaux-arts  ; 
aux  affaires  étrangères,  les  importantes  directions  des  affaires  politiques  et  com- 
merciales ;  à  la  justice,  celles  des  affaires  civiles  et  criminelles  ;  aux  finances,  les 
services  des  postes,  des  douanes,  des  forêts,  des  contributions  directes  et  indi- 
rectes, de  la  comptabilité,  du  contentieux  et  de  la  dette  inscrite,  furent  remis  aux 
mains  d'hommes  spéciaux,  arrivés  au  premier  rang,  et  assurés  d'y  rester  jusqu'au 
jour  d'un  repos  honorablement  acheté. 

M.  le  baron  Louis  et  M.  Humann,  qui  ont  laissé,  l'un  et  l'autre,  au  ministère 
des  finances,  des  souvenirs  de  fermeté,  maintinrent  cet  état  de  choses  autant  que 
cela  leur  fut  possible,  et  pendant  longtemps  M.  Calmon  seul  continua  d'appartenir 
à  la  haute  administration  et  à  la  chambre;  mais  les  ambitions  parlementaires  ne 
tardèrent  pas  à  s'emparer  des  positions  que  la  loi  ne  défendait  pas  contre  leur 
influence.  La  direction  générale  des  forêts  passa  successivement  à  MAI.  Bresson  et 
Legrand  (de  l'Oise);  puis,  lorsque  la  mort  eut  frappé  M.  Pasquier,  directeur  des 
tabacs,  et  M.  Jourdan,  directeur  des  contributions  directes,  leur  succession  fut 
disputée  et  conquise  par  des  députés,  reconnus  désormais  seuls  candidats  pos- 
sibles. Chacun  sait  qu'en  ce  moment  le  contentieux  est  promis  à  tel  membre  de  la 
chambre  qu'on  pourrait  désigner,  que  tel  autre  aspire  à  la  dette  inscrite,  lorsque 
le  titulaire  actuel,  M.  Delair.  sera  appelé  à  la  chambre  des  pairs,  où  il  aspire  à 
siéger.  La  direction  des  postes  est  moins  défendue,  à  l'heure  qu'il  est,  par  la  haute 
influence  qui  a  si  longtemps  maintenu  M.  Conte,  que  par  les  rivalités  parlemen- 
taires qui  se  disputent  la  satisfaction  de  loger  à  l'hôtel  Jean-Jacques  Rousseau. 
Plusieurs  engagements,  trop  connus  du  public,  sont  pris  pour  le  conseil  d'état,  et 
les  vacances  éventuelles  y  sont  d'avance  escomptées. 

Peut-être  aurait-il  été  possible  d'éviter  l'extrémité  à  laquelle  la  force  des  choses 
conduira  nécessairement  bientôt  et  le  gouvernement  et  les  chambres;  peut  être  plus 
d'énergie  et  de  prévoyance  aurait-il  permis,  aux  divers  cabinets  qui  se  sont  suc- 
cédé depuis  quinze  ans,  de  couper  le  mal  dans  sa  racine.  S'ils  avaient  considéré, 
d'une  part,  les  besoins  du  service,  de  l'autre  la  nécessité  de  maintenir  le  per- 
sonnel des  bureaux  dans  l'étroite  dépendance  des  ministres,  ils  auraient  pu  opérer, 
par  de  simples  décisions  ministérielles,  ce  qu'il  s'agit  de  faire  aujourd'hui  par  la 
solennelle  autorité  de  la  loi.  Il  eût  été  fort  légitime  de  mettre  certaines  catégories 
de  fonctionnaires  en  demeure  d'opter  entre  la  vie  politique  et  leurs  fonctions  ad- 
ministratives, et,  si  de  tels  usages  s'étaient  établis  et  maintenus,  le  pouvoir  aurait 
acquis  le  double  avantage  d'effectuer  lui-même  une  réforme  utile,  et  d'empêcher 
qu'elle  ne  se  fît  plus  tard  contre  lui. 

Il  en  est  de  cette  question  comme  de  toutes  celles  dont  la  solution  est  inévi- 
table. Plus  on  larde  à  les  vider,  et  plus  on  rend  l'opposition  exigeante.  Elle  ne 
songeait  pas,  l'année  dernière,  aux  officiers  de  la  maison  du  roi  et  aux  employés 
de  la  liste  civile,  et  voici  qu'une  difficulté  constitutionnelle  du  premier  ordre  se 
trouve  engagée  dans  une  affaire  qu'on  ne  pourra  plus  désormais  terminer  sans 
les  atteindre.  La  portion  intelligente  du  parti  conservateur  a  depuis  longtemps 
conscience  de  la  gravité  du  problème  qu'on  s'obstine  à  ne  pas  poser,  comme  s'il 
suffiait  de  ne  pas  poser  une  question  pour  la  faire  disparaître.  On  dit  que  le 
cabinet  lui-même  avait  suscité,  l'année  dernière,  le  projet  présenté  par  cinq  de 


REVUE. CHRONIQUE.  843 

ses  plus  honorables  amis,  projet  qui,  convenablement  modifié,  aurait  pu,  sous 
des  formes  plus  générales,  produire  un  résultat  analogue  à  celui  que  se  propose 
M.  de  Rémusat.  Qu'est  devenue  celte  proposition,  reproduite  encore  cette  année 
par  l'inutile  persistance  de  M.  de  Gasparin?  Quelle  adhésion  publique  et  quelle 
sorte  de  concours  lui  a  donnée  le  ministère?  N'est-il  pas  dominé  par  sa  majorité 
de  fonctionnaires  beaucoup  plus  qu'il  ne  la  domine,  et,  au  point  où  en  sont  venues 
les  choses,  ne  serait-ce  pas  le  cabinet  qui  recueillerait  surtout  le  bénéfice  d'une 
émancipation  destinée  à  replacer  tous  les  pouvoirs  dans  une  situation  régulière? 

Que  le  parti  conservateur  y  prenne  garde  :  s'il  est  maître  du  présent,  il  y  va 
de  son  avenir  ;  qu'il  ne  laisse  pas  s'établir,  dans  l'intérêt  de  la  monarchie,  non 
plus  que  dans  celui  de  sa  propre  prépondérance,  cette  dangereuse  opinion,  qu'il 
n'y  a  aucune  réforme  à  attendre  de  son  initiative,  même  pour  réprimer  des  abus 
manifestes.  Qu'il  n'apprenne  pas  à  l'opinion  publique  à  chercher  en  dehors  de  lui 
une  issue  pour  ses  plaintes,  une  expression  pour  ses  vœux,  et  qu'il  songe  que 
c'est  toujours  au  sein  de  leur  victoire  que  les  ultracismes  ont  péri.  Déjà  des  sym- 
ptômes significatifs  constatent  le  réveil  du  pays,  moins  absorbé  dans  les  intérêts 
matériels,  plus  disposé  à  tenir  compte  des  grands  événements  qui  se  passent  et  de 
ceux  qui  se  préparent  au  dehors.  Au  sein  même  de  la  chambre,  le  débat  sur  la 
réorganisation  des  gardes  nationales  a  constaté  qu'une  portion  de  la  majorité  n'en- 
tendait pas  engager  sa  responsabilité  au  delà  de  certaines  limites,  et,  pour  corres- 
pondre à  ces  dispositions  nettement  exprimées,  M.  le  ministre  de  l'intérieur  a  dû 
prendre  l'engagement  de  rentrer,  à  la  session  prochaine,  dans  la  légalité,  violée 
depuis  dix  ans,  en  présentant  un  projet  destiné  à  mettre  la  loi  d'accord  avec  les 
faits,  si,  d'ici  à  cette  époque,  il  ne  parvenait  pas  à  mettre  les  faits  d'accord  avec 
la  loi. 

La  vive  émotion  causée  au  pays  par  les  affaires  de  Pologne  et  par  les  massacres 
de  la  Gallicie  est  un  indice  non  moins  sérieux  de  ce  réveil  chaque  jour  plus  sensible 
de  l'esprit  public.  Il  y  a  trois  mois  qu'on  déclarait  la  France  à  jamais  enfouie 
dans  les  combinaisons  de  l'agiotage,  à  jamais  incapable  de  s'agiter  pour  une  pen- 
sée de  nature  à  ébranler  le  repos  du  monde.  Qu'en  pense-t-on  aujourd'hui,  et  qui 
pourrait  méconnaître  les  conséquences  qu'auraient  eues  sur  l'opinion  publique 
la  durée  et  le  développement  de  l'insurrection  polonaise?  Il  n'est  pas  une  classe 
de  la  société  française  dans  laquelle  des  sentiments  chaleureux  et  un  dévouement 
sympathique  ne  continuent  à  se  manifester,  et  il  est  hors  de  doute  que,  si  une  crise 
analogue  se  produisait  à  l'époque  des  élections  générales,  le  résultat  de  celles-ci 
en  serait  gravement  modifié.  Le  mouvement  de  Cracovie  n'a  pas  plus  réussi  que 
n'avaient  réussi  les  six  révolutions  qui,  depuis  1772.  ont  signalé  l'héroïque  déses- 
poir d'un  grand  peuple  luttant,  par  la  seule  puissance  du  droit,  centre  la  plus 
odieuse  oppression  qui  fut  jamais;  mais,  prises  en  masse,  toutes  ces  insurrections 
ont  atteint  leur  but,  et  celle  de  Cracovie  autant  qu'aucune  autre.  Elles  ont  con- 
staté que  la  vitalité  de  la  Pologne  était  aussi  grande  qu'au  lendemain  du  premier 
partage.  Elles  démontrent  aux  cabinets  comme  aux  peuples  qu'après  soixante  ans 
de  domination,  aucun  élément  étranger  n'a  pris  racine  sur  cette  terre  des  Slaves, 
où  la  Russie  dresse  en  ce  moment  ses  gibets,  et  où  une  autre  puissance  chrétienne 
a  dû  organiser  pour  sa  défense  des  massacres  qui,  par  leurs  proportions  colos- 
sales, font  oublier  ceux  des  Carmes  et  de  l'Abbaye.  Danton  a  été  vaincu  en  audace 
et  en  prévoyance.  C'est  en  effet  par  une  politique  de  trente  années  suivie  avec  une 
persévérance  inexorable,  malgré  les  efforts  et  les  supplications  annuelles  de  la  no- 


844  REVUE.  —  CHRONIQUE. 

blesse  galicienne,  qu'ont  été  préparées  les  scènes  de  désolation  auxquelles  le  monde 
moderne  n'a  rien  à  comparer.  Plus  de  quinze  cents  propriétaires  massacrés,  les 
habitations  seigneuriales  détruites,  toute  une  province  nageant  dans  le  sang  et  par- 
courue par  des  bandes  de  tigres  qui  reçoivent,  sur  les  ruines  qu'ils  ont  faites,  les 
félicitations  officielles  de  leur  souverain,  mêlées  à  de  timides  conseils  qu'ils  dédai- 
gnent :  cela  ne  s'était  jamais  vu,  et  la  conscience  publique  réputait  de  pareils 
crimes  impossibles.  Que  serait-ce  donc  si  aux  faits  trop  authentiquement  constatés 
nous  ajoutions  ce  qui  se  croit,  ce  qui  se  dit  dans  toute  l'Allemagne  !  Que  serait-ce 
si,  sur  la  foi  de  lettres  nombreuses,  nous  répétions  contre  le  gouvernement  autri- 
chien l'accusation  d'avoir  fait  déguiser  des  compagnies  entières  de  chevau-légers 
en  paysans  pour  activer  et  étendre  le  massacre,  qu'il  est  désormais  dans  l'impuis- 
sance d'arrêter  !  Une  partie  de  la  Gallicie  est  encore  au  pouvoir  des  paysans,  et  ceux- 
ci  se  refusent  à  déposer  les  armes  avant  que  le  gouvernement  autrichien  leur  ait  ga- 
ranti l'exécution  des  promesses  à  l'aide  desquelles  on  les  a  soulevés.  Sur  quelques 
points  seulement,  ces  malheureux  désabusés  tiennent  pour  les  seigneurs  et  défen- 
dent leurs  châteaux  contre  les  bandes  affamées  qui  les  assiègent.  C'est  ainsi  que 
la  princesse  Oginska  est  gardée,  assure-t-on,  dans  ses  terres  avec  ses  neuf  enfants 
par  un  corps  de  paysans  armés.  L'horreur  inspirée  par  la  politique  pratiquée  en 
Gallicie  ne  saurait  s'exprimer,  et  un  fait  significatif  qui  nous  est  affirmé  de  bonne 
source,  c'est  que  la  malheureuse  ville  de  Cracovie,  sous  le  joug  de  fer  qui  l'op- 
prime, demande  l'abolition  du  triple  protectorat,  et  exprime  le  vœu  d'être  incor- 
porée à  la  Prusse,  et  même,  s'il  le  fallait,  à  la  Russie,  pour  n'être  pas  exposée  à 
retomber  entre  les  mains  de  l'Autriche. 

Le  coup  que  ces  événements  ont  porté  à  l'influence  morale  du  cabinet  de  Vienne 
aura  des  résultats  incalculables.  Menacée  en  Italie  et  en  Hongrie  par  des  nationa- 
lités chaque  jour  plus  rebelles  à  l'assimilation,  l'Autriche  a  perdu  le  seul  prestige 
qui  la  soutenait  en  Europe,  celui  d'une  administration  paternelle  et  modérée.  Il 
est  un  autre  cabinet,  qui  malheureusement  n'a  plus  rien  à  perdre  sous  ce  rapport. 
Néanmoins  chaque  jour  met  en  lumière  des  faits  nouveaux,  et  lorsque,  dans  un 
ouvrage  qu'on  pourrait  appeler  la  nécrologie  de  la  Pologne  (I),  on  parcourt  ces 
longues  listes  de  confiscations  qui  ne  contiennent  pas  moins  de  six  mille  noms 
propres,  et  dont  le  total  excède  une  valeur  de  2  milliards;  lorsqu'on  parcourt  cette 
série  d'ukases  destinés  à  dénationaliser  toute  une  génération  prise  au  berceau, 
on  éprouve  une  sorte  d'épouvante,  et  l'on  se  demande  si  le  régime  de  la  terreur, 
que  la  France  n'a  supporté  que  quinze  mois,  peut  impunément  durer  quinze  an- 
nées au  sein  de  l'Europe  indifférente  et  inattentive. 

En  présence  de  tels  attentats,  on  a  besoin  de  se  réfugier  dans  une  foi  inébran- 
lable en  la  justice  divine,  et  l'on  se  console  en  songeant  que  la  Grèce  a  vécu  quatre 
siècles  courbée  sous  le  cimeterre  ottoman,  que  l'Irlande  est  aujourd'hui  le  plus 
grand  péril  de  l'Angleterre,  parce  qu'elle  a  été  son  plus  grand  crime.  Ces  pensées 
ont  été  noblement  exprimées  par  M.  de  Montalembert  dans  la  discussion  si  heu- 
reusement ouverte  par  lui  à  la  chambre  des  pairs.  Elles  ont  assuré  à  M.  Villemain 


(t)  La  Pologne,  le  duché  de  Moscou  et  l'empire  des  Russïes,  par  J.-B.  Gluchowski, 
1  vol.  in-8°.  —  Nous  invitons  aussi  ceux  de  nos  lecteurs  qui  voudraient  étudier  les  ques- 
tions soulevées  par  l'état  actuel  de  l'empire  russe  à  recourir  au  travail  de  M.  Ivau  Golovine, 
la  Russie  sous  Nicolas  Ier,  qui  se  distingue  parmi  les  nombreux  écrits  récemment  publiés 
sur  ce  pays  si  mal  connu. 


REVUE.  CHRONIQUE.  845 

l'un  des  plus  grands  succès  dont  on  ait  gardé  la  mémoire  au  Luxembourg.  M.  le 
général  Fabvier,  M.  de  Tascher,  M.  le  prince  de  la  Moskowa,  M.  le  duc  d'Harcourt, 
ont  parlé  avec  une  émotion  à  laquelle  la  chambre  s'est  associée  tout  entière.  M.  le 
ministre  des  affaires  étrangères  a  subi  cette  influence,  et  il  a  tenu  un  langage  tout 
différent  de  celui  qu'il  avait  parlé  au  sein  de  l'autre  chambre.  Un  nouveau  débat 
sur  les  affaires  de  Pologne  paraît  inévitable  avant  la  fin  de  la  session.  Il  est  difficile 
que  le  ministère  ne  soit  pas  mis  en  demeure  de  s'expliquer  sur  la  manière  dont 
il  entend  les  clauses  du  traité  de  Vienne  relatives  à  Cracovie.  On  sait  que  l'article  4 
du  traité  particulier  entre  la  Russie  et  l'Autriche  déclare  et  garantit  l'indépen- 
dance de  la  ville  libre  de  Cracovie;  on  sait  également  que  le  second  paragraphe 
de  l'article  5  du  même  acte  déclare  que  les  sujets  respectifs  des  deux  gouverne- 
ments recevront  une  représentation  et  des  institutions  nationales  d'après  le  mode 
d'existence  politique  que  chacune  des  deux  cours  jugera  convenable  de  leur  ac- 
corder. 

Pour  accomplir  cette  stipulation,  placée,  comme  toutes  celles  consignées  dans 
les  actes  de  Vienne,  sous  la  garantie  des  diverses  puissances  signataires,  la  Russie 
avait  accordé  à  la  Pologne  la  constitution  du  27  novembre  1815,  et  l'Autriche 
avait  institué  à  la  même  époque  en  Gallicie  une  sorte  de  représentation  nationale. 
Cette  diète  s'assemble  à  un  jour  déterminé  chaque  année,  et  présente  respectueu- 
sement au  commissaire  de  l'empereur  des  pétitions  sans  effet.  La  Prusse  a  donné 
au  grand-duché  de  Posen  une  assemblée  provinciale  pour  se  conformer  à  la  même 
disposition.  Si  ces  institutions  politiques  n'ont  rien  de  bien  sérieux,  elles  ne  con- 
statent pas  moins  la  force  du  principe  qui  autorise  la  France  et  l'Angleterre  à 
s'enquérir  du  sort  des  populations  polonaises,  sous  quelque  domination  qu'elles 
soient  placées.  Il  semble  donc  impossible  que  d'ici  à  la  clôture  de  la  session  légis- 
lative l'attention  publique  ne  soit  pas  appelée  sur  l'exécution  de  ces  traités,  que 
nous  subissons  sous  la  condition  expresse  qu'ils  deviendront  une  règle  respectée 
de  tous. 

Le  rapport  du  budget  sera  déposé  le  15  avril.  Sous  peu  de  jours,  la  chambre 
recevra  communication  du  travail  de  l'honorable  M.  Dufaure  sur  les  crédits  sup- 
plémentaires de  l'Algérie.  Cette  grande  question  d'Afrique  est  celle  qui  préoccupe 
aujourd'hui  le  plus  vivement  la  chambre.  On  dit  que  la  principale  résolution  à  la- 
quelle soit  arrivée  la  commission  est  la  création  d'un  ministère  spécial  pour  les 
affaires  d'Algérie,  et  les  conjectures  ne  manquent  pas  sur  les  combinaisons  et  les 
remaniements  auxquels  cette  création  pourrait  donner  lieu.  Nous  croyons  inutile 
d'entretenir  le  public  de  bruits  d'autant  moins  sérieux,  que  rien  n'est  plus  incer- 
tain que  la  formation  du  ministère  dont  l'utilité  sera  débattue  à  la  tribune.  L'idée 
de  faire  reposer  la  responsabilité  des  affaires  de  l'Algérie  sur  la  tête  d'un  homme 
spécial,  engagé  devant  l'opinion  et  devant  le  parlement  auquel  il  appartiendrait, 
est  fort  spécieuse  sans  doute,  et  elle  a  été  accueillie  d'abord  avec  une  faveur  véri- 
table; mais,  lorsqu'on  passe  à  la  pratique,  les  objections  et  les  difficultés  naissent 
en  foule.  Comment  distinguer  les  attributions  du  ministère  de  l'Algérie  de  celles 
du  ministère  de  la  guerre?  Dans  une  colonie  où  l'armée  est  aussi  nombreuse  que 
la  population  civile,  puisqu'elle  compte  100,000  hommes,  est-il  possible  de  placer 
celte  force  immense  sous  une  autre  direction  que  celle  de  son  chef  naturel?  Qui 
décidera  des  expéditions  militaires  et  des  plans  de  campagne?  Qui  conservera  le 
droit  de  présider  y  l'administration  indigène  sur  les  territoires  arabes?  Qui  appré- 
ciera en  dernier  ressort  les  opérations,  l'attitude  et  la  conduite  des  chefs  de  corps 

TOME    I.  'M 


846  REVUE.   —     CHRONIQUE. 

chargés  de  la  perception  de  l'impôt?  De  qui  ces  chefs  recevront-ils  des  ordres,  et 
comment  distinguer  entre  l'administration  des  territoires  indigènes  et  la  direction 
des  opérations  militaires,  qui  exercent  une  si  grande  influence  sur  le  gouvernement 
proprement  dit?  Ce  sont  là  des  obstacles  sérieux,  car  on  ne  parviendrait  à  les  lever 
que  par  un  accord  à  peu  près  impossible.  Nos  colonies  transatlantiques  n'emprun- 
taient que  quelques  milliers  d'hommes  à  l'armée  de  terre,  et  pourtant  les  difficultés 
étaient  devenues  si  fréqueutes,  qu'on  a  senti  le  besoin  d'organiser  pour  ce  service 
une  armée  spéciale  affectée  à  la  marine,  et  dont  le  personnel  dépend  exclusive- 
ment du  chef  de  ce  département.  Ne  faudrait-il  pas,  à  bien  plus  forte  raison,  en 
venir  là  lorsqu'il  s'agirait  d'une  armée  qui  représente  le  tiers  des  ressources  mili- 
taires de  la  France. 

D'ailleurs,  n'y  aurait-il  pas  des  inconvénients  d'un  autre  ordre  à  placer  en 
quelque  sorte  l'Algérie  hors  du  droit  commun  de  la  monarchie  par  l'institution 
permanente  d'un  ministre  spécial  ?  Ne  serait-ce  pas  recommencer  la  faute  de 
l'Angleterre,  qui  a  aussi  pour  l'Irlande  un  secrétaire  d'état  particulier  ?  Il  est  hors 
de  doute  que  notre  naissante  colonie  ne  peut  aspirer  de  longtemps  à  la  plénitude 
des  droits  constitutionnels,  et  il  faut  y  former  une  population  forte  et  compacte 
avant  de  l'appeler  à  la  vie  politique  ;  mais  n'y  aurait-il  pas  avantage  à  donner  dès 
aujourd'hui  certaines  attributions  à  divers  départements  ministériels,  en  mettant 
le  gouverneur  général  en  communication  directe  avec  eux?  Pourquoi  le  ministre 
de  la  guerre  ne  conserverait-il  pas  la  haute  direction  des  affaires  militaires  en 
Algérie,  pendant  que  le  ministre  des  finances  et  le  ministre  des  travaux  publics 
demeureraient  chargés  des  concessions  de  terre,  des  grands  travaux  d'utilité  géné- 
rale nécessaires  pour  assainir  le  territoire  et  lui  donner  toute  sa  valeur?  Ne  serait- 
il  pas  plus  utile  au  présent  et  à  l'avenir  de  la  colonie  de  subdiviser  cette  grande 
tâche  que  de  la  concentrer?  Ceci  peut  faire  naître  des  doutes  graves,  et  l'on  con- 
çoit la  perplexité  des  meilleurs  esprits  en  face  d'un  pareil  problème. 

On  croit  généralement  que  M.  le  duc  d'Aumale  sera  appelé,  dans  notre  nouvelle 
France,  à  une  situation  éminente.  De  l'aveu  des  hommes  les  plus  compétents,  ce 
prince  connaît  l'Afrique  à  fond,  et  la  haute  intelligence  qu'il  a  déployée  dans  l'ad- 
ministration de  la  province  de  Constantine  lui  créerait  un  titre  supérieur  encore  à 
celui  que  peut  lui  donner  sa  naissance.  La  présence  d'un  fils  du  roi  serait  une  ga- 
rantie pour  tous  les  intérêts  civils  et  exercerait  peut-être  sur  l'esprit  des  Arabes 
une  action  sensible;  mais  encore  faudrait-il  que  ces  avantages,  que  nous  ne  mé- 
connaissons pas,  ne  fussent  pas  achetés  par  une  infraction  évidente  aux  règles  du 
gouvernement  représentatif  et  aux  intérêts  manifestes  du  pays.  On  comprend  qu'un 
prince  de  la  maison  royale  exerce  les  fonctions  de  gouverneur  général  d'Afrique 
sous  la  responsabilité  du  ministre  de  la  guerre,  dans  les  conditions  où  les  exerce 
aujourd'hui  M.  le  maréchal  Bugeaud  lui-même,  et  les  principes  ne  sont  pas  plus 
violés  s'il  gouverne  l'Algérie  tout  entière  que  s'il  n'en  administre  qu'une  seule 
province  comme  lieutenant  général  ;  mais  on  ne  comprendrait  pas  assurément 
une  vice-royauté  régie  d'après  des  bases  toutes  différentes  de  celles  qui  président, 
au  sein  du  royaume,  à  la  distribution  des  pouvoirs;  et  dans  un  pareil  ordre  de 
choses  les  difficultés  seraient  d  une  telle  nature,  qu'aucun  cabinet  prévoyant  ne 
saurait  consentir  à  les  affronter.  La  discussion  des  -affaires  d'Algérie  sera  le  dernier 
débat  important  de  la  session,  et  rien  n'empêchera  le  ministère  de  fixer  les  élec- 
tions générales  à  la  première  quinzaine  de  juillet. 

La  chambre  n'a  porté  à  la  discussion  du  traité  belge  qu'une  attention  distraite. 


REVUE.  CHRONIQUE.  84  7 

La  question  politique  a  couvert  à  ses  yeux  les  vices  de  la  convention,  et  elle  a  pré- 
féré des  stipulations  inégales  au  péril  d'une  alliance  du  gouvernement  belge  avec 
l'Allemagne.  Nous  désirons  que  la  ratification  du  traité  par  notre  parlement  écarte 
au  moins  ce  péril  ;  cependant  il  règne  à  cette  heure  une  telle  incertitude  sur  l'issue 
de  la  crise  ministérielle  où  sont  engagés  nos  voisins,  qu'il  serait  difficile  de  comp- 
ter sur  l'avenir  dans  une  transaction  politique  avec  la  Belgique.  Les  deux  partis 
qui  formaient  l'union  en  1829  sont  en  ce  pays  dans  un  tel  équilibre,  que,  lorsqu'ils 
ne  parviennent  pas  à  s'entendre  et  à  transiger,  le  gouvernement  semble  devenir 
impossible.  Les  libéraux  sont  aussi  incapables  de  porter  le  poids  des  affaires  en 
ayant  contre  eux  les  catholiques  que  ceux-ci  en  étant  obligés  de  lutter  contre  les 
libéraux  :  voilà  pourquoi  l'administration  de  M.  Nothbmb  était  si  utile  à  la  Bel- 
gique, et  pourquoi  sa  chute  a  préparé  une  crise  qui  semble  sans  issue.  M.  Van  de 
Weyer  a  représenté  avec  moins  de  bonheur  cet  équilibre,  que  la  prudence  du  roi 
Léopold  s'efforce  en  vain  de  maintenir.  Espérons  pour  la  jeune  monarchie  belge 
que  la  dernière  chance  n'est  pas  perdue,  et  que  la  transaction  sera  reprise  sous 
des  conditions  nouvelles  et  peut-être  avec  des  hommes  nouveaux  :  il  n'y  aurait 
hors  de  là  qu'impuissance  et  péril. 

Une  crise  inexplicable  partout  ailleurs  qu'en  Espagne  est  venue  ramener  sur  ce 
triste  pays  toutes  les  sollicitudes  et  toutes  les  pensées.  Jamais  révolution  n'a  mieux 
justifié  le  titre  d'effet  sans  cause,  jamais  on  ne  s'est  joué  plus  audacieusement  de 
la  morale  publique  et  des  lois.  L'Espagne  entrait  enfin  en  possession  de  son  ave- 
nir :  le  parti  modéré,  éclairé  par  l'expérience  et  grossi  par  vingt-cinq  ans  de  mal- 
heurs publics,  était  enfin  installé  aux  affaires,  essayant  de  donner  pour  la  première 
fois  au  pays  le  spectacle  du  respect  de  la  légalité  dans  le  gouvernement  et  de  la 
probité  dans  l'administration  des  finances.  Si  un  budget  régulier  était  venu  loi 
révéler  pour  la  première  fois  l'étendue  de  ses  charges,  il  lui  avait  montré,  d'un 
autre  côté,  la  grandeur  de  ses  ressources.  Les  réformes  opérées  par  MM.  Mon  et 
Pidal,  après  avoir  blessé  de  nombreux  intérêts  et  des  habitudes  séculaires,  étaient 
acceptées  en  silence  et  ne  rencontraient  plus  de  résistances  sérieuses.  La  loi  des 
ayuntatnientos,  qui,  quelques  anuées  auparavant,  avait  provoqué  une  révolution, 
était  appliquée  depuis  les  Pyrénées  jusqu'au  fond  de  l'Estramadure,  et  le  réseau 
de  ces  mille  souverainetés  municipales  était  brisé  devant  l'autorité  de  la  loi.  Un 
système  électoral  moins  complexe  et  plus  sincère  allait  donner  à  l'Espagne  une 
représentation  plus  vraie  de  tous  ses  intérêts.  Les  deux  chambres  portaient  le  dé- 
vouement monarchique  jusqu'à  l'enthousiasme,  et  la  tribune  ne  retentissait  que 
de  voix  conciliatrices.  Pendant  que  le  général  Narvaez  disciplinait  l'armée,  ren- 
dant ainsi  à  son  pays  le  seul  service  qu'on  pût  attendre  de  lui, ses  collègues  disci- 
plinaient l'administration,  et  M.  Marlinez  de  la  Rosa  devenait  le  lien  entre  l'auto- 
rité militaire  et  le  principe  libéral  associés  enfin  pour  le  bien-être  de  la  Péninsule; 
d'importantes  négociations  étaient  engagées  avec  le  saint-siége,  qui  reconnaissait 
la  souveraineté  d'Isabelle  II,  et  le  mariage  de  la  jeune  reine  restait  désormais  la 
seule  question  à  résoudre. 

C'est  au  sein  de  cette  situation  régulière,  inconnue  à  l'Espagne  depuis  un  demi- 
siècle,  qu'une  crise  ministérielle  se  produisit  tout  à  coup  il  y  a  quelques  semaines. 
Lassé  de  se  contraindre  devant  ses  collègues  et  devant  les  cortès,  le  duc  de  Va- 
lence a  pris  en  horreur  un  régime  qui  imposait  des  bornes  à  ses  prodigalités;  il 
n'a  pu  comprendre  que  ses  dettes  de  jeu  ne  fussent  pas  aussi  sacrées  pour  l'Espa- 
gne que  celles  du  trésor  ;  et,  associant  habilement  sa  querelle  personnelle  à  l'irri- 


848  REVUE.   CHRONIQUE. 

tation  de  la  reine  mère,  troublée  dans  ses  projets  de  mariage,  il  a  brisé  un  cabinet 
qui  jouissait,  au  sein  des  cortès,  d'une  majorité  considérable,  et  qu'aucun  dissen- 
timent n'avait  mis  en  désaccord  avec  la  couronne.  Sommés  de  quitter  les  affaires, 
parce  qu'il  plaisait  au  duc  de  Valence  de  dissoudre  le  cabinet  présidé  par  lui,  les 
ministres  répondirent,  conformément  à  toutes  les  règles  constitutionnelles,  qu'au- 
cune difficulté  régulière  ne  s'opposant  à  leur  marche,  ils  attendraient  une  desti- 
tution. On  sait  que  celle-ci  ne  tarda  pas  à  les  frapper,  et  l'on  se  rappelle  les  né- 
gociations qui  aboutirent  à  la  formation  du  cabinet  dirigé  par  M.  le  marquis  de 
Miraflorès;  mais  ce  cabinet  contenait  des  hommes  trop  importants  et  trop  sérieux 
pour  se  prêter  complaisamment  au  rôle  subalterne  qu'avait  entendu  lui  réserver 
le  duc  de  Valence,  appuyé  par  la  triste  camarilla  qui  assume  en  ce  moment  une 
si  terrible  responsabilité.  Après  avoir-réduit  à  un  titre  purement  honorifique  les 
fonctions  de  commandant  en  chef  de  l'armée  conférées  au  général  Narvaez,  le  nou- 
veau ministère  reprit  avec  loyauté  l'œuvre  constitutionnelle  entamée  depuis  deux 
ans.  Le  congrès,  tout  en  regrettant  la  retraite  des  chefs  du  parti  modéré,  s'em- 
pressa de  donner  aux  hommes  honorables  appelés  à  les  remplacer  un  assentiment 
décidé.  Ce  n'était  pas  là  le  compte  des  brouillons  qui  entendent  exploiter  l'Espa- 
gne et  puiser  à  pleines  mains  dans  ses  caisses.  Un  cabinet  appuyé  sur  la  majorité 
des  cortès,  et  dont  ils  restaient  exclus  ,  ne  pouvait  manquer  de  les  avoir  bientôt 
pour  ennemis.  Personne  ne  se  trompait  depuis  trois  semaines,  à  Madrid,  sur  l'at- 
titude que  prendrait  bientôt  le  général  Narvaez  ;  mais  ce  qui  a  surpris  l'Europe, 
accoutumée  cependant  à  tout  l'imprévu  des  affaires  d'Espagne,  c'est  l'impudeur 
de  l'agression  unie  à  la  frivolité  des  motifs,  ce  sont  ces  déclamations  monarchiques 
d'un  pouvoir  contempteur  des  lois  qui  invoque,  pour  se  justifier,  des  périls  imagi- 
naires, et  ne  paraît  pas  soupçonner  ceux  dont  il  va  entourer  le  trône.  Le  ministère 
Narvaez,  sorti  d'une  intrigue,  débute  par  une  révolution  :  il  suspend  la  liberté  de 
la  presse,  dissout  les  cortès  sans  en  avoir  obtenu  un  vote  de  subsides,  et  se  com- 
plète par  l'adjonction  d'hommes  inconnus  ou  compromis.  M.  Burgos,  trop  célèbre 
dans  l'histoire  financière  de  sa  patrie;  M.  Egaïïa,  connu  par  la  violence  de  ses  opi- 
nions absolutistes;  M.  de  la  Pezuela,  jeune  officier  appartenant  au  même  parti 
politique,  et  dont  le  seul  exploit  consiste  à  avoir  insulté  en  son  fauteuil  le  prési- 
dent de  la  représentation  nationale  :  voilà  les  collègues  choisis  par  le  soldat  qui 
proclame  sa  dictature  et  affiche  la  prétention  de  résoudre  à  lui  seul  les  difficultés 
qui  pèsent  sur  l'Espagne.  C'est  à  cette  troupe  d'écervelés  que  la  reine  mère  a  com- 
mis la  faute  irréparable  de  livrer  la  destinée  de  sa  fille. 

Effrayée  par  l'engagement  que  le  duc  de  Valence  lui-même  s'était  vu  contraint 
de  prendre  relativement  au  mariage  de  la  reine  et  à  l'approbation  préalable  des 
cortès,  résolue  à  poursuivre  le  projet  napolitain,  devenu  à  peu  près  impossible  en 
face  du  mouvement  de  l'opinion,  la  reine  Christine  paraît  avoir  cédé  à  la  fatale 
pensée  de  substituer,  dans  cette  circonstance  décisive,  la  force  matérielle  à  l'ac- 
tion des  lois.  C'est  perdre  le  dernier  prestige  qui  restât  en  Espagne  à  la  restaura- 
trice de  la  liberté  constitutionnelle,  c'est  prendre  un  rôle  que  la  nouvelle  situation 
de  la  duchesse  de  Rianzarès  ne  comporte  plus.  D'ailleurs,  si,  comme  tout  porte  à 
le  croire,  ce  coup  d'état  a  été  tenté  d'abord  dans  la  pensée  de  favoriser  la  candida- 
ture matrimoniale  du  comte  deTrapani,  on  peut  prévoir  qu'il  aboutira  a  une  tout 
autre  conclusion.  I.e  parti  absolutiste  est  désormais  le  seul  allié  possible  du  mi- 
nistère espagnol,  et  l'on  peut  croire  qu'il  saura  faire  ses  conditions.  Le  mariage 
du  comte  de  Montémolin  sera  nécessairement  la  première  de  toutes,  et,  dans  la  si- 


REVUE. CHRONIQUE.  849 

tuation  que  cette  étrange  révolution  fait  à  l'Espagne  et  à  la  reine  Isabelle  II, cette 
solution  paraît,  à  vrai  dire,  la  seule  possible.  On  n'ignore  pas  la  rage  avec  laquelle 
le  général  Narvaez  accueillait  naguère  les  ouvertures  de  ce  genre,  lorsqu'on  se 
permettait  de  prononcer  devant  lui  le  nom  du  (ils  de  don  Carlos;  mais  la  reine 
Christine  a  le  tarif  de  ses  colères,  et  il  ne  s'agira  que  de  quelques  millions  de 
réaux  de  plus,  si  elle  se  résout  à  l'union  de  sa  fille  avec  le  fils  de  l'ancien  préten- 
dant. Quoi  qu'il  en  soit,  ce  qui  se  passe  au  delà  des  Pyrénées  est  trop  grave,  et 
touche  trop  directement  les  intérêts  français  pour  ne  pas  exciter  notre  plus  vive 
sollicitude.  On  dit  que  la  question  d'Espagne  sera  bientôt  portée  à  la  tribune. 
Nous  croyons  que  dans  celte  affaire  le  cabinet  a  autant  d'intérêt  à  s'expliquer  que 
l'opposition  elle-même.  Il  ne  faut  pas  laisser  penser  à  l'Europe  que  de  telles  orgies 
politiques  trouvent  une  approbation  quelconque  parmi  nous. 

Pendant  que  l'Espagne  voit  le  pouvoir  royal  rouvrir  de  sa  propre  main  devant 
elle  l'abîme  des  révolutions,  qui  semblait  près  de  se  fermer,  le  mouvement  déma- 
gogique se  calme  en  Suisse,  et  l'on  peut  espérer  aujourd'hui  qu'il  ne  sortira  de 
l'assemblée  bernoise  qu'une  révision  de  la  constitution,  révision  depuis  longtemps 
reconnue  nécessaire.  Les  nouvelles  des  États-Unis  continuent  d'être  pacifiques,  et 
l'Angleterre,  moins  alarmée  de  ce  côté,  se  livre,  avec  une  ardeur  chaque  jour 
croissante,  à  la  solution  des  grands  problèmes  économiques  auxquels  sont  atta- 
chées ses  destinées.  Sir  Robert  Peel  vient  de  remporter  une  seconde  victoire  non 
moins  décisive  que  la  première.  Il  s'agit  maintenant  d'appliquer  les  lois  nouvelles 
pour  écarter  la  famine  dont  le  spectre  se  dresse  déjà  en  Irlande.  Le  bill  de  la 
fièvre,  les  divers  bills  de  travaux  publics  déjà  volés,  le  bill  de  coercition  que  les 
communes  vont  discuter,  seront  de  bien  faibles  palliatifs,  et  si  de  promptes  me- 
sures administratives,  combinées  aVec  des  charités  abondantes,  ne  viennent  pas 
soulager  une  détresse  toujours  croissante,  on  peut  appréhender  et  les  crimes  les 
plus  horribles  et  le  spectacle  le  plus  hideux.  Sir  Robert  est  trop  justifié  par  les 
faits,  et  son  honneur  politique  est  à  couvert;  quant  à  sa  longévité  ministérielle,  il 
semble  lui-même  en  faire  bon  marché,  et  ce  n'est  pas  en  effet  lorsqu'on  n'a  plus 
dans  le  parlement  que  cent  douze  amis  politiques  ,  qu'il  est  possible  d'espérer 
une  longue  carrière.  Lord  John  Russell  est   prochainement  inévitable. 

Calme  et  prospère,  appuyée  sur  un  gouvernement  auquel  elle  peut  avoir  des 
griefs  à  reprocher,  mais  qui  est  profondément  national  par  son  principe  même,  la 
France  écoute  avec  émotion,  mais  sans  alarme,  le  bruit  lointain  de  la  tempête  qui 
ébranle  les  vieilles  monarchies,  si  superbes  naguère  et  aujourd'hui  si  inquiètes. 
Elle  s'afflige  de  la  déconsidération  qui  les  atteint  dans  l'estime  des  peuples;  elle 
s'étonne  et  s'afflige  aussi  lorsqu'elle  voit  le  chef  du  catholicisme  conduit,  par  les 
intérêts  chaque  jour  plus  menacés  de  sa  souveraineté  temporelle,  à  faire  cause 
commune  avec  les  forts  contre  les  faibles,  avec  les  égorgeurs  deTarnow  contre  leurs 
victimes.  Il  est  à  craindre  que  ce  bref,  dicté  par  le  ministre  d'Autriche  au  gou- 
vernement romain,  n'arrête  l'élan  généreux  qui  entraînait  le  clergé  français  vers 
la  Pologne  opprimée.  Déjà  les  plus  éminenls  prélats  avaient  donné  le  signal  de 
cette  croisade  de  prières  et  de  charité.  Nous  espérons,  pour  l'honneur  du  sacer- 
doce catholique,  qu'elle  continuera,  et  que  cette  persistance  même  sera  pour  la 
cour  romaine  un  grave  enseignement,  qui  lui  profilera  dans  l'avenir. 


FIN  DU  PREMIER  VOLUME. 


TABLE   DES  MATIÈRES 


CONTENUES  DANS  CE  VOLUME. 


Pages. 

SAINTE-BEUVE.—  Un  Dernier  mot  sur  Benjamin  Constant.  5 

ALFRED  DE  MUSSET.  —  Il  faut  qu'une  porte  soit  ouverte  ou  fermée.  —  Proverbe.  17 
SAINT-RENÉ   TAILLANDIER.  -Situation   politique  de   l'Allemagne   en   1845.— 
II.  —  Le  Parti  constitutionnel  en  Prusse,  Frédéric-Guillaume  IV,  le  prince  de 

Metternich.  37 

F.  DE  LAGÉNEVAIS.  —  Un  Humoriste  en  Orient.  —  Eothen.  59 

LÉON  FAUCHER.  —  De  la  Crise  ministérielle  en  Angleterre.  77 
CT*  MATHIEU  DE  LA  REDORTE.  —De  la  Convention  du  29  mai  1845.  —  Notre 

commerce  est-il  replacé  sous  la  surveillance  exclusive  de  notre  pavillon  ?  89 

Chronique  de  la  quinzaine.  —  Histoire  politique.  114 
Mme  CHARLES  REYBAUD.  —  Les  Anciens  Couvents  de  Paris.  -  Premier  récit.  —  Le 

Cadet  de  Colobrières.  —  Dernière  partie.  125 
LERMINIER.  —  De  la  Critique  philosophique.  —  I.  —  Mélanges  philosophiques  et 

religieux,  de  M.  Bordas-Demoulih.  — II.  —  Les  Evangiles,  de  M.  F.  Lamennais.  145 
CH.  GALUSK.Y.  —Critiques  et  Historiens  modernes  de  l'Allemagne.  —  I.  —  Guil- 
laume de  Schlegel.  159 
LÉON  GOZLAN.  —  Le  Château  Bouret.  191 
E.  EGGER.  —  Études  sur  l'antiquité.  —  Aristarque.  205 
****.  —  L'Allemagne  du  présent. —  Lettres  à  M.  le  prince  de  Metternich.  225 
THÉOPHILE  GAUTIER.  —  Le  Club  des  Huchichins.  248 
SAINTE-BEUVE.  —  Académie    française.  —  Réception    de   M.   le    comte  Alfred    de 

Vigny,  Discours  de  M.  le  comte  Mole.  260 

Chronique  de  la  quinzaine.  —  Histoire  politique.  270 

GUSTAVE  D'ALAUX.  —  L'Aragon  pendant  la  guerre  civile.  281 
EMILE  SAISSET.  — De  la  Philosophie  allemande.  — Des  Derniers  travaux  sur  Kant, 

Ficbte,  Schelling  et  Hegel.  511 
PHILARÈTE  CHASLES.  —  Documents  nouveaux  sur  Olivier  Cromwell.  —  Cromwell 

homme  de  guerre  et  chef  de  parti.  —  Seconde  partie.  546 


832  TABLE    DES   MATIÈRES. 

Pages. 
A.  DE  QUATREFAGES.  —  Souvenirs  d'un  naturaliste.  —  Les  Côtes  de  Sicile.  — 

II.  —  Le  Golve  de  Castcllaiumare,  Santo-Vito.  377 

LÉON  FAUCHER.  —  La  Ligue  en  1846.  393 

EMILE  AUGIER.  —  Pastorales,  Poésies.  407 

Chronique  de  la  quinzaine.  —  Histoire  politique.  412 
****.  —  L'Allemagne  du  présent.  —  Lettres  ;i  M.  le  prince  de  Metternich.  —  II.  — 

Stuttgart.  421 

EUGÈNE  DESPOIS.  —  Le  Roman  d'autrefois.  —  Mademoiselle  de  Scudéry.  439 

A.  AUDIGANNE.  —  De  l'Agitation  industrielle*"et  de  l'Organisation  du  travail.  460 
SAINT-RENÉ  TAILLANDIER.  —  Delà  Comédie  politique  en  Allemagne  (les  Couches 

politiques,  de  M.  Prdtz).  488 
PHILARÈTE  CHASLES.  —  Documents  nouveaux  sur  Olivier  Cromwell.  —  III.  — 

Cromwell  chef  de  la  république  d'Angleterre.  —  Dernière  partie.  508 

LOUIS  REYBAUD.  —  De  la  Marine  de  la  France  en  1846.  535 
THÉOPHILE  GAUTIER.  —  La  Fausse  Conversion,  ou  Bon  Sang    ne  peut  mentir, >— 

proverbe.  551 
Chronique  de  la  quinzaine.  —  Histoire  politique.  571 
NTSARD.  —  Fénelon,  ses  Écrits  politiques,  religieux  et  littéraires.  581 
ALPHONSE  ESQUIROS. —  Les  Enfants  trouvés. — Des  Derniers  travaux  sur  îa  ques- 
tion. —  D'une  Réforme  prochaine  dans  l'administration  des  enfants  trouvés.  612 
CHARLES  LOUANDRE.  —  La  Bibliothèque  royale  et  les  Bibliothèques  publiques.  640 
CHARLES  COQUELIN.  —  Du  Commerce  intérieur  de  la  France  en  1846.  661 
SAINTE-BEUVE.  —  Historiens  modernes  de  la  France.  —  VI.  —  M.  Mignet.  679 
CYPRIEN  ROBERT.  —  La  Conjuration  du  Panslavisme  et  l'Insurrection  polonaise.  693 
Chronique  de  la  quinzaine.  —  Histoire  politique.  710 
LERMINIER.  —  Du  Pamphlet.  —  I.  —  Entretiens  de  village,  les  Pamphlets  de  M.  de 

Cormenin.  —  II.  —  Le  Prêtre,  etc  ;  —  le  Peuple,  de  M.  Michelet.  717 

A.  COCHUT.  —  Études  sur  les  Économistes.  —  II.  —  Malthus.                              .  738 

ALEXIS  DE  VALON.  —  La  Décima  Corrida  de  Toros.  764 

A.  DE  LA  TOUR  DU  PIN.  —  Des  Dernières  opérations  de  l'armée  d'Afrique.  782 
****.  —  L'Allemagne  du  présent.  —Lettres  à  M.  le  prince  de  Metternich.  —  Heidelberg 

et  Francfort-sur-Mein.  797 

SAINTE-BEUVE.  —  Académie  française.  —  Réception  de  M.  Vitet.  815 

A.  BRIZEUX.  —  Lieds  bretons.  822 

H.  W.  —  Revue  musicale.  830 

Chronique  de  la  quinzaine.  —  Histoire  politique.                                                         .  840 


FIN  DE  LA  TABLE. 


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